CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Qu’est-ce qui caractérise les transferts archaïques ? Comment se déploient-ils dans la cure ? Comment les percevoir ? Les repérer ? Comment les entendre, comment y répondre ? Comment en sortir aussi…? Qu’impliquent-ils de la part de l’analyste ?

2Pour mener cette réflexion, j’ai choisi de m’appuyer essentiellement sur les écrits de Michel Neyraud (18) pour les rappels théoriques de la notion même de transfert, de Didier Anzieu (1), d’Albert Ciccone et Marc Lhopital (4), et de Michael Balint (2) pour tenter d’explorer les notions de transferts archaïques.

LE TRANSFERT

3Étymologiquement, “transférer” signifie “transporter dans un autre lieu”. C’est déplacer d’un endroit à un autre. Par extension, sur le plan psychologique : c’est un phénomène par lequel un état affectif éprouvé pour un objet est étendu à un objet différent.

4En fait, “tout homme a l’inévitable pouvoir de reporter sur ce qu’il rencontre, les traces de ce qu’il a aimé”, et nous savons combien tenaces sont ces traces qui influencent – et parfois déterminent – les choix affectifs de l’adolescent, puis de l’adulte. C’est pourquoi, en tant que phénomène, le transfert au sens strict, dépasse et de beaucoup le cadre de la pratique psychanalytique. Cependant il revient à la psychanalyse d’avoir utilisé le terme de transfert dans le cadre de la situation analytique, et c’est elle qui en a souligné l’importance, les modalités et la singularité. Plus précisément en psychanalyse, il désigne qu’un état affectif éprouvé dans l’enfance est reporté sur une autre personne, soit dans le cadre d’une cure analytique, sur la personne de l’analyste.

5Les travaux post-freudiens ont affiné ces définitions : La cure analytique est comprise comme une relation entre deux personnes, dans laquelle se vivent, interagissent – peut-être s’induisent l’un l’autre, …et parfois s’emmêlent – le transfert et le contre-transfert, c’est-à-dire “l’ensemble des réactions inconscientes de l’analyste à la personne de l’analysé et plus particulièrement au transfert de celui-ci.” (13).

6Le processus analytique tire sa force à la fois de l’élucidation des phénomènes inconscients organisés en complexes, ou “problématiques”, et du déplacement des éléments de cette problématique. Mais toute la dynamique du transfert, c’est-à-dire tout ce qui fait que c’est à la fois la même chose (qui est déplacé), et plus tout à fait la même chose maintenant…, tient à ceci que le déplacement transmue (transforme, au sens alchimique du terme), les éléments qu’il déplace. Si les cartes sont toujours les mêmes, leur distribution n’est plus la même.

7Autrement dit, le processus analytique dépend de la problématique singulière du sujet, (éminemment variable selon les sujets, selon les moments de la cure, selon les moments d’une séance dans la cure), et d’une capacité de déplacement de cette problématique : le mouvement par lequel cette problématique se déplace est le transfert.

8Michel Neyraud précise : “L’essence du transfert est dans le mouvement qui transfère et répète un mode de relation, il n’est pas cette relation, il en est le transfert.”

9De sorte que “les transferts” ne sont pas à considérer comme la répétition pure et simple d’une réalité historique, mais “comme le réaménagement, la nouvelle et transitoire répartition des énergies psychiques pendant la cure”. Sous l’impulsion de Freud et de ses élèves, pendant la première moitié du vingtième siècle – pour des raisons à la fois historiques et personnelles tenant à la fois aux analysés et aux analysants – “la problématique” transférée sur la personne de l’analyste, était rapportée essentiellement au complexe central de la triangulation œdipienne.

10Aux raisons historiques et personnelles, il convient d’ajouter que les analystes de cette époque sélectionnaient leurs patients en fonction de leur analysabilité par rapport à ces critères. Ils trouvaient donc non seulement ce qu’ils cherchaient, mais encore ce qu’ils avaient choisi devoir trouver…

11Notons au passage combien les recherches et surtout les découvertes sont étroitement liées à l’époque qui voit/permet (?) leur émergence : de même que le poids de la contrainte morale du XIX ème siècle peut être relié au refoulement de la charge érotique et agressive des individus ainsi qu’aux développements si féconds de la découverte du complexe d’Œdipe, de même, les découvertes des dernières décennies autour du petit enfant et de la périnatalité, (le premier traité de pédiatrie néonatale en langue française date de 1984 !), ont probablement quelque chose à voir avec les interrogations psychanalytiques plus récentes sur les effets psychiques des carences précoces. Sur ce qui se passe avant la période œdipienne. Ceci d’ailleurs favorisant cela…, selon l’interaction féconde entre les chercheurs et “l’époque” dans laquelle ils vivent.

12Ces dernières interrogations sont d’ailleurs le fait de chercheurs qui, avant d’être analystes ou en même temps que de l’être, étaient, sont restés ou sont devenus psychiatres d’enfants ou pédiatres. (J. Bowlby, D.W. Winnicott, R. Spitz.) Il est remarquable qu’auparavant déjà, en plein essor des découvertes et recherches freudiennes centrées sur le complexe d’Oedipe, l’intérêt pour les troubles ou la pathologie du tout petit enfant ait été le fait de deux femmes Anna Freud et Mélanie Klein – sans doute parce que les femmes sont par nature plus proches des processus psychiques liés à la maternité et la petite enfance.

13La XIVème Conférence des psychanalystes de langue française qui s’est déroulée à Paris à la moitié du XX ème siècle (le 1er novembre 1951 exactement) a été consacrée au problème du transfert (6). Parmi les conférenciers se trouvaient Daniel Lagache, René Lafforgue, d’autres encore, dont Anna Freud et Mélanie Klein. Parmi les intervenants, citons Jacques Lacan, Serge Lebovici, Sacha Nacht. En parcourant les notes de cette conférence illustre, j’ai été frappée de voir comme annoncés, les développements des décennies qui suivront. De manière théorique (à travers la communication de M. Klein, mais aussi dans les autres interventions), on voit comme s’ouvrir des portes sur ce qui se passe avant le noyau central de la triangulation œdipienne.

14Ainsi S. Nacht dit-il à l’époque :
“Le cadre du transfert limité jadis à la libido a été élargi; nous considérons aujourd’hui que tous les besoins pulsionnels sont revécus dans le transfert… Les causes du transfert, dans leur essence, se ramènent toujours à des besoins satisfaits ou non jadis – qui s’orientent vers l’analyste. Parmi ces besoins celui d’être aimé est fondamental quoique s’exprimant sous des formes multiples, marquées par les fixations subies et par les régressions imposées dans la situation analytique et qui vont jusqu’aux formes les plus archaïques”(14).

15Dans l’Introduction à la psychanalyse (traduit et publié en français en 1949) Freud décrit à sa manière si claire et imagée ces mouvements complexes, précisant ainsi les notions de régression et de fixation :
“… Tout porte à croire que fixation et régression ne sont pas indépendantes l’une de l’autre. Plus la fixation est forte au cours du développement, plus il sera facile à la fonction d’échapper aux difficultés extérieures par la régression jusqu’aux éléments fixés, et moins la fonction formée sera en état de résister aux obstacles extérieurs qu’elle rencontrera sur son chemin. Lorsqu’un peuple en mouvement a laissé en cours de route de forts détachements, les fractions plus avancées auront une grande tendance, lorsqu’elles seront battues ou lorsqu’elles se seront heurtées à un ennemi trop fort, à revenir sur leurs pas pour se réfugier auprès de ces détachements. Mais ces fractions avancées auront aussi d’autant plus de chances d’être battues que les éléments restés en arrière seront plus nombreux” (9).

16Vingt cinq ans plus tard, M. Neyraut situe plus précisément encore en quelque sorte, la zone “des détachements laissés en arrière” par rapport au complexe d’Œdipe :
“Certes, tous les aléas de la fixation peuvent être rapportés au complexe central de la triangulation œdipienne. Mais, au lieu que ce complexe central soit conçu comme un point de départ, il conviendrait plus souvent de le considérer comme un point d’arrivée, toujours énigmatique, toujours surprenant, toujours à découvrir” (18).

17Cela nous amène à parler maintenant de ce qui se passe précisément lorsque “les détachements” sont nombreux et pesants à être laissés en cours de route chez les patients que nous avons en analyse; et que ces détachements concernent cette zone du psychisme d’avant la période dite œdipienne. Détachements si nombreux et si pesants – au sens freudien donc –, que bien souvent c’est précisément la raison pour laquelle les patients (potentiels) viennent consulter.

18Les pathologies évoluent. Si du temps de Freud et des premières générations de ses continuateurs, les psychanalystes avaient affaire à des névroses caractérisées, hystériques, obsessionnelles, phobiques ou mixtes, qui évoquent des fixations à la zone œdipienne du développement, actuellement écrit Didier Anzieu en 1985 :
“Plus de la moitié de la clientèle psychanalytique est constituée par ce qu’on appelle des états limites – c’est-à-dire d’états à la limite de la névrose et de la psychose…

19… En fait, continue-t-il, ces malades souffrent d’un manque de limites : “incertitudes sur les frontières entre le Moi psychique et le moi corporel, entre le moi réalité et le moi idéal, entre ce qui dépend de soi et ce qui dépend d’autrui, … indifférenciation des zones érogènes, confusion des expériences agréables et douloureuses, indistinction pulsionnelle…”(1).

20On reconnaît bien là les caractéristiques d’indifférenciation propres aux débuts du développement du petit humain. Nous allons maintenant explorer cette zone “des temps archaïques”, voir ce qui s’y joue, et va éventuellement se déplacer, “se transférer” sur l’analyste (en fonction des fixations et/ou régressions). Nous nous interrogerons ensuite sur l’expression des transferts archaïques. Le monde de l’image, l’imaginaire sollicité, exprimé, accueilli, pourrait-il constituer une voie d’expression privilégiée pour les transferts archaïques ? Qu’est-ce que cela suppose de la part du thérapeute, de son contre-transfert ?

LE TEMPS DE L’ARCHAIQUE

21De quelle zone psychique parlons-nous, lorsque nous énonçons l’éventualité – ou la réalité – qu’un patient transfère des éléments d’ordre archaïque sur le thérapeute ? Archaïque ? “l’arche” écrit Bernard This, “c’est ce qui est en avant, au commencement, à l’origine, principe, point de départ comme dans archétype, et par extension, commandement, pouvoir, autorité comme dans archevêque (celui qui conduit, guide, donne la direction)”(19).

22Au commencement de quoi ? à partir de la naissance ? de la vie fœtale ? à la conception ? avant la conception ? … tant il est vrai que le petit humain trouve sa place comme être psychique dans un appareil psychique qui lui préexiste, propre au couple, à la famille, au groupe qui en sont l’arrière-fond.

23Le petit enfant qui vient au monde n’est pas une cire vierge, une tabula rasa. Il est porteur nous le savons, de ce qui l’a précédé; le temps de son commencement est d’emblée imprégné du vécu de son entourage, en interaction avec lui.

24Le temps de l’archaïque, la zone de l’archaïque concerne donc ces temps du commencement, vie intra et extra utérine mêlées, intriqués à tout l’arrière-fond affectif relationnel (et culturel) qui sera le sien. Telle est la balise – d’ailleurs un peu floue – des débuts de ce temps et de cet espace psychique archaïques. Jusqu’où va-t-elle ? où placer l’autre balise ?

25Dans les années 1970, Michael Balint, Donald W. Winnicott, Nicole Fabre, Masud Khan, Marion Milner – parmi d’autres – précisent le temps de l’archaïque : temps antérieur à la différenciation du moi, antérieur à la parole. Temps d’avant l’œdipe bien sûr, et d’avant le pré-génital. Temps et zone du “défaut fondamental” précise Michael Balint. Défaut parce que dit-il le patient dit qu’il “a le sentiment d’avoir en lui un défaut qui doit être réparé. Il le ressent comme un défaut et non comme un complexe, un conflit ou une position… Ce défaut proviendrait de ce que quelqu’un soit fait – a fait - défaut au patient”(2).

26Cette zone du défaut fondamental s’inscrit dans le cadre d’une relation très primitive et très particulière poursuit M. Balint :
“… tous les événements qui s’y produisent appartiennent à une relation exclusivement à deux personnes.

27… la force dynamique qui opère à ce niveau n’est pas de l’ordre du conflit. … enfin le langage adulte est souvent inutile ou trompeur parce que les mots n’y ont pas toujours leur sens conventionnel agréé”.

28A la lumière de ces recherches, qui se sont poursuivies au long des dernières décennies sur la relation entre le bébé et l’environnement maternant, sur ses effets maturatifs ou pathogènes, sur les particularités du traitement de ces derniers, nous considérerons comme zone archaïque celle qui prendrait fin avec la différenciation entre soi et l’autre, avec la constitution de l’objet interne – donc de sa permanence - et de l’objet externe, avec la constitution du sentiment d’identité.

29Le temps archaïque, le vécu archaïque dont nous parlons ici, d’où émaneraient les vécus, ressentis, déplacés, transférés sur l’analyste, serait celui qui s’étendrait – théoriquement – de l’aube de la vie à la période qui va globalement jusqu’à la période qui va du huitième mois à la fin de la première année environ. Cette période archaïque comprendrait plusieurs étapes fondamentales.

30Qu’il s’agisse de Mélanie Klein, pionnière en la matière, avec sa théorie des positions (schizo-paranoïde et dépressive), de Donald W. Winnicott avec son concept d’espace transitionnel que la mère établit pour l’enfant entre elle et le monde, de John Bowlby avec sa théorie de l’attachement et du détachement, d’Esther Bick en Angleterre ou de Didier Anzieu en France qui tous deux approfondissent – au moyen du concept du “moi-peau”, les notions de frontière, de limite, de contenant…, tous ces chercheurs, pédiatres, psychanalystes, et tant d’autres, ont apporté des pierres éclairantes pour la compréhension de ce qui se joue dans cette période archaïque du développement.

31Récemment Albert Ciccone et Marc Lhopital (4) proposent une sorte de synthèse des travaux sur ce sujet explorant les processus psychiques en œuvre à l’aube de la vie. Ils distinguent trois étapes qui se succèdent – tout en s’interpénétrant – au cours de la première année de vie. Ces étapes ou positions, sont à comprendre non pas comme des stades se succédant les uns aux autres, mais plutôt comme des inclusions, chaque étape représentant un ensemble de phénomènes contenus dans l’étape suivante où ils continuent d’œuvrer.

32Les auteurs insistent sur la nature dynamique de l’organisation psychique oscillant très tôt d’une position à l’autre. La psyché ne reste pas figée dans une étape (ou position) exclusive, mais elle oscille, attirée par des tendances plus ou moins opposées ou antagonistes.

33A l’intérieur de chaque étape, la psyché occupe et expérimente plusieurs positions, certaines plus archaïques, plus narcissiques c’est-à-dire que la libido est centrée sur le moi, et d’autres plus objectales. En fait, ces oscillations plus ou moins marquées, plus ou moins longues, existeront tout au long de la vie, et a fortiori pourront-elles avoir lieu dans le déroulement non seulement de l’analyse mais aussi d’une même séance.

34Enfin, les auteurs soulignent la double condition à l’altération du développement psychique : “ces altérations, ces “accidents” résultent de la rencontre entre un environnement maternant en difficulté pour assurer sa fonction d’avoir à contenir et à nourrir psychiquement le nouveau-né, et un nouveau-né déficient dans sa capacité à profiter des qualités psychiques de son environnement maternant ou de les stimuler (ce handicap constitutionnel … étant en partie tributaire du vécu protoémotionnel in utero”(4). On retrouve ici la notion winicottienne d’ajustement nécessaire de l’interaction “suffisamment bonne”. L’un des processus les plus primitifs, celui de l’allaitement, donne une image de cette “rencontre” réciproque et active. Longtemps on a cru que l’allaitement était chose passive : le lait s’écoulant passivement des mamelles pleines de lait remplirait tout aussi passivement le “tube digestif” qu’était censé être le nouveau-né.

35“Nous savons aujourd’hui qu’il s’agit de tout autre chose : d’une partition à deux dans laquelle chacun des partenaires joue activement sa partie. Le lait se fabrique parce que – et au moment où – l’enfant tète de manière extrêmement active, mais il ne peut se fabriquer que si la mère est suffisamment disponible et désireuse de le faire. Si pour des raisons diverses, subtiles et complexes, l’un des partenaires ne peut exercer sa capacité à téter/allaiter, rien ne se passe. Tout le processus de construction du petit humain va se poursuivre selon le même schéma d’ajustements réciproques … dans une tension dynamique” (12).

LES ÉTAPES ARCHAÏQUES DU DÉVELOPPEMENT. LES TRANSFERTS ARCHAÏQUES.

36A. Ciccone et M. Lhopital (4) parlent de “constellations psychiques” regroupant les angoisses, les mécanismes de défense qui s’y rapportent, et la relation d’objet qui en résulte, et qui correspondent au développement normal du petit humain. Si c’est là que se trouve le noyau de la souffrance, la faille, le défaut, si c’est là que se trouve “fixé” ou “régressé” le patient, nous pouvons penser que c’est quelque chose de cela qu’il va déplacer (transférer) sur la personne de l’analyste. Nous tenterons de préciser la “qualité” des transferts archaïques correspondant aux constellations psychiques appartenant à ces temps archaïques.

L’étape adhésive

37ou position autistique selon Klein (c’est-à-dire que l’on retrouve ses particularités dans l’autisme pathologique).

38Cette étape est celle qui caractériserait les premières semaines de la vie, pendant lesquelles “les parties de la personnalité sont ressenties comme n’ayant entre elles aucune force liante et doivent par conséquent être maintenues ensemble.” (E. Bick, 1968, in Ciccone et Lhopital) (4). La possibilité de contenir, de maintenir ensemble ces parties non liées, dépend de l’introjection d’un objet externe éprouvé comme capable de remplir cette fonction.

39Les angoisses ressenties à cette période primitive du développement sont des angoisses de chute, d’anéantissement, de liquéfaction, de démantèlement. D.W. Winnicott a décrit les angoisses “inimaginables”, ou angoisses primitives du bébé, “terreurs sans nom” liées à la menace de l’annihilation : se morceler, ne pas cesser de tomber, ne pas avoir de relation avec son corps, ne pas avoir d’orientation, retour à un état non intégré… Le besoin d’un objet contenant est constant. Tant que le nourrisson n’a pas intériorisé l’objet dit “optimal”, correspondant à son étape de développement, il ne pourra pas faire appel à cet objet à l’intérieur de lui lors de l’absence de l’objet réel. Alors il “s’accrochera” à une sensation, à un objet sensuel momentané. Il renoncera à cette fixation sensuelle grâce à l’expérience suffisamment répétée et suffisamment bonne de la tétée sécurisante, ressentie comme une expérience globale sensorielle, émotionnelle, satisfaisante et sécurisante, rythmée dans le temps, qu’il pourra alors introjecter.

40Évoquons ici l’importance de la succession rythmique des séances lors d’une analyse, qui permet de métaphoriser en quelque sorte la situation primitive rythmée, du nourrissage.

41Les mécanismes de défense correspondant à ces angoisses archaïques de chute, d’anéantissement, d’effondrement sont l’introjection et la projection. Par l’introjection, il met à l’intérieur de lui ce qui est ressenti comme bon, par la projection il met à l’extérieur ce qui est mauvais, ainsi ajoute Mélanie Klein que la pulsion de mort. Ces mécanismes de défense sont à la racine du moi, l’instrument de sa formation même.

42D. Anzieu et E. Bick introduisent le concept de “peau psychique”. Toute fonction psychique se développe “par appui sur une fonction corporelle, dont elle transpose le fonctionnement sur le plan mental.”(1) Autrement dit, de même que la peau remplit une fonction de soutènement du squelette et des muscles, de même une sorte de peau psychique (le Moi-peau) va progressivement se développer, tout d’abord pour maintenir ensemble les parts éparses de l’ébauche du Moi primitif en formation. Cette fonction se développe par intériorisation du “holding maternel” (concept winicottien). Ce qui est en jeu ici c’est non pas l’incorporation fantasmatique du sein nourricier, mais l’identification primaire à un objet support contre lequel l’enfant se situe et qui le tient. C’est plus la pulsion d’agrippement ou d’attachement qui trouve satisfaction que la libido. Si ces expériences présentent des “défauts” au sens de M. Balint : si elles n’existent pas assez, ou trop peu, en dehors des pathologies graves telles que l’autisme par exemple, les fixations partielles à ce niveau entraînent des “troubles de porosité”. Les patients sont envahis par les objets externes, ou bien ils laissent filer ce qui est à l’intérieur.

43D. Anzieu cite l’exemple de “la petite fille à la tête-passoire”:
“ … séquence de psychothérapie analytique de cette fillette de neuf ans environ, dont l’échec scolaire est patent. L’enfant d’intelligence apparemment normale, comprend sur le moment les explications de la maîtresse, mais elle est incapable de les retenir d’un jour à l’autre. Elle apprend ses leçons et les oublie aussitôt. Le symptôme se répète dans la cure, rendant celle-ci de plus en plus difficile : la fillette ne se souvient pas de ce qu’elle a dit ou dessiné à la séance précédente. Elle s’en montre sincèrement désolée : “Vous voyez bien qu’on ne peut rien faire avec moi”. Sa psychothérapeute est sur le point d’abandonner… A une séance où le symptôme est plus flagrant que jamais, elle tente son va-tout et dit à la fillette : “en somme, tu as une tête-passoire.” L’enfant change de mine et de ton “comment l’avez-vous deviné ?” Pour la première fois, au lieu des reproches explicites ou implicites de son entourage, (la fillette) reçoit en retour une formulation juste de l’image qu’elle a de son moi et de son fonctionnement psychique. Elle explique qu’elle se sent exactement comme ça, qu’elle a peur que les autres ne s’en aperçoivent et qu’elle fait tout pour le cacher, épuisant son énergie mentale à cette dissimulation. A partir de cette reconnaissance et de cet aveu, elle se souvient de ses séances. La psychothérapie peut commencer…”(1).

44Les transferts liés à cette phase archaïque du développement seraient faits de cette attente d’être contenu, de la demande de bien-être tranquille, de fantasmes d’interpénétration selon M. Balint (qui en donne un exemple dans la relation que nous avons avec l’air qui nous entoure : “il est difficile de dire si l’air que nous avons dans les poumons c’est nous, ou si ce n’est pas nous…”(2)), ou encore de fantasme intra-utérin (fantasme organisateur de cette période primitive selon D. Anzieu), qui à cette étape du développement concerne non pas des objets, mais des sensations, des images de sensations, et renvoie plus exactement “à la recherche de l’éprouvé de cette condition perdue, qu’à la recherche de la condition intra-utérine elle-même” (1).

45Lorsque dans l’analyse, le patient a le sentiment que l’accord profond, l’interpénétration, le sentiment d’être contenu viennent à manquer, apparaissent alors les angoisses correspondantes à la spécificité des angoisses de perte de cette étape du développement : c’est-à-dire des angoisses de démantèlement, chute, liquéfaction, effondrement, terreur sans nom. Je me souviens d’une patiente présentant ce tableau d’angoisses archaïques, qui évoquait de manière répétitive l’impression qu’elle avait eue, enfant, d’entrer dans la spirale descendante d’un entonnoir … “comme si je descendais, je descendais, je passais par le trou… et puis plus rien…”. L’image revenait de manière récurrente dans la cure, au moment des séparations notamment. Je me souviens au début, de mon désir – non dit – qu’elle puisse rester sur la paroi de l’entonnoir avant le trou…

46Précisément, M. Balint parle du contre-transfert de l’analyste correspondant à ces transferts archaïques : “l’analyste doit être là, il doit posséder une grande souplesse, il ne doit pas offrir beaucoup de résistance. En tout cas, il doit être indestructible et permettre à son patient de vivre avec lui en une sorte d’interpénétration harmonieuse. Évidemment, ce n’est possible que si l’analyste se rend compte de ce qui est en train de se passer, s’il reconnaît que cela correspond à une nécessité du moment et accepte le désir du patient comme partie du processus thérapeutique, sans essayer d’inhiber son déroulement par son comportement ou par ses interprétations”(2). Sans non plus refuser d’y entrer parce que ressenti comme trop angoissant pour lui.

47Avec l’introjection progressive de l’objet optimal, peut émerger :

l’étape dite symbiotique

48ou position paranoïde-schizoïde selon M. Klein.

49Cette étape normale du développement s’étalerait du deuxième au huitième mois/un an, environ. La phase symbiotique est caractérisée par un état de fusion psychosomatique toute-puissante, entre le moi rudimentaire et la représentation de la mère. “L’enfant se comporte et fonctionne comme si lui et sa mère formaient un système tout-puissant, une unité duelle avec une frontière commune”. Une peau commune, précise D. Anzieu qui la décrit comme une interface. Il y a une face interne et une face externe. Le bébé fantasme que l’autre/sa mère est collé de l’autre côté et fait partie de lui, et qu’il doit resté collé; il ressent alors un sentiment de complétude narcissique, c’est-à-dire que la libido investit complètement le champ du moi en construction. C’est l’émergence du narcissisme secondaire, dont parle Freud en 1914, caractérisé par le “retrait de la libido sur le moi”(10). La symbiose normale dont l’apogée se situe aux alentours des quatrième et cinquième premiers mois de la vie, représente donc un état mental dominé par une fusion hallucinatoire à l’intérieur d’une frontière commune entre le moi et l’objet symbiotique.

50Le bébé fantasme (fantasme organisateur à ce niveau de développement) qu’il existe une peau commune entre lui et sa mère, et grâce à l’identification projective – mécanisme de défense propre à cette étape du développement - il maintient l’illusion que l’autre/sa mère reste collé sur la face externe de sa peau.

51Si l’autre se décolle (trop vite, trop tôt), apparaissent les angoisses catastrophiques d’arrachement, d’amputation, de morcellement aussi, puisque l’identification projective consiste à mettre des morceaux de lui dans l’autre, et réciproquement.

52C’est un mécanisme de défense efficace et nécessaire à cette étape du développement, mais s’il perdure il donne lieu à des confusions d’identité. Cette symbiose doit être ressentie à “juste satiété”, et même lorsque l’enfant parvient à une étape ultérieure de développement, il éprouvera encore la nécessité de retrouver la symbiose pour se ressourcer (comme si même intériorisé, la perte réelle de l’objet externe menaçait de désintégration l’objet interne). C’est pourquoi par exemple l’enfant qui se sépare de sa mère pour affronter une situation nouvelle – faire ses premiers pas, pénétrer dans un lieu inconnu – revient systématiquement après chaque essai où il peut aller à chaque fois un peu plus loin, se jeter dans les bras de sa mère.

53“Il revient vérifier qu’elle est toujours là, que la mère-objet externe est toujours vivante et autorise la séparation. Mais surtout, l’enfant revient vers sa mère pour réparer la symbiose. Il est occupé dans ces échanges symbiotiques à fortifier son objet interne menacé par la séparation d’avec l’objet réel”(11).

54L’objet interne une fois restauré et fortifié donnera à l’enfant un appui et un abri auprès duquel il pourra se réfugier pour expérimenter à nouveau la situation nouvelle en toute quiétude en pouvant aller plus loin dans l’inexploré. C’est ainsi que l’enfant réalise des progrès dans son développement psychique. Ces expériences symbiotiques sont essentielles tout au long de la vie; elles aident à la résolution de bon nombre des situations critiques que réservent les vicissitudes de l’existence… Se retrouver, se tenir chaud apportent un réconfort. C’est pareil à la fin de la vie : nous savons que les contacts, les caresses peau à peau apportent réconfort dans ce temps qui peut être vécu dans l’angoisse.

55En cette étape archaïque du développement, “ces expériences symbiotiques réparent les blessures narcissiques les plus primitives, détoxiquent les angoisses les plus archaïques, psychisent les vécus antérieurs de séparation jusque là éprouvés comme amputation du moi corporel et donnent ainsi à la psyché naissante les éléments nécessaires à la mise en activité de la pensée”(4). Ces auteurs parlent de l’élation symbiotique comme d’un état où se fabrique la substance psychique. L’angoisse majeure est celle de la séparation ou plus exactement “réaction à la séparation”, puisque l’angoisse suppose l’accès à la différenciation interne/externe non encore acquise à cette étape de développement.

56Aussi la réaction à la séparation (réelle ou fantasmée) provoquera-t-elle des réactions extrêmes : peur panique, accès de colère et de rage, comportement destructeur, peur d’engloutissement par l’autre, peur de dévoration, liées à la projection des désirs de fusion ou aux pulsions orales. Les expériences symbiotiques sont essentielles dans le soin : Harold Searles, cité par A. Ciccone et M. Lhopital (4), parle de la “symbiose thérapeutique” en notant qu’une phase de relation symbiotique entre le patient psychotique et l’analyste est nécessaire pour que démarre un processus thérapeutique.

57Les fixations et régressions à cet état verront donc l’expression de la tendance à la fusion avec l’objet idéal, et tout sera mis en œuvre pour maintenir l’illusion de se sentir comme “hébergé” dans la psyché de l’autre; les patients présentant ces pathologies vont exprimer comme une nécessité impérieuse de se loger à l’intérieur de l’autre, (fantasmes de peau commune) pour se défendre d’une extériorité extrêmement menaçante, “et pour préserver un moi fragile et dur à la fois qui est toujours en danger de se casser en morceaux”. (4)

58Les transferts qui seraient spécifiques à cette période de développement vont être à la fois demande d’être hébergé/soudé, pour répondre à l’angoisse de séparation vécue comme arrachement, angoisse d’être pénétré, d’être englouti, associées à des angoisses persécutoires intenses, avec sentiments de rage et de haine (aussi bien dirigées contre lui que contre le thérapeute; comme s’il rendait les parts de lui projetées dans l’autre, responsables de l’angoisse ressentie).

59Les transferts symbiotiques s’originant dans cette étape se vivent sur un mode de relation narcissique puisque l’objet n’existe pas encore : toute la libido est centrée sur le moi… Ces transferts sont caractérisés par l’impérieuse nécessité que l’autre/thérapeute soit là, qu’il ne manque jamais, contribuant à recréer l’illusion qu’il est comme collé/annexé de l’autre côté de sa peau physique/psychique en construction. Le moindre écart (séance annulée, vacances, interprétation trop hâtive) pourra donner lieu à des explosions de rage destructrice liée aux angoisses persécutoires, et au mécanisme de défense à l’œuvre à cette période, soit l’identification projective : “je continue à vivre dans l’autre et l’autre à travers moi.”

60Les transferts archaïques de cette période pourraient aussi être appelés transferts narcissiques, (narcissisme secondaire au sens freudien), dans la mesure où tout est centré sur le moi en construction. Comme si l’analyste n’existait pas puisqu’il est fantasmé comme faisant partie du Moi du patient. M. Balint décrit à sa manière l’aspect relationnel de cette étape lorsqu’il correspond alors à une structure permanente du sujet :
… “Toute défaillance de leur environnement par rapport à leur attente les affecte profondément. Dans la vie réelle, les fixations à ces stades de développement présentent des personnes dites narcissiques qui sont rarement capables de vivre seules. Généralement, poursuit M. Balint, elles vivent avec leur double, sur le modèle de ces couples célèbres que sont Faust et Méphistophélès, Don Quichotte et Sancho Panza, Don Juan et Leporello etc… Seul le partenaire terne et non narcissique est vraiment indépendant et capable de faire face aux hasards de la vie quotidienne : il est celui dont l’aide et les services sont indispensables pour éviter que le héros narcissique, brillant et apparemment indépendant, ne périsse misérablement. Dans la vie réelle, le partenaire terne est souvent la propre mère du héros narcissique”(2).

61C’est dire que le contre-transfert de l’analyste peut être mis à rude épreuve, il va représenter pendant tout un temps cette mère à la fois indispensable et terne…

62Avec M. Neyraud (18) l’on pourrait évoquer et prolonger l’exemple de manifestations transférentielles appartenant aux différents niveaux de développement :
Voyant un bouquet de fleurs dans le bureau de l’analyste, le patient au niveau œdipien s’écrierait : “c’est votre salope de femme qui a encore mis ce vase de fleurs, pour m’humilier”.

63Le patient narcissique : “vous avez mis ce vase de fleurs pour moi, je le sais”.

64Le patient au niveau archaïque ne verrait sans doute pas le bouquet de fleurs comme différencié de l’analyste, aussi ne le remarquerait-il pas, à moins qu’ayant perçu globalement habituellement le bureau de l’analyste sans fleur, il ne remarque “que quelque chose a changé” dans l’atmosphère générale, dégagée par l’analyste. Il n’est pas certain qu’il le ressente comme quelque chose de positif.

L’étape – ou position - dépressive

65Peu à peu, ce que D. Anzieu appelle le double feuillet de la membrane qui englobe le moi collé à sa mère va se décoller. L’écart entre les deux faces va se constituer, une face va constituer le moi-peau du bébé, l’autre face va appartenir à l’objet/la mère; peu à peu la distance peut s’opérer et l’enfant va acquérir la conscience d’un hors-soi, – c’est le stade du miroir décrit par Lacan au cours duquel l’enfant peut introjecter une image globale de lui, et une image globale de l’objet externe. C’est vers le huitième mois, que s’opère le passage de l’introjection d’objets partiels à l’introjection d’objets d’amour complets. (Lacan situe le stade du miroir entre 6 à 18 mois). Cela correspond à la permanence de l’image interne. Grâce à l’image interne qui se constitue et devient permanente, l’enfant va pouvoir tolérer la séparation, la perte, mais cela ne se fait pas sans difficulté, ni douleur, tant il est vrai que “c’est la lutte contre la douleur et l’angoisse qui organise le développement de la vie mentale”(4).

66La position dépressive est liée à l’expérience de la perte, du manque.

67L’angoisse à cette étape sera celle de perdre l’objet (qui peut désormais aller et venir, donc partir…). On retrouve là globalement les angoisses d’abandon, d’ordre plus névrotique, mais encore infiltrées à cette étape précoce des angoisses archaïques que nous venons d’évoquer. La position dépressive occupe une place centrale dans le développement psychique et dans la potentialité pathologique.

68Mélanie Klein a eu le génie de découvrir que ce qui organise la vie mentale, c’est d’abord le sevrage, c’est-à-dire l’expérience de la perte (du sein réel mais surtout symbolique). La qualité de ce premier travail de deuil conditionnera l’issue de toutes les expériences de séparation futures. C’est pourquoi, même si l’on sort de la zone archaïque proprement dite, il faut insister sur la place centrale qu’occupe la position dépressive dans le destin psychique. Ce qui rend le vécu de l’angoisse – plutôt que l’angoisse elle-même – excessivement perturbateur et hostile au développement est toujours la prise de contact avec l’expérience d’une douleur dépressive.

69Le destin de cette douleur dépressive, autrement dit sa transformation en angoisse autistique (démantèlement) ou paranoïde (arrachement), sera inhérent à l’état mental lors de l’expérience dépressive. La pathologisation résultera d’une incapacité majeure de tolérance à la douleur dépressive. Et les transferts dits archaïques correspondant à la position dépressive témoigneront de cette incapacité à vivre la douleur dépressive de la perte. Chacune des étapes du développement contient une potentialité pathologique inhérente à l’intensité des angoisses spécifiques à chaque état-étape de l’organisation psychique. Si l’angoisse dépressive est vécue comme une terreur sans nom, l’enfant l’évacuera par la rigidification autistique. Et l’évacuation émotionnelle sera garantie au prix du démantèlement de l’appareil psychique et perceptuel.

70Si l’angoisse dépressive est vécue comme une amputation du moi, la psyché s’organisera selon les aménagements symbiotiques (paranoïdes-schizoïdes), évacuant l’émotion au prix du clivage, lequel nourrira les angoisses persécutoires.

71Autrement dit, l’évitement de la douleur dépressive convoque les défenses spécifiques à chaque état de maturation psychique, responsables d’angoisses encore plus dommageables.

72“La véritable angoisse dépressive est celle tolérée par une psyché qui, suffisamment intégrée, peut éprouver la douleur dépressive, c’est-à-dire faire l’expérience de la perte” (4). L’angoisse dépressive proprement dite est éprouvée par la partie non psychotique de la personnalité.

73Ainsi ai-je pu prendre la mesure d’une certaine amélioration de l’état de “la patiente à l’entonnoir” lorsqu’elle a pu dire et redire sa tristesse d’avoir été jadis si peu comprise, comme abandonnée, séparée trop tôt de sa mère, rejetée par son père, “il n’y avait pas d’issue” … Elle exprime sa nostalgie, son regret profond que les choses se soient passées ainsi : “quel gâchis… si j’avais pu m’en sortir plus tôt, ma vie aurait été tellement différente…”

74L’angoisse dépressive propre à la position dépressive concerne essentiellement l’objet et si elle blesse les objets internes, elle ne les détruit pas, “alors que l’angoisse dépressive qui rejette le sujet dans les positions autistique et symbiotique est de nature archaïque, elle attaque les objets internes jusqu’à les détruire” (4).

75L’enfant surmonte la position dépressive, autrement dit sort de la névrose infantile, grâce aux expériences réelles avec les objets du monde extérieur. Cette étape est atteinte lorsque cette expérience provoque des sentiments de culpabilité, d’amour (ambivalent) pour l’objet et mobilise des désirs de réparation. Toutefois, les situations de perte de l’objet peuvent toujours déclencher des réactions défensives diverses, et tout n’est pas joué à l’abord de la position dépressive : c’est à ce moment-là que peuvent s’installer les conditions de la santé mentale, ou bien les conditions de la pathologie, dans des registres très variés. De l’élaboration de la position dépressive dépend la santé mentale ultérieure. “La santé mentale repose sur le dépassement de la position dépressive, grâce à la réparation, basée sur la prédominance des sentiments de nostalgie envers l’objet d’amour, nostalgie qui est créatrice car régie par l’amour pour les objets externes et pour les objets internes. La santé mentale consiste à ne pas détruire les objets externes pour protéger ses objets internes, ni détruire ses objets internes pour préserver quelque objet externe” (4).

76Les transferts archaïques évoquent – et retracent – les étapes du développement du petit humain au début de sa vie, telles qu’on a pu les nommer archaïques c’est-à-dire “au commencement”. Soit pour notre propos, jusqu’à la différenciation entre l’intérieur et l’extérieur, qui suppose la constitution établie d’objets internes et d’objets externes et donc la permanence de l’objet interne. Telles sont les angoisses spécifiques qui y sont attachées, les mécanismes de défense qui y répondent, l’évocation de fantasmes particuliers à chaque position. Cela parle pour le petit humain de la primitive nécessité d’être contenu, maintenu, soutenu, bercé, porté, puis d’avoir l’illusion de faire un avec l’autre dans cette période où s’ébauche l’enveloppe du moi, et de la tout aussi impérieuse nécessité à se détacher, à se décoller, à se séparer pour exister comme individu, avec un sentiment d’identité, en relation avec l’autre, avec les autres. Quel chemin à parcourir en quelques mois !

77Et encore, s’il était seul concerné, mais nous savons bien que pour s’attacher, se coller, s’agripper, pour se détacher, se décoller, se séparer… il faut être deux, c’est-à-dire le bébé et l’entourage maternant, – le plus souvent, le bébé et sa mère. Et dans la relation thérapeutique, le patient et l’analyste…

78L’humeur de la mère, (ou du thérapeute) sa capacité à trop coller ou trop fort ou trop longtemps, ou pas assez, ou pas du tout… influenceront inexorablement celui qui a besoin de s’attacher pour grandir, puis se détacher par la suite. Nous savons combien les obstacles, les pièges, les embûches peuvent être nombreux, qui viennent freiner le déroulement des processus, les gêner, voire les empêcher. D’où les fixations à ces périodes anciennes, les régressions plus ou moins durables à ces temps et ces zones blessées, d’où les souffrances plus ou moins conscientes qui encombrent les relations ultérieures, d’où les pathologies des états-limites évoquées plus haut.

79Ce sont elles qui mènent à demander de l’aide, ce sont elles qui vont s’exprimer du lieu de la blessure, du moment où cela s’est “mal collé”, ou “mal décollé” ou “trop resté collé”. Et c’est de là que ce qui fut vécu, mal vécu, douloureusement vécu, ce qui est encore en attente d’être comblé, d’être réparé, ou même d’être simplement construit, va se déplacer sur la personne de celui qui a fait alliance avec le patient, celui qui a dit qu’il était d’accord pour accompagner, d’accord pour aider à ce que cela change, j’ai nommé l’analyste, le thérapeute… C’est alors avec lui, sur lui, que vont se rejouer ces attentes d’être contenu… à satiété, d’être collé à lui en symbiose autant que nécessaire, c’est avec lui que seront vécues les angoisses d’anéantissement, d’arrachement, c’est vers lui aussi que sera dirigée la rage explosive et la haine. C’est vers lui que seront déplacées/transférées ces attentes autrefois non – ou pas assez – entendues, ou étouffées par un enveloppement trop fort ou trop long. C’est vers lui enfin que s’orienteront les angoisses de séparation, de perte, du manque, associées à des sentiments de tristesse, à des retours en arrière, jusqu’au détachement libérateur. Ces attentes, angoisses, fantasmes, mécanismes de défense provenant de cette zone archaïque vont être déplacés/transférés sur l’analyste, et ont à être transformés dans le processus en œuvre transfert/contre-transfert.

80Comment vont-elles se dire ? Comment vont-elles être entendues ?

EXPRESSION DES TRANSFERTS ARCHAÏQUES

81Selon S. Nacht, seul le silence pourrait donner accès au vécu archaïque : L’expérience du “retour à l’union fusionnelle, écrit-il, ne s’exprime pas et c’est ce qui la rend plus difficile à déceler. Cette relation non verbale née jadis dans le silence de l’indéterminé, de l’indéfini, ne peut retrouver vie que dans le silence”(15).

82M. Balint déplore le manque de “termes techniques” pour rendre compte de ce qui se passe dans ces “sphères” archaïques : “Assez malheureusement, nous avons presque totalement omis d’enrichir notre connaissance de ces phénomènes très précoces, très primitifs. (Ces vécus primitifs)… sont entre autres, la sensation de chaleur, les bruits et les mouvements rythmiques, les murmures vagues et adoucis, les effets irrésistibles et envahissants des saveurs et des odeurs, des contacts physiques étroits, des sensations tactiles et musculaires, en particulier au niveau des mains, et aussi le pouvoir indéniable de tous ces facteurs de susciter ou d’apaiser les angoisses et les soupçons, de provoquer un état de contentement bienheureux ou une solitude atroce et désespérée. Du fait de cette omission, il est fort probable que le temps viendra où nos théories actuelles seront considérées comme gravement insuffisantes et irrémédiablement boiteuses”(3).

83Les transferts archaïques vont en effet exprimer essentiellement des sensations, des ressentis. Cela se fera aussi bien dans les attitudes, les mimiques, les regards, (trahissant parfois une sorte de sidération) les comportements par rapport aux horaires des séances (en avance, en retard, l’oubli répété des dates précises nécessitant un appel téléphonique de nécessaire confrontation avec la réalité), que dans les silences ou les paroles. Celles-ci sont souvent hachées, entrecoupées d’onomatopées, chuchotées. Le plus souvent elles expriment et répètent à satiété, les plaintes, la détresse, le manque ancien, la rage aussi (gestes saccadés, contenus…).

84Y aurait-il un langage spécifique, privilégié, qui permettrait d’exprimer les vécus archaïques ? N. Fabre souligne la spécificité et l’opportunité “d’un langage fondé sur l’image” pour exprimer/métaphoriser puis symboliser les vécus archaïques : “Mon propos est de montrer le contenu de ces silences lorsqu’un langage fondé sur l’image permet en quelque sorte de remonter du verbal à l’infra-verbal, puis de revenir de l’infra-verbal au verbalisable, au verbalisé… La remontée vers la chose indicible par la voie de l’image chargée d’affect et d’émois archaïques me paraît certaine. Le temps du prégénital et du pré-œdipien, le temps de la fusion des origines, me paraît de ce fait bien éclairé par l’expérience qu’en vivent et en traduisent les patients (en analyse)*, à travers les rêves-éveillés proprement dit de ces phases d’extrême régression”(7).(*Groupe International du Rêve éveillé en Psychanalyse (G.I.R.E.P.))

85Comme si l’imaginaire sollicité par la proposition de “dire avec des images”, ou plus précisément de “rêver-éveillé” au cours d’une séance d’analyse, avait la capacité d’ouvrir une voie pour dire l’indicible, mobilisant ainsi la problématique inconsciente du sujet. Celle-ci peut alors s’exprimer, prendre sens, se métaboliser.

86Ainsi les analyses proposant et utilisant le rêve-éveillé en séance comporteraient une originalité dont l’une des dimensions – et pas la moindre – serait de proposer un langage fondé sur l’image, langage privilégié pour exprimer des sensations, des ressentis corporels, des terreurs “sans nom” comme le dit Winnicott, appartenant au vécu archaïque. N. Fabre cite un extrait du rêveéveillé d’un patient régressé ou fixé dans ces zones archaïques :
“J’avance dans cette masse énorme, élastique, qui me presse de tous côtés. Je ne sens même pas si j’avance tant ça me semble élastique, ça se referme de partout; c’est peut-être comme la boue des enlisés. C’est noir. Je pousse, j’étouffe, ça sent mauvais, ça va m’entrer dans le corps par tous les orifices. J’ai envie de crier, mais il faut pas que j’ouvre la bouche; d’abord personne n’entendrait; ça me donne envie de vomir… c’est tiède… c’est une drôle de boue très lisse, très fine, très tiède au fond, c’est doux à toucher sur tout le corps, ça doit être ça les bains de boue, si je me roulais en boule, si je ne bougeais plus, ça me porte, on est bien, c’est ça qu’il faut, me rouler en boule, ne plus bouger, ça me berce, ça fait hum, hum, hum… quelle horreur, ça tape, ça tape, j’entends mon cœur, ça cogne, c’est étourdissant, il faut en finir”(8).

87Telle autre patiente n’a pu exprimer son vécu fusionnel, étouffant, à une image maternelle immature, qu’en utilisant l’image proprement onirique de deux personnages englués, “comme en gomme, c’est visqueux, l’un porte l’autre, l’autre porte l’un, mais c’est collé, c’est répugnant, insupportable, je n’arrive pas à le dire autrement…”. Cette image viendra ponctuer de manière récurrente l’évolution de la cure, pour signifier soit l’engluement “qui fige tout”, toujours proche, redouté et tentateur à la fois, soit pour marquer le chemin parcouru vers la séparation libératrice.

88Madeleine Natanson souligne le double rôle qu’aurait le rêve éveillé – pour ces patients régressés ou fixés dans ces zones archaïques – : à la fois soutien, “holding et handling… pellicule qui protège… et qui permet que le dévoilement, la révélation puisse se jouer, et surface de projection regardée en même temps que l’analyste, qui joue alors le rôle de “l’autre indispensable à la prise d’identité”(17).

89Le rêve éveillé analytique fonctionnerait à la fois comme un moi-peau, et comme écran/support d’image. Alors “l’analyste intouchable dans sa proche enveloppe… permettra peu à peu tout au long de la cure, de récupérer une peau, sa peau, d’être bien dedans, qu’elle ne soit ni passoire, ni cuirasse ni lieu de souffrance”(17).

90D’autre part, si le temps archaïque est le temps de la constitution progressive de la délimitation d’un espace intérieur et d’un espace extérieur, nous l’avons vu, c’est aussi le temps du nourrissage de cet espace psychique.

91Or, la proposition de rêver éveillé ou de traduire un ressenti en images, puis en mots, convoque les ressorts propres à la métaphore (et au rêve) : cela favorise le processus de formation du symbole et de la pensée, ainsi que, progressivement, la construction de l’image interne. “Dans la rêverie commence le processus de formation du symbole et de la pensée.” (4).

92Il se passe là – même a minima – le début d’une élaboration symbolique : la chose n’est plus ineffable, l’image n’est plus tout à fait informable. C’est symboligène dirait F. Dolto. C’est comme une “hormone psychique” dirait G. Durand… Comme si la proposition – et la production – de R.E., d’images, favorisait la production de véritable substance psychique, un moyen permettant de lier, de maintenir les parties éparses du psychisme.

93Au début d’une analyse avec ces patients présentant des “états-limites” – et parfois pour longtemps – ces traductions par une image, ou deux, sont les seules possibilités du patient pour exprimer ce qu’il ressent. Il n’est que de voir l’effet de sédation que lui procure ce recours.

94La cure de Bertrand – analysée et décrite par N. Fabre (7), illustre cette capacité d’expression, de métaphorisation et de sédation offerte par le rêve éveillé analytique : “Après un long silence… semblant éprouver une émotion intense, Bertrand dit : “là je sens que je vis quelque chose… j’ai la sensation que j’existe… c’est chaud… c’est rassurant… j’ai le cœur qui bat. Après un long moment de silence, Bertrand déplore d’avoir perdu ce “quelque chose” qu’il a un instant ressenti : il est à la limite de l’effroi maintenant”. Il est assis dans son fauteuil, nous sommes en face à face. Comme je l’invite à traduire en image son état du moment, Bertrand, après un nouveau silence, décrit un œuf. Il voit un œuf”… Le lieu clos de l’œuf peut être métaphorisé de diverses manières : il devient forêt, clairière, cabane… etc…”. Cet effet de bien-être, correspond me semble-t-il au pouvoir de rassemblement psychique de la métaphore, du rêve. La “femme à l’entonnoir” reste incapable d’entrer dans un Rêve éveillé un peu prolongé. Cependant dès le début, la capacité d’exprimer par une image ce qu’elle ressentait apportait sédation de l’angoisse et surtout “ouverture à autre chose qu’elle ne soupçonnait pas”. Plus tard, – beaucoup plus tard… – elle m’apportera régulièrement des poèmes qu’elle écrit – et que d’une certaine manière elle me destine qui expriment ses “états d’âme” de manière effectivement très poétique. De plus, ils sont écrits au verso d’une carte imagée “qui va avec le texte”. Tout ce “matériel” peut alors donner lieu à des associations, comme le permettrait un rêve éveillé “classique”.

95Ainsi, l’état de rêve, le recours à l’image, permettraient-ils non seulement un langage métaphorique permettant de “parler” des sensations primitives, mais cet “état de rêve-éveillé” constituerait aussi un élément essentiel de rassemblement des parties éparses du psychisme, et de nourriture psychique. La pratique du rêve-éveillé du point de vue de la relation thérapeutique semble donc permettre que se dise l’indicible et que les affects primaires soient communiqués – qu’ils concernent le passé du patient ou l’aujourd’hui de sa relation à son analyste.

96“Il est aussi de permettre à l’analysant l’assurance à tout moment que l’émotion vécue et traduite dans ce langage partagé est aussi partagée avec l’analyste, qu’une connivence et une complicité se jouent dans l’espace du rêve”(7), jouant alors dans le transfert du patient, “le rôle de cet autre, indispensable à la prise d’identité”.

97Cet autre indispensable le thérapeute.

98Dans le prolongement de ces réflexions, je souhaite proposer deux observations. La première émane du troisième Congrès de maternologie et de périnatalogie (5). L’observation réalisée permet de montrer que l’éprouvé d’une satiété globale complète par le bébé est lié à la capacité de sa mère à lui offrir trois temps successifs en interaction avec elle :

  • 1ère phase : le bébé a faim, il boit, tendu exclusivement vers l’absorption de la nourriture. C’est la phase de restauration biologique.
  • 2ème phase : il se détend un peu, et tout en continuant à téter il regarde la mère, qui le regarde, il s’arrête de téter, et puis il repart, l’échange de regards, de sourires parfois, se poursuit : c’est le temps de la relation, de la rencontre.
  • 3ème phase : il est rassasié et il s’endort dans les bras de sa mère.

99Se passent alors deux processus concomitants :
Le nouveau-né s’endort tout de suite dans le sommeil de rêve (propre aux nouveau-nés pendant les premiers mois de vie), et la mère elle aussi détendue, entre dans une sorte de rêverie. C’est le temps de la rêverie partagée.

100Et l’on considère que la mère va bien, ou va mieux, lorsqu’elle est capable de fournir à son enfant ces trois temps. De même que nous pouvons considérer que la satiété globale pour le bébé est constituée par ces trois temps (biologique, rencontre psychique, rêverie partagée).

101L’autre observation m’est fournie par la notion de “fonction alpha” de Bion qui désigne par là, la capacité de rêverie de la mère. La capacité de rêverie de la mère définie comme un état d’esprit particulier correspond à l’état de préoccupation maternelle primaire. Winnicott le décrit comme un “état organisé… qui pourrait être comparé à un état de repli, ou à un état de dissociation, ou à une fugue, ou même encore à un trouble plus profond, tel qu’un épisode schizoïde, au cours duquel un des aspects de la personnalité prend temporairement le dessus” (20). Cet état se manifeste pendant les premiers mois de la vie de son enfant; la mère est alors capable de se mettre à la place de son bébé et de répondre à ses besoins. La mère doit être capable d’atteindre cet état d’hypersensibilité dans son attitude vis-à-vis du nourrisson, pour s’en remettre ensuite. Cette capacité de rêverie de la mère permettrait au nouveau-né “de projeter dans la mère les sentiments monstrueux qu’il éprouve, par exemple le sentiment qu’il est en train de mourir, et de les réintrojecter après qu’ils aient été transformés par la mère … Si la projection n’est pas acceptée par la mère, le petit enfant a l’impression que son sentiment de mourir est dépouillé de toute la signification qu’il peut avoir. Il réintrojecte alors non pas une peur de mourir devenue tolérable mais une terreur sans nom”(4). Cela peut s’observer couramment dans la vie quotidienne : G. Haag citée par A. Ciccone et M. Lhopital (4) rapporte des propos de mères commentant les agrippements normaux de leur nourrisson tels que : “ne t’agrippes pas comme ça… je ne vais pas te noyer… je ne vais pas te laisser tomber… Ces paroles reflètent une compréhension intuitive au plus près de ce que vit l’enfant… C’est en quelque sorte grâce à sa capacité de rêverie que la mère, peut détoxiquer les angoisses primitives du bébé”.

102Ce processus fonctionne sans doute de la même façon dans la situation analytique. Dans cette hypothèse, la capacité de rêverie de l’analyste, serait alors la condition de la naissance – ou de la réparation/restauration – psychique du patient. Peut-on dire que la proposition de rêver éveillé, – puis d’accueillir et partager le rêve du patient – (particulièrement le patient fixé/régressé à ces étapes archaïques) reproduit en quelque sorte les conditions de cette rêverie partagée nécessaire à la maturation psychique, permettant l’élaboration du Moipeau, à travers ses phases de contenant, de symbiose, avant d’arriver à la constitution de l’enveloppe différenciée ? La capacité de rêverie maternelle (ou du thérapeute) permettrait la mentalisation de l’expérience, et l’accès progressif à l’activité de pensée symbolique.

LA CAPACITÉ DE RÊVERIE DE L’ANALYSTE

103L’on peut penser qu’il possède – peut-être plus que d’autres – cette capacité de rêverie; c’est son écoute spécifique qui va lui permettre d’accueillir le rêve du patient, puis va le conduire à reconstruire intérieurement en images les mots entendus. Il va donc être question, d’une communication en résonance à deux circuits, comme l’écrivait Jean Nadal en 1976 : “l’un, celui de l’analysant, allant de la chose, à l’image et au mot; l’autre, celui de l’analyste, passant du verbe à l’image pour ressentir le vécu de la chose, son donné à ressentir”(16).

104Dans cette hypothèse, l’analyste “rêve-éveillé” va donc être le passeur, l’accompagnateur qui favorise de manière spécifique l’aller vers les contrées anciennes, archaïques, il va être celui qui va accueillir les angoisses, les rages et qui, grâce à sa capacité de rêverie va les retenir en lui, restituant au patient les angoisses transformées, devenues angoisses tolérables, comme jadis, la mère, (l’environnement maternant), aurait dû le faire. Mais, il doit être aussi celui qui assure le retour, l’expérience symbolique de la sortie, de la différenciation et de la séparation d’avec les expériences d’interpénétration et de fusion. Il pose les jalons de la sortie, d’abord en demandant que le R.E. se dise, se parle. “La parole qui jaillit est comme une découpe dans sa réalité intérieure vécue comme confuse, indifférenciée…”(16).

105Il les pose pourrait-on dire, en parlant de ce contenu imagé, au même niveau que le patient, en utilisant dans ses éventuelles relances le même langage, qui peut évoquer le magma, ce qui colle et englue, ou un langage comme infantile, non formé.

106“En adoptant “le langage intime”, sorte de “petit langage” dont parle Spitz, il donne à entendre et à voir au rêveur qu’il prend en compte ces images comme si elles existaient comme des réalités internes, des objets internes de l’analysant”(16). Il pose encore les jalons de la sortie, lorsque plus tard, il propose des interprétations, des prises de sens.

107Comment en sortir ? Fondamentalement, le chemin vers la sortie de l’archaïque passe par le désir du thérapeute. C’est lui qui est porteur et mobilisateur du projet de sortie de la symbiose, donc de la séparation.

108Un piège existe : celui de se sentir trop bien dans cette relation duelle, dans cette interpénétration, dans cette rêverie partagée, – qui caractérisent ces transferts et contre-transferts archaïques – et de vouloir alors, inconsciemment, y rester.

109Si l’on peut compter sur l’effet maturatif propre au patient (restauré peu à peu et donc mobilisé de manière dynamique), c’est je crois le projet du thérapeute de vivre la séparation, de sortir de l’état archaïque, qui va aider le patient à s’en sortir lui-même. C’est le sujet qui doit se séparer et non l’objet dit Winnicott. N. Fabre ajoute : “Le patient ne peut devenir autonome que si le thérapeute est prêt à le laisser aller”(7).

110Cela passe, nous l’avons vu par l’expérience de la séparation associée à la vraie douleur dépressive de la perte de l’objet. L’autre piège serait celui de vouloir en sortir trop tôt. Toute intervention interprétative faite trop tôt ne pourrait être vécue que comme proposition, voire exigence de séparation, de rejet, et de fait source de morcellement et de mort pour le sujet – dans la mesure où ce n’est pas lui qui en a pris l’initiative”. Outre le temps, la patience, le nécessaire ressourcement personnel du thérapeute qui permettent que le thérapeute puisse se maintenir aussi longtemps qu’il le faudra là où est le patient, pour qu’il puisse plonger avec lui tout en restant sur la rive pour reprendre une expression de Nicole Fabre, il est donc nécessaire que l’analyste reste fidèle à son projet “d’aller vers un progrès”.

111Il est important de différencier le temps “suffisamment long et bon” nécessaire à la reconstruction ou à la construction de ces parts archaïques de la personnalité, de ce qui serait répétition. Pouvons-nous conclure avec un extrait de la Communication faite par S. Nacht lors de la XIVème Conférence des psychanalystes de langue française le 1er novembre 1951 (6):
“… Lorsqu’on estime avoir épuisé la phase pendant laquelle les différentes étapes régressives ont apporté suffisamment de matériel de remémoration et d’intégration, l’attitude de l’analyste doit changer. Définir cette attitude n’est pas facile, disons qu’elle doit substituer une présence (prolongement de la réalité) à l’écran classique qui n’est qu’un vide dans lequel continue de s’épanouir la vie fantasmatique de l’analysé”.

112“Définir cette attitude n’est pas facile” dit S. Nacht…

113Qui le contredirait ?

Français

Après un bref rappel théorique de la notion de transfert, l’auteur s’appuie sur les concepts de “constellations psychiques” et de “peau psychique”, attachés aux temps archaïques du développement du petit humain, pour tenter de mettre en lumière les transferts archaïques qui y prennent leur source et leur spécificité. L’expression des transferts archaïques semble favorisée par le recours à un langage fondé sur l’image et l’imaginaire, le rêveéveillé en psychanalyse mobilisant alors de manière privilégiée la problématique inconsciente. La capacité de rêverie de l’analyste – comme celle de la mère jadis – est particulièrement sollicitée ici, permettant l’accueil et la transformation des angoisses archaïques dans le processus en œuvre transfert/contre-transfert.

Mots-clés

  • Transfert
  • Vécu archaïque
  • Transfert archaïque
  • “Constellations psychiques”
  • “Peau psychique”
  • Image Imaginaire
  • Rêve éveillé analytique
  • Capacité de rêverie du thérapeute
English

Archaic transference

After a short summary on transference, the author takes ground on the concept of « psychic constellations » and « psychic skin » in relation with the archaic stages of development in young children, to demonstrate the existence or archaic transferences as their source. The choice of this expression, archaic transferences, is favored by the use of a language based on images and imagery, the awakened dream in psychoanalysis being the favored medium of the unconscious problematic. The analyst’s capacity to daydream – as mother used to before – is especially drawn upon, allowing the archaic anxieties to be transformed and welcomed in the transference-countertransference process.

Key-words

  • Transference
  • Archaic transference
  • « Psychic constellation »
  • « Psychic-skin »
  • Image
  • Imagery
  • Awakened dream in psychoanalysis
  • Therapist’s capacity to daydream

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Colette Jacob
Psychologue clinicienne PsychanalysteMembre du G.I.R.E.P. chemin de Souville 13840 Rognes
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