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Ses parents l’appellent, la cherchent. Elle s’était enfermée dans la salle de bain. Son père frappe avec insistance à la porte. Elle finit par ouvrir, toute revêtue de sang. Elle est immédiatement emmenée aux urgences. Iris, presque quinze ans, avait pris un bain toute habillée et s’était tranchée les bras avec une lame de rasoir. Elle explique que c’était un défi, sans avoir vraiment réfléchi à ce qu’elle faisait. Née à l’autre bout du monde, elle a été adoptée à trois mois. Les conditions de l’adoption demeurent mystérieuses, hors des longs et hasardeux circuits habituels reliant associations et orphelinats : les parents adoptifs ont rencontré la famille d’Iris, alors que la mère de la patiente, à peine âgée de dix-huit ans subissait des pressions pour ne pas garder son bébé issu d’une relation passagère. Les parents adoptifs me diront qu’ils ont vu et photographié Iris allaitée par sa mère biologique, scène décrite comme un fait banal. Iris n’a jamais rien voulu savoir de ses origines. À sa première séance, elle dit : « J’aimerais déconstruire ce que ma mère a construit pour me construire moi-même. »

1 Brutalement arrachée de ses racines, Iris est fortement mise à mal dans ses capacités à penser, celles-ci étant obscurcies par des non-dits, mais aussi par des trop-dits inadéquats, intraduisibles. Iris évite de penser, dans la mesure où toute pensée ne pourrait à ce stade que déboucher sur un univers chaotique sous la menace de désintrication pulsionnelle (Freud, 1920). Par la suite, il faudra du temps pour que des liens se tissent et que du sens émerge.

L’engagement en psychothérapie : une adoption mutuelle

Je rencontre Iris pour la première fois lors d’un entretien familial. Sa mère (adoptive, mais je l’ignore encore) explique qu’elle voit Iris changer, qu’elle n’est plus aussi agréable qu’avant. Iris rétorque : « Il faut bien changer. Je ne veux pas rester la petite fille de CM2 toujours gentille. » Son visage encapuchonné et masqué par des mèches n’apparaît pas et je ne me doute pas qu’il s’agit d’une enfant adoptée. Lorsque je propose aux parents de me parler de la grossesse et de la naissance d’Iris, Madame dit : « Cela va être difficile », apparemment surprise que je ne m’en sois pas doutée. Elle explique qu’Iris a été adoptée et précise que c’était « une séparation réelle et physique » et que pourtant Iris n’en a jamais fait mention – Iris confirmant sur un ton bougon : « Ça ne m’intéresse pas. » Madame rapporte un souvenir d’Iris bébé : elle marchait à quatre pattes et a mis un cintre dans sa bouche. Elle s’est blessée et il a fallu l’emmener d’urgence à l’hôpital – le même hôpital d’où elle vient de sortir après sa tentative de suicide. Iris sourit avec une pointe d’ironie en faisant elle-même le lien : « La première fois que je suis allée à l’hôpital. »
Je me remémore ma toute première rencontre avec Iris et ses parents adoptifs, et réalise à quel point un premier entretien regorge d’éléments signifiants. Dans mes pensées, des ponts se dessinent déjà entre l’Infans précocement déracinée de sa terre natale et l’adolescente s’auto-infligeant une blessure, comme si elle figurait l’arrachement traumatique mais tacite de racines devenues bien visibles par la sève écarlate qui s’écoule. Blessure d’adolescente faisant écho, dans ce que j’entends des associations circulant au sein de la famille, à une blessure de bébé. Je me figure un monde soudainement inconnu, étrange et insécurisant ayant entouré Iris bébé. Un lien essentiel a été coupé, mais chacun s’efforce de l’ignorer à sa façon. Font place les représentations d’une gorge qui saigne et de l’hospitalisation en urgence : une analogie saisissante avec le bras qui saigne et l’hospitalisation ayant mené Iris chez moi. Lors de cette première rencontre, Iris dit déjà qu’elle cherchait surtout à tuer une petite fille trop sage qui n’était pas vraiment elle, une part d’elle qui ne parlait pas. Tuer la muette idéalisée que sa mère adoptive avait voulu à tout prix, tuer l’Infans. Cette première rencontre a amorcé une adoption réciproque entre Iris et moi, et entre ses parents et moi. J’étais moi-même très visiblement enceinte, ce qui n’a pas échappé à la mère adoptive qui me demandera régulièrement par la suite, d’un air complice, des « nouvelles du bébé », scrutant mon cadre de travail comme si elle pouvait l’y découvrir. Pour la mère, dans le transfert, je pouvais à la fois représenter la mère biologique d’Iris à qui un bébé pourrait être arraché, et une mère adoptive à qui l’on confie un enfant. Que je l’aie prise d’emblée pour la mère biologique semble avoir mobilisé une relation de confiance et l’installation d’un cadre de psychothérapie garant du déploiement d’un processus psychanalytique. En somme, les parents ont pu m’adopter et, réciproquement, je les ai adoptés. D’ailleurs, étant enceinte, je ne pensais pas m’engager pour de nouvelles psychothérapies et quand j’ai reçu le message téléphonique de la mère adoptive d’Iris, je pensais la réorienter. Lorsqu’elle m’a devancée en me rappelant, quelque chose dans sa voix de difficile à définir m’avait touchée et m’a incitée à recevoir la famille malgré ma grossesse. Ce qui m’amène à penser qu’il y a dans l’ébauche de relation transféro-contre-transférentielle des premiers contacts, des points de résonnance infra-verbaux plus ou moins propices à une adoption mutuelle en psychothérapie.

Adopter l’étranger en soi

Un cadre psychothérapique se construit, à une fréquence régulière de deux séances par semaine. Après quelques mois de thérapie, Iris se montre terrorisée à l’idée de prendre l’avion avec ses parents adoptifs. Malgré le caractère attrayant de la destination de vacances, la perspective de se retrouver dans un endroit où elle n’a pas ses repères l’angoisse. Durant l’avant-dernière séance précédant son voyage, elle me fait part de son souhait d’avoir un lapin. Ses parents refusent, dit-elle, car il rongerait les fils électriques et salirait l’appartement, et l’on ne saurait pas quoi en faire quand on partirait en voyage. Iris songe : « Pourtant, moi, j’aimerais bien l’emmener, là, en voyage. Le lapin verrait du pays. C’est un peu comme un bébé, un jeune enfant. Quand on emmène en voyage un petit bébé, il s’en fout qu’on l’emmène voir des choses. Il accompagne et puis c’est tout. » La représentation du bébé qui accompagne pour un long voyage ouvre sur des associations riches durant cette séance et la suivante. Malgré la véhémence avec laquelle Iris disait qu’elle ne s’intéressait pas à son histoire d’adoption, je me risque à suggérer : « un bébé qui accompagne des personnes qu’il ne connaît pas, pour un long voyage très très loin… un peu comme le lapin qui vous accompagnerait. » Iris sourit. Un souvenir lui revient : la belle-mère de sa meilleure amie repeignait les volets de sa maison mais n’avait pas idée que le lapin de sa meilleure amie pouvait mourir en respirant la peinture. « Elle avait pensé à éloigner le chien, mais pas le lapin, puis elle s’est étonnée que le lapin meure. Elle n’a pas idée de ce que c’est qu’un lapin, de ce qui est bon ou mauvais pour lui ». Aussitôt, elle me regarde, étonnée : « Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça. » Une belle-mère… Iris songe qu’elle a toujours considéré sa mère adoptive comme une belle-mère à qui elle est incapable de faire des câlins et de se confier comme ses copines à leur mère.

2 Iris s’est risquée à la mort. Et pourtant le risque du voyage la paralyse. Il fait écho à son premier voyage, un déracinement. « Risquer », c’est se séparer, comme le suggère sa double étymologie grecque – ριζα signifiant « racine » – et latine – resecare signifiant « couper avec un instrument tranchant ». Pour Iris, le risque suicidaire est une coupure avec un instrument réellement tranchant, au sens littéral, dans une illusion de maîtrise de l’imprévisible subi dans la prime enfance. Et le risque suicidaire peut en même temps être compris comme une tentative de retour aux racines d’un univers primaire symbiotique (de Kernier, 2010).

3 Un fantasme d’auto-engendrement régit le risque suicidaire : l’illusion de renaître si l’on échappe à la mort (Jeammet, Birot, 1994) ou s’immiscer dans la scène primitive parentale en s’imposant comme enfant mort (Richard, 2015). Le rescapé du suicide se vit comme entre deux naissances, comme s’il fallait à tout prix mettre à mort une partie de soi jugée dangereuse pour faire vivre la partie de soi acceptable. Lorsque son univers affectif se rétrécit, l’adolescent redoute tacitement rejet ou abandon et ressent son existence comme régie par l’absurdité. Pour qualifier ce vécu, D. W. Winnicott (1975) parle d’expérience d’effondrement. Par la suite, la thérapie s’attache à lever le paradoxe et surtout son caractère insoluble, en amenant le sujet à envisager de nouvelles solutions à mesure qu’il prend conscience des différents aspects de lui-même, forgés par des identifications successives ou simultanées ressenties comme incompatibles lorsque manquent les ressources psychiques permettant d’élaborer les conflits. Lorsque le thérapeute s’adresse simultanément aux deux parties clivées, le clivage diminue, le sujet peut s’unifier, se totaliser et entrevoir de nouvelles dimensions. Sa vision binaire en tout ou rien peut alors se transformer en vision complexe.

4 Le petit lapin d’Iris reviendra souvent comme métaphore, comme pont entre l’ancienne et la nouvelle Iris. En parlant de son lapin, je m’adresse à la fois à Iris bébé et Iris adolescente. Le même petit lapin peut être celui qui a été meurtri et celui qui a été blotti contre une mère, la mère nourricière primordiale ou la nouvelle mère en voyage. Chacune de ces mères multiplie ses facettes : la mère qui s’est faite avoir, la mère à qui l’on arrache son enfant, la mère voleuse, la mère qui n’a pas idée de ce qu’est un bébé, la mère désireuse d’emmener un bébé en voyage et de lui donner de la tendresse… À mesure qu’Iris associe, les métaphores et souvenirs tendent à réduire les clivages entre le lapin menacé de mort et le chien choyé, entre la marâtre et la mère. Son passé n’est plus complètement rejeté, il commence à être pensé, même à faire l’objet de rêveries. Elle adopte progressivement des parts d’elles-mêmes jusqu’alors étrangères. Toute démarche psychanalytique pourrait être vue comme une adoption de parts de soi énigmatiques, une adoption de l’Infans en soi.

Sortir d’une confusion

« J’ai l’habitude qu’on me confonde avec ma mère », affirme Iris d’un air las et résigné, après environ un an de thérapie, peu après son anniversaire. Elle m’avait montré son bras scarifié. Ces taillades avaient été faites la veille, peu après un échange de SMS que nous avions eu. C’était la fin de vacances scolaires durant lesquelles il n’y avait pas de séance. Débordant du cadre, un SMS sans signature demandait s’il y avait bien séance à l’heure habituelle, comme si j’étais susceptible de prolonger mon absence, voire de disparaître. Habituellement, à chaque veille de retour de vacances, la mère m’envoyait de tels messages et j’ai répondu à Iris comme si le SMS provenait de sa mère. Mais j’ai réalisé après-coup que c’était Iris qui me l’avait envoyé, ce que je lui ai précisé lorsqu’elle m’a montré son bras meurtri, geste qui m’a semblé porter un mouvement transférentiel à saisir et à verbaliser. J’ai suggéré qu’il y a en elle une petite fille en colère contre une maman que je pourrais représenter, qui aurait pu prolonger son absence sans s’intéresser à elle. Ma réponse – ou plutôt ma non-réponse – à son message a pu susciter une rage. De plus, ai-je ajouté face à son silence songeur, c’est comme si la petite fille en elle n’avait pas la parole pour dire sa colère à cette maman décevante, qu’elle pourrait imaginer davantage tournée vers un autre qu’elle. Associant sur la colère, elle s’exclame : « D’habitude, les gens me disent ‘‘ tes parents t’aiment ’’. C’est de la foutaise ! ». Cette rage contre une mère dont tout le monde dit qu’elle a tant fait pour elle, comment l’exprimer ? « Je la tuerais ! ».

5 Cet extrait de séance (de Kernier, 2015) est emblématique de la confusion entre sujet et objet précipitant vers des agirs destructeurs. Mais sa reconnaissance peut justement, par l’interprétation du transfert, être porteuse de changements. Ce moment est apparu mutateur dans le processus thérapeutique. Ce geste hors cadre a pu enfin être mis en mots, ce qui a assez vite permis que ce recours aux SMS s’estompe. Si l’on considère l’objet originaire et l’objet œdipien comme les principales cibles de la violence ressentie (de Kernier, 2015), le retournement de celle-ci contre soi vise à préserver ce même objet qui pourrait ne pas survivre à la destruction (Winnicott, 1971). Pour l’adolescent suicidant, l’objet est susceptible de devenir un objet-non-objet. À la tentative de fusionner avec l’objet menacé et menaçant de mort psychique afin de le ranimer, s’adjoint une recherche d’issue à cette menace de confusion. Le geste suicidaire traduirait une modalité identificatoire particulière comme alternative au meurtre et comme stratégie de survie (Ferenczi, 1932). L’adolescent qui s’auto-attaque devient l’agent (et non sujet) de ce à quoi il a été assujetti (Roussillon, 1991), ultime tentative de création de soi et de l’objet. Puisqu’une déliaison pulsionnelle trop importante peut être mortifère, l’acte pourrait paradoxalement signifier une défense contre cette menace de mort psychique. Quand les individuations sont brouillées, les fantasmes meurtriers à l’encontre des imagos parentales propres au pubertaire (Gutton, 1991) sont d’autant plus problématiques. Et l’adoption interroge de surcroît les tensions imagoïques entre les représentations des parents biologiques et celles des parents adoptifs. Les fantasmes de « mauvais » parents biologiques ayant abandonné l’enfant et de « mauvais » parents adoptifs vécus comme s’en emparant, ou encore de « bons » parents biologiques qu’on aurait forcés à se séparer de leur enfant et de « bons » parents adoptifs ayant accueilli et élevé l’enfant peuvent se confondre, se combiner ou ressortir de manière extrême à travers des clivages. La psychothérapie contribue à élargir les scénarios et les variantes possibles, en enrichissant le capital fantasmatique afin que les attaques imaginaires entraînent d’autres issues que l’angoisse de mort.

Attaquer son corps, puis l’adopter

Après deux ans de thérapie, Iris insiste sur l’importance des odeurs. Elle ne reconnaît plus l’odeur de sa maison ; ça la perturbe. Je lui demande : « À votre avis, qu’a pu ressentir le bébé que vous avez été quand il a brutalement perdu l’odeur de sa maman ? » Étonnée, laissant transparaître une émotion : « Je ne sais pas… Un manque. » Je fais remarquer l’importance de l’odorat pour le jeune enfant, premier sens qui se développe. Elle dit s’endormir souvent avec le vêtement d’un ami pour garder son odeur. Le parfum de sa meilleure amie la console aussi au moindre chagrin. Je me risque à suggérer : « Le manque qu’Iris bébé a ressenti a pu amener à développer une grande sensibilité aux odeurs. » Iris semble fière et parle des odeurs qu’elle aime, celles qu’elle n’aime pas. Elle est attirée par les gens dont elle aime l’odeur. Petite, elle avait fabriqué un parfum pour sa mère adoptive « hyper fort, pour une femme de pouvoir, avec du pipi d’animal et je ne sais plus quoi d’autre. Ç’aurait été parfait pour Angela Merkel. Pour une femme de poids. Le flacon est toujours là, intact, dans la salle de bains, il n’a pas diminué, il n’a pas bougé. Les ingrédients sont marqués, elle a dû se demander ce que j’ai fabriqué ». Je reprends : « En tous cas, il est toujours là. » Elle songe : « Je ne sais pas si ça existe, un métier sur les odeurs. Je pourrais faire nez… Ce pourrait être cool de créer un parfum. »

6 À l’adolescence, le corps s’impose. Cette découverte est source d’excitations, qu’en faire ? La honte taraude particulièrement le corps adolescent (Birraux, 1990), questionnant le droit d’être, le droit d’exister et pouvant aller jusqu’à susciter l’envie de disparaître, de ne plus être vu. Pendant tout un temps, Iris agissait, se scarifiait, passait d’une pratique sportive à l’autre. Une manière de faire taire le corps est de se dépenser pour ne pas penser, selon l’expression d’A. Birraux (1990). La psychothérapie a permis un jeu de représentations de plus en plus complexes, reconnectant à des éprouvés archaïques. Iris a progressivement adopté son corps métamorphosé. L’évocation de la sensibilité aux odeurs a ouvert une pluralité de sens. En outre, rétablir une représentation de sa relation précoce à sa mère biologique, en lien avec un éprouvé de manque, de sevrage, débouche sur une représentation de sa mère adoptive plus conflictuelle, plus nuancée : la femme de pouvoir, mais à qui Iris petite fille fait un cadeau. Et malgré la part d’agressivité que ce don comporte, ce cadeau est reçu et conservé.

Passer un cap, choisir qui adopter

Pour les dix-huit ans d’Iris, une lettre arrive depuis son pays d’origine. La grand-mère maternelle biologique demande des nouvelles d’Iris et décrit la vie du village en évoquant la mère et même la sœur et le frère d’Iris. Les parents adoptifs l’ont aussitôt faite traduire avant même d’en parler à Iris. La mère adoptive m’en parle par e-mail, me proposant de m’envoyer la traduction, ce que je refuse. Je lui dis qu’il me semble important qu’Iris soit la première à prendre connaissance de la lettre. Tandis qu’elle attend les résultats du bac, Iris m’en parle en séance, avec colère : pourquoi sa mère biologique a-t-elle gardé un autre bébé, une autre fille, née à peine un an après elle ? Et puis encore un autre ? Pourquoi sa grand-mère, qui a forcé la mère d’Iris à l’abandonner, lui a-t-elle écrit ? Alors qu’il n’y avait plus eu d’entretien avec les parents adoptifs depuis deux ans, Iris me demande si sa mère peut l’accompagner à l’une de ses séances. Je lui fais remarquer que ce serait empiéter sur son espace, ce qu’elle dit pourtant si souvent redouter. Après insistance de sa part, une séance familiale s’organise en dehors des séances d’Iris. Au cours de celle-ci, les parents adoptifs disent que tout va « bien », qu’ils se demandent juste si Iris aura le bac. Je les incite à parler du « cap » qu’Iris s’apprête à franchir, ce qu’ils banalisent. Peu à peu, arrive la question du « chez moi » pour chacun : Iris dit que ses parents n’ont jamais voulu lui donner un chat, à présent elle en voudrait un, « mais vous me direz non », dit-elle en regardant ses parents. Je suggère que la question du « chez moi » semble très sensible, et peut-être davantage depuis l’arrivée de la lettre de la grand-mère. Les parents adoptifs disent qu’Iris devrait répondre, maintenant que le bac est fini. Iris s’exclame : « Je répondrai quand je voudrai, si je veux ! Juste, j’étais embêtée que vous ayez lu la lettre avant moi. » Iris et sa mère adoptive se lancent dans une discussion agitée, puis Iris s’écrie : « C’est ma vie ! ». Je reprends : « ‘‘ C’est ma vie ’’, voilà une question sensible qui travaille Iris, mais vous aussi, je pense. » La mère adoptive se lève brutalement et crie : « Je rends mon tablier, je n’ai plus rien à faire. » Elle sort précipitamment. Calme, le père adoptif explique que ce comportement est habituel, que son épouse ressent un devoir quasi religieux d’aider tout le monde. La mère adoptive revient : « Je suis toujours en colère mais je reviens. J’en ai marre des accusations », dit-elle. Je reprends sur le fait qu’elle semble s’être sentie accusée. – « Oui, par elle (en montrant Iris) et par vous ». Je dis : « Je pensais important que vous puissiez partager l’une et l’autre vos ressentis. » Elle s’écrie : « Mais elle ne me dit jamais rien ! C’est incroyable qu’il faille venir ici pour qu’elle parle ! Alors je laisse tomber, qu’elle se débrouille toute seule ! Je démissionne. » Je suggère : « C’est peut-être ce qu’elle craint, justement. » Avec un air accablé, elle demande : « Alors, je ne sais pas, comment est-ce qu’elle fait si elle pense qu’elle ne peut rien me dire ? » Iris réplique calmement : « D’où le rôle de la psy… »

7 Passer le bac est souvent vécu comme un premier cap vers un statut d’adulte, à l’issue duquel le jeune adopte symboliquement des aspects de sa propre famille, sur lesquels il s’appuie pour poursuivre sa trajectoire, et des aspects de ses familles de prédilection (amis, réseaux, domaines de compétences, écoles, etc.). Tout parent, bien que consciemment fier de ce changement de statut, peut aussi plus profondément redouter l’abandon de son enfant partant explorer d’autres horizons.

8 Bien que banalisant à outrance, les parents adoptifs d’Iris paniquent d’autant plus qu’Iris va de plus en plus choisir qui elle adoptera, elle. Les mécanismes d’évacuation des conflits donnent lieu à un psychodrame sauvage, l’apparente désaffection initiale tentait en fait de masquer des affects sous-jacents explosifs. La lettre de la grand-mère biologique et le projet de voyage vers le pays d’origine imaginé par la mère adoptive font s’estomper la frontière entre fantaisie et réalité effective. Dès lors, au sein du groupe familial, surgit l’extrême, entre familier et inquiétant (Pommier, 2009).

La mère adoptive d’Iris ne trouve sa place qu’en agissant pour les autres et à la place des autres (sinon, elle « démissionne »), c’est dire l’inconsistance de sa place et, à son insu, sa détresse l’empêchant de transmettre à Iris des outils pour se construire une place bien à elle, pour Iris elle-même. Avant son dix-huitième anniversaire, Iris s’imaginait souvent que passer ce cap impliquerait d’être totalement livrée à elle-même, payer ses impôts. Elle veut être apte à quitter le foyer familial alors qu’elle craint de ne pas savoir se débrouiller, comme si s’éloigner équivalait à être abandonnée. Elle n’ignore pas qu’à dix-huit ans, sa mère biologique a eu un bébé et s’en est arrachée. Souvent, Iris se compare à Peter Pan : « J’ai envie de voler de mes propres ailes mais en même temps, pas envie de grandir trop vite… »
À dix-neuf ans, Iris exprime le souhait de retourner dans son pays natal et de questionner sa mère biologique, voir aussi si elle lui ressemble et se comparer à sa sœur. Dans un déroulement associatif arrive l’idée que sa mère n’a peut-être pas supporté de se séparer d’elle, au point de vouloir très vite un autre enfant. Avec un certain apaisement, Iris songe : « Si ça se trouve, ma mère est très belle ; moi, je lui ressemble, je suis l’originale, et ma sœur n’est qu’une copie. »

9 Le roman familial (Freud, 1909) m’apparaît plus narcissisant, s’associant à des mises en scène vivantes des enjeux affectifs et émotionnels des liens de parenté, des variantes de roman affiliatif (Konicheckis, 2011). Sur les failles – inévitables – des liens de filiation, reste à construire les affiliations (Kaës, 1985). Commençant sa vie d’adulte, Iris peut se représenter comme une enfant non plus juste adoptée parce qu’abandonnée ou volée, mais surtout objet de désir, de manque et de satisfaction. À l’âge des possibles, qui adoptera-t-elle ?

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En revisitant des temps de psychothérapie d’une adolescente adoptée bébé, consultant à la suite d’une tentative de suicide, le processus analytique est vu comme analogue à un processus d’adoption réciproque, incluant les parents adoptifs confiant l’adolescente en thérapie. Le travail analytique favorise chez l’adolescente l’adoption de parties d’elle clivées, l’amenant à se réapproprier son histoire. Devenir adulte impliquera la possibilité de choisir ses affiliations : à son tour, elle pourra adopter.

Mots-clés

  • Adoption
  • Geste suicidaire
  • Psychothérapie

Bibliographie

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  • freud s. (1920). Au-delà du principe de plaisir. In : Essais de Psychanalyse. Paris : Payot, 1927, pp. 11-81.
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Nathalie de Kernier
Univ. Paris Ouest Nanterre La Défense
CLIPSYD, EA 4430
92000 Nanterre, France
nathkernier@wanadoo.fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 15/02/2017
https://doi.org/10.3917/ado.098.0733
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