CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Aristote, au Livre II de sa Rhétorique [1], consacre un long développement ment à décrire les comportements et les attitudes qu’il juge caracté-ristiques des différentes conditions sociales. Lorsqu’il en vient aux traits censés distinguer ceux qui bénéficient des privilèges de la richesse, les plousioi, il attribue à ces gens trois signes distinctifs (1391a). Ce sont des hommes qui sont enclins à « l’arrogance », hubris, et à « l’orgueil », huperèphania. Ils ont l’habitude et le goût du « luxe », de la truphè. Enfin « ils croient mériter de commander, archein, parce qu’ils croient posséder ce pour quoi il vaut la peine de commander », c’est-à-dire la richesse. Tout cela fait d’eux, conclut Aristote, des « hommes heureux dépourvus de bon sens ». Ces possédants par ailleurs, lorsqu’il leur arrive de commettre des injustices, ne commettent jamais des « délits de droit commun », des kakourgika, du type de ceux que commettent les kakourgoi, les délinquants de basse extraction sociale. Les délits des riches proviennent en effet toujours de leur hubris, cette arrogance qu’ils possèdent presque toujours à un haut niveau.

Kakourgoi et plousioi

2Ce faisant, Aristote pointe l’existence de deux types de délits qui sont le fait de deux catégories sociales bien distinctes, l’une qui est constituée des kakourgoi, et l’autre des riches, les plousioi. Deux groupes qui se trouvent en somme l’un et l’autre aux deux extrémités de l’échelle sociale. Les kakourgoi sont en effet définis par un ensemble d’allusions assez brèves éparpillées dans les textes. Il en ressort que ce substantif est appliqué aux délinquants les plus divers, que des termes plus précis désignent par ailleurs comme des voleurs, des cambrioleurs, des brigands, des pilleurs de temple, ou encore des gens qui font commerce d’enlever des hommes libres pour les vendre comme esclaves, bref des hommes qui pratiquent toutes les formes de la criminalité et qui ont en commun d’appartenir aux plus basses couches de la société [2]. On a souvent fait remarquer que ce qui rassemble en définitive cette catégorie d’hommes c’est moins la nature des dommages qu’ils causent que leur statut social. On discerne effectivement sans mal derrière le mot même de kakourgos, le substantif kakos qui possède dès ses emplois les plus anciens, une connotation à la fois morale et sociale, puisqu’il désigne aussi bien dans l’épopée que dans les textes de l’époque archaïque la partie la plus pauvre du peuple, les kakoi fréquemment opposés aux agathoi ou esthloi, l’élite qui cultive l’excellence aristocratique [3].

3La répression des actes commis par les kakourgoi relève de magistrats appelés les Onze, qui ont le pouvoir de mettre à mort sans jugement le criminel pris sur le fait et qui a avoué. « Si le prévenu conteste, précise Aristote dans la Constitution d’Athènes (52), les Onze introduisent l’affaire devant le tribunal; s’il est acquitté, ils le remettent en liberté, s’il est condamné ils le font exécuter. » [4] Malgré tout, les quelques renseignements fournis par les textes ne permettent guère de savoir dans quelle mesure ces hommes, lorsqu’ils étaient arrêtés pour des délits, avaient l’opportunité de bénéficier d’un procès. Il y avait probablement parmi eux toute une population mobile, composée d’esclaves en fuite ou de misérables de passage, qui n’avait de toute manière pas accès à la protection qu’offrait la justice athénienne. De plus, dans les cas où ils avaient droit à un procès, ces hommes n’avaient sans doute pas les moyens de payer un logographe qui aurait composé pour eux le plaidoyer qu’ils devaient prononcer devant le tribunal et ils assuraient eux-mêmes leur défense. Il reste que ces kakourgoi n’apparaissent jamais représentés comme un groupe dangereux, susceptible de troubler l’ordre de la cité mais plutôt comme une catégorie d’individus dont l’existence est inhérente à toute société humaine, et à l’égard de laquelle on se contente de pratiquer une répression sans état d’âme [5].

4À l’autre extrémité de l’échelle sociale se trouve le groupe des plousioi, des riches, qui apparaissent fortement caractérisés, si l’on reprend les remarques d’Aristote déjà évoquées, par trois éléments. Leur importante assise économique d’abord, à laquelle renvoie le qualificatif même de plousioi, et qui fait d’eux des citoyens qui sont prioritairement sinon exclusivement, assujettis aux dépenses que la cité exige des plus aisés de ses membres, les levées de fonds, les eisphorai et les dépenses publiques, les liturgies[6]. Leur mode de vie ensuite fondé sur la truphè, un terme qui renvoie à des habitudes de consommation de luxe, lesquelles se déploient notamment comme l’a montré P. Schmitt-Pantel, dans le cadre des banquets qui se déroulent au sein des riches demeures privées [7]. Enfin un accès privilégié et d’ailleurs considéré par les intéressés eux-mêmes comme légitime, à la fonction de commandement, archein, c’est-à-dire aux archai, aux « magistratures ». Une élite donc à tous égards dominante, qui se distingue au sein de la cité de la masse des citoyens modestes, et dont il est admis qu’elle est susceptible de commettre des délits liés à un comportement qui lui est spécifique et qui est déterminé par l’hubris, une arrogance propre aux classes supérieures [8]. Certains hommes, ajoute effectivement Aristote, croient pouvoir « commettre des délits impunément », azèmioi adikein, parce qu’ils ont l’expérience de la justice, parce qu’ils ont beaucoup d’amis et qu’ ils sont « riches », plousioi (Rhet. I, 1372 a). L’éducation et l’expérience des rouages judiciaires, les relations et la richesse constituent donc autant de facteurs qui peuvent rendre redoutables les hommes qui en bénéficient [9].

5Cette conviction selon laquelle il existe un type de violence propre aux puissants, se trouve indirectement exprimée par la remarque que formule l’invalide défendu par Lysias [10] au début du IVe siècle. Ce citoyen de condition très modeste avait été reconnu invalide par la cité et percevait à ce titre une petite indemnité, tout en continuant à travailler dans une boutique près de l’Agora. Il est attaqué en justice par un jeune homme qui veut lui faire retirer son indemnité, au motif que son invalidité n’était pas assez prononcée, et qui l’accuse de surcroît de se montrer « insolent et brutal », hubristès. Ce à quoi l’invalide réplique qu’être hubristès, c’est quelque chose qui n’est pas permis aux pauvres mais uniquement à ceux « qui ont beaucoup plus que le nécessaire » (15-16), et il ajoute qu’accuser d’hubris quelqu’un de son âge et de sa condition, ne peut être de la part de son accusateur, qui est lui-même un jeune homme aisé, qu’une plaisanterie (18). Cette association qui met en parallèle l’âge et la condition de l’individu avec son comportement social, renvoie sans aucun doute à un lieu commun. En l’occurrence cependant les lieux communs ne sont pas sans intérêt dans la mesure où l’orateur les choisit précisément pour leur capacité à éveiller chez les jurés l’écho d’une opinion largement reçue.

Les désordres et les violences des puissants : un danger pour la cité

6Les désordres et les violences que sont susceptibles de commettre les élites constituent effectivement l’argument central d’un certain nombre de plaidoyers du IVe siècle, conservés en partie ou en entier et qui concernent tous des affaires mettant en cause un homme de la classe aisée, accusé d’avoir commis des violences physiques sur un de ses concitoyens.

7Il s’agit d’abord du fragment XVII de Lysias [11]. Deux pages, d’un discours rédigé contre un certain Tisis au bénéfice d’un client du nom d’Archippos. Les faits concernent deux jeunes citoyens, Tisis et Archippos, longtemps restés brouillés à la suite d’une querelle survenue à la palestre. Un jour cependant, Tisis sous prétexte de se réconcilier avec son ennemi, invite Archippos à dîner chez lui. Ce dernier refuse mais accepte en revanche de venir boire, le soir, après le dîner. Le soir venu, à peine Archippos est-il entré dans la maison de Tisis que ce dernier se saisit de lui, le roue de coups puis le garde enfermé toute la nuit dans une pièce avant de recommencer le lendemain matin à le frapper. Il ne le libère qu’après avoir fait venir des témoins auxquels il affirme qu’Archippos totalement ivre s’était introduit de force dans sa maison la veille au soir en insultant sa famille et les femmes de la maison. Les témoins cependant trouvent Archippos en si mauvais état qu’ils refusent de s’engager. Le blessé est finalement remis à ses frères et une « action privée pour voies de fait », une dikè aikias[12], intentée contre Tisis, soit à l’initiative d’Archippos lui-même, soit à celle ses frères. Il ressort de cet exposé, que les faits ont eu pour cadre une demeure privée et une circonstance précise celle d’un symposium, ce moment festif qui suit immédiatement le repas proprement dit et qui est consacré, pendant une partie de la nuit à la boisson sinon aux beuveries entre amis. Un type de sociabilité qui est le fait d’hommes relativement aisés. Lysias d’ailleurs insiste sur le fait que le comportement inadmissible de Tisis n’était pas étranger au fait qu’il venait de toucher l’héritage paternel et qu’il a voulu selon l’expression de Lysias jouer « au petit jeune homme riche », neos plousios, en imitant les pires de ces jeunes gens. C’est donc un sentiment de puissance né de sa soudaine richesse qui aurait amené Tisis à se sentir autorisé à assouvir dans la violence la rancune qu’il conservait à l’encontre d’Archippos.

8Le plaidoyer d’Isocrate, Contre Lokhitès, également daté du début du IVe siècle [13], a lui aussi pour origine une « plainte privée pour voies de fait », une dikè aikias. Le début du discours est perdu et il nous manque donc l’exposé des faits. Il ressort cependant des six pages qui nous sont parvenues, que le plaignant, un homme du peuple, avait été frappé par un jeune homme riche du nom de Lokhitès. Dans la péroraison qui est seule conservée, on discerne clairement l’intention d’Isocrate qui est de donner au délit commis par Lokhitès une dimension politique, en jouant d’abord sur le fait que la victime est un homme pauvre issu du peuple plèthos, comme le sont dans leur grande majorité les jurés eux-mêmes, et qu’elle a été agressée par un homme aisé. On a relevé que l’époque même du plaidoyer, les années 390 qui suivent de près la fin de l’épisode oligarchique des années 404-403, encore très présent dans les mémoires, se prêtait particulièrement bien au type de rapprochements effectué par l’orateur. Isocrate rappelle en effet avec insistance que la protection des individus, constitue l’un des fondements de la démocratie et qu’à deux reprises (en 411 et en 404), cette même démocratie a été renversée par des gens qui méprisaient les lois, et n’ont pas craint de « traiter outrageusement », hubrizein, leurs concitoyens. Or, conclut le plaideur, le comportement même de Lokhitès, un jeune notable, révèle chez lui des affinités avec ces partisans de l’oligarchie, si bien que sa punition doit être considérée par le tribunal comme une mesure politique préventive. Plutôt que d’attendre en effet que les oligarques se rassemblent pour attaquer la polis, la cité, il faut les frapper individuellement dès que l’occasion se présente de le faire, car de pareils hommes sont les « ennemis communs », koinoi echtroi, de tous leurs concitoyens (13-14). Isocrate conjoint ce faisant deux arguments, puisqu’à l’opposition traditionnellement utilisée dans les discours judiciaires, qui met face à face les privilèges des notables et la vulnérabilité des pauvres, il ajoute un nouvel élément, l’assimilation des riches qui manifestent de l’hubris, aux oligarques. L’attitude de Lokhitès, telle qu’elle est présentée par son adversaire doit amener les juges à considérer ce jeune homme riche comme un oligarque en puissance.

9Le plaidoyer de Démosthène, Contre Conon[14], composé à une date plus tardive dans le courant du IVe siècle, est encore une fois le résultat d’une accusation privée pour coups et blessures, une dikè aikias intentée à un certain Conon. Cette fois le plaideur, Ariston, appartient lui-même à la classe aisée, puisqu’il fait allusion aux triérarchies déjà assumées par sa famille (44), et les hommes qu’il met en cause, Conon et ses deux fils, appartiennent au même milieu social que lui. Au cours d’une période de mobilisation qu’il avait accomplie deux ans auparavant en compagnie des fils de Conon, Ariston avait eu à subir le voisinage des deux frères dont la tente était située à côté de la sienne. La cohabitation s’était mal passée en raison du sans-gêne et de l’agressivité manifestés par les jeunes gens. Un soir d’ivresse ils avaient ainsi provoqué contre Ariston une bagarre qui avait nécessité l’intervention du stratège et des taxiarques venus rétablir l’ordre. De retour à Athènes, un soir qu’il se promène sur l’Agora, Ariston est reconnu par l’un des deux frères qui le prend à parti, puis il est attaqué et sauvagement frappé par les deux hommes. Les deux agresseurs étaient ivres et ils étaient accompagnés d’une bande d’amis à laquelle s’était même joint leur père, Conon, contrelequel porte précisément la plainte d’Ariston. Le plaignant souligne à la fois la brutalité de ses adversaires, et la gravité des coups et des blessures qu’ils lui ont infligés. Il relève aussi l’inconvenance du comportement de Conon, un homme de cinquante ans passés, qui accompagneses filsdans leurs virées nocturnessans avoir l’excuse de la jeunesse. Mais Ariston insiste surtout sur le fait que cette agression, loin d’être un acte isolé, s’inscrit dans une attitude hautement revendiquée par la bande d’amis, qui se définissent eux-mêmes comme une société de fêtards décidés à s’adonner au vin et à l’amusement. Une manière de vivre, souligne encore Ariston qui s’accompagne de la morgue, l’hubris, propre aux gens riches [15], essentiellement soucieux de leur bon plaisir et portés à privilégier leur intérêt et leur amusement, au mépris même des lois. L’arrogance, qui est à la base de ce comportement est ainsi mentionnée avec insistance, à travers l’emploi répété du verbe hubrizein et du substantif hubris qui apparaissent une vingtaine de fois dans les quelque quinze pages que comporte le discours. Tout suggère que le type de violence exercée de manière voulue et concertée par ces hommes est révélateur de la manière dont ils conçoivent leur place et leur rôle dans la cité.

10Ce même argument selon lequel le délit commis par l’adversaire va audelà du simple dommage matériel infligé à un concitoyen, mais révèle un état d’esprit susceptible d’entraîner des comportements autrement plus inquiétants et dangereux pour l’ensemble des citoyens, constitue le fil directeur suivi par Démosthène dans le discours dirigé conte Midias [16], un homme politique proche d’Eubule, donc du parti opposé à celui de Démosthène. L’antagonisme politique qui opposait les deux homme se doublait d’un conflit personnel qui durait depuis plusieurs années. Au début de 348, Démosthène avait pris en charge la chorégie de sa tribu, la tribu Pandionis, pour l’entretien des chœurs qui allaient participer aux concours des Grandes Dionysies. Le jour de la fête, en plein théâtre, alors que le public assemblé attendait précisément l’entrée des chœurs, Démosthène est frappé en pleine figure par Midias sans qu’on puisse savoir ce qui avait provoqué cette soudaine explosion de violence. Démosthène choisit alors de riposter non pas par « une action privée pour voies de fait », une dikè aikias, comme il aurait pu normalement le faire en tant que citoyen personnellement agressé, mais par une probolè, une action publique, intentée dans les cas où la cité elle-même était considérée comme attaquée, et qui nécessitait un vote préalable de l’assemblée. Devant l’assemblée qui se tenait traditionnellement le lendemain de la fête au théâtre de Dionysos, il obtient du peuple par un vote à main levée, que Midias soit déclaré « coupable à l’égard de la fête » adikein tè heortè. Cependant ce vote ne constituait qu’une condamnation morale, et l’affaire restait à juger devant le tribunal [17]. C’est précisément dans la perspective du procès à venir que Démosthène compose son plaidoyer.

11La stratégie de Démosthène va être de montrer que l’offense publique dont il a été personnellement victime, n’est pas un simple épisode à l’intérieur d’un conflit qui opposait depuis longtemps deux citoyens, mais qu’elle a une portée à la fois religieuse et politique. Plus précisément, il va essayer de prouver que cette manifestation de violence se situe dans la droite ligne du comportement que Midias a toujours eu, et qui marque sa vie toute entière d’une coloration oligarchique. À cet effet, Démosthène pratique les rapprochements les plus significatifs et les plus parlants pour les juges auxquels s’adresse sa plaidoirie. Les allusions répétées qui sont faites à la richesse de Midias sont ainsi systématiquement associées aux défauts qui caractérisent les riches. Midias est « riche », plousios, et il est en même temps plein « d’audace », thrasus (66). Sa richesse s’accompagne des deux attitudes qui sont celles-là mêmes qu’Aristote relève quelques années plus tard dans la Rhétorique : l’hubris et l’huperèphania (96 = Rhét. II, 1390 b 31-32), « l’arrogance et l’orgueil ». De ce mélange d’arrogance et d’orgueil découle le comportement adopté par Midias à l’égard de ses concitoyens. Parmi d’autres exemples, Démosthène évoque notamment la conduite qu’a eue son adversaire à l’égard d’un arbitre qu’ils avaient tous les deux choisi pour régler un différend qui les opposait [18]. L’arbitre chargé de leur affaire, Straton de Phalère, était, souligne Démosthène, une homme modeste et honnête. Il avait donné tort à Midias, qui refusa alors la sentence arbitrale, essaya ensuite de corrompre l’arbitre, l’insulta quand ce dernier refusa de répondre à son offre, puis finalement manœuvra pour le mettre dans son tort et le traîner devant le tribunal (83-93). Et Démosthène insiste tout à la fois sur l’acharnement dont son adversaire a fait preuve à l’égard d’un concitoyen qui, bien que modeste, se trouvait néanmoins investi d’une charge publique, et sur le mépris des lois et finalement de la démocratie elle-même que cette attitude révèle. Tout indique en effet que, contrairement à ce que prescrivent les lois démocratiques d’Athènes, Midias n’est pas prêt à considérer comme son égal un concitoyen modeste qui ne bénéficiait pas d’une position sociale égale à la sienne. La « puissance », exousia, de l’accusé et sa « richesse », ploutos, lui font en définitive « un rempart », teichos, qui l’autorise à se montrer « malfaisant », ponèros, et « violent », hubristès (138). Le comportement de Midias est tout entier empreint d’hubris, cette attitude typiquement aristocratique qui conduit l’individu à faire passer ses privilèges avant le respect dû à ses concitoyens et aux lois de la cité. Ce qui amène Démosthène à conclure : cet homme est « un ennemi commun de notre régime », koinos ecthros tè politeia (142). Une conclusion qui reprend l’accusation formulée quelques dizaines d’années auparavant par Isocrate à l’encontre de ceux qui, comme Lokhitès, sont « les ennemis de tous », koinoi echtroi, et n’attendent que l’occasion de nuire à la cité [19].

12Démosthène enfin élargit sa démonstration en dénonçant le genre de vie très peu démocratique que mène Midias. Il évoque ainsi la vaste demeure que ce notable possède à É leusis et qui fait de l’ombre aux maisons voisines plus modestes. Il mentionne aussi son attelage de chevaux de race, un luxe typiquement aristocratique, qu’affectionnait notamment, à la fin du Ve siècle, comme le signale Thucydide (VI, 15, 3-4), Alcibiade, l’exemple même du jeune aristocrate fastueux et dédaigneux de l’opinion publique. L’attitude de Midias, lorsqu’il est en public, est également mise en cause. « Il a toujours avec lui trois ou quatre hommes qui l’escortent, et il bouscule tout le monde sur l’Agora, n’ayant à la bouche que coupes, rhytons et tasses, et parlant assez fort pour que les passants l’entendent » (158). Son escorte isole Midias de ses concitoyens comme le ferait la garde d’un tyran, et Démosthène utilise d’ailleurs pour désigner le groupe des hommes qui l’accompagne habituellement, le terme d’hétairie (139), un terme très fortement connoté, puisqu’il désigne les groupes politiques de tendance oligarchique de la fin du Ve siècle, auxquels appartenaient les notables qui préparèrent les coups d’É tat de 411 et de 404 [20]. Les allusions faites par Midias aux banquets auxquels il participe et qu’évoquent les ustensiles à boire qu’il ne cesse de mentionner, le signalent comme une homme riche et puissant. Les banquets, organisés dans les demeures privées, constituent en effet, depuis l’époque archaïque, le lieu par excellence de la sociabilité aristocratique. Le moment fort de ces banquets étant celui qui, après le repas proprement dit, est consacré à « boire ensemble », comme l’indique le terme même de symposium utilisé pour le désigner [21]. C’est en même temps le moment où se déploient le plaisir, la culture et le divertissement des aristocrates entre eux. Au Ve comme au IVe siècle, organiser un symposium ou y participer reste le privilège des gens aisés. L’initiation d’un citoyen modeste comme Philocléon à la vie de notable, telle que l’évoque Aristophane dans les Guêpes (1208-1215), exige ainsi qu’il apprenne comment se comporter dans un symposium[22]. Or c’est ce « luxe privé », idia truphè, d’essence aristocratique dans lequel vit Midias, que met en avant Démosthène, pour suggérer qu’il exalte son sentiment de puissance et le conduit à avoir une attitude et des sentiments oligarchiques. Depuis sa maison jusqu’à sa personne et son comportement, tout chez Midias est destiné à écraser les citoyens ordinaires.

Une représentation qui s’inscrit dans un lointain passé

13De l’ensemble de ces affaires se dégagent ainsi un certain nombre de traits qui donnent une image assez précise des représentations qui sont fréquemment données des notables dans l’espace judiciaire athénien du IVe siècle. Devant un juré composé pour l’essentiel d’hommes modestes [23], les brutalités et les violences commises par les privilégiés apparaissent toujours appréhendées non pas comme des conduites d’ordre privé, mais comme un comportement lié à leur condition sociale même et révélateur d’un état d’esprit porteur d’une menace potentielle pour la démocratie. On peut dire que les orateurs exploitent au bénéfice de leur client, la jalousie et l’envie que ne pouvaient manquer de susciter les riches dans la société athénienne du IVe siècle, fortement marquée par la coexistence, selon la formule de J. Ober, de l’inégalité économique et de l’égalité politique [24]. Ce type d’attaque se retrouve parmi les arguments utilisés respectivement par Lysias, Isocrate et Démosthène contre Tisis, Léokhitès, et Midias. Mais cette tension sociale s’appuie aussi sur un préjugé anti-aristocratique qui est né de l’expérience historique des révolutions oligarchiques de la fin du Ve siècle, et des exactions qui les ont accompagnées. Dans les toutes premières années du IVe siècle, à un moment où le souvenir de l’oligarchie était particulièrement vivace, Mantitheos, un client de Lysias, qui se défend d’avoir eu, en dépit de ses origines, des affinités avec les oligarques, met ainsi en avant « la dignité », epieikeia, de sa vie privée, étrangère aux excès qu’on reproche d’ordinaire à certains notables [25]. Plus tard dans le siècle encore, Ariston, l’adversaire de Conon, qui est du même milieu social que lui, prend soin de se présenter lui-même comme quelqu’un dont la vie privée est faite de mesure et de retenue, et qui se trouve de ce fait totalement étranger aux excès que revendiquent Conon et ses fils (15) [26].

14Le genre vie « aristocratique » qui distingue les notables peut être ainsi utilisé contre eux, et les expose à être facilement soupçonnés de sentiments anti-démocratiques. Les crises oligarchiques de la fin du Ve siècle ont engendré une méfiance durable à l’égard de tous ceux qui revendiquaient un style de vie qui proclamait leur souci de se démarquer du peuple, voire de tenir pour négligeable son opinion. L’exemple le plus représentatif à cet égard, reste le personnage d’Alcibiade. À côté des remarques de Thucydide (VI, 15,3-4) concernant le train de vie luxueux du jeune aristocrate et les désordres qui ont marqué sa vie privée, on ne peut oublier le portrait célèbre qu’en fait Platon, dans le Banquet (212 d-e), où il décrit le jeune homme, au demeurant déjà âgé de 35 ans, surgissant complètement ivre et entouré d’une bande bruyante de compagnons dans la maison d’Agathon au milieu de la nuit [27]. En 415 cependant, une année après l’épisode évoqué par Platon, ce que Thucydide (VI, 15,3-4) appelle les goûts de luxe d’Alcibiade et le « dérèglement », paranomia de sa vie, allaient se retourner contre lui. Alors même qu’il avait été élu stratège, il fut accusé, on le sait, d’avoir participé, de nuit, en état d’ivresse, avec d’autres jeunes gens de la bonne société, au scandale de la mutilation des Hermès qui éclate à Athènes à la veille du départ de la flotte pour l’expédition de Sicile. Les accusations de sacrilège portées contre lui rencontrèrent dans le peuple un écho d’autant plus favorable que la manière de vivre d’Alcibiade, précise encore Thucycide (VI, 15,4) laissait penser qu’il « aspirait à la tyrannie ». Et c’est précisément cette image d’Alcibiade que retient Démosthène, celle d’un jeune noble autrefois condamné par le peuple, en dépit de toutes ses qualités, en raison de l’hubris que son rang et sa fortune l’incitaient à manifester en toute occasion (Contre Midias, 208-212). Un destin qu’il met en parallèle avec celui que mérite de connaître le riche Midias, toujours prêt à s’abandonner lui aussi à l’hubris, ce sentiment de supériorité et de toute-puissance qui l’a conduit à frapper un concitoyen investi d’une charge religieuse.

15De tous les aspects qui caractérisent la vie aristocratique, la pratique du symposium apparaît par ailleurs comme celle qui focalise de manière privilégiée les soupçons. Ce moment fort du banquet où se déploie la sociabilité proprement aristocratique, prend normalement place dans la sphère de la vie privée. Il arrive cependant qu’il déborde sur la voie publique, lorsque les convives se répandent à l’extérieur en formant un kômos, « un cortège » d’hommes ivres et bruyants qui circule à l’issue du symposium, c’est-à-dire au milieu de la nuit, dans les rues de la cité, semblable au cortège que formaient Alcibiade et ses amis. Cette manière d’agir est le fait d’hommes qui sont le plus souvent des jeunes, même si certains peuvent être plus âgés comme l’était Conon. Elle dépasse cependant les conduites de défi traditionnellement associées à cette classe d’âge [28]. À travers la liberté de leur comportement et leur souci de faire la fête comme bon leur semble, ces jeunes notables affichent en effet leur position de privilégiés que leur fortune place au-dessus des contraintes qui pèsent sur les citoyens ordinaires. Mais il arrive que ce sans-gêne hautement revendiqué s’accompagne d’agressivité et génère des acte de violence auxquels l’opinion publique a vite fait, surtout après les événements liés aux coups d’É tat oligarchiques, de conférer une portée politique. C’est dans cette perspective que sont présentées les agressions commises par Tisis, Lokhitès, Conon et ses fils, ou encore Midias [29].

16Il reste que ce soupçon qui pèse sur les notables et leur style de vie et qui se déploie à la fois dans les discours des orateurs et dans les réflexions des philosophes est ancré dans une durée historique beaucoup plus longue. Il s’enracine dans la haute époque archaïque, lorsque les aristocrates bénéficiaient dans les cités de tous les pouvoirs et de tous les privilèges. O. Murray [30] a clairement montré que le symposium constituait alors la pratique qui définissait le mode de vie luxueux auquel l’aristocratie avait seule accès et qui la distinguait du reste du peuple. Dans cette perspective, le déploiement sur la voie publique d’un komos, un « cortège » d’hommes qui, au sortir d’un banquet, s’en prennent à ceux qui se trouvent sur leur chemin et qu’ils considèrent comme leurs infé-rieurs, dépasse la simple inconduite imputable à l’ivresse et revêt une signification sociale et politique. Il s’agit d’un moyen pour cette classe dominante d’affirmer fortement sa supériorité sociale et l’impunité qu’elle lui confère. Aristote attribue de semblables comportements aux Penthélides, les aristocrates qui dominaient la cité de Mytilène, dans l’île de Lesbos, à l’époque archaïque. Ce qui expliquerait la décision prise alors par le réformateur Pittacos d’imposer une amende double pour les actes de violence commis en état d’ivresse [31].

17La décision ainsi attribuée à Pittacos, participe du souci manifesté par les législateurs de l’époque archaïque de brider la puissance et la volonté de pouvoir des nobles et de les contraindre à se couler dans le moule de la communauté civique. C’est le but que poursuivent à Athènes un certain nombre de lois instaurées par Solon. Qu’il s’agisse des lois somptuaires réglementant le déploiement de luxe autorisé dans les funérailles [32], ou encore de la loi qui permet à n’importe quel citoyen d’intervenir publiquement pour « défendre ceux qui sont victimes d’une injustice », timôrein huper tôn adikoumenôn, selon la formule rapportée par Aristote (Const. Ath., IX, 1) [33]. Cette dernière loi encore en vigueur à l’époque classique, est citée de manière plus développée par Démosthène (Contre Midias, 47), dans des termes qui la relient de manière tout à fait explicite aux manifestations d’hubris. Celui qui a commis un acte d’hubris à l’encontre d’un concitoyen, est ainsi susceptible d’être poursuivi devant les archontes thesmothètes par n’importe quel citoyen au moyen d’une « action publique », une graphè[34]. Cette procédure dont la création est attribuée à Solon, concerne les délits qui, même s’ils ne lèsent qu’un individu, ont néanmoins une portée publique, parce qu’ils représentent d’une manière ou d’une autre un danger pour la communauté. Le fait que tout citoyen qui a connaissance d’un tel délit, même s’il n’en est pas lui-même la victime, puisse entamer une « action publique », une graphè, avait pour effet, commente Plutarque (Vie de Solon, 18), d’inciter les citoyens à être solidaires et à se considérer comme les membres d’un seul corps. Dans l’un de ses plus célèbres poèmes, consacré aux bienfaits qu’apporte l’Eunomia, cette harmonie qui naît d’un ordre juste (fr. 4 West), Solon lui-même met en garde contre les dangers que véhicule l’hubris génératrice de querelles, voire de guerre civile, de stasis. Ce qui amène O. Murray à conclure avec raison que le caractère le plus marquant de l’hubris est à chercher dans la menace qu’elle constitue pour l’unité de la communauté [35]. Quelle que soit la diversité des actes qu’elle produit, des offenses et des agressions le plus souvent qui visent à affirmer la puissance de celui qui les commet aux dépens des autres, l’hubris relève d’un comportement et d’un état d’esprit qui ont pour effet de susciter la rancœur et la haine. Le danger étant de rompre la concorde civique en dressant les citoyens les uns contre les autres. De fait, à l’époque classique, cette procédure de la poursuite publique pour hubris paraît très peu attestée, les victimes préférant avoir recours, pour diverses raisons [36], à une « poursuite privée », une dikè. Pourtant, la menace que représente l’hubris n’en reste pas moins très présente dans les représentations collectives. Non seulement à travers l’existence de la loi qui continue d’être invoquée même si elle reste peu utilisée, mais surtout dans les réflexions des orateurs ou les analyses d’Aristote qui expriment les unes et les autres les mêmes craintes quant aux risques que de tels comportements, presque toujours liés à la possession du prestige social et de la richesse, font courir à la paix civique et à la démocratie. Cette tradition qui voit dans les « incivilités » perpétrées par les notables les signes d’une mentalité et d’une manière de vivre anti-démocratiques, s’incarne à la fin du Ve siècle dans le procès fait à Alcibiade et elle continue à être largement exploitée tout au long du IVe siècle. Il ne fait pas de doute que les révolutions oligarchiques qui ont marqué la fin du ve siècle, mais aussi les tensions sociales qui se développent dans les dernières années de l’empire athénien et qui accompagnent tout le IVe siècle ont contribué à perpétuer ces représentations.

Notes

  • [1]
    Aristote, Rhétorique II, 16, t. II, éditée par Marcel Dufour, Collection des Universités des France, Les Belles Lettres, Paris, p. 96-97.
  • [2]
    A. R. W. Harrison, The Law of Athens, Oxford University Press, 1968, t. II, p. 223, no 4, dresse une liste des textes qui définissent les kakourgoi. Voir aussi sur ce problème Mogens H. Hansen, Apagogè, Endeixis and Ephesis against Kakourgoi, Atimoi and Pheugontes, Odense, 1976 et La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène (tr. fr), Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 225.
  • [3]
    Cf. Odyssée, VI, v. 187 et 189, où il est dit que Zeus répartit le bonheur comme il le veut entre les kakoi et les esthloi, c’est-à -dire entre ceux qui constituent la masse des non-nobles et le groupe dominant des basileis. Même distinction chez Hésiode, Travaux, v. 214, et dans les poèmes de Solon, fr. 34 et 35 West (cités par Aristote, Constitution d’Athènes, 12), où les kakoi et les esthloi (ou agathoi) constituent les deux groupes sociaux antagonistes dans l’Athènes de l’époque archaïque, au moment où Solon est élu archonte en 594.
  • [4]
    A. R. W. Harrison, op. cit. no 2, t. II, p. 17-18 et p. 222-229. La procédure expéditive employée dans ces cas-là s’appelle l’apagôgè.
  • [5]
    Mogens H. Hansen, op. cit., no 2, p. 225-227.
  • [6]
    David Whitehead, « Competitive Outlay and Community Profit », C&M, 34,1983, p. 55-74; Robert K. Sinclair, Democracy and participation in Athens, Princeton University Press, 1988, p. 61-65 ; Claude Mossé, Politique et société en Grèce ancienne. Le « modèle athénien », Paris, Aubier, 1995, et Champs Flammarion, 1999, p. 109-120.
  • [7]
    Pauline Schmitt-Pantel, La cité au banquet. Histoire des repas publics dans les cités grecques. Collection de l’É cole française de Rome 157, Paris-Rome, 1992, p. 452-453.
  • [8]
    Cette notion assez complexe d’hubris, est attestée depuis les textes homériques (surtout l’Odyssée) et hésiodiques jusqu’aux plaidoyers du IVe siècle. L’étude la plus complète reste celle de Nick Fisher, Hybris : A Study in the Values of Honour and Shame in Ancient Greece, Warminster, 1992.
  • [9]
    Les fractures qui traversent la société athénienne dès la fin du Ve siècle, après la disparition de l’empire, et pendant le IVe siècle, et qui exaspèrent l’opposition entre la minorité des riches et la masse des pauvres ont été tout particulièrement explorées, à s’en tenir aux études récentes, par Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens : Rhetoric, Ideology, and the Power of the People, Princeton University Press, 1989, p. 192-247 et par Claude Mossé, op. cit., no 6, p. 86-120.
  • [10]
    Lysias, XXIV, Pour l’invalide, Discours, t. II édités par Louis Gernet et Marcel Bizos, Collection des Universités de France, Paris, Les Belles Lettres, p. 104-110. Voir à propos des acteurs de ce discours, fortement caractérisés par leur différence d’âge et de condition, les remarques de Michel Menu, Jeunes et vieux chez Lysias. L’akolasia de la jeunesse au IVe siècle av. J.-C., PUR, Rennes, 2000, p. 37-38.
  • [11]
    Lysias, fr. XVII, Discours, t. II, op. cit., no 10, p. 263-265.
  • [12]
    La dikè est une action privée que l’individu lésé doit introduire lui-même devant les instances judiciaires de la cité. Ce droit est cependant étendu à la famille entière de la victime en cas de meurtre. Voir Douglas M. MacDowell, Athenian Homicide Law in the age of the Orators, Manchester, 1963, p. 1-5 et 141-150; A.R.W. Harrison, op. cit., no 2, vol. II, p. 32-43 ; Mogens H. Hansen, op. cit., no 2, p. 227-231.
  • [13]
    Isocrate, XX, Contre Lokhitès, Discours t. I, édités par Georges Mathieu et Emile Brémond, Collection des Universités de France, Paris, Les Belles Lettres, p. 39-44.
  • [14]
    Démosthène LIV, Contre Conon, Plaidoyers civils, t. III, édités par Louis Gernet, Collection des Universités de France, Paris, Les Belles Lettres, p. 98-116.
  • [15]
    Ces attaquants appartenaient tous effectivement à l’élite puisqu’il est possible, en fonction de la date que l’on retient pour le discours (peut-être les environs de 343), que l’un des jeunes gens de la bande, Spintharos, fils d’Eubule, soit le fils du fameux Eubule, l’un des hommes politiques les plus importants du moment.
  • [16]
    Démosthène XXI, Contre Midias, Plaidoyers politiques, t. II, édités par Jean Humbert et Louis Gernet, Collection des Universités de France, Paris, Les Belles Lettres, p. 14-92. Ce discours, daté de 347, ne fut en fait jamais prononcé puisque le conflit qui opposait Démosthène à Midias fut finalement réglé au moyen d’un arrangement financier. Voir sur ce discours les analyses de Nick Fisher, op. cit. no 8, p. 37-82; « The Law of Hubris in Athens », dans Nomos, Essays in Athenian Law, Politics and Society, édité par Paul Cartledge, Paul Millet et Stephen Todd, Cambridge, 1990, p. 123-138, et de Josiah Ober, « Power and Oratory in Democratic Athens », dans Persuasion : Greek Rhetoric in Action, édité par I. Worthington, Londres et New York, 1994, p. 85-108.
  • [17]
    La procédure choisie par Démosthène est longuement analysée par Louis Gernet, dans la Notice qui précède le texte du discours : Contre Midias, op. cit., no 16, p. 3-11, cf. p. 4-5. Louis Gernet souligne la gravité de la procédure engagée, la probolè, « étroitement apparentée à l’accusation exceptionnelle d’eisangélie », laquelle concerne les atteintes portées à la cité. Elle permettait aussi à Démosthène de mettre en avant son désintéressement dans cette affaire, puisque l’eisangélie est une action publique. Or, dans les actions publiques, le bénéficiaire de l’amende éventuellement imposée au condamné est la cité et non pas le plaignant.
  • [18]
    Les arbitres publics à Athènes, tirés au sort parmi l’ensemble des citoyens qui sont dans leur soixantième année, appartiennent à toutes les couches de la société. Cf. Louis Gernet, « L’institution des arbitres publics à Athènes », REG, 52,1939, p. 389-414, repris dans Droit et société en Grèce ancienne, Paris, 1955, p. 103-119; A. R. W. Harrison, op. cit., no 2, t. II, p. 67-68; Evangélos Karabélias, « L’arbitrage privé dans l’Athènes classique », Symposion 1995, édité par Gerhard Thü r et Julie Vélissaropoulos, 1997, p. 135-150.
  • [19]
    Il est admis qu’il puisse exister entre concitoyens des conflits d’ordre privé, et que chaque citoyen ait des amis et des ennemis, des philoi et des echtroi. Cf. K. L. Dover, Greek Popular Morality in the time of Plato and Aristotle, Oxford, 1974, p.180-195 ; É douard Will, « Syngeneia, oikeiotès, philia », RPh, 69,1995, p. 299-325. Mais ce que dénoncent Démosthène et Isocrate, c’est une attitude politique qui dépasse le conflit entre individus et dresse un groupe social tout entier contre la cité.
  • [20]
    Franco Sartori, Le eterie nella vita politica ateniese del VI e V secolo a. C., Rome, 1957 ; Oswyn Murray, « The Affair of Mysteries : Democracy and the Drinking Group », dans Sympotica, A symposium on the Symposion, édité par Oswyn Murray, Oxford, Clarendon Press, 1990, p. 149-161, avec la bibliographie.
  • [21]
    Oswyn Murray, La Grèce à l’époque archaïque, Toulouse, P.U.M., 1995, ch. XII, « Les manières de vivre : l’aristocratie », p. 215-234; Pauline Schmitt-Pantel, op. cit., no 7, p. 45-59.
  • [22]
    Oswyn Murray, art. cit., no 20, p. 150-151.
  • [23]
    Cette condition modeste qui est le plus souvent celle des juges du tribunal de l’Héliée, est bien soulignée par Robert K. Sinclair, Democracy and participation in Athens, Princeton University Press, 1988, p. 127-128 qui invoque parmi d’autres témoignages, celui d’Aristophane, Les Guêpes, v. 300-313, par Josiah Ober, op. cit., no 9, p. 142-143 et par Mogens H. Hansen, op. cit., no 2, p. 219-221.
  • [24]
    Josiah Ober, op. cit., no 9, p. 192, parle en effet « d’Economic Inequality in the Egalitarian State ».
  • [25]
    Lysias XVI, Pour Mantitheos, op. cit., no 10, p. 8-13, cf. p. 10.
  • [26]
    Josiah Ober, op. cit., no 9, p. 253-259 analyse la rhétorique ainsi déployée par les plaideurs qui sont eux-mêmes des notables, pour se faire bien voir des juges.
  • [27]
    Platon compose le Banquet aux environs de 375, et il évoque une scène qu’on situe en 416, alors qu’Alcibiade, né en 451, avait effectivement dépassé la trentaine et allait être élu stratège pour l’expédition de Sicile. Lysias, dans le discours XIV, Contre Alcibiade, Pour abandon de poste, op. cit., no 10, t. I, p. 224-235, daté de 395/4, évoque (24-25) dans des termes semblables la vie de débauche du jeune Alcibiade. Voir les remarques de Michel Menu, op. cit.
  • [28]
    Sur ces attitudes associées à la jeunesse, voir les remarques de Michel Menu, op. cit., no 10, p. 45-50 et d’Oswyn Murray, art. cit., no 20.
  • [29]
    À propos du niveau de violence qui a pu être celui de la société athénienne, voir Gabriel Herman, « How Violent was Athenian Society », Ritual, Finance, Politics, Athenian politics accounts presented to David Lewis, édité par R. Osborne et S. Hornblower, Oxford, 1994, p. 98-118; Nick Fisher, « Violence, Masculinity and the Law in Athens », When Men were Men, édité par L. Foxhall et J. Salmon, Routledge, 1998, p. 68-97.
  • [30]
    Oswyn Murray, « The Greek Symposion in History », dans Tria Corda. Scritti in onore di Arnado Momigliano, édité par Emilio Gabba, Côme, 1983, p. 257-272; Idem, « The Solonian Law of Hubris », dans Nomos, Essays in Athenian Law, Politics and Society, édité par Paul Cartledge, Paul Millet & Stephen Tod, Cambridge, 1990, p. 139-145.
  • [31]
    Aristote, Politique, V, 1311 b 23 et II, 1274 b 18-20.
  • [32]
    Voir la démonstration de Carmine Ampolo, « Il lusso funerario e la città arcaica », AION, 6, 1984, p. 71-102.
  • [33]
    À propos de cette loi sur l’hubris attribuée à Solon, voir Nick Fisher, op. cit., no 8, p. 68-82.
  • [34]
    Sur les deux catégories d’actions, les dikai et les graphai, voir la classification établie par Mogens H. Hansen, op. cit., no 2, p. 227-229. Le fragment XVI de Lysias, op. cit., no 10, p. 263, rappelle la gravité de la graphè pour hubris, qui peut valoir à l’accusé, s’il est jugé coupable, la peine de mort.
  • [35]
    Oswyn Murray, art. cit., no 30, p. 145.
  • [36]
    Ces raisons apparaissent notamment liées d’une part aux risques qu’implique la graphè pour celui qui l’entreprend, d’autre part aux commodités, voire aux bénéfices que comporte au contraire une dikè, puisque l’amende infligée au condamné revient alors au plaignant. Voir la liste des cas connus dressée par Robin Osborne, « Law in action in Classical Athens », JHS, 105,1985, p. 40-58, cf. p. 55-58, et pour les diverses raisons susceptibles d’expliquer la rareté des cas attestés, Nick Fisher, art. cit., no 16, p. 123-138.En ligne
Français

Aristote oppose au livre II de sa Rhétorique, 1391 a, les délits que commettent les kakourgoi, c’est-à-dire les délinquants qui appartiennent aux plus basses couches de la société et ceux qui sont d’ordinaire commis par les notables et qui sont causés par leur hubris, cette arrogance qu’ils tirent de la position sociale que leur confère leur richesse. De fait, un certain nombre de plaidoyers du IVe siècle (Lysias, fr. XVII; Isocrate XX; Démosthène LIV et XXI)) mettent en cause des notables, accusés de violences commises contre des concitoyens. Or ces manifestations de violence sont appréhendées non pas comme des conduites d’ordre privé, mais comme un comportement révélateur d’un état d’esprit oligarchique, susceptible de constituer une menace pour la démocratie. Les révolutions oligarchiques qui ont marqué la fin du Ve siècle, ainsi que les tensions sociales qui ont accompagné la fin de l’empire athénien et qui se prolongent pendant tout le IVe siècle, ont pu conforter cette tradition. Il s’agit néanmoins aussi d’une repré-sentation qui s’inscrit dans la longue durée. C’est dans les excès commis par les nobles de l’époque archaïque qu’il faut en chercher les racines, des excès que les législateurs ont tenté de réprimer en contraignant ces nobles à se couler dans le moule de la cité. Devant les juges du IVe siècle, les plaideurs n’hésitent pas à perpétuer cette image d’une élite potentiellement dangereuse pour la démocratie parce que toujours tentée par l’aventure oligarchique.

English

Ruling class, dangerous classs? A representation of the elites in IVth-century Athens

In Aristotle’s Rhetoric (1391 a), we find a clear opposition between damages and injuries commited by the kakourgoi, offenders from the low-class of the society and those comitted by rich citizens from the upper-class who are supposed to be led in doing that by their hubris, which is a behaviour intended to display his own social power by insulting social inferiors. Some speeches (Lysias XVII, against Tisis; Isocrate XX, against Lokhites; Demosthene LIV against Conon and XXI against Midias) expose cases of hubristic assaults on an ennemy, all of them committed by wealthy citizens and demonstrating a violence incompatible with democracy. They develop the argument that the assaults are not just private and casuals acts induced by drink, but cases induced by an insolent and aristocratic way of life. Such a way of life lead to oligarchic attractions which can threaten democracy and lead to disastrous political consequences. The use of such class-based arguments are frequent after the oligarchic revolutions of the end of the fifth century, but their origin is found in the anti-social activities of the elite in the archaic period, the activities which Solon and other early lawgivers intended to restrict.

Évelyne Scheid-Tissinier
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2008
https://doi.org/10.3917/rhu.010.0027
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