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A contrario

2011/2 (n° 16)

  • Pages : 180
  • ISBN : 9786169078128
  • Éditeur : BSN Press

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Est-ce que vous étiez satisfait ?

– Non ! s’écria Karl en lui coupant presque la parole. […]

Mais sa réponse pouvait présenter encore un autre inconvénient, car le monsieur pouvait maintenant lui demander pourquoi il n’avait pas été satisfait.

(F. Kafka, Amerika, Garnier Flammarion, 1988, pp. 322-323)

Introduction

Problématique : l’accord est-il « marqué » ou « non marqué » ?

1

Dans la citation de Kafka placée en exergue, le commentaire du narrateur sur les conséquences possibles de la réponse de Karl illustre à merveille le lien étroit entre expression du désaccord et argumentation : à la différence de l’accord, qui n’a pas en principe à être argumenté, le désaccord, correspondant à l’enchaînement « marqué », appelle au contraire une argumentation et inversement, toute argumentation présuppose un désaccord, réel ou virtuel.

2

Mais dans le cas d’un débat, et singulièrement d’un débat électoral, cette norme discursivo-interactionnelle entre en conflit avec une norme « générique » voulant que dans les genres à caractère agonal (or le « débat » est une forme de « combat »), c’est au contraire le désaccord qui est la règle. En première approximation, on dira donc que ce type d’interaction se caractérise par une sorte d’inversion de la norme usuelle, l’accord devenant « marqué » par rapport au désaccord. C’est ce que nous allons tenter de vérifier à partir du cas d’un débat électoral fameux et fort étudié (mais sous d’autres angles que celui qui va nous intéresser ici) : le débat télévisé de l’entre-deux-tours des présidentielles qui vit s’affronter, le 3 mai 2007, Ségolène Royal (SR) et Nicolas Sarkozy (NS) [1][1] Voir sur ce débat Bertrand et al. 2007, Charaudeau... ; débat dont l’un des deux animateurs, Patrick Poivre d’Arvor (l’autre étant Arlette Chabot) rappelle d’entrée de jeu le principe en ces termes :

3

et bien sûr les règles seront les mêmes pour tout le monde c’est-à-dire même temps de parole euh mêmes questions les réponses je le suppose seront différentes

4

Pourtant, lorsque l’on parcourt dans cette perspective la transcription de ces 2 h 40 de débat [2][2] C’est la transcription établie par Hugues Constantin..., on est frappé par la manifestation récurrente, de la part de Sarkozy du moins, d’un certain « désir d’accord », lequel peut prendre la forme d’un refus de polémiquer :

5

NS : bon (.) je je j’veux pas polémiquer avec euh Madame Royal (5, 6)

6

d’un soulignement ostensible des points d’accord :

7

NS : alors c’est un point où on peut s’retrouver (33, 37)

8

assorti de sommations de les reconnaître du côté de l’adversaire :

9

NS : est-ce que (.) au moins (.) sur ce choix-là (.) nous n’pourrions pas gauche et droite (.) opposition et majorité selon les choix des Français nous trouver d’accord pour dire ben bien sûr […] (3, 50-4, 1-3)

10

Par de tels appels au consensus, NS vise bien évidemment à construire de lui-même l’image d’un « rassembleur », et à montrer qu’il est capable de se situer « au-dessus de la mêlée » face à une adversaire murée dans une attitude stérile d’opposition systématique :

11

NS : y a des choses bien que vous avez faites (.) y a des choses bien que nous on a fait (.) ça ne sert à rien de le contester (21, 31-32)

12

une « mauvaise joueuse » qui non seulement peine à reconnaître l’existence de certains points d’accord mais même refuse de s’en réjouir :

13

NS : mais soyez pas désagréable pour une fois on s’rejoint […] c’est c’est alleluia (30, 48-50)

14

Toujours est-il qu’une certaine valorisation explicite de l’accord se trouve inscrite dans le métadiscours de Sarkozy (rien de tel chez Royal, qui revendique d’entrée de jeu la confrontation : « moi je crois tout le contraire », « moi je propose au contraire… »), qu’il faudra évidemment confronter à son comportement dans le débat. Retenons pour l’instant que si, dans un tel contexte, c’est par définition le désaccord qui doit primer, les manifestations d’accord ne sont pas pour autant exclues ; et c’est précisément à ces manifestations que nous allons nous attacher, afin de rendre compte dans le détail des formes qu’elles prennent et des fonctions argumentatives qu’elles assurent.

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On cherchera à atteindre cet objectif en conjuguant deux approches, dont l’articulation dans les travaux de recherche peut sembler d’une rareté surprenante : l’analyse du discours en interaction, et l’analyse argumentative. Cette association est dictée par les données et la problématique. Le débat Sarkozy-Royal est, sans aucun doute possible, une interaction : en rendre compte en mettant en œuvre le cadre théorique et méthodologique de l’analyse interactionnelle relève presque de l’évidence. C’est, plus précisément, une interaction qui passe, comme tout débat, par une intense activité argumentative – d’où, s’il est besoin d’expliciter la démarche, la pertinence d’une approche adossée aux théories de l’argumentation. Enfin, l’entrée dans les données que nous avons retenue – la question du statut de l’accord – a donné lieu à des développements très structurés dans des travaux s’inscrivant dans chacune de ces perspectives ; nous espérons que le présent article imposera comme une évidence la possibilité et l’intérêt d’une telle articulation disciplinaire.

L’accord dans l’approche argumentative

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D’une manière générale, les définitions de l’argumentation posent l’existence ou la plausibilité d’un désaccord sur une question donnée comme condition d’émergence d’une argumentation (Eemeren et al. 1987 : 4 ; Plantin 1993 : 233). Perelman & Olbrechts-Tyteca (1988), identifiant le champ de l’argumentation au royaume du probable, ne disent pas autre chose : l’argumentation a son rôle à tenir dès lors qu’il n’existe pas de certitude sur une question donnée. Toutefois, la réflexion sur l’argumentation semble porter un regard plus favorable sur l’accord que sur le désaccord.

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D’une part en effet, nombreuses sont les théories qui stipulent que la finalité de l’argumentation est de résoudre ce désaccord initial pour parvenir à un accord (sur la question en discussion, ou, au pire, sur le fait qu’aucun accord sur la question n’est possible) ; c’est le cas des approches s’inscrivant plus ou moins centralement dans la tradition rhétorique, et reposant sur une définition de l’argumentation comme moyen de persuasion (Perelman & Olbrechts-Tyteca 1988, Amossy 2010…), ou d’approches reposant sur un modèle idéal du dialogue argumenté visant à résoudre une différence d’opinions (Eemeren & Houtlosser 2004, Habermas 1998) [3][3] (Note de la p. 65.) La conception de l’argumentation.... Mais cette conception est mise en déroute par le genre interactionnel dont relève notre corpus. Il est clair que dans un débat électoral les débatteurs développent une activité argumentative importante ; mais il est tout aussi clair que cette activité ne saurait aboutir à la résolution finale des divergences de départ : l’accord des interlocuteurs comme horizon des échanges argumentatifs est donc exclu. En revanche, cette renonciation à la recherche d’un consensus n’exclut pas forcément la réalisation d’accords partiels, portant sur des points périphériques du débat : on s’intéressera à ces accords partiels, afin d’identifier sur quoi ils portent, comment ils sont exprimés, et quelle est la configuration des séquences dans lesquelles ils entrent.

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D’autre part, le désaccord initial sur lequel se greffe l’activité argumentative ne peut être absolu. Si les réponses à la « question rhétorique » (au sens de Plantin 1993) qui structure le débat divergent, des îlots de consensus doivent exister afin de permettre à l’argumentation de prendre pied et de progresser vers la résolution du désaccord (faute de quoi on verserait dans la pétition de principe). C’est le rôle conféré par Perelman & Olbrechts-Tyteca aux objets d’accord (faits, présomptions, vérités, valeurs) communs aux adversaires et susceptibles de servir de prémisses aux argumentations (1988 : 89). L’accord n’est alors plus une « fin en soi », mais « une condition, locale, au déroulement, i.e. la progression de l’interaction » (Moeschler 1985 : 170-171). Une interaction argumentative qui ne pourrait s’appuyer sur de tels objets d’accord relèverait de ce que les Anglo-Saxons qualifient de deep disagreement, expression qui caractérise les situations de dissensus si radicales que la communication peut être considérée comme « anormale ». Fogelin (1985/2005) précise que, si polémique [heated] que soit une discussion, elle ne relève pas nécessairement pour autant d’un « désaccord profond » ; et si le genre et les enjeux attachés au débat entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy les amènent à insister sur les éléments de différenciation, il est évident que la part d’éléments partagés est très importante (complicité professionnelle, communauté des objectifs, acceptation du cadre général de l’échange ainsi que des règles du jeu et du genre…), que les objets d’accord sont en nombre suffisant pour constituer des fondations solides aux argumentations, et que la dimension coopérative de l’échange est aussi nécessaire à son bon fonctionnement que la dimension agonale, même si les deux composantes ne relèvent pas du même niveau.

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On peut regretter, avec Cantù & Testa (2007), que la présentation proposée par Perelman & Olbrechts-Tyteca reflète une conception statique des objets d’accord, comme si faits, valeurs, présomptions et vérités communs étaient donnés préalablement à la discussion argumentative et pour toute la durée de celle-ci, afin que les locuteurs y puisent des prémisses adaptées aux conclusions visées. En réalité, de tous les objets d’accord potentiels entre deux interlocuteurs, certains seulement acquièrent une forme de pertinence selon la direction prise par les échanges argumentatifs ; ils peuvent alors être proposés, ratifiés interactionnellement ou rejetés à tout moment de la discussion. Dans notre analyse, nous nous attacherons à suivre les moments où sont affichés en tant que tels ces objets d’accord, qu’ils soient formulés comme des rappels de connaissances partagées, et ainsi soustraits à la contestation ou construits dans la dynamique du débat et, à ce titre, présentés comme de petits événements interactionnels.

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Enfin, les auteurs en argumentation, spécifiquement dans le domaine francophone, consacrent de nombreux travaux à une configuration argumentative complexe qui associe l’expression d’un accord à la production d’un coup argumentatif anti-orienté – autrement dit, à la concession. C’est essentiellement dans cette configuration que la question de la valeur argumentative de l’accord dans le débat qui nous intéresse doit être pensée.

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D’un point de vue théorique, l’intérêt porté aux constructions concessives permet d’intégrer à la question des objets d’accord une dimension dynamique, et de situer la parole argumentative dans une perspective dialogique, et même interlocutoire dans le débat Sarkozy/Royal.

Traits définitoires de la concession

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Les définitions « classiques » de la concession (Moeschler & Spengler 1981, 1982 ; Morel 1996) y voient une unité argumentative complexe [4][4] Mettant en jeu, entre autres mais pas seulement, l’acte..., composée de deux mouvements :

  • en premier lieu, un argument p est avancé pour une conclusion r. Le locuteur peut soit manifester son accord avec p (admission de sa pertinence ou de sa valeur de vérité ; Moeschler & Spengler 1981 : 101), soit, plus modestement, suspendre son jugement (Léard & Lagacé 1985 : 14-15) ; dans tous les cas, il ne conteste pas p ;

  • p est suivi d’un autre argument q pour une conclusion non-r ; q est généralement introduit par un connecteur oppositif (classiquement mais). Ce deuxième argument est présenté comme l’emportant sur le premier (le mouvement concessif permet donc de conclure à non-r) ; c’est ce qui explique que, bien que le premier terme manifeste un accord avec l’adversaire, la concession comme unité argumentative complexe soit rattachée au domaine de la contre-argumentation (Vincent & Heisler 1999 : 23). Kotthoff (1993), dont la yes-but strategy recouvre le champ des constructions concessives, va même jusqu’à dénier toute réelle valeur d’accord au premier mouvement de la concession, qui, en contexte argumentatif, serait interprété uniquement comme précurseur de désaccord.

La concession est donc une stratégie argumentative hybride, qui tient à la fois du compromis par l’accord qu’elle affiche, et de la réfutation par la contradiction sur laquelle elle conclut (Moeschler & Spengler 1982 : 17-18).

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Énonciativement, p est attribué à un énonciateur autre que celui qui prend en charge le deuxième terme du mouvement concessif [5][5] Pour une description de la structure polyphonique de.... Il se présente comme une reprise d’un argument qui a déjà été avancé (soit dans l’interaction, soit dans un contexte plus large ; Moeschler & Spengler 1982), ou comme une anticipation sur un argument anti-orienté avec la conclusion visée par le locuteur (Perelman & Olbrechts-Tyteca 1988 : 663, Vincent & Heisler 1999 : 15) et présenté comme ayant une validité de portée très générale (Morel 1983 : 39). Qu’il soit ou non possible de tracer l’argument dont il serait la reprise, c’est par son intégration dans une structure concessive que p est donné comme provenant d’un « ailleurs discursif » : « La forme concessive, par l’effet de reprise qui lui est propre, construit dans le discours en train de se tenir un discours marqué comme autre », autrement dit, « c’est dans l’intradiscours que se construit l’interdiscours » (Garnier & Sitri 2008 : 104).

Intérêt stratégique de la concession

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L’intérêt stratégique que peut avoir la concession est multiple. L’utilisation d’une structure concessive crée notamment une obligation de réciprocité (Nyan 1998 : 39-40), en ce que, sur le principe du don/contre-don, elle appelle en retour une concession de la part de l’adversaire, qui doit ainsi « lâcher » un accord sur un point défendu par l’auteur de la concession initiale. En termes d’ethos, la concession contribue à créer une image favorable du locuteur, en lui associant les traits d’ouverture d’esprit, d’impartialité ou d’objectivité (Ducrot 2004 : 29, Perelman & Olbrechts-Tyteca 1988 : 646). La mobilisation d’un mouvement concessif a également des conséquences sur la charge de la preuve : elle permet de limiter l’étendue de ce qu’un locuteur s’engage à défendre en plaçant les propositions concédées hors de la discussion : « Je ne disputerai pas là-dessus » (ibid.). D’un point de vue interactionnel, lorsque la concession est anticipative, elle a pour conséquence de « phagocyter » le discours de l’autre (Plantin 1993, Vincent & Heisler 1999 : 16), qui ne peut réintroduire son objection sans donner le sentiment de « revenir en arrière dans le débat » (Forget 1994 : 75). La concession est aussi une façon de satisfaire à cette « double exigence de l’interaction : être coopératif et poli, donc exprimer des marques d’accord […] ; mais aussi, garder son quant-à-soi, ne pas abdiquer son identité propre, ni la dissoudre dans cet acquiescement systématique qui caractérise les ‹ béni-oui-oui » (Kerbrat-Orecchioni 1991 : 131). D’un point de vue interactionnel toujours, la concession, comme configuration oppositionnelle (opposition format, Kotthoff 1993), participe de la cohésion du texte interactionnel, et marque l’engagement du locuteur en témoignant de son écoute de l’interlocuteur. Enfin, du point de vue de l’équilibre argumentatif, l’intégration d’un argument défavorable dans une construction concessive dévalue l’élément concédé (Vincent & Heisler 1999 : 17) : « le locuteur n’accorde de l’importance à l’autre que l’espace (virtuel) d’une objection rejetée » (ibid. : 29).

L’approche pragmatique et interactionnelle

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En tant qu’acte de langage, l’accord a pour première caractéristique d’être un acte réactif : il réagit à un acte « initiatif » avec lequel il forme un « échange », étant doté d’une fonction interactive (et plus précisément rétroactive) plus qu’illocutoire à proprement parler (Auchlin & Zenone 1980). Plus précisément, il constitue une réaction positive à un acte d’assertion (ou à une question « orientée » [6][6] Après les « vraies » questions comme « est-ce qu’il...). On parle parfois d’accord et de désaccord à propos de réactions à des actes directifs tels que l’offre, l’invitation, la demande de permission ou la requête, mais on laissera de côté ces cas qui relèvent plus de l’« acceptation » que de l’« accord » proprement dit.

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Formulant en d’autres termes la même idée, l’analyse conversationnelle traite l’agreement comme une « action » réalisant la seconde partie d’une « paire adjacente », mais elle admet en outre qu’il s’agit très généralement d’un enchaînement « préféré » par rapport au disagreement. En effet, si les tours s’organisent en paires telles que, selon le type dont elle relève, la première partie engendre des attentes particulières concernant la nature de la seconde, au sein du paradigme des enchaînements possibles certaines réactions sont preferred et d’autres sont dispreferred (par exemple, les réactions positives sont très généralement préférées aux réactions négatives). Introduite par Sacks (1987), la notion de préférence (qui s’applique à divers types de phénomènes interactionnels) reformule l’opposition traditionnelle en linguistique entre terme « non marqué » vs « marqué » (opposition utilisée en phonologie comme en morpho-syntaxe et en sémantique), mais l’étiquette connote surtout une propriété formelle dans le deuxième cas et dans le premier une propriété probabilistique – voire psychologique (même s’il s’agit d’une préférence collective et non individuelle), ce qu’il arrive à Schegloff de déplorer :

27

« […] occurrences which depart from the asserted basic form of organization – whether thought as ‹ unmarked › in traditional linguistics or as ‹ preferred › in the somewhat infelicitous terminology of CA […] »

(1996 : 470, nous soulignons)
28

Cette notion de préférence a donné lieu à une littérature abondante [7][7] Pour quelques références, voir Kerbrat-Orecchioni (2005..., qui met en évidence son caractère problématique, du fait de la diversité et de l’hétérogénéité des critères sur la base desquels on peut admettre comme préféré ou non tel ou tel type de réaction. Deux sortes de considérations entrent en effet en jeu dans la définition du phénomène :

  • des considérations de type fréquentiel : la variante préférée étant celle qui est la plus conforme aux « attentes normatives » des participants, celle qui est « ordinairement choisie » dans un paradigme de formes alternatives, elle est en principe plus fréquente (« yes › s’ are a lot more frequent than ‹ no › s’ are », Sacks 1987 : 57), et ses effets interactionnels sont corrélativement plus faibles que ceux que produisent les enchaînements « non préférés » ;

  • des considérations de type formel (concernant le « format » de réalisation de l’acte) : les enchaînements non préférés se reconnaissent au fait qu’ils sont souvent précédés d’une légère pause, de marqueurs d’hésitation ou de réticence, ou bien encore de quelque « préface » ; leur réalisation est souvent indirecte, en tout cas plus élaborée et « mitigée » que celle des enchaînements préférés, qui se caractérisent au contraire par la rapidité et l’économie de leur formulation ; elle s’accompagne enfin généralement d’un commentaire justificatif : quand les enchaînements préférés sont produits à moindres frais, les enchaînements non préférés sont plus « coûteux » linguistiquement, mais aussi sans doute cognitivement et psychologiquement.

Malheureusement, ces deux types de critères ne vont pas toujours de pair : dans un certain nombre de cas, l’enchaînement le plus conforme aux attentes normatives en vigueur est au contraire particulièrement peu « économique », comme on a pu le montrer par exemple pour les réactions à un compliment (Pomerantz 1978 ; Kerbrat-Orecchioni 1994 : chap. 5) ou à une offre (Kerbrat-Orecchioni 2005 : 220-226). Cet apparent paradoxe peut toutefois être résolu en recourant à la théorie de la politesse conçue en termes de face-work proposée par Brown et Levinson (1987) et « revisitée » par de nombreux chercheurs. En croisant différents types d’outils descriptifs, il est possible de reformuler de la façon suivante la question des enchaînements préférentiels, envisagée par rapport au cas de l’assertion :

29

(1) Toute intervention initiative sollicite (« projette ») un certain type de réaction, déterminé par sa valeur d’acte : si après une assertion l’accord est préféré au désaccord, c’est d’abord parce que la réaction positive va dans le sens de la visée illocutoire de l’énoncé précédent (une assertion vise à faire admettre pour vrai le contenu asserté).

30

(2) Dans cette mesure, l’accord est plus satisfaisant pour la « face » de l’interlocuteur. Or on pourrait montrer que d’une manière générale, l’enchaînement préféré correspond à l’enchaînement qui donne le mieux satisfaction au « travail des faces ». Ainsi l’étude de Pomerantz (1975) sur les réactions à l’assessment dans un corpus étendu de conversations aboutit-elle à la conclusion que si le principe de « préférence pour l’accord » s’applique dans la plupart des cas, les exceptions ne sont pas rares, le système s’inversant lorsque la réaction fait suite à un compliment ou une auto-critique mais aussi une critique ou une accusation – ce que Pomerantz trouve « puzzling », mais qui l’est nettement moins si l’on convoque ce système explicatif puissant qu’est la théorie du face-work[8][8] Ainsi que le suggèrent du reste certains conversationalistes.... Comme ce système est fort complexe et que ses exigences peuvent être parfois contradictoires, il n’est pas étonnant que dans bien des cas l’enchaînement préféré ne corresponde pas à une simple réaction positive ou négative, mais à des formulations plus ou moins contournées et alambiquées. Conclusion qui s’inscrit en faux contre la conception classique en matière de préférence : l’enchaînement préféré n’est pas toujours assimilable à l’enchaînement le plus économique.

31

(3) D’autres types de contraintes peuvent en outre intervenir, liées au genre de l’interaction et aux particularités du contexte. C’est ainsi que dans l’article qu’elle consacre à la « sensibilité au contexte des structures préférentielles », Kotthoff (1993) constate, à partir de l’étude d’un corpus de discussions dyadiques entre étudiants et enseignants à l’Université de Konstanz, que dans les phases de conflit (dispute), le format de préférence pour l’accord laisse progressivement la place à un format de préférence pour le désaccord. On peut faire l’hypothèse que notre corpus présente une inversion semblable du système habituel [9][9] Lewin?ski (2010) observe le même phénomène d’inversion..., à cette différence près que dans le cas d’un débat c’est l’interaction dans son entier (et non certains épisodes seulement) qui relève d’un genre conflictuel, et que les désaccords sont donc dès le début « préférés » : ils constituent la règle plutôt que l’exception, étant attendus par les animateurs et le public, mais aussi par les débatteurs eux-mêmes, malgré le péril qu’ils constituent pour leur face – ils s’y sont préparés, ont fourbi leurs armes et seraient aussi déroutés devant un adversaire trop conciliant que le participant à un duel face à un adversaire qui renoncerait à croiser le fer. Cette « préférence pour le désaccord » s’exacerbe en contexte électoral où les débatteurs sont par définition des rivaux : la formulation des accords doit nécessairement s’accompagner de certaines précautions afin que le ralliement ne produise pas l’effet, catastrophique en la circonstance, d’une capitulation (Doury 2009).

32

Dans ce type particulier d’interaction, on doit donc s’attendre à ce que les marques de la non-préférence viennent plutôt investir la formulation des accords (qui vont être minoritaires, mais aussi ponctuels et partiels), sans qu’il y ait pour autant une inversion pure et simple du système usuel (car les accords comme les désaccords conservent un certain nombre de leurs propriétés). C’est ce qu’il nous reste à vérifier dans le corpus.

Identifier les accords

33

Notre débat se présente comme une alternance :

  • de phases monologales où sur un problème particulier lancé par les animateurs les deux candidats présentent à tour de rôle leur position : les accords éventuels (tout comme les désaccords) ressortent alors le plus souvent de la simple juxtaposition de ces discours produits en parallèle ;

  • de phases d’échanges plus ou moins vifs où vont se concentrer les marques d’accord/désaccord. Ces marques apparaissent le plus souvent en début de tour, en réaction immédiate à une affirmation de l’adversaire, mais elles peuvent aussi se rencontrer à l’intérieur d’un tour, parfois (mais pas toujours) à partir d’une reformulation plus ou moins fidèle de cette affirmation :

NS : vous me dites (.) il faut créer de nouveaux emplois dans la fonction publique (.) okay (.) d’accord pourquoi pas (.) c’est sympathique (.) vous payez comment (10, 11-12)

Les principaux marqueurs d’accord

34

Un premier décompte des oui/non/si aboutit au résultat suivant :

oui :

NS 24, SR 42 ;

non :

NS 60, SR 40 ;

si :

NS 2, SR 8.

35

On pourrait être tenté d’en conclure que le désaccord est en effet plus fréquent que l’accord dans ce débat (contrairement à ce que constate Sacks 1987, voir supra). Mais ce serait aller trop vite en besogne, étant donné que si « non » exprime très généralement [10][10] Généralement, mais pas toujours (voir Kerbrat-Orecchioni... le désaccord, et si « si » est toujours une manière de « s’affirmer-contre », « oui » est loin d’exprimer toujours un accord (au sens où nous l’entendons ici : manifestation par B d’une adhésion au contenu de ce que vient de dire A), lequel accord peut utiliser pour se formuler bien d’autres moyens. Passons en revue les principaux d’entre eux.

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(1) Les morphèmes oui/ouais sont très polyvalents. Ils font principalement office d’« accusés de réception », ayant généralement besoin d’être renforcés (« oui en effet », « oui je suis tout à fait d’accord ») pour pouvoir exprimer un véritable accord.

37

En ce qui concerne les autres marqueurs, un des aspects les plus remarquables est la nette spécialisation de leur emploi selon les locuteurs.

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(2) Comme marqueur d’accord, parfaitement est utilisé exclusivement par Royal, d’une façon qui sort d’ailleurs du cadre de cette étude car l’adverbe ne sert pas à exprimer un accord avec l’adversaire, mais à confirmer et renforcer son propre discours, comme dans l’exemple suivant où, par l’utilisation de « parfaitement » et « bien sûr », qui renchérissent sur le « si » à valeur réfutative, Royal « persiste et signe » :

39

NS : eh bien c’est: vous l’demandez mais enfin c’est dans mon projet et pas dans l’vôtre […]

SR : mais (.) si (.) parfaitement (.) parfaitement bien sûr (.) la modulation des aides en fonction de la masse salariale (.) parfaitement (18, 40-42)

40

(3) En effet est également caractéristique de l’idiolecte de Royal : plus de 20 occurrences (du type « je pense en effet », « sinon en effet », « parce qu’en effet ») auxquelles on peut ajouter 3 justement qu’elle utilise avec une valeur similaire ;

41

(4) Bien sûr (que) est au contraire nettement dominant chez NS (15 occurrences contre 6 chez SR), où il est mis au service de cette « rhétorique de l’évidence » très caractéristique du style sarkozien. L’adverbe est presque toujours associé à « mais », avec deux types de formats, « mais bien sûr » et « bien sûr mais » (ex. : « bien sûr qu’il y a un malaise mais… »).

42

(5) Venons-en maintenant à ces marqueurs d’accord par excellence que sont (je suis) d’accord, c’est vrai ou vous avez raison.

43

Commençons par éliminer les « (ah) d’accord » qui correspondent à de simples accusés de réception, et dont NS fait un usage abondant, en alternance avec « ah bon » et « très bien » :

44

Ces formes ont souvent une tonalité ironique, surtout lorsqu’elles sont précédées de l’interjection et/ou formulées en série (une quinzaine d’exemples de ce type, tous dus à Sarkozy) :

45

NS : ah bon ah d’accord parce que ah bon ah bon d’accord (5, 19)

46

Restent les cas où « d’accord », de préférence sous la forme je suis / nous sommes / on est d’accord, exprime indubitablement un « accord ». La grande majorité de ces emplois (14 contre 3 pour SR) émanent de Sarkozy.

47

C’est également à Sarkozy que l’on doit presque tous les vous avez raison (6 emplois, dont deux renforcés par « parfaitement »).

48

Le compte est plus équilibré pour c’est vrai et c’est juste (4 de chaque côté), sans parler du condescendant c’est sympathique utilisé deux fois par NS.

49

(6) Mentionnons enfin quelques formulations particulières telles que on peut se retrouver (NS), on se rejoint (NS) que l’on peut comparer au vous me rejoignez de SR, ou je fais le même constat que vous (SR) ; les reprises diaphoniques telles que comme vous l’avez dit vous-même / comme vous l’avez dit tout à l’heure / comme vous venez de le dire très justement ; ainsi que cette forme particulière d’accord qu’est l’appel aux connaissances partagées.

Problèmes

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Quelles que soient les difficultés que l’on peut avoir à démêler les « vrais » accords des simples enregistrements du discours de l’autre (sans prise de position explicite sur la teneur de ce discours) ou des pseudo-accords ironiques, il semble peu douteux que le décompte des marques d’accord soit au bénéfice de Sarkozy. Mais au-delà du relevé de ces marques, un certain nombre de problèmes demeurent, qui tournent pour la plupart autour de la question de la portée de l’accord exprimé.

51

D’une part, les marqueurs « oui », « en effet », « vous avez raison », « je suis d’accord », etc., sont généralement des expressions anaphoriques ; mais quel est exactement leur antécédent ? Sur quoi « porte » exactement l’accord ? C’est en général assez flou, ou ambigu. Il arrive même que l’on puisse se demander si « vous avez raison » est anaphorique ou cataphorique, comme dans cet exemple du débat Sarkozy-Royal :

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NS : vous avez parlé de la formation professionnelle (.) vous avez parfaitement raison (.) y a des gains de productivité (.) phénoménaux (.) dans ce domaine (30, 24-26)

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où « vous avez parfaitement raison » peut référer rétroactivement au choix du thème de la formation professionnelle (« vous avez parfaitement raison d’en avoir parlé »), ou proactivement à la capacité de la formation professionnelle à générer des gains de productivité, la première interprétation suggérant un accord plus superficiel que la seconde (or la prosodie ne permet pas ici de trancher).

54

Outre la question du scope de la formule exprimant l’accord, il faut se demander quelle est l’ampleur de l’objet d’accord – ce peut être un point minime et anodin, ou à l’inverse un grand principe général sur lequel « on ne peut qu’être d’accord » : dans ces deux cas opposés, l’accord peut être jugé peu satisfaisant. Il faut surtout examiner ce qui se passe après l’énoncé d’un accord ponctuel, et quelle utilisation en est faite à une échelle plus large : par exemple, dans leur grande majorité les « je suis d’accord » (et ses variantes) de Sarkozy laissent attendre un « mais », qui survient sur un mode explicite :

55

aucun problème (.) et je serai(s) d’accord avec vous (.) mais (.) (28, 4)

56

je suis d’accord (.) mais sur la base de la réciprocité (48, 45-46)

57

ou implicite :

58

okay (.) d’accord pourquoi pas (.) c’est sympathique (.) vous payez comment (10, 12)

59

ce « mais » introduisant une expansion à valeur d’ajout, de correctif, de restriction, et pouvant aller jusqu’à dissoudre l’accord ponctuel dans un désaccord global.

60

Voilà ce qu’il nous faut maintenant regarder de plus près.

Fonctionnements argumentatifs et exploitations stratégiques

L’appel aux connaissances partagées comme ressource polémique

61

Afin d’observer la façon dont des objets d’accord sont introduits dans le débat, on suivra dans un premier temps les occurrences de la configuration « vous savez (très) (bien) / parfaitement que… » dans le débat Sarkozy-Royal. « Vous savez que » pose que l’interlocuteur sait p, et présuppose que p est vrai. Cette expression délimite ainsi un espace de connaissances partagées, qui sont présentées comme « ne faisant pas débat ». Dans le débat Sarkozy-Royal, la configuration « vous savez (très) (bien) / (parfaitement) que… » est souvent utilisée pour introduire un fait qui joue contre les objectifs argumentatifs de l’adversaire – et sert donc ceux du locuteur. Ainsi, après que Royal a dressé un tableau catastrophique de l’état du pays (et notamment de son endettement), et a appelé de ses vœux des hommes politiques « plus efficaces qu’ils ne l’ont été au cours des cinq dernières années et même au-delà sans doute », Sarkozy rétorque :

62

NS : vous savez bien :/ vous connaissez les chiffres comme moi (.) j’imagine que dans cette campagne électorale on est au même niveau d’préparation :/ (.) ça fait d’puis combien d’temps qu’les budgets d’la France sont en déficit (.) vingt-cinq ans (.) on peut pas expliquer que l’endettement d’la France ça dépend de ces cinq dernières années (.) (3, 33-37)

63

La proposition présentée comme objet d’accord est le fait que les budgets de la France sont en déficit depuis vingt-cinq ans. Cette proposition est mobilisée comme une objection contre l’explication du déficit de la France par une mauvaise gestion du gouvernement auquel Sarkozy a appartenu au cours des cinq années précédentes. Le fait de ne pas introduire directement cette objection, mais de pointer (non sans un zest d’ironie) le fait que l’adversaire disposait également de cette information, fait apparaître Royal comme étant de mauvaise foi.

64

Cette stratégie, illustrée ici par des propos de Sarkozy, est utilisée massivement par Royal, qui fait appel à ce que son adversaire est supposé savoir des insuffisances du gouvernement de droite (« vous le savez (.) les efforts dans la recherche ont drastiquement diminué »), des limites des mesures qu’il propose (« vous savez très bien qu’la réforme des régimes spéciaux va prendre un certain temps ») ou du manque d’objectivité des autorités dont il se prévaut (« c’est l’organisme du Medef […] vous l’savez bien »). Ce procédé lui permet enfin de suggérer que Sarkozy reconnaît le bien-fondé de certaines mesures mises en place par la gauche ; ainsi, SR propose d’expliquer ainsi le fait que le gouvernement de droite n’a pas supprimé les 35 heures au cours des cinq dernières années : « parce que vous savez bien qu’ça correspond à un progrès social ».

65

Ainsi, les connaissances partagées peuvent être vues comme des objets d’accord qui constituent le socle commun aux partenaires de l’interaction argumentative, et sont une condition à son existence et à son bon déroulement ; mais le fait de pointer ces objets d’accord en tant que tels, par des expressions comme « vous savez bien que… », relève le plus souvent non d’une démarche collaborative, mais d’une stratégie d’attaque ex concessis : présupposant la vérité d’une proposition, assertant qu’elle est connue de l’adversaire, « vous savez bien que p » soustrait p à la discussion, tout en l’intégrant à une ligne argumentative offensive.

Ce qui est accordé, ce qui est refusé

66

On l’a dit, le dispositif du débat présidentiel pose, à sa source comme à son terme, un désaccord fondamental sur l’identité du meilleur président pour le pays ; ce qui n’empêche pas l’expression d’accords partiels tout au long des échanges entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Sur quoi portent ces accords partiels ?

67

(1) Accord sur des concessions de l’adversaire : l’accord porte parfois sur ce qui peut apparaître comme une concession de la part de l’adversaire – donc, sur une proposition qui joue en sa défaveur. Ainsi, lors de sa première intervention, SR accepte de considérer que l’inefficacité des hommes politiques ne se limite pas aux cinq dernières années d’exercice du pouvoir, et donc à la majorité actuelle, tout en invitant NS à reconnaître sa part de responsabilité dans la situation que connaît la France aujourd’hui. C’est précisément sur l’idée de partage de responsabilité que Sarkozy exprime son accord :

68

NS : et y a un point où j’voudrais vous d’ailleurs vous dire qu’je suis d’accord (.) c’est qu’sur les défaillances de la république gauche et droite confondues nous avons chacun notre part (.) et vous avez raison de dire qu’i faut pas avoir une vision (.) manichéenne (3, 21-24)

69

S’il reconnaît par là une part de responsabilité de la droite, c’est néanmoins sur la part de responsabilité de la gauche, admise du bout des lèvres par SR, qu’il enchaînera, proposant un bilan catastrophiste de la politique socialiste sur la délinquance, et un bilan beaucoup plus positif des résultats obtenus par le gouvernement actuel.

70

(2) Accord sur les constats, désaccord sur les analyses (causes et conséquences) :les deux candidats tombent également parfois d’accord sur des constats, mais les analyses qu’ils proposent afin d’établir la cause des constats diffèrent ; et ces analyses divergentes ont des conséquences, d’une part, sur l’imputation de responsabilités, et, d’autre part, sur les solutions proposées. Ainsi, après que Royal a déploré une « montée des inquiétudes » dans l’hôpital public, Sarkozy renchérit :

71

NS : alors un dernier point (.) parce que c’est un point d’accord (.) c’est sur l’hôpital (.) bien sûr qu’y a un malaise de l’hôpital (.) (7, 12-14)

72

Il met en relation ce malaise avec la désorganisation de l’hôpital qu’a entraînée l’application des 35 heures, analyse que confirme SR (« comme vous venez de le dire très justement en effet ») ; mais c’est là que s’arrête l’accord, et alors que constat et analyse permettent à NS de dénoncer les conséquences négatives du passage aux 35 heures hebdomadaires (« c’est les 35 heures (.) qui ont été une catastrophe i faut bien le dire généralisée pour l’économie française ») et de s’opposer à leur généralisation, Royal poursuit son diagnostic (c’est le manque de personnel qui aurait rendu les 35 heures inapplicables), et conclut à la nécessité d’embauches dans la fonction publique hospitalière. Constat partagé, analyses rapidement divergentes et préconisations diamétralement opposées : voilà la trajectoire suivie par les deux débatteurs, à partir d’accords pourtant explicites.

73

L’illustration la plus spectaculaire de cet accord qui se délite au fur et à mesure que l’analyse qu’en proposent les débatteurs s’approfondit est l’explication du constat (partagé) de la situation difficile du pays par le diagnostic (également partagé) : « on ne travaille pas assez ». Ainsi, SR enchaîne sur la proposition de NS de défiscaliser les heures supplémentaires :

74

SR : moi je crois que votre proposition est non seulement dangereuse (.) et inefficace (.) pourquoi (.) et pourtant je fais le même constat que vous (.) je crois qu’on ne travaille (.) pas suffisamment en France (.) on ne travaille pas suffisamment parce qu’il y a trop de personnes au chômage (.) (11-12, 50-2)

75

Ici, « on ne travaille pas suffisamment en France » est présenté comme un objet d’accord, mais cet énoncé ne veut pas dire la même chose pour les deux débatteurs, la divergence se cristallisant autour de la valeur de « on ». « On » vaut pour « chaque Français » dans le discours de Sarkozy (qui prône donc une augmentation de la durée hebdomadaire du travail par la possibilité d’effectuer des heures complémentaires, ou l’allongement de la durée de la vie active par retardement de l’âge de la retraite) ; « on » vaut pour « la population active » dans le discours de Royal, l’énoncé « on ne travaille pas suffisamment » pointant vers un taux de chômage excessif ; la solution préconisée est alors de partager l’emploi existant en diminuant le temps de travail hebdomadaire, et de créer ainsi de nouveaux emplois.

76

(3) Accord sur les objectifs, désaccord sur les moyens : un procédé assez similaire consiste à tomber d’accord avec l’adversaire sur les objectifs à atteindre, mais à se dissocier de lui quant aux moyens à mettre en œuvre. L’accord, dans de tels cas, est d’autant moins coûteux que les objectifs sont consensuels (« il faut résoudre le problème de la dette », « il faut relancer la croissance ») :

77

NS : vous avez raison (.) il faut réduire l’endettement d’la France (.) le problème c’est comment on fait (3, 37-38)

78

NS : alors la relance de la croissance c’est encore plus intéressant: vous n’avez (.) donné (.) aucun moyen (.) pour relancer : (.) la croissance (.) moi j’en ai un (.) parce que vous avez raison (.) il faut relancer la croissance (9, 33-35)

79

L’évocation des moyens, après l’expression d’un accord sur les fins, prend chez Nicolas Sarkozy une forme spécifique. L’ensemble de son discours est marqué par l’idée plus ou moins explicite que Ségolène Royal manque de réalisme, de pragmatisme, d’efficacité, et qu’elle se contente de lancer des promesses sur les conditions de réalisation desquelles elle ne s’est pas interrogée. Cela se traduit parfois, après l’expression d’un accord sur les objectifs, par un questionnement pressant sur les moyens à mettre en œuvre ; à propos de la revalorisation des petites retraites, par exemple, sur la nécessité de laquelle les deux candidats sont tombés d’accord, Nicolas Sarkozy harcèle sa partenaire de débat (« vous payez comment », « vous les prenez où », « de combien », « vous mettez combien sur le fonds », « votre taxe (.) à peu près (.) c’est combien »), pour conclure : « donc vous créez une taxe sans dire aux Français le montant de cette taxe (.) et l’espérance de recettes (.) ah ben alors ben avec ça on est tranquille pour l’équilibre de nos régimes de retraites ». Plus généralement, l’accord sur les objectifs, pour Nicolas Sarkozy, prête peu à conséquence, puisqu’il suggère que Ségolène Royal n’est pas engagée par ses promesses (43, 26 : « on rase gratis »), ou qu’elle est irresponsable (les moyens mis en œuvre pour respecter ses engagements risquant de mettre en péril les équilibres nationaux).

L’accord disparaît-il derrière le désaccord ?

80

Les exemples qui précèdent illustrent bien l’association presque systématique, dans ce débat, de l’expression d’un accord et de la production d’un coup argumentatif anti-orienté. Les contructions associées tombent souvent sous les descriptions classiques du mouvement concessif évoquées plus haut : « p, vous avez parfaitement raison ; le problème / mais, c’est que q » ; « très bien, p, mais alors q » ; « en effet, p, mais q » ; « (alors) bien sûr p, mais q » ; « on est d’accord, sauf que… ».

81

On envisagera enfin deux cas qui reprennent cette construction concessive dans un registre polémique que l’on considérera comme extrême. Dans le premier cas, le deuxième terme de la concession constitue un argument de rétorsion : il reprend l’argument de l’adversaire pour en renverser radicalement l’orientation argumentative. Dans le second cas, le deuxième terme effectue une réfutation ad hominem tu quoque, qui conteste la valeur probatoire de l’argument avancé par l’adversaire sur la base d’une disqualification de l’adversaire lui-même (« vous êtes mal placé pour dire ça »).

82

La rétorsion, d’abord : la stratégie qui consiste à manifester son accord sur le contenu propositionnel de ce que vient de dire l’adversaire, puis à en pervertir l’orientation argumentative originelle pour lui faire justifier précisément ce à quoi l’adversaire s’oppose, est mise en œuvre à plusieurs reprises par NS dans le débat. On n’en retiendra que l’occurrence suivante, à propos de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne :

83

Le « vous avez raison » produit par NS porte non pas sur la position de SR sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, mais se limite à la qualification de « grand peuple » qu’elle avait proposée (et que Sarkozy avait d’ailleurs lui-même introduite précédemment). Alors que la grandeur du peuple turc était utilisée par Royal comme argument pour ne pas « claquer la porte » de l’Union européenne à la Turquie, c’est la justification invoquée par Sarkozy pour dire clairement à la Turquie qu’elle n’y a pas sa place : accord donc sur le contenu propositionnel (« la Turquie est un grand peuple »), mais renversement de son orientation argumentative.

84

Pour illustrer le deuxième cas – celui de l’intégration de l’expression d’un accord à une réfutation ad hominem – on convoquera une séquence portant sur la sécurité ; à SR, qui explique le viol d’une femme policier au sortir de son commissariat par un nombre insuffisant de fonctionnaires de police (insuffisance dont elle rend NS responsable), ce dernier répond :

85

Le constat d’une insuffisance de policiers, repris diaphoniquement, et sur le mode la « délocution » de l’interlocutrice, par NS (« elle trouve qu’il y a pas assez d’policiers ») puis ratifié interactionnellement (« bien sûr madame très bien »), constitue un point d’accord entre les interactants, la loi de programmation de 2002 proposant des créations de postes dans ce domaine. Sur la base de cet accord, Sarkozy développe à deux reprises une argumentation tu quoque, qui pointe une contradiction entre une assertion (« il manque de policiers ») et un comportement politique (le refus de voter la loi de programmation qui allait en ce sens). L’objet d’accord est ainsi mis au service d’une attaque de l’adversaire, et permet de conclure, au minimum, à l’incohérence du groupe socialiste (et de mettre SR en porte-à-faux par rapport à son parti), ou à la malhonnêteté de son adversaire, prête, pour des raisons démagogiques, à défendre des positions dont ses actes antérieurs démentent la sincérité. Les marques d’accord (« ah bon ah d’accord ») qui suivent l’explication du refus, par le parti socialiste, de voter la loi de programmation (« parce que ce n’était pas suffisant ») prennent une valeur presque antiphrastique : validant ironiquement l’explication avancée par SR, NS confirme le tu quoque, et maintient les conclusions vers lesquelles il oriente.

Conclusion

86

Ces derniers exemples ne font qu’illustrer de façon spectaculaire ce qui tient au rapport de force instauré par la structure concessive entre les arguments anti-orientés qu’elle articule : l’accord initial n’est posé que pour être immédiatement dégradé comme non conclusif. Ce qui autorise Kotthoff (1993) à considérer que le « yes », dans les « yes-but strategies » qu’elle décrit, perd toute valeur d’accord, et vaut en réalité pour le désaccord qu’il annonce. Ce retournement du sens des marques littérales d’accord témoigne, selon elle, d’une inversion radicale du système de préférence : en contexte argumentatif (et, a fortiori, en contexte polémique), une fois la divergence d’opinions entre les partenaires d’interaction clairement posée, ce n’est plus l’accord, mais le désaccord, qui constitue la réponse préférée.

87

Une telle affirmation mérite à notre avis d’être sérieusement nuancée. Reprenons ainsi les critères de la préférence présentés en introduction.

88

Les manifestations de désaccord sont incontestablement plus fréquentes dans ce débat que les manifestations d’accord, lesquelles correspondent en outre rarement à des accords à forte « portée » : d’une part, les convergences reconnues concernent soit des faits incontestables, soit de grands principes généraux sur lesquels on ne peut pas ne pas être d’accord, soit au contraire des points très particuliers ; d’autre part, il est vrai que dans la grande majorité des cas (pas la totalité toutefois), l’accord est immédiatement accompagné de toutes sortes de clauses qui en limitent la portée, de façon parfois drastique.

89

Pour ce qui est de la formulation de ces deux types d’actes réactifs, les choses sont particulièrement complexes :

90

– Le désaccord est souvent adouci (cela tient à son statut d’« acte menaçant pour la face »), surtout lorsqu’il est formulé par Sarkozy (« ce n’est pas exact », « mais non c’est pas possible madame excusez-moi », « pardon d’vous l’dire vous faites une erreur »). Mais cet adoucissement est très loin d’être systématique : Royal manifeste de son côté une inclination claire pour le désaccord aggravé, et il arrive souvent à Sarkozy d’oublier de prendre des gants (39, 6 : « faux (.) faux (.) c’est faux »), le débat renouant alors avec son penchant naturel pour la confrontation directe. Mais si le désaccord est plus souvent brutal qu’amorti, il n’en doit pas moins être argumenté, ce qui empêche de conclure au caractère à tous égards « préféré » de cet enchaînement.

91

– Quant à l’accord, même dans ce contexte il n’a pas être argumenté… Il peut aussi être renforcé (« vous avez parfaitement raison »), alors qu’il est rarement « adouci » (et pour cause : c’est un acte anti-menaçant). Mais il est systématiquement « restreint » et c’est là, comme on l’a vu, l’essentiel.

92

Il semble donc que la notion d’enchaînement « préféré/non préféré » soit dans ce contexte d’une pertinence très relative. On dira plutôt que si certains accords sont bien constatables à un niveau très « local », à l’échelle du débat envisagé dans sa globalité ainsi qu’au niveau intermédiaire des séquences argumentatives, ce type de discours est incontestablement orienté vers le désaccord. On ajoutera que son enjeu est aussi de mettre en lumière (de rendre « visibles ») les points d’accord et les points de désaccord afin que les électeurs puissent se déterminer en toute connaissance de cause – c’est ainsi du moins que les animateurs conçoivent leur mission :

93

PPDA : alors puisque (.) visiblement (.) on (n’) arrivera pas à vous mettre d’accord sur les retraites (29, 39-40)

94

PPDA : alors puisqu’on vous a presque mis d’accord sur ce sujet (.) on voudrait (.) aborder un sujet […] (57, 4)

95

Sarkozy ne manquant pas de les assister dans cette tâche et de se présenter, face à une Royal murée dans une attitude d’opposition systématique, comme le clarificateur d’un débat que son adversaire ne ferait qu’obscurcir – il se plaît en effet à souligner les points d’accord mais aussi les « différences essentielles » entre ses positions et celles de Royal (12, 47 ; 18, 21 ; 52, 45…), conformément à ce qu’il définit d’entrée comme étant l’objectif du débat :

96

j’espère qu’à la fin du débat i pourront s’dire ben voilà on en sait un peu plus on a compris (.) ce que l’un et l’autre nous voulons faire pour la France (1, 32-34)

97

Cette étude a également mis en évidence l’importance des contraintes de genre dans le maniement de l’accord et du désaccord. On sait que ce qui caractérise avant tout les interactions médiatiques, c’est leur dispositif énonciatif, c’est-à-dire l’existence de ce « surdestinataire » que constitue le public des téléspectateurs. Or, cela change radicalement le fonctionnement des actes de langage et de l’argumentation : alors qu’une assertion vise en principe non seulement à faire savoir à la personne à laquelle on s’adresse que l’on estime vrai un certain état de choses, mais aussi à tenter de convaincre de cette vérité cette même personne, dans les débats médiatiques ce sont principalement les téléspectateurs qu’il s’agit de convaincre – de la justesse de son programme, et de ce que l’on a raison contre l’adversaire duquel il faut se démarquer clairement. Cela change aussi, en dépit des apparences, le fonctionnement du face-work : si Sarkozy s’emploie à se montrer poli envers Royal, c’est essentiellement pour montrer qu’il est quelqu’un de poli (et de fait, tous les commentateurs ont estimé que Sarkozy avait conservé tout au long de ce débat une attitude courtoise face à une Royal offensive, voire agressive) – dans un tel contexte, l’affichage ostentatoire de la politesse vise à la construction de l’ethos du locuteur bien plus qu’au ménagement de la face de son interlocuteur (il y a en quelque sorte « détournement » du système à d’autres fins que sa fonction officielle) [11][11] Sur la stratégie de « disqualification courtoise ».... De même, le soulignement ostensible des points d’accord vise à construire l’image d’un débatteur consensuel et fair-play, image dont on peut estimer qu’elle est mieux adaptée à l’ethos d’un futur président de la république que celle que projette d’elle-même Ségolène Royal, refusant de « tomber d’accord » avec son adversaire autrement que sur le mode du « c’est ce que je viens de dire », « c’est dans mon programme », « c’est ce que nous demandons »…

98

Enfin, un parallèle entre le présent débat et celui qui, une semaine auparavant, avait opposé Ségolène Royal à François Bayrou (FB), amène à complexifier encore la question du rôle de l’accord dans l’argumentation. Pour le dire à grand traits, l’expression de l’accord, lors du débat d’avril, reflétait les enjeux attachés à chacun des débatteurs à ce moment précis de la campagne présidentielle : attirer à elle les voix des électeurs centristes pour SR, militer pour un paysage politique tripartite en France pour FB. Royal insistait ainsi sur les points de convergence avec son interlocuteur, et donnait ses accords pour de vrais accords ; c’est sans doute cette orientation résolument consensuelle du comportement de Royal qui amène Sarkozy, en mai, à proposer de cette interaction une requalification générique en « vrai-faux débat » (23, 57). Bayrou, pour sa part, s’efforçant constamment d’affirmer sa différence, ne concédait d’accord que du bout des lèvres (aucun renforcement rappelant les « très bien » ou « vous avez parfaitement raison » de NS), et faisait suivre ces accords de restrictions diverses (Doury 2009). C’est donc moins la nature argumentative de l’activité en cours que le registre, polémique ou non, qui détermine la forme et la fonction que prend l’expression de l’accord. Plus largement, ces observations amènent à souligner le caractère adaptatif des ethos et des comportements communicatifs (saisis ici à travers l’expression de l’accord) : ceux-ci sont fonction des personnes auxquelles ils sont attachés, des genres interactionnels dans le cadre desquels ils se manifestent, mais aussi, très fortement, de contraintes externes propres à chaque événement de communication, et qui en déterminent les enjeux spécifiques.


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  • POMERANTZ, Anita (1984), « Agreeing and Disagreeing with Assessments : some Features of Preferred/Dispreferred Turn Shapes », in Structures of Social Action,J.-M. Atkinson & J. Heritage (éds), Cambridge, CUP, pp. 57-101.
  • SACKS, Harvey (1987), « On the Preference for Agreement and Contiguity in Sequences in Conversation », in Talk and Social Organization, G. Button & J.R.E. Lee (éds), Clevedon/Philadelphia, Multiligual Matters LDT, pp. 54-69 [Transcription d’une « lecture » prononcée en 1973].
  • SCHEGLOFF, Emanuel A. (1996), « Some Practices for Referring to Persons in Talk-in-Interaction », in Studies in Anaphora, B. Fox (éd.), Amsterdam/Philadelphie, John Benjamins, pp. 437-485.
  • VINCENT, Diane & Troy HEISLER (1999), « L’anticipation d’objections : prolepse, concession et réfutation dans la langue spontanée », Revue québécoise de linguistique, vol. 27, N° 1, pp. 15-31.

Notes

[1]

Voir sur ce débat Bertrand et al. 2007, Charaudeau 2008, Fracchiolla 2008, ainsi que les numéros 89 et 90 (2009) de la revue Mots.

[2]

C’est la transcription établie par Hugues Constantin de Chanay, que nous remercions vivement de nous avoir permis de l’utiliser, qui sert de base à notre étude. Elle s’étend sur 61 pages. Les chiffres suivant les extraits cités correspondent aux pages et lignes où ils figurent dans la transcription.

[3]

(Note de la p. 65.) La conception de l’argumentation comme visant avant tout à l’établissement d’un accord a fait l’objet, en particulier dans la recherche francophone, d’une mise en cause plus ou moins radicale ; on citera en particulier l’ouvrage de Marc Angenot (2008), dont le titre, Dialogues de sourds, renvoie au fait que nombre de débats sont condamnés à voir leurs acteurs s’enferrer dans des divergences irréductibles, et qui constitue de ce fait une critique sévère de la définition de l’argumentation (et, plus largement, de la rhétorique) comme art de persuader, ou comme moyen de résoudre les conflits d’opinions.

[4]

Mettant en jeu, entre autres mais pas seulement, l’acte de concéder (Anscombre 1983 : 62).

[5]

Pour une description de la structure polyphonique de la concession, voir Anscombre (1983 : 52).

[6]

Après les « vraies » questions comme « est-ce qu’il pleut ? », on ne peut avoir ni accord ni désaccord. Mais la plupart des questions comportent une « orientation », c’est-à-dire une sorte d’assertion sous-entendue, et c’est ce qui permet à Sacks de parler d’« agreement between question and answer » (1987 : 58) – avec des exemples tels que « Well is this really whatchu wanted ? » ou « That’s where you live ? Florida ? ».

[7]

Pour quelques références, voir Kerbrat-Orecchioni (2005 : 216-220).

[8]

Ainsi que le suggèrent du reste certains conversationalistes comme Lerner (1996 : 304) ou Atkinson & Heritage (1984 : 56).

[9]

Lewin?ski (2010) observe le même phénomène d’inversion du système de préférence dans les forums de discussion politiques sur l’internet.

[10]

Généralement, mais pas toujours (voir Kerbrat-Orecchioni 2001).

[11]

Sur la stratégie de « disqualification courtoise » mise en œuvre par Sarkozy dans ce débat, voir Fracchiolla 2008 et Kerbrat-Orecchioni 2010.

Résumé

Français

On admet généralement qu’après une assertion, la réaction positive (accord) est « préférée » (ou « non marquée ») par rapport à la réaction négative (désaccord). Mais dans le cas d’un débat, et singulièrement d’un débat électoral, cette norme discursivo-interactionnelle entre en conflit avec une norme « générique » voulant que dans les interactions à caractère agonal, c’est au contraire le désaccord qui est la règle, l’accord devenant alors « marqué » par rapport au désaccord. C’est ce que nous tentons de vérifier à partir du cas du débat télévisé Sarkozy-Royal du 3 mai 2007, que nous analysons à l’aide d’outils empruntés d’une part à l’approche argumentative et d’autre part à l’approche pragmatique et interactionnelle. L’étude montre que si les manifestations d’accord ne sont pas rares dans un tel débat, elles se prêtent à diverses exploitations qui s’inscrivent dans une stratégie globale de disqualification de l’adversaire, tout en permettant au locuteur de construire de lui-même une image (un « éthos ») plus favorable que le recours systématique au désaccord frontal.

English

It is generally accepted that the « preferred » (unmarked) reaction to an assertion is agreement rather than disagreement. Nevertheless, in the case of debates, more specifically of televised debates during electoral campaigns, this discursive and interactional norm conflicts with the generic norm of debates, according to which it is disagreement that rules in such polemic interactions, thus rendering agreement the « marked » type of possible reaction. We seek to substantiate this claim by proposing a study of the televised debate between Sarkozy and Royal on May 3 2007, which draws on categories and conceptual tools borrowed from both argumentation studies and interactional pragmatics. It is shown that, although frequent in this debate, expressions of agreement are exploited in various ways that amount to a global strategy of discrediting the opponent and constructing a self-image (ethos) of the speaker that is more efficient than the systematic recourse to blunt disagreement.

Plan de l'article

  1. Introduction
    1. Problématique : l’accord est-il « marqué » ou « non marqué » ?
  2. L’accord dans l’approche argumentative
    1. Traits définitoires de la concession
    2. Intérêt stratégique de la concession
  3. L’approche pragmatique et interactionnelle
  4. Identifier les accords
    1. Les principaux marqueurs d’accord
    2. Problèmes
  5. Fonctionnements argumentatifs et exploitations stratégiques
    1. L’appel aux connaissances partagées comme ressource polémique
    2. Ce qui est accordé, ce qui est refusé
    3. L’accord disparaît-il derrière le désaccord ?
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Doury Marianne, Kerbrat-Orecchioni Catherine, « La place de l'accord dans l'argumentation polémique : le cas du débat Sarkozy/Royal (2007) », A contrario, 2/2011 (n° 16), p. 63-87.

URL : http://www.cairn.info/revue-a-contrario-2011-2-page-63.htm


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