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« Elle ne rêve pas d’un homme mais de moi
Qui suis monstre et vertu animal et principe. »
Paul Éluard, Léda, 1949

1Notre titre reprend une expression du préhistorien Jean Clottes, spécialiste de l’art des cavernes, décrivant la grotte Chauvet [1].

2La grotte Chauvet, située en Ardèche, est restée depuis sa découverte en 1994 fermée au public. Les scientifiques y ont recensé quatre cent vingt peintures datées de deux époques, d’il y a 36 000 et 4 000 ans. Bien que l’animal le plus représenté dans la grotte Chauvet soit non pas l’ours mais le rhinocéros, elle est bien la grotte qui abrite les plus anciennes et les plus nombreuses images pariétales d’ours connues. Elles sont au nombre de douze, et répondent aux nombreuses traces qu’ont laissées les ours de leur passage : des griffures, des poils, des empreintes de pattes sur les murs, le sol, des frottements sur les parois, des ossements et au moins cent cinquante crânes. On comprend pourquoi Jean Clottes dit de cette caverne qu’elle « sent l’ours ». Dans un entretien [2], il précise que ce qui l’a frappé tout de suite, c’est le sol, et non pas les parois et leurs dessins. Le sol, donc, couvert d’ossements d’ours des cavernes : il a été ainsi dénombré cent quatre-vingt-quinze squelettes.

3Si les hommes des cavernes n’ont jamais vraiment habité ces grottes inhospitalières, qu’ils ont cependant décorées, les ours, eux, ont fréquenté ces lieux durant des dizaines de millénaires : l’ours brun en été pour s’y rafraîchir, et l’ours des cavernes en hiver pour y hiberner et mettre bas. De nombreuses grottes ont ainsi connu la fréquentation alternée des ours et des hommes [3].

4Si les ossements d’ours impressionnent par leur nombre, c’est avant tout leur emplacement et leur disposition qui interrogent le chercheur sur l’existence de dépôts effectués par l’homme dans un but magique et religieux [4]. Difficiles d’accès, les ossements d’ours ont le plus souvent été déposés au plus profond de la grotte, pour y parvenir un passage a été agencé et composé : des ossements ont été posés, formant deux lignes au pied des parois. En traversant certaines salles, nous pouvons observer que des os entiers ont été disposés en arc de cercle, d’autres placés dans une niche ou encore posés sur une pierre remarquable, comme dans la grotte Chauvet où un crâne est installé au centre d’une salle sur un promontoire rocheux formant un autel [5]. L’historien médiéviste Michel Pastourneau souligne en effet que les crânes font l’objet d’un traitement particulier par leur localisation ou en étant, par exemple, recouverts d’un monticule d’argile, privés de mandibules et traversés par un tibia ou par un os pénien [6].

5Pour aucun autre animal on ne rencontre de témoignages pareils, qui, associés à des comparaisons ethnologiques faites avec des sociétés qui pratiquaient encore récemment le culte de l’ours, ont engagé un certain nombre de chercheurs à faire l’hypothèse de l’existence d’un culte de l’ours au paléolithique, alors que d’autres dénoncent ce « roman archéologique [7] ». Reste qu’aux époques historiques, cette fois, le culte de l’ours est solidement attesté dans plusieurs sociétés de l’hémisphère Nord.

6Michel Pastourneau ajoutera, reprenant la thèse de certains préhistoriens, que la grotte ne fait pas que le sentir, l’ours, elle le met en scène : « Au centre d’une salle en rotonde, soigneusement débarassée de tout mobilier et de tous les os et fragments d’os ayant traîné sur les sols, un grand crâne a été installé sur un bloc rocheux à surface plane, qui ressemble à un autel ; autour de lui, par terre, plusieurs dizaines d’autres crânes ont été disposés en cercle [8]. » Cette mise en scène ne peut être le fait de l’animal ou celui d’accidents géologiques ou climatiques, souligne l’historien, mais est due à la volonté des hommes. La question qui reste à trancher est de savoir s’il s’agit de la volonté des hommes de Cro-Magnon ou bien de populations plus récentes.

7C’est par la présence d’étranges crânes d’ours dont la disposition rituelle se discute qu’est supposée l’existence d’un culte de l’ours, hypothèse sujette à de violentes controverses entre préhistoriens.

8Trois premières hypothèses ont été avancées :

  • les images d’ours auraient eu pour fonction d’aider et de protéger les chasseurs par une action magique ;
  • les images seraient des représentations de mythes, liés aux origines d’un clan ;
  • la représentation animale aurait une signification totémique pour tel clan fréquentant la grotte à un moment donné.
Mais ces trois premières hypothèses ont été vite relayées au profit d’explications sémiologiques structuralistes. Ces dernières ont permis d’organiser un répertoire des figures et des signes, classés selon la fréquence, les associations et les oppositions dans la caverne, etc., mais Michel Pastourneau note que cette approche a abouti à une impasse. Enfin, récemment, une hypothèse de créations liées à des rituels chamaniques a donné lieu à un débat particulièrement violent : une grotte aurait été un lieu de passage vers l’au-delà et vers le cosmos [9].

9L’enjeu est donc la question de l’existence d’un culte de l’ours en ces temps reculés de l’origine humaine. Cette question est essentielle dans la mesure où elle permet de questionner l’origine de Dieu, où ce ne serait plus l’ours qui serait la créature de Dieu, mais bien plutôt Dieu qui descendrait de la Bête : un Dieu aux origines ursines ou l’Ours comme premier dieu.

10L’autre questionnement qui se joint à celui-ci et qui apparaît dans l’intitulé de ce travail concerne non pas l’existence d’un dieu premier, mais celle d’une déesse première, d’une déesse mère. C’est une question que Freud aborde dans Totem et tabou en conclusion de l’élaboration de son mythe du père de la horde primitive. Il pose ainsi l’hypothèse que les divinités maternelles ont sans doute précédé partout les dieux pères [10]. Jacques Lacan lui aussi y fait référence dans la préface à Léveil du printemps : « Comment savoir si, comme le formule Robert Graves, le Père lui-même, notre père éternel à tous, n’est que nom entre autres de la Déesse blanche, celle à son dire qui se perd dans la nuit des temps, à en être la Différente, l’Autre à jamais dans sa jouissance, – telles ces formes de l’infini dont nous ne commençons l’énumération qu’à savoir que c’est elle qui nous suspendra, nous. »

11C’est une question qui, s’inscrivant dans une réflexion plus large, ne sera pas traitée ici. Mais elle permet d’introduire notre travail. Nous allons, ainsi, nous saisir d’un mythe lapon, mythe que nous avons intitulé des trois frères. C’est un mythe associé au culte de l’ours, qui était encore pratiqué en Laponie avant que le renne ne le supplante. Nous allons nous appuyer sur son analyse pour reprendre pas à pas le mythe freudien du père de la horde et tenter ainsi de repérer ce qui vient à les différencier et les questions psychanalytiques que ces différences peuvent poser.

La mythologie arctique de l’ours

12Chez les Sâmes [11] et dans les cultures nordiques en général, le fossé entre l’homme et la femme est plus profond que celui entre l’homme et les autres créatures. Cela s’inscrit dans les rituels et les croyances [12].

13Les peuples du Grand Nord sont appelés arctiques car ils sont supposés habiter sous la constellation de la Grande Ourse, et arctique, en grec arctos, signifie ours. L’animal est donc lié à la Lune et à la constellation du ciel qui porte son nom. Nous soulignons qu’ainsi l’ours brun, ursus arctos, est le seul animal à porter deux fois son nom, puisque ursus, qui vient du latin, signifie aussi ours. La racine ark en indo-européen renvoie, quant à elle, à l’idée de lumière.

14Il existe trois grands thèmes mythologiques relatifs à l’ours que l’on retrouve à travers les époques et les cultures, qu’elles soient greco-romaines, celtes, baltes, slaves… :

  • le thème de la métamorphose d’une femme en ourse ;
  • le thème de l’ourse maternelle et protectrice qui recueille et nourrit un enfant humain ;
  • le thème des amours souvent fécondes entre une femme et un ours mâle. L’ours occupe ici un rôle d’initiateur, en marquant l’accession à la sexualité des jeunes filles menstruées. Nous pouvons repérer à l’intérieur de ce thème deux grands groupes, celui de l’ours violeur de femmes, qui évoluera en amant délicat au temps de la Renaissance en France, et celui de l’ours pour qui la femme a une attirance sexuelle. L’héroïne en sort femme et souvent mère. Cette rencontre sexuelle donne ainsi un fils qui devient père de la lignée du clan. L’ours étant un partenaire sexuel possible, des interdits, des tabous ordonnent les rapports entre l’ours et la femme afin d’empêcher tout contact, toute influence entre eux.
Toutes les légendes issues de ces différents thèmes disent la même chose : l’homme est de la race des ours, et l’ours est doté de pouvoirs que l’homme n’a plus.

Le mythe des trois frères ou la féminisation de l’ours

15Dans le mythe que nous avons choisi pour illustrer notre propos, nous avons affaire à l’ours comme partenaire sexuel de la femme. Ce mythe a été recueilli en 1755 par le pasteur suédois Pehr Fjellström et a été publié sous l’intitulé : Petite histoire de la chasse à lours en Laponie[13].

16Chez les Sâmes, l’ours n’agresse jamais une femme, celle-ci s’unit à l’ours parce qu’elle le désire. Et si une femme rencontre un ours dans la forêt, elle n’a rien à craindre. Il lui suffit de soulever sa robe par le devant. L’ours voyant qu’il a affaire à une femme s’écarte.

17La chasse à l’ours est très codifiée en raison de la relation totémique liant le Sâme à l’ours. Juha Pentikäinen rapporte qu’un accord existait « entre l’ours et les Sâmes : les ours ne doivent pas tuer les hommes, en contre-partie, les hommes doivent honorer l’ours. Si les hommes tuent un ours, alors ils doivent le faire selon un rite décrit dans le mythe, et auquel l’ours avait souscrit. Ce rite permet de renforcer la puissance des chasseurs, car les qualités de l’ours deviennent leurs propres attributs [14] ». Les chasseurs dans leur rituel utilisaient un langage codé issu du mythe fondateur [15]. Le mythe sâme qui fonde le culte de l’ours met en scène la féminisation de l’ours, et c’est là son intérêt particulier.

18C’est l’histoire de trois frères qui avaient une sœur, qu’ils ne cessaient de tourmenter et de maltraiter à tel point qu’elle décida de quitter le domicile familial afin de fuir leurs brimades. Épuisée, elle va se reposer dans une tanière d’ours. L’ours arrive, les deux êtres font connaissance, se plaisent et de leur union naît un fils. Une fois le fils devenu adulte, le vieil ours profite de l’absence de ce dernier parti à la chasse pour tendre un piège aux trois frères de sa femme, piège qui, chose curieuse, consiste à se laisser tuer par eux. Sa femme, aimante, s’y oppose avec vigueur, mais l’ours reste déterminé. Demandant à sa femme de participer à sa mise à mort, elle finit par accepter et lui promet de tenir parole. Il place sur son front un morceau de cuivre pour se distinguer des autres ours et pour qu’ainsi son fils, absent, ne le tue pas à son retour. L’ours demande à sa femme quels sont les frères qui ont été les plus méchants avec elle, et sa femme de désigner l’aîné et le cadet. Les trois frères se présentent alors, l’ours les affronte et défigure violemment les deux frères les plus indignes, puis il part chercher sa femme restée dans leur tanière, qui alors monte sur lui. Ensemble, ils retournent vers le benjamin, et là, selon les instructions de son époux, elle ordonne à son frère de tuer l’ours, son mari. Elle se met alors à l’écart et se couvre le visage pour protéger sa vue de la mise à mort de son époux. Mais elle ne peut s’empêcher de jeter un œil. Tué, l’ours est alors dépouillé, dépecé, la viande mise dans la marmite. C’est alors que le fils de l’ours arrive ; les trois frères lui content leur histoire, à savoir qu’ils ont tué un drôle d’ours avec un morceau de cuivre sur le front. Le fils reconnaît alors son père et demande aux trois frères la part, égale à la leur, qui lui revient de droit. Devant le refus des frères, le fils menace de faire revenir à la vie son père en battant la peau de l’ours. À ces mots, la marmite déborde. Devant ces menaces, les frères acceptent le partage.

19Le déroulement de la cérémonie de la chasse à l’ours reprend les données du mythe, et ne pas les respecter, c’est prendre le risque de ne pas triompher sur l’ours. Pour cela, il est indispensable de suivre des règles visant à neutraliser tout rapprochement entre les femmes et l’ours.

20Nous ne reprenons pas ici tout le déroulement de la cérémonie de la chasse et de la fête de l’ours, mais nous souhaitons en extraire un exemple précis : la transgression de l’interdit de regarder la mise à mort de l’ours est ainsi à l’origine de la tradition selon laquelle les femmes doivent se couvrir le visage lorsque l’ours est tué, ou regarder seulement au travers d’un anneau de cuivre. Durant tout le processus, à savoir dès l’approche des hommes au retour de la chasse, les femmes se voilent ou le plus souvent ne regardent les hommes puis l’ours qu’au travers de cet anneau de cuivre. À chaque stade de la cérémonie, la relation de l’ours à la femme est critique : la menace du rapproché ours-femme pèse sur la réussite de la chasse.

L’Ours sâme n’est par l’Urvater freudien

21Rappellons que c’est habité de plus en plus par le désir de théoriser la fonction du père que Freud entame un travail à travers lequel il souhaite retrouver sur le plan phylogénétique ce qui s’organise au niveau de l’individu. Mais en lieu et place du père oedipien, il rencontre un père primitif et inquiétant, qu’il appellera l’Urvater.

22Il repère deux stades originaires de l’organisation humaine.

23Le premier est celui de l’Urvater, du père de la horde : un père violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femmes, chassant ses fils au fur et à mesure qu’ils grandissent [16]. C’est le temps d’un père qui jouit sans limites. Ici, nous pouvons repérer une première différence d’avec le mythe sâme : l’Ours n’est ni violent ni jaloux et ne jouit que d’une seule femme, et cette femme est humaine. La différence sexuelle est traitée par l’origine. De cette monogamie découle une absence de rivalité entre le père et le fils. L’Ours est un mari, qui n’a pas toutes les femmes et un père mais pas un père à la jouissance sans limite.

24Pour compléter sa théorie du lien social, Freud invente un mythe basé sur le repas totémique. Le clan des frères constitue donc le second stade de l’organisation sociale humaine : un jour, les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis un terme à la horde paternelle [17]. Par l’acte d’absorption, ils réalisaient leur identification avec le père, s’appropriaient chacun une partie de sa force. Si le père fut d’abord vaincu, les frères unis devinrent à leur tour des pères, alors revint le père de la horde mais cette fois-ci en tant que Dieu [18]. Ici, les deux commandements capitaux du totémisme sont la prohibition de tuer le totem et la prohibition d’épouser la femme appartenant au même totem. On sait que c’est l’homosexualité en tant que ciment de la société des hommes que Freud impose dans sa théorie du lien social, en instaurant la figure d’un père originaire qui apparaît à ses fils comme étant celui qui jouit sans limites, l’Urvater.

25La seconde différence découle d’une idée forte du mythe, à savoir que l’Ours est volontaire pour se faire tuer, c’est sa décision, et non celle du clan des frères. Cette décision de l’Ours révèle un processus identificatoire de ce dernier à sa femme, où l’Ours occupe une position masochiste mais plus précisemment féminine à l’égard du petit frère.

26Jacques Lacan, dans son séminaire [19] sur « La lettre volée », puis plus tard dans « Lituraterre [20] », distingue ce temps de la féminisation. il note que c’est la possession de la lettre de la Reine par le Ministre, puis par Dupin, qui a pour effet de transformer leurs traits de virilité en odor di femina. Nous avons des raisons de distinguer féminisation de castration : le temps de la castration ne serait-il pas celui de la dépossession de la lettre ? Féminisation et castration relèveraient bien ici de deux processus différents.

27Troisième différence, les frères de la femme de l’Ours, ceux qui se sont mal conduits avec leur sœur, sont animalisés. En les défigurant, l’Ours leur fait perdre leur figure humaine. Pourquoi ? Parce que ce sont eux qui ont joui de sa femme en la maltraitant. Ici, la jouissance des frères a pour effet de les déshumaniser, alors que dans le mythe freudien c’est la jouissance du père qui amènera les frères à l’humanité.

28Le plus jeune frère, celui qui a le moins joui de la souffrance de sa sœur, est celui qui est désigné par l’Ours pour le tuer. La quatrième différence est donc que l’Ours sera tué par un frère et non par un fils. Le père prend d’ailleurs bien soin dans le mythe sâme de protéger le fils de ce meurtre en apposant sur son front une pièce de cuivre : l’enjeu de l’humanisation ne se traite pas par le meurtre du père. L’Ours s’humanise en se sacrifiant. Puisque l’homme est le seul animal qui sait qu’il va mourir, se sacrifier l’entérine. Il s’humanise aussi en consacrant l’amour qu’il porte à sa femme, qui devient dans l’après-coup un attachement mortel : aimer, c’est mourir.

29Reste ce point énigmatique qui concerne la demande que l’Ours fait à sa femme. Il lui demande de participer à sa mise à mort, en l’invitant à donner l’ordre à son petit frère de le tuer. Que signifie ce point que l’on pourrait qualifier de double cruauté dans le lien de l’Ours à sa femme ? Cruauté de l’Ours à l’égard de sa femme et cruauté de la femme qui accède à sa demande.

30Contrairement au mythe freudien, l’humanisation naît de l’union d’un ours et d’une femme, une union qui pour avoir cet effet doit aboutir à la mort de l’Ours. C’est l’intervention d’une femme par son mariage avec un animal qui permet de générer l’humanité avec la naissance d’un premier fils, qui justement parce quil ne tue pas son père devient humain.

31Ce fils devient humain par un acte, celui de l’Ours lui-même, qui lui transmet la possibilité de le reconnaître par le biais de la pièce de cuivre, et ainsi d’hériter de lui. Cette pièce de cuivre est ce qui différencie l’Ours de l’animal. En effet, le fils, de retour après la mort de l’Ours, désigne son père et reconnaît sa filiation en exigeant sa part du repas totémique. Mais quelles implications a, ici, le repas totémique d’un père que l’on n’a pas tué mais que l’on a reconnu, et qui en est passé par la féminisation ?

La petite pièce de cuivre

32La petite pièce de cuivre que l’Ours se place sur le front dans le but d’être reconnu par son fils au retour de la chasse est un autre élément clé du mythe.

33À ce cercle plein qui symbolise la non-animalité de l’Ours répond dans le rituel de la chasse à l’ours le cercle vide de l’anneau de cuivre à travers lequel les femmes doivent désormais regarder et les hommes de retour de la chasse, et l’ours, victime et héros du rituel. Cette pratique restrictive reprend le moment du mythe où la femme de l’Ours, alors qu’elle devrait détourner son regard lors du meurtre de son époux, ne peut s’empêcher de jeter un œil. Cette curiosité spécifiquement féminine est traitée dans le rituel par un tabou du regard particulier : le regard des femmes sera circonscrit par un anneau de cuivre, véritable négatif de la pièce faite du même métal désignant l’Ours à son fils. L’anneau de cuivre sert à protéger l’Ours du regard féminin, car il peut servir de véhicule au väki[21] de l’Ours et permettre un rapproché entre l’ours et la femme, ce qui doit être neutralisé.

34Comment aborder psychanalytiquement ce morceau, cette pièce de cuivre qui différencie l’Ours des autres ours ? Nous pourrions proposer que ce morceau de cuivre est ce qui symbolise l’effet du signifiant sur l’ours qu’il marque. Cet effet serait-il donc de faire surgir un sujet dans l’Ours ? Pour cela, nous pouvons localiser dans son négatif, l’anneau de cuivre, ce qui permet de repérer l’opposition signifiante, qui institue le langage : un rond de cuivre plein/vide.

35Que la naissance de cette symbolisation primordiale soit traitée dans le mythe ursin nous renvoie au tout début de ce travail et explique ainsi pourquoi il nous a semblé important d’insister sur cette question du culte de l’ours au paléolithique. Dans son entretien intitulé Je parle aux murs[22], Jacques Lacan rappelle que la caverne est le lieu où s’est inventé le langage. Existe-t-il un lien causal entre l’invention du langage et l’invention du premier dieu, en l’occurrence le dieu ours, voire la déesse ourse ?

36Lacan nous dit que la caverne est ce lieu où l’homme devient cet animal en proie au langage, où son désir se métamorphose et devient désir de l’Autre, consacrant l’avènement du Maître. Et le mur, là où se répercute la voix, devient le lieu de la castration. Lacan nous rappelle à l’occasion la chansonnette poétique :

37

« Entre l’homme et la femme il y a l’amour
Entre l’homme et l’amour,
Il y a un monde
Entre l’homme et le monde,
Il y a un mur »,

38et conclut : entre l’homme et la femme il y a un mur, le mur de la castration. C’est, semble-t-il, ce point-là qui est traité dans le mythe de la féminisation de l’ours. Nous pourrions ainsi, nous aussi, paraphraser, et ajouter qu’entre l’homme et la femme il y a l’Ours.

39Si l’Ours n’est pas encore un homme, quand il se marie avec la femme, il le devient sous la marque de l’aliénation signifiante mise en scène dans le mythe par le rond de cuivre. Puis intervient ce moment où l’Ours se féminise par identification à sa femme dans sa relation à ses frères. Enfin, le processus de castration l’en libère et s’organise en deux temps :

  • la mort de l’Ours, qui est tué par le petit frère, consacre le père mort, le père symbolique, c’est-à-dire un père châtré, et constitue le premier moment de la castration, moment qui se situe dans le mythe ;
  • la limitation du regard féminin par l’anneau de cuivre constitue le deuxième moment de la castration mais cette fois-ci dans le rituel.
En effet, le partenaire bestial n’est pas un être de jouissance, mais celui qui introduit à la castration. Il incarne la castration pour sa partenaire, en ce sens que le débordement de jouissance présent dans le regard féminin est désormais bordé par l’anneau de cuivre.

De la femme de l’Ours à l’Homme aux loups

40Si l’Ours incarne la castration pour sa partenaire, est-ce la castration qui fait attrait pour elle ? C’est une question qui est traitée par bon nombre de contes populaires à travers le monde, dont la version la plus connue est celle de La Belle et la Bête. Il est d’ailleurs intéressant de souligner qu’au renouveau du thème au xviiie siècle en France, ce soient électivement des femmes, madame d’Aulnoy [23], madame de Genlis [24], madame de Villeneuve puis madame Leprince de Beaumont, qui s’en soient saisies chacune leur tour. Certaines versions sont saisissantes par la transparence de leur symbolisme. Il s’agit de la série des contes où le fiancé animal incarne sans détour possible les organes sexuels, comme l’escargot ou encore comme la grenouille.

41Dans le conte des frères Grimm intitulé Le roi grenouille, une jeune fille, pour récupérer l’objet auquel elle tient par-dessus tout, une boule d’or, promet à une grenouille de vivre avec elle. Son père, le roi, l’oblige à tenir sa promesse, et la voilà dînant avec la bestiole dans la même assiette. La princesse ne dit rien, mais il est bien souligné qu’elle déteste cette présence humide. Dans la suite de l’histoire, elle doit aussi partager son lit, là encore est souligné que le toucher humide et visqueux la dégoûte. Elle doit enfin l’embrasser, et alors la grenouille se métamorphose en un jeune et beau prince. Cependant, dans les versions les plus anciennes, c’est par un acte de violence que la princesse brise le sortilège, en lançant la grenouille contre un mur, voire en la décapitant ou en lui brûlant la peau. L’interprétation qu’en fait Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées[25] reprend bien la question du symbolisme des organes génitaux, mais il y voit l’organe masculin. Cependant, plus nous nous documentons et plus nous sommes en désaccord sur ce point avec Bettelheim. Le partenaire bestial de la Belle, ou de la femme dans le mythe, est toujours marqué plus ou moins discrètement par la castration, nous faisant faire l’hypothèse que la Bête incarne non pas l’organe pénien, mais bien plutôt le sexe féminin.

42Le partenaire de la femme dans le conte est-il donc son propre sexe ? En reprenant le travail d’Ernest Jones sur le cauchemar [26], nous apprenons que le diable médiéval est issu de nombreuses sources extra-chrétiennes et qu’il vivait dans des cavernes ! Différents traits qui le caractérisent reprennent les traits de dieux païens comme ceux d’Odin ou de Loki aux origines ursines et ceux des dieux maîtres forgerons que sont Vulcain, Héphaïstos ou encore Aeshma [27], tous boîteux ! Bien que Jones analyse le diable comme une des figures du père phallique, il note, sans cependant en tirer de conséquences, que le diable souffre, comme ceux dont il est issu, d’une boiterie, et qu’il existe bien une association avec l’idée d’un diable de la Nature, comme personnification de la Mère, qui renvoie aux parties sexuelles cachées de cette Mère. Le diable, lui aussi, porte donc la marque de la castration.

43Jones étudie aussi les phénomènes de métamorphose et souligne qu’il existe toujours un point d’exception : le regard reste le même y compris dans la lycanthropie. À ce sujet, il découvre qu’en italien loup se dit lupa et que ce mot a en fait deux significations : « loup » donc, mais aussi « courtisane », rapporté étymologiquement à vulva, la vulve.

44Cette dernière remarque d’Ernest Jones nous permet de prolonger notre questionnement : si l’animal est ce dans quoi une femme peut retrouver sa castration, peut-il occuper la même fonction pour un homme ? Et pourrions-nous, par exemple, relire le rêve de l’Homme aux loups à partir de cette hypothèse ?

Notes

  • [*]
    Intervention lors de l’Assemblée de Paris du samedi 24 mars 2012, « L’homme entre loup et rat ».
  • [1]
    Jean Clottes (sous la dir. de), La grotte Chauvet. Lart des origines, Paris, Seuil, 2010.
  • [2]
    Jean Clottes, « Le peintre au petit doigt tordu de la grotte Chauvet », Lentretien, jdd, 4 sept. 2011, p. 25.
  • [3]
    Michel Pastourneau, Lours. Histoire dun roi déchu, Paris, Seuil, 2007, p. 29.
  • [4]
    Ibid., p. 31.
  • [5]
    Ibid., p. 32.
  • [6]
    Ibid.
  • [7]
    Expression de l’archéologue français André Leroi-Gourhan, cité par Michel Pastourneau, ibid., p. 34.
  • [8]
    Ibid., p. 38.
  • [9]
    Ibid., p. 38-39.
  • [10]
    Sigmund Freud, Totem et tabou, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 1990, p. 223.
  • [11]
    Les Sâmes ou Saamis, anciennement appelés Lapons, se répartissent géographiquement sur un large territoire allant du nord de la Norvège à la Laponie suédoise et finlandaise et jusqu’à Mourmansk et la presqu’île de Kola en Russie.
  • [12]
    Juha Pentikäinen, Mythologie des Lapons, Paris, Éditions Imago, 2011, p. 66.
  • [13]
    Juha Pentikäinen et Marie-Laure Le Foulon, Lours, le grand esprit du Nord, Paris, Larousse, 2010, p. 179.
  • [14]
    Ibid., p. 178.
  • [15]
    Ibid., p. 181-183.
  • [16]
    Sigmund Freud, Totem et tabou (1912), dans Œuvres complètes, tome X, 1911-1913, Paris, puf, p. 360.
  • [17]
    Ibid.
  • [18]
    Sigmund Freud et Sandor Ferenczi, « Lettre du 12 août 1912 », dans Correspondance, 1908-1914, Paris, Calmann-Lévy, 1992, p. 232.
  • [19]
    Jacques Lacan, « Le séminaire sur “La lettre volée” », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 11-61.
  • [20]
    Jacques Lacan, « Lituraterre », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 11-20.
  • [21]
    Âme, esprit de l’ours.
  • [22]
    Jacques Lacan, Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 77-113.
  • [23]
    Sous le titre : Le Serpentin vert.
  • [24]
    Madame de Genlis n’écrit pas un conte mais une comédie.
  • [25]
    Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Paris, Robert Laffont, 1976, p. 352-357.
  • [26]
    Ernest Jones, Le cauchemar, Paris, Payot, 2002, p. 138, 140, 155-189.
  • [27]
    Diable persan.
Français

Résumé

Chez les lapons, le mythe fondateur du culte de l’ours, qui était encore pratiqué en Laponie avant que le renne ne le supplante, est un mythe qui met en scène la féminisation de l’ours. L’auteure s’appuie sur son analyse pour reprendre pas à pas le mythe freudien du Père de la horde et tenter ainsi de repérer ce qui vient à les différencier et quelles questions psychanalytiques ces différences peuvent poser. Contrairement au mythe freudien, l’humanisation naît de l’union d’un ours et d’une femme, une union qui pour avoir cet effet doit aboutir à la mort de l’Ours. C’est l’intervention d’une femme par son mariage avec un animal qui permet de générer l’humanité avec la naissance d’un premier fils, qui justement parce qu’il ne tue pas son père, devient humain. L’auteure avance que le partenaire bestial n’est pas un être de jouissance, mais bien plutôt celui qui introduit à la castration.

Mots clés

  • féminisation
  • jouissance
  • castration
  • mythe
  • père de la horde
English

“A Cave Redolent of (She)Bear”

Key words

  • feminization
  • jouissance
  • castration
  • myth
  • primal father
Español

"Una cueva que huele a oso(a)?"

Palabras-clave

  • feminización
  • castración
  • mito
  • padre de la horda
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Mis en ligne sur Cairn.info le 30/05/2012
https://doi.org/10.3917/psy.024.0039
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