CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Je reprendrai brièvement trois idées proposées lors des discussions du congrès.

La douleur

2 Christian Seulin défend l’idée d’un premier contre-investissement des traces douloureuses pour permettre l’émergence de la satisfaction hallucinatoire du désir. Ainsi l’organisation du refoulement primaire apparaît.

3 La douleur qui survient est due soit à une force pulsionnelle constitutionnelle excessive chez le bébé, soit à l’objet quand il n’est pas totalement adéquat. Winnicott, dans un article sur « Le développement affectif primaire » écrit en 1945, apporte un éclairage sur la douleur liée à la satisfaction. Dans les débuts de la vie psychique de l’enfant, l’objet se comporte selon des lois magiques, à savoir qu’il existe quand il est désiré et qu’il disparaît avec la satiété. Le bébé est alors terrifié devant cette disparition. « Ne plus désirer, à la suite de la satisfaction, c’est annihiler l’objet. C’est une des raisons pour lesquelles les petits enfants ne sont pas toujours heureux et contents après un repas qui les a satisfaits » (Winnicott, 1969, p. 43-44).

4 Nous retrouvons ce type d’angoisse chez des adultes, au cours d’une régression dans une cure. Winnicott évoque un patient qui avait cette crainte d’annihilation après une satisfaction. Il avait pourtant une expérience extrêmement bonne avec sa mère. Ce n’est qu’après une analyse qu’il est arrivé à surmonter cette crainte. Ainsi une satisfaction peut être accompagnée d’une douleur liée à cette crainte d’annihilation quand l’objet cesse d’être désiré. C’est cette première douleur qui va être liée à la satisfaction pour faire émerger le masochisme érogène primaire. Ce masochisme est, selon l’expression de Benno Rosenberg, « gardien de la vie » car c’est la première intrication de la pulsion de mort avec la pulsion de vie. Le contre-investissement des traces douloureuses n’est pas suffisant seul ; il doit s’accompagner de cette première liaison à la source du masochisme primaire.

5 La satisfaction du bébé au sein, comparé à un orgasme par Freud, serait le résultat d’une première liaison douleur-plaisir et d’un contre-investissement pour que seule la satisfaction apparaisse.

Les contes

6 Lors de la présentation orale des deux rapports, Dominique Suchet et Christian Seulin ont fait référence aux contes. Pendant de nombreuses années, j’ai animé un groupe de contes avec des patients schizophrènes, au sein d’un hôpital de jour.

Pourquoi les contes ?

7 Les contes raniment la vie imaginaire en plongeant dans les sources de l’enfance et de la sexualité infantile. Les contes seraient un attracteur de sexualité infantile. Le conte, grâce à un langage qui lui est propre, dit autre chose que ce qu’il semble dire. Il y a un manifeste et un latent. Les contes traitent de l’initiation, du passage qui mène de l’enfance à l’âge adulte. Ils proposent une réflexion sur la vie, la mort, la haine, l’amour, la différence des sexes et des générations, les mystères des origines, la rivalité, l’envie, le meurtre. Ils permettent un travail d’élaboration des conflits que tout humain aborde tout le long de sa vie.

8 Le contenu manifeste du conte est suffisamment tolérable et déguisé pour permettre de traverser les diverses censures et de favoriser des retours du refoulé. Il offre au patient la possibilité de retrouver des structures émotionnelles proches des siennes, mais sur un autre objet que lui-même. Le conte fait ainsi office d’objet tiers. Dans cet atelier-contes, les patients se permettent d’apporter des modifications, des versions nouvelles sans en changer la structure. C’est ainsi qu’une patiente, à propos de Peau d’âne, a proposé que ce soit la reine, après la mort de son mari, qui veut épouser sa fille. Nous avons pu jouer toute la problématique de la relation mère-fille.

9 Le conte se rapprocherait du médium malléable modifiable et indestructible. Il est à l’origine des représentations d’objet. Ainsi les contes permettent la relance des processus de représentation et de symbolisation.

La dramatisation

10 Le conte, comme le rêve, utilise le procédé de la dramatisation. Ce dernier constitue l’un des deux procédés à l’origine de la formation du rêve, selon Freud. Le deuxième procédé est celui de la figuration ou représentation hallucinatoire. Je cite Freud :

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La transformation de la représentation en hallucination n’est pas l’unique façon dont le rêve s’écarte de la pensée vigile qui pourrait éventuellement lui correspondre. À partir de ces images, le rêve met en forme une situation, il présente quelque chose étant au présent, il dramatise une idée, selon l’expression de Spitta (Freud, 1900a, p. 80).

12 La dramatisation est « la présentation de la pensée comme situation au présent avec omission du peut-être » (ibid., p. 587). Et à propos de l’injection faite à Irma, il ajoute :

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Ici, la pensée du rêve parvenant à la représentation est un optatif : si seulement le responsable de la maladie d’Irma pouvait être Otto ! Le rêve refoule l’optatif et le renforce par un simple présent qui est la forme temporelle sous laquelle le souhait est représenté comme accompli (ibid.).

14 La dramatisation est la représentation de l’action au présent de l’indicatif avec refoulement de l’optatif.

15 Au psychodrame, le procédé de la dramatisation est utilisé pour le récit des scènes traumatiques, c’est-à-dire la représentation du passé traumatique au présent de l’indicatif. La dramatisation seule peut suffire pour produire un rêve ou un fantasme sans avoir recours à la figuration selon Freud.

16 Le dispositif de la cure classique favorise la figuration, les représentations hallucinatoires au détriment de la dramatisation, de la représentation d’action. La dramatisation, la représentation au présent des scènes traumatiques ou des fantasmes de désir, fera néanmoins retour par le biais du transfert.

17 Dans le dispositif du psychodrame, c’est la dramatisation qui a été privilégiée dans la mesure où ce sont des patients qui disposent de peu de capacité à figurer des représentations préconscientes. À l’aide du procédé de dramatisation, nous restituons au patient la capacité de produire des fantasmes, à condition de maintenir un écart entre la réalité à jamais inconnue et la scène toujours fausse. C’est du mouvement et de cet écart que peut émerger le fantasme.

18 Isaac Salem
203 boulevard Saint Denis
92400 Courbevoie
isalem@orange.fr

Français

Satisfaction et douleur sont liées dès le début de la vie psychique indépendamment des défaillances de l’objet et de la constitution du bébé. Les contes seraient un attracteur de la sexualité infantile. Le procédé de la dramatisation commun aux contes et aux rêves est la représentation de l’action au présent de l’indicatif avec refoulement des souhaits.

Mots-clés

  • Douleur
  • Contes
  • Dramatisation
Deutsch

Isaac SALEM – Schmerz, Märchen und Dramatisierung

Befriedigung und Schmerz hängen von Beginn des psychischen Lebens an miteinander zusammen, unabhängig von den Mängeln des Objekts und der Konstitution des Säuglings. Die Märchen seien, so der Autor, ein ‚Attraktor‘ (attracteur) der infantilen Sexualität. Das den Märchen und Träumen gemeinsame Verfahren der Dramatisierung findet seinen Ausdruck in der Vorstellung der Aktion im Indikativ Präsenz mit Verdrängung der Wünsche.

Stichwörter

  • Schmerz
  • Märchen
  • Dramatisierung
Español

Isaac SALEM – Dolor, cuentos y dramatización

Resumen – Satisfacción y dolor están vinculados desde el inicio de la vida psíquica al margen de las insuficiencias del objeto y de la constitución del bebé. Los cuentos oficiarían de atractor de la sexualidad infantil. La modalidad de dramatización inherente a los cuentos y a los sueños es la representación de la acción en presente de indicativo con represión de deseos.

Palabras claves

  • Dolor
  • Cuentos
  • Dramatización
Italiano

Isaac SALEM – Dolore, racconti e drammatizzazione

Soddisfazione e dolore sono legate fin dall’inizio della vita psichica indipendentemente dalle carenze dell’oggetto e della costituzione del neonato. I racconti sarebbero un attrattore della sessualità infantile. Il procedimento della drammatizzazione comune ai racconti e ai sogni è la rappresentazione dell’azione al presente dell’indicativo con rimozione dei desideri

Parole chiave

  • Dolore
  • Racconti
  • Drammatizzazione

Références bibliographiques

  • Freud S. (1900a), La Science des rêves, Paris, Puf, 1967 ; L’interprétation du rêve, OCF-P, IV, Paris, Puf, 2003.
  • Rosenberg B. (1991), Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Paris, Puf, « Monographies de la Revue française de psychanalyse ».
  • Winnicott D.W. (1969), De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot.
Isaac Salem
Psychiatre, psychanalyste, membre titulaire de la SPP. Praticien hospitalier, médecin chef du service ETAP (Études et Traitements Analytiques par le Psychodrame) à la SPASM, 31 rue de Liège, 75008 Paris
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Mis en ligne sur Cairn.info le 28/12/2015
https://doi.org/10.3917/rfp.795.1547
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