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DÉSTABILISÉES PAR LES INJONCTIONS à s’écarter de leur voie, les disciplines résistent. Elles finissent par retrouver leurs orientations propres et leurs positions dans la hiérarchie disciplinaire.
© Rémy Caveng

1Si le discours omniprésent et incantatoire sur l’« interdisciplinarité » suppose d’interroger la notion de « discipline » et, plus généralement, la structure et l’organisation du champ académique, la recherche s’est paradoxalement longtemps détournée de ces objets. Ayant subi une double délégitimation, et dans la politique scientifique et dans les études sur les sciences, les travaux sur l’espace des disciplines sont devenus relativement rares [1].

2Les débats sur l’interdisciplinarité, dont les premiers remontent aux années 1920 et 1930, ont suscité une première vague de travaux du milieu des années 1960 à la fin des années 1970 [2]. Des chercheurs questionnaient alors les relations entre disciplines parce qu’ils se trouvaient confrontés à des problèmes semblant relever de plusieurs d’entre elles. La vague récente, qui date des années 1990, est différente en ce qu’elle est portée par des discours institutionnels relevant des politiques scientifiques et de la gestion de la recherche. Les mots « inter- », « multi- » et même « trans- » disciplinarité sont depuis invoqués pour remettre en question les disciplines, souvent dépeintes comme des bastions de fermeture académique et de privilèges corporatistes. Au lieu de favoriser la créativité et le renouvellement par l’ouverture, les disciplines universitaires constitueraient des structures insulaires, fermées à la fois vis-à-vis d’autres disciplines et des utilisateurs de la connaissance situés hors du monde académique. La diffusion routinisée de cette représentation simpliste a bien sûr provoqué des réactions rappelant l’importance des disciplines et les raisons de leur stabilité [3]. La mise en exergue de « l’interdisciplinarité » s’accompagne d’un discours très ambigu [4], tenu à la fois par de grands innovateurs dans des domaines scientifiques très divers, et par les gestionnaires de la recherche. Ces derniers s’en servent pour combattre l’autonomie de la recherche et pour favoriser des critères hétéronomes dans le financement et l’évaluation de celle-ci.

3La version la plus cohérente de la vision gestionnaire d’une interdisciplinarité performative et non plus simplement descriptive des pratiques réelles est sans doute celle proposée par Michael Gibbons, Helga Nowotny et leurs co-auteurs dans The New Production of Knowledge (1994), puis, de façon encore plus explicite dans Rethinking Science (2001). Ils décrivent, à la manière de types-idéaux, deux modes successifs de production des savoirs. Selon un argumentaire extrêmement schématique, le « mode 1 » représenterait le mode de production traditionnel, académique et disciplinaire, qui serait en voie de disparition. En revanche, le « mode 2 », se focaliserait sur des problèmes à résoudre, et non plus sur des questions internes aux disciplines. Ce nouveau mode ne serait pas mono - ou multi- mais véritablement « transdisciplinaire », localisé pour l’essentiel hors des institutions académiques traditionnelles, et constituerait le mode de production des savoirs approprié à la société du savoir contemporaine [5]. Le manque de fondement historique et empirique de cette conceptualisation a été très largement critiqué. Cela n’a pas empêché sa diffusion dans les cercles de la politique scientifique [6]. Le schéma bimodal renforce, en effet, la tendance plus ancienne, remontant au moins aux années 1970 et 1980, consistant à critiquer l’autonomie des sciences et à réorienter la politique de recherche vers des objectifs économiques. Au cœur de cette vision se trouve aujourd’hui l’impératif d’« innovation », qui est, à son tour, associé à l’idée et aux exigences de « l’économie de la connaissance » [7].

4Parallèlement à la délégitimation de l’ordre disciplinaire dans la politique scientifique, l’étude du fonctionnement de l’espace académique a également été marginalisée par la nouvelle génération des sociologues des sciences devenue dominante au début des années 1980. Objet central dans la sociologie de la science chez Robert Merton, les disciplines universitaires ont été largement délaissées. Dans les « études sociales des sciences », qui ont pris le relais de la sociologie mertonienne, l’étude des institutions scientifiques a été abandonnée au profit d’approches microsociologiques fondées sur l’observation directe des pratiques locales et la dissection des interactions entre les acteurs (et les actants) impliqués. L’orientation dominante des recherches sur les sciences est ainsi passée d’une sociologie des institutions scientifiques à une ethnographie des sites de recherche, des controverses et des réseaux de chercheurs [8]. Les courants dominants des « études sociales des sciences » n’ont pas simplement mobilisé les ressources de l’ethnographie en se focalisant sur les pratiques effectives de la recherche, ils ont simultanément contribué à dissoudre les structures institutionnelles et sociales dans la fluidité supposée des pratiques, dans des processus d’assemblage et de désassemblage, d’association et de dissociation, éliminant ainsi les conditions structurales qui rendent ces pratiques possibles. Inclure celles-ci dans l’analyse, implique de restituer le champ académique dans lequel s’encastrent les pratiques et de saisir le travail d’un chercheur ou d’un laboratoire comme le produit d’une position particulière au sein d’un espace ayant sa logique propre [9]. Une telle approche vise à comprendre la recherche en train de se faire, mais sans se limiter aux interactions directement observables. Rendre raison d’une pratique sociale spécifique implique la prise en compte de ce qui n’apparaît pas immédiatement dans les observations ou les entretiens et qui forme en quelque sorte le cadre de l’action : la structure de l’espace en question, la distribution inégale des ressources, les rapports de force qui en découlent ainsi que les stratégies mises en œuvre par les agents pour les subvertir ou les conserver.

« …et cette subdivision d’emploi dans la philosophie […] améliore l’habileté et fait gagner du temps. Chaque individu devient plus compétent dans sa propre branche particulière, il est au total fait plus d’ouvrage, et la quantité de science en est considérablement accrue. »
Adam Smith, La Richesse des nations [1776], Paris, PUF, 1995, p. 12.
« Mais, tout en reconnaissant, les prodigieux résultats de cette division [du travail intellectuel], tout en voyant désormais en elle la véritable base fondamentale de l’organisation générale du monde savant, il est impossible, d’un autre coté, de n’être pas frappé des inconvénients capitaux qu’elle engendre, dans son état actuel, par l’excessive particularité des idées qui occupent exclusivement chaque intelligence individuelle. Ce fâcheux effet est sans doute inévitable jusqu’à un certain point. […] Nous pouvons néanmoins, ce me semble, par des moyens convenables, éviter les plus pernicieux effets de la spécialité exagérée, sans nuire à l’influence vivifiante de la séparation des recherches. Il est urgent de s’en occuper sérieusement. »
Auguste Comte, Cours de philosophie positive [1830], Paris, Hermann, 1975, p. 31.

5Dans l’univers académique, les « disciplines » représentent une structure institutionnelle incontournable parce que ce champ repose sur une division de travail fortement institutionnalisée. Les « disciplines » constituent des univers relativement stables et délimités ; elles se sont mises en place au cours du XIXe siècle, ont acquis un nom connu et reconnu et structurent un ordre institutionnel avec des départements, des procédures de certification, des revues, ainsi que des instances nationales et internationales. Les disciplines se définissent ainsi par l’existence « d’un capital collectif de méthodes et de concepts spécialisés dont la maîtrise constitue le droit d’entrée tacite ou implicite dans le champ ». Elles produisent des habitus disciplinaires spécifiques, c’est-à-dire des « systèmes de schèmes de perception et d’appréciation » incorporés, qui sont constitutifs de « styles » plus ou moins distinctifs [10].

6Alors que les modèles généraux ont souvent les faiblesses de l’abstraction décontextualisante, les études monographiques tendent pour leur part à souffrir d’un biais inverse, c’est-à-dire celui de se limiter à un microcosme particulier en ignorant tout ce que cet univers doit à ses relations avec d’autres. Contrairement aux présupposés de la monographie monodisciplinaire, dont l’existence est liée à une demande interne présente dans toutes les disciplines, les spécialités de recherche ne se comprennent que de façon relationnelle, c’est-à-dire comme occupant une position dans un ensemble de relations de concurrences et de complicités objectives. Au lieu de les reproduire dans l’analyse, il faut les prendre pour objet, c’est-à-dire enquêter sur la division du travail académique, ses fondements et ses modalités d’institutionnalisation et questionner aussi bien les frontières entre les domaines de savoir que ses différenciations internes [11].

7Outre les prophéties sur leur « fin » ou leur « retour », les interrogations sur les disciplines académiques se prêtent aux théorisations abstraites aussi bien qu’aux monographies légitimatrices. Il reste que la meilleure manière de rompre avec les prénotions ambiantes et les présupposés mal fondés, est d’enquêter de façon réflexive sur la structuration effective de l’univers dans lequel les chercheur(e)s eux-(et elles) mêmes sont pris(es). Dans cette perspective, ce numéro analyse les transformations récentes de l’espace académique, le poids des « disciplines » dans l’offre universitaire aussi bien que dans la recherche, la signification des frontières entre les disciplines, de même que les contraintes qui s’exercent sur les recherches dites « interdisciplinaires ». C’est ainsi qu’on peut comprendre ce qu’est une « discipline » et ce que signifie la revendication et le mot d’ordre de « l’interdisciplinarité ».

Notes

  • [1]
    Ce numéro est le résultat des travaux qui font partie du projet européen « INTERCO-SSH, International Cooperation in the Social Sciences and Humanities », financé par le 7e programme-cadre de la Commission européenne (2013-2017), Grant Agreement nº 319974.
  • [2]
    Sur l’évolution des discours et des pratiques de l’interdisciplinarité au XXe siècle, voir Vincent Larivière et Yves Gingras, “Measuring interdisciplinarity”, in Blaise Cronin et Cassidy R. Sugimoto (dir.), Beyond Bibliometrics, Boston, MIT Press, 2014, p. 187-200. Sur les transformations du système de la recherche, voir Richard Whitley, Jochen Gläser et Lars Engwall (dir.), Reconfiguring Knowledge Production. Changing Authority Relationships in the Sciences and their Consequences for Intellectual Innovation, Oxford, Oxford University Press, 2010 ; Hans Radder (dir.), The Commodification of Academic Research. Science and the Modern University, Pittsburg, University of Pittsburg Press, 2010.
  • [3]
    S’appuyant sur des enquêtes sur l’ouverture des disciplines et les collaborations transdisciplinaires, Jerry Jacobs n’a pas hésité à prendre la défense des disciplines. Dans son ouvrage récent, il conclut : « Disciplines are not bad ; they are good. They are not isolated silos but rather nodes in a remarkably vibrant web of scholarship », voir Jerry Jacobs, In Defense of Disciplines. Interdisciplinarity and Specialization in the Research University, Chicago, Chicago University Press, 2014, p. 224. Dans son ouvrage Chaos of Disciplines (Chicago, Chicago University Press, 2001), Andrew Abbott insiste aussi sur la stabilité des disciplines et le caractère transitoire de l’interdisciplinarité (p. 131-136). Pour une démarche plus réflexive sur la notion de discipline, voir Jean Boutier, Jean-Claude Passeron et Jacques Revel (éds), Qu’est-ce qu’une discipline ?, Paris, Éd. de l’EHESS, 2006.
  • [4]
    Sur la notion diffuse d’« interdisciplinarité », voir Jerry A. Jacobs et Scott Frickel, “Interdisciplinarity : a critical assessment”, Annual Review of Sociology, 35, 2009, p. 43-65 ; Robert Frodeman, Julie Thompson Klein et Carl Mitcham (éds), The Oxford Handbook of Interdisciplinarity, Oxford, Oxford University Press, 2010 ; Andrew Barry et Georgina Born (éds), Interdisciplinarity : Reconfigurations of the Social and Natural Sciences, Londres, Routledge, 2013 ; Pour une étude empirique comparée des liens entre disciplines et interdisciplinarité, voir Séverine Louvel, « Ce que l’interdisciplinarité fait aux disciplines. Une enquête sur la nanomédecine en France et en Californie », Revue française de sociologie, 56(1), 2015, p. 75-103.
  • [5]
    Michael Gibbons, Camille Limoges, Helga Nowotny, Simon Schwartzman, Peter Scott et Martin Trow, The New Production of Knowledge : The Dynamics of Science and Research in Contemporary Societies, Londres, Sage, 1994 ; Helga Nowotny, Peter Scott et Michael Gibbons, Re-Thinking Science : Knowledge and the Public in an Age of Uncertainty, Cambridge, Polity Press, 2001.
  • [6]
    Sur le débat, voir Peter Weingart, “From’finalization‘ to’mode 2‘ : old wine in new bottles ?”, Social Science Information, 36(4), 1997, p. 591-613 ; Benoît Godin, “Writing performative history : the new New Atlantis”, Social Studies of Science, 28(3), 1998, p. 465-483 ; Terry Shinn, « Nouvelle production du savoir et triple hélice. Tendances du prêt-à-penser les sciences », Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142, 2002, p. 21-30.
  • [7]
    Voir, par exemple, le numéro « Économies de la recherche », Actes de la recherche en sciences sociales, 164, 2006.
  • [8]
    Pour l’évolution des études sur la science, voir Terry Shinn et Pascal Ragouet, Controverses sur la science. Pour une sociologie transversaliste de l’activité scientifique, Paris, Raisons d’agir, 2005 ; Yves Gingras, Sociologie des sciences, Paris, PUF, 2013.
  • [9]
    Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2001.
  • [10]
    Ibid., p. 128-129. La notion de discipline est couramment utilisée en deux sens différents. Parfois elle est synonyme de spécialisation des savoirs tout court et certains travaux historiques ont ainsi pour but de tracer ou de comparer la différenciation des savoirs, voir notamment Donald R. Kelley (éd.), History and the Disciplines : The Reclassification of Knowledge in Early Modern Europe, Rochester, University of Rochester Press, 1997, et son chapitre « Le problème du savoir et le concept de discipline », in J. Boutier, J.-C. Passeron et J. Revel (dir.), op. cit., p. 97-116. Pour un essai comparatif des savoirs antiques, mais sans aucune interrogation sur la notion de « discipline », voir Geoffrey Lloyd, Disciplines in the Making : Cross-Cultural Perspectives on Elites, Learning, and Innovation, Oxford, Oxford University Press, 2009. D’autres auteurs, par contre, ont insisté sur le fait que les « disciplines » en tant que structures détachées des cadres plus larges comme la « philosophie » ou la théologie, sont des structures modernes produites par la transformation du système de l’enseignement supérieur pendant la période entre 1750 et 1850. Dans les travaux de Rudolf Stichweh, un élève de Niklas Luhmann, la formation des disciplines apparaît comme un processus quasi-naturel de différenciation. Comme dans l’évolution des systèmes naturels, les systèmes sociaux modernes reposent, selon lui, sur la différenciation fonctionnelle dont les « disciplines » seraient l’équivalent dans le « sous-système » de la science. Voir Rudolf Stichweh, Zur Entstehung des modernen Systems wissenschaftlicher Disziplinen Physik in Deutschland 1740-1890, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1984 et, “The sociology of scientific disciplines : on the genesis and stability of the disciplinary structure of modern science”, Science in Context, 5(1), 1992, p. 3-15. Sur cette question, voir Johan Heilbron, “A regime of disciplines : toward a historical sociology of disciplinary knowledge”, in Charles Camic et Hans Joas (éds), The Dialogical Turn : New Roles for Sociology in the Postdisciplinary Age, Lanham, Rowman & Littlefield, 2004, p. 23-42 ; Yves Gingras, « L’institutionnalisation de la recherche en milieu universitaire et ses effets », Sociologie et sociétés, 23(1), 1991, p. 41-54.
  • [11]
    Sur la question de la spécialisation voir, par exemple, « La spécialisation de la médecine, XIXe-XXe siècles », Actes de la recherche en sciences sociales, 156-157, 2005.
Johan Heilbron
Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), EHESS-CNRS
Yves Gingras
Université du Québec à Montréal (UQAM)
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
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Mis en ligne sur Cairn.info le 25/01/2016
https://doi.org/10.3917/arss.210.0004
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