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Afrique contemporaine

2004/4 (n° 212)


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Cet article aborde la question des relations du Japon avec l’Afrique du Sud de l’après-apartheid, en mettant l’accent sur leurs rapports économiques. Il analyse les réponses du Japon aux efforts de l’Afrique du Sud pour développer son économie, en particulier les investissements qu’il y a effectués depuis le début des années 1990 et la croissance relative des investissements du secteur privé dans le contexte de la Conférence internationale de Tokyo sur le développement en Afrique (Tokyo International Conference on African Development, TICAD). Son objectif est d’identifier les fondements des initiatives récentes du Japon en Afrique du Sud et, au travers d’une analyse de cette aide économique, de mettre en perspective le rôle du gouvernement dans les interventions du secteur privé japonais à l’étranger. Ce rôle de l’Etat dans l’activité du secteur privé japonais, tant au Japon qu’à l’étranger, peut se résumer par la mise en place d’un appui et d’une direction stratégiques [1][1] Ampiah (2003)., malgré les efforts réalisés récemment par le gouvernement, afin de déréglementer et de libéraliser les différents secteurs de l’économie nationale.

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Il paraît utile de fournir une brève description des relations du Japon avec l’Afrique pour introduire cette analyse. La première section propose un résumé des relations du Japon avec l’Afrique subsaharienne depuis les années 1950 jusqu’à la fin des années 1980, avec un accent particulier sur les années 1970-1980, qui ont vu un développement majeur des rapports économiques entre Tokyo et Pretoria, dû surtout à l’importance de l’industrie minière sud-africaine pour l’économie japonaise. Mais, au cours de cette même période, ces rapports ont eu des implications politiques sur les relations du Japon avec d’autres pays africains. Cette période correspond également à celle du régime de l’apartheid. D’un côté, on voit un Japon très attiré par les métaux précieux sud-africains. De l’autre, et compte tenu de ces liens économiques en plein essor, on assiste à un véritable empoisonnement des relations du Japon avec les autres pays de l’Afrique subsaharienne, irrités par ce qu’ils perçoivent comme une aide de Tokyo au régime de l’apartheid. La deuxième section de cet article examine les initiatives récentes du Japon, prises par la TICAD, vis-à-vis de l’Afrique du Sud. La troisième se propose de tirer les leçons de ces différentes initiatives.

Japon et Afrique : la dynamique d’une diplomatie de l’immobilisme

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Le Japon a envisagé de reprendre [2][2] Les relations économiques avec le Japon ont connu leur... des relations économiques avec l’Afrique dans la dernière partie des années 1950, époque où l’on assistait à une relance – certes modeste – de l’économie nippone, après son effondrement total, consécutif à la défaite du pays lors de la Seconde Guerre mondiale. La conférence de Bandung, qui réunit les pays non alignés en avril 1955, allait lui offrir une plateforme permettant de renouer ses relations économiques avec plusieurs pays africains, notamment le Liberia, l’Ethiopie, le Soudan et la “ Côte de l’Or ” (le Ghana), également représentés à la conférence. Par la suite, on a vu le Japon rouvrir sa première ambassade dans la région, en 1958, à Addis-Abeba. Sa deuxième ambassade en Afrique subsaharienne devait être celle d’Accra en 1959, suivie par celles de Lagos et d’Entebbe, en 1960.

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Le principal objectif de Tokyo en participant à la conférence de Bandung était d’établir des “ relations d’affaires ” et de se construire une nouvelle image, après avoir été mis au ban au sein de la communauté asiatique, pour sa politique agressive envers ses voisins, pendant la première moitié du XXe siècle. La raison première de sa participation à la conférence était de renouer des relations avec les pays de l’Asie du Sud-Est, afin de restaurer ses canaux d’approvisionnement en matières premières, accessibles dans cette région du monde. En échange, Tokyo proposait d’assister les pays nouvellement indépendants de la région, dans leurs efforts pour le développement de leur économie, en offrant à certains des “ réparations ” et, plus généralement, une assistance technique et des investissements directs étrangers (IDE). C’est dans ce contexte qu’en 1959, les responsables japonais ont commencé à étudier la possibilité de contribuer au développement économique des pays africains, ceci à un moment où la plupart d’entre eux vivaient encore sous la tutelle d’un régime colonial, mais où il apparaissait déjà évident que la région, dans son ensemble, ne tarderait pas à devenir indépendante.

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Pour masquer quelque peu ses appétits mercantiles et ne pas donner l’impression qu’il voulait tirer profit du démantèlement imminent des empires coloniaux en Afrique, le Japon s’est rapproché du Royaume-Uni, avec une proposition visant à établir une “ coopération anglo-japonaise en Afrique [3][3] “ Anglo-Japanese cooperation on Africa ”, FO 371/164971,... ”. Le nombre de réunions qui ont eu lieu entre des représentants nippons et les autorités de Whitehall est en soi une indication du désir du Japon de mieux cerner les perspectives de développement économique de l’Afrique. Ces réunions n’ont apporté que très peu d’informations utiles aux participants japonais, sinon la confirmation de ce qu’ils savaient déjà, qu’il s’agisse des transformations politiques en cours en Afrique et de leurs implications idéologiques ou des perspectives économiques du continent. En fait, le Colonial Office, en particulier, se méfiait des intentions japonaises, mais, plus important sans doute, le Japon n’était pas en mesure, à l’époque, d’offrir une aide économique aux pays africains.

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Cependant, en 1961, le Japon et le Ghana ont commencé à négocier des accords commerciaux et techniques [4][4] Accord commercial Ghana-Japon, Archives du ministère... qui, incidemment, sont devenus temporairement difficiles à gérer. Le Japon avait en effet tenté de lier les deux accords en précisant que, “ puisqu’il offrait au titre des accords commerciaux une somme d’environ 37 000 livres au Ghana, le Japon pouvait considérer comme nul le déséquilibre commercial existant entre Accra et Tokyo ”. En conséquence, le Japon espérait “ qu’il soit possible pour le Ghana […] d’abroger l’article 35 du GATT [Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, General Agreement on Tariffs and Trade] dans le nouvel accord commercial proposé [5][5] L’article 35 permet de ne pas appliquer l’accord dans... ”. Comme il fallait s’y attendre, le Ghana a refusé de poursuivre les discussions et claqué la porte des négociations.

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Malgré les protestations du Japon, il était évident qu’il y avait ici une tentative de lier l’aide au commerce. Le Japon a fait valoir que, “ selon [lui], la mise en application soit de l’accord d’assistance technique, soit de l’accord commercial, dépend[ait] de l’abrogation dudit article par le gouvernement du Ghana ”. Tokyo avertit alors Accra que, si l’article 35 n’était pas abrogé, il n’enverrait pas une mission gouvernementale à Accra, comme promis, pour finaliser l’accord. Ceci montre combien le Japon était désireux d’utiliser son aide pour asseoir ses propres intérêts économiques. D’ailleurs, le gouvernement japonais reconnaît avoir utilisé l’aide économique, au cours des années 1960, pour “ promouvoir ses exportations ou se procurer des ressources naturelles [6][6] Ministère japonais des Affaires étrangères (1989). ”.

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En 1966, le Japon a consenti des prêts au Nigeria, au Kenya, à la Tanzanie et à l’Ouganda. Il répondait ainsi de façon directe aux restrictions que ces pays avaient imposées sur ses importations et tentait de corriger l’important déséquilibre qui s’était installé en leur faveur. Les prêts ont donc été mis en place pour accélérer les flux des exportations japonaises vers ces pays. L’intérêt du Japon pour les ressources naturelles du continent a certainement dicté ses relations économiques de l’époque avec les pays africains. Néanmoins, aujourd’hui, à l’exception d’achats de matières premières effectués en Afrique du Sud, le Japon n’importe que très peu de ce continent. Il est peut-être plus surprenant encore de constater que, bien qu’il importe la quasi-totalité de ses besoins en hydrocarbures, ses approvisionnements en pétrole à partir de l’Afrique subsaharienne sont très limités. Par contre, ses exportations vers la région ont augmenté de façon constante au fil des années, l’Afrique du Sud et le Nigeria étant devenus ses principaux marchés.

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Quant à l’assistance économique, au cours des années 1960 et au début des années 1970, le Japon n’a participé que de façon mineure à l’aide en faveur de l’Afrique. Par la suite, et sur la pression des autres pays du Comité d’aide au développement de l’OCDE (CAD) et de la Banque mondiale, le Japon a été amené à accroître son assistance économique à la région. Ainsi, ce n’est qu’au cours de la troisième phase (entre 1974 et 1985) du développement de l’aide économique que l’Afrique subsaharienne est devenue un bénéficiaire important du programme d’aide japonais. Alors qu’elle n’était que de 56 millions de dollars en 1977, l’aide est passée à 223 millions de dollars en 1980. Cependant, les esprits critiques ont très rapidement estimé que la principale motivation de ce développement, qui impliquait un déplacement de son aide économique, jusque-là centrée sur l’Asie de l’Est, tenait dans la crise pétrolière de 1973. Le Japon dépendait des pays exportateurs de pétrole du Moyen-Orient pour environ 80 % de ses besoins en hydrocarbures. La mondialisation de la politique de l’aide japonaise, à partir du milieu des années 1970, a eu essentiellement pour objectif de diminuer sa dépendance énergétique, exacerbée par la crise déclenchée par ces pays. Il convient ainsi de noter que l’aide du Japon au Moyen-Orient est passée de 0 à 24,5 % en 1977, en termes de parts régionales. La finalité de l’aide économique accrue à l’Afrique était d’aider le Japon à diversifier ses sources d’importation d’énergie.

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Ce n’est donc pas une coïncidence si Kimura Toshio a été le premier ministre japonais des Affaires étrangères à effectuer un voyage en Afrique en 1974 [7][7] Ampiah (1995).. La crise pétrolière de 1973 avait rendu nerveux les responsables japonais, de telle sorte qu’ils ont entrepris de parcourir le monde pour trouver des sources d’approvisionnement en énergie plus fiables et envisagé leur politique en matière de ressources naturelles avec plus d’attention qu’auparavant. L’Afrique subsaharienne est dès lors devenue rapidement une source très alléchante de ressources naturelles stratégiques, telles que le pétrole et l’uranium. Le Nigeria, avec son pétrole, et l’Afrique du Sud, avec ses métaux rares, ont fait l’objet de dangereuses convoitises. Fondamentalement, le Japon a été confronté, avec cette dernière, à un défi particulièrement difficile : comment contourner la question de l’apartheid et sa résonance dans la communauté internationale, pour obtenir les matières premières qui lui étaient nécessaires, sans déclencher la colère de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue aujourd’hui l’Union africaine (UA), et de l’Assemblée générale des Nations unies.

Les intérêts économiques japonais en Afrique du Sud pendant les années 1970-1980

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L’Afrique du Sud, à elle seule, représentait 29,9 % des exportations de l’Afrique subsaharienne vers le Japon en 1973. De plus, elle absorbait 38,2 % des exportations nippones vers la région. La même année, le Japon avait signé un accord avec la compagnie sud-africaine Iron and Steel Corporation (Iscor) pour l’approvisionnement en minéraux de fer de Tokyo, à long terme. Le contrat garantissait qu’Iscor fournirait au Japon des plaques d’acier. Les efforts constants de ce dernier pour trouver de nouvelles sources d’énergie ont également conduit les responsables de l’industrie nucléaire japonaise à se rendre en Afrique du Sud en 1973. En quittant la région, ceux-ci avaient signé des contrats pour l’achat de 38 000 tonnes d’uranium enrichi, ce qui représentait 43 % des besoins de l’archipel. En outre, dans le cadre du même contrat, ils avaient accepté de construire une usine de transformation d’uranium en Afrique du Sud, contre la promesse que le Japon recevrait en priorité l’uranium transformé. Cet accord a été signé en dépit du fait que le gouvernement japonais avait interdit tout investissement en Afrique du Sud dès 1968 [8][8] Cette interdiction visait toutefois essentiellement.... Entre-temps, le commerce entre ces deux pays se développait considérablement, passant de 57 millions de dollars en 1960 à 596 millions de dollars en 1973. Rien qu’entre 1968 et 1971, il a plus que doublé, passant de 170 à 412 millions de dollars. Il a ensuite légèrement fléchi pour atteindre 364 millions de dollars en 1972. Les importations en provenance du Japon ont augmenté de façon exponentielle, passant de 58 millions de dollars en 1960 à 522 millions de dollars en 1973, avec un accroissement de 123 millions de dollars particulièrement spectaculaire entre 1972 et 1973. Le commerce entre le Japon et les autres pays d’Afrique subsaharienne a également augmenté, mais très discrètement.

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Le principal partenaire africain du Japon, après l’Afrique du Sud, était le Nigeria. En 1975, le montant des exportations japonaises vers le Nigeria a plus que doublé, par rapport à l’année précédente, pour atteindre plus de 580 millions de dollars. Cette augmentation était principalement due à la hausse considérable des recettes pétrolières du Nigeria depuis 1973. D’autre part, les importations ont chuté de 38 % (passant de près de 450 à 278 millions de dollars). En 1975 toujours, Tokyo a exporté pour 871,8 millions de dollars de marchandises à Pretoria (soit une baisse d’environ 9 % par rapport à 1974). Par ailleurs, ses importations ont progressé de 13,7 %, passant de 763,3 à 868,2 millions de dollars de 1974 à 1975.

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Comme on pouvait s’y attendre, les ambassadeurs africains à Tokyo ne restèrent pas sans réaction face à la croissance exponentielle du commerce entre le Japon et l’Afrique du Sud. Au cours d’une conférence de presse à Tokyo, en mai 1973, organisée à l’occasion du dixième anniversaire de l’OUA, les ambassadeurs ont fait part publiquement de leur mécontentement face à ce qui paraissait pouvoir s’apparenter à une aide nippone au régime de l’apartheid. Ils ont d’ailleurs évoqué l’esprit de Bandung en rappelant au Japon ses obligations, en tant que membre du groupe des Etats afro-asiatiques : “ Nous attendons du Japon, en tant que nation asiatique, qu’il apporte son soutien au combat contre les régimes “ de minorité ”. Tous les autres pays d’Asie – l’Inde, le Pakistan, l’Indonésie – nous ont appuyés et nous devons vous avertir que le Japon risque d’être isolé du groupe afro-asiatique s’il ne se joint pas à nous dès à présent [9][9] Morrison (1973).. ”

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Pour donner plus de poids à leur menace, ils ont joué la carte des “ ressources naturelles ”, que les pays arabes avaient utilisée avec succès. Ils ont rappelé au Japon l’importance qu’avait pour lui les ressources naturelles africaines, ajoutant que, bien que “ l’Afrique représente un potentiel important pour l’approvisionnement en ressources du Japon celle-ci n’appuierait que ceux qui l’appuient ”. Peu après, en 1974, le continent africain a vu la première visite d’un ministre japonais des Affaires étrangères en poste. Cependant, le Japon a réussi à surmonter ces problèmes politiques résultant de l’accroissement de son commerce avec l’Afrique du Sud.

L’Afrique du Sud dans le contexte de la TICAD

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L’évolution de la politique africaine du Japon depuis le début des années 1990 reflète les changements dans le paysage politique de la région, ainsi que les transformations dans les politiques internationales. L’un des aspects les plus immédiatement visibles des nouvelles initiatives du Japon dans ce domaine est le changement de ses relations avec l’Afrique du Sud, et en particulier, son objectif de se fonder sur ces relations pour renforcer ses échanges économiques avec l’ensemble de l’Afrique australe [10][10] Ampiah (2003), Morikawa (1997, p. 211-212).. Cette transformation illustre le nouveau comportement “ proactif ” du Japon face aux problèmes du développement de l’Afrique. Elle est marquée par le lancement de la TICAD, dont les réunions successives s’articulaient autour de la “ bonne gouvernance ” et du progrès économique, deux thèmes qui dominaient le discours international sur le développement. Officiellement, cette conférence a été présentée comme “ une initiative régionale pour l’Afrique ”, résultat d’un effort conjoint du gouvernement du Japon, de l’Organisation des Nations unies (ONU) et de la Coalition mondiale pour l’Afrique (Global Coalition for Africa, GCA). Par ailleurs, cette conférence associait “ les acteurs les plus divers, y compris tous les pays africains, les agences internationales et la société civile [11][11] Voir le site Internet de la TICAD, <www. gca-cma. org/... ”. Cette organisation de la TICAD répond à un double objectif : assurer que cette conférence soit ouverte au plus grand nombre possible d’acteurs et que les Africains s’approprient véritablement le processus de développement de leurs pays. On notera qu’il y a eu jusqu’ici trois sessions plénières de la TICAD [12][12] Ampiah (à paraître). : la première s?;;;;9;est tenue en 1993, la deuxième en 1998 et la troisième en 2003. Entre ces sessions, plusieurs réunions de travail ont été organisées, essentiellement pour se mettre d’accord sur l’agenda des rencontres et pour faire le point sur les décisions et les actions, prises et entreprises lors des sessions précédentes.

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L’Afrique du Sud joue un rôle remarquable dans le processus TICAD. Avec le Nigeria et le Kenya, il semble que lui ait été conféré un rôle pivot dans le développement de l’Afrique, un point que nous développerons dans la dernière partie de notre analyse. Avant tout, il convient de relever que, depuis l’effondrement du régime de l’apartheid et le déploiement d’une politique démocratique en Afrique du Sud, le Japon a clairement montré son intérêt pour l’intensification de ses relations économiques avec Pretoria, et a donc accru ses investissements dans le pays à partir de 1994. La raison en est simple. Comme l’a noté l’ambassadeur Yasukuni Enoki, l’Afrique du Sud est officiellement reconnue par le Keidanren, la Fédération japonaise des organisations économiques, comme un partenaire extrêmement important sur le plan commercial et pour les investissements [13][13] Yasukuni Enoki, “ La politique africaine du Japon :.... Plus précisément, les rapports du Keidanren ont mis l’accent sur l’importance stratégique de l’Afrique du Sud pour l’économie japonaise, relevant qu’elle est “ le gardien de ressources naturelles, y compris de métaux précieux et non ferreux, qui sont indispensables au Japon ”. Les investissements japonais en Afrique du Sud se sont ainsi orientés essentiellement dans la prospection et la transformation des ressources naturelles stratégiques, telles que le chrome et le manganèse. Récemment, on a également assisté à un développement des investissements dans le secteur manufacturier, en particulier dans l’industrie automobile.

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Ces développements montrent que le Japon voudrait voir l’Afrique du Sud constituer une base industrielle pour les marchés intérieurs africains, mais aussi pour les marchés en dehors du continent. En 1995, Mitsui Busan, par exemple, a investi 28 millions de dollars dans une joint-venture avec Consolidated Metalurgical Industries pour la production de ferrochrome, principalement destiné au marché chinois. En s’inspirant du même concept, Mitsubishi Corporation a pris 53,4 %, équivalant à 45 millions de dollars, de la South African Company, Hernic Ferrocrome (Pty) Ltd. Le projet alimente Mitsubishi Corporation avec des “ réserves minières à long terme de chrome, suffisantes pour produire 1 million de tonnes de ferrochrome au cours des 40 prochaines années [14][14] “ La compagnie Mitsubishi prend une part majoritaire... ”. Le projet assurera également l’approvisionnement de minerais métallifères aux clients de Mitsubishi Corporation au Japon, en Asie du Sud-Est et en Chine, dont la demande croît exponentiellement.

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A plus grande échelle, Mitsubishi Corporation est également partenaire dans la Mozal SARL, un projet d’aluminerie au Mozambique, qui a été mis en œuvre en mai 1998 et tournait déjà à plein régime six mois plus tôt que prévu [15][15] “ L’environnement d’investissement en Afrique du Sud :.... La participation de Mitsubishi à concurrence de 25 % dans la production de métaux non ferreux compte “ parmi les investissements les plus importants [effectués] dans ce domaine par une seule compagnie japonaise ”. Les autres partenaires du projet sont Billiton, une compagnie britannique spécialisée dans la prospection et l’exploitation des métaux (avec 47 %), l’Industrial Development Corporation (IDC) d’Afrique du Sud (avec 24 %), et le gouvernement de la République du Mozambique (avec 4 %). La production prévue du projet est de 250 000 tonnes d’aluminium raffiné par an, dont la part de Mitsubishi ira sans nul doute à ses clients au Japon, en Chine et en Asie du Sud-Est. On ne sera par conséquent pas étonné qu’entre 2000 et 2002, la valeur des exportations d’aluminium de Pretoria vers le Japon soit passée de plus de 1,5 million à plus de 2,5 millions de rands. En même temps, la part de Pretoria dans les importations japonaises de pierres et métaux précieux passait de 45,08 % en 2000 à 34,80 % en 2002.

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Entre-temps, l’industrie manufacturière japonaise (orientée vers les besoins des consommateurs) a également fait des investissements importants en Afrique du Sud, en particulier dans le secteur automobile [16][16] Ampiah (2003).. Parmi ces entreprises, on retrouve le partenariat de Mitsubishi Motors avec Mercedes Benz (Afrique du Sud), qui a vu le jour en septembre 1994 pour produire des camionnettes ; Mitsui Bussan et Nissan Diesel, partenariat conjoint avec Automakers (SA), qui a été créé en novembre 1995 pour construire des véhicules commerciaux, et la Nissan Motor Company Ltd, avec 50 % des actions dans un investissement datant de mars 1997 pour la production de véhicules automobiles. Plus récemment, en 2002, Bridgestone a investi dans son usine sud-africaine 150 millions de rands, tandis que la Nissan Diesel Motor Company Ltd construisait une usine d’assemblage avec un investissement d’un montant de 300 millions de rands. Pendant ce temps, la Toyota Motor Corporation, jusque-là actionnaire minoritaire de la Toyota South Africa avec 35,7 % des actions, en devenait en un an l’actionnaire majoritaire avec 74,9 % des actions, soit un investissement de 994 millions de rands. Apparemment, la Toyota Motor Corporation veut utiliser sa production en Afrique du Sud pour accroître ses ventes en Australie, sur les marchés européen et, sans doute, africain. Son objectif est d’exporter, à partir de 2004, environ la moitié des 60 000 véhicules qui seront produits en Afrique du Sud vers ses voisins africains et en Europe. De plus, l’entreprise envisage de doubler sa capacité de production en 2007, afin d’augmenter ses exportations de 80 000 véhicules [17][17] JETRO (2003, p. 388).. Ces types d’investissement, parmi d’autres, sont la raison pour laquelle, en 2002, l’Afrique du Sud se classait en cinquième position (derrière l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine et le Royaume-Uni) pour les exportations de véhicules vers le Japon (hormis le matériel ferroviaire) [18][18] La part en pourcentage des exportations de véhicules....

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Globalement, le Japon a effectué 41 investissements en Afrique du Sud, entre 1994 et mai 2003 (voir tableau 1) pour un total de près de 8 milliards de rands [19][19] Ces chiffres proviennent de l’ambassade de la République..., y compris un investissement de 100 millions de rands de Bridgestone pour développer son usine. Parmi ces investissements, 16 ont été réalisés dans le secteur minier, dont 15 directement liés à la prospection et au développement de certaines des ressources naturelles de l’Afrique du Sud, comme le chrome et le vanadium.

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Entre 1994 et 1996, il y a eu, en moyenne, trois investissements dans le secteur minier chaque année. Cette cadence a été retrouvée à nouveau en 2002, avec quatre investissements dans ce secteur, bien qu’il n’y en ait eu aucun en 2001. Les trois investissements de 2001, l’année où il y a eu le plus d’investissements en termes de volume, ont été réalisés dans le secteur manufacturier. Toutefois, comme nous l’avons noté, il semble y avoir une différence importante entre les chiffres fournis par l’ambassade d’Afrique du Sud et par Toyo kezai, quant aux montants investis par Mitsubishi Chemical cette année-là. Au cours de cette période de neuf ans, 17 investissements ont été effectués dans l’industrie automobile.

Tableau 1 - Investissements japonais en Afrique du Sud, 1994-2002 (en millions de rands) Tableau 1
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Comme le montre le tableau 1, les principaux investissements du secteur proviennent des grands constructeurs automobiles, comme Nissan Motor Company Ltd et Toyota Motor Corporation, désireux d’exporter leurs voitures vers l’Europe à partir de leurs usines implantées en Afrique du Sud. Le fabricant de pneus Brigdestone s’est aussi taillé une place enviable sur le marché sud-africain avec les investissements qu’il a réalisés en 1996, en 2002 et en 2003. Plusieurs de ces investissements ont constitué une contribution remarquable, en termes de valeur ajoutée, à l’économie sud-africaine. C’est le cas, par exemple, de Toyota South Africa Motors (Pty) Ltd., qui emploie 7 000 travailleurs, et de Nissan Motor Compagny South Africa (Pty) Ltd., avec 3 200 employés [20][20] Tôyô kezai (2003).). Le secteur automobile à lui seul représente 59 % du montant total d’environ 80,4 milliards de yens des 31 investissements japonais en Afrique du Sud [21][21] Ce chiffre ne correspond pas à celui donné dans le... consentis au cours de la période 1995 à 2002. Le secteur minier représente à peine 7 %, contre 5,4 % pour le secteur des métaux et des non ferreux [22][22] JETRO (2003, p. 388)..

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Au vu de ces évolutions, on peut raisonnablement conclure à un partenariat en développement entre le Japon et l’Afrique du Sud, du moins en ce qui concerne le développement économique de l’Afrique australe. Il n’est donc pas surprenant qu’une étude de la Banque mondiale affirme que “ l’Afrique du Sud a déjà pris un rôle de pivot en Afrique australe [23][23] Banque mondiale (2003, p. 12). ”. En d’autres termes, en tirant profit de l’infrastructure et des institutions sud-africaines, les constructeurs japonais et les compagnies automobiles ont créé des usines en Afrique du Sud, avec pour objectif principal de “ viser les marchés voisins, au-delà de celui de l’Afrique du Sud [24][24] Ibid. ”. Comme nous l’avons déjà souligné, Toyota Motor Company exporte une partie des voitures assemblées en Afrique du Sud vers l’Europe, avec l’intention évidente de tirer profit de l’accord de libre-échange existant entre l’Union européenne et l’Afrique du Sud. Ainsi, dans le communiqué conjoint publié lors de la visite du président Thabo Mbeki au Japon en octobre 2001, les deux pays se sont félicités des “ investissements de grande envergure du Japon en Afrique australe ces dernières années, ainsi que des transferts de technologie effectués et de la création d’emplois qui les ont accompagnés [25][25] “ Communiqué conjoint Japon-Afrique du Sud : Partenariat... ”. On relèvera que l’on peut considérer que l’initiative TICAD envisageait bien de favoriser l’intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale avec plus d’efficacité, grâce à des opérations du secteur privé. Cette formule implique d’identifier et de rendre opérationnels des centres économiques régionaux, comme c’est le cas de l’Afrique du Sud vis-à-vis de l’Afrique australe ou de l’Egypte vis-à-vis du Maghreb, afin d’augmenter le volume du marché pour les produits japonais manufacturés. De la même manière, le Kenya et le Nigeria apparaissent comme les pivots tout désignés, respectivement pour l’Afrique orientale et l’Afrique occidentale. Tout comme l’Afrique du Sud joue un rôle central par rapport à la Communauté de développement de l’Afrique australe (Southern African Development Community, SADC), le Kenya occupe une place centrale au sein de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE), comme le Nigeria vis-à-vis de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). L’Afrique du Sud est un membre majeur de la SADC, de même que le Kenya et le Nigeria sont les pays les plus importants dans les organisations économiques régionales auxquelles ils appartiennent. Il paraît utile de souligner ici l’argument principal de notre analyse : grâce à son aide économique à ces pays et aux efforts des entreprises privées japonaises, Tokyo espère créer un ensemble économique florissant en Afrique subsaharienne, à l’instar de ce qu’il a pu mettre en place en Asie de l’Est, pendant les années 1960-1980.

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La réalisation de cet objectif passe par un certain nombre de nécessités, par exemple des infrastructures en bon état, une population active compétente et peu coûteuse, ainsi qu’un environnement politique et social garantissant la sécurité de ces opérations. En d’autres termes, la stabilité politique est un préalable au développement économique, comme l’a d’ailleurs souligné la TICAD. Shigeji Ueshima, président de Mitsui Corporation et co-président du Comité pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Keidanren, a confirmé que les investisseurs japonais attachent une très grande importance au climat politique lorsqu’ils envisagent des investissements. Il a ajouté que “ les investissements des entreprises privées vont vers les pays où règne la paix et évitent ceux où il y a des conflits [26][26] “ Asian Business Eye African Opportunities ”, Africa... ”.

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L’investisseur japonais considère l’Afrique du Sud comme stable sur le plan politique et également attirante sur le plan économique. Il ne fait pas de doute que Pretoria présente l’économie la plus avancée de la région et dispose d’institutions qui fonctionnent assez bien, dans un environnement économique libéral. L’Afrique du Sud semble ainsi en mesure de protéger les intérêts économiques japonais dans la région. Ses infrastructures sont également suffisamment développées pour accueillir les investissements de moyenne envergure que pourraient envisager les entreprises japonaises. Dans le même temps, malgré les progrès réalisés par le pays en matière de démocratie et de stabilité politique, plusieurs éléments, comme le soulignent d’ailleurs les décideurs japonais, doivent encore être améliorés en Afrique du Sud, en particulier ses infrastructures et le niveau de qualification et de formation de la population active. La criminalité constitue également un obstacle sérieux au développement des investissements japonais. Il n’est donc pas surprenant que l’aide économique du Japon à Pretoria soit essentiellement motivée par le désir de remédier aux problèmes affectant des domaines considérés comme essentiels pour la pérennité des intérêts économiques japonais dans le pays.

Aide économique du Japon à l’Afrique du Sud

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L’Afrique du Sud a reçu deux “ paquets  ” globaux de l’aide publique au développement (APD) japonaise depuis 1994. Le premier s’élevait à 1,5 milliard de dollars, dont un prêt de 500 millions de dollars pour l’amélioration des infrastructures économiques et sociales du pays, et un prêt non lié de 300 millions de dollars à la régie publique d’électricité ESKOM pour l’expansion de ses réseaux de transmission et de distribution. Une troisième tranche d’APD de 300 millions de dollars comportait 250 millions de dollars sous forme de prêts, 30 millions sous forme de subventions et 20 millions sous forme d’assistance technique. Environ 500 millions de dollars de ce premier paquet d’aide provenaient d’un prêt effectué par l’Export-Import Bank du Japon. Une autre tranche de 500 millions de dollars était destinée à assurer le commerce et l’investissement. Un prêt, d’un montant de 260 millions de dollars, provenant du même “ paquet ”, était accordé à l’entreprise publique de transport TRANSNET, avec pour objectif d’améliorer les infrastructures portuaires et ferroviaires de l’Afrique du Sud, et d’accélérer le transport du fret dans le pays.

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Le deuxième “ paquet ”, étalé sur cinq années, a été attribué à l’Afrique du Sud en 1999. Il propose également un prêt pour le développement des infrastructures sociales ainsi qu’une subvention de 20 millions de dollars par an pour la santé et l’éducation. L’aide sous forme de subventions pour l’éducation (comme toutes les autres subventions) doit être considérée dans le cadre du processus TICAD et, plus spécifiquement, dans celui de l’“ Agenda de Tokyo pour l’action ”, adopté par les participants à la TICAD II en octobre 1998. Cet agenda accorde une grande importance à l’éducation, “ question centrale du développement des capacités des ressources humaines ” et reconnaît qu’elle constitue “ le fondement même d’une croissance accélérée et d’une réduction à long terme de la pauvreté ”. Ce prêt visait à réaliser les objectifs suivants :

  • assurer que 80 % des enfants aient accès à l’enseignement primaire en 2005 et parvenir à l’“ enseignement primaire universel ” en 2015 ;

  • réduire de moitié l’analphabétisme des adultes en 2005, par rapport au niveau enregistré en 1990, en mettant en particulier l’accent sur l’amélioration de l’alphabétisation des femmes ;

  • supprimer les inégalités entre garçons et filles dans l’enseignement primaire et secondaire en 2005 ;

  • améliorer la qualité de l’éducation et renforcer les liens entre éducation et emploi ;

  • améliorer les capacités nationales et régionales en matière de science et de technologie.

La finalité de cette intervention est d’accroître le réservoir de population active productive, par le canal de programmes de développement des ressources humaines. La construction d’écoles primaires et secondaires dans les provinces du Cap oriental, du Kwazulu Natal, du Mpumalanga et du Limpopo, associée à la formation de professeurs de sciences, à travers une initiative de l’Agence de coopération internationale du Japon (Japan International Cooperation Agency, JICA) en 2001, illustre l’ampleur de ces efforts. La formation des professeurs de sciences comprend “ la formation en cours d’emploi des professeurs et la formation en sciences et en mathématiques ”, ainsi que “ les techniques d’éducation, d’administration et d’enseignement [27][27] EVALNET, “ Evaluation for Sustainable Development in... ”.

28

Le “ paquet ” de 1999 comprenait également un accord (signé en juillet 1999) pour l’octroi de prêts en yens non liés, équivalant à un montant de 37 millions de dollars et un autre d’un montant de 100 millions de dollars, en faveur d’une entreprise parapublique sud-africaine, la Development Bank of South Africa, pour l’amélioration des infrastructures économiques, le développement des petites et moyennes entreprises et la modernisation de l’agriculture. L’Industrial Development Corporation a reçu pour sa part 50 millions de dollars pour l’achat d’équipements et de services au Japon. Les dispositions du “ paquet ” permettent également le financement d’une assurance du commerce.

29

Comme il ressort du tableau 2, au cours de l’exercice 2002, le Japon a alloué 16,8 millions de dollars sous forme de subventions et 8,16 millions de dollars sous forme d’assistance technique [28][28] Japan International Co-operation Report Annual Report,.... Simultanément, il a reçu 743 stagiaires sud-africains et envoyé en Afrique du Sud 68 experts, pour un montant total de plus de 440 millions de yens, jusqu’à 2002. Le coût total de la coopération technique s’était élevé à 4,5 milliards de yens. De plus, 432 participants à des groupes d’études ont été envoyés en Afrique du Sud, dont 65 dans la seule année 2002.

Tableau 2 - APD japonaise à l’Afrique du Sud (en millions de yens) Tableau 2
30

D’une manière générale, une grande partie de l’aide du Japon à l’Afrique du Sud, sous forme de subventions, était destinée aux secteurs de la santé et de l’éducation. Selon les comptes rendus officiels, cette aide a eu un effet perceptible sur la population noire. Apparemment, “ la contribution du gouvernement du Japon au développement des infrastructures scolaires a permis au système éducatif sud-africain de relever des défis particulièrement difficiles, en termes de rattrapage de retards accumulés, et d’améliorer l’équité dans son fonctionnement [29][29] Interview d’un représentant officiel de l’ambassade... ”. Ainsi, à l’exception de l’assistance apportée aux infrastructures sud-africaines, l’aide économique japonaise à Pretoria s’est concentrée sur les objectifs suivants :

  • soutenir la prestation des services sociaux dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’approvisionnement en eau des zones rurales ;

  • créer des emplois, en développant les petites et moyennes entreprises en milieu rural et en encourageant le tourisme ;

  • renforcer les moyens d’action des collectivités locales japonaises pour le développement de leurs capacités.

Critique

31

Malgré les intérêts économiques apparents du Japon en Afrique du Sud, cette dernière est loin d’avoir vu se réaliser les progrès économiques attendus de la contribution japonaise. La question que posent les critiques est la suivante : où sont passés les investissements directs étrangers qui devaient rendre sa santé à l’économie ? En effet, étant donné l’importance accordée au rôle du secteur privé pour une croissance économique durable à long terme dans le cadre de la TICAD, on peut s’étonner du nombre très limité d’investissements réalisés par des compagnies japonaises dans la région dans son ensemble, et en Afrique du Sud en particulier. Qui plus est, les quelques investissements à haute valeur ajoutée en Afrique subsaharienne sont essentiellement concentrés en Afrique du Sud. Comme l’indique le tableau 3, en 2002, le Japon avait consenti 13 IDE dans la région (avec un montant d’environ 193 millions de dollars), dont six étaient liés à l’armement de navires au Liberia, un pavillon de complaisance. Cinq ont été enregistrés en Afrique du Sud, mais aucun au Nigeria, malgré le volume et l’envergure de cette économie ouest-africaine.

Tableau 3 - Investissements directs extérieurs du Japon vers l’Afrique subsaharienne (en centaines de millions de yens) Tableau 3
32

De plus, parmi les 25 IDE japonais de 1999, 15 étaient liés à des armements de navires au Liberia, tandis que 7 (essentiellement dans le secteur manufacturier) étaient concentrés en Afrique du Sud. Plus déconcertant encore, les investissements dans la région avaient quadruplé en 2001 par rapport à 2000 [30][30] Banque mondiale (2003, p. 21).. Il faut également noter que si, en 1970, l’industrie minière [31][31] Ibid. recevait plus de 30 % des investissements japonais en Afrique, à partir des années 1990, sa part a considérablement baissé.

Tableau 4 - Investissements directs étrangers en Afrique du Sud (selon les pays d’origine et par secteur d’investissements, en milliards de rands) Tableau 4
33

Peut-être plus important, les investissements du Japon en Afrique du Sud restent relativement faibles, si on les compare avec ceux du Royaume-Uni et des Etats-Unis, voire avec ceux de l’Australie (comme le montre le tableau 4). L’investissement étranger total s’élevait en 2002 à 44,6 milliards de rands, dont 14 milliards de rands pour le Royaume-Uni ; 10,6 milliards de rands pour les Etats-Unis ; 5,8 milliards de rands pour l’Australie ; et 2,8 milliards de rands pour le Japon. Compte tenu des relations historiques du Royaume-Uni avec Pretoria et des relations constantes entretenues avec les Etats-Unis depuis les années 1950, il est compréhensible que les investissements britanniques et américains dépassent ceux du Japon en Afrique du Sud. Cependant, même au cours de la période 1994-2002, le Royaume-Uni et les Etats-Unis à eux seuls représentaient 40 % de l’investissement direct étranger en Afrique du Sud [32][32] JETRO (2003, p. 386).. En outre, la part de l’Afrique du Sud dans l’investissement mondial du Japon n’en constitue qu’à peine 0,2 % (bien que les investissements dans l’industrie automobile se soient accrus de façon significative) [33][33] JETRO (2003, p. 388)..

Conclusion

34

Les intérêts du Japon en Afrique au cours de la période allant des années 1950 jusqu’à la fin des années 1980 se sont essentiellement concentrés sur l’Afrique du Sud, et en particulier sur les ressources naturelles de ce pays. Cependant, à partir des années 1970, la crise pétrolière a encouragé le Japon à diversifier ses sources d’approvisionnement en matières premières, notamment pour les ressources énergétiques. Ainsi, l’impératif économique a continué à dicter la nature de la relation du Japon avec l’Afrique subsaharienne et a fait de l’Afrique du Sud sa principale source de matières premières dans cette partie du continent. Il n’est donc pas surprenant que plusieurs pays voisins aient émis des doutes quant aux véritables intentions du Japon en Afrique subsaharienne. Quoi qu’il en soit, les implications politiques de l’expansion de ses relations économiques avec Pretoria ont conduit le Japon à se doter d’alliés politiques dans la région, en vue de “ rendre supportable ” l’excellence de sa relation avec le régime de l’apartheid.

35

Les évolutions de la politique internationale depuis la fin des années 1980, notamment celles qui ont mené au développement d’un système politique démocratique en Afrique du Sud au début des années 1990, ont contraint les responsables japonais à réévaluer leur position vis-à-vis de la problématique africaine. En effet, la politique de la guerre froide qui avait dicté le profil du comportement japonais dans ses relations internationales et, en contrepoint, son approche des problèmes africains, n’avait plus cours. En d’autres termes, le Japon a eu à revoir sa position au cours de la période qui a suivi la guerre froide, afin de s’aligner sur celle de son principal allié, les Etats-Unis, lesquels, et ceci n’est pas moins important, avaient aussi modifié leur position face aux affaires africaines. D’ailleurs, il était impératif pour le Japon de modifier une attitude ambiguë vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne, en renonçant à une approche distinguant une Afrique blanche d’une Afrique noire, un regard qui appartenait désormais au passé.

36

Enfin, compte tenu de l’importance du vote africain à l’Assemblée générale des Nations Unies et des ambitions du Japon d’obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité [34][34] Drifte (2000)., il était devenu stratégiquement essentiel pour Tokyo de s’attacher à améliorer ses relations avec les pays de l’Afrique subsaharienne. Dans le même esprit, il faut souligner les efforts du Japon pour améliorer son profil sur la scène internationale et, par conséquent, l’obligation pour lui d’être perçu comme un soutien de causes diverses en faveur de la paix dans le monde, un facteur qui rendrait l’Afrique relativement attrayante, compte tenu des problèmes de développement du continent. Il est ainsi peu surprenant que, depuis la fin des années 1980, l’aide japonaise à l’Afrique subsaharienne ait augmenté de façon constante, une évolution qui a motivé la création et la mise en place de la TICAD. Le succès de ce processus permettra donc d’asseoir l’image du Japon dans la communauté internationale, notamment en mettant l’accent sur la popularité du Japon en Afrique.

37

Mais la TICAD pourrait apporter des bénéfices économiques au Japon lui-même. Tokyo a en effet désigné certains pays d’Afrique subsaharienne, à savoir l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya, comme des pays pivots pour le développement économique de la région. Ainsi, l’Afrique du Sud peut servir de tremplin au développement économique de l’ensemble de l’Afrique australe, au vu de ses infrastructures et de ses institutions relativement avancées. Le Nigeria et le Kenya jouent des rôles semblables, respectivement à l’ouest et à l’est du continent. Les entreprises du secteur manufacturier japonais se sont maintenant établies en Afrique du Sud, avec pour objectif final d’exporter leurs produits vers le reste du marché mondial. Ceci tend à montrer que le Japon voudrait développer l’Afrique australe, selon des lignes très semblables à celles qu’il avait suivies pour aider les pays d’Asie du Sud-Est pendant la seconde moitié du XXe siècle. Notre thèse peut donc se résumer comme suit : le Japon veut disposer d’un accès aisé aux matières premières de la région, tout en créant un marché pour les produits japonais en Afrique. Dans le même temps, il espère développer certaines parties de l’Afrique subsaharienne, à travers la construction d’usines pour ses entreprises manufacturières, usines à partir desquelles les produits japonais pourront être exportés vers les marchés européens et chinois, par exemple. En d’autres termes, le Japon veut aider activement l’Afrique subsaharienne à mieux s’intégrer dans l’économie mondiale, pour autant qu’il puisse en tirer des avantages économiques substantiels. L’Afrique du Sud est donc le grand bénéficiaire de cette stratégie.

38

Néanmoins, les investissements japonais en Afrique du Sud sont restés particulièrement limités, par rapport aux attentes sud-africaines en termes de développement économique de l’Afrique australe. Le fait que les investissements de l’Australie en Afrique du Sud soient deux fois plus élevés que ceux du Japon, alors que ce pays est la deuxième plus grande économie mondiale, est une indication du peu de cas que semblent faire les investisseurs japonais de l’économie sud-africaine. Cela peut également se résumer dans le fait que la part de l’Afrique du Sud dans les investissements internationaux du Japon représente à peine 0,2 %. Mais la situation pourrait évoluer : avec la création de la TICAD, qui jouit du soutien total du Keidanren (au moins en ce qui concerne l’Afrique australe), les responsables japonais pourront tenter de mener à bien le processus en cours, ne serait-ce qu’en raison des gains économiques potentiels que pourrait en retirer une économie dont la santé laisse actuellement à désirer.


Références bibliographiques

  • Ampiah, Kweku (à paraître), “ Japan and the Development of Africa : A Preliminary Evaluation of the Tokyo International Conference on African Development ”, African Affairs.
  • Ampiah, Kweku (2003), “ Japanese Investments in South Africa, 1992-1996 : The State, Private Entreprise and Strategic Minerals ”, in Chris Alden et Katsumi Hirano, Japan and South Africa in a Globalising World : A Distant Mirror, Londres, Ashgate.
  • Ampiah, Kweku (1990), “ British Colonial Policies Against Japanese Expansionism in East and West Africa, 1932-1935 ”, The International Journal of African Historical Studies, vol. 23, n° 4, p. 619-641.
  • Ampiah, Kweku (1996), “ Japanese Aid to Tanzania : A Study of the Political Marketing of Japan in Africa ”, African Affairs, vol. 95, n° 378.
  • Banque mondiale (2003), “ Patterns of Africa-Asia Trade and Investment : Preliminary Finding ” (Etude de la Banque mondiale sur les relations de commerce et d’investissement entre l’Afrique et l’Asie), septembre.
  • Drifte, Reinhart (2000), Japan's Quest for a Permanent Security Council Seat: A Matter of Pride or Justice?, Basingstoke, MacMillan.
  • JETRO (2003), JETRO boeki/tôshi hakuso, 2003 (Livre blanc sur le commerce et l’investissement), Tokyo, Japan External Trade Organization.
  • Ministère japonais des Affaires étrangères (1989), Aide publique japonaise, 1988, Tokyo, Association of International Cooperation.
  • Morikawa, Jun (1997), Japan and Africa : Big Business and Diplomacy, Londres, Hurst et Company.
  • Morrison, Godfrey (1973),“ Japan’s Year in Africa ”, Africa Contemporary Record 6, (1973-1974), A 101-6.
  • Tôyô Kezai (2003), Kaigai shinshitsu kigyo sôran, Tokyo, Tôyô kezai shinposha.

Notes

[*]

Visiting Lecturer, School of Asian Studies, Université d’Edimbourg.

[1]

Ampiah (2003).

[2]

Les relations économiques avec le Japon ont connu leur apogée au cours des années 1930, en partie grâce aux exportations de produits textiles à base de coton vers l’Afrique orientale. Voir Ampiah (1990).

[3]

“ Anglo-Japanese cooperation on Africa ”, FO 371/164971, Archives publiques, Londres.

[4]

Accord commercial Ghana-Japon, Archives du ministère japonais des affaires étrangères, B’-0103.

[5]

L’article 35 permet de ne pas appliquer l’accord dans sa totalité entre des parties contractantes, lorsque l’une des deux conditions suivantes est remplie : les deux pays n’ont pas entamé de négociations tarifaires l’un avec l’autre ; ou l’une ou l’autre des parties contractantes, au moment où elle devient une partie contractante, refuse l’application, soit de la totalité de l’accord, soit de son article 2. Lorsque le Japon a rejoint le GATT en 1955, 14 de ses 34 membres avaient mis en application l’article 35. Par la suite, de nombreux pays qui ont adhéré au GATT ont eu recours à l’article 35 à l’encontre du Japon, faisant de cet article l’un des problèmes les plus pressants pour le Japon au sein du GATT.

[6]

Ministère japonais des Affaires étrangères (1989).

[7]

Ampiah (1995).

[8]

Cette interdiction visait toutefois essentiellement l’investissement direct.

[9]

Morrison (1973).

[10]

Ampiah (2003), Morikawa (1997, p. 211-212).

[11]

Voir le site Internet de la TICAD, <www. gca-cma. org/ eticad. htm>.

[12]

Ampiah (à paraître).

[13]

Yasukuni Enoki, “ La politique africaine du Japon : Au-delà de la première visite du Premier ministre du Japon en Afrique ”, discours prononcé à l’Université de Pretoria, 24 juillet 2001, disponible sur <www. japan. org. za/ e/ speeches/ speech-01. html>.

[14]

“ La compagnie Mitsubishi prend une part majoritaire dans Hernic Ferrochrome ”, Réseau de la Japan Corporate News, 10 octobre 2002.

[15]

“ L’environnement d’investissement en Afrique du Sud : Les grandes lignes du projet Mozal ”, JOI, mai 2002.

[16]

Ampiah (2003).

[17]

JETRO (2003, p. 388).

[18]

La part en pourcentage des exportations de véhicules du Royaume-Uni vers le Japon pour la même période était de 6,03 %, contre 2,25 % pour la France. En termes de classement, le Royaume-Uni se rangeait en 4e position, devant l’Afrique du Sud (5e) et la France (9e). Les trois premiers pays étaient, dans l’ordre, l’Allemagne, les Etats-Unis et la Chine.

[19]

Ces chiffres proviennent de l’ambassade de la République d’Afrique du Sud, Tokyo, janvier 2004. Ils diffèrent légèrement de ceux qui ont été publiés par Tôyô kezai (2003).

[20]

Tôyô kezai (2003).

[21]

Ce chiffre ne correspond pas à celui donné dans le tableau 1, lequel provient de l’ambassade de la République d’Afrique du Sud, à Tokyo, ni au nombre d’investissements recensé pour la période 1995-2002 par Tôyô kezai (2003). Cette divergence n’est pas expliquée.

[22]

JETRO (2003, p. 388).

[23]

Banque mondiale (2003, p. 12).

[24]

Ibid.

[25]

“ Communiqué conjoint Japon-Afrique du Sud : Partenariat Japon-Afrique du Sud au cours du siècle nouveau ”, ministère japonais des Affaires étrangères, <www. mofa. go. jp/ region/ africa/ s-africa/ pv0110/ joint. html>.

[26]

“ Asian Business Eye African Opportunities ”, Africa Recovery, vol. 12, n° 2, novembre 1998, p. 23.

[27]

EVALNET, “ Evaluation for Sustainable Development in Africa : Recent and Current Projects  ”, <www. evalnet. co. za/ projects/ >.

[28]

Japan International Co-operation Report Annual Report, 2003.

[29]

Interview d’un représentant officiel de l’ambassade de la République d’Afrique du Sud à Tokyo, janvier 2004.

[30]

Banque mondiale (2003, p. 21).

[31]

Ibid.

[32]

JETRO (2003, p. 386).

[33]

JETRO (2003, p. 388).

[34]

Drifte (2000).

Résumé

Français

Cet article aborde la question des relations du Japon avec l’Afrique du Sud de l’après-apartheid, en mettant l’accent sur leurs rapports économiques. Il analyse les réponses du Japon aux efforts de l’Afrique du Sud pour développer son économie et la croissance relative des investissements du secteur privé japonais dans le contexte de la TICAD. Son objectif est d’identifier les fondements des initiatives récentes du Japon en Afrique du Sud et, au travers d’une analyse de cette aide économique, de mettre en perspective le rôle du gouvernement dans les interventions du secteur privé japonais à l’étranger.

English

This article is an assessment of Japan’s relations with post-apartheid South Africa and aims to exam the economic relations between the two countries. The concentration of the analysis is, however, on Japan’s responses to South Africa’s endeavours for economic development. Specifically, the paper deals with the relative growth of Japanese investments in South within the context of the TICAD. As a corollary, the article attempts to examine the objectives behind these recent Japanese initiatives in South Africa. In doing so, it pays attention to Japanese economic assistance to Pretoria, thus bringing into perspective the role of the Government in the initiatives of the Japanese private sector abroad.

Plan de l'article

  1. Japon et Afrique : la dynamique d’une diplomatie de l’immobilisme
  2. Les intérêts économiques japonais en Afrique du Sud pendant les années 1970-1980
  3. L’Afrique du Sud dans le contexte de la TICAD
  4. Aide économique du Japon à l’Afrique du Sud
  5. Critique
  6. Conclusion

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