CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1. Introduction

1 Les inégalités de revenus se sont accentuées dans la plupart des pays de l’OCDE dans les dernières décennies, un phénomène marqué par une croissance importante des revenus du 1 % le plus riche (Atkinson, Piketty et Saez [2010]). Celle-ci ne fut toutefois pas uniforme, la part des revenus de marché [2] captée par ce groupe a connu deux grandes tendances différentes (Atkinson et Piketty, [2007]), illustrées par les graphiques 1 et 2 : les pays anglophones ont connu une période stable du choc pétrolier de 1973 jusqu’au milieu des années 1980, date à partir de laquelle ils connurent une hausse importante de la part des revenus captée par le premier centile. Les pays non anglophones ont quant à eux connu une légère baisse de la concentration des revenus du 1 % le plus riche du début des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980, avant que la tendance s’inverse, modérément à la hausse. Nous allons voir que les pays anglophones ont pris un chemin différent des autres pays, non pas à cause de leur langue commune, mais bien parce que la configuration de leurs institutions économiques et sociales se distingue de celle des pays non anglophones.

Graphiques 1 et 2

Part des revenus de marché (sans gain en capital) captée par le 1 % le plus riche des pays développés anglophones et non anglophones, 1973-2008

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Part des revenus de marché (sans gain en capital) captée par le 1 % le plus riche des pays développés anglophones et non anglophones, 1973-2008

World Top Income Database. Compilation de l’auteur.

2 Cette croissance plus importante des pays anglophones s’illustre particulièrement lorsque nous compilons l’évolution en points de pourcentage de la part des revenus captées par le 1 % le plus riche pour la période de 1973 à 2008, illustré dans le graphique 3. Seule exception notable, la Nouvelle-Zélande n’a pas connu une hausse aussi forte.

Graphique 3

Croissance en points de pourcentage de la part du revenu sans gains en capital captée par le 1 % le plus riche pour 15 pays développés, 1973-2008

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Croissance en points de pourcentage de la part du revenu sans gains en capital captée par le 1 % le plus riche pour 15 pays développés, 1973-2008

World Top Income Database. Compilation de l’auteur.

3 Les théories tentant d’expliquer cette évolution du premier centile se classent selon l’une de ces deux catégories : celles où les changements sont déterminés par le marché et celles dont les changements sont déterminés par les autres institutions économiques ou politiques (Piketty, Saez et Stantcheva [2011], p. 1). Les mécanismes de marché, au premier titre la mondialisation du commerce et l’innovation technologique, ont affecté des pays développés comme la France, l’Allemagne et le Japon au même titre que les pays anglophones. Or, ils n’ont pas vécu une hausse importante du premier centile. Les théories où les hautes rémunérations sont basées sur leurs qualifications ou la taille des firmes sont incapables d’expliquer ce paradoxe. S’agissant d’interpréter l’évolution du premier centile depuis les années 1980, Atkinson, Piketty et Saez privilégient les interprétations de nature institutionnelle.

4 La littérature sur les hauts revenus aborde séparément les facteurs institutionnels sensés influencer la distribution des hauts revenus, isolant leurs effets. Or, différentes combinaisons d’institutions peuvent produire les mêmes résultats pour différents pays, par exemple en matière de croissance économique. Selon Amable, « institutions combine to define a « coherent » growth pattern. » [2000, p. 647] L’importance des institutions dans l’économie serait avant tout de nature combinatoire ; les performances économiques et politiques des pays peuvent en partie s’expliquer par leur modèle institutionnel. Cette approche sous-tend qu’il existerait plusieurs modèles d’équilibre et de décisions possibles. Les écarts de revenus diffèrent grandement selon les pays développés. Puisque les institutions économiques et politiques détermineraient en grande partie l’évolution du premier centile, celles-ci seraient parmi les résultats économiques générés par ces structures institutionnelles. Nous proposons d’ajouter un élément de réponse complémentaire : les modèles institutionnels. Ils permettent d’expliquer, au-delà de l’effet particulier de chaque institution, leur relation entre elles et la croissance inégale des hauts revenus.

5 Notre intérêt s’est porté sur quatre théories de modèles institutionnels : les variétés de capitalisme (Hall et Soskice [2001]), les modèles de capitalisme (Amable [2009]), les régimes d’État-providence (Esping-Andersen [1990] ; Sapir [2005]) et la théorie des macro-régions (Mann et Riley [2007]). Trois arguments militent en ce sens. D’abord, ces théories ont une typologie qui distingue les pays anglophones des autres pays développés, une distinction qui n’est pas étrangère à l’évolution du premier centile de ces pays depuis les années 1980. Ensuite, les pays anglophones possèdent plusieurs institutions identifiées par la littérature sur les hauts revenus comme ayant un impact déterminant sur l’évolution du premier centile. Ces quatre théories accordent une grande importance à ces facteurs pour décrire leur typologie de modèles institutionnels. Finalement, les pays anglophones se démarquent, non seulement par la part plus importante du revenu national captée par leur premier centile, mais également par des écarts de revenus plus prononcés. Or, les écarts de revenus et la concentration des revenus favorisant le premier centile sont liés et fortement corrélés, à 0,83 (p < 0.01, r2 = 0.68), comme l’illustre le graphique 4 [3], suggérant que les mêmes facteurs sont à l’œuvre (Leigh [2009], p. 163).

Graphique 4

Coefficient de Gini [2005-2011] et part des revenus sans gain en capital captée par le 1 % le plus riche des pays développés anglophones (noir) et non anglophones (gris), 2007

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Coefficient de Gini [2005-2011] et part des revenus sans gain en capital captée par le 1 % le plus riche des pays développés anglophones (noir) et non anglophones (gris), 2007

World Top Income Database ; Distribution of Family Income – Gini Index, The World Factbook, Central Intelligence Agency. Compilation de l’auteur.

6 Nous émettons l’hypothèse que les facteurs de nature institutionnelle (normes sociales, institutions du marché du travail, institutions financières, gouvernance d’entreprise, système fiscal, rôle de l’État dans l’économie) et la cohérence de leur interaction en tant que modèle permettent d’expliquer pourquoi, parmi les pays développés, les pays anglophones se distinguent des pays non anglophones au niveau de la concentration des revenus favorisant le premier centile. Notre démarche est hypothético-déductive, partant des quatre théories susmentionnées pour expliquer l’évolution du premier centile des pays développés selon leur appartenance aux pays anglophones ou non anglophones. Notre méthode d’analyse est comparative, dans la mesure où nous soulignons les points de convergence et divergence entre les modèles institutionnels et la théorie des hauts revenus, tels que définis par ces deux littératures. Amable qualifie cette approche d’inférence interprétative, « or what evolutionary economists call « appreciative theory », i.e. non-formalized assertions which may be suggested by the study of economic history. » [2009, p. 646]

7 Pour résumer l’essence de l’approche que nous avons privilégiée, nous avons simplement recensé deux revues de littératures (celle sur les hauts revenus et le premier centile, ainsi que celle sur les modèles institutionnels) qui identifient toutes les mêmes variables jugées déterminantes tant pour l’évolution du premier centile que les composantes essentielles distinguant les modèles institutionnels (et leurs performances correspondantes, comme l’évolution du premier centile). C’est ce parallèle qui est frappant et là est à notre sens la contribution principale de cet article. Les deux revues de littératures ont déjà bien développé l’analyse empirique/statistique du lien entre ces variables, qui sont 1) interreliés (formant des modèles institutionnels) et 2) déterminent l’évolution du premier centile.

8 La suite de cet article est divisée comme suit. La deuxième section recense les facteurs institutionnels identifiés par la littérature traitant de l’évolution du premier centile. La troisième section décrit l’approche par les modèles institutionnels et aborde quatre théories de modèles institutionnels, cernant leurs affinités et points de convergences avec les facteurs institutionnels de la littérature du premier centile. La quatrième section fait la synthèse entre ces deux littératures. La conclusion aborde les opportunités et enjeux à traiter lorsque cette nouvelle perspective sera explorée.

2. Institutions et évolution du 1 % le plus riche : les constats de la littérature

9 Nous avons identifié six catégories recensées par la littérature comme étant en partie responsables de la hausse inégale du premier centile. Nous allons les aborder une à une, en identifiant les mécanismes qui contribuent à hausse de la concentration des revenus vers le sommet, ou au contraire en limite la portée, afin de nous permettre d’identifier les points de convergence avec les modèles institutionnels retenus.

2.1. Normes sociales

10 Les normes sociales auraient un impact important sur les missions de l’État financées collectivement, ainsi que le partage des gains de productivité, notamment en délimitant ce qui est une rémunération juste et adéquate. Celle-ci est objectivement difficile à déterminer en particulier pour une tâche collective ; comment départager l’apport de chacun ? Les conventions et rapports de forces sont davantage déterminants. Selon Parienty [1999],

11

« L’hypothèse […] que le marché du travail répondait comme tous les autres aux variations de l’offre et de la demande est peu satisfaisante. Ainsi, alors que la théorie prescrit que la rémunération de chacun dépende de sa contribution à la production, cette contribution est généralement inobservable, car le travail est collectif. L’écart de rémunération entre niveaux de qualification relève donc souvent plus de la convention que d’une mesure objective de la contribution de chacun à la production ».

12 La contribution des hauts cadres et dirigeants d’entreprise est encore plus difficile à mesurer. Non seulement les conventions salariales peuvent changer à travers le temps, mais les normes sociales peuvent également influencer considérablement la rémunération des hauts revenus, par rapport au revenu considéré comme étant juste par l’ensemble de la population :

13

« social norms regarding pay inequality may have played important roles in the determination of the wage structure [including] in the setting of compensation at the top. The marginal product of top executives in large corporations is notoriously difficult to estimate, and executive pay is probably determined to a significant extent by herd behavior. Changing social norms regarding inequality and the acceptability of very high wages might partly explain the rise in U.S. top wage shares observed since the 1970s » (2003, p. 23-24)

14 Dans la même veine, Krugman considère qu’en matière de normes sociales, le revenu des dirigeants d’entreprises est un exemple illustratif, car l’évolution du revenu serait davantage liée aux conventions sociales qu’à la performance. L’économiste rapporte l’exemple des revenus d’une centaine de PDG dirigeant les plus grandes entreprises sont passés d’une proportion 40 fois supérieure au salarié moyen à temps plein dans les années 1930 à une rémunération 367 fois supérieure au début des années 2000 (p. 241). L’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (2012) observe le même phénomène au Canada : le revenu moyen des dirigeants d’entreprise a considérablement augmenté ces dernières années, atteignant jusqu’à 150 fois le revenu moyen dans le secteur privé en 2010, comparé à un rapport de 60 fois le revenu moyen en 1998. Le rapport entre le revenu des dirigeants d’entreprise et des 2e et 3e dirigeants les mieux rémunérés a également connu un écart important, passant du simple au double. Or, si le Japon abrite parmi les plus grandes et prospères multinationales de la planète, ses dirigeants ont un revenu de seulement 16 fois supérieur au travailleur moyen (Stiglitz [2012, p. 21]).

15 Krugman soutient également que les normes sociales peuvent non seulement indiquer ce qu’est une juste rémunération, mais également ce qui ne l’est plus. Pour démontrer cet aspect, l’auteur cite Bebchuk et Fried [2004, p. 309] :

16

« La seule force qui limite le salaire des PDG, c’est la « contrainte indignation » : la crainte de la réaction violente que pourrait provoquer une rémunération extrêmement élevée du chef d’entreprise, en sortant de leur torpeur habituelle les actionnaires, les salariés, les responsables politiques ou l’opinion publique ».

2.2. Institutions du marché du travail

17 La réglementation touchant les conditions de travail et la rémunération (donc la répartition des gains de productivité), la négociation collective et le taux de syndicalisme peuvent également avoir un impact sur la concentration des revenus vers le sommet. Chang soutient que les salaires sont en grande partie politiquement déterminés [2010, p. 23]. Au-delà de la préférence des travailleurs individuels pour la syndicalisation de leur lieu de travail, les décisions politiques qui favorisent ou défavorisent son existence et son essor sont centrales pour déterminer le rôle, la relation et la force du syndicalisme (McQuaig et Brooks [2010]).

18 Levy et Temin [2007] ont étudié les deux modèles institutionnels qui ont prévalu aux États-Unis, de 1940 à 1973 et de 1973 à aujourd’hui. Selon ces auteurs, lors de la période plus égalitaire de l’après-guerre, des syndicats puissants permettaient de dissuader des hausses de revenus disproportionnées en faveur des dirigeants et actionnaires, ces derniers désirant limiter les mouvements revendicatifs dans leur personnel. En effet, « faire de très gros profits sans augmenter les salaires risquait fort de compromettre la paix sociale dans l’entreprise » et leur ferait subir « une pression politique directe » (Krugman, op. cit., p. 235).

19 Se basant sur les données du WTID, Scheve et Stasavage [2009] ont testé au moyen d’un modèle économétrique l’hypothèse d’une corrélation entre plusieurs variables politiques et l’évolution du premier centile. Parmi leurs résultats, une forte proportion de la population active qui est syndiquée favoriserait un premier centile réduit. Inversement, des négociations collectives décentralisées (au niveau de l’entreprise) plutôt que centralisées (au niveau national) encourageraient la croissance du premier centile. Les auteurs notent toutefois que, selon leur modèle, ces effets n’expliqueraient qu’une petite partie de la hausse.

2.3. Financiarisation de l’économie

20 Les transformations majeures vécues par les systèmes financiers depuis les années 1980 ont eu une influence sur la concentration des revenus vers le premier centile, et ce, de plusieurs façons. Kaplan et Rauh [2009] ont calculé l’évolution la rémunération des très hauts revenus aux États-Unis (les 0,01 % les plus riches). Les auteurs soutiennent que les travailleurs du secteur financier ont été les grands gagnants des trois dernières décennies, suivis de près par les dirigeants d’entreprises non financières. La hausse importante des revenus des travailleurs de la finance serait une source de croissance importante du premier centile, observation également soutenue par Bakija, Cole et Heim [2012].

21 Selon Lin et Tomaskovic-Devey [2011], qui ont étudié la financiarisation des entreprises non financières de 1970 à 2008 aux États-Unis, celle-ci favoriserait la croissance des hauts revenus. Selon les auteurs, une part croissante des revenus des entreprises dépendrait des bénéfices réalisés dans les circuits financiers, un phénomène qui aurait augmenté le pouvoir de négociation des dirigeants, propriétaires et travailleurs très qualifiés relativement aux autres travailleurs. De plus, la financiarisation des entreprises réduirait la participation du capital dans les activités productives, tout en marginalisant le rôle des travailleurs. Le résultat serait une exclusion progressive de la main d’œuvre des processus de fixation des rémunérations, réduisant ainsi la part des revenus des travailleurs tout en augmentant celle des dirigeants.

22 Selon Plihon [2009, p. 27], ce phénomène assurerait un rôle dominant à la logique boursière de gestion d’entreprise. Ainsi, le « capitalisme actionnarial » aurait radicalement transformé le fonctionnement des entreprises et mis fin au régime de croissance d’après-guerre (régime fordiste). Ce dernier reposait sur « quatre piliers institutionnels principaux : le rapport salarial fordiste [partage négocié des gains de productivité], des politiques économiques actives […], l’État-providence [et] des systèmes financiers administrés », tous censés contenir la croissance des inégalités.

23 Selon l’auteur, « [l]es nouvelles politiques économiques remettent en question le compromis capital/travail antérieur, en créant un rapport de force favorable aux entreprises et aux détenteurs du capital financier » (p. 48). Si la montée des inégalités prend plusieurs formes selon les pays (chômage, croissance importante des hauts revenus, bas revenus pour le travailleur médian, hausse des inégalités, baisse du taux de syndicalisation des travailleurs), le partage des revenus entre le capital et le travail aurait été particulièrement affecté, « avec une baisse de la part salariale dans la valeur ajoutée et, symétriquement, une hausse de la part allant aux revenus du capital » (p. 43).

24 Cette logique financière est encouragée par les normes comptables des pays anglophones (les normes IAS/IFRS) qui font primer la valeur actionnariale sur les objectifs à long terme de l’entreprise (Aglietta et Rébérioux [2004]). L’entreprise étant désormais considérée comme un actif, elle doit créer de la valeur actionnariale, « qui l’emporte sur le développement de l’activité et de l’emploi ». Les entreprises doivent ainsi « maximiser la valeur des participations financières et organiser un système de contrôle externe destiné à inciter les dirigeants des entreprises à satisfaire les objectifs des actionnaires ».

25 Les entreprises cotées en bourse ont également recours à un nombre croissant de fusions-acquisitions (réduisant les effectifs des salariés), le recentrage sur les métiers de base de l’entreprise (causant des « licenciements boursiers » et le recours à la sous-traitance) et l’externalisation de la production (les délocalisations), « dopant » ainsi la valeur des titres boursiers. Cette logique financière favoriserait la redistribution aux actionnaires des profits non réinvestis. Ainsi, la financiarisation de l’économie aurait changé les normes de rémunération des hauts dirigeants, favorisé la gouvernance d’entreprise comme mode de gestion dominant, modifié la structure du partage des gains de productivité et miné la mission redistributive de l’État : « Les inégalités de revenus se sont fortement creusées à la fois par la montée des revenus du capital concentré sur une minorité de ménages, et par un renforcement des écarts entre les salaires élevés et les bas salaires. » (p. 96)

26 Roine, Vlachos et Waldenström [2009] soulignent que le système financier des pays anglophones est davantage basé sur la capitalisation boursière, alors que le système financier des pays d’Europe continentale est principalement basé sur les activités traditionnelles des banques (p. 25). A partir des données du WTID, les auteurs ont évalué avec un modèle économétrique l’impact sur le premier centile du déploiement de la finance (mesuré par les dépôts bancaires, la capitalisation boursière et la part de l’activité financière dans l’économie). Ils concluent que l’impact est significatif : et particulièrement fort pour le premier centile :

27

« Financial development also turns out to have been pro-rich over the past century, with increases in total capitalization being significantly associated with increases in the top income percentile. Unlike the growth effects, however, the effect for the following nine percentiles is statistically insignificant, while the effect on the nine lowest deciles seems to be negative (although with varying degree of statistical certainty. » (2009, p. 21)

28 Pour mesurer le degré de financiarisation de l’économie des pays développés, nous avons comparé plusieurs indicateurs tirés du Global Financial Development Database (GFDD), série de données financières compilée par la Banque mondiale, en prenant 2007 comme année de référence. Les résultats se trouvent dans le tableau 1. Les pays sont les mêmes que ceux dans le graphique 3. Les variables financières retenues l’ont été en se basant sur Čihák et al. [2012] et autres données jugées pertinentes.

Tableau 1

Relations entre variables financières, économiques et sociales de pays développés, 2007

Variables financières, 2007 Selonanglo./non-anglo. Selon part captée par 1 % Nombre d’observations n pays anglophones parmi les 5 premiers Probabilité d’avoir n pays anglophones parmis les 5 premiers (Prob-n) Prob-n versus probabilité normale (selon la taille de l’échantillon) Pays dont les données sont indisponibles
R R
Marge nette d’intérêts des banques ( %) 0,537  [*] 0,640  [*] 15 4 1,1 % 10 fois supérieure -
Part des banques étrangères par rapport à l’ensemble des banques( %) 0,817  [**] 0,254 15 5 0,3 % 43 fois supérieure -
Actifs des fonds de pension par rapport au PIB( %) 0,637  [*] 0,519  [*] 15 4 1,1 % 10 fois supérieure -
Crédit privé (issu des banques et autres institutions financières) par rapport au PIB( %) 0,331 0,381 14 3 5,5 % 2,3 fois supérieure Norvège
Encours des titres de dettes privées domestiques par rapport au PIB( %) 0,174 – 0,073 14 3 5,5 % 2,3 fois supérieure Nouvelle-
Zélande
Part de la population de 15 ans et plus ayant une carte de crédit( %)  [*] 0,574  [*] 0,319 14 3 4,4 % 2,5 fois supérieure Norvège
Total de la valeur négociée en bourse, excluant les 10 plus grandes sociétés capitalisées, en pourcentage du total des valeurs négociées( %) 0,348 0,829  [**] 10 4 7,1 % 3,5 fois supérieure Danemark,
Finlande,
Portugal,
France, Suède
Capitalisation boursière excluant les 10 principales sociétés par rapport au total de la capitalisation boursière( %) 0,302 0,666  [*] 10 4 7,1 % 3,5 fois supérieure Danemark,
Finlande,
Portugal,
France, Suède
Capitalisation des marchés bouriers par rapport au PIB( %) 0,207 0,468 15 4 1,1 % 10 fois supérieure -
Volatilité des prix à la bourse (index nationaux) – 0,459 – 0,379 15 [**] 4 1,1 % 10 fois supérieure -
figure im4
[*] Données de 2011, seule année disponible
[**] Pays anglophones parmis les 5 derniers (ordre décroissant plutôt que croissant)
Statistiquement significatif : p *< 0.1**, p < 0.05.

Relations entre variables financières, économiques et sociales de pays développés, 2007

Banque mondiale, Global Financial Development Database, 2007.

29 Nous pouvons constater que la majorité des variables financières retenues ont des coefficients de corrélation statistiquement significatifs, selon leur appartenance au groupe des pays anglophones ou selon le niveau de la part des revenus captée par le premier centile. Mais surtout, nous remarquons que les pays anglophones sont surreprésentés parmi les cinq premiers pays selon les variables financières retenues, les probabilités d’une telle concentration étant très faibles. L’ensemble des variables se trouve en annexe.

30 Les dix variables financières retenues se classent en trois catégories : banques et institutions financières (lignes 1 et 2), crédit et endettement (lignes 3 à 6), marchés boursiers (lignes 7 à 10). Au sujet des premières, nous remarquons que les marges nettes d’intérêts des banques sont particulièrement plus élevées (donc plus rentables) pour les pays anglophones, occupant les quatre premières positions (sauf pour l’Irlande et le Royaume-Uni, situés dans la moyenne). Occupant six des sept premières positions, le nombre de banques étrangères est également plus élevé dans ces pays, signe d’une libéralisation plus prononcée du système financier. Les actifs des fonds de pension sont également beaucoup plus élevés dans les pays anglophones, ceux-ci occupant cinq des sept premières positions (l’exception est ici la Nouvelle-Zélande). Les fonds de pension sont une composante centrale du mouvement en faveur de la financiarisation de l’économie, selon Plihon [2009].

31 Les variables liées à l’endettement offrent toutefois un portrait moins définitif. Si la part de la population de 15 ans et plus ayant une carte de crédit est significativement plus élevée dans les pays anglophones (les six se trouvent parmi les neuf pays avec les taux les plus élevés), le crédit privé et les encours des titres de dette privée ne démontrent qu’une faible tendance en faveur des pays anglophones.

32 Quant aux variables relatives aux marchés boursiers, la tendance semble être prononcée en faveur des pays anglophones. D’ailleurs, la variable de la part des revenus captée par le premier centile semble être plus déterminante que l’appartenance à un pays anglophone, au niveau des corrélations. Phénomène à noter, les prix à la bourse seraient significativement moins volatiles dans les pays anglophones.

2.4. Rôle de l’État et extraction de rentes

33 Les marchés ne sont que très rarement » en équilibre », produisant des résultats sous-optimaux et des externalités négatives comme des inégalités élevées et du chômage (Stiglitz, op. cit., p. 33). Le rôle de l’État devrait être porté à corriger ces échecs de marché en appliquant des politiques (régulation, impôt) afin d’aligner les incitations privées et l’optimum social souhaitable.

34 Les imperfections de marché peuvent prendre plusieurs formes : situations de monopole, d’oligopole, monopoles naturels, barrière à l’entrée, asymétrie d’information entre les agents (et sélection adverse), etc. La concurrence doit normalement limiter les profits démesurés, mais si les marchés ne sont pas concurrentiels et que l’État ne s’assure pas qu’il le soit, des situations d’extraction de rentes vont s’établir. Autrement dit, il y aurait deux façons de devenir riche : créer de la richesse ou détourner celle créée par d’autres personnes (l’extraction de rentes). L’entreprise ou l’individu qui s’adonne à l’extraction de rentes a un intérêt à le faire, lui permettant de retirer davantage de profits ou d’accroître sa rémunération. Ce phénomène se produit lorsqu’un agent peut extraire un revenu ou une somme simplement par son pouvoir de marché (rapport de force) ou du pouvoir politique qui l’aura favorisé.

35 La distribution des profits dépend autant des mécanismes de marché (recherche du profit, système de prix) que des arrangements institutionnels (accords, formels et informels entre agents) et des rapports de force entre les entreprises, les investisseurs, les travailleurs, les consommateurs et l’État. Selon Stiglitz,

36

« A political system that amplifies the voice of the wealthy provides ample opportunity for laws and regulations – and the administration of them – to be designed in ways that not only fail to protect the ordinary citizens against the wealthy but also further enrich the wealthy at the expense of the rest of society. […] Any economic system has to have rules and regulations ; it has to operate within a legal framework. There are many different such frameworks and each has consequences for distribution as well as growth, efficiency, and stability. The economic elite have pushed for a framework that benefits them at the expense of the rest. » (op. cit., p. xix)

37 Selon Sefton, chaque action (ou absence d’action) qu’entreprend un gouvernement a un effet sur les ressources qui sont en jeu et ces politiques favoriseront inévitablement l’un ou l’autre des agents en jeu : « Whenever a government pursues a course of action towards a specific goal, there will inevitably be winners and losers, even if these distributional consequences are unintended. In this broadest sense, virtually all government policy can be termed redistributive (Tullock [1997]). » (2008, p. 607)

38 Stiglitz soutient que l’extraction de rentes est un phénomène ayant causé le haut niveau d’inégalités et de concentration des revenus au sommet qui caractérisent les États-Unis d’aujourd’hui.

39

« We have a political system that gives inordinate power to those at the top, and they have used that power not only to limit the extent of redistribution, but also to shape the rules of the game in their favor [with] rent-seeking, getting income not as a reward for creating wealth but by grabbing a larger share of the wealth that would otherwise have been produced without their effort. » (op. cit., p. 32)

40 Ce type de politiques est le plus souvent l’apanage des États moins interventionnistes et des sociétés plus inégalitaires (les pays développés anglophones). Selon Stiglitz, la concentration du pouvoir économique favorise la concentration du pouvoir politique. Les actions de l’État qui ont un impact direct sur la répartition des revenus peuvent être orientées par la philosophie de ses dirigeants et les normes sociales du pays et de l’époque.

2.5. Gouvernance d’entreprise

41 Selon Mousli, « Depuis les années 1990, les rémunérations des grands patrons se sont envolées sous l’effet des techniques de gouvernance d’entreprise », qui visent à resserrer les liens entre les intérêts des dirigeants et ceux des actionnaires. « Pour que le dirigeant opérationnel concentre tous ses efforts sur la maximisation du cours de l’action, on le rémunère en grande partie par des options d’achat d’action ou des actions gratuites, de sorte que sa rémunération s’accroît fortement lorsque l’action grimpe. » (2013, p. 74). Toutefois, ce type de politique salariale n’est pas sans risque et augmente significativement la rémunération de leurs principaux bénéficiaires : « un directeur général opportuniste peut gagner beaucoup d’argent en prenant des décisions favorables à son enrichissement personnel à court terme, mais désastreuses pour l’entreprise à moyen terme ».

42 DiPrete, Eirich et Pittinsky [2010] expliquent en partie cette absence de lien entre la performance et la rémunération pourrait notamment tenir à la pratique du « leapfrogging » : les hauts dirigeants auraient tendance à « sauter » d’un emploi bien rémunéré à l’autre dans un intervalle de temps relativement court sans que leur performance puisse être clairement attribuée à leur bilan. Ce phénomène, confirmé empiriquement selon les auteurs, permet à ces dirigeants de mettre leur « expertise » et surtout leur réputation, aux enchères sur le marché des « superstars » (Rosen [1981]). Les normes sociales pourraient bien être déterminantes pour expliquer pourquoi ce phénomène aurait moins d’impact dans les pays non anglophones.

43 Le manque d’information des actionnaires pour juger adéquatement de la performance de ses dirigeants encourage cette pratique, tout comme le manque d’indépendance des administrateurs siégeant sur les conseils d’administration par rapport au PDG, « dont la puissance est grande puisqu’il détient à la fois l’information et l’autorité. » (Mousli, op. cit.) Selon Bebchuk et Fried (op. cit.), la position dominante des cadres dirigeants dans la négociation de leurs revenus par rapport actionnaires serait également un facteur important dans les pratiques de haute rémunération.

44 Selon Stiglitz, la concurrence devrait normalement limiter la rémunération excessive des hauts cadres et dirigeants. Toutefois, l’État doit s’assurer que les conseils d’administration soient suffisamment indépendants, à défaut de quoi les PDG pourraient obtenir une rémunération extravagante.

45

« In modern corporations, the CEO has enormous power – including the power to set his own compensation, subject, of course, to his board – but in many corporations, he even has considerable power to appoint the board, and with a stacked board, there is little check. Shareholders have minimal say. […] If the country does not have good corporate governance laws that are effectively enforced, CEOs can pay themselves outsize bonuses. » (op. cit., p. 31).

46 La gouvernance d’entreprise est une pratique qui s’exerce surtout au sein des pays anglophones, les normes comptables et la prépondérance des marchés financiers favorisant ce type de gestion d’entreprise. Selon l’Expert Corporate Governance Service [2011], les dirigeants britanniques avaient en 2010 une rémunération près de deux fois plus importante que celle de leurs collègues allemands et cinq fois plus importants que leurs collègues scandinaves.

2.6. Fiscalité

47 L’État-providence des pays développés et leurs systèmes fiscaux ont vécu une profonde remise en question depuis le début des années 1980, notamment au niveau de la viabilité financière de celui-ci. Notons toutefois que cette remise en question a accompagné l’évolution de l’État-providence depuis sa création. Néanmoins, les systèmes fiscaux des pays développés ont connu plusieurs changements ces dernières décennies, en particulier au niveau de la progressivité de la fiscalité et de l’imposition des hauts revenus.

48 Dans son étude sur l’évolution de la part des revenus captée par le premier centile en France, Piketty [2001] met l’accent sur le rôle de l’impôt progressif sur le revenu pour expliquer comment les grandes fortunes ne se sont pas reconstituées après les chocs de 1914-1945 alors que les petites fortunes ont pu le faire. Piketty conclut que l’impact du taux marginal d’imposition (TMI) fut majeur dans la distribution des hauts revenus ; plus il est élevé, moins il favorise la concentration des revenus vers le sommet. Le TMI serait un facteur important pour expliquer l’évolution du premier centile pour plusieurs pays développés (Atkinson, Piketty et Saez [2010]). Atkinson et Leigh [2010] ont testé la réactivité des hauts revenus aux changements du TMI dans cinq pays anglophones (Australie, Canada, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, États-Unis). Les auteurs estiment que les réductions du TMI permettent d’expliquer entre le tiers et la moitié de la croissance du 1 % le plus riche dans ces pays, de 1970 à 2000 (p. 33).

49 Dans un échantillon de 18 pays de l’OCDE, Piketty, Saez et Stantcheva (op. cit.) observent que le TMI a été réduit dans la grande majorité des cas. Ces auteurs ont trouvé une corrélation significative entre l’évolution des hauts revenus et le niveau du TMI, suggérant une certaine élasticité des hauts revenus, mais variant toutefois selon les pays. « » Fait à noter, aucun pays ayant connu une hausse importante du premier centile n’a également été témoin d’une baisse significative du TMI. Par ailleurs, le lien entre les réductions les plus importantes du TMI et la croissance du premier centile est fort dans les pays anglophones, mais beaucoup plus faible dans d’autres pays comme le Japon ou la Suède, qui ont pourtant connu d’importantes réductions du TMI. Les modèles institutionnels de ces pays pourraient avoir empêché une concentration importante des revenus vers le sommet.

50 Pour récapituler, nous arrivons à deux constats : 1) le premier centile est sensible aux variations fiscales, surtout au TMI et 2) ceux-ci ont significativement baissé dans les pays qui nous intéressent. Cette sensibilité se traduit par un plafonnement de la croissance des hauts revenus lorsque le TMI est élevé, alors qu’un taux faible favorise leur accroissement, comme ce fut le cas dans les trente dernières années. Ne reste plus qu’à en comprendre les mécanismes.

51 L’effet décalé d’un bas taux d’imposition sur l’accumulation à long terme fonctionne ainsi : les plus riches ont un taux d’épargne plus élevé que la moyenne (Dylan, Skinner et Zeldes [2004]) et cette épargne pourra être consommée ultérieurement par l’épargnant ou ses héritiers. Toutefois, les mieux nantis n’épargneraient pas pour consommer plus tard ; « either consumers regard the accumulation of wealth as an end in itself, or unspent wealth yields a flow of services (such as power or social status) which have the same practical effect on behavior as if wealth were intrinsically desirable. » (Carroll, p. 1) Plus important encore, cette épargne peut devenir un patrimoine générant une rente. Autrement dit, ces revenus « excédentaires » (non-consommés) qui seront transformés en épargne deviendront une source de revenu additionnel, ce qui accentue la concentration des revenus vers le sommet (Piketty [2013]).

52 Piketty, Saez et Stantcheva soutiennent qu’un TMI élevé aurait pour effet de réduire les gains après impôt issu de la négociation salariale des travailleurs à revenus élevés, ce qui les dissuade de fournir des efforts supplémentaires afin d’obtenir une rémunération plus importante. Lorsque le TMI est moins élevé, la négociation de compensation supplémentaire devient pour ainsi dire « rentable ». Toutefois, cette rémunération additionnelle n’est pas accompagnée d’une hausse de la productivité du salarié, ce qui en fait une rémunération au-dessus du niveau économiquement optimal. Ce serait un jeu à somme nulle ; le gain de l’un est la perte de l’autre.

3. Modèles institutionnels – le chaînon manquant ?

53 Il est évidemment plus facile de limiter l’analyse de l’impact économique à une seule institution4, plutôt que d’en démêler les effets combinés. Cette approche court toutefois un risque important : les simplifications nécessaires aux investigations théoriques portant sur l’importance des institutions porteront des inconvénients majeurs lorsque viendra le temps de l’enquête empirique de ses effets : « The (necessarily) simple links analysed by theory will give clear-cut hypotheses which will then be directly tested and will probably give disappointing results. » (ibid., p. 655) Cette déficience théorique pourrait pousser le chercheur à conclure erronément de la non-importance des institutions.

54 Selon Amable [2009], ce n’est pas que l’effet isolé des institutions qu’il faut prendre en compte, mais bien leurs effets combinés. L’efficience relative d’une institution, c’est-à-dire sa capacité à atteindre efficacement ses objectifs (comme la croissance économique), résiderait avant tout dans son interaction avec les autres institutions. Ces différentes interactions forment une structure cohérente, résultat d’une évolution historique et culturelle.

55

« Pour analyser correctement la diversité des modèles de capitalisme, il est nécessaire de prendre en compte non seulement leurs spécificités institutionnelles, mais aussi, et surtout la complémentarité (ou son absence) entre ces institutions, qui font qu’elles se renforcent (ou pas) mutuellement. C’est précisément cette question de la complémentarité qui rend quelque peu inutiles les exercices de comparaison de type « benchmarking », visant à isoler dans chaque pays les institutions les plus efficaces pour un domaine particulier. Les institutions ne « produisent » pas des résultats économiques isolément, mais en combinaison avec d’autres institutions présentes dans le même modèle. » (p. 58)

56 L’hypothèse découlant de ces constats postule que plusieurs institutions prises ensemble se renforcent pour former une structure cohérente. Celle-ci n’est toutefois pas éternelle puisqu’elle n’est pas immunisée aux changements de nature exogène ou endogène. Les structures institutionnelles sont des

57

« formes archétypales qui n’existent pas véritablement à l’état pur, dans la réalité sociopolitique des États nationaux. Elles surgissent plutôt sous la forme de configurations hybrides, issues de compromis politiques, qui donnent lieu à des arrangements institutionnels faisant place à des spécifications relevant en priorité d’un des [régimes], auquel s’ajoutent des variantes secondaires tirées des autres régimes. » (Jetté [2008, p. 14])

58 Selon Amable, ces idéaux-types ne sont donc pas des reproductions du « réel » mais plutôt une « idée », une interprétation du réel :

59

« On peut rapprocher un certain nombre d’économies réelles de modèles précis (les États-Unis du modèle libéral, la France et l’Allemagne du modèle continental, le Japon du modèle asiatique…), mais aucune économie ne possède en général l’intégralité des propriétés du modèle. De plus, les institutions de chaque pays évoluent, transformant chaque modèle national. Le modèle de capitalisme comme idéal-type sert alors de repère fixe par rapport auquel il est possible d’apprécier les transformations que subissent les économies. » (2009, p. 59)

60 L’approche des « modèles institutionnels » [5] (Erhel [2010]) offre un cadre d’analyse pertinent pour comprendre l’interaction entre institutions et pourquoi certains résultats économiques et sociaux (le degré d’inégalités économiques, par exemple) sont systématiquement favorisés par rapport à d’autres.

61 Erhel (op. cit., p. 43) définit ainsi les contours des complémentarités institutionnelles :

62

« En dépit de divergences conceptuelles assez importantes, [les travaux sur les complémentarités institutionnelles] partagent l’idée que les institutions sont au cœur du fonctionnement de l’économie et de la coordination […], et qu’elles ont une incidence très importante sur les performances économiques. Cependant, la relation entre institutions et performances ne peut être appréhendée qu’en tenant compte des interrelations et des complémentarités institutionnelles : une même institution n’aura pas nécessairement le même impact dans un contexte institutionnel différent, et deux combinaisons différentes d’institutions peuvent produire des effets similaires. »

63 Dans cette veine, Goux et Maurin ([1998], cité dans Clerc [2011], p. 372) soutiennent également que les différences institutionnelles importent dans l’analyse des inégalités de revenus :

64

« dans certains pays, les marchés du travail demeurent très encadrés par des règles juridiques (droit du travail) ou économiques (SMIC, conventions collectives), alors que, dans d’autres, ce n’est pas le cas. Dans les premiers, la force centrifuge du changement organisationnel interne aux entreprises est en quelque sorte compensée par la force centripète des règles institutionnelles, alors que, dans les autres, ce n’est pas le cas, ou ça l’est moins. De ce fait, les inégalités vont être contenues ou, au contraire, facilitées. »

65 Par un heureux hasard, nous allons voir que les institutions caractérisant ces modèles institutionnels sont les mêmes que celles identifiées comme étant déterminantes pour l’évolution des hauts revenus. Ainsi, les modèles institutionnels permettent d’expliquer, au-delà de l’effet particulier de chaque institution, leur relation entre elles et la hausse des inégalités, permettant de saisir les interrelations et complémentarités de chaque institution qui les constitue.

3.1. Variétés de capitalisme

66 Cette théorie, dont le nom est le calque de sa version anglaise, est l’une des principales théories des modèles institutionnels. Elle tente d’expliquer les performances économiques et sociales d’une société par la configuration de certaines de ses institutions clés. Dans la tradition d’Albert [1991], qui catégorise les arrangements institutionnels d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord selon deux modèles (anglo-saxon et rhénan), Hall et Soskice (op. cit.) soutiennent que les relations et interactions stratégiques entre agents, dont l’entreprise serait le plus important, sont déterminées par des arrangements institutionnels (p. 4).

67

« The varieties of capitalism framework is based on national models defined by strong institutional complementarities across the various institutional arenas (industrial relations, finance, training, corporate governance [and firm-employee relations]) that together define distinctive models of capitalism. This theory emphasizes the constitutive power of institutions in shaping the strategies of key political-economic actors, particularly employers, and sees powerful feedback loops at work that sustain distinctive trajectories of development cross-nationally, even in the face of common challenges. » (Thelen [2010], p. 42)

68 Notons que les relations industrielles (rôle de l’État, institutions du marché du travail), la finance (financiarisation de l’économie), la gouvernance corporative et les relations entre employeurs et travailleurs (institutions du marché du travail) figurent tous parmi les facteurs institutionnels identifiés par la littérature des hauts revenus.

69 Pour expliquer comment les agents économiques des pays développés – principalement les entreprises – abordent leurs problèmes de coordination dans les domaines identifiés, Hall et Soskice soutiennent qu’il existe deux idéaux types de modèle institutionnel, soit les économies de marché de type libéral (les pays développés anglophones cités plus haut) et les économies de marché de type coordonné (les pays d’Europe de l’Ouest, du Nord et du Sud, ainsi que le Japon), deux pôles d’un spectre sur lequel peuvent se situer les économies développées.

70 Dans les économies de marché de type libéral, « » les entreprises coordonneraient leurs actions en se basant principalement sur les mécanismes régissant les marchés concurrentiels. Dans les économies de marché de type coordonnées, les entreprises dépendraient davantage des relations et institutions non marchandes ; la coordination concertée et la collaboration y seraient centrales. Plutôt que de laisser la concurrence coordonner leurs actions, les entreprises coordonneraient leurs efforts avec d’autres agents (syndicats, universités, etc.), en fonction des avantages, caractéristiques et incitations produites par « ces institutions : « In any national economy, firms will gravitate toward the mode of coordination for which there is institutional support. » (p. 9).

71 Dans cette perspective, le marché est une institution qui favorise certains types de relations plutôt que d’autres, relations dont la nature est l’échange et le moyen est la concurrence. « Here, two institutions can be said to be complementary if the presence (or efficiency) of one increases the returns from (or efficiency of) the other. » (Hall et Soskice, op. cit., p. 18) L’efficience fait ici référence à la capacité d’une institution à atteindre efficacement un ou plusieurs de ses objectifs. Ceux-ci peuvent varier de la production d’un certain type de capital humain au maintien de la cohésion sociale, en passant par la nécessité de réduire les écarts de revenus au sein d’une société. Les pratiques complémentaires convergeraient vers l’un ou l’autre des idéaux types et se renforceraient mutuellement.

72 Les auteurs démontrent qu’il existe une relation négative parmi les pays de leur échantillon [6] entre le niveau de protection sociale et le niveau de capitalisation boursière, ainsi qu’une relation positive entre le degré d’inégalités de revenus mesuré par le coefficient de Gini et le taux d’emploi à temps plein. Dans tous ces cas, les pays anglophones se distinguent des pays non anglophones, tout comme les taux de syndicalisation et les niveaux des négociations collectives (centralisées pour les économies de type coordonnées, décentralisées pour les économies de type libérales).

73 Les variations systématiques entre ces deux types de capitalisme se situeraient au niveau des capacités d’innovation qu’ils peuvent produire et, dans le cas qui nous intéresse, tendent à distribuer différemment les revenus et l’emploi entre citoyens de différentes classes sociales. Ces modèles institutionnels auraient une forte incidence sur le niveau des inégalités de revenu.

3.2. Modèles de capitalisme

74 Dans la même veine, Amable [2009] considère qu’il existe des modèles archétypaux nationaux définis par une complémentarité institutionnelle. Cette théorie permet de davantage prendre en compte le rôle de l’État, un élément davantage secondaire dans la théorie des variétés de capitalisme.

75

« On peut distinguer cinq types idéaux de capitalisme différant par les institutions présentes dans les domaines de la concurrence sur les marchés de produits, du marché du travail et la relation d’emploi, de la protection sociale, du système éducatif et du système financier : le capitalisme néolibéral […] ; le capitalisme européen continental ; le modèle social-démocrate ; le capitalisme « méditerranéen » ; le capitalisme asiatique. » (p. 58)

76 Dans le cas qui nous intéresse, nous pouvons distinguer le capitalisme néolibéral (qui comprend les pays développés anglophones) des autres modèles institutionnels. Ceux-ci s’appliquent aux pays développés d’Europe, comprenant le capitalisme européen continental et les modèles social-démocrate et méditerranéen. Bien que le capitalisme asiatique ne partage pas la plupart des caractéristiques du modèle dit néolibéral, nous allons l’exclure de notre analyse pour des raisons pratiques puisque notre échantillon ne comprend qu’un pays asiatique (le Japon).

77 Se basant sur les caractéristiques décrites par Amable, et contrairement aux pays non anglophones de notre échantillon, les pays anglophones se définissent par un faible niveau d’imposition, une faible protection des salariés et des programmes sociaux moins généreux et résiduels (ciblant uniquement les moins nantis). La concurrence occupe une place centrale dans le modèle néolibéral.

78

« Sur les marchés de produits, [la concurrence] rend les firmes plus sensibles aux chocs économiques, qui ne peuvent pas être entièrement absorbés par des ajustements de prix et impliquent donc des ajustements en quantité. Ce type d’ajustement va concerner notamment l’emploi. Le maintien de la profitabilité implique donc de pouvoir licencier facilement une main-d’œuvre devenue excédentaire. La flexibilité de l’emploi permet des réactions rapides aux conditions changeantes du marché. Le développement des marchés financiers, c’est-à-dire un mode de financement plus « liquide » que la finance intermédiée (les banques), contribue aussi à cette exigence des firmes de s’adapter à un environnement compétitif changeant. On retrouve des complémentarités d’un autre ordre dans le(s) modèle(s) européen(s). » (Ibid., p. 58)

79 Selon l’auteur, ces facteurs favorisent la présence d’inégalités de revenus plus élevées au sein des pays anglophones, une caractéristique importante de ce modèle. Contrairement aux trois autres modèles européens de capitalisme, le modèle néolibéral se caractérise par une financiarisation importante de l’économie, un État beaucoup moins interventionniste, des institutions du travail reposant davantage sur la concurrence, un taux de syndicalisation de la population active plus faible, ainsi qu’une fiscalité moins élevée. Ce sont autant de facteurs soulignés par la littérature comme étant déterminants pour l’évolution des hauts revenus.

3.3. Régimes d’État-providence

80 Esping-Andersen [1990] a proposé trois modèles archétypaux d’État-providence. Contribution pionnière dans la littérature des modèles institutionnels, ces régimes politiques issus d’arrangements institutionnels différents auraient chacun une logique et des valeurs propres.

81 Le modèle libéral est caractérisé par un niveau de dépenses sociales et des impôts moins élevés ainsi qu’un niveau de dépense par rapport au PIB moins important que les autres modèles. Étant défavorisé institutionnellement, le syndicalisme n’y joue généralement pas un rôle important. Le marché doit y être « entravé » le moins possible par des interventions étatiques. Ce modèle serait moins redistributif et plus inégalitaire. « This model is characterized by a mixture of weak unions, comparatively high disparities in wages and a relatively high incidence of low pay. » (Sapir [2005], p. 4). Selon l’auteur, les pays cadrant dans cette catégorie comprennent les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et l’Irlande, tous des pays anglophones.

82 Les régimes corporatiste et social-démocrate, auquel quelques auteurs ajoutent le modèle méditerranéen et asiatique, comprennent les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord (excluant le Royaume-Uni). L’État aurait un rôle plus actif au niveau de la régulation de l’économie et du marché du travail. Comme nous avons vu plus haut, la financiarisation de l’économie est également moins importante. Bien que les niveaux soient variables, les taux de syndicalisation des travailleurs y sont également plus élevés que dans les pays ayant un régime libéral et les négociations collectives sont davantage centralisées.

83 Si la logique de redistribution des revenus et de régulation du marché du travail les différencie, ces modèles institutionnels se distinguent du régime libéral par le niveau de démarchandisation moins élevé, c’est-à-dire la dépendance des moyens de subsistance des citoyens par rapport au marché du travail (Esping-Andersen, op. cit., p. 36). Ce processus serait fort dans le modèle d’État-providence universaliste et à l’autre bout du spectre, faible dans le modèle libéral, alors qu’il se situerait à un niveau intermédiaire dans les modèles corporatiste et méditerranéen. Plus le niveau de démarchandisation serait faible, plus les travailleurs dépendraient des revenus que leur procure le marché, et plus les inégalités de revenus seraient prononcées. Le marché est un important facteur d’inégalité de revenu puisque la concurrence, par sa nature même, produit des gagnants et des perdants. Contrairement au régime libéral, la fiscalité est plus importante et le taux marginal d’imposition est généralement plus élevé. Les dépenses sociales y sont également plus importantes, favorisant une distribution du revenu plus égalitaire, bien que les objectifs et visions qui sous-tendent ces régimes suivent des logiques distributionnelles différentes.

3.4. Macro-régions

84 Pour expliquer l’évolution inégale des écarts de revenus au sein des pays développés, Mann et Riley [2007] proposent une théorie basée sur les « macro-régions », plutôt que les pays spécifiques. Ils justifient ce choix en observant que les variations intra-régionales du coefficient de Gini, c’est-à-dire entre pays culturellement similaires, ont été moins importantes que les variations inter-régionales. « Though pressures towards more inequality strengthened from 1980, regional responses remained varied and path dependent. » (p. 81) Ils identifient six régimes régionaux : Anglo (pays anglophones), Nordique (pays scandinaves), Europe de l’Ouest continentale, Amérique latine, Asie de l’Est et Asie du Sud. Dans le cas qui nous intéresse, nous retiendrons les trois premiers. Les auteurs définissent le concept de macro-régions comme étant des agrégats de pays, « occupying specific geopolitical niches, and possessing similar political institutions, similar cultures, and similar economies. » (p. 82)

85 Mann et Riley justifient le regroupement des pays anglophones et nordiques en macro-région par leur partage d’une langue ou d’un groupe intelligible de langues communes. Quant à eux, les pays d’Europe de l’Ouest continentale sont regroupés en fonction de leur culture politique commune (shared common political culture). Les auteurs expliquent les variations des inégalités de revenus à l’échelle régionale par une analyse macrosociologique. Selon les auteurs, la littérature sur le sujet retient surtout des facteurs identiques entre pays, régions ou périodes temporelles. A cet égard, ils ont développé une approche différente, soutenant qu’il existe quatre sources influençant la variation des inégalités sociales : idéologique, économique, militaire et politique, correspondant aux quatre sources de pouvoir social identifiées par Mann [1986].

86 Les idéologies comme le libéralisme, le socialisme et le christianisme se sont diffusées dans le monde, en interagissant avec des « idéologies locales » pour générer

87

« taken-for-granted macro-regional notions of « best-practices ». These shape the policies of states, the organisation of firms, and the type of inequalities that populations will tolerate. Remember that ideologies are less constrained by states than other forms of power and easily transcend their borders. » (p. 96)

88 Cette définition correspond en grande partie à notre description des normes sociales. Quant à elle, l’organisation des firmes inclut la gouvernance corporative.

89 Au sujet des relations de pouvoir économique, Mann et Riley observent que plusieurs auteurs les abordent dans une perspective mondiale centrée autour des mécanismes de marché. Pourtant, plusieurs formes de compromis entre classes sociales enracinées (entrenched) à l’échelle nationale pourraient être tout aussi importantes dans la compréhension de leurs résultats. Nous considérons que les institutions du marché du travail, la financiarisation de l’économie, le rôle de l’État, la gouvernance d’entreprise et la fiscalité sont des facteurs qui rejoignent cette catégorie.

90 Les relations de pouvoir militaire seraient restées importantes puisqu’elles auraient influencé au cours des dernières décennies l’évolution des régimes politiques, notamment au niveau des conquêtes coloniales, des deux Guerres mondiales et de la Guerre froide. Ces relations auraient influencé l’idéologie favorisée par le pouvoir militaire, ainsi que les institutions économiques et politiques (le Plan Marshall, par exemple), dont l’impact sur le trajet historique des nations déterminerait les types et orientations des institutions d’aujourd’hui.

91 Finalement, les relations de pouvoir politique auraient également une influence importante sur les variations des inégalités, en particulier lorsqu’on considère la multiplication des États-nation au cours du dernier siècle.

92

« Sovereignty includes policies to shape patterns of inequality, which therefore vary country by country. Different political institutions also matter. Degrees of state centralization and « inclusive » electoral systems involving both proportional representation and multi-party regimes promote welfare generosity (Swank, 2002), and so probably more equality. » (ibid.)

93 Notons que les pays (européens) non anglophones de notre échantillon sont caractérisés par des systèmes électoraux « inclusifs », selon cette définition.

94 La plus importante hausse des inégalités de revenus depuis les années 1970 s’est produite dans les pays anglophones. Les auteurs expliquent ce changement par les quatre sources de relation de pouvoir :

95

« Ideologically this region is characterised by a high tolerance for income inequality, and some very rigid forms of social closure such as race. Economically countries in this region have highly pure capitalist economies. Militarily the Anglo region includes the dominant player on the world stage (the USA). This gives its social model great importance because it is likely to be adopted elsewhere. Politically « liberal » welfare states characterize the Anglo region. » (ibid., p. 102)

96 En comparaison, les macro-régions d’Europe de l’Ouest continentale et nordique ont des États corporatistes, avec des États-providence plus généreux et plus efficaces dans leurs efforts de réduction des inégalités. « Here democracy sustains common resilience among continentals and Nordics ». (p. 106) Dans ces deux modèles, les différents groupes d’intérêts ont su construire des compromis institutionnalisés : « in both of them labour unions penetrated into the hearts of states to participate in the actual assessment and disburstment of benefits » (p. 104), ce qui ne fut pas le cas dans les pays anglophones. « This compromise gradually developped similar market, taxation and welfare policies. » (p. 105)

4. Modèles institutionnels et facteurs de croissance du premier centile : une correspondance parfaite ?

97 Nous venons de voir que les institutions des pays anglophones favorisent des écarts de revenus plus importants que dans les autres pays développés. Ces institutions se renforcent mutuellement. Atkinson, Piketty et Saez (op. cit.) considèrent que les hauts revenus des pays développés ont vécu des évolutions différentes, selon quatre sous-groupes aux tendances relativement distinctes, depuis les années 1980 : les pays anglophones, qui ont subi de fortes hausses de leur premier centile ; les pays d’Europe continentale, qui ont vécu une hausse minime ; les pays scandinaves et les pays méditerranéens, qui ont vécu une hausse relative. Cette catégorisation semble calquée sur celle des modèles de capitalisme, les régimes États-providence et les macro-régions.

98 Regardons maintenant les points de convergence des six catégories d’institutions identifiées plus haut avec les caractéristiques des quatre théories retenues. Les normes sociales sont une composante essentielle dans l’orientation et les incitations produites par les institutions de ces modèles. Selon la théorie des variétés de capitalisme, les agents suivent généralement les normes formelles et informelles portées par les institutions, pour des raisons normatives, cognitives ou matérielles. Une logique similaire a été soulignée pour les trois autres théories. Autrement dit, elles sont centrales dans l’articulation de l’interaction entre institutions et les résultats recherchés. Par exemple, dans le cas des régimes d’État-providence :

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« the progress of social reform [in liberal welfare states] has been severely circumscribed by traditional, liberal work-ethic norms : it is one where the limits of welfare equal the marginal propensity to opt for welfare instead of work. […] When we focus on the principles embedded in welfare states, we discover distinct regime-clusters, not merely variations of ‘more’ or ‘less’ around a common denominator. » (Esping-Andersen, op. cit., p. 26, 32)

100 Le tableau 2 synthétise les typologies de pays des quatre théories, les facteurs déterminants les inégalités de revenus et les facteurs institutionnels communs avec la littérature sur les hauts revenus. Nous remarquons le grand nombre de similitudes entre cette dernière et les théories retenues.

Tableau 2

Caractéristiques des théories de modèles institutionnels

Modèles institutionnels Typologie des pays développés anglophones Typologie des pays développés non anglophones Facteurs explicatifs de F l’évolution des inégalités li de revenus acteurs institutionnels communs avec la ttérature sur les hauts-revenus
Variétés de capitalisme (Hall et Soskice) Économies de marché de type libéral Économies de marché de type coordonné Relations industrielles, finance, gouvernance corporative, relations entre employeurs et travailleurs • normes sociales
• institutions du marché du travail
• financiarisation de l’économie
• rôle de l’État
• gouvernance d’entreprise
Modèles de capitalisme (Amable) Modèle de capitalisme néo-libéral Modèle de capitalisme européen continental
Modèles de capitalisme social-démocrate
Modèle de capitalisme méditerranéen
Relations industrielles, finance, gouvernance corporative, institutions du marché du travail, programmes sociaux et fiscalité • normes sociales
• institutions du marché du travail
• financiarisation de l’économie
• rôle de l’État
• gouvernance d’entreprise
• fiscalité
Régimes d’État-providence (Esping-Andersen, Sapir) Régime d’État-providence libéral Régime d’État-providence corporatiste (Europe de l’Ouest)
Régime d’État-providence social-démocrate (Europe du Nord)
Régime d’État-providence méditerranéen (Europe du Sud)
Structure du marché du travail, logique de redistribution, programmes sociaux et fiscalité • normes sociales
• institutions du marché du travail
• rôle de l’État
• gouvernance d’entreprise
• fiscalité
Macro-régions (Mann et Riley) Macro-région anglo Macro-région d’Europe de l’Ouest continentale Macro-région nordique Relations de pouvoir idéologique, économique, militaire et politique • normes sociales
• institutions du marché du travail
• financiarisation de l’économie
• rôle de l’État
• gouvernance d’entreprise
• fiscalité
figure im5

Caractéristiques des théories de modèles institutionnels

101 Les quatre théories examinées considèrent que les institutions du marché du travail des pays anglophones sont davantage centrées sur la concurrence, avec une présence syndicale plus faible et une réglementation moins interventionniste, une caractéristique importante de l’extraction de rentes issue d’imperfections de marché généré par une absence de régulation de l’État. Selon Hall et Soskice, les économies de marché coordonné auraient un biais structurel favorable aux décisions consensuelles dans les choix stratégiques des entreprises, qui se concentreraient moins sur leur profitabilité à court terme, alors que la gouvernance d’entreprise comme mode de gestion des entreprises occupe une place plus importante dans les économies de marché libéral. Notons que la gouvernance d’entreprise est liée à l’importance du secteur financier dans l’économie d’un pays. Or, nous avons vu que ce secteur est beaucoup plus important dans les pays anglophones.

102 L’un des éléments les plus importants dans la hausse du premier centile est l’évolution du TMI. Celui-ci a connu une forte baisse dans les pays anglophones, davantage que dans les autres pays développés, ce qui est cohérent avec notre survol des régimes d’État-providence ; autant un premier centile élevé peut favoriser un État peu redistributeur et une fiscalité moins importante, résultat de pressions politiques des mieux nantis (Stiglitz [2012]), autant un système fiscal peu progressif et un État social minimaliste peut encourager l’accroissement des hauts revenus (voir la section 2.6).

5. Conclusion

103 Nous avons émis l’hypothèse que des types d’institutions et la cohérence de leurs interactions en tant que modèle permettraient d’expliquer pourquoi, parmi les pays développés, les pays anglophones se distinguent des non-anglophones au niveau de la concentration des revenus vers le premier centile. Les modèles institutionnels étant les seuls modèles permettant d’analyser les institutions dans leur ensemble, la théorie des hauts revenus (qui considère l’apport des institutions séparément) gagnerait à considérer la cohérence institutionnelle des pays analysés. La dichotomie entre pays anglophones et non anglophones pourrait être un bon point de départ.

104 Nous venons de voir qu’il existe plusieurs liens importants entre les théories de modèles institutionnels et la littérature des facteurs déterminant les trajectoires des hauts revenus. La relation entre les deux champs d’études semble évidente et cohérente, dans la mesure où les résultats par groupes de pays et facteurs institutionnels concordent. Ce « faisceau de preuves » est théoriquement et empiriquement encourageant pour de futures recherches en ce sens. Celles-ci devront considérer les nombreux (mais pas insurmontables) problèmes économétriques qui parsèmeront cette nouvelle piste à explorer. Des enjeux d’endogénéité des variables et de prise en compte des changements institutionnels (les modèles n’étant pas figés dans le temps) devront être sérieusement pris en compte.

105 L’idée étant désormais lancée, nous espérons qu’elle sera développée davantage dans un avenir rapproché. Les choix de sociétés ont un impact déterminant sur les inégalités de revenus, incluant celles au sommet. Nous espérons que cette réalité soit prise en compte dans les (nombreux) débats académiques et démocratiques à venir.

7. Annexe

7.1. Variables financières (2007), Global Financial Development Database

figure im6
figure im7
figure im8
figure im9

Notes

  • [1]
    Analyste de politiques à l’Institut du Nouveau Monde et chercheur-associé à la Chaire de recherche en économie politique internationale et comparée (ENAP). Email : nicolas.zorn@umontreal.ca
  • [2]
    Revenus bruts avant impôts et transferts, sans gain en capital. Les revenus du premier centile avec gains en capital ne sont pas disponibles pour plusieurs de ces pays. Pour les pays dont les données sont disponibles, la prise en compte des gains en capital ne change pas la tendance à l’œuvre.
  • [3]
    Le coefficient de corrélation uniquement pour les pays anglophones est de 0,93, alors que celui des pays non anglophones est de 0,71. Sans les États-Unis (que certains pourraient considérer comme une donnée aberrante), le coefficient est de 0,69.
  • [5]
    Par modèle institutionnel, nous entendons une combinaison d’institutions politiques, économiques et sociales dans un pays/territoire ou un ensemble de pays, ayant une cohérence interne, dont les interactions privilégient les résultats conformes avec les normes sociales qui les structurent.
  • [6]
    Ces pays sont : l’Autriche, l’Italie, l’Allemagne, la France, la Belgique, la Finlande, le Danemark, la Hollande, le Japon, l’Australie, le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni.
Français

Depuis le milieu des années 1980, la part des revenus captée par le 1 % le plus riche des pays développés a connu deux tendances distinctes ; les pays anglophones ont vécu une hausse importante alors que les pays non anglophones ont plutôt connu une hausse modérée et parfois même un recul. Les facteurs institutionnels (sans lien avec l’aspect linguistique) permettent le mieux d’expliquer ces différentes évolutions. Or, l’importance des institutions dans l’économie serait avant tout de nature combinatoire. Comme le soulignent les théories des modèles/variétés de capitalisme, une même institution n’aura pas nécessairement le même impact dans un contexte institutionnel différent, et deux combinaisons différentes d’institutions peuvent produire des effets similaires. Nous postulons que les modèles institutionnels permettent d’expliquer l’évolution du 1 % le plus riche. Ce texte examine la compatibilité des facteurs institutionnels identifiés par la littérature avec quatre théories de modèles institutionnels différenciant les pays anglophones des autres pays développés. Cette approche ajoute un élément important dans la compréhension de l’évolution des hauts revenus.

  • inégalités
  • 1 % le plus riche
  • premier centile
  • modèle institutionnel
  • variétés de capitalisme
  • État-providence
  • macro-région
English

The Missing Link? Institutional Models to Explain the Evolution of the Top One Percent in Developed Countries

The Missing Link? Institutional Models to Explain the Evolution of the Top One Percent in Developed Countries

Since the middle of the 1980s, the top one percent in developed countries took one of two different directions; in English-speaking countries they saw a sharp rise of income earned, while the top one percent in other developed countries only had a moderate or no increase at all. Institutional factors best explain these divergent patterns. Yet the importance of institutions in the economy is above all of a combinatorial nature. As underlined by the Varieties of capitalism and other institutional model approaches, xinstitutions will not necessarily produce the same results in different institutional contexts, and two different institutional combinations can produce similar results. These theories add an important element to understand the evolution of top incomes.

  • inequality
  • top one percent
  • institutional model
  • variety of capitalism
  • welfare-state
  • macro-region

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Nicolas Zorn [1]
  • [1]
    Analyste de politiques à l’Institut du Nouveau Monde et chercheur-associé à la Chaire de recherche en économie politique internationale et comparée (ENAP). Email : nicolas.zorn@umontreal.ca
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 23/01/2017
https://doi.org/10.3917/redp.266.0991
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