CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Extraites des notes des rédacteurs, ces pistes de réflexion sont proposées pour enrichir nos futures interviews mais aussi comme approfondissement du thème psychanalyse et psychiatrie pour tous les lecteurs.

2 Merci à tous les participants qui se sont courageusement lancés dans une discussion collective à Bruxelles. Merci à la SIP et à ceux qui la font vivre de nous avoir permis cette expérience.

3 Vendredi 30 septembre 2016, l’équipe des rédacteurs de la rubrique « Mémoires vives » a inauguré un nouveau mode de rencontre : une conversation entre rédacteurs et lecteurs ; ce fut un moment fort, de partage avec une bonne trentaine de personnes (salle comble), et le plaisir, pour nous, de constater que nous étions lus, appréciés… Comme nous l’avions espéré, les lecteurs dessinaient d’autres témoignages, des pistes complémentaires pour le thème choisi dans la rubrique en 2016-2017 : l’évolution des liens entre psychanalyse et psychiatrie depuis les années 70 jusqu’aux pratiques psychiatriques actuelles.

4 Aujourd’hui, chacun des cinq rédacteurs reprend personnellement un point ou une question, à partir des 6 précédentes interviews pour en débattre avec de nouveaux interlocuteurs : d’abord les collègues lecteurs présents au congrès de la SIP à Bruxelles, mais aussi les lecteurs qui nous écriront.

5 La rubrique « Mémoires vives » publie des séries d’interviews visant le témoignage actuel de divers praticiens de la psychiatrie ayant travaillé depuis 30 ou 40 ans. Ces interviews sont élaborées grâce la rencontre de cinq psychiatres de générations et de formations différentes mais qui partagent le goût de leur métier : s’appuyer sur l’amour des histoires, en particulier des biographies, une appétence (et compétence) à la rencontre, et avoir envie de transformer cette rencontre en une action objectivable (ici une publication, ailleurs une thérapie...) ; ne serait-ce pas le résumé de la « vocation » de la plupart des psychiatres ? Cette retransmission d’interviews ciblées possède un double objectif : d’abord recueillir ces « belles histoires » individuelles d’une génération, puis comprendre mieux, à travers la juxtaposition de ces « story-telling » personnelles, une histoire plus large de la psychiatrie contemporaine. Ce cap ambitieux semble validé par l’intérêt manifesté par nos lecteurs.

6 Pour obtenir un fil rouge permettant la compréhension d’une histoire qui nous précède et nous englobe, nous avons choisi une méthode très précise, issue de notre propre expérience de psychiatres habitués à mener des entretiens et à travailler en équipe. Afin d’écouter l’autre (celui qui est notre patient, mais ici nos collègues) il faut le rencontrer : être en situation d’entendre, d’accueillir son histoire, avec une suspension de notre propre jugement, qui ne peut qu’être temporaire, car le récit de l’autre croise toujours le nôtre ; son monde est partagé avec nous, son histoire est toujours confrontée à notre histoire, à notre manière de comprendre le monde… C’est ce qu’on appelle l’intersubjectivité. À partir de cette situation, pour prétendre apercevoir quelque leçon plus générale, un « objet » d’histoire, nous avons choisi (comme dans l’expérience des réunions de synthèse autour des cas complexes) de multiplier les espaces d’intersubjectivité, de croiser les récits, en particulier de nous adosser sur une interrogation construite, au sein d’un petit groupe de rédacteurs.

7 Historique de cette rubrique d’histoire(s)

8Notre première publication remonte au n̊ 6 de juin-juillet 2013 avec l’éditorial d’ouverture et l’interview de Luciano Carrino. Il y eut ensuite une série comprenant les rencontres avec Catherine Zittoun (7-2013), Jean Garrabé (8-2013), Salomon Resnik (2-2014), Freddy Seidel (4-2014), Jean-Charles Pascal (5-2014), Alain Riesen (6-2014), Marcel Sassolas (7-2014), Guy Baillon (8-2014), Luc Ciompi (9-2014), Benoit Dalle et Jacques Hochman lors de « Rencontres livresques » (6-2015).

9 Les deux premières années de publications d’interviews ont été centrées sur la question de la place des « antipsychiatries », à partir de l’expérience de collègues acteurs ou témoins, qui nous semblaient des « marqueurs » de l’époque où ces idées occupaient nombre d’idées et de pratiques.

10 Depuis 2015, nous avons entamé d’autres récits à la recherche de l’évolution d’une autre influence sur le champ psychiatrique : celle de la psychanalyse, prépondérante dans la psychiatrie française entre 1960 et 1980. Nous avons déjà publié les propos, tenus, pour nous, par six premiers collègues connus par leur carrière engagée dans le lien entre psychanalyse et psychiatrie : Nicole Horassius (8-2015), Guy Darcourt (9-2015), Henri Vermorel (10-2015), Benoit Dalle (2-2016), Florence Quartier (7-2016) et Jean Naudin (8-2016).

11 Opinions et pratiques diverses

12 Ces textes sont les premiers d’une série envisagée pour 2 ou 3 ans, et ne comportent encore aucun propos de praticiens en pédopsychiatrie… dont plusieurs vont prochainement être publiés.

13 Au sein même de la rédaction de l’Information psychiatrique, les opinions et les pratiques sont diverses… Trouver ce fameux fil rouge rendant compte d’un mouvement historique global, est particulièrement laborieux. Nous retranscrivons ici seulement les textes (qui étaient écrits) des cinq rédacteurs qui ont transmis leurs positions à partir des six premières interviews sur le thème psychiatrie et psychanalyse et esquissons une petite synthèse collective sur les témoignages apportés par les autres participants ; ceci ne prétendra donc ni à l’exhaustivité, ni à la fidélité.

14 Marion Sicard

15 Psychiatre, praticien hospitalier de secteur à Vénissieux, CHS Saint-Jean de Dieu, Lyon
equation im1

16Être psychiatre-psychanalyste ? Un choix personnel, affectif, scientifique ? Des années 70-80… à nos jours.

17 Aujourd’hui, combien de psychiatres revendiquent une identité professionnelle de psychiatre-psychanalyste, comme l’ont déclaré nos cinq premiers interviewés à propos de leur parcours personnel débuté avant les années 1980 ? Est-ce un effet de l’air du temps ? « L’ambiance était psychanalytique », nous dit Nicole Horassius, formée dans l’après-guerre, décrivant des internats regorgeant de psychanalystes bientôt renommés. Ce climat attire ou rebute, Benoit Dalle évoque « l’immaturité bavarde » et « l’intellectualisme puéril » de certains internes en salle de garde qui ont nourri sa réticence initiale. Pour autant, tous insistent pour dire que ce n’est pas seulement un effet de mode, et qu’il n’y a pas de psychanalyse possible sans motif personnel (HV). Les uns et les autres deviennent donc psychanalystes, et on entend alors, dans les années 1960 (NH, BD), qu’on était psychiatre et psychanalyste dans le même bureau, à l’hôpital public, réalisant des cures individuelles en sortant du service d’hospitalisation. Quelques divans égarés dans des bureaux médicaux en témoignent aujourd’hui, reconvertis pour accueillir les séances de relaxation ou les siestes post-prandiales des soignants.

18 Un peu plus tard, dans les années 1970, « c’était tout naturel d’entreprendre simultanément une formation psychanalytique au cursus de psychiatrie » nous dit Florence Quartier : « on commençait une analyse presque en même temps qu’on débutait en psychiatrie ». D’autres pratiques se dessinent, où la cure individuelle serait davantage du ressort de l’exercice libéral, couplé à une activité institutionnelle à temps partiel. Florence Quartier se décrit comme psychiatre-psychanalyste, avec un trait d’union insiste-t-elle, et il semble que la psychanalyse pourrait donner saveur et couleur à la psychiatrie à la manière d’une infusion. « Les deux ça se mélange » nous dit Henri Vermorel.

19 Qu’en est-il aujourd’hui de l’association de ces deux identités professionnelles, de ces deux pratiques ? Combien se disent psychiatre et psychanalyste, psychiatre-psychanalyste, à moins que la version contemporaine de cette association soit plutôt psychiatre, puis psychanalyste, figurant deux métiers qui ne seraient plus synchrones pour les praticiens à l’hôpital public ? Par l’absence de pratique de la cure individuelle, qui reste toujours le modèle dominant de la formation du psychanalyste, le lien de l’hôpital psychiatrique aux sociétés de psychanalyse serait-il plus distendu ?

20 Peut-être qu’une évolution substantielle consiste dans le fait que beaucoup de ceux qui se réfèrent fondamentalement à la psychanalyse ne se présentent pas, actuellement, comme des psychanalystes, mais d’abord comme des psychiatres d’orientation psychanalytique, n’appartenant pas nécessairement à une société de psychanalyse. L’une de nos interviewés s’amuse de ce qualificatif : « si j’avais à aller chez un cardiologue, je n’aimerais pas qu’il soit d’orientation cardiologique, je voudrais qu’il soit un spécialiste ». C’est d’un choix de préférence scientifique forte dont nous ont parlé les différents interviewés, un tel choix est-il devenu plus difficile pour les psychiatres de 2016 ? Les techniques de soin ont foisonné, conformément à ce que disait Nicole Horassius : « le choix d’alors, disions-nous en plaisantant, était de s’orienter soit vers l’analyse, soit vers l’éléctro-encéphalographie », « mais la psychanalyse était la référence la plus solide, la plus riche » nous dit Guy Darcourt.

21 Est-ce que les générations actuelles sont aux prises avec une indétermination théorique chronique, à faire un peu de tout sans ne rien faire très clairement, au bénéfice d’un rabattement sur un certain organicisme cher à la médecine, quand Florence Quartier soutient la nécessité de se construire une identité forte sur un étayage théorique solide, pour tenir tout au long des années, et pour pouvoir alors dialoguer avec les diverses théories ? Comment trouve-t-on aujourd’hui à fonder et inventer la psychanalyse en psychiatrie publique ?

22 Ici se termine cette rêverie personnelle sur les différentes incarnations du lien entre psychanalyse et psychiatrie telles que je les ai lues et entendues auprès de ces personnes interviewées, m’interrogeant sur la manière dont ce lien a été abordé par chaque génération de psychiatres exerçant à l’hôpital public, et cherchant à avancer pour la mienne.

23 Roman Pétrouchine

24 Pédopsychiatre, praticien hospitalier de secteur à Vaulx-en-Velin, CHS du Vinatier, Bron

25 equation im2

26 Quelle est l’utilité de la psychanalyse pour la pratique psychiatrique?

27 L’ensemble des interviewés est convaincu des multiples formes d’utilité de la psychanalyse de la psychiatrie. Je me propose de décliner les axes suivants :

  • Utilité de la psychanalyse dans la pratique institutionnelle.
  • Utilité de la psychanalyse dans la prise en charge des patients psychotiques.
  • Adaptation de la psychanalyse au discours ambiant.
  • Utilité descriptive de la psychanalyse.
  • Portée scientifique de la psychanalyse.
  • Portée éthique de la psychanalyse.

28La psychanalyse est ce qui donne du sens à une institution psychiatrique dans tous ses états. Nicole Horassius dit que « la psychiatrie asilaire des années 50 à Ville-Évrard, c’était à ne pas dormir la nuit. La psychanalyse m’a aidée à donner du sens à ce que je faisais. Il y avait là une voie qui permettait de comprendre. Je dirais que ça a été bon pour ma survie psychique. » Ce sens peut se transmettre de façon collatérale : « Quand on est chef de service, notre manière de penser et de voir le monde influence les personnes avec lesquelles on travaille. On influence non pas au travers d’affirmations ou d’interprétations péremptoires et d’autorité, mais plutôt par une attitude d’empathie, de compréhension… d’identification, je crois que c’est le bon mot ».

29 Pour Henri Vermorel, l’humanisation de l’hôpital avait commencé en amont de l’introduction d’un certain aménagement de la psychanalyse à l’hôpital. On ne peut penser une causalité directe entre l’introduction de la psychanalyse à l’hôpital et l’humanisation de l’asile, celle-ci s’ancrant dans un processus historique et social plus long et plus complexe. Henri Vermorel souligne l’intérêt de Paul Balvet, André Requet et Maurice Beaujard pour divers courants humanistes, comme « la psychiatrie allemande, Herman Simon, l’ergothérapie et sociothérapie [...]. Ils étaient tous des psychiatres ouverts, qui avaient commencé à pratiquer avant la guerre pendant laquelle des milliers de malades sont morts de faim. Ce fut pour eux une expérience cruciale qui les a amenés à penser qu’il fallait changer complètement le système. Après la guerre, il y avait l’idée d’un “plus jamais ça” : plus jamais ces conditions d’hospitalisation qui avaient permis une pareille destructivité. [...] Ces psychiatres donnaient une imprégnation particulière à leur pratique et beaucoup de ceux qui les ont fréquentés sont ensuite devenus psychanalystes. Tout cela fait partie de la saga de la psychothérapie institutionnelle... »

30 L’utilisation de la psychanalyse à l’hôpital psychiatrique traite-t-elle uniquement la « lie asilaire » ou bien l’essence même de ce qui fait psychose dans le patient ? Henri Vermorel là-dessus est très clair : la psychanalyse est « la seule conception à partir de laquelle on peut vraiment faire quelque chose pour la psychose. Si elle ne peut pas épuiser le problème de la psychose, elle est néanmoins indispensable. Si elle ne peut pas tout et ne sait pas tout sur la psychose, sans elle on ne peut rien faire en psychose, contre la psychose. Je pense que les gens qui n’ont pas au moins une teinture, une ouverture analytique, ne peuvent pas soigner les psychotiques. Ce n’est pas possible ». La psychanalyse apporte cette compréhension indispensable des malades psychotiques : « La métapsychologie analytique permet d’approcher les patients avec des stratégies relationnelles différenciées ; c’est une conception sérieuse, scientifique, à l’intérieur de l’âme humaine. »

31 La psychanalyse est ainsi cet outil qui permet le développement d’une psychopathologie spécifique très fine, aux confins des approches nosographique, sémiologique, compréhensive et herméneutique. Florence Quartier critique les approches limitant la clinique à sa dimension critériologique et les définit sévèrement comme de la « psychiatrie faible », sans grande portée thérapeutique. Pour Guy Darcourt, si « la psychanalyse a encore quelque chose à apporter à la psychiatrie », c’est précisément grâce à la psychopathologie psychanalytique qui permettrait d’affiner les diagnostics psychiatriques, voire d’en établir des différences essentielles. Il en découle pour lui une meilleure pertinence dans la prise en charge.

32 Florence Quartier se décide à considérer la psychanalyse comme une science en se dégageant de l’argument de son impossible réfutabilité avancé par Popper de la manière suivante : « C’est un raisonnement complètement scientifique, qui va son chemin, qui tâtonne, qui cherche et ne prétend pas détenir une vérité […]. Aujourd’hui, on sait que les sciences manient des hypothèses compliquées. Tout a changé aussi de ce point de vue, et on ne les définit plus au seul critère de réfutabilité. Il y a une dimension dans la psychanalyse qui est scientifique. On peut aussi dire, et c’est un peu différent, qu’elle a quelque chose de médical ».

33 La psychanalyse donne une forme de cohérence anthropologique dans une société à un moment donné. Florence Quartier approuve l’idée d’Hochmann soulignant qu’en 1968, qu’on soit psychanalyste ou quelle que soit sa place sociale, on est contre les parents et on accuse les mères : « il y a aussi un contentieux social ». Quitte à ce qu’à des effets de mode dans l’air du temps transforme également la psychanalyse et produise des raisonnements étiologiques faux qui ont eu des conséquences dramatiques dans la prise en charge des patients. À propos des « mères schizophrénogènes », Florence Quartier souligne que la question de la causalité en psychanalyse a été assimilée à l’idée d’un déterminisme étiologique telle que la pensait la génétique de l’époque.

34 Tous les interviewés défendent l’utilité de leur choix. Ils insistent unanimement sur ce qu’apporte la psychanalyse en termes d’« humanisation de la relation », permettant l’avènement d’une « psychiatrie du sujet ». L’éthique de la psychanalyse, sous couvert d’aménagements qu’elle ne craindrait jamais, permettrait en elle-même la possibilité d’assimiler d’autres approches théoriques, dans une réflexivité critique incessante, de se transformer à leur contact et de les transformer en retour. Dès lors, n’y a-t-il pas eu le risque pour la psychanalyse qu’on lui attribue l’exclusivité des multiples formes possibles de l’éthique (éthique de la relation individuelle, éthique dans la conformation des institutions) et qu’on la transforme en discours moral et bien-pensant ?

35 Suzanne Parizot

36 Psychiatre honoraire des hôpitaux, ex médecin-chef de secteur 7 e  arrondissement, Lyon. CHS St Jean de Dieu
equation im3

  • Comment s’opéraient les échanges entre psychanalyse et psychiatrie ?
  • Qu’est ce qui se transmettait dans la pratique psychiatrique ?
  • Comment penser cette transmission actuellement ?

37 Telles sont les questions que je sélectionne à partir de la lecture des six interviews en m’intéressant au thème de la formation.

38 Chaque collègue interviewé a parlé de sa propre formation et de la transmission de la psychanalyse parmi les psychiatres tel qu’il ou elle l’avait expérimentée ou désirée. Nous ne sommes pas surpris d’entendre qu’il y avait une « ambiance », « un air du temps » (Nicole Horassius, Guy Darcourt…) voire un cursus universitaire (en suisse par Florence Quartier) – ce qui n’excluait cependant pas les choix – incitant à l’investissement de soi-même dans une cure psychanalytique personnelle. Cependant ceux qui ont explicité cette base essentielle de la formation en parlant de leur cure psychanalytique (Dalle, Vermorel, Naudin, Horassius) ont insisté sur le besoin personnel, la souffrance intime, qui, seuls, entraînent quelqu’un vers cette démarche. Cette démarche qu’on pourrait appeler auto-enseignement, par l’expérience vécue, introduit (Nicole Horassius et Henri Vermorel …) un des apports majeurs de la psychanalyse dans la psychiatrie : la continuité entre le normal et le pathologique ; cette notion est directement acquise par l’expérience personnelle d’engagement dans la cure.

39 De l’ambiance intellectuelle des années 70, nous retenons ce qu’ils ont dit sur la formation entre « collègues » parlant de la « salle de garde », des multiples séminaires et/ou des phénomènes d’identification (Henri Vermorel, Florence Quartier, Nicole Horassius) parfois au sein des équipes ou même avec les patients (Benoit Dalle reprend particulièrement l’idée de cet apprentissage au contact, dans ce qu’il appelle le « partage »… C’est un enseignement par la rencontre… un apprentissage éminemment relationnel, avec une « méthode » que les phénoménologues – dont Jean Naudin –, ne renieraient pas, qui est l’ouverture, la rencontre… Notre expérience d’interviews nous informe et nous forme exactement de cette manière-là.

40 La description des « séminaires » a retenu mon attention. On aperçoit avec Henri Vermorel et Nicole Horassius cette époque de créativité un peu héroïque (avec des trajets difficiles, sans les moyens d’organisation et de communication modernes…) où chacun se formait de manière militante et collective. Ces rencontres formatives étaient souvent associées à l’enseignement de certains pionniers, voire de figures de « maitres » volontaires ou involontaires (Racamier, Woodbury, Diatkine, Lacan, Oury). En marge de cette tradition quasi universitaire, on remarque la position (que je partage entièrement) de Florence Quartier ou de Jean Naudin qui réfutent la pertinence de cet enseignement de la psychanalyse par des « maitres »… (avec la problématique de la « supervision » qu’il serait intéressant de discuter car je pense que s’y côtoient le meilleur mais aussi le pire d’une prise de pouvoir indiscutée) au profit de celle des « groupes de travail », discussions autour de cas cliniques, parfois difficiles (Guy Darcourt) où s’élaborent non pas des concepts immuables mais une clinique plus fine et surtout psychodynamique. Ainsi Florence Quartier et Jean Naudin en appellent à une transmission qui abandonnerait les langages hermétiques au profit d’une langue relationnelle, évoquant l’espace langagier des psychothérapies plutôt que d’imiter l’enseignement scolaire… Mais quand même, on doit ajouter que plusieurs ont mentionné l’importance de la lecture d’ouvrages, parfois difficiles, et l’acquisition d’autres connaissances variées… ouverture scientifique et intellectuelle obligatoires pour une conception de la complexité telle que celle présentée par la clinique psychiatrique.

41 Qu’en est-il aujourd’hui ? De quels nouveaux outils peut s’emparer la transmission d’une vision psychodynamique que nos auteurs affirment indispensable aux soins psychiatriques ?

42 Martin Reca

43 Psychiatre libéral, psychanalyste, ex-praticien hospitalier, Paris
equation im4

44 La psychanalyse en psychiatrie : « care » ou « cure » ?

45 Nous-mêmes, évoluant au rythme des interviews et de leur préparation, nous ne prétendons pas aujourd’hui être en mesure de faire un bilan « global » de notre recherche. La question exposée maintenant est extraite de nos interviews et prend les termes anglais parce qu’ils nous paraissent difficilement traduisibles. « Care » et « cure » ne renvoient pas ici aux techniques de soin non issues de la psychanalyse pour le premier terme, ni à la pratique du divan pour le second.

46 Elle n’a de sens que dans ce cadre conversationnel avec des psychiatres-psychanalystes ayant travaillé ou travaillant avec des malades psychiatriques et racontant volontiers leur engagement pratique sous cette référence théorique quelle que soit cette modalité (collective et/ou individuelle). À l’évocation de l’état actuel de la psychanalyse en psychiatrie, quand elle y a encore sa place, on venait ensemble à se demander si celle-ci n’avait pas de nos jours davantage un statut de « care » que de « cure ». C’est-à-dire, plus dans un acte soignant de certaines caractéristiques, éventuellement administrable par tout autre professionnel de santé, que dans l’engagement des moyens techniques précis au long cours d’un psychiatre-psychanalyste dans un processus thérapeutique visant des objectifs de changement. (Cette question prend tout son sens à l’égard notamment de la problématique psychotique.)

47 « Care » et « cure », comme débat de fond, entendant soin d’accompagnement pour le premier et traitement curatif pour le second, traversent l’histoire de la psychiatrie aussi bien que celle de la psychanalyse. Si on ne peut pas dissocier cette évolution conjointe des deux disciplines de notre question, on est tenté tout de même de l’adresser davantage à la psychanalyse en tant que modalité spécifique d’intervention en psychiatrie et interroger l’évolution de sa spécificité dans la pratique psychiatrique.

48 (Pour ne pas noyer complètement la question dans l’idée que si la psychanalyse est devenue un « care » elle le serait suivant un mouvement global de politique de santé dans laquelle la mise en relation des différentes interventions et la continuité de la référence et d’objectif du suivi pour un patient donné seraient devenues plus diffuses sinon complètement relâchées et autonomes. Dans ce cas, ce serait un problème de conjoncture globale. Ce n’est pas ainsi la psychanalyse, dans sa spécificité, qui serait à questionner. C’est pourquoi nous écarterons ce niveau d’analyse.)

49 En revanche, lorsque l’outil analytique est (encore) présent dans le réseau, notre question vise les modalités de sa pratique, non seulement sa place, mais le statut de son acte thérapeutique. Ainsi, quelques cas de figure pour étayer la discussion peuvent être ébauchés :

50 La psychanalyse serait devenue un « care » parce qu’on n’a plus la possibilité de l’exercer autrement dans nos structures publiques. La psychanalyse apparaît ici déplacée, sortie de la scène de référence collective (réduction de psychanalystes, incompréhension de son utilité par les partenaires, méconnaissance…). C’est une pratique en « pis-aller ». Juste gardienne des aspects « humains » de la prise en charge de la personne malade.

51 Devenue « care » parce qu’il n’y a plus de psychanalystes assumant la technique des « cures » ? Désertion des psychiatres-psychanalystes, insuffisance de leur formation… problème de transmission ??

52 Devenue « care » parce qu’il n’y a plus de demandes… (ni de contexte supportive). Ici le « care » serait une pratique résistancielle, presque pédagogique, en attente d’un moment plus propice.

53 Ces trois facettes dénotent ensemble une évolution en « peau de chagrin ». Rétrécissement « forcé » de son champ (du fait essentiellement du changement de paradigme dans le soin psychiatrique). De ce « reste », l’avenir est compromis. La pratique « souffre » ; le cadre théorique, lui, reste indemne.

54 Puis, une autre facette (émanant elle aussi des interviews), peut-être plus « scientifique », la psychanalyse en psychiatrie serait devenue « care » parce que ce serait son rôle indispensable et sa mission insubstituable, dans la psychiatrie générale actuelle. Devenue « care » par croissance, par maturation, par ajustement, au sein du champ psychiatrique. À partir d’un seul postulat (de définition), celui de l’existence de la réalité psychique et de l’efficace de sa prise en compte spécialisée, l’approche (thérapeutique) de « l’homme-psychique » (R. Angelergues), certes, mais aussi de ses entraves les plus spécifiques : l’angoisse d’anéantissement, les positions régressives, les pulsions destructrices, les déficiences de symbolisation, etc.

55 Le « care » psychanalytique, accompagnant d’autres techniques de soin, recouvre ainsi une dimension (noble) de « cure ». C’est l’acte soignant dans son amplitude virtuelle qui est jugé significatif, curatif. Plutôt que l’addition (voire la théorisation faite par les psychiatres-psychanalystes autour de la notion « d’accueil »). Mais, la réélaboration des fondements théoriques de la pratique (notamment des transferts) est ici requise. L’avenir dépendra donc de la capacité de produire de la théorie, des écrits scientifiques…

56 Cécile Hanon

57 Psychiatre, praticien hospitalier, Hôpitaux universitaires Paris-Ouest, Centre ressource régional de psychiatrie du sujet âgé, hôpital Corentin Celton, Issy-les-Moulineaux
equation im5

58 À la fin du débat et de l’exposé de mes amis, il me reste un questionnement : « Retrouve-t-on l’influence de la psychanalyse dans les pratiques psychiatriques contemporaines ? », « Quelles perspectives pour le futur de la psychiatrie ? »

59 Je questionne particulièrement ainsi le sentiment de décalage provoqué par cette place de la psychanalyse, décalage que j’avais pu ressentir à plusieurs niveaux.

60 Tout d’abord celui existant au sein de mon activité professionnelle : en effet, j’ai travaillé durant plus de 15 ans dans un service de secteur, au sein duquel la théorie sous-tendant l’essentiel des prises en charge était psychanalytique, d’orientation lacanienne. Pour des raisons personnelles, j’ai ré-orienté mon parcours professionnel et je travaille actuellement dans un lieu où la théorie sous-tendant les prises en charge est exclusivement cognitivo-comportementale. Dans mon ancien service, j’étais une « TCCiste » et dans mon actuel, une « psychopathologue »… Non pas qu’une théorie soit meilleure qu’une autre, mais force est de constater que le discours tenu à mon égard était « décalé », confondant une influence théorique et une assignation idéologique.

61 Ainsi, je vivais en « real life » un décalage historique, structurel et culturel.

62 Ensuite, j’ai vécu un autre niveau de décalage, plus personnel, puisqu’au sein même de notre groupe de rédacteurs de « Mémoires vives », je suis la seule à ne pas utiliser les théories psychanalytiques dans ma pratique.

63 À mon sens, l’influence de la psychanalyse dans les pratiques psychiatriques est disparate et tellement personnelle qu’elle en devient peu partageable.

64 Quant aux perspectives de futur, je serais bien présomptueuse de les dessiner…

65 Ce que je connais de mon expérience à l’Association européenne de psychiatrie  [1] en termes de formation, de réflexion sur la psychiatrie et sur son identité, c’est que nous sommes loin des principes européens, et que la richesse et l’hétérogénéité française donnent parfois le vertige… Les critères actuels qui définissent les qualités et exigences d’un médecin ont été définis et validés par plusieurs institutions internationales : le psychiatre est un médecin, il relève donc des mêmes habiletés et obligations en termes de connaissance médicale, de compétences cliniques et de valeurs professionnelles. Ainsi, le psychiatre doit être « un expert médical, un communicant, un collaborateur, un leader, un promoteur de santé, un érudit et un professionnel »  [2].

66 Les compétences psychothérapeutiques peuvent bien se retrouver à chaque marche de cet étrange escalier, mais elles n’ont pas de caractère propre ni d’existence spécifiquement définis... Est-ce dommageable ? Est-ce le destin de notre profession ?

67 Le corollaire direct de cette figure d’absence me semble être l’extrême difficulté, complexité à enseigner et à transmettre « la » psychothérapie.

68 Je laisse bien entendu ces questions ouvertes pour que continue de brûler la flamme de notre réflexion au sein de notre rubrique « Mémoires vives » !

69 De la discussion générale

70 Il en sort la très claire distinction, en France, de la place de la psychanalyse en psychiatrie de l’enfant et en psychiatrie générale. Dans la première, la psychanalyse aurait toujours eu une valeur « d’instrument spécifique du soin » aussi bien au niveau individuel qu’au niveau de politique organisationnelle.

71 Dans la seconde – sauf exceptions ponctuelles – la psychanalyse aurait constitué une dimension « en plus » de réflexion sur l’approche clinique et soignante. En psychiatrie générale, la psychanalyse serait assez vite devenue une manière de penser la folie à côté d’autres approches émanant des sciences humaines. Elle aurait « perdu de sa spécificité technique » pour gagner des « ampleurs anthropologiques » en fusionnant avec la clinique psychiatrique. À la fois, sa contribution à la clinique psychiatrique et sa transformation par sa rencontre avec celle-ci.

72 La résistance face à ce phénomène aurait favorisé le développement de positions idéologiques au nom de la défense de la doctrine psychanalytique (au nom de quelques-uns de ses fondamentaux).

73 Petit rappel : « Mémoires vives » n’a encore présenté aucun travail émanant des pédo-psychiatres..

74 Plusieurs participants se déclarent « psychiatres-inspirés- par-la-psychanalyse » plutôt que « psychiatres-psychanalystes ».

75 Il y a une vraie difficulté matérielle, temporelle à exercer la psychiatrie et à pratiquer des psychanalyses. Certains revendiquent la séparation de leurs pratiques, parfois favorisée par un statut temps partiel entre l’institution publique et le cabinet privé, mais on notera que ce statut interdit de prendre de grandes responsabilités institutionnelles…

76 L’obligation française d’être en analyse dans les années 1960-70, a accompagné une certaine désertion des hôpitaux relative à la nécessité de travailler par ailleurs pour payer sa psychanalyse. (Sans évoquer les praticiens d’une certaine époque fuyant vite leurs obligations publiques pour pratiquer dans l’intimité feutrée du bureau voire du cabinet privé de psychanalyste…) Bonnafé s’était indigné de certaines situations et aurait dit que la psychanalyse avait en quelque sorte désarmé la psychiatrie publique.

77 La psychanalyse n’est pas figée ; elle irrigue beaucoup de pratiques actuelles avec des développements fondamentaux (spécialement en pédo-psychiatrie) issus des travaux d’Esther Bick, de Bion… Elle demeure un courant vivant au sein de la psychiatrie.

78 Quelques réflexions sur la formation telle qu’elle est proposée en France aux médecins futurs psychiatres (2e et 3e cycles), suivies d’une comparaison sommaire avec la formation dans d’autres pays européens.

79 Aujourd’hui en France, la formation des psychiatres n’inclut aucunement l’idée qu’un travail psychothérapique personnel, qu’une psychanalyse soit une formation nécessaire. Il paraît actuellement indécent de demander à un interne en psychiatrie s’il a une expérience personnelle de la psychothérapie ou de la psychanalyse, cette expérience semblant entièrement reléguée au registre de l’intimité, contrairement aux Pays-Bas ou en Suisse où une option et une expérience psychothérapique incluses sont incluses dans le diplôme de psychiatrie.

80 Un participant a introduit la question de la place de la neuropsychanalyse en tant que voie (du futur ?) pour l’approche freudienne en psychiatrie.

81 Il fut rappelé la valeur de la psychanalyse comme ressource personnelle et institutionnelle pour pouvoir accompagner sur le long terme des pathologies chroniques voire incurables. L’impact positif, parfois vu longtemps après, de la thérapie psychanalytique (spécifique, non spécifique ?) dans le suivi au très long cours des patients psychotiques fut signalé. L’exemple portait sur des capacités narratives... Il faudrait chercher à préciser (capacités de perception ? d’insight ? émotionnelles ? de relation ? de mise en mots de l’angoisse ? d’enchaînement d’organisation discursive ?)

82 Suzanne Parizot

83 Novembre 2016.

Notes

  • [1]
    European Psychiatric Association, EPA, www.europsy.net.
  • [2]
    Frank JR, Snell L, Sherbino J (eds). The Draft CanMEDS 2015 Physician Competency Framework – Series IV. Ottawa : The Royal College of Physicians and Surgeons of Canada, 2015.
Suzanne Parizot
parizots@aol.com
Cécile Hanon
Marion Sicard
Martin Reca
Roman Pétrouchine
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 03/01/2017
https://doi.org/10.1684/ipe.2016.1558
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour John Libbey Eurotext © John Libbey Eurotext. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...