CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Depuis quelques années la reprise d’un long travail avec des sujets « antisociaux », notamment par la technique du psychodrame psychanalytique de groupe, m’a conduit à prendre conscience du fait que la question du sexuel ne se résolvait pas dans l’unique dynamique de la dimension des relations d’objet. La problématique de la découverte freudienne est fondamentalement liée à la découverte de l’importance primordiale du sexuel, de sa dimension de désir, mais aussi de sa dimension de suture de la béance originaire où notre insuffisance primordiale nous inscrit.

2 Après avoir tenté d’analyser la présence de l’obscénalité et sa manifestation dans le champ social, je me centrerai sur le rapport du sujet à l’opposition objet/scène. Deux séances de psychodrame nous serviront de fil rouge pour illustrer comment les situations de crise subjective, groupale, institutionnelle, collective ou sociétale se traduisent par l’obscénalisation de la scénalité latente et discrète qui constitue les fondements des rapports humains.

De la scène à la scénalité et à l’obscénalité

Un point d’histoire

3 Il est difficile d’oublier que la psychanalyse est née de la rencontre du sexuel et du groupe. Les présentations publiques des hystériques de Charcot montrent la fascination du groupe pour cette manifestation du sexuel mis en scène et nous indiquent ici une relation que nous retrouvons dans la pratique clinique des groupes ; le sexuel attire, fascine, mais aussi dérange, et peut provoquer l’agacement et parfois l’hostilité. Si l’on reprend l’origine de la psychanalyse, on peut constater un double décalage. La manifestation du sexuel sur la scène publique est marquée par deux fois de l’exception, l’exception que confère le statut de la maladie et d’autre part l’exception que confère la théâtralisation de la présentation publique. La désignation du sujet comme malade et non plus comme possédé par on ne sait quelle force menaçante constitue un renversement des règles sociétales du (co)refoulement. L’hystérique représente alors une figure héraldique d’une société où les sujets, pris dans les changements liés à l’urbanisation massive du début de l’ère industrielle, vivent des effets de délocalisation de l’intimité et notamment de l’intimité sexuelle du fait des conditions d’habitation. Les effets obscènes de la présentation des hystériques à la collectivité s’appuient sur une forte identification collective à cette souffrance.

La théâtralité et la scène

4 Au refoulement par défaut de la maladie vient répondre le refoulement par excès de la théâtralisation de la représentation. De tout temps le lien à la théâtralité est marqué par un double mouvement, un mouvement manifeste de l’identification aux héros et un mouvement qui désigne les acteurs comme des êtres à part. La tradition a toujours désigné les acteurs comme des personnes de mauvaise vie et en particulier comme des personnes ayant une vie sexuellement dissolue. Notre presse à scandale contemporaine et la presse people s’enquérant sans cesse de l’intimité des acteurs et plus généralement de tous ceux qui ont à s’exposer sur des scènes publiques (dans le sport ou la politique par exemple) perpétuent cette tradition. La scène, de ce point de vue, a toujours côtoyé l’obscène. Lorsqu’un phénomène persiste par-delà les époques c’est, bien sûr, qu’il correspond à des paramètres suffisamment constants et universaux que l’on retrouve nécessairement dans les constantes du fonctionnement psychique. Dans le cas présent, que ce soit l’acteur figurant d’une mise en scène d’un auteur ou que ce soit l’hystérique figurant d’une mise en scène dont il est également l’auteur, le point commun est la problématique d’une figuration potentiellement erratique du lien sexuel.

La scène et le traumatique

5 La psychanalyse naît de la rencontre, potentiellement traumatique pour S. Freud, avec l’exposition publique des enjeux de l’identification hystérique comme identification à l’objet du désir de l’autre. Le désir y apparaît comme un lien susceptible d’envahir l’ensemble de la scène sociale laissant chacun seul face à l’intensité de la poussée pulsionnelle en présence d’un autre et plus d’un autre. Nous touchons les fondements mêmes de la socialisation dans la mesure où ce qui est en jeu est la transformation qui fonde le processus d’identification : la transformation du Moi sur le modèle de l’objet auquel il a renoncé en tant qu’objet pulsionnel.

6 L’hystérique et l’acteur possèdent cette propriété commune de mettre en scène une série d’identifications potentielles : l’hystérique chaque fois qu’il se voit désigné par un autre ou plus d’un autre un objet de désir, l’acteur chaque fois qu’il incarne un nouveau personnage ; tous deux mettent en scène la subversion, donc la fragilité, du renoncement libidinal qui sous-tend nos identifications. Concernant l’acteur, on peut aisément concevoir l’équation symbolique qui opère : pour pouvoir se transformer ainsi en personnages aussi divers l’acteur multiplie les objets pulsionnels. Dans un cas comme dans l’autre, le retournement qui opère est celui d’un lien qui de secret, discret et intime, devient partagé par la communauté en statut d’objet de désir. L’hystérique et l’acteur opèrent de ce point de vue dans le groupe social un retournement de l’intime en objet collectif produisant des effets d’obscénité. Pour l’hystérique, le cadre et le dispositif désignant la pathologie permettent au corefoulement d’opérer. Pour l’acteur, comme S. Freud le rappelait au sujet de la création littéraire (S. Freud, 1908), les contraintes et exigences qu’il s’impose pour parvenir à ce résultat, les contraintes symboliques de son art garantissent pendant l’exercice de cet art l’efficacité du corefoulement collectif.

7 Dans un cas comme dans l’autre ce qu’ils viennent mettre en scène est qu’il n’existe pas d’objet de désir sans une scène d’où cet objet de désir se dégage. Dans la cure, la structure logique du discours, la discursivité, constitue comme fond scénique refoulé les vécus précoces sur le modèle de l’antériorité dans la chronologie discursive. L’antériorité se construit dans l’après-coup. L’actualisation transférentielle ordonnée selon la logique associative du discours se présente comme réactualisation après-coup d’un passé en latence. Dans la cure, l’axe métaphorique de la répétition du similaire, voire de la répétition à l’identique des prototypes infantiles dans le lien avec l’analyste, constitue la logique princeps du transfert dynamique. Dans les dispositifs groupaux, le principe de la logique du discours est maintenu mais, les prototypes infantiles émergeant d’une logique du discours vont se distribuer sur la logique scénique des liens de contiguïté surdéterminant non plus l’axe métaphorique du similaire mais l’axe métonymique de la contiguïté. La distribution de la logique métaphorique du similaire sur l’actualité des liens de contiguïté va constituer la scène de la parité comme fond scénique d’où les objets potentiels du désir peuvent émerger. Ceci n’est pas sans conséquence, si le fond initialement secret dans le dispositif de la cure est le prototype infantile historique agissant le lien transférentiel avec l’analyste, dans les groupes analytiques, le fond secret est constitué par la potentialité scénique de faire émerger à tout instant des objets de désir ou des intrus.

L’opposition scène/objet : la structure transformationnelle des fantasmes originaires

8 Cette opposition objet /scène, forme/fond, contenu/contenant porte la signature du sexuel. C’est la raison pour laquelle, comme l’a très bien montré R. Kaës (R. Kaës, 1993), les fantasmes originaires sont la formation prototypique des groupes internes. En effet, que représentent les fantasmes originaires si ce n’est la mise en scène des différentes formes de liens du sujet avec sa finitude sexuelle et son articulation originaire aux différentes déclinaisons de la figure de l’autre comme fonction articulaire du désir (B. Duez, 2000, 2002). J’ai montré pour ma part comment les fantasmes originaires constituent le fond secret du rapport du sujet à son environnement. Tout échange entre un sujet et un autre oscille nécessairement entre séduction, castration, et scène primitive. Lorsque le lien à l’autre n’est pas investi de quanta extrêmes d’énergie pulsionnelle, les fantasmes originaires intriquent discrètement l’arrière-fond scénique, la scénalité, où advient la rencontre avec l’autre (l’objet). Dans le cas contraire, l’excès pulsionnel du lien à l’autre (ré)actualise le lien originaire de destructivité et d’anéantissement de l’autre et vient menacer le lien libidinal ; l’en-plus de plaisir qui confère au lien un plaisir suffisant pour désirer retrouver un autre ou quelques autres est de ce fait mis à mal. Lorsque le lien de destructivité originaire est suffisamment inactuel, le sujet laisse le système imaginaire des habitudes et rituels et d’autre part le système symbolique de conventions et de rites gérer discrètement la fonction transformationnelle des fantasmes originaires. Dans la relation à cet arrière-fond, constamment actuel et discret, le sujet se trouve inscrit dans une matrice relationnelle générative qui encadre et informe nos relations. Si l’on reprend chacun des trois fantasmes originaires il n’est pas difficile de repérer leur présence active et actuelle dans notre vie quotidienne.

Quelques exemples dans la vie quotidienne

9 La séduction bien tempérée constitue l’arrière-fond, l’arrière-scène de nos relations sociales, les formules de politesse classiques, « bonjour », « comment allez-vous » portent la trace de cet intérêt séducteur pour la survie de l’autre qui a permis cette séduction suffisante pour que l’enfant se survive à lui-même au-delà de son insuffisance originaire. Elle demeure actuelle, active et discrète, elle constitue un embrayeur (au sens linguistique) de relations plus singularisées. Les formules de politesse, les civilités annoncent l’élection du sujet auquel elles s’adressent hors du fond d’indifférence qui caractérise la relation à la foule quotidienne de nos congénères. À terme on voit donc un opérateur scénique fantasmatique qui a pour fonction de détacher un sujet ou quelques sujets du fond d’indifférence. Si cette séduction ne s’inscrit pas et ne s’intrique pas dans des codes symboliquement bien repérés ou si elle s’accompagne d’un excès d’investissement pulsionnel, elle peut très facilement être vécue comme séductrice, menaçante ou intrusive.

10 Prenons un exemple classique d’un appel à l’intimité : attirer le regard d’un sujet peut être interprété en fonction des circonstances comme faire les yeux doux, ou l’avoir à l’œil, la situation délicate étant lorsque la question se pose de savoir ce qu’il me veut. Ici s’inscrit une relation d’indécidable dont j’ai montré, par ailleurs (B. Duez, 2002) comment elle constitue le paradigme formel de la situation traumatique. Cette situation indique qu’en fonction de la vectorisation psychique de la scénalité le sujet engagera la relation à l’autre selon des préconceptions radicalement différentes.

11 La castration également régit implicitement nombre de rapports sociaux. De la même façon que les civilités indiquent une gestion bien tempérée des rapports d’embrayeur de lien, la castration régit les rapports différentiels et les rapports d’empiètement. L’excuse est le plus souvent une façon de reconnaître qu’un individu s’est trouvé dans un rapport d’empiètement par rapport à un autre sujet. Imaginons une situation simple de la vie quotidienne : une personne bouscule une autre personne. Elle va lui présenter ses excuses voire s’inquiéter de ne pas l’avoir blessée. Dans un cas comme dans l’autre, on peut lire l’excuse d’avoir réactivé chez l’autre l’angoisse de castration à travers une intrusion blessante. Mais au-delà du fait, ce qui est important est la position psychique implicite inhérente à cette effraction et à l’excuse qui lui succède. Cette position s’articule sur le positionnement psychique réciproque des sujets d’être délimités dans une certaine place. De la même façon vient-on à s’excuser ou à avertir lorsque l’on pense que l’on outrepasse ce qui peut être dit à quelqu’un d’autre. Ce système de l’excuse est un code qui permet d’indiquer à l’autre que l’on ne veut pas dépasser les limites de notre localisation imaginaire et symbolique, mais aussi qu’on lui demande de ne pas nous imposer l’angoisse d’être rappelé à l’ordre et remis à notre place. Cette assignation à une place est la traduction collective de l’opération du fantasme de castration qui nous inscrit imaginairement comme homme ou comme femme. Comme pour la séduction, nous sommes en présence d’un système d’intrication symbolico-imaginaire de potentialité intrusive. À nouveau le fantasme originaire se trouve en interface entre la dimension structurante de différenciation et la menace intrusive.

12 La scène primitive, le plus abouti des fantasmes originaires, fonctionne aussi comme fond scénique des relations humaines. Du fait de sa structure plus complexe, il se décline de façon discrète et sans doute plus diffuse dans les relations collectives et groupales. D’une façon générale, il est à l’œuvre chaque fois que des sujets se trouvent engagés dans une œuvre ou une tâche commune, une tâche primaire pourrait-on dire. Chaque fois que des sujets ont conscience de participer à une œuvre où ils se trouvent engagés, mais aussi lorsque le résultat les engage, le fantasme de la scène primitive se décline sur un double versant : soit sur le versant de la création commune (on crée un enfant) soit sur le versant de l’autoengendrement par appartenance (on se crée appartenant à un groupe qui partage une tâche primaire). Nombre des illusions groupales dans les moments fondateurs d’une institution, d’une association, mais aussi dans les débuts du travail en groupe psychanalytique, relèvent de ce fantasme originaire, avec ce que la structure groupale y connote d’incestuel voire de fusionnel. Le dispositif psychanalytique groupal lorsqu’il est pensé strictement par rapport au dispositif originel de la cure tend à actualiser précocement la fonction organisatrice de la scène primitive dans le groupe. Par contre, sa manifestation trop précoce ou trop brutale peut facilement faire basculer le dispositif soit du côté de la scène primitive traumatique, scène meurtrière de parents qui s’entretuent ou scène monstrueuse de parents combinés soit du côté d’une hypothèse couplage. Dans l’hypothèse de base couplage (W.R. Bion, 1961), le groupe est pris à témoin de la création de l’espoir messianique par un couple salvateur. On notera comment le messie supposé qui va sortir le groupe du marasme se trouve créé par un retournement. La pluralité du groupe assiste imaginairement à la création du groupe idéal unitaire qui est lui-même, alors que dans la scène primitive le sujet, qui assiste à sa propre création, va inscrire son histoire dans le groupe et la collectivité. Dans l’hypothèse couplage, c’est le groupe qui s’inscrit dans l’unification potentielle par l’espoir messianique. Nous remarquons là l’inversion forme/fond quant au destin de ce qui est créé entre sujet et groupe : le sujet fantasme la création qui va le précipiter dans la collectivité pendant que le groupe s’en remet à un messie éventuel issu du couple mis en scène, messie qui est une figure de l’unification.

Les destins transférentiels dans la scénalité

13 La potentialité traumatique d’être saisi comme objet d’une scène psychique de l’autre, qu’il soit mû par un désir sexuel, par un désir de mort, par la destructivité, voire par l’indifférence, demeure tant que l’autre, par un système symbolique référé et commun, n’ouvre pas symboliquement la scène transformationnelle du potentiel et du transitionnel. L’ouverture de cette scène, souvent abusivement qualifiée de médiatrice ou d’intermédiaire, conditionne les retrouvailles avec la valence transférentielle de toute adresse à l’autre. La propriété qui fonde l’objet transitionnel et qui lui confère sa valence de dépositaire transférentiel est le fait que l’objet est commun avec au moins un autre et/ou plus d’un autre. Si cet objet résiste à la destructivité, c’est-à-dire à la plus primitive de toutes les adresses à l’autre : le désir de mort, désir d’anéantissement de l’intrus, il permet au sujet de tenter de retrouver comme objet ce qu’il a anéanti comme intrus. De ce point de vue, les fantasmes originaires, notamment la séduction, organisent et vectorisent la diffraction du transfert originaire et son retournement, le transfert à figuration topique, en l’articulant à l’inconnu du désir de l’autre.

14 Nous retrouvons ici ce que J. Bleger (J. Bleger, 1966) a mis en évidence concernant le cadre comme déposition des parties archaïques de la psyché. Habituellement, les fantasmes originaires fonctionnent de façon structurante, ils constituent le fond silencieux, le métacadre si j’utilise le terme de J. Bleger, de la relation intersubjective. Pour préciser, ils constitueraient le métacadre de la scénalité qui ne s’actualise que lorsqu’une potentialité traumatique s’active. Si les fantasmes originaires s’activent dans les groupes, c’est parce que le groupe a justement une potentialité traumatique quand il affiche la multiplicité des destinations potentielles de la pulsion. Le groupe a une autre dimension traumatique quand, en retour, autant d’intrus potentiels peuvent prendre barre sur l’adresse transférentielle du sujet et la rendre méconnaissable. L’activation d’un fantasme originaire peut alors permettre de partager un sentiment de lien collectif soit autour de la jouissance, soit autour de l’angoisse. Elle peut prendre la forme quasi-analogique des hypothèses de base comme l’a suggéré E. Gaburri, soit une forme plus travestie, l’illusion groupale (D. Anzieu, 1975) du côté de la jouissance, soit du fantasme de casse ou du groupe machine (ibidem) du côté de l’angoisse. Le fantasme originaire fonctionne alors selon le principe du fond scénique qui va permettre de lier les sujets et assurer une scène où les vectorisations fantasmatiques subjectives trouvent une contenance mais aussi un accordage suffisant en rapport à une tâche primaire, par exemple, la libre association dans les groupes psychanalytiques.

L’intrus entre scénalité, objectalité et obscénalité

15 J’ai pris ci-dessus l’exemple des fantasmes originaires car il est sans doute le plus évident et la forme la plus groupale du travail du sexuel dans les groupes. Ce travail de liaison du sexuel opère soit activement, soit comme fond dans nombre de groupes internes.

16 Relations d’objets, complexes familiaux, identifications… le travail de ces groupes internes, comme nous l’avons vu pour les fantasmes originaires, est un travail discret mais lorsqu’une potentialité traumatique s’active, ces groupes émergent en lieu et place des objets qu’ils ont fonction de contenir, de maintenir mais aussi de transformer. Le travail dans les dispositifs psychanalytiques de groupe nous montre comment lorsque l’objet semble moins spécifié, lorsque la tâche primaire est marquée par l’ambiguïté, c’est le groupe lui-même qui se constitue comme objet (J.B. Pontalis, 1962). Le groupe se constitue comme objet à travers le fait que les sujets qui le composent éprouvent collectivement des sentiments d’appartenance via le partage du même objet.

17 J. Lacan nous a montré avec le complexe de l’intrusion (J. Lacan, 1938) que ce sentiment de la découverte de l’identité à travers le partage d’un même objet ne se réalise qu’au terme d’une équation symbolique. Cette équation symbolique transforme en semblable l’intrus déprivateur de l’objet dont le sujet pensait être l’unique possesseur. Cette départition opère si et seulement si l’objet commun résiste à la destructivité et indique au sujet déprivé qu’il n’est pas question qu’il puisse s’en prendre à « l’intrus » sans risquer de perdre l’amour de l’objet partagé. De ce point de vue, le texte de J. Lacan me semble le premier texte dans l’histoire de la psychanalyse qui mette à jour le travail psychique de la transitionnalité et lui confère son statut ontologique.

18 Nous sommes sur le fondement du sentiment d’appartenance collective, matrice fondatrice des identifications. Lorsque, pour une raison ou une autre, le sujet déprivé n’a pas cette conviction, le seul partage possible est celui de la destructivité et le seul objet qui puisse devenir commun est le dommage. On assiste alors à un lien qui s’établit en termes d’échange du dommage : c’est la célèbre loi du talion « œil pour œil, dent pour dent ». On sait le ravage que cette loi peut faire dans les groupes et sociétés, leur interdisant toute forme de croissance et les maintenant dans une situation d’archaïsme. C.L. Lévi-Strauss (C.L. Lévi-Strauss, 1952) a montré comment les sociétés dites primitives, derrière leur apparente stabilité, présentaient les traces de catastrophes : soit des catastrophes naturelles à répétition, soit des catastrophes sociétales (colonisations violentes n’intégrant pas les fondements symboliques culturels du peuple colonisé mais le détruisant).

19 La problématique de l’avoir et du jugement d’attribution (S. Freud, 1925) semble donc au cœur de ce maintien des rapports objet/scène. Œil pour œil, dent pour dent indique cette faillite fondamentale de l’attribution sur fond d’objet et/ou d’environnement incertain : l’objet et la scène sont un et le même. Cette incertitude induit dans ces sociétés et ces groupes des figurations extrêmes que seuls les sentiments et affects de jouissance psychique collective viendront signer en convoquant très fréquemment les figures de l’obscène.

Clinique de la scénalité et de l’obscénalité

20 Avant de poursuivre notre développement, la présentation de séances de psychodrame avec des adolescentes prédélinquantes et délinquantes dans un foyer de semi-liberté vont nous permettre de repérer ce travail discret de la scénalité et de l’obscénalité.

21 L’intérêt de ces observations est qu’elles s’articulent sur une double scène : la scène psychodramatique elle-même et la scène institutionnelle qui l’accueille.

22 La première séance se déroule avec des jeunes qui participent au psychodrame d’une façon relativement assidue depuis plusieurs mois. Dans l’institution elles constituent un véritable sous-groupe dit « les anciennes ». Depuis plusieurs séances les rôles sociodramatiques des premiers temps disparaissent. Le thème des histoires est plus personnel et plus proche de leur vécu. Lors de la séance précédente, elles ont joué deux jeunes filles qui fuguaient et ceux qui se proposaient de les aider se révélaient être aussi dangereux que ceux qu’elles fuyaient. Ce jeu mettait en scène et suggérait en demi-teinte des violences sexuelles. Par contre, dans la reprise de l’histoire, les plaisanteries « salaces » affluaient et elles avaient une réelle difficulté à contenir l’excitation qui les gagnait. La séance se termina sans passage à l’acte après que la cothérapeute et moi-même ayons souligné la crudité des propos et que peut-être elles essayaient à travers ces rires trop forts de dire ou de se dire quelque chose qu’elles ne pouvaient dire directement.

La séance du client idéal

23 Lors du début de la séance suivante, elles nous restituent qu’elles ont beaucoup parlé de la séance de la semaine précédente et qu’elles ne pensaient pas qu’elles étaient aussi nombreuses à avoir de tels souvenirs. Elles proposent ensuite l’idée suivante dont la connotation mythique ne peut nous échapper [1] :

24 « Une prostituée rencontre un client très riche qui revient la voir plusieurs fois. Le client tombe amoureux d’elle et lui propose de l’emmener. Elle lui fait remarquer qu’elle ne peut pas car son proxénète s’y opposerait. » À la question de savoir comment cette histoire se termine, les jeunes répondent que c’est celles qui joueront qui décideront.

25 Les rôles sont répartis, le proxénète est tenu par une jeune qui a une place centrale dans le foyer et dont les penchants homosexuels sont bien connus. La prostituée est jouée par une jeune très récente dans le groupe des anciennes et qui conçoit à l’égard de la première une réelle admiration sur un mode essentiellement identificatoire, tout en refusant les choix sexuels de la première. Le rôle du client est tenu par une jeune qui est considérée par beaucoup comme une rêveuse (Il est exact qu’elle s’inscrit dans un registre de tendance beaucoup plus névrotique et moins dans l’agir que les autres). Ce rôle lui a plu et elle a voulu le prendre à cause du côté « romantique », ce qui a fait sourire et rire les autres. Les autres rôles sont ceux de consommateurs présents dans le bar-hôtel du proxénète et sont peu identifiés et qualifiés.

26 Après la répartition des rôles, le jeu commence. Le premier contact ne pose pas de problème aux actrices qui jouent avec une certaine véracité. Les choses se compliquent quand elles jouent qu’elles « montent ». Certaines jeunes qui sont restées spectatrices, continuant sur le registre de la semaine précédente, les excitent. Nous devons à plusieurs reprises leur demander de laisser jouer celles qui ont choisi de le faire. Alors que la jeune qui joue la prostituée mime une ébauche de relation sexuelle, le client contournant la scène trop « chaude » dit qu’il n’est pas là pour cela et lui déclare son amour. La jeune en face est prise à contrepied et se sent honteuse tout en disant « mais c’est pas l’histoire ». Le « client » gêné se rend compte de son oubli et lui renvoie « c’est peut-être la première fois », l’autre rebondit sur cette opportunité et commence à lui raconter son histoire. Le « client » prend fait et cause pour elle et se lance dans une histoire où lui-même se montre privé d’amour et en recherche d’un objet d’amour perdu. Arrive le moment où il lui propose de l’emmener. La « prostituée » lui confie alors toutes ses craintes, elle lui rappelle son histoire terrible avec ce proxénète. La jeune hésite et dit malgré tout qu’elle va aller le trouver. La scène commence, le client « se présente au proxénète », il lui dit qu’il veut partir avec Alicia (prénom inventé pour la circonstance). Le « proxénète » lui répond qu’il plaisante et que c’est parce qu’il le fait beaucoup rire qu’il ne lui fait pas sa fête. Le « client » ne lâche pas. Le « proxénète » insiste lourdement sur le fait qu’il ne pourra pas vivre sans elle, puis ajoute : « C’est une bonne » (indiquant nettement le rapport au gain financier). Le client se révolte et lui dit qu’il ne peut pas parler comme ça. Face au proxénète qui joue de plus en plus dur et devient franchement limite au niveau de ses dires, le client ne peut rien faire d’autre que proclamer son amour et lui dire qu’il ne peut pas vivre sans elle. Je viens à ce moment en voix off à côté de client et je lui dis : « Tu es très riche, s’il n’en fait qu’une affaire d’argent tu le paies », puis je regagne ma place. Le « client » bascule et jette alors avec mépris : « Tiens, si ce n’est qu’une affaire d’argent » et mime de jeter des billets sur la table tout en étant sidéré de sa propre violence. Le « proxénète », décontenancé, lâche alors « Oui mais je l’aime, moi aussi ». Les deux jeunes sont aussi sidérées l’une que l’autre. Après un bref échange (de regards) avec ma cothérapeute, celle-ci intervient auprès de la « prostituée » aussi en voix off. Puisque c’est comme ça, je me tire et je laisse les deux. » La jeune qui joue la prostituée exulte et en est toute rassérénée.

27 Nous reprenons la scène avec les participantes. Actrices ou spectatrices, toutes se déclarent étonnées de ce qui vient de se jouer. Beaucoup disent que cette scène était sidérante, presque trop vraie. Elles insistent aussi sur le fait qu’elles ont découvert entre elles des liens qu’elles ne soupçonnaient pas, dans leurs histoires, même si elles demeurent discrètes sur ces histoires, mais aussi dans leur réalité quotidienne. Elles ont découvert comment, derrière leur agressivité quotidienne, elles n’osaient pas se dire les liens d’amitié, de tendresse mais aussi à demi-mot de trop d’attirance, qui se créaient au fur et à mesure des épreuves que la vie leur réservait. Le groupe vit alors une véritable idylle à connotation d’illusion groupale. Elles analysent ensuite comment la distribution des rôles, peut-être inattendue, était liée aux idées qu’elles se faisaient les unes des autres. Des relations plus singulières émergeaient à travers leurs commentaires. Les objets venaient s’étayer sur un fond scénique moins menaçant qui s’était précipité, via une communauté d’appartenance, à travers la communauté de leurs histoires. Leurs histoires, objet suffisamment commun, venaient de précipiter une forme d’appartenance.

Présence de l’obscénalité dans la séance du client idéal

28 Cette séance de psychodrame venait d’opérer devant nous cette réaction de précipitation si bien repérée par S. Freud : « La forme est le précipité d’un contenu plus ancien » (S. Freud, minutes de la société psychanalytique de Vienne, séance du 24 novembre 1909). Le partage commun de vécus traumatiques suffisamment diffractés et transformés par la mise en récit et en jeu, l’appui sur le coétayage, la mise en scène de celui-ci par nos interventions leur permettaient l’appropriation singulière de leur histoire traumatique comme arrière-fond de leur vie, de leur souffrance actuelle, de l’impossibilité à soutenir des liens affectifs stables.

29 Les différents fantasmes originaires, séduction, castration, scène primitive, mobilisés dans cette histoire organisée sur fond d’intrusion de liens idéalisants d’exclusivité (client/prostituée, proxénète/prostituée) ont basculé du côté structurant. La scène de la fantasmatique originaire commune et nécessaire sur laquelle pouvait se construire la singularité du scénario du fantasme subjectif a été posée à travers le filtre de la communauté d’appartenance. C’est la raison pour laquelle, au cours de la discussion, chacune des jeunes va souvent proposer sa propre solution fantasmatique à cette histoire.

30 Nous voyons ici apparaître un paradigme, la fonction fantagmatique du fantasme originaire, sorte de fonction syntagmatique à travers laquelle se tisse le discours des fantasmes subjectifs singuliers. Si l’on s’appuie sur cette observation, je serais tenté de dire que le passage s’effectue à travers la structure intermédiaire du roman familial comme réalisation imaginaire d’un désir d’appropriation originaire de son histoire. Lorsque les jeunes partagent leurs histoires, mais aussi lorsqu’elles s’approprient leurs histoires traumatiques, à travers les figures mythiques qui agissent cette histoire, elles effectuent sur des figures différentes mais qui n’en remplissent pas moins une fonction très similaire, un travail psychique très proche de celui d’identification aux idéalités parentales. Les imagos traumatiques se substituent aux imagos parentales.

31 Ce qui me renforce dans cette idée est la constatation qu’au cours des vingt ans de pratique du psychodrame avec ces jeunes, nous aurons différentes variantes de cette histoire qui selon l’époque nécessiteront des interventions légèrement différentes mais que de toute façon elles ont comme celle-ci toujours marqué des temps de mutation du transfert. L’appropriation de cette histoire comme objet commun produira toujours les mêmes effets d’obscénité et d’émergence d’un rapport scène/objet plus fiable et plus stable après des passages à la limite du cadre, soit par le groupe soit comme dans le cas présent par un autre groupe de jeunes qui entretient avec le premier un lien intense. Ceci va nous conduire vers notre deuxième séance, dite « de la boîte de nuit ».

Séance de la boîte de nuit

32 La semaine suivant la séance décrite ci-dessus, à l’heure du psychodrame, aucune de la dizaine de jeunes qui constitue la base stable de ce groupe de psychodrame n’est présente. Certaines se sont excusées de cette absence, mais très peu. Par contre, après quelques minutes, une tête passe par l’entrebâillement de la porte : « Tiens, il n’y a personne », suivie d’une deuxième et d’une troisième. Derrière la porte on entend une agitation intense. Le groupe dit des « nouvelles » constitué essentiellement de jeunes dont les investissements personnels et les choix objectaux sont davantage tournés vers l’extérieur du foyer, alors que le groupe des « anciennes » est essentiellement endogamique tourné vers l’intérieur et de choix d’objet narcissique. Les « nouvelles » peu à peu se décident donc à investir l’espace du psychodrame. Moins de cinq minutes après les manifestations bruyantes entendues dans le couloir, nous voyons un groupe qui constitue la quasi-totalité de l’autre moitié des pensionnaires du foyer investir l’espace psychodramatique. Après qu’elles ont affiché leur volonté de « faire du psychodrame », nous fermons la porte et la séance commence.

33 Comme lors de la toute première séance de psychodrame dans cette institution, à laquelle la plupart n’ont pas participé, les associations fusent sur tout ce que l’on pourrait faire puisque l’on fait semblant. Cette reprise, à leur insu, du travail psychique à l’œuvre dans les préliminaires, comme dans le cadre d’une cure d’ailleurs, indique sans aucun doute possible une actualisation, une mise en acte, une mise en crise mais aussi une perlaboration du processus transférentiel. Le retour à l’originaire de la prise en charge psychodramatique montre que, par-delà le clivage actuel entre les deux groupes de pensionnaires, entre anciennes et nouvelles, le processus transférentiel initié dans la séance précédente trouve son pendant sur un mode plus agi dans les associations qui initient cette séance. La présence de l’institution comme arrière-plan, voire comme conteneur du dispositif, va permettre de repérer comment la problématique du sexuel de la semaine précédente va venir se travailler sur un mode différent, plus agi et sans doute plus proche des manifestations du sexuel infantile. Le dispositif utilisant pleinement la scène institutionnelle va faire apparaître des éléments qu’une prise en charge ambulatoire aurait discrétisés.

34 Après l’excitation verbale du premier temps surgit une idée : ça serait des jeunes dans une boîte de nuit. Explosion de joie, accord immédiat. Elles iraient dans une boîte de nuit. Elles s’amuseraient, elles danseraient, elles chanteraient. (La question se pose alors : qu’est-ce que faire semblant de chanter ?) Puis, elles repartent. Surgit alors une idée : à la sortie de la boîte de nuit, elles feraient les folles. Une autre ajoute qu’elles feraient plein de bruit et réveilleraient les gens. Une autre précise qu’elles renverseraient les poubelles, une troisième ajoute qu’elles seraient poursuivies par une vieille bonne femme ; oui une concierge qui s’étalerait dans les poubelles avec son balai. Une autre de conclure et ça se finirait comme ça. Un oui général enthousiaste signe donc la conclusion de cette histoire.

35 Autant les « anciennes » la semaine précédente étaient circonspectes et hésitantes à l’approche d’une histoire dont elles découvraient presque à leur insu la proximité avec beaucoup d’entre elles, autant les « nouvelles » étaient impatientes de jouer. Par contre, les seules personnes que l’on parvienne à identifier dans la répartition des rôles sont la vieille concierge et le portier/videur de la « boîte de nuit », qui sont de toute évidence des fonctions de clôture, voire de censure.

36 Le jeu va alors s’engager. Elles rentrent dans la boîte de nuit, mais le gardien est quasiment effacé ; de fait, il n’existe pas. Elles rentrent en groupe compact dans l’espace désigné comme figurant « la boîte de nuit ». Une fois dans l’espace, elles se mettent à mimer de danser puis elles se mettent à chanter. Elles se considèrent comme étant effectivement dans une boîte de nuit. Très rapidement la tonalité du jeu va changer. Notamment du fait de la proximité qu’elles ont induite, elles vont se frôler ou se heurter en dansant. L’excitation sexuelle se mêle d’une certaine agressivité. Nous rappelons que l’on fait semblant. Elles reprennent leurs distances puis se rapprochent à nouveau. Elles se laissent gagner par l’excitation et comprennent qu’elles ne seront pas en mesure de résister à cette attirance sexuelle dont la situation devient ambiguë du fait de la configuration homosexuelle qu’induit la situation. Le psychodrame, avec le faire semblant, permet la figuration de l’hétérosexualité sur une configuration induisant des rapports homosexuels. De ce point de vue, elles se trouvent ainsi dans une régression formelle vers une bisexualité infantile. Elles retrouvent ce que l’immense majorité d’entre elles ont rencontré dans leur vie, à savoir de se trouver seules face à l’excitation sexuelle en présence de l’autre et plus d’un autre (précisons qu’environ 70 % d’entre elles ont été victimes d’inceste ou d’abus sexuels par des personnes de leur entourage familier et la quasi-totalité d’entre elles de maltraitances violentes). Tout à coup une parole surgit dont il est difficile d’identifier l’auteur : « Ça devient nul ici ». Aussitôt un groupement se produit à travers cette parole et à l’unanimité cette parole est reprise : « Oui, c’est nul ici » puis tout de suite, dans l’instant : « On se fait chier, on se casse, on va faire les folles » crie l’une d’elles reprenant une des évocations de la construction de l’histoire. Elles sortent alors de l’espace boîte de nuit et s’égaillent dans toute la pièce en courant et en passant derrière le cercle des fauteuils qui traditionnellement délimitent la scène du psychodrame. Une fait mine de renverser les poubelles comme prévu dans l’histoire. Une autre bouscule l’un des fauteuils, puis toutes se mettent à le faire. Aucun fauteuil ne tombe de façon volontaire malgré l’excitation générale, la consigne du faire semblant conserve son efficacité symbolique. C’est le moment où la cothérapeute entre en scène faisant mine de poursuivre ces petits voyous avec son balai. C’est aussi le moment où un fauteuil tombe accidentellement conduisant ma collègue à mimer une chute pour la plus grande joie des jeunes présentes. Comme convenu, l’histoire s’arrête là.

37 Dans la reprise après coup, un véritable travail d’élaboration s’engage. Elles peuvent dire comment elles se sont trouvées débordées dans la boîte de nuit et comment la proximité avec les autres était à la fois source de plaisir (sensuel) mais aussi leur désarroi face à une sensualité qui les subvertissait. Cette proximité était à la fois recherchée et sécurisante mais subvertissait leur capacité de contenance. De façon discrète et voilée, certaines évoquent leur désarroi face à ces situations intenses où elles ne savent jamais si l’excitation ressentie annonce une expérience de plaisir partagé et réciproque où si cela annonce une nouvelle menace sur leur intégrité psychique et physique.

La figuration traumatique et l’inquiétante étrangeté

38 Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes au cœur de la dynamique et de l’économie d’une situation d’inquiétante étrangeté constante, c’est-à-dire, en termes traumatiques, dans une situation d’état d’intrusion où l’on ne sait pas si l’autre (et plus d’un autre) est une figure salvatrice à laquelle on peut adresser, voire lier un destin libidinal et érotique, ou si l’autre est une figure d’anéantissement que le sujet devra constituer comme intrus afin de lui destiner l’anéantissement et l’instituer comme destinataire de la déliaison ou de la désintrication thanatique. Ce que S. Freud a parfaitement souligné dans « L’inquiétante étrangeté » (S. Freud, 1919) est une situation singulière d’une configuration traumatique beaucoup plus générale que l’on retrouve constamment chez les sujets état limite : lorsque l’instabilité de l’environnement empêche l’institution d’un rapport scène/ sujet/objet, l’opposition nécessaire et structurante entre scénalité et objectalité défaille. Cette configuration étrangement familière est inquiétante car elle ne permet pas au sujet de constituer les pôles de la conflictualité qui lui permettront d’intriquer, de lier et de vectoriser, l’excitation et la poussée pulsionnelle. Le sujet se vit alors dans une situation psychiquement erratique et prétraumatique.

39 La première séance représente typiquement la question de savoir à qui adresser de façon fiable le lien libidinal et sexuel : à l’objet excitant (client idéal) qui surgit sur un fond de marasme mais qui menace la constance des liens de maltraitance (avec le proxénète) et risque de provoquer une situation de maltraitance pire encore ou même de menace sur la survie, ou bien à celui qui derrière, la figure de la maltraitance, dévoile la présence d’un attachement libidinal insoupçonné. Si l’on en reste strictement à la dynamique de la séance, on peut – trop – facilement traduire la situation en termes de clivage de l’objet. Le jeu centré sur les acteurs principaux discrétise en effet un élément très important qui est que ce jeu se déroule sur le fond scénique discret des clients de bar-hôtel dans lequel est censée se passer la scène et que les commentaires à mi-voix pour ne pas gêner l’action principale sont très nombreux. C’est en appui sur ce fond discret que la scène peut se construire.

Implications métapsychologiques de la notion de l’obscénalité

Étiologie de l’obscénalité

40 Si de façon précocissime et/ou de façon itérative, l’environnement et/ou la collectivité familière induisent ce trouble et/ou cette indécidabilité entre :

  • ce qui relève de la constance, arrière-fond scénique intriqué par le travail d’immobilisation suffisante de la pulsion de mort et ;
  • ce qui relève du travail d’émergence de l’objet comme destin libidinal, et ce qui relève de la permanence liée aux retrouvailles libidinales avec l’objet.
Alors le sujet (généralement en état limite) vit une situation d’obscénalité.

Configuration et structure de l’obscénalité

41 Dans la situation de l’obscénalité, c’est la scène elle-même qui va être investie comme objet, au même titre que le petit groupe peut être investi comme objet. Le sujet va alors considérer l’ensemble de l’environnement comme objet, c’est ce que D.W. Winnicott, dans « La tendance antisociale » (D.W. Winnicott, 1956), désigne comme le fait que le sujet demande des comptes à l’environnement. Il ne s’agit pas tant pour le sujet de demander des comptes que de rompre l’ambiguïté de dégager « l’objet » de la scène afin de permettre au sujet de différencier l’intrus dans le vécu d’intrusion. C’est par cette mise à l’épreuve, où J. Kristeva reconnaît la figure de l’abjection (J. Kristeva, 1980), que le sujet tente de séparer dans l’intrusion :

  • ce qui appartient aux enjeux de l’environnement et qui dans l’inscription symbolique constituera l’ailleurs du champ de l’Autre ;
  • ce qui peut être destiné à la figure de l’intrus qui permettra pour un temps d’intriquer la pulsion de mort à cette figuration ;
  • ce qui de l’intrus, dans la relation d’intrusion, restituera du libidinal et qui constituera l’objet ;
  • ce qui dans l’objet au-delà de la séduction originaire restera radicalement étranger au sujet : l’Autre comme lieu de l’étrangeté radicale ;
  • cet Autre, maître de l’ailleurs, sera ordonné symboliquement par la fonction paternelle du Nom-du-père au champ de l’Autre pour autant qu’il soit désigné comme sujet de désir par l’objet auquel s’adresse la demande libidinale.
Nous sommes là au cœur de la matrice transformationnelle qui montre la fonction structurante de la pulsion de mort dans la constitution du rapport à l’environnement et au cadre. La figuration dans le désir-de-mort-de-l’intrus se retrouve :
  • chez P. Aulagnier sous l’affirmation que la pulsion se présente originairement sous la forme de la pulsion de mort ;
  • chez D.W. Winnicott sous la forme du travail de la destructivité adressée à l’objet et la fonction de la résistance de l’objet à la destructivité.
Avec ces séances de psychodrame nous avons affaire à une exacerbation de ce fait de l’obscénalité : un effet lié au dispositif groupal et plus encore psychodramatique qui potentialise le fond secret du lien libidinal à l’autre d’une part, et d’autre part un effet lié à la tendance antisociale, la psychopathie mais aussi à l’adolescence tendent à réactualiser ce fond inactuel. Au moment où l’actualisation transférentielle qui se produit dans la première séance décrite produit un travail de nécessaire résistance de la part des « anciennes », l’autre groupe psychique institutionnel, « les nouvelles », vient mettre en scène une sexualité débridée et passablement teintée de restes infantiles.

42 La première séance a constamment actualisé la potentialité traumatique des fantasmes originaires à travers l’intensité de la séduction entre le client et la prostituée, le rapport de castration entre le proxénète et le client, sur le fond d’une scène originaire nécessairement trop obscène pour être figurable dans le dispositif autrement qu’à travers d’allusives paroles.

43 La seconde séance au contraire est constamment à la limite de l’agir et « les nouvelles » se surprennent à se trouver en risque de subvertir le faire-semblant. L’arrière-plan de la scène originaire surgit sous la forme censurée mais suggestive de la boîte de nuit, lieu de plaisir et de jouissance, mais surtout figuration du rêve, lieu de réalisation de désirs infantiles. Cette scène de la boîte de nuit offre une polysémie suffisante aux différentes formes du sexuel pour pouvoir être la scène des désirs de toutes et chacune. Étant donné ce qui s’y passe concrètement, étant donné le mode de l’illusion groupale : une illusion groupale qui se construit sur des rapprochements et des proximités, nous sommes également en présence d’un traitement symbiotique du sexuel. La construction de l’histoire de la même façon s’est opérée dans une jouissance collective pour autant que le groupe des anciennes était constamment présent dans leurs pensées. L’appareillage psychique groupal dans l’institution joue ici pleinement. On va voir le retour de cette figure à travers l’image de la vieille concierge. À travers cet ensemble d’éléments, nous voyons comment l’opposition scène/objet passe par un temps intermédiaire lié à la figure de l’intrus : du portier effacé à l’entrée de la boîte de nuit à la vieille concierge qui répond à la décharge en étant débordée, nous voyons là de façon caricaturale l’inadéquation de l’environnement et de l’autre à l’adresse transférentielle.

44 L’opposition scène/objet apparaît articulée autour de cette double articulation :

  • l’intrus comme destinataire de la destructivité, de la pulsion de mort, constitue le premier agrégat pulsionnel au sein de l’ambiguïté, si l’on reprend les termes de J. Bleger. En ce sens l’intrus est une fonction structurante de la psyché ;
  • la résistance de l’intrus à la destructivité qui permet de constituer l’intrus en objet de retrouvailles. L’objet devient alors origine mais non source du lien libidinal.
Les deux scènes de psychodrame qui nous sont proposées montrent bien comment la fonction transformationnelle de la scénalité est centrale avec ces sujets. Elle permet aux sujets l’oscillation entre la figure de l’intrus et la figure de l’objet, les deux figures instituantes du rapport subjectif à la singularité. Elles nous montrent comment se fonde et s’articule la présence originaire du sexuel dans la scénalité et la collectivité, comme en témoigne la déclinaison des modes du sexuel dans le cours du jeu. Elles permettent également de voir que le rapport scène/intrus/objet n’est jamais acquis et comment les configurations et les formes qu’il prend sont constamment susceptibles de connaître des remaniements avec les effets d’obscénalité inhérents aux moments ou instants mutatifs.

Conséquences dans la prise en compte du transfert

45 Si l’on reprend la question de l’oscillation entre la figure de l’intrus et celle de l’objet, la capacité de résistance de l’objet à cette forme d’adresse primitive du transfert originaire à figuration topique lie nécessairement, dans le psychisme, résistance et transfert. Le lien entre résistance et transfert est inhérent à l’organisation de la conflictualité de cette scénalité primitive, celle de l’originaire. L’intériorisation de la résistance de l’intrus par l’intrication libidinale enracine le sexuel aux prémices de la vie psychique elle-même. Et elle constitue la scénalité comme organisateur discret des polarités conflictuelles du sexuel. Le parcours des fantasmes originaires et leur intrication après coup dans la configuration de la scène primitive montrent le travail du sexuel entre potentialité traumatique de la carence de la présence de l’autre au sujet et potentialité traumatique de l’excès de la présence de l’autre au sujet. Les deux points limites où l’objet ne se résout que dans sa forme originaire de l’intrus.

46 Les dispositifs de groupe, par l’actualisation de la scénalité et l’incertitude de la destination de l’adresse transférentielle, actualisent et surdéterminent l’intrication des liens de destructivité à la figure de l’intrus. L’élection de l’objet provoque dans ces dispositifs des effets d’obscénalité qui permettent l’analyse de la fonction de dépôt et d’intrication de la destructivité par l’environnement et le retournement de l’intrus en objet.

47 Par contre, ainsi que le disait W.R. Bion, la cure surdétermine l’hypothèse couplage et contraint la fonction d’adresse transférentielle sur une personne unique, elles actualise et surdétermine ainsi la liaison libidinale à l’objet. Elle provoque des effets d’intimisation des effets de l’environnement et leur métabolisation dans la conflictualité intrapsychique et du rapport aux objets libidinaux.

48 Les surdéterminations inhérentes à l’un et l’autre dispositif font que ces dispositifs ne tirent pas le même fil transférentiel, même si un juste travail d’interprétation autorise au bout du compte une analyse suffisante pour permettre au sujet une juste compréhension des enjeux conflictuels qui sous-tendent symptômes et souffrances. Mais ce dont il s’agit, c’est de l’engagement du travail analytique et ce que la proposition de l’un ou l’autre dispositif témoigne de bienveillance à l’égard du sujet auquel s’adresse l’offre analytique. Si la cure est l’actualisation d’une configuration névrotique surdéterminant l’intrapsychique, les dispositifs groupaux et notamment le psychodrame sont des dispositifs de configuration état limite qui donne tout son poids symbolique au travail de l’environnement. Les figures de l’autre, de l’intrus sont les variables paradigmatiques qui constituent les lieux d’adresse transférentielle à l’autre et au désir de l’autre et qui déterminent les formes spécifiques des embrayeurs (au sens linguistique) de l’interprétation :

  • interprétation sémantique où le sens émerge de la mise en lien après coup, ou ;
  • interprétation de démarcation où le sens émerge de la constitution de l’écart qui fonde par le retournement la localité mais surtout l’autochtonie subjective du sujet.
Ceci est la conséquence de cette constatation scandaleuse mais nécessaire à laquelle les dispositifs psychanalytiques m’ont conduit : la fonction structurante de l’intrus qui ouvre au sujet l’oscillation scénalité/objectalité, qui constitue la manifestation princeps du champ de l’Autre auprès du sujet et nous rappelle que je est un autre et quelques autres.

Notes

  • [*]
    Bernard Duez, psychologue clinicien, psychanalyste, professeur de psychopathologie et psychologie clinique, Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique Lyon 2 – 81 cours Vitton, 2 allée des Pavillons, 69006 Lyon.
  • [1]
    Je précise que cette séance se situe avant la sortie du film Pretty Woman !
Français

Résumé

À partir d’une expérience de psychodrame psychanalytique, l’auteur propose une lecture métapsychologique du lien entre sujet, objet, intrus, scène, et obscénité. Il montre comment les fantasmes originaires et les groupes internes constituent le fond scénique secret, la scénalité, structurant l’ensemble des liens intersubjectifs. Chez les sujets psychopathes et antisociaux, le rapport entre la scène et l’objet est perturbé du fait des carences précoces de l’environnement. Il montre les figurations de ces perturbations de la scénalité en obscénalité, dans le psychodrame psychanalytique et le travail de mutation qui s’opère pendant les séances par une interprétation de démarcation du transfert topique.

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Bernard Duez [*]
  • [*]
    Bernard Duez, psychologue clinicien, psychanalyste, professeur de psychopathologie et psychologie clinique, Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique Lyon 2 – 81 cours Vitton, 2 allée des Pavillons, 69006 Lyon.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2005
https://doi.org/10.3917/rppg.043.0059
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