CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1De la même manière que l’institution carcérale pèse sur la pratique du psychologue, la rencontre avec les auteurs d’agression sexuelle amène le praticien à créer de nouveaux espaces thérapeutiques : en effet, envisager le recours à l’acte comme expression d’une pathologie du narcissisme nous plonge dans une dimension psychique spécifique au cours de laquelle la relation à l’autre se fait sur le mode du collage. Notre expérience en milieu carcéral a montré que l’approche par le biais d’un dispositif groupal « aménagé » pouvait permettre un accès à l’intime.

Les auteurs d’agression sexuelle : psychopathes ou pervers ?

2En psychopathologie, écrit J.-P. Chartier (2003), psychopathes et pervers ont en commun d’apparaître comme ceux qui seraient les plus faciles à diagnostiquer tant leur symptomatologie apparaît évidente : le pervers est contraint de mettre en acte un scénario immuable, seul susceptible de lui apporter le plaisir sexuel quelles que soient les conséquences judiciaires. Quant au psychopathe, dans sa quête de jouissance transgressive, dans son recours permanent à l’acte destructeur, il se caractérise par une absence de remords et de culpabilité. Sont-ils vraiment si différents ?

3L’agir compulsif et protecteur du risque de désorganisation du moi atteste la présence persistante d’un équilibre psychique archaïque basé sur la décharge motrice de toute tension psychique et est révélateur de la faillite des processus de symbolisation. Pour J.-P. Chartier (2003), seule la localisation du déni (absence de pénis chez la femme ou déni de la mort) ainsi que le niveau plus ou moins profond de désintrication pulsionnelle permettent de différencier ces sujets.

4En se référant à C. Balier (1988), nous nous apercevons que de chercher à faire la distinction pervers/psychopathe est un faux débat car, quel que soit le tableau présenté, nous nous situons dans le registre du narcissisme, l’autre n’ayant de valeur que par sa réponse à l’attente narcissique.

5Bien avant une relation d’objet, la pulsion est présente à savoir amour et destructivité mélangés. Alors que la vie dépend de la satisfaction impérieuse des besoins fondamentaux, le bébé a à faire face à un comportement maternel fait d’attitudes de rejet, d’abandon, d’hostilité. Le développement se poursuit mais le traumatisme restera inscrit sous la forme d’un manque vital avec un besoin impérieux censé être satisfait par un objet imprécis… chez nos patients, cette recherche prendra la forme d’un viol à commettre, d’un enfant à posséder, d’un acte de cruauté à réaliser…, jouir d’une toute-puissance, « retrouver » l’objet nécessaire à la survie identitaire.

Les comportements sexuels violents

6Ces actes plus cruels, quels sont-ils ? Viols en groupe ou seul, sur femme adulte ou sur enfant ? Acte unique ou répété ?

7Il nous faut revenir aux origines de l’histoire de l’agresseur et des traumatismes subis qui conduiraient à un comportement sexuel violent. Selon C. Balier (1996), l’identification à l’agresseur ne suffit pas à en expliquer les fondements. Cependant, évoquer la perversion en termes de structure fait sombrer le sujet dans un diagnostic suscitant répulsion et hostilité. Il est donc préférable, selon lui, de parler de mouvements pervers. Il distingue d’une part la perversité sexuelle, nous préférons parler de violence sexuée, où ce qui est en jeu est l’affirmation phallique de toute-puissance, la violence domine par rapport au plaisir érotique, et d’autre part, la perversion sexuelle au cours de laquelle il y aurait accès au jeu, au fantasme.

À l’origine : la violence et ses avatars

8Au cours des avatars de la fusion-séparation des premiers moments de la vie chez les auteurs d’agression sexuelle, nous retrouvons la terreur de l’intrusion et du vide. Terreur contre laquelle ils luttent au moyen de mécanismes défensifs archaïques.

9A. Ciavaldini (1999) dans Psychopathologie des agresseurs sexuels signale que la dimension psychique témoignant de scenarii semble assez peu présente. Mais ce qui précède l’acte est un état de bouleversement intérieur proche d’états crépusculaires, c’est-à-dire un climat d’effacement du processus de représentation psychique. Dans l’après-coup, le sujet expliquera qu’il vivait soit un moment de pseudo-normalité, soit de pression interne intense. Des états intérieurs qui cependant n’empêcheront pas le passage à l’acte mais vont révéler l’effet du clivage.

10L’acte s’accomplit sans lien, l’important semble être de juguler la surcharge d’excitation. Ces excitations provoquent une liaison trop forte avec la pulsionnalité du sujet, alors les limites ne servent plus de protection. Il y a émergence d’une confusion dedans-dehors. Pour échapper à cette surcharge, le sujet cherche l’acte qui va lui permettre d’échapper à la tourmente.

11L’effacement du dedans-dehors entraîne l’effacement de l’altérité. Par nécessité de sauvegarde psychique, l’autre perd sa qualité d’autre au sens d’un autre sujet présentant des caractéristiques identitaires inaliénables… L’agresseur sexuel va nous dire de sa victime qu’elle était « consentante » ou encore « séductrice », autant de manœuvres visant à son annulation. Cet autre devient « chose », objet partiel n’appartenant pas à un espace psychique différencié du sujet agresseur. Une annulation qui ne permet ni de reconnaître les signes de refus de la victime, ni sa propre dimension violente.

Les auteurs d’agression sexuelle en prison

12En France, depuis la loi du 18 janvier 1994, la prise en charge sanitaire des personnes détenues a été transférée du ministère de la Justice au ministère de la Santé.

13Sur le plan de la santé mentale, il existe des institutions psychiatriques publiques installées au cœur de la prison, regroupées en services médico-psychologiques régionaux dont certains fonctionnent en unités d’hospitalisation, alors que d’autres dispensent des soins ambulatoires. C’est le cas de la Fédération des soins aux détenus de l’Oise. Une des tâches que notre service s’est fixée est la mise en place d’un dispositif thérapeutique proposant un remaniement profond du fonctionnement psychique des auteurs de délits ou crimes à caractère sexuel. L’orientation psychanalytique de notre pensée clinique considère que le passage à l’acte vient signer un dysfonctionnement de l’appareil psychique dans le champ des états-limites ou de la psychose. Il est le substitut à une mentalisation impossible, pathologie de la déliaison pulsionnelle et aux mécanismes défensifs primaires. L’univers carcéral par définition se présente à lui seul tel un lieu de rejet, d’exclusion sociale dans ses rapports avec le dehors, d’isolement avec le groupe familial.

14Pour chaque détenu, la perte de repères amène d’une part une autre adaptation à l’environnement et, d’autre part, parce que l’homme est un être grégaire, le surgissement de nouveaux regroupements : les dealers, les braqueurs, les auteurs d’agression sexuelle. Pour ces derniers, une certaine « reconnaissance » du délit permet une adhésion au groupe, mais ils sont alors soumis au rejet, voire à la violence des autres groupes. Nommés « pointeurs » ou « pointus », ils subissent, de façon accrue par rapport aux autres groupes, de multiples persécutions, car le viol d’enfant ou de femme adulte reste un crime socialement insupportable. L’administration pénitentiaire est donc contrainte de les protéger, de les isoler. À la mise en groupe dans un dispositif de soin préexiste donc une groupalité de base liée à leur statut au sein de l’univers carcéral.

15Mais si l’avantage pour l’administration pénitentiaire est de voir dans ce groupe une population pénale calme, docile et soumise, se fondant dans le décor carcéral, il faut savoir que, de la même façon, elle se fondait dans le champ social, car le souci d’être conforme à ce que les autres pensent et attendent de ces sujets est prégnant.

Modalités particulières de la rencontre

16Le psychologue n’est en aucun cas tenu de « rendre des comptes » sur sa pratique à l’administration pénitentiaire ou au juge de l’application des peines. Tenir une position professionnelle de principes éthiques et déontologiques constitue une règle d’or qui permet de protéger la parole des deux participants lors de la rencontre singulière. Singulière car elle se situe dans un univers de contention physique et corporelle. Le cadre carcéral, en imposant ses limites, a valeur de pare-excitation, et permet que les motions pulsionnelles s’expriment sans que l’autre en soit détruit. Le moi peut y trouver un développement par un effet de restauration du narcissisme, de jeu des identifications, d’une tendance à l’harmonisation entre surmoi et idéal du moi. Il s’agit de restaurer un contenant de pensée dans le déroulement de la thérapie qui va utiliser les concepts psychanalytiques pour traiter la réalité de la violence, celle qui détruit le fantasme et toute vie psychique.

Quelle demande ?

17Les soins en milieu pénitentiaires sont libres. En effet, ils ne peuvent être soumis à une injonction de soins judiciaire qu’à l’extérieur de la prison.

18Ces soins ne s’instaurent que sur la demande écrite du détenu. Pour autant, cette demande reste dans une grande ambiguïté dans la mesure où elle est fréquemment suscitée par l’avocat, le travailleur social, la famille, le juge d’application des peines qui voit dans le « suivi psy » l’une des garanties à une possible réinsertion en vue de remise de peine ou de liberté conditionnelle.

19Il convient donc d’évaluer la question de cette demande qui, bien qu’elle soit portée par le détenu, n’en reste pas moins inhabitée. Souvenons-nous que nous avons affaire à des sujets chez qui on retrouve une grande pauvreté fantasmatique, une difficulté majeure de verbaliser tout ressenti, à s’opposer à l’autre, à manier le conflit inter-individuel. Ils sont restés sous la terreur de l’intrusion et du vide. Des perturbations qui sont à entendre du côté de la relation à l’autre. Car ces sujets se sont construits sur la base d’une imago maternelle phallique toute-puissante, l’imago paternelle mal différenciée n’a pu être intériorisée. Le sujet agresseur sexuel dépourvu d’objets internes stables a adopté comme mode de relation à l’autre celui de la passivation, du désinvestissement de soi au profit d’investissements massifs d’objet externes dépouillés alors de leur existence propre.

20En somme, dans cette rencontre singulière, le thérapeute se trouve rapidement face à un sujet construit sur le mode du faux self tel que Winnicott (1954) le décrit, le clivage lui ayant permis jusque-là de s’adapter a minima au champ social. Aujourd’hui, la rencontre reste colorée d’une grande passivité, le sujet déniant toute expression pulsionnelle agressive.

La difficulté d’entrer en relation

21Compte tenu du fonctionnement psychique de ces sujets, des aménagements dans la rencontre sont nécessaires. En effet, si l’attachement semble patent, il relève bien plus du collage que d’un transfert tel qu’il est décrit traditionnellement. Le patient fonctionne sur le mode du « comme si », confondant ses pensées et celles du thérapeute, adoptant un discours de surface, et rapidement, ce transfert peut prendre la forme d’un transfert massif impliquant désir de possession, jalousie, séduction, agressivité. Comme le rappelle C. Balier (2005), « le problème est moins de rester neutre conformément à la recommandation traditionnelle, que d’être indestructible, c’est-à-dire de continuer à penser malgré la violence des affects déclenchés ». Il reproduit avec le thérapeute le seul mode relationnel disponible… celui de l’emprise qui a pour effet de faire vivre à l’autre par le mécanisme d’identification projective le vide, le chaos et les sensations qui y sont liées et que lui ne peut éprouver.

22La neutralité bienveillante ne convient pas au risque pour le thérapeute d’en être détruit. Et bien au-delà, plutôt que d’attendre des éléments qui ne peuvent émerger, il convient d’adopter une démarche active permettant d’obtenir des précisions sur les actes commis, le vécu qui les accompagne, l’histoire de vie du patient…

Le dispositif groupal

23Après un processus d’évaluation, une indication thérapeutique est faite, le plus souvent la thérapie de groupe s’impose.

24Notre dispositif se compose de deux temps : un temps de groupe et un temps de reprise en entretien individuel avec le thérapeute principal du groupe ou l’un des thérapeutes du groupe.

251. Le temps de groupe se décompose, en fin de compte, en trois temps :

  • la pré-séance où les thérapeutes se retrouvent pour évoquer les souvenirs de la séance précédente et où le ou les thérapeutes qui ont réalisé les entretiens individuels font part à leurs cothérapeutes de la teneur de ces entretiens ;
  • la séance proprement dite avec les patients. Les règles classiques de thérapie groupale sont énoncées lors de la présentation et de la première participation d’un patient à la thérapie :
  • règle de libre association : « Ici, on doit pouvoir dire tout ce qui vient à l’esprit. »,
  • règle du secret particulièrement importante dans la mesure où nous sommes dans une institution fermée, s’il en fut. Cette règle est énoncée comme suit : « Pour que la parole puisse être libre, il est nécessaire que ce qui se dit en séance ne soit pas divulgué à l’extérieur de la séance », et nous ajoutons « si entre les différents membres du groupe certains thèmes abordés dans le groupe étaient évoqués en dehors de celui-ci, il est souhaitable que cela soit rapporté dans le groupe à la séance suivante », ce qui constitue :
  • la règle de restitution,
  • la règle d’abstinence est énoncée comme suit : « Nous n’interviendrons pas dans la réalité de votre parcours pénitentiaire sous la forme de rapport ou d’information divulgué à qui que ce soit, administration pénitentiaire, juge, avocat même si vous nous le demandez, nous nous engageons uniquement à vous fournir, à votre demande, une attestation de présence au sein du dispositif thérapeutique » ;
  • la post-séance où les thérapeutes du groupe échangent « à chaud », les éprouvés, les pensées contre-transférentielles et intertransférentielles.
2. L’entretien de reprise individuelle

26Chaque participant au dispositif thérapeutique est rencontré individuellement afin de pouvoir évoquer ce qu’il a éprouvé, vécu pensé pendant le temps du groupe et le mettre en lien avec son histoire personnelle.

27Il faut entendre « reprise » non seulement comme reprendre ce qui s’est pensé, éprouvé pendant le temps de groupe, mais aussi comme « repriser », comme nos grands-mères reprisaient les chaussettes, c’est-à-dire tisser, retisser, réparer ce qui a pu être éprouvé, vécu dans le temps de groupe avec l’histoire du patient remis en scène transférentiellement.

28Ces patients souffrent d’un déficit de la fonction préconsciente, les mécanismes de liaison intrapsychique sont défaillants. Cette topique particulière de notre dispositif permet que soient objectivement liés deux espaces, deux espaces d’un même dispositif. Ils ne sont pas totalement différents dans l’espace du groupe et dans l’espace de la reprise et ce qui se travaille dans un espace est « repris » dans l’autre, et vice versa. Le public et l’intime vont peu à peu se différencier, ce qui se dit dans un espace peut s’évoquer dans l’autre ou, au contraire, il y a des choses qui peuvent être dites en individuel et non en groupe ou le contraire. Mais quoi qu’il en soit, cette dynamique entre le groupal et l’individuel permet un travail de différenciation et de liaison.

29Le temps de groupe fonctionne comme lieu d’expérience de l’intersubjectivité, de confrontation à l’altérité, au lien.

30Les reprises individuelles doivent donc être centrées sur les éprouvés et les pensées transférentielles activés par le temps de groupe.

31Chaque reprise commencera donc rituellement par une phrase du type : « Alors, et le groupe ? »

32Cet entretien de reprise, bien sûr, a pour effet de centrer le transfert d’une manière importante sur le thérapeute principal, les cothérapeutes étant vécus soit comme « secrétaire », soit comme « remplaçante » lorsque le thérapeute principal est absent. La cothérapeute qui ne participe pas aux reprises est également, souvent, support des projections passives des participants. C’est alors « la muette », celle qu’on empêche de parler. Ce qui renvoie à des positions infantiles en lien avec une imago paternelle, dans le meilleur des cas, ou à une imago maternelle archaïque toute-puissante et castratrice.

« Le groupe du mardi »

Le dispositif

33Le groupe du mardi est un groupe ouvert, des patients peuvent y être admis à n’importe quel moment au gré des départs des membres du groupe. En général, les départs du groupe sont liés aux libérations des participants. Ce groupe fonctionne depuis une dizaine d’années et la durée de participation des patients est très variable, de quelques mois à plusieurs années. Il compte six patients et se déroule dans le service médical du centre de détention.

34Les entretiens de reprise ont lieu dans un autre bureau le jeudi matin. Leur durée est de 20 minutes.

Les participants

35M. D. est un homme de 72 ans condamné pour des faits de pédophilie. Il est condamné à une très lourde peine et est incarcéré depuis dix ans. Il participe au groupe depuis trois ans et demi. Avant d’arriver dans ce centre de détention, il avait participé à d’autres dispositifs groupaux dans d’autres prisons. Il est né avant la dernière guerre et a vécu l’exode, il considère la famille qui l’a recueilli pendant cette période comme sa vraie famille et y est toujours très attaché. Les relations avec sa mère ont été proches jusqu’à sa mort, alors qu’avec son père les rapports ont toujours été très difficiles, il a toujours eu le sentiment qu’il ne comptait pas.

36Infirmier, il a fait toute sa carrière dans l’humanitaire dans des situations particulièrement dangereuses. Au Cambodge, quand il a dû en partir à l’arrivée des Khmers rouges, il adopte une famille entière et rentre en France après bien des péripéties avec la mère et quatre enfants qui deviendront ses enfants.

37Même si des scenarii pédophiliques ne l’ont jamais quitté, il dira que les passages à l’acte ne débuteront qu’après la mort de sa mère et l’arrêt de sa profession dans l’humanitaire.

38M. G. est un homme de 70 ans, il a abusé pendant plusieurs années de son neveu et a perpétré sur deux de ses petites-filles des attouchements. Né lui aussi avant-guerre, il restera seul avec sa mère pendant la durée du conflit et ne verra son père qu’à la Libération, mais celui-ci ne restera pas et partira très rapidement. Sa mère se remariera et aura d’autres enfants. Il sera envoyé chez ses grands-parents paternels puis en pension et vivra peu avec sa famille. Durant son enfance, il se vivra comme celui dont il faut se débarrasser. Il participe au groupe depuis deux ans et demi.

39M. L. a 55 ans, il est condamné pour le viol de deux fillettes, les filles d’une de ses concubines, les faits se sont déroulés, il y a plus d’une vingtaine d’années. Plusieurs ruptures marquent sa petite enfance puis toute sa vie sera aménagée sous forme de séquences tant au niveau professionnel qu’au niveau affectif. Il a été agressé sexuellement par un prêtre lorsqu’il avait une dizaine d’années mais ne s’en souvient pratiquement pas. Il a déjà, lors d’une mise en liberté provisoire sous contrôle judiciaire, fait une psychanalyse sur divan qui a duré deux ans : « Avec mon analyste, nous nous sommes quittés d’un commun accord », dira-t-il. Sa demande lorsqu’il arrive dans le groupe est simple, il dira : « Je voudrais être entier. » Il participe au groupe depuis un peu plus de deux ans.

40M. R. a 45 ans, il est condamné pour le viol de deux jeunes garçons. Confié à l’Assistance publique à sa naissance, il sera placé dans une famille d’accueil dans laquelle il sera maltraité. Retiré de cette famille, il sera ensuite confié à la garde de sa grand-mère paternelle jusqu’à 12 ans, puis ira de foyer en foyer. Il subira des violences sexuelles dans l’un de ces foyers. Sa mère se suicidera en hôpital psychiatrique, il a alors une douzaine d’années, il ne verra son père que très épisodiquement et dira que de toute façon, il ne s’est jamais occupé de lui. À 18 ans, il aura un très grave accident de la circulation qui le laissera handicapé. Il aura ensuite une vie très instable. Il est dans le groupe depuis neuf mois.

41M. T. est un homme d’une quarantaine d’années. Il est condamné pour le viol avec arme d’une femme. Il dit qu’il ne savait pas que cela ne se faisait pas de forcer une femme. Juif tunisien, il mènera une vie d’une grande instabilité entre la France, où il est clandestin, et la Tunisie. Il décrit son enfance comme merveilleuse, avec des parents parfaits. Il a un frère né deux ans avant lui, très lourdement handicapé mental, qui monopolisera toute l’attention de sa mère. Ce frère est mort, il y a quelques années. Il participe au groupe depuis trois mois.

42M. D. a 68 ans, il est condamné pour viol sur ses deux filles. Il se décrit comme alcoolique et les faits se sont en général passés lorsqu’il était très fortement alcoolisé. Il n’a pas connu son père et sera élevé par sa mère et un beau-père qu’il considérera comme son père. Sa mère était très violente et il sera maltraité. À 18 ans, il se marie, sa femme qu’il aime passionnément mourra trois mois après le mariage d’une méningite foudroyante. Il s’engagera alors en Indochine pour y mourir. À son arrivée dans ce pays, il sera violé par deux militaires.

43En rentrant en France, il deviendra routier. Il se mariera ensuite trois fois. Il y a plus d’une dizaine d’années, suite à une demande de ses enfants, il fera une cure de désintoxication et deviendra abstinent. Il s’engagera dans une association d’anciens alcooliques et deviendra responsable départemental. Il participe au groupe depuis deux mois.

44Notons, dès maintenant, que tous ces patients ont tous eu à vivre des ruptures ou des défauts d’investissement précoces très importants.

La séance de groupe

45À son arrivée sur le pas de la porte, M. G. annonce au thérapeute que sa mère est décédée hier et qu’il en parlera jeudi matin. Il ne souhaite pas en parler dans le groupe. La différenciation entre groupe et entretien individuel est d’emblée signifiée. Très souvent, les participants indiquent au cours de la chaîne associative groupale que de cela, ils en ont déjà parlé en entretien de reprise. Un aller et retour permanent entre les deux espaces du dispositif, liaison mais aussi différenciation de l’intime et du public (Carel, 1992).

46Le groupe débute et M. L. annonce l’absence de M. D. pour des examens médicaux à l’hôpital.

47M. G. évoque une information qu’il a vue à la télévision où à la sortie d’un procès, les parents de la victime assassinée n’ont pas exprimé de désir de vengeance ni de haine vis-à-vis des assassins.

48Puis il enchaîne sur la souffrance des victimes et dit qu’elles n’ont pas droit comme les agresseurs à un suivi psychologique, que ses victimes n’ont pas eu de suivi psychologique pour les aider à se reconstruire.

49Un silence suit cette intervention, le thérapeute demande à quoi cela fait penser.

50M. L. dit ne pas très bien comprendre le sens de l’intervention de M. G.

51Celui-ci dit alors que c’est pour reprendre ce qu’avait dit M. T. la séance précédente en ce qui concerne les victimes.

52M. T. fait alors remarquer qu’il n’est pas français et qu’il n’arrive peut-être pas à rendre compte parfaitement de ce qu’il veut dire. Puis il reprend ce qu’il avait développé la semaine précédente : « Lorsque l’agresseur est en prison, il devient alors victime de la société. »

53M. G. lui fait remarquer qu’il est surtout victime de lui-même et que c’est son crime qui l’a amené là.

54M. T. revient sur le fait qu’il n’arrive pas à s’expliquer.

55M. L. dit que lui n’arrive pas à le comprendre.

56M. T. insiste, il y a des agresseurs qui peuvent être victimes.

57M. L., agacé, répond : « Tu as été jugé comme agresseur, donc tu n’es pas victime. Quelle drôle de semoule ! »

58M. T. dit alors qu’il ne parle pas des agressions sexuelles mais d’autres délits comme l’escroquerie ou le cambriolage. « Le cambrioleur peut être tué par le propriétaire, il devient alors victime. »

59M. D. dit que, tout de même, au départ, c’était lui l’agresseur.

60Le thérapeute fait remarquer, qu’en ce qui concerne le sentiment d’être victime en prison, peut-être s’agirait-il d’une manière de dire une souffrance.

61M. L. reprend et dit que ce qui l’étonne le plus, c’est l’absence d’affect de M. T. « C’est dans la tête que tu as de la semoule », reprend-il. Il enchaîne : « Que tu subisses mal la détention, je comprends, mais que tu sois victime, non. Tu centres tout sur toi. Que tu sois victime de ton affaire, non. »

62M. T. dit qu’il n’est pas victime de son affaire, mais que la prison l’a traumatisé, puis enchaîne sur sa claustrophobie qui le fait énormément souffrir depuis toujours et que son début d’incarcération a été, de ce fait, très difficile.

63Le groupe permet la confrontation de positions subjectives différentes par rapport au crime. L’agressivité peut s’y exprimer sans que cela soit destructeur. Le lien groupal n’est pas détruit par l’agressivité qui ne se transforme pas en violence.

64M. G. revient sur la question des victimes : « Il y a une différence entre notre souffrance et celle des victimes, elles n’ont pas demandé ce qu’il leur est arrivé, c’est sans comparaison. »

65Le thérapeute dit : « On parle là de souffrance qui pouvait être masquée avant l’incarcération. Face à quelque chose qu’on ne contrôle plus, tout s’effondre. »

66M. T. revient sur sa claustrophobie et donne de nombreux exemples.

67M. R. conteste ces exemples et revient à la réalité.

68M. D. dit alors que lui aussi est claustrophobe et évoque la salle de thérapie qui est très petite : « Je ne pourrais y tenir trois heures. »

69La discussion se poursuit sur la claustrophobie puis M. T. dit : « Chaque personne pense différemment, on n’est pas pareil. C’est peut-être pour ça que je me suis dit victime, j’ai vu la mort devant les yeux. Pour moi, ma peine, c’est cent fois plus que ce que j’ai fait, c’est pour ça que je commence à me victimiser. Avant je pouvais pas rester dans une pièce fermée comme ça, ça m’a peut-être aidé à guérir de ma claustrophobie ! »

70Le groupe sert de support à la représentation d’un contenant suffisamment tempéré. Les angoisses phobiques archaïques (Balier, 1988) peuvent y être exprimées et contenues. Les limites ne sont plus source d’angoisse mais peuvent maintenant se représenter.

71M. G. : « La seule chose qui soit commune à tous les membres du groupe, c’est ce qui nous amène ici, après, chacun analyse à sa façon. »

72M. L. évoque le manque d’attention dont les détenus sont l’objet. « Quand on vit en société, on a la reconnaissance des autres, sinon on vit seul sur une montagne. »

73Puis, il reprend sur ce que disait M. T. : « Jusqu’à présent, dans ton discours, je n’avais pas entendu ça. Tu disais jusqu’à présent que tu n’avais pas conscience de la gravité de ton acte. »

74M. D. : « Si on nous avait dit que c’était mal, on n’aurait pas été là. »

75M. T. : « Je suis victime de mon ignorance, en fait. Je ne suis pas fou. »

76Le discours du groupe se poursuit sur les barrières qui n’ont pas été mises en place… La question des limites et de son élaboration se poursuit.

77M. T. revient sur l’évolution du droit par rapport au viol : « Il y a quelques années, ce n’était pas aussi condamné. »

78Le thérapeute demande si ça change quelque chose à la souffrance de la victime.

79M. D. : « Pour la victime, c’est perpette. »

80Le groupe se demande ensuite si l’agresseur peut être l’objet de pitié de la part des victimes après que M. G. eut dit que ses victimes avaient pleuré après l’énoncé du verdict.

81M. L. pense que la victime doit d’abord éprouver de la colère, de la haine mais pas de pitié.

82M. D. : « Moi, je n’ai pas ressenti de pitié envers mes agresseurs et mes victimes, je crois pas qu’elles aient ressenti de la pitié. »

83M. R. : « Moi, c’est pas de la colère, ni de la haine mais c’est : pourquoi moi ? La colère, ce serait aussi faire du mal à l’autre mais moi c’est ce pourquoi qui m’a beaucoup travaillé. »

84M. L. : « J’ai plus de frustrations de ne pas me souvenir de cette période. »

85M. R. : « Pour moi, cette période, c’est un calque, je pourrais tout dessiner. Pour mon frère, c’est différent, il était plus petit de deux ans, le ressenti n’est pas le même. »

86M. T. : « Pourquoi on nous a pas appris à l’école que le crime sexuel, c’était gravissime ? Je peux dire : je suis pas responsable, je savais pas. Ma mère m’a dit de ne pas toucher à la drogue, c’est mal, j’y ai pas touché. »

87La cothérapeute intervient : « M. T. vous parlez du crime sexuel, mais on peut aussi parler d’une atteinte à l’autre et ça, c’est mal. »

88M. T. : « Je sais que le viol c’est interdit mais, je sais pas que c’est grave. »

89M. L. encore excédé : « On n’apprend pas ça, tu le ressens, ça s’apprend pas avec des mots, c’est des choses que tu ressens avec ton corps. On n’apprend pas le sentiment amoureux, tu le ressens avec ton corps, merde. Tu me fais perdre mes moyens. »

90M. R. : « Si tu n’avais pas été conscient, tu ne serais pas passé à l’acte. Il était conscient de ce qu’il faisait mais sa victime, c’était un bout de bidoche. »

91Nous pouvons remarquer en cette fin de séance un rappel au sensoriel. Le transfert latéral se joue alors sur un mode très émotionnel comme si la confrontation se heurtait, à un certain moment, à un mur. Alors, le risque de passivation réapparaît : « Tu me fais perdre mes moyens. » Cette intervention de M. L. peut également être entendue comme une lutte contre le clivage entre l’intellectuel et l’émotionnel. Pour M. T. la question du savoir, « ne pas savoir qu’un viol fait souffrir », n’est pas reliée à la question du ressenti, de l’émotion. L’identification à la victime est alors impossible.

Les entretiens de reprise

92M. D. revient d’emblée sur la question des « victimes » dont a parlé M. T. Il insiste sur le débat animé que cela a suscité et, pour une fois, il s’est senti bien dans ce débat, il a pu dire ce qui lui venait à l’esprit. Il fait le lien avec sa fonction d’animateur de l’association d’anciens buveurs où, dans ce cadre, il n’avait aucun mal à prendre la parole, mais c’était lui l’animateur. Dans ce groupe c’est différent, il est un des participants. Il évoque que dans le groupe tout le monde est là pour la même chose et que la règle du secret protège la parole, ce qui se dit ne sort pas du groupe. À travers la rivalité avec le thérapeute principal, « l’animateur », la question de la garantie des limites est posée. Le support imagoïque paternel représenté par le thérapeute principal, celui qui anime, qui mène le groupe, introduit la différence générationnelle et permet une suffisante sécurité pour qu’une réflexion sur sa position subjective puisse advenir.

93Il est très content de son évolution dans le groupe où il se sent plus à l’aise et arrive mieux à parler même si, parfois, il a du mal à saisir tout ce qui se dit ; il est un peu sourd et souffre d’acouphènes, il remarque que, cependant, il n’ose pas demander à certains des participants de répéter lorsqu’il n’entend pas. Puis, il associe sur un parloir où sa fille aînée est venue samedi dernier (cette fille était une de ses victimes). Elle l’a trouvé changé, il a remarqué qu’il parle plus au cours de ces parloirs et ressent maintenant le besoin de parler avec elle de ce qui s’est passé. Sa fille est elle-même en psychothérapie depuis plusieurs années. Mais les passages à l’acte restent un sujet tabou. Très souvent sont évoqués les parloirs avec les membres de la famille comme analogon avec les différents espaces du dispositif. Le passage du lieu de détention au parloir se figure comme le passage du groupe à l’entretien de reprise. Ainsi, il sera très souvent évoqué dans ces entretiens, les discussions plus intimes pouvant se développer au parloir mises en miroir avec les discussions pouvant se développer dans la vie de tous les jours de la prison. La différenciation topique des espaces carcéraux s’étaie sur la différence des espaces thérapeutiques et préfigure la différenciation des espaces topiques internes issus de l’œdipe.

94M. T. me dit que, comme les autres fois, il va nous raconter une histoire. Je l’encourage d’abord à évoquer ce qu’il a ressenti lors de la séance de groupe. Il évoque un phénomène curieux qui l’a surpris lui-même. Lorsque la cothérapeute s’est adressée à lui, il ne l’a pas entendu et il ajoute qu’en y réfléchissant, lorsque dans le groupe quelqu’un s’adresse à lui personnellement, il n’entend pas car il pense en même temps à ce qu’il devra répondre et cela l’empêche d’écouter ce qui lui est dit. Cela explique, dit-il, qu’il réponde souvent à côté. Par contre lorsque je m’adresse au groupe, là il écoute sans problème.

95Il n’est pas possible pour lui d’être confronté à l’altérité sans qu’immédiatement s’opère un repli narcissique massif l’obligeant à suspendre les modalités sensorielles de la communication. Il n’entend plus ! Nous voyons également combien le groupe le protège de cette mise en péril narcissique. La prise de conscience de ce phénomène constitue un moment mutatif pour lui.

96Puis revenant à sa première idée, il nous raconte une histoire où, suivant le schéma habituel, une femme l’a humilié. Ces humiliations à répétition, des centaines de fois, dit-il, expliquent d’après lui son passage à l’acte où il s’est vengé de toutes les humiliations.

97Nous évoquons après le départ de M. T. la fonction de ces histoires, et nous réévoquons comme nous l’avons déjà fait les contes des Mille et Une Nuits ou Schéhérazade, pour sauver sa vie, raconte un nouveau conte chaque soir au sultan. Il s’agit, en quelque sorte, de nous faire partager la souffrance de l’humiliation tout en se préservant de la rupture, de la séparation. Ces histoires forment également une enveloppe dans l’entretien, enveloppe sûre et habituelle qui préserve de la surprise et de l’implication, de même que ce « rituel » protège de l’intrusion du thérapeute dans son fonctionnement, il sauve par là même sont intégrité psychique.

98M. R. frappe très fort à la porte et fait sursauter les thérapeutes. Il entre en disant : « Je ne vous laisse aucun répit. »

99Évocation d’emblée de l’agrippement aux thérapeutes.

100Comme à l’ordinaire, il dit que le groupe ne lui apporte pas grand-chose et qu’il n’en a pas besoin pour faire son autoanalyse déjà bien entamée lors de ses psychothérapies précédentes et surtout grâce à la lecture des ouvrages de Boris Cyrulnik qui, comme lui, avait vécu des moments de vie très difficiles.

101Il y a quelques entretiens de reprise, il nous avait d’ailleurs menacé d’écrire à ce dernier pour se plaindre de la psychothérapie et lui dire à quel point cela ne lui servait à rien et que nous ne comprenions rien. Pendant quelques semaines ensuite, il avait multiplié les actions de réparation, m’attendant par exemple dans la cour lorsque j’arrivais le matin pour me saluer en s’étonnant qu’il soit toujours là quand le thérapeute arrivait. Ce devait être le hasard ! L’autre n’est possiblement envisageable que dans la dimension de l’identique, de l’identité d’expérience, nous n’avons pas vécu les mêmes choses, nous ne pouvons pas comprendre !

102Il évoque très vite lors de cet entretien de reprise la question qui le taraude actuellement : est-ce que ses victimes ont une psychothérapie ? Lui n’en a pas eu lorsqu’il était enfant ni lors de son accident. Il pense que si quelqu’un lui avait tendu la main dans ces moments-là, il n’aurait peut-être pas commis ses crimes. Mais, ajoute-t-il, l’aurait-il saisie ?

103Puis, il enchaîne sur le fait que lorsqu’il buvait, il arrivait en pleurant à parler de lui à ses amis. Ensuite, il s’en voulait beaucoup et ne les revoyait plus. Dans le groupe, cela lui arrive de vivre les mêmes choses mais, comme il en est de même pour les autres participants, cela lui est plus tolérable même s’il pense toujours qu’il n’aurait pas dû parler, et garder ce qui est « personnel » pour les entretiens de reprise.

104Nous voyons là comment le groupe constitue un lien rassurant et déculpabilisant de l’expression de soi-même. Il est possible de parler de soi en s’étayant sur l’identité de vécu et d’expérience des autres participants.

105M. G. évoque d’emblée la mort de sa mère, sa tristesse. Puis il nous lit une lettre de l’un de ses fils en réponse à sa demande que ses enfants soient un peu plus proches de son épouse. Son fils fait état de tout ce qu’il fait déjà et lui renvoie qu’il n’est peut-être pas le mieux placé pour faire des reproches. Cela le touche et entame encore un peu plus son idéal de bon père et de bonne famille.

106Comme annoncé lors de la séance de groupe, monsieur G. réserve pour l’entretien de reprise l’évocation du deuil de sa mère. Ultérieurement, il pourra en parler dans le groupe, ce qui permettra les associations des autres membres du groupe ayant eux aussi vécu la perte de leur mère. S’illustre là la dimension d’aller et retour entre les deux espaces de ce dispositif.

107Enfin, il revient sur ce qui a été évoqué dans le groupe autour de la pitié envers les agresseurs et sur la nécessité pour les victimes d’être suivies. Il associe sur le fait que lors du jugement, ses petites-filles ont pleuré à l’annonce du verdict et que, certainement, elles se sentaient coupables d’envoyer leur « papi » en prison pour tant de temps.

108Les victimes existent et il est maintenant possible d’imaginer leurs sentiments et leurs états internes en étayage sur ce qui se vit et se dit dans le groupe.

109M. D. n’était pas présent à la séance de groupe. Je lui demande ce qu’il imagine du discours du groupe. Il pense que cette séance a certainement été le prolongement de la précédente et qu’il a été question des victimes, de la réparation et de la nécessaire reconnaissance par le procès.

110Même absent, il est important de faire référence à la chaîne associative groupale, monsieur D. est parfaitement en congruence avec l’évolution inter-séance de cette chaîne associative. Il se réfère à l’histoire du groupe et à son évolution.

111Il associe sur la reconnaissance de l’enfant lorsqu’il était infirmier. Il associe ensuite sur le poids d’un enfant mort, il en a porté des dizaines, voire des centaines lorsqu’il travaillait dans l’humanitaire. Et, malgré tout, dit-il, « j’ai abusé d’enfants ».

112Nécessité de passer par le corps, le corporel, la sensation pour que l’autre devienne subjectivement vivant et entre dans le jeu objectal.

113Il évoque ensuite ses deux personnalités et que c’était soit l’une, soit l’autre. Il a le sentiment que les deux coexistent toujours mais ensemble et l’une en arrière de l’autre. Sa personnalité pédophile existe toujours mais « avec des barrières », dit-il.

114Expression du clivage et d’une réflexion sur ce clivage dans un climat de confiance.

Conclusion

115L’acte d’agression sexuelle sur l’enfant, crime socialement insupportable, est à entendre du côté de l’histoire subjective de celui qui est face à nous. Comment l’entendre alors que nous avons affaire avec celui qui, dans la sphère sociale, ne montre le plus souvent qu’une adaptation de surface, ou encore qui, au détour de la rencontre duelle, ne délivre qu’une construction sur le mode du faux self ? Nous prenons alors le risque « d’éprouver à la place », car il s’agit bien d’une pathologie de la déliaison intrapsychique : un chaos interne interdisant toute différenciation. Notre pratique en milieu carcéral nous a amenés à penser la prise en soin de ces patients au sein d’un dispositif groupal en deux temps ; l’un public où s’expérimente la confrontation à l’altérité, l’autre intime où est appelée l’expression des éprouvés activés sur le temps du groupe. Les thérapeutes, par la matérialisation de ces deux espaces différenciés et complémentaires, vont amener le patient à faire l’expérience nouvelle du sujet en lien.

Français

Résumé

La prise en charge psychothérapeutique des auteurs d’agression sexuelle n’est pas soumise à injonction au sein de l’univers carcéral. Lieu de contention sur lequel le psychologue va s’étayer dans sa pratique, il reste également un lieu de contraintes auxquelles patient et soignant vont être soumis. Et c’est à partir de ce lieu que se déploie notre pratique singulière de la psychothérapie psychanalytique de groupe. Envisageant l’acte d’agression sexuelle tel un substitut à une mentalisation impossible, une pathologie de la déliaison pulsionnelle, notre pensée clinique nous a amenés à mettre en place un dispositif groupal en deux temps : le temps du groupe ou celui de la confrontation à l’altérité, le temps de la reprise individuelle ou celui de l’expression des éprouvés activés par le temps du groupe. Entre ces deux espaces se met en œuvre un travail de différenciation et de liaison intrapsychique.

Mots-clés

  • agresseur sexuel
  • entretien de reprise
  • groupe de parole
  • prison
Español

Resumen

La asistencia psicotérapeutica de los autores de agresión sexuale no depende de la conminación del juez en el cárcel. El psicólogo va utilizar este sitio de contención para apoyar su práctica. Sin embargo, este sitio permanece como un lugar obligado tant para el paciente como para el terapeuta. Y es a partir de la configuración de este lugar que se realiza nuestra practica singular : la psicoterapia psicoanalítica de grupo. Considerando el acto de agresión sexuale como el substituto de una mentalisación imposible, una patología de la « desunión pulsional » : nuestro pensamiento clínico nos ha conducido a situar el dispositivo del grupo en dos tiempos : el tiempo del grupo es lo de la confrontación con el grupo, es decir con la alteridad, y el tiempo individual, llamado sesión de recuperación donde se expresa lo vivido activado durante el tiempo del grupo. El trabajo de diferenciación y de union intrapsiquica se realiza entre estos dos espacios

Palabras claves

  • agresor sexual
  • sesión de recuperación
  • grupo de palabras
  • cárcel

Bibliographie

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Violaine Roussel [*]
Bernard Savin [**]
  • [**]
    Bernard Savin, psychologue clinicien, docteur en psychologie, Fédération des soins aux détenus, chi de Clermont-de-l’Oise, 2 rue des Finets, 60600 Clermont. bernardsavin@wanadoo.fr
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Mis en ligne sur Cairn.info le 09/07/2008
https://doi.org/10.3917/rppg.050.0097
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