CAIRN.INFO : Matières à réflexion

L’ASSISE SOMATIQUE DE L’EXCITATION

1La dynamique de l’affect au sein du couple analytique apparaît telle une boussole essentielle quant au déroulement de la cure. L’affect représente la part qualifiée, liée aux figurations et représentations d’un quantum énergétique, d’une « somme d’excitation » qui, s’originant dans le soma, parcourt l’appareil psychique. La transformation d’énergie en affects largement sollicitée par le site analytique est une exigence de travail qui peut se voir débordée et, dès lors, être source d’un accroissement d’excitation non qualifiée ou dont la qualification encore très relative, à la frontière du somatique et du psychique, est le développement d’angoisse automatique.

2L’hypothèse de la construction de l’affect, que l’on repère dans l’évolution de la théorie de l’angoisse (1926), peut aussi être déduite d’un passage de « Le moi et le ça » (1923) [8], où Freud évoque un « autre chose » qualitativement et quantitativement qui correspond à l’affect au niveau des processus psychiques. Ces vues étaient, à mon sens, annoncées dès les années 1894-1895 dans la conception du mécanisme de la névrose d’angoisse (« Manuscrit E » [3], « Qu’il est justifié de séparer de la neurasthénie un certain complexe symptomatique sous le nom de “névrose d’angoisse” » [5]). À ce sujet, Freud décrit un mécanisme de conversion d’une tension somatique (sexuelle) en angoisse, réaction qualitativement non spécifique.

3L’induction d’un certain degré de névrose actuelle par la mise en place du site, ses aspects frustrant, la règle d’abstinence n’a rien d’exceptionnel.

4Pour Freud, en 1894 [3], l’état de tension somatique résulte d’un défaut d’élaboration psychique, d’une « coupure entre l’excitation somato-sexuelle et le groupe de représentations sexuelles ». La tension s’accumule par défaut de libido psychique (relatif ou absolu) et se décharge en angoisse. Il convient de noter que l’un des points de définition de la libido qui perdure dans l’œuvre de Freud, outre sa source dans les pulsions sexuelles, est d’en être « la manifestation dynamique dans la vie psychique » (« Psychanalyse » et « Théorie de la libido », p. 62) (1923) [9].

5En dehors de l’angoisse, l’excitation peut aussi se décharger en phénomènes moteurs, éventuellement verbaux, c’est-à-dire passer par l’acte.

6Dans les situations heureuses, les capacités de contre-investissement du moi préconscient permettent par le jeu du refoulement, du déplacement et des formations de substitut un travail de liaison et d’élaboration de l’accroissement d’excitation induit par le site. J. Cournut [1] a étudié les situations de débordement où se produisait une autre forme de contre-investissement, ce dernier, massif, de fond, charge contre charge, sidérant l’appareil psychique. Le vide ici, masque le trop d’excitation et succède à la douleur.

7Nous ne sommes pas éloignés de la mélancolie dont Freud propose ( « Manuscrit G » ) [4] la représentation suivante, celle d’une perte d’excitation d’un groupe psychique qui aspire toutes les énergies, vide le moi et finit par tarir la source somatique. L’excitation s’engouffre alors dans le trou béant, la blessure hémorragique de la perte. À l’opposé, dans le renversement maniaque, c’est l’excitation ainsi aspirée qui diffuse tous azimuts sans égard pour la qualité.

8Au fond, dans les situations que l’on peut situer au-delà du jeu des contre-investissements névrotiques, l’excitation apparaît comme la représentation que nous nous formons d’un état de tension comparable à une tension électrique dont l’usage incertain paraît passer au second plan par rapport à la force motrice. Une quantité en mal de qualité.

9La tension interne du sujet devient presque palpable pour l’analyste dans la sidération psychique ou la mélancolie, il en est le témoin assailli par l’explosion maniaque de sa décharge, mais il est d’autres situations de tension d’excitation dont les indices sont plus discrets ou ne se saisissent que dans le contre-transfert.

10Il me semble en effet important de prendre en compte ce qu’il en est de l’excitation transmise à l’analyste par l’analysant. Je veux parler ici d’une tension déqualifiée qui se situe en deçà du contact habituel, répété et difficile, avec les formations de l’inconscient dynamique, de l’infantile du patient, de la poussée libidinale. L’enjeu ici, est celui des limites des capacités d’investissement et d’élaboration de l’analyste.

11Quand Freud énonce ( « Le début de traitement » ) (1913) [6] à propos du choix du dispositif analytique un « motif personnel » et écrit « je ne supporte pas [1] que l’on me regarde pendant huit heures par jour (ou davantage) » (p. 93), il s’agit certes de la nécessaire et légitime réserve portant sur l’expression éventuelle de contre-attitudes. Cependant la force de l’expression « je ne supporte pas » conduit à s’interroger sur l’effet excitant du contact visuel répété avec les analysants. Il ne s’agit pas d’une situation pénible en soi, mais elle le deviendrait quand la stimulation se répète, perdure, dépassant les capacités d’élaboration qu’un investissement de la situation, à laquelle l’analyste ne peut se dérober, impose. L’impératif de l’attention également flottante, impose en effet à l’analyste l’investissement inconscient de son système perception-conscience (Bloc-notes magique) (1925) [10] au service de l’analysant.

12Je souhaiterais ici proposer un analogon, issu de la psychopathologie de la vie quotidienne, dans lequel, s’il ne s’agit pas d’un effet lié à la répétition d’une stimulation, le phénomène d’excitation transmise est toutefois évident et s’apparente à un réflexe.

13On peut observer chez certaines personnes une réaction d’horripilation, de « chair de poule », s’accompagnant d’un état de tension d’excitation pénible, lors d’une stimulation banale qui, suivant les individus, peut être tactile, auditive. En soi, cette stimulation n’a rien de douloureux ni de pénible. C’est seulement un contact, un bruit, vécu par eux comme désagréablement excitant alors que ce même contact ou ce même bruit ne déclenchera rien de semblable chez quelqu’un d’autre. Ces situations un peu étranges font sourire l’entourage. Tel ne supportera pas le frottement d’un ballon gonflé d’air, tel autre le contact avec telle substance ou tel matériau, tel enfin le son de la craie quand elle dérape sur un tableau noir. Peut-être pourrait-on aussi ranger les dégoûts sélectifs pour certains aliments dans la même catégorie. Il est probable que, dans un certain nombre de cas, la remémoration d’expériences vécues permettrait une résolution du symptôme. Mais il semble que la voie empruntée court-circuite toute élaboration, acquiert un caractère réflexe avec participation de la motricité végétative. Il existe une grande fixité de la spécificité du stimulus chez un même individu et ce dernier se trouve, le plus souvent, dans l’incapacité d’élaborer ce qu’il ressent, de le coexciter libidinalement.

14Nous touchons là à une forme installée (ou réinstallée régressivement) de réactivité première, archa ïque, non déplaçable qui peut-être gît au fond de toute expérience sensorielle, même si habituellement les capacités psychiques, mémoire, créativité, investissements pulsionnels en permettent le travail de liaison, déliaison, reliaison.

15Pour en revenir au dispositif de la cure, ici, ce qui paraît prévaloir dans la transmission d’excitation à l’analyste me semble devoir être référé à la répétition des stimuli. Il s’agit avant tout des stimuli auditifs et certaines formes d’énonciation (tonalité, débit, rythme) peuvent par leur répétition même faire surgir l’image du crissement de la craie sur le tableau noir, indice d’un contre-transfert inconscient dominé par une charge d’excitation inqualifiable. Dans ce type de situation, reflétant une forme de clivage entre l’énoncé et l’énonciation chez l’analysant, une dynamique souterraine agit parallèlement au cheminement discursif apparent de la cure. Cette charge d’excitation a un effet effractant sur le pare-excitations de l’analyste (1920) et tend à provoquer chez lui un développement de tension interne. L’interprétation d’un transfert négatif latent et insaisissable, indice de l’écart entre la force et le sens, s’avère problématique et le débordement par le quantitatif menace.

LE CRISSEMENT DE LA CRAIE SUR LE TABLEAU NOIR

16C’est une femme d’une cinquantaine d’années, enseignante, qui vient me rencontrer pour une analyse en raison de sentiments dépressifs larvés au long cours, d’un manque de goût à vivre dont la conscience est apparue à l’adolescence. Plusieurs moments de dépression plus aiguë avec d’intenses pensées suicidaires sont survenus et un accident (dont l’allure fait songer à un équivalent suicidaire) se situe vers l’âge de 25 ans alors qu’elle tente de quitter le foyer familial après le décès accidentel par noyade de son plus jeune frère. D’un mariage assez tardif sont nés deux enfants, aujourd’hui adolescents. C’est dans ce contexte de l’adolescence de ses enfants et du deuil assez récent de son père qu’elle vient me trouver.

17Mme B... est une femme au visage sévère, au regard vif, et à la présentation austère, qui s’exprime d’un ton posé, calme, affectivement parcimonieuse et dont la tenue ne recèle aucune coquetterie.

18L’analyse s’engage, les traits de fixation anale et le besoin d’emprise sont au premier plan : besoin de contrôler son monde interne, de choisir avec soin ses mots, d’une compréhension intellectuelle précise dans une logique secondarisée. Longtemps, elle planifiera le contenu des séances, développera une activité de rétention qu’il s’agisse de rêves annoncés mais qu’elle ne livre pas, d’événements importants de son quotidien que j’apprends avec parfois un long différé. Très tôt dans la cure, elle m’apprend lors de la narration de son histoire infantile la survenue d’accidents de santé sévères lors de la naissance de ses frères : après la venue du premier quand elle a 4 ans, elle fait une pneumonie, à la naissance du second, à 8 ans, un rhumatisme articulaire aigu.

19Se révèle dans la cure le tableau d’une dépression infantile marquée par une profonde détresse, un sentiment de solitude absolue et l’existence à l’époque de comportements rythmiques à des fins autocalmantes. Mme B... réalise que, venue à l’analyse dans l’idée de régler ses comptes avec son père avec qui elle était depuis l’adolescence en conflit ouvert et permanent, l’enjeu principal est celui d’une relation terrifiante et mortifère avec sa mère qui remonte aux origines : sa mère a manqué « l’empoisonner » avec son lait alors qu’elle souffrait d’un abcès du sein.

20Un transfert narcissique phallique, dérivé des aspects positifs, libidinalisants et étayants du père quand elle était enfant se développe. Parallèlement, Mme B... déploie cette figure maternelle terrible, accusatrice et interdictrice, qui exigeait sa soumission à un conformisme dénué de plaisir, qui lui racontait le soir l’histoire des martyrs chrétiens comme modèle de vie, exerçant son emprise. Une mère « totalitaire », dit-elle, qui prenait les jeux des enfants pour des réalités d’adultes.

21Tout cela est exprimé de façon extrêmement posée, d’un débit régulier et lent, d’un ton résigné et parfois douloureux. La douleur est aussi celle de crises migraineuses dont elle souffre de longue date et alors, sa « tête est vide ».

22Cependant, je commence à être alerté par la tension pénible que j’éprouve lors de certaines séances en rapport avec cette régularité monocorde et dévitalisée et même occasionnellement, j’ai le sentiment étrange d’une appréhension à la recevoir : crainte d’être engouffré dans ce monde noir, étouffant, mortifère. Mme B... me fait vivre ce qu’elle a éprouvé, sa dépression, exerce inconsciemment une emprise sur moi, reflet actualisé de l’emprise de sa mère sur elle. Étouffer, c’est aussi la noyade du plus jeune frère dans le transfert, véritable réalisation d’une prophétie maternelle. La veille de son départ en mer, la mère avait tenté d’en dissuader son fils, évoquant la noyade. Il avait ri, grand adolescent pas tout à fait adulte. Mme B... n’accroche à aucune de mes interventions allant dans le sens d’une interprétation du fantasme d’une soumission vitale à la mère et utilisant comme relais la figure de la noyade du frère. La rencontre des paroles de sa mère avec la réalité a en effet débouché chez elle sur la conviction d’une mère ayant pouvoir de mort sur l’enfant peu mobilisable. Elle pense que, très tôt, elle n’aimait pas sa mère mais lui disait qu’elle l’aimait et se soumettait pour survivre. Elle décrit un clivage en elle entre cette part fausse, conformiste de son moi, et une part vivante, rebelle et secrète, celle qui petite volait de la nourriture en cachette, était curieuse de la sexualité et de l’anatomie du père.

23Mme B... me dit que l’analyse lui fait du bien, la fait « renaître », elle se sent comprise. Cependant, je suis inquiet de la tension qu’elle me fait régulièrement éprouver, je m’interroge sur la dimension maternelle occulte du transfert, ce que la situation analysante reduplique dans le fantasme d’une scène où l’enfant en détresse se soumet à la mère omnipotente, une mère qui sait, qui devine ses pensées, qui a pouvoir de vie ou de mort. Je suis effectivement prudent quant à l’interprétation de ses défenses par la maîtrise intellectuelle. Le souvenir d’une scène de la petite enfance illustre ce qui se joue : elle a 2 ans environ, est assise sur une chaise haute tandis que sa sœur aînée âgée de 4 ans refuse d’aller à la selle sur son pot. La mère se fâche, Mme B... fait dans sa couche une selle avec le sentiment de plaire à la mère, de mieux faire que sa sœur. Elle ne se souvient pas si elle fut ou non réprimandée. Souci d’être une bonne analysante, de se remémorer, d’élaborer, de « faire » qui évince une conflictualité exprimée par sa sœur dans ce souvenir. L’appui de ce côté n’est guère possible : cette sœur, alors jeune adulte, fera un accident vasculaire cérébral...

24La dimension d’un transfert maternel hostile, haineux est là toute proche et inaccessible. Comme le souligne Freud, on ne peut agir de façon « inamicale » pour révéler un transfert négatif encore latent ( « Analyse avec fin, analyse sans fin » ) (1937) [11]. Le conflit apparaît seulement à mes yeux. De même, les tentatives pour lui montrer son attachement à sa mère restent lettre morte.

25Au cours de la quatrième année, elle poursuit le thème d’une mère « qui voulait (sa) mort », un tableau de mère parano ïaque et cette mère, dans l’actualité, représente pour elle une lourde charge puisqu’elle s’éteint psychiquement dans une maison de retraite. Dans un mouvement idéalisant du transfert narcissique, elle affirme que je la « ramène à la vie ». Un bon et une mauvaise, évitant toute confrontation à l’ambivalence et tout tiers.

26Mme B... se sent « étonnement » bien au moment de l’anniversaire de son premier frère, encore en vie. C’est la première fois. Dans les séances qui suivent, le ton monocorde et la répétition des plaintes reprennent, sans qu’elle parle d’un court voyage professionnel qu’elle vient de faire. Cela m’interpelle d’autant qu’elle avait demandé un déplacement de séance pour pouvoir remplir cette obligation. La tension monte en moi et me conduit à intervenir : « Vous ne me parlez pas de votre voyage et je me demande si ce n’est pas lié à une représentation que vous vous faites des séances et de mon attente, comme quand vous étiez enfant avec votre mère. » Mme B... m’apprend qu’elle a choisi de venir à sa séance plutôt qu’aller à l’enterrement du frère d’une amie, ce qui ne correspond pas au modèle du « devoir » selon sa mère. Naissance et mort d’un frère se trouvent temporellement rapprochées par les hasards de la vie. En même temps, elle remarque qu’elle avait beaucoup à dire sur son bref voyage mais qu’elle pensait « devoir » poursuivre sa réflexion sur « une mère qui se prenait pour Dieu ».

27Mon interprétation, qui vise à dénoncer le transfert maternel, est en même temps paradoxale. Elle l’incite à se soumettre à l’impératif de restitution à la mère tout en dénonçant la soumission à l’analyste mère. Cette interprétation m’a paru résulter d’une tension accumulée au fil d’un temps marqué par la compulsion de répétition et surgir après l’acceptation d’un déplacement de séance, important pour elle, don maternel, auquel elle répondait par le paradoxe répété d’une rétention-soumission.

28À la séance suivante, Mme B... est « malade », pense souffrir d’une gastro-entérite. Elle se sent honteuse et en colère par rapport à la séance précédente. Elle s’est sentie « débusquée » par mes propos. La honte provient de ce qu’elle n’a osé s’affirmer, montrer ses choix, être elle-même vis-à-vis de collègues lors d’une discussion pendant son voyage. Le thème en était la limite de ce qui pouvait être dit de personnel par les enseignants aux élèves. Je propose une interprétation complexe et paradoxale : d’une part, elle est en colère que je l’ai séparée de sa mère en l’incitant à parler de l’actualité conflictuelle, d’autre part, j’ai effracté, comme une mère intrusive, sa position de retrait protecteur, technique de survie quand elle était enfant, devenue une entrave aujourd’hui.

29Mme B... manque la séance suivante et me téléphone pour m’apprendre qu’elle est hospitalisée. Elle me rappelle pour me dire que l’on a diagnostiqué une occlusion intestinale sur bride et qu’elle va être opérée. Pendant son hospitalisation, elle me téléphonera plusieurs fois.

30Trois semaines après, elle revient et les séances auront lieu en face à face pendant un mois du fait de la laparotomie qu’elle a subie. D’emblée, Mme B... dit que l’urgence chirurgicale lui fait penser à une séparation d’avec sa mère. À l’hôpital, elle a rêvé : elle se promenait avec sa mère et elle tombait à terre, incapable de se relever, sa mère ne se retournait pas et la laissait à terre. Elle éprouvait une terrible détresse, un sentiment d’abandon absolu. Ce rêve me paraît condenser l’acmé oniriquement resurgi de sa détresse infantile et le retournement contre elle de son détachement de l’objet maternel. À l’hôpital, Mme B... a pu s’affirmer quant à ses besoins, quant aux informations médicales sur son état. Toutefois, une culpabilité quasi mélancolique la taraude à propos de son arrêt de travail.

31Dans les semaines qui suivent, elle me dit : « Il fallait que je tombe malade pour lâcher. » Un transfert maternel va pouvoir s’exprimer puis s’élaborer alors même que je ressens beaucoup moins de tension contre-transférentielle. Elle réalise son attachement à sa mère, son désir d’être « parfaite » pour être aimée, distinct de l’amour, ce qui la conduit à associer sur La chèvre de M. Seguin. Par le jeu des signifiants Seguin Seulin, elle peut associer son lien à sa mère à l’attachement au « piquet analytique ». Mme B... pense à mes futures vacances et a peur de disparaître si je disparais, vieille peur éprouvée avec ses parents. Plus tard, revenant sur l’occlusion, elle m’apprend que c’était justement une menace maternelle proférée régulièrement à l’encontre de sa sœur : « Si tu ne vas pas à la selle, tu vas faire une occlusion. » Mme B..., elle, n’avait jamais eu de problème digestif avant. Elle rêve qu’elle vide un placard de vieilles affaires des parents pour les donner à Emmaüs. L’occlusion se révèle comme le châtiment de sa révolte contre sa mère. Châtiment surtout de vœux de mort révélés par un lapsus qui n’échappe pas à sa vigilance : « Si ma mère était encore en vie. » Le rôle déclencheur de l’enterrement du frère de son amie lui apparaît comme son incapacité à exprimer sa colère vis-à-vis de moi de l’avoir « débusquée ». Mme B... remarque l’analogie entre sa rétention dans le transfert ( « ce qui ne revient pas » ) et sa conduite de dissimulation adoptée face à sa mère. Pourquoi ne hurle-t-elle pas ici comme parfois quand elle est seule ? Pour me protéger ? Alors que je l’y engage, elle peut livrer une pensée pleine de colère me concernant : « Il me pique tout mon fric ! » Ce transfert négatif réprimé la fait souffrir en se révélant. Elle amènera sur la scène du transfert l’histoire d’un film où tout un village ment pour séduire et conserver un médecin. C’est comme elle avec moi et c’était comme elle avec sa mère, « tout donner » pour espérer « tout avoir ». Mais c’est aussi comme sa mère mensongère avec elle, narcissiquement séductrice.

32Ce tournant dans l’analyse va permettre le retour des affects réprimés de haine contre son frère, puis l’élaboration du désir d’un enfant anal, « fait toute seule », parfait ou à rejeter-détruire, mais aussi fait avec la mère dans un fantasme de lien dyadique comblant dont l’ambivalence comme le père sont évacués. Mes vacances d’été qui approchent mobilisent une haine meurtrière dans le transfert qui certes est liée au vécu d’abandon, de perte, mais qui fait surtout resurgir le père et permet d’élaborer le clivage qu’elle avait organisé, à défaut de prendre en compte la différence des sexes et la sexualité des parents, entre un mauvais (le père, à qui la mère reprochait le manque d’argent dans la famille) et une bonne (la mère) (J.-L. Donnet et A. Green, 1973) [2].

33Mme B... prend conscience que sa mère ne l’a pas protégée, n’a pas été attentionnée, quand à 4 ans, après la naissance de son frère, elle a attrapé une pneumonie. Sa mère lui avait alors reproché de jouer dans l’herbe. Cela s’accompagne de tout un travail sur l’inadaptation, la carence, la faillite maternelle en lien avec les traumatismes subis précocement par cette mère. Une mère qu’elle avait finalement peur de détruire, qu’elle avait « détruite en tombant malade », identification inconsciente à la culpabilité maternelle (le lait « empoisonné »). Ressentir lui permet, dit-elle, de se sentir exister. « Avant, je ne m’occupais pas de mes sentiments, je m’adaptais. » Les mois suivants, Mme B... va exprimer les retrouvailles avec un corps sensible lors des contacts avec le monde, réappropriation d’un moi corporel anesthésié jusqu’alors, comme « coupé du monde ».

COMMENTAIRE

34Le cas de Mme B... illustre la concomitance de deux registres du transfert. D’un côté, un transfert sur la parole en appui sur un transfert paternel narcissique phallique sur l’analyste, à l’origine d’un travail de narration, de remémoration et d’élaboration de l’histoire infantile, portant sur les représentations au moyen du déplacement de petites quantités d’énergie. De l’autre, un transfert qui ne peut se verbaliser, à l’origine d’un véritable transfert d’excitation, dans l’hypothèse que je soutiens, transfert énergétique, trahi à certains moments par les migraines, le vide de la pensée, la douleur, mais surtout éprouvé dans le contre-transfert comme une tension référée à la prosodie de la patiente. Coupure entre l’excitation d’origine somatique et l’activité représentative, cet aspect du tableau clinique réalisait une forme de névrose actuelle contre-investie massivement, délibidinalisant souvent la scène du transfert verbal. L’éprouvé contre-transférentiel me conduirait à penser à un transfert direct d’excitation à l’analyste correspondant à une manifestation de décharge, l’objet de transfert devenant le lieu de dépôt et de traitement de cette excitation non qualifiée.

35Dissociés, ces deux registres du transfert communiquaient cependant au plan énergétique : plus la charge de tension s’accroissait, moins le pôle psychique du transfert était libidinalisé. M. de M’Uzan a décrit ce genre de conjonctures dans « Le même et l’identique » (1969) [13].

36Clairement, le transfert énergétique m’est apparu comme une défense régressive contre un transfert sur des représentations s’accompagnant d’affects qualifiés, la terreur de ses vœux meurtriers à l’égard d’une mère analyste meurtrière au point de jonction entre le passé et l’actualité de la cure. Ce transfert d’énergie était l’effet de l’isolation et de la répression affective massive avec régression déqualifiante de la libido encore plus que du refoulement de la pensée animique dont les retours étaient déniés. La défense par répression des affects et perte régressive de leur charge libidinale dégradée en excitation me paraît trouver sa source dans l’opposition, historiquement traumatique, chez Mme B... entre l’autoconservation (la survie) et les pulsions sexuelles : « Se soumettre pour survivre. »

37Si Mme B... évoquait le faux self soumis et le vrai self caché, rebelle, elle était loin de percevoir la paradoxalité d’une libération analytique par la soumission à la règle. La cruauté de l’incorporat maternel, tenant lieu de surmoi, imposait la répression des affects me concernant, cela doublement : d’une part en tant qu’objet de transfert maternel, d’autre part en tant qu’objet paternel œdipien. Autrement dit, plus le transfert paternel revêtait une coloration œdipiennne, plus la répression était farouche et plus la figure négative de la mère occupait le champ des séances. Car l’enjeu principal, à mon avis, était d’éviter l’ambivalence (placée au cœur de la dépression chez le mélancolique comme chez l’obsessionnel par Freud dans « Deuil et mélancolie » [7]). Le moyen en avait été l’organisation d’un clivage des imagos parentales qui d’une mère bonne et d’un père mauvais avant l’analyse s’était renversé en un bon père et une mauvaise mère pendant la cure.

38Mon interprétation, évoquant un espace tiers, l’ailleurs du voyage, et proposant mon identification avec l’objet maternel, l’a conduite à se sentir « débusquée » dans son clivage imago ïque et à éprouver la perte de l’objet narcissique de transfert. L’imago maternelle s’est trouvée projetée sur la scène du transfert en oscillation avec sa réincorporation.

39Cette interprétation, source de culpabilité pour moi, à la lumière de l’accident somatique qui l’a suivie, a soulevé le problème de mes limites en tant qu’analyste. Aurait-il fallu attendre ? Différer l’action en vue d’une intégration de l’ambivalence ? La tension pénible transformée en action interprétative est-elle le reflet d’un court-circuit de l’élaboration du contre-transfert dans cette inévitable mise en jeu de forces dépassant les capacités des deux protagonistes de la cure ? Après coup, on peut penser qu’il eût été moins traumatique pour Mme B... que je continue de pointer le climat de contrainte indicible dans la cure sans désigner l’origine en elle du mouvement pulsionnel ni son objet.

40Il me semble cependant qu’il était nécessaire que l’objet de transfert qualifie cette énergie accumulée, irreprésentable jusqu’alors, que la dimension mortifère de sa pensée magique de la cure soit dite.

41« Débusquer » la dynamique d’opposition trahissant et révélant le transfert négatif se conjoignait tout à coup au transfert idéalisant la faisant « renaître » et ne pouvait qu’accroître la défense contre le transfert en même temps que couper la voie d’issue de l’excitation. Le hasard de la mort du frère de son amie, dont elle n’avait pas parlé, réalisant magiquement les vœux de mort de son frère, de l’enfant génital des parents, accroissait sa culpabilité par le triomphe qu’il représentait.

42On pourrait faire l’hypothèse que l’issue énergétique de l’excitation par l’accident somatique découle de cet ensemble.

43La haine liée à la perte de l’objet narcissique de transfert eût peut-être pu déboucher sur une mélancolie et, du reste, les propos de Mme B... au décours de l’opération qui évoque sa disparition si je disparais, sa culpabilité démesurée concernant l’arrêt de travail fourni par le chirurgien pourraient aller dans ce sens. L’accident somatique et le bistouri l’en protègent cependant, de même que la relance ultérieure de l’activité représentative. Grâce aux fixations anales, digestives, le châtiment reste circonscrit à cette zone érogène.

44On peut aussi se demander si l’accident somatique n’est pas le premier ancrage présymbolique et prélibidinal de l’excitation inqualifiée dans une dynamique progrédiente vers la mentalisation et l’activité représentative induites par l’interprétation, ce que laisse supposer la suite du traitement. Une fixation traumatique précoce rendrait compte de l’aptitude à la régression déqualifiante de la libido. Cela s’accorderait avec l’existence rapportée de comportements autocalmants quand elle était enfant, reflet selon G. Szwec [14], d’un échec du refoulement originaire. Le traumatisme somatique serait ici à l’origine d’un contre-investissement organisateur.

45La particularité de cette atteinte somatique est qu’il s’agit d’un accident mécanique, portant sur la musculature lisse, utilisant les remaniements péritonéaux laissés par une précédente opération, et pas n’importe laquelle mais une hystérectomie antérieure de peu au début de la cure.

46Le trouble somatique présenté par Mme B... est plus proche d’un phénomène d’innervation musculaire, d’une modification fonctionnelle d’organe que d’une somatisation. Il n’a pas non plus les caractères d’une conversion hystérique, quoique ballonnement abdominal, état nauséeux, symptômes ressentis par elle et trop vite taxés de gastro-entérite, pourront orienter vers un fantasme régressif anal de grossesse que la relance représentative après l’opération mettra en lumière. Deuil impossible de l’objet maternel, quête d’une union comblante absolue se révèlent au carrefour entre hystérie et mélancolie, les mécanismes obsessionnels visant à tenir à distance la montée pulsionnelle comme l’objet pour éviter la désorganisation du moi.

UNE AUTOCONSERVATION ANTI-LIBIDINALE

47À côté du transfert par déplacement et du transfert de processus psychiques, j’ai voulu aborder la question du transfert énergétique, transfert d’excitation qui peut occuper dans certaines cures une place importante. Éprouvé dans le contre-transfert comme une tension inqualifiable, probablement fonction des limites de chaque analyste avec tel ou tel analysant, il représente une stase énergétique en défaut, au mieux temporaire, d’ancrage figuratif, représentatif comme affectif. La condition de ce type de transfert me semble la déqualification des affects, la perte régressive de leur valence libidinale au-delà de leur répression. Comment en comprendre le mécanisme ? J’avancerai une hypothèse qui concerne le cas que j’ai présenté. Si l’objet permet l’organisation de la pulsionnalité dans sa représentance psychique, il laisse son empreinte non seulement dans le domaine des pulsions sexuelles mais aussi dans le domaine des pulsions d’autoconservation. L’objet qui a assuré les premiers besoins jouera un rôle, par ses caractéristiques, dans la détermination des conditions ultérieures de satisfaction des besoins. Dans le cas que j’ai présenté, il semble bien que l’objet ait marqué du sceau d’exigences anti-libidinales traumatiques les conditions destinées à assurer la poursuite de la vie, donc l’autoconservation de ma patiente. La résultante de cette dissociation était une forme de clivage du moi. Attaquer l’objet, se montrer ambivalente à son égard devient redoutable si l’objet en question n’est pas perçu comme l’objet du désir mais comme celui qui assure les besoins vitaux, sous l’effet de l’incorporation des caractères et des injonctions de l’objet. Autrement dit, l’objet incorporé impose le bannissement de sa reconnaissance par l’enfant en tant qu’objet de plaisir et de désir. Cette forme d’identification narcissique par incorporation de l’objet maternel se trouvait secondairement réinvestie par la libido, réalisant une forme de narcissisme négatif où quête de perfection ascétique et sentiments de honte tenaient une place centrale (cela renverrait au narcissisme moral décrit par A. Green [12]). Pour être aimée par ma mère, il ne faut ni amour ni haine contre ma mère, tel me semblait le paradoxe auquel Mme B... était confrontée. Restait le conformisme, l’emprise, pour s’aimer sans amour avec la mère, ce dont elle souffrait. Les registres de la sexualité et de l’autoconservation étaient dans ce lien précis à l’imago maternelle dissociés, foncièrement antagonistes, empêchant l’étayage de la sexualité sur l’autoconservation. Cet aspect de son organisation psychique était responsable d’une altération de la fonctionnalité de la satisfaction hallucinatoire du désir et dans l’ensemble de sa vie psychique d’une relative désarticulation entre représentation de la réalité et vie fantasmatique.

Notes

Français

L’auteur émet l’hypothèse de phénomènes de transfert d’excitation dans la cure qui se développent de l’analysant vers l’analyste. Ressentis dans le contre-transfert comme une tension inqualifiable, ils seraient en lien avec une défense contre le transfert mettant en jeu une déqualification régressive de la libido. Une illustration clinique est proposée à l’appui de cette hypothèse.

Mots clés

  • Excitation
  • Contre-transfert
  • Régression de la libido
  • Autoconservation
English

Summary — The author puts forward the hypothesis that there are phenomena of excitation in treatment that develop from the analysand to the analyst. These are experienced in the counter-transference as an unqualifiable tension, and are linked to defence against the transference, setting into play a regressive disqualification of libido. A clinical illustration is given to support this hypothesis.

Mots cles

  • Excitation
  • Counter-transference
  • Regression of libido
  • Self-preservation
Deutsch

Der Autor stellt die Hypothese von Übertragungsphänomenen in der Kur auf, welche sich vom Analysanden zum Analytiker entwickeln. In der Gegenübertragung als eine unnennbare Spannung empfunden, wären sie mit einer Abwehr gegen die übertragung in Verbindung, welche eine regressive Dequalifikation der Libido auf Spiel setzt. Eine klinische Illustration wird vorgeschlagen, um diese Hypothese zu stützen.

Schlüsselworte

  • Reiz
  • Gegenübertragung
  • Regression der Libido
  • Autokonservation
Español

El autor plantea la hipótesis de fenómenos de transferencia de excitación en la cura que se desarrollan del analizante hacia el analista. Vividos en la contratransferencia como tensión incalificable, estarían vinculados con una defensa contra la transferencia que posibilita una descalificación regresiva de la líbido. Uns ilustración clínica apoya la hipótesis.

Palabras claves

  • Excitación
  • Contratransferencia
  • Regresión de la líbido
  • Autoconservación
Italiano

Riassunto — L’autore avanza l’ipotesi di fenomeni di transfert d’eccitazione nella cura che si sviluppano dall’analizzando verso l’analista. Risentiti nel transfert come fenomeni inquietanti, essi sarebbero legati ad una difesa contro il transfert, mettendo in gioco uno squilibrio regressivo della libido. Un’illustrazione clinica viene proposta per appoggiare quest’ipotesi.

Mots cles

  • Eccitazione
  • Contro-transfert
  • Regressione della libido
  • Autoconservazione

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

  •  [1] Cournut J., Les deux contre-investissements de l’excitation, in NRP, no 39, Paris, Gallimard, 1989.
  •  [2] Donnet J.-L. et Green A., L’enfant de ça, Paris, Éditions de Minuit, 1973.
  •  [3] Freud S. (1894), Manuscrit E., La naissance de la psychanalyse, traduit de l’allemand par Anne Berman, Paris, PUF, 1986.
  •  [4] Freud S. (1894), Manuscrit G., La naissance de la psychanalyse, traduit de l’allemand par Anne Berman, Paris, PUF, 1986.
  •  [5] Freud S. (1895), Qu’il est justifié de séparer de la neurasthénie un certain complexe symptomatique sous le nom de « névrose d’angoisse », traduit de l’allemand par J. Laplanche, in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1978.
  •  [6] Freud S. (1913), Le début de traitement, traduit de l’allemand par Anne Berman, in La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1985.
  •  [7] Freud S. (1914), Deuil et mélancolie, traduit de l’allemand par J. Laplanche et J..B. Pontalis, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
  •  [8] Freud S., Le moi et le ça, in OCF, t. 16, 1921-1923, traduit de l’allemand, Paris, PUF, 1991.
  •  [9] Freud S. (1923), « Psychanalyse » et « Théorie de la libido », traduit de l’allemand par J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, in Résultats, idées, problèmes, 2, 1921-1938, Paris, PUF, 1985.
  • [10] Freud S. (1925), Note sur le « bloc-notes magique », traduit de l’allemand par J. Laplanche et J.-B. Pontalis, in Résultats, idées, problèmes, 2, 1921-1938, Paris, PUF, 1985.
  • [11] Freud S. (1937), L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, traduit de l’allemand par J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, in Résultats, idées, problèmes, 2, 1921-1938, Paris, PUF, 1985.
  • [12] Green A. (1969), Le narcissisme moral, in Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit, 1983.
  • [13] M’Uzan M. de (1969), Le même et l’identique, in De l’art à la mort, Paris, Gallimard, 1977.
  • [14] Szwec G., La vie, mode d’emploi, in RFP, no 5, t. 62, 1998, 1505-1517.
Christian Seulin
10, rue Renan
69007 Lyon
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