CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1Plutôt que d’évoquer de manière générale les « affaires » qui ont ébranlé le monde catholique dernièrement et mis en question la communication de l’Église catholique romaine [1], mieux vaut rappeler précisément quelques faits et événements qui ont marqué l’actualité. D’une certaine façon, ces événements parlent en effet d’eux-mêmes.

2En mai 2006, le pape, dans un grand discours tenu à Auschwitz, évoque les six millions de morts polonais, mais oublie de mentionner que la plupart d’entre eux étaient juifs. Inutile de décrire la réaction des milieux juifs de France et d’ailleurs. Un peu auparavant, Benoît XVI confirme à l’égard des protestants ce qu’avait avancé Dominus Iesus, à savoir : les Églises protestantes ne sont pas à proprement parler des Églises. Irritations protestantes.

3Mais les affaires se gâtent encore en septembre 2006 : c’est la controverse de Ratisbonne. Dans un discours sur les rapports entre foi et raison, le pape cite sans malice, et à l’appui de sa thèse qui veut que jamais la raison n’entre en contradiction avec la foi, un empereur byzantin du XVIe siècle qui tient des propos plutôt sévères sur l’Islam : « montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau et tu ne trouveras que des choses méchantes et inhumaines… » Indignation dans les milieux musulmans. Manifestations islamistes. On brûle le pape en effigie, une religieuse est assassinée par des extrémistes… Désolation.

4Mais c’est au début de cette année que les choses s’enveniment. Le 24 janvier 2009, l’annonce de la « levée des excommunications »de quatre évêques intégristes, sans concertation – semble-t-il – avec les évêques français concernés au premier chef, jette la consternation. Mais le pire était atteint lorsque la télévision suédoise révélait que l’un d’eux, Mgr Williamson, tient en toute quiétude des propos négationnistes. Accuser le pape ou les évêques de la curie de nier l’existence de la Shoah n’avait pas grand sens, mais beaucoup n’hésitèrent pas. Ils tenaient là la preuve des tendances obscurantistes et réactionnaires du Vatican.

5Reste que les événements s’enchaînent, qui brouillent en l’espace de quelques jours le message ou l’image de l’Église de Rome. La nouvelle de l’excommunication de cette enfant brésilienne de neuf ans enceinte de son beau-père, que sa mère et son entourage médical avaient fait avorter, ajoute une dernière touche à la confusion.

6Certes, le Vatican tente bien de réagir. Dans une tribune de L’Osservatore romano, le président de l’Académie pontificale pour la vie critique la décision d’excommunier l’entourage de la fillette et l’assure de « la proximité et de la miséricorde de l’Église ». Dans le domaine qui agite le plus fortement l’opinion et les médias, celui de la levée des excommunications, on rappelle ainsi qu’une levée d’excommunication est d’abord un acte disciplinaire formel qui n’a rien à voir avec les opinions politiques. On explique aussi que la fin de l’excommunication ne signifie que le début d’un chemin de réconciliation. Nuances belles et bonnes, qui n’expliquent pourtant pas l’urgence ou le sentiment de précipitation qui a prévalu en cette matière. Rappelons pour mémoire que l’excommunication portée contre Luther voici plusieurs siècles attend toujours sa révision…

7Mais c’est Benoît XVI lui-même qui, dans une lettre aux évêques de l’Église catholique, tente de s’expliquer sur la levée de l’excommunication des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre. Procédé inhabituel, s’il en est, pour confesser quelques « erreurs » et un large déficit d’explications et d’éclaircissements. Une lettre où le pape avoue sa peine et sa tristesse devant le déchaînement des critiques et des accusations. La priorité, rappelle le pape, est bien « de rendre Dieu présent dans le monde et d’ouvrir aux hommes l’accès à Dieu… Le Dieu qui parle dans la Bible ». Enfin !, pourrait-on commenter. Une démarche inédite et humble qui n’a pourtant pas échappé aux responsables protestants. « Le pape qui se rend compte qu’il a déraillé et le reconnaît, cela me touche énormément », commente Jean-Arnold de Clermont, président de la Conférence des Églises européennes (KEK). « S’il reconnaît ses erreurs, ne serait-ce qu’en termes de communication, c’est une assez bonne nouvelle », renchérit Louis Schweitzer, professeur d’éthique à la faculté évangélique de Vaux-sur-Seine.

8Reste que l’impression générale est plus que fâcheuse, désastreuse. Cette accumulation n’est pas gratuite, ni fortuite. Il ne s’agit pas davantage de quelques accidents de parcours facilement identifiables et réparables. Il semble même que cette invraisemblable liste d’affaires soit révélatrice d’une véritable inadaptation historique. Certes, l’Église, comme le Christ l’avait demandé à ses disciples, ne doit pas être du monde, mais ne doit-elle pas vivre et témoigner dans le monde ?

9« Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui, mais parce que vous n’êtes pas du monde… le monde vous hait. » Ce verset de l’épître de Jean (15 V, 19) ne peut servir de prétexte systématique à une fatale incompréhension du monde. Il ne s’attache aucune bénédiction particulière à être méprisé et critiqué systématiquement par le monde. Quelque chose dans le fonctionnement ou l’être de l’Église romaine semble décalé, anhistorique ou dépassé. Mais quoi exactement ? S’agit-il d’une question de forme, de mode de gestion ou, plus profondément, d’une attitude théologique ou spirituelle inadaptée ? Peut-on y remédier ? Et comment ? C’est ce que nous allons humblement – et comme une libre proposition de lecture – considérer. Une appréciation que nous qualifions d’amicale, fraternelle et très subjectivement inspirée, il va de soi, des principes et de l’histoire de la Réforme protestante.

Déficit démocratique

10Pour les protestants interrogés, la première raison des difficultés romaines tient à l’organisation même de l’Église catholique et à son manque de culture démocratique, pourrait-on résumer. Pour Jean-Arnold de Clermont, président de la Conférence des Églises européennes et ancien président de la Fédération protestante de France, « on peut admettre que le pape prenne une position, puis, se rendant compte de l’effet désastreux produit, change de discours et affirme le contraire. On peut même lui faire crédit et le suivre quand il affirme qu’il n’était pas informé, mais le moins que l’on puisse en conclure est qu’il n’est pas assez entouré, ou plutôt qu’il ne s’entoure pas assez des conseils de ses évêques ». Selon lui, le pape gouverne l’Église de Rome de manière trop solitaire, « il ne joue pas assez collectif ». Le constat est, pour le pasteur de Clermont, sans appel. « Depuis plus de trente ans, les Conférences épiscopales ne jouent pas le rôle qui devraient être le leur. Jean-Paul II et Benoît XVI ont balayé toutes les tentatives de gouvernement collectif de l’Église catholique. Or nous avons tous, toutes les Églises ont besoin de cet exercice collectif de l’autorité. »

11Le pasteur Marcel Manoël, président du Conseil national de l’Église réformée, recoupe cette analyse quand il note que « cette vision d’une Église centralisée, hiérarchisée et monolithique – que contestent les Églises de la Réforme – est non seulement dommageable pour le témoignage de l’Église », mais aussi « un mode de gouvernement qui n’est pas ou plus efficace. Preuve en est donnée à travers les affaires actuelles ».

12Le moins que l’on puisse dire sur ce plan est que le mode de gouvernance de Benoît XVI apparaît plutôt figé et de facture extrêmement classique. Est-il cadenassé par les manières très rigides d’une université à l’ancienne, sans réelle concertation, sans discussion et débats contradictoires ? Il donne, en tout état de cause, à voir et entendre les manières et l’attitude du grand intellectuel et universitaire allemand qu’il est. Un avantage évident dans une société imprégnée d’une culture de la légèreté et de la futilité, mais un handicap certain quand il s’agit de s’adapter aux codes médiatiques du monde contemporain. Il semble ainsi que nombre de textes, comme le Motu proprio, diffusé il y a deux ans, aient été rédigés et lancés sans grande concertation. Comme si à une société hypermédiatisée, de plus en plus complexe et aux centres d’intérêt profondément antagonistes, il était possible de délivrer un message unique et pensé dans le for intérieur d’un homme seul, fût-il savant…

13Le principe de subsidiarité que le Vatican semble défendre au plan de la politique européenne paraît bien étranger à cette institution dont on s’accorde à reconnaître les réflexes les plus centralistes ! On peut certes être impressionné par l’imposant édifice universel qui n’a pas d’égal politique dans le monde, mais n’est-ce pas aussi une sorte de rêve ou de chimère improbable que de maintenir, à partir d’un centre unique, l’unité d’un corps dans un monde aussi fragmenté et dispersé que le nôtre ?

14En tout cas, nombre d’attitudes repérées précédemment, Ratisbonne et l’affaire Williamson en particulier, révèlent peut-être un éminent théologien, mais un piètre politique. Et un homme peu rompu aux techniques de la communication, ce qu’il reconnaît d’ailleurs humblement. Intellectuellement et spirituellement habité par une quête de l’Unité à tout prix, il a souhaité le retour au bercail du courant intégriste, quitte à braver l’opinion. Mais cette même quête lui a voilé une autre réalité, le contenu doctrinal inacceptable de certaines thèses intégristes. Dès l’annonce du Motu proprio, la mention d’une condamnation générale à l’encontre du judaïsme telle que mentionnée dans les anciennes liturgies avait choqué et mobilisé les communautés juives. Fort heureusement, le mépris à l’égard des juifs ne fait plus partie de l’enseignement catholique depuis de longues années. Rome avait déjà dû faire machine arrière et expliquer que ces éléments liturgiques ne devaient pas être repris tels quels. Sauf que le mal était fait. Et la suspicion renouvelée sur une Église longtemps attaquée pour ses relents d’antisémitisme. Que le pape n’ait pas jugé ces risques trop grands face à l’enjeu visé – le retour des intégristes au bercail – est peut-être la confirmation d’une réflexion solitaire. Le propre d’une décision concertée est d’être mise en face de toutes sortes de considérations contradictoires. Dans une démocratie moderne, toute décision ou prise de position doit être passée au crible de la critique vis-à-vis d’une situation historique donnée, analysée selon différents angles et points de vue. Ce qui est à peu près l’exercice quotidien des cabinets politiques ou ministériels. Le Vatican ne disposerait-il pas du moindre cabinet de conseil ? La « vérité » du message de l’Église en souffrirait-elle ? Nul doute que les carences constatées seraient sans conséquences si la manière collégiale et contradictoire des cabinets politiques et autres cellules de crise des grandes entreprises était la norme dans la gestion du Vatican.

Ignorance et dénigrement médiatique

15De là à intenter en pure et bonne forme un procès en révisionnisme à Benoît XVI et au Vatican, il n’y a qu’un pas que nombre de commentateurs n’ont pas hésité à franchir. On ne peut à la vérité accuser sérieusement Benoît XVI de sympathies antisémites, pas plus que de penchants d’extrême droite. C’est pourtant les accusations plus ou moins explicites qui ont couru au moment de ces affaires.

16« Sa vision, si elle est sincèrement conservatrice, n’a pas pour objectif de brader Vatican II et encore moins de donner des gages au négationnisme », estime le pasteur et théologien baptiste Louis Schweitzer. De même, s’il semble farouchement attaché à l’unité de l’Église et a produit de nombreux signes en direction de la partie intégriste, « il ne s’agit pas pour lui de lever l’excommunication prononcée contre les évêques intégristes, mais de débuter une discussion avec eux ». Pas plus, d’ailleurs, que de brader l’héritage de Vatican II. Seule véritable motivation apparente et constante : le souci de retrouver le fil de l’unité de l’Église. Des procès d’origines diverses ont pourtant été intentés à Benoît XVI.

17Le problème est ici dans l’ignorance quasi abyssale de la majorité des journalistes, français tout particulièrement, en ce qui concerne les questions théologiques, bibliques ou spirituelles. C’est une banalité de le constater, mais la grande majorité des journalistes préfère tout simplement s’abstenir à propos des questions religieuses. Quand on arrive à expliquer simplement quelques subtilités théologiques, quelques yeux ou oreilles s’ouvrent pour trouver l’affaire intéressante, sinon passionnante. Mais, dans la grande majorité des cas, le religieux se résume aux positions conservatrices de l’Église romaine en ce qui concerne la sexualité. Quoi de plus facile et de plus évident que de se gausser des positions conservatrices du pape et de l’Église concernant le contrôle des naissances ou la préservation de la vie en ses débuts ou en sa fin ? Il est infiniment plus facile, en effet, de se situer sur ce plan que d’entrer dans les argumentaires théologiques qui les justifient. Nul ne connaît avec précision la doctrine de l’Église romaine et encore moins celles des autres Églises sur quelque point que ce soit. Quant aux justifications théologiques ou éthiques d’une attitude, inutile de les évoquer.

18Intervenant régulièrement dans des modules de formation sur les questions religieuses destinés aux journalistes régionaux ou nationaux, je suis systématiquement frappé par leur ignorance. Si l’Église catholique rassure par son existence millénaire, ses églises qui parsèment le territoire et sa papauté, il n’en est pas de même des Églises de la Réforme qui sont parfaitement ignorées ou, au mieux, considérées comme des sectes. Il s’agit là d’un phénomène généralisé dans nos sociétés sécularisées, mais particulièrement sensible en France où tous les rapports sur l’enseignement des religions à l’école ou ailleurs concluent à une méconnaissance profonde des phénomènes religieux.

19Mais il ya plus grave que l’ignorance. Le religieux, dans de larges couches de la population française, est plutôt menaçant, inquiétant et vaguement suspecté de nourrir l’intolérance, les superstitions ou la folie meurtrière. Le succès du livre de Michel Onfray, auteur du Traité d’athéologie (Grasset), a fait de la mystique anticléricale et de l’athéisme intransigeant quelque chose comme un sacerdoce. « Moi, mon enfance, écrit-il, c’est le spectacle de mes parents humiliés, transformés en chose par les contremaîtres, le curé complice du patron, et tout ce petit milieu qui justifiait le monde comme il va. » Quand l’Église tente de parler de morale sexuelle, d’avortement, d’homosexualité, elle tombe immanquablement sous le feu de ces critiques et suscite même, comme chez Onfray, une réelle violence. Ce phénomène, spécifiquement français, ne peut être ignoré par l’Église romaine lorsqu’elle veut faire entendre un message. Cet état de fait ne peut que renforcer et amplifier les ratés de la communication de l’Église romaine que nous constations.

20Il est ainsi établi que l’actuel magistère de l’Église romaine ne porte pas l’entière responsabilité des difficultés présentes. L’ignorance et le mépris qui s’affichent parfois dans notre pays pour les différentes expressions de la foi chrétienne ne peuvent être niés. Reste que le ministère de Benoît XVI, loin des effusions et de la bonhomie auxquelles nous avait habitué Jean-Paul II, révèle en quelque sorte une Église rendue à ses fondamentaux, ou du moins à une stricte et pure doctrine romaine… En contradiction flagrante avec les attentes et, avant tout, avec les modes d’expression des sociétés occidentales et modernes. Ces affaires appellent en réalité la réouverture d’un débat de fond sur l’essence de l’Église catholique romaine.

Aimer la loi et les hommes

21Si la levée des excommunications à l’encontre des intégristes a mobilisé durablement l’opinion ce printemps, c’est la récurrence des affaires éthiques, en particulier celles qui touchent à la sexualité, qui enrégimente opinions et journalistes contre Rome depuis quelques années.

22Au départ de toutes les interventions de l’Église catholique à propos des questions de morale sexuelle ou d’éthique personnelle, il y a cette idée que cette Église détiendrait un savoir sur l’humanité, elle serait « experte en humanité », comme le postulait régulièrement Jean-Paul II. Non sans un certain courage, l’Église catholique romaine s’impose en effet de défendre une affirmation centrale sur le respect de la vie, sans se préoccuper des goûts et préférences du jour. Un courage bienvenu, mais renforcé par cette conviction que Benoît XVI porte au plus haut la lutte contre le relativisme. Le témoignage rendu au Christ aujourd’hui passe probablement par cette nécessité d’échapper aux positions relativistes qui s’adaptent aux évolutions du temps et ne le contestent en rien. Notre temps est en effet celui du droit privatif absolu. Mes convictions éthiques sont justes et valables du seul fait que je les assume et les revendique au nom de ma seule liberté. Dans ce même contexte, les protestants peinent à assumer une position plutôt qu’une autre du fait de leur extrême diversité, c’est d’ailleurs l’une de leurs difficultés majeures. Comment être entendu quand on ne défend pas d’attitude claire ? L’Église romaine témoigne, de son côté, d’un bien et d’un savoir sur ce bien. Mais existe-t-il une adéquation entre la vérité et un savoir sur la vérité ? Le problème est plus rude encore quand on prétend à un savoir divin sur la vérité. Un savoir qui devient de facto non négociable.

23« Or le domaine de l’éthique ne peut être que celui de l’hésitation, de l’errance, du choix mutilant », explique le théologien protestant Jean-Daniel Causse. « Dans la réalité des problèmes éthiques, il n’est pas question de trancher entre un bien et un mal, mais de départager des possibles de l’impossible. » L’attitude doctrinale et définitive sur le plan éthique est celle-là même que condamne Jésus quand il tance les tenants de la loi qui aiment la loi plus que Dieu. Et plus que les hommes.

24Le chemin de l’éthique se situe peut-être entre ces deux extrêmes, tenir la norme, faire sa place à la loi, mais ne pas oublier le registre de l’interprétation et de l’adaptation.

25Et c’est peut-être sur ce point précis que l’Église catholique romaine est le plus en porte-à-faux avec l’attente de nos contemporains. Nul doute que Rome soit dans son rôle quand il s’agit de rappeler la dignité et l’inviolabilité de la personne. Si les chrétiens ne parlent et ne s’engagent pas sur les questions qui touchent à l’essence même de la vie, qui le fera ?

26L’Église catholique romaine assure témoigner de la Vérité dans une culture relativiste. Soit, mais encore faut-il parler au monde et, pour ce faire, en comprendre les méandres et non parler au-dessus ou à côté du monde. Témoigner de l’amour de Dieu pour les hommes ne signifie pas forcément faire tomber sur tout un chacun, et quelle que soit sa situation particulière, des édits moraux universels et des injonctions censées régenter jusqu’aux détails intimes de la vie des gens. Les déclarations de Rome donnent parfois la triste impression d’être sourdes ou aveugles à la réalité ou à la nouveauté historique de ce temps.

27S’il s’agit bien de faire entendre à la société quelque chose de la proposition chrétienne, il ne peut être question d’encadrer des populations. Les exigences de nos contemporains se dressent radicalement contre toute volonté de contrôle de leur existence. L’Église catholique romaine s’attache, semble-t-il, non à une vaine et dérisoire volonté de puissance, mais plutôt à une conception théologique qui fait appel aux vieilles ressources de la théologie thomiste et naturaliste. Le document Veritatis splendor, publié par le Vatican sous Jean-Paul II, témoigne clairement de cette vision-là quand il dénonce « certains courants de pensée qui en viennent à séparer la liberté humaine de sa relation nécessaire et constitutive à la vérité. Ainsi, on repousse la doctrine traditionnelle de la loi naturelle, de l’universalité et de la validité permanente de ses préceptes ».

28France Quéré, écrivain et théologienne protestante, écrivait sévèrement à ce propos dans Réforme en 1995 : « (…) Mais si le pape s’adresse à l’univers entier, pourquoi laisse-t-il sa sincérité s’abîmer dans le mépris, pourquoi condamne-t-il au lieu de permettre les humbles moyens dont disposent les hommes pour atténuer leurs malheurs et avancer vers le mieux ? Là où beaucoup se font un devoir de se pencher sur les problèmes posés par des situations concrètes, le pape n’hésite jamais : il n’y a pas de problème. Il y a le bien, qui est du côté de la vie, prise en son sens le plus matérialiste, et toutes les objections que soulèvent la détresse ou la complexité des faits ne sont que les émanations d’âmes dépravées (…) ».

Assez de théologie naturelle !

29Le philosophe protestant Olivier Abel, analysant le discours de Ratisbonne, estime d’ailleurs que la véritable critique de Benoît XVI visait directement le protestantisme pour avoir introduit le subjectivisme (voir Réforme du 28 septembre 2006). Loin d’être une attaque contre l’islam, les propos du pape visent plutôt l’Occident, et en particulier la Réforme qui a rompu l’analogie de Dieu avec la raison. Et qui a trop insisté, selon Benoît XVI, sur l’altérité absolue de Dieu. En réaffirmant la continuité entre le logos grec et le christianisme romain, il reproche à la Réforme d’avoir rompu l’analogie de Dieu avec la raison, et affirmé une transcendance trop radicale.

30C’est donc un discours qui vise Luther, Calvin, mais aussi bien Pascal ou Kierkegaard, une manière de se rapporter à un Dieu de volonté et d’amour, et non à un Dieu de rationalité trônant au sommet d’une théologie naturelle inclusive qui comprendrait aussi la morale et la science. Il dénonce, c’est le plan central de son discours, trois vagues de déshellénisation : celle de la Réforme, celle de la théologie libérale issue des Lumières avec son entreprise de démythologisation et, enfin, la vague actuelle de pluralisme et de relativisme religieux. Son reproche à la Réforme, selon Olivier Abel, est d’avoir trop affirmé une altérité absolue de Dieu, et d’avoir ainsi déchaîné l’arbitraire et la violence. Pour le pape, la séparation entre raison et foi, le subjectivisme protestant, aurait d’abord abouti à un excès de rationalisme moraliste ou corrosif, puis n’aurait laissé qu’une évangélisation réduite à l’efficacité positiviste des techniques commerciales, ou à l’irrationalisme émotionnel.

31Ainsi, à travers ces critiques, Benoît XVI affiche, dans sa négation du pluralisme et du conflit intérieur, son refus de renoncer au monopole de la vérité. Certes, on peut suivre Benoît XVI et partager ses inquiétudes à propos du relativisme qui a cours en Occident, particulièrement en Europe. Mais il est, là aussi, question de l’image de Dieu devant nos contemporains. Le souci de toute l’Église du Christ, sa principale tâche est, comme le rappelle aussi Benoît XVI dans sa lettre aux évêques, « de rendre Dieu présent dans le monde et d’ouvrir aux hommes l’accès à Dieu… Le Dieu qui parle dans la Bible ». Pour Olivier Abel, cette question de l’image de Dieu dont nous témoignons dans le monde est essentielle : « face à une pensée grecque réduite à cette conception statique du logos comme raison, on voudrait soutenir, avec des penseurs de l’islam médiéval, que le pape fustige, mais aussi avec une longue tradition juive, que Dieu n’est heureusement pas tenu par sa propre parole, et que nos prières peuvent le délier de ses promesses et de ses menaces ».

32Ce Dieu-là est d’une manière ou d’une autre celui que nos contemporains attendent ou espèrent confusément. Ce Dieu-là ne peut prendre le visage d’un Dieu de rationalité dont les sentences s’imposent au genre humain. Le Dieu de la Bible, Dieu de relation, le Dieu de l’Alliance ne peut être entendu, découvert, reçu que s’il est proposé. Et non imposé au nom d’une théologie naturelle qui prétendrait couronner l’humanité.

33Dans notre situation historique, l’Église romaine ne peut que proposer le message de liberté de l’Évangile, en toute conscience que d’autres chemins de vérité s’offrent au monde. Quand elle annonce la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu pour tous les hommes, elle rend un service éminent à la société tentée par le doute et le désespoir, mais elle ne peut que proposer cette Bonne Nouvelle face à d’autres propositions. L’Église catholique romaine comme les autres Églises doivent encourager à la création et à l’invention de manières d’être susceptibles de faire signe au plus grand nombre. Leur message fondé sur l’Évangile doit être une invitation à la confiance, appel à la vraie liberté, à une nouvelle audace pour passer des frontières que l’on décrète aujourd’hui étanches. Loin d’une logique d’encadrement, elles doivent passer à la proposition d’une dynamique de confiance. Tout en se défendant de se présenter devant le monde comme l’instance ou une des instances qui en détiendrait l’exclusivité. C’est à un chemin de renoncement que sont appelées les grandes Églises, et la catholique en particulier. Renoncement à une position de surplomb qui leur permettrait de voir et de juger de toutes les places. Dans le contexte d’un monde globalisé où les religions sont en relation, sinon en concurrence les unes avec les autres, toute attitude de surplomb ne peut être comprise que comme une volonté de domination, et donc violente.

34Les Églises, toutes les Églises, y compris celle qui se situe dans la succession des apôtres, doivent se situer sur ce terrain que le philosophe allemand Habermas appelle celui de la raison publique. Elles participent ainsi pleinement, au même titre que d’autres forces morales, à la formation d’un débat démocratique dans la société.

35Nous avons ici longuement privilégié la question éthique et les interventions de l’Église de Rome dans le champ des relations interpersonnelles, car celui-ci nous apparaît comme un point nodal des difficultés de cette Église à se faire entendre dans le monde. Là n’est pas le tout de sa vie, ni l’essentiel de son témoignage rendu au Christ, mais ce lieu d’intervention constitue, à notre sens, le point de cristallisation des oppositions à Rome. Notre hypothèse est donc celle-ci : ce n’est pas tant le contenu de son message, la communication même de ses convictions qui ont terni l’image de l’Église catholique romaine, mais ce refus professé de se considérer autrement qu’une humble servante, parmi d’autres, du Seigneur.

Notes

  • [1]
    Nous emploierons cette appellation d’usage courant aux États-Unis (Roman catholic church) de préférence à l’Église ou Église catholique.
Français

Résumé

Suite au climat de consternation créé par les récentes affaires issues de quelques prises de décision du Vatican, il est devenu nécessaire de chercher à remédier à l’inadaptation du fonctionnement romain. Le sens politique semble faire défaut. L’Église catholique ne pratique pas assez le principe de subsidiarité. Il est néanmoins totalement faux d’accuser Benoît XVI de préjugés antisémites. Les médias font preuve d’une ignorance colossale concernant les dossiers théologiques de l’Église catholique ; il arrive même que le religieux soit soupçonné de nourrir l’intolérance. L’éthique protestante consent davantage à l’hésitation et au « choix mutilant » que l’éthique catholique, toujours tentée, selon certains avis protestants, par le monopole de la vérité.

Jean-Luc Mouton
Directeur du journal Réforme
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/02/2011
https://doi.org/10.3917/retm.257.0009
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Editions du Cerf © Editions du Cerf. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...