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Afrique contemporaine

2005/2 (n° 214)


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Depuis le début de l’année 2003, le conflit qui oppose les rebelles du Darfour aux forces du gouvernement soudanais et aux milices Janjawid a pour conséquence une des crises humanitaires les plus dramatiques de cette dernière décennie.

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Faute de mieux, nous devons pour l’instant utiliser les chiffres des Nations Unies dont le mode de calcul est imprécis et donc contestable : ceux-ci faisaient état en mars 2005 d’au moins 180 000 morts [2][2] Ce dernier chiffre ayant été obtenu par la multiplication..., certaines estimations allant jusqu’à 300 000, tandis qu’on compte – chiffres également des Nations Unies, mais vraisemblablement plus fiables – 1,5 million de personnes déplacées à l’intérieur du Darfour et 200 000 réfugiés au Tchad voisin.

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D’emblée il apparaît que la guerre a entraîné une sorte de fracture ethnique qui n’a sans doute jamais été aussi nette. S’il existait auparavant une identité « darfourienne » transcendant le fait ethnique, en particulier dans les milieux urbains et parmi les communautés du Darfour vivant à Khartoum, cette identité semble avoir aujourd’hui disparu devant la division de plus en plus forte entre d’un côté les Arabes et de l’autre différents groupes que l’on nommera les « non-Arabes ».

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Les Arabes du Darfour sont constitués de différents groupes revendiquant une identité arabe, essentiellement à travers des généalogies précises remontant à un ancêtre arabe. La quasi-totalité se reconnaissent dans le lignage de Abdallah El-Juheyni : ce sont des Juhayna. Cette généalogie n’empêche pas ces Arabes d’avoir la peau plus ou moins noire et un type physique plus ou moins africain, parfois même davantage que certains de leurs voisins non-Arabes. De nombreux groupes non arabes revendiquent aussi un ancêtre ou une origine arabe : une telle origine est porteuse de prestige dans toute l’Afrique musulmane, et ce prestige associé à l’Islam semble même avoir été antérieur à l’islamisation de la région. Pour les non-Arabes, l’existence d’un ancêtre ou d’une origine arabe est souvent plus mythique que réelle, et – différence essentielle d’avec les Arabes – cette revendication d’arabité n’a pas primé sur l’identité ethnique des groupes en question.

Carte 1  - Les groupes ethniques du Darfur Carte 1
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Un signe fort de radicalisation de la division Arabe/non-Arabe est que désormais les non-Arabes se posent parfois comme « indigènes » ou « africains » par rapport aux Arabes. Historiquement, les groupes arabes sont pourtant présents au Darfour depuis plusieurs siècles et ils peuvent aussi être considérés comme « africains ».

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On l’a beaucoup dit, toutes les populations du Darfour sont aujourd’hui musulmanes ; le conflit actuel n’a donc rien de religieux. Au-delà de cette unité religieuse, il existe pourtant dans chaque camp un certain mépris pour l’Islam de l’autre. Pour les Arabes de la région, l’Islam semble être une religion identitaire, ethnique, liée à l’arabité. Jadis chaque population noire qu’ils rencontraient avait aussi sa religion, méprisée par les Arabes. Ce mépris s’étend parfois aujourd’hui à l’Islam des non-Arabes et peut expliquer des destructions par les Arabes de mosquées et de Corans appartenant à des non-Arabes : c’est une manière de leur dénier le droit d’être musulman. Par ailleurs, les non-Arabes ont été islamisés par des lettrés musulmans (faki) venus aussi bien d’Afrique du Nord que du Nil ou d’Afrique de l’Ouest et souvent plus savants que les Arabes nomades. Les groupes non arabes du Darfour dont ont été issus des faki fameux dans toute la région, ont pour leur part tendance à mépriser l’Islam plutôt sommaire des Arabes nomades.

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Un symptôme évident de la fracture entre Arabes et non-Arabes est que chacun minimise désormais ses conflits internes, pourtant nombreux et anciens [3][3] Sharif Harir note que de l’indépendance (1956) à 1990,.... Du côté des Arabes, ce symptôme était déjà apparu, entre 1987 et 1989, au cours d’un conflit entre d’un côté un groupe ethnique non arabe, les Fur, et de l’autre la quasi-totalité des groupes arabes de la région, se présentant alors comme « la tribu arabe » : la chose est d’autant plus surprenante que les différents groupes arabes du Darfour sont connus pour leurs interminables conflits entre eux. Du côté des non-Arabes, la forte unité actuelle est sans doute sans précédent et repose essentiellement sur un axe Fur-Zaghawa, peut-être fragile étant donné les situations différentes des deux groupes ethniques et, là aussi, les conflits qu’ils ont pu avoir par le passé.

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La plupart des victimes civiles, des déplacés et des réfugiés sont des non-Arabes. Mais il existe aussi des déplacés arabes, qui vivaient dans des zones aujourd’hui aux mains des rebelles ou ont été victimes de contre-attaques de non-Arabes. Cependant, ces victimes vont rarement dans les camps mais trouvent de l’aide auprès de membres de leurs groupes. Certains d’entre eux demandent de l’aide non parce qu’ils ont été déplacés mais parce que leur zone souffre de problèmes déjà anciens, notamment la sécheresse. C’est le cas notamment des Zeyadiya qui demandent de l’aide en matière d’eau, de santé et de nourriture. Ils ont fait une demande au HAC, l’office humanitaire gouvernemental, mais personne ne s’est intéressé à eux depuis. Ils estiment que cela n’est pas dû à un manque d’intérêt de la communauté internationale pour les Arabes, mais résulte de leur rejet par le gouvernement lui-même parce qu’ils sont traditionnellement proches du parti d’opposition Umma, dirigé par Sadik El-Mahdi.

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Il existe quelques exceptions à la division en deux camps. Quelques groupes non-arabes se sont rangés plutôt dans le camp arabe. Il s’agit essentiellement de groupes très arabisés, ayant délaissé leur langue pour parler l’arabe [4][4] Par exemple les Gimir et les Fellata.. Leur ralliement est aussi motivé par des considérations politiques, des rivalités anciennes avec d’autres groupes non-arabes ou bien un mode de vie très proche de celui des Arabes – c’est le cas des Fellata qui, bien que de souche peul, se considèrent et sont considérés au Darfour comme des Arabes. Certains groupes arabes enfin ont tenté de rester neutres et de ne pas participer au conflit, bien que beaucoup aient subi des pressions d’autres groupes arabes afin qu’ils rejoignent le camp pro-gouvernemental.

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La plupart des Arabes sont des éleveurs nomades de chameaux et/ou de bovins et les groupes non-arabes sont plutôt des cultivateurs de mil même si, parmi ces derniers, ceux qui vivent dans les franges nord du Darfour Nord et du Darfour Ouest (Zaghawa, Meidob) sont plutôt des éleveurs nomades. C’est également le cas des Fellata du Darfour Sud.

Présentation ethnique [5][5]  Cf. Carte et tableau des groupes ethniques du Da...

Les non-Arabes

Les Fur

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Les Fur (ou For) sont le principal groupe ethnique du Darfour, le premier en nombre, sans doute le tiers de la population – soit 2 millions de Fur sur 6 millions d’habitants [6][6] Certaines sources parlent même de la moitié de la population,.... Leur nombre est également important dans l’armée soudanaise, mais au niveau de la troupe – parfois des sous-officiers – et non de l’encadrement.

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Le nom même de Darfour signifie en arabe la « terre » ou le « pays des Fur ». Il ne désigne pas en fait le seul dar (« terre », « pays ») des Fur, mais un ancien État multiethnique [7][7] O’Fahey et Abu Salim. 1983, p. 4., l’un des grands royaumes de la ceinture sahélienne de l’Afrique, dirigé par une dynastie de sultans appartenant à un clan fur, les Keyra. Succédant à celui des Tundjur [8][8] Tubiana, Joseph (1984)., ce royaume a duré du XVIIe siècle à 1916, date à laquelle les Anglais tuèrent le dernier sultan, Ali Dinar. Le sultanat fur a dû sa puissance à l’établissement d’un commerce florissant d’esclaves, d’ivoire et de plumes d’autruches vers la Méditerranée, à travers la fameuse Darb al-Arbaïn, la « piste des quarante jours » qui reliait le grand marché de Kobe, aujourd’hui disparu, à l’ouest d’El Fasher, à Assiout en Égypte.

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Le territoire du sultanat a évolué au fil de son existence. Il s’est étendu sur les trois États qui constituent aujourd’hui le Darfour mais jamais sur la totalité de ceux-ci : ainsi, si les franges méridionales du Darfour Sud et septentrionales du Darfour Nord ont toujours plus ou moins échappé au contrôle des sultans Keyra, le sultanat s’est étendu au-delà du Darfour administratif actuel, notamment sur le Kordofan.

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Les Fur sont essentiellement des cultivateurs de mil. Ils vivent au centre du Darfour, dans le massif du Jebel Marra et les plaines environnantes, jusqu’à Kas et Nyala au sud, à Shangal Tobay et Dar-es-Salam à l’est, à El Fasher, Kebkabiya, le Jebel Si, Kutum et les limites du Dar Zaghawa au nord, jusqu’à Zalingei et au Wadi Saleh à l’ouest.

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Les Fur sont donc présents dans les trois États qui constituent le Darfour. La division administrative du Darfour en trois par le régime d’Omar El-Bechir en 1994 visait notamment à diviser également l’ensemble des Fur en trois, de manière à minimiser leur importance numérique sur l’ensemble du Darfour. Relativement à leur poids démographique, les Fur sont largement sous-représentés au sein du pouvoir, à Khartoum et localement.

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Les chefs traditionnels fur se sentent particulièrement marginalisés et en souffrent. L’un d’eux déclare ainsi : « En Grande-Bretagne, nous serions à la chambre des Lords. Ici, on nous écarte. »

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À la fois fiers et nostalgiques de leur passé glorieux, les Fur accusent le pouvoir de vouloir nier ou effacer cette histoire. Les vestiges du passé fur ont en effet été pris pour cible lors des attaques des Janjawid et des tombes de sultans fur auraient été endommagées.

Les Masalit

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Les Masalit sont eux aussi les héritiers d’un puissant sultanat qui s’étendait autour de Geneina, dans l’actuel Darfour Ouest.

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Ils vivent essentiellement au Darfour Ouest autour de Geneina, ainsi que de l’autre côté de la frontière tchadienne dans la région d’Adré. Il existe aussi une communauté masalit au Darfour Sud, avec pour centre Gereda.

Zaghawa et Bideyat

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Les populations auxquelles les Arabes ont donné les noms de Zaghawa et Bideyat s’appellent elles-mêmes « Beri ». Les Zaghawa vivent plutôt en zone sahélienne, majoritairement au Soudan, tandis que les Bideyat habitent la zone saharienne, essentiellement au Tchad. Les Zaghawa du Soudan [9][9] Excepté les sous-groupes des Kobe et des Kabka. sont parfois aussi appelés Wogi. Les Zaghawa appellent les Bideyat Toba.

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Le fait que les Beri aient été coupés en deux par la frontière tchado-soudanaise explique en grande partie les particularités de leur histoire récente. Zaghawa et Bideyat, du Tchad comme du Soudan, ont participé à la guerre civile tchadienne des années 1970 aux côtés d’Hissène Habré. Ce dernier, lui-même un Gorane du nord du Tchad, est d’ailleurs parti du Darfour pour prendre le pouvoir à N’Djaména. Les Beri toutefois n’ont vraiment émergé de manière autonome qu’en 1989, quand Idriss Déby, un Bideyat, s’est à son tour réfugié au Darfour pour combattre son ancien mentor Habré. Fortement aidé par les Zaghawa du Soudan et par le régime d’Omar El-Bechir, il a rapidement pris le pouvoir en 1990. Depuis, les Bideyat et une partie des Zaghawa du Tchad ont régné sans partage sur l’État tchadien, si bien que certains d’entre eux se sont enrichis considérablement. Cela explique en partie l’importance des Zaghawa dans l’actuelle rébellion du Darfour, et leur capacité à trouver au Tchad base arrière ainsi que soutiens financiers et militaires. Il y a peut-être chez certains d’entre eux l’idée qu’ils pourraient reproduire au Soudan leur opération victorieuse de 1990 au Tchad. La crise du Darfour embarrasse cependant Idriss Déby, coincé entre Omar El-Bechir et ses « frères » zaghawa du Soudan.

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Aujourd’hui, les Zaghawa du Darfour Nord sont essentiellement des éleveurs nomades de chameaux. Actuellement, la guerre les empêche de migrer vers le sud en saison sèche. Ils sont donc obligés, malgré la sécheresse, de rester au Dar Zaghawa, ce dernier étant essentiellement contrôlé par la rébellion alors que la région immédiatement au sud est aux mains des Janjawid.

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Chez les Zaghawa et les Bideyat, comme chez certains Arabes, la tradition veut que les jeunes gens, avant de se marier, accomplissent l’exploit d’aller voler des chameaux dans d’autres groupes, si possible sans être vus et sans avoir à faire couler de sang. Cela explique que les Zaghawa et plus encore les Bideyat soient considérés par les autres groupes ethniques, arabes et non-arabes, comme les voleurs de chameaux par excellence. Aujourd’hui, de nombreux Zaghawa se plaignent qu’à cause de cette tradition on les considère systématiquement, et parfois injustement, comme des voleurs.

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Les Zaghawa du Soudan sont divisés en différentes chefferies indépendantes les unes des autres : le sultanat Kobe (Tiné), le sultanat Kabka (Tundubay), le Dar Gala (Kornoy), le Dar Twer (Um Buru), Muzbat, le Dar Artadj (Um Haraz), le Dar Sueni (Dor) et le Dar Bire (nord-est de Kutum).

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En outre, au cours des quarante dernières années, de nombreux Zaghawa, poussés notamment par des vagues de sécheresse sans précédent frappant leur pays, se sont installés au Darfour Sud [10][10] Tubiana, Marie-José et Joseph. 1977, p. 4..

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Parmi les groupes non-arabes du Darfour, on compte aussi les Berti, les Meidob, les Tundjur, les Dadjo, les Bergid, les Beigo, les Borgo, les Mima, les Gimir, les Tama, les Erenga, les Jebel (ou Mileri), et les Fellata (Peul).

Les Arabes

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Les Arabes ont été en contact avec la région à partir du VIIIe siècle. La présence des grands groupes actuels est attestée quand, au XVIIe[11][11] Selon les sources écrites et la tradition orale, l’arrivée..., émerge le grand royaume du Darfour. Les débuts de la dynastie Keyra coïncident avec l’islamisation de la région, laquelle se limita sans doute d’abord aux souverains. L’adoption de la religion des Arabes, moins que des liens avec leurs voisins (ou parfois sujets) arabes nomades, leur permettait en effet de développer un commerce de grande ampleur avec la Méditerranée. Du reste, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les Arabes nomades ne sont sans doute pas à l’origine de l’islamisation du Darfour ni des autres grands royaumes musulmans de la ceinture sahélienne – le Wadday dans l’actuel Tchad et le Kanem-Bornou autour du lac Tchad. Ils ont, semble-t-il, peu converti les populations non-arabes avec lesquelles ils se mêlaient, laissant le prosélytisme aux faki (religieux musulmans) et aux commerçants faisant étape dans les villes [12][12] Zeltner, (1990)..

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On a coutume de distinguer les Arabes Bagara (éleveurs de bovins) et les Arabes Gamala (éleveurs de chameaux). Cette distinction reste quelque peu fallacieuse, les mêmes groupes pouvant élever les deux espèces.

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Les Rizegat sont sans doute le principal groupe arabe du Darfour. Ils constituent une grande fédération dont les branches sont plus ou moins autonomes selon les endroits. Les principaux sous-groupes Rizegat sont les Mahariya, les Mahamid, les Eregat et les Etefat. Au Darfour Sud, l’ensemble des Rizegat ont un dar, une « terre », avec pour capitale Ed-Duein, et un unique nazir (titre désignant les chefs traditionnels les plus importants chez les Arabes). On les appelle parfois Bagara ou Rizegat Bagara, car ce sont des éleveurs de bovins. Au Darfour Nord, chacun des quatre principaux sous-groupes a son propre nazir et on y utilise moins le nom de « Rizegat » que les noms des sous-groupes. Dans cette région, les quatre branches n’ont pas de dar, mais ont obtenu du gouvernement, à partir de la fin des années 1950, l’installation de damrat[13][13] Centres sédentaires où les populations nomades peuvent... à l’intérieur de dar non-arabes (en particulier le Dar Zaghawa). Les Rizegat du Darfour Nord et du Darfour Ouest sont plutôt des éleveurs de chameaux. La guerre ainsi que la présence des rebelles de la Sudan Liberation Army (SLA) au nord d’El Fasher, a mis fin à leurs migrations vers le Nord en saison des pluies. Il en résulte que les troupeaux sont désormais bloqués à cette période autour de Kutum, Nyala ou Geneina, où ils sont victimes des maladies propres aux mois les plus humides.

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Les Mahariya vivent dans les régions d’Ed-Duein et Nyala au Darfour Sud et jusqu’à l’intérieur du Dar Zaghawa au Darfour Nord, autour de Geneina au Darfour Ouest, ainsi qu’à Arada au Tchad. Ils ont obtenu du gouvernement l’installation d’un damrat baptisé Ghreir, tout près de Disa (à 60 km au nord de Kutum), au cœur du Dar Zaghawa. D’après un chef zaghawa de la région, ils s’y sont installés à la suite de la grande sécheresse de 1983. Ils y bénéficiaient d’une école qui a été détruite lors du conflit. Ils ont dû fuir Ghreir aujourd’hui en zone rebelle et se réfugier au sud de Kutum et à El Fasher auprès de leurs familles. Selon un chef mahariya, « les riches sont allés en ville et les pauvres ont rejoint les Janjawid ». Les Etefat sont une branche des Mahariya qui a pris son indépendance et dispose désormais de sa propre chefferie.

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Les Mahamid ont pour centre Damrat Ash-Sheikh Abdelbagi, ou Barakalla, à 50 km à l’ouest de Kutum. Ils vivent aussi dans les régions de Kebkabiya, Saref Omra et Geneina, ainsi que d’Arada au Tchad. Les Eregat ont leur damrat à Masri, à 30 km au sud de Kutum, mais ils seraient plus nombreux au Darfour Ouest, ainsi qu’au Tchad. On compte aussi parmi les Rizegat les Nawayba et les Shattiya, qui vivent essentiellement dans la région de Geneina. Outre les Rizegat, quatre groupes arabes ont des dar : les Habbaniya, les Ta’aisha et les Beni Halba au Darfour Sud, et les Beni Husein au Darfour Nord.

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D’autres n’ont pas de terres propres, ce qui est souvent cause de conflits avec des groupes, arabes ou non, ayant des dar. C’est le cas en particulier des Maaliya qui étaient jusqu’il y a peu sous l’autorité des Rizegat du Darfour Sud. Ils ont obtenu leur propre nazir mais poursuivent un vieux conflit sur la terre avec les Rizegat. Ce conflit reste d’actualité malgré la guerre. Il menace l’unité des Arabes du Darfour, ce qui explique qu’il semble préoccuper le pouvoir.

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Les Salamat sont sous l’autorité des Ta’aisha. Ils souhaitent avoir leur propre nazir, ce qui est la cause, depuis les années 1970, d’un conflit avec ces derniers, aujourd’hui gelé par la guerre.

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Parmi les groupes arabes moins importants, on peut citer au Darfour Sud les Misirya et de petits groupes, comme les Hutiya, les Taalba et les Saada, qui leur sont associés, ainsi que les Tarjem, les Hemat, les Khozam. Au Darfour Nord, les Awlad Rashid, les Mahadi, et les Kebabish – ces derniers vivent surtout au Kordofan Nord mais fréquentent aussi l’extrême nord du Darfour, notamment en saison des pluies. Enfin des Arabes Jellaba venus du Nord du Soudan vivent en particulier dans les villes, où ils sont surtout commerçants.

Le conflit

Les acteurs du conflit

Les Janjawid

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Qui sont les Janjawid ? La chose est d’autant moins claire que les non-Arabes du Darfour désignent parfois tout Arabe comme un Janjawid et que les Janjawid eux-mêmes préfèrent s’appeler Fursan « cavaliers », Mudjahidin, ou plus curieusement, Peshmarga, en référence aux rebelles kurdes. Le mot Janjawid était cependant déjà utilisé dans les années 1987-1989 pour désigner les milices arabes en conflit avec les Fur. Ces derniers avaient alors leurs propres milices qu’ils nommaient du terme anglais militia.

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Autre source de confusion, de plus en plus de Janjawid sont intégrés à des forces officielles : armée, paramilitaires des Popular Defense Forces, police [14][14] La création des Popular Defense Forces en 1989 visait.... En outre, les Janjawid, lors des attaques auxquelles ils ont participé, ont été quasi systématiquement associés à d’autres forces armées, y compris l’aviation. D’autre part, et bien que des sources tchadiennes aient évoqué le nombre de vingt mille Janjawid, il s’agit en réalité d’un groupe à effectif variable, enrôlant des civils arabes ou pro-arabes d’une région lorsqu’ils y mènent des attaques. « Quand la rébellion est apparue, raconte un responsable meidob, les Arabes Zeyadiya ont rejoint l’armée et ont tué des civils meidob. Dans le passé, chacun se connaissait. On allait aux mêmes pâturages, aux mêmes puits. En ce moment même (octobre 2004), selon un chef zaghawa, « les Janjawid vont à Um Sayala pour attaquer des civils dans les alentours, et les Arabes Etefat, dont le centre est Um Sayala, se joignent aux Janjawid ».

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La majeure partie des témoignages rapportant des attaques contre des civils recueillis au cours de l’enquête comme ceux collectés par d’autres notamment auprès de réfugiés au Tchad évoquent des attaques coordonnées des Janjawid et de l’armée, cette dernière intervenant par voie terrestre ou aérienne, ou les deux à la fois. Beaucoup de civils victimes d’attaques considèrent que c’est le gouvernement lui-même qui en est responsable. À la question : « qui a brûlé votre village ? », beaucoup répondent simplement : « Omar El-Bechir ! ». « Ce ne sont pas les Arabes qui ont brûlé notre village », estime un déplacé zaghawa, « c’est le gouvernement de Khartoum. Les Arabes n’ont pas d’avions, pas d’armes lourdes ». Un chef fur déplacé explique sur le même ton : « Les Janjawid et le gouvernement sont les mêmes : c’est le gouvernement qui nous attaque puisque les Janjawid ont des armes du gouvernement. » Divers témoignages font état de camps où les Janjawid seraient entraînés par l’armée et bénéficieraient de livraisons d’armes, de nourriture et d’argent.

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Selon un responsable zaghawa du Darfour Sud, le soutien du gouvernement aux Janjawid n’est pas nouveau. Lors des attaques de 1994, les miliciens étaient armés de fusils G3 identifiables comme appartenant à l’armée : « chaque Janjawid avait trois fusils et quantité de munitions ». Des proches du pouvoir reconnaissent clairement le soutien du gouvernement aux Janjawid, y compris en termes d’armement et de financement, et le condamnent parfois. Il semble que l’emploi des Janjawid soit un sujet de divergence à l’intérieur même du régime de Khartoum. La raison de cet emploi a plusieurs explications. « Après l’attaque de la rébellion sur El Fasher, le gouvernement a noté que l’armée était faible, et a demandé de l’aide aux Janjawid », explique un chef zaghawa. Selon un responsable de la SLA, « l’armée a été défaite parce qu’elle est composée en grande partie de gens de la vallée du Nil, qui ne connaissent pas la région, les pistes, etc. C’est pourquoi le gouvernement a fait appel aux groupes arabes. Les Janjawid sont plus motivés que les militaires, ils sont motivés par le pillage et par la terre. » Il y a aussi dans l’armée des non-Arabes du Darfour [15][15] Selon certaines sources, 40 % des militaires soudanais..., et le gouvernement semble s’être méfié de ces soldats, souvent déjà fatigués par le conflit du Sud-Soudan.

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L’ampleur du contrôle exercé par le gouvernement sur les Janjawid n’est pas claire. Selon un intellectuel fur, « le gouvernement a en partie perdu le contrôle ». Le gouvernement aurait, en recrutant les Janjawid, donné son accord pour que ceux-ci « prennent le khanima, le butin de guerre. Mais pour avoir plus de khanima tout en prenant moins de risques, les Janjawid ont préféré combattre les civils plutôt que les rebelles. » Selon un proche du pouvoir, il est aujourd’hui difficile de les désarmer parce qu’ils « ont peur de la vengeance » des non-Arabes.

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Musa Hilal, le principal leader janjawid du Darfour Nord, a été cité dans les rapports de différentes ONG. Bien que devenu célèbre, il n’est au départ qu’un exécutant qui pourrait avoir pris un peu d’autonomie. Il est en tout cas le seul chef traditionnel important à apparaître clairement comme un leader janjawid. Officiellement, il a été démis de ses fonctions de nazir des Mahamid, une branche des Arabes Rizegat, par le gouvernement local (l’ancien gouverneur du Darfour Nord), en 2002, avant le conflit. Mais soutenu par la majorité des Mahamid, il reste le nazir de fait. Il contrôlerait aujourd’hui quelque douze mille Janjawid. Il semble faire la navette entre Khartoum et son bastion de Misterya, au sud de Kebkabiya.

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Si l’on tente de déterminer qui dirige ou contrôle les Janjawid, plusieurs cercles apparaissent :

  • Le premier est composé de dirigeants locaux qui peuvent être des chefs traditionnels plus ou moins importants, des hommes politiques ou des intellectuels. Au Darfour Nord, en dehors de Musa Hilal, les personnalités citées comme liées aux Janjawid sont moins des chefs traditionnels que des leaders militaires ou politiques.

  • Un deuxième rassemble des personnalités arabes du Darfour, politiques et/ou militaires, au sein ou à proximité du pouvoir de Khartoum. N’occupant pas des postes de premier plan, ces Arabes du Darfour servent de courroie de transmission entre le pouvoir proprement dit et les dirigeants locaux.

  • Le troisième est celui des durs du régime. Ce sont des Arabes Jellaba du nord du Soudan, plus précisément des Shagiya. Ce cercle shagiya aurait pris suffisamment d’importance pour faire contrepoids au président Bechir lui-même – qui est aussi un Jellaba, mais du groupe Jaalin.

Quasiment toutes les tribus arabes, et quelques-unes non arabes – Fellata, Gimir, Tama –, ont participé aux Janjawid. Cette unité arabe s’était déjà produite lors du conflit entre les Arabes et les Fur en 1987-1989. Seuls quelques groupes arabes sont restés plus ou moins neutres : les Kebabish, relativement marginaux au Darfour, et dans une moindre mesure les Beni Husein et les Maaliya, ces derniers continuant de mettre au premier plan leur vieux conflit avec les Rizegat. On observe cependant que certains groupes ne souhaitant pas participer aux Janjawid, comme les Beni Husein, ont été soumis à des pressions de la part d’autres groupes [16][16] Voir Human Rights Watch (2 avril 2004).. Selon un proche du pouvoir, une règle aurait été instaurée : « un homme qui a deux fils doit en donner un aux Janjawid ».

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Certains groupes semblent avoir été particulièrement zélés : c’est le cas notamment de groupes n’ayant pas de dar (« terre »), en particulier dans les Darfour Nord et Ouest. Parmi ces groupes, certains sont venus du Tchad – parfois depuis plusieurs décennies – et semblent être motivés d’abord par la conquête de terres au Darfour. Ces groupes s’étaient déjà fait remarquer lors du conflit entre Arabes et Fur de la fin des années 1980. En outre, certains groupes venus du Tchad y ont fui des conflits, notamment avec les Zaghawa, et ont conservé un désir de revanche. De petits groupes arabes, comme les Tarjem et les Saada, ayant été particulièrement zélés pour l’une ou l’autre de ces raisons sont ainsi régulièrement cités. Il ne faut cependant pas oublier que de grands groupes comme les Rizegat, les Beni Halba, les Misirya, les Awlad Rashid, les Zeyadiya, les Fellata, jouent un rôle essentiel dans les Janjawid. Par ailleurs, des branches de groupes importants (comme les Mahariya, une branche des Rizegat, ou les Abu Jalul, une branche des Mahamid, qui sont aussi des Rizegat) sont parfois citées à la place du groupe lui-même, ce qui peut laisser croire à tort que seuls ces branches et non l’ensemble du groupe participent aux Janjawid.

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L’intégration des Janjawid à des forces armées plus « officielles » est mal vécue par la population locale qui se plaint des exactions commises par ces Janjawid en uniformes. Il reste que le gouvernement n’a peut-être pas d’autre manière de maintenir un contrôle sur ces supplétifs compte tenu des promesses qui semblent leur avoir été faites.

La « Sudan Liberation Army » (SLA)

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La SLA, le principal mouvement rebelle du Darfour, s’appelait à l’origine Darfur Liberation Movement. C’est sous ce nom qu’elle a été fondée en 2001 à N’Djaména au Tchad à l’initiative en particulier de Zaghawa du Soudan et du Tchad (dont d’importants responsables tchadiens) et avec le soutien de la Sudan Peoples Liberation Army (SPLA) de John Garang, active au Sud-Soudan. Elle contrôle aujourd’hui [17][17] Situation de novembre 2004. une partie importante de la région, essentiellement au Darfour Nord (en particulier au nord d’El Fasher dans le Dar Zaghawa) mais aussi au Darfour Ouest dans les régions montagneuses du Jebel Marra, et au Darfour Sud. La SLA a prouvé qu’elle était également capable d’intervenir dans l’extrême nord désertique du Darfour, et donc sur la route stratégique reliant le Darfour et la Libye.

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La SLA s’inspire clairement de la SPLA. On ne peut pas ne pas remarquer la proximité des noms et des programmes politiques des deux organisations. « Au début, la SPLA a programmé la SLA. Ils continuent de se coordonner », affirme une personnalité zaghawa proche de la rébellion. Il existerait un lien personnel fort entre John Garang et Suleyman « Minni » Arku Minnawi, le secrétaire général de la SLA. Il existerait aussi des contacts directs entre les cadres de la SLA et de la SPLA en dehors du Soudan, notamment à Asmara en Érythrée où réside Abdelwahid Mohamed Nur, le président de la SLA.

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On remarque aussi que la SLA cherche à ressembler à la SPLA dans ses relations avec la communauté internationale, qu’il s’agisse de l’ONU, des ONG ou des médias. Au départ les zones contrôlées par le mouvement rebelle, notamment le Dar Zaghawa, étaient présentées comme « vidées de leurs habitants ». Mais aujourd’hui la SLA cherche plutôt à les présenter comme des « zones libérées », administrées par la SLA et peuplées de déplacés. Elle se veut ainsi, comme la SPLA, capable d’administrer des régions entières où le gouvernement ne contrôle que quelques petites villes de garnison détruites et désertées par la population.

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D’autre part, elle cherche à attirer vers ces « zones libérées » l’aide humanitaire et le regard de la communauté internationale. L’enjeu politique est multiple : pérenniser un embryon d’administration SLA sur ces zones, utiliser la présence internationale pour se protéger du gouvernement, enfin se donner une bonne image pour obtenir une sorte de reconnaissance internationale. Un dirigeant rebelle raconte : « Au début, après nos premiers succès, un vieil homme nous a dit : cette guerre n’est encore rien, il n’y a pas un seul Blanc dans le pays ! Aujourd’hui, la guerre a pris de l’ampleur, et le monde entier s’intéresse à nous… »

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La SLA tente de se présenter comme l’interlocuteur obligé des ONG et des Nations Unies dans les zones qu’elle contrôle. Comme la SPLA au Sud, elle impose des contraintes aux interlocuteurs internationaux, la principale de ces contraintes étant un nombre minimum d’expatriés par rapport aux employés locaux (1 sur 2). Cela dit, il existe une certaine paranoïa des rebelles à l’égard des employés soudanais des ONG, si bien que la SLA tente de pousser les ONG souhaitant travailler dans les zones qu’elle contrôle à recruter leur personnel sur place. Néanmoins, les exigences de la SLA attestent surtout sa volonté d’être reconnue par des représentants de la communauté internationale comme le pouvoir de facto dans ces zones.

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Au-delà de ce désir de reconnaissance, la SLA cherche dans une certaine mesure à faciliter le travail des ONG et montre qu’elle comprend les exigences de celles-ci en matière d’accès aux bénéficiaires et de distinction entre civils et combattants. Même s’il est évident que l’aide en zone SLA profite non seulement aux civils, mais aussi aux rebelles, les combattants SLA évitent de se montrer aux ONG, et laissent celles-ci accéder librement aux civils.

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Du point de vue ethnique, la SLA est essentiellement composée de Zaghawa originaires de l’ensemble des sous-groupes [18][18] Y compris des Zaghawa du Tchad, mais il est vrai que..., de Fur ainsi que, dans une moindre mesure, de Masalit, de Berti et de Meidob. Tous les dirigeants sont zaghawa, à l’exception du président, Abdelwahid Mohamed Nur, qui est fur. Ce dernier jouerait d’ailleurs plutôt un rôle honorifique et le véritable pouvoir semble être aux mains de Minni Arku Minnawi, un Zaghawa du clan Awlad Digen, originaire de Forawiya au nord du Dar Gala. Les Zaghawa bénéficient de leur présence de part et d’autre de la frontière tchadienne, et de leur importance au sein du pouvoir, notamment de l’armée, à N’Djaména. Les combattants sont essentiellement zaghawa et fur. Selon un responsable zaghawa, l’alliance zaghawa/fur ne serait que « de circonstance » et fragile tant les deux groupes ont des histoires différentes. Des divergences seraient déjà apparues. Les Fur, dont la population civile a été plus éprouvée, seraient davantage favorables aux négociations.

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La SLA est avant tout un mouvement de combattants dont les dirigeants sur le terrain semblent se méfier des intellectuels qui les ont rejoints. Certains affichent des positions radicales et ne parlent que de faire tomber le gouvernement et de prendre Khartoum, comme leurs « aînés » zaghawa avaient pris N’Djaména en 1990. C’est que la SLA se sent aujourd’hui [19][19] Octobre 2004. L’attention des médias et de la communauté...en position de force sur le plan diplomatique, satisfaite d’avoir attiré sur le Darfour l’attention de l’ONU, des ONG et des médias internationaux. Les rebelles cherchent à en profiter au maximum pour se donner une bonne image, stigmatiser le gouvernement et aussi obtenir le maximum d’aide internationale, notamment pour le Dar Zaghawa. Il semble que les dirigeants zaghawa de la SLA souhaitent profiter du conflit pour susciter dans leur région un développement (construction de puits, d’hôpitaux) dont ils estiment avoir été jusqu’ici exclus. Du coup, les rebelles ne cachent pas qu’ils ne veulent pas négocier, qu’ils ne croient pas possible de négocier avec ce régime. « Avec Bechir et Taha, on ne peut agir que par les armes, dit ainsi un dirigeant de la SLA. Par la force, nous pouvons gagner. Par les négociations, les Jellaba parlent bien l’arabe, parlent beaucoup… ».

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Dans ses discours, la SLA place systématiquement son combat à l’échelle nationale pour ne pas se laisser enfermer au niveau du Darfour. De même sur le terrain, les rebelles cherchent à combattre le gouvernement plus que les Janjawid, pour ne pas laisser réduire leur guerre à un conflit ethnique.

Le « Justice and Equality Movement » (JEM)

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Le JEM est en ordre d’importance le deuxième mouvement de rébellion du Darfour. Sur le terrain, il est beaucoup moins présent que la SLA, combat moins, compte moins de combattants et ne semble pas contrôler de zones importantes. Malgré ce handicap, il a acquis un poids politique et médiatique notable, notamment en raison d’une présence à la frontière tchadienne qui facilite ses relations avec les médias internationaux et le monde extérieur.

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Au début du conflit, le JEM est aussi apparu comme plus mature politiquement, communiquant mieux que la SLA. Cela s’explique par le fait que ce mouvement compte parmi ses dirigeants davantage de politiques, plus expérimentés que ceux de la SLA. Originaires de différentes ethnies non arabes du Darfour – Zaghawa Kobe, Meidob, Masalit –, la plupart sont – ou ont été – des partisans d’Hassan Al-Turabi, aujourd’hui écarté du pouvoir. Même si ces accointances sont niées de part et d’autre, la relation entre le JEM et l’ancien mentor islamiste du régime paraît assez évidente. Les non-Arabes du Darfour sympathisants d’Al-Turabi sont également des partisans du JEM. Tous deux auraient aussi des sources de financement communes, liées à la mouvance islamiste internationale, et plus importantes que celles de la SLA. L’entrée en rébellion du JEM semble d’ailleurs très liée à la disgrâce des tourabistes. « Une partie de l’élite du Darfour a quitté le pouvoir avec Turabi », explique un intellectuel de la région. Quand le docteur Khalil Ibrahim Mohamed, le président du JEM, « a été éjecté du pouvoir, il a commencé à dire que le Darfour était marginalisé, mais en fait c’est lui seul qui était marginalisé », persifle une personnalité arabe du Darfour. Il est difficile d’avoir une idée claire des motivations du docteur Khalil, un Zaghawa Kobe de la région de Tiné, qui a obtenu l’asile politique en France en 2003. Pour certains, il travaille avant tout pour Turabi ; pour d’autres, comme l’explique un responsable zaghawa, « il est avec Turabi, mais il est d’abord avec les Zaghawa ». De fait, plus que par leur islamisme, une grande partie des dirigeants et des combattants du JEM se signalent avant tout par leur origine ethnique, la même que celle du docteur Khalil : ce sont des Zaghawa Kobe et le JEM opère essentiellement dans la zone de Tiné. Un mouvement baptisé Shahama qui a mené des actions à l’automne 2004 dans l’ouest du Kordofan est considéré par certains, notamment au sein de la SLA, comme une simple branche du JEM.

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Les membres de la SLA et du JEM se battent parfois ensemble. La SLA aurait proposé au JEM un programme devant servir de base à une fusion, mais, de source SLA, le JEM aurait refusé en raison de la laïcité revendiquée par la SLA. « La différence entre les deux mouvements est idéologique, explique un Zaghawa partisan de Turabi et du JEM. La SLA est laïque, ils ne veulent pas de relations entre l’État et la religion, ce qui n’est pas bon. Le docteur Khalil est islamiste. »

Le « National Movement for Reform and Development » (NMRD)

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Le NMRD est un petit mouvement dissident du JEM, de ce fait très mal vu par les partisans de ce dernier, mais qui semble avoir une certaine popularité parmi certains Zaghawa. Il est dirigé par Jibril Abdelkarim Bahri, dit Jibril Tek, un Zaghawa Kabka, lui aussi ancien tourabiste, qui aurait fondé en mars 2004 son propre groupe pour pouvoir négocier une paix séparée avec le gouvernement. Il est encouragé par Idriss Déby et par Ismaïl Chaïbo, le directeur de l’Agence nationale de sécurité, le service de renseignements tchadien. Le NMRD est essentiellement composé de Zaghawa Kabka. Pour les flatter et les pousser à s’opposer aux rebelles kobe du JEM, Idriss Déby a redonné aux Kabka leur chefferie du Tchad jusqu’ici détenue par des Kobe. Plutôt faible politiquement et médiatiquement, le NMRD paraît en revanche bien armé, grâce au pouvoir tchadien, et assez efficace sur le terrain.

Les chefs traditionnels

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Pour nombre des interlocuteurs rencontrés, non arabes mais aussi arabes, l’une des causes de la crise actuelle est l’affaiblissement des chefs traditionnels qui, auparavant, étaient assez puissants pour résoudre les conflits locaux par la concertation. Si certains estiment que les chefs n’ont plus aujourd’hui le pouvoir suffisant pour cela, d’autres pensent que malgré leur déclin ils peuvent contribuer à résoudre le conflit, à condition que le gouvernement les soutienne.

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Une partie de ce déclin des chefs est simplement due à l’évolution de la société. « Maintenant nous avons perdu notre position de famille royale », estime ainsi la fille d’un important chef zaghawa. « Les gens sont plus éduqués, comprennent tout, vont en ville et se moquent de la monarchie. »

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L’affaiblissement des chefs traditionnels est un processus historique relativement long. À la période coloniale, l’effondrement des grands royaumes (fur, masalit), la marginalisation de fait du Darfour par rapport à l’administration de Khartoum, la mise en place enfin d’une administration coloniale ont surtout affaibli les chefs non arabes. Après l’indépendance, la perte d’influence des chefs traditionnels est apparue comme une politique délibérée du pouvoir central pour contrôler la périphérie et construire un « Soudan moderne ». Cette politique a culminé sous le maréchal Nimeyri, qui, en 1972, a purement et simplement dissous le système traditionnel par le Peoples Local Government Act : « Au bout de quinze ans [20][20] En 1986, le Native Administration Act redonne aux chefs..., nous avons senti que nous ne pouvions continuer ainsi et nous sommes revenus en arrière », explique Adam Sileik, le vice-gouverneur du Darfour Sud, « malheureusement, beaucoup de chefs étaient très vieux ou morts. Nous avons nommé des jeunes à leur place, mais ils ne parviennent pas à contrôler les leurs. C’est l’une des causes du conflit. »

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Il semble aussi que, lors de la reconstruction du système traditionnel, à partir de Sadik El-Mahdi, le gouvernement ait favorisé les Arabes en multipliant parmi eux les chefs « traditionnels ». De nombreux amir – titre qu’on donnait à l’époque du Mahdi aux chefs militaires de la Mahdiya – ont ainsi été nommés, surtout parmi les Arabes des Darfour Nord et Ouest. Plus récemment, ce titre aurait été attribué à des leaders Janjawid.

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Un autre symptôme qui va de pair avec la multiplication des dirigeants et avec le conflit lui-même est que des chefs non arabes qui avaient jadis une autorité sur plusieurs groupes ethniques, non arabes aussi bien qu’arabes, ne sont désormais plus respectés que par les non arabes.

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Autre cause d’affaiblissement du pouvoir traditionnel, le National Islamic Front (NIF), en arrivant au pouvoir en 1989, s’en est pris aux nombreux chefs qui soutenaient les deux partis politiques classiques Umma et Ithadu. Par la suite, nombre de chefs ont rejoint Turabi puis aujourd’hui le National Congress d’El-Bechir. Aujourd’hui, beaucoup restent membres du parti au pouvoir, y compris parmi les non-Arabes ; symptôme de leur dépendance à l’égard du pouvoir central.

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Avec le conflit, les chefs traditionnels non arabes ont le sentiment d’être systématiquement considérés comme des ennemis par le gouvernement, d’être devenus des cibles pour l’armée et les milices pro-gouvernementales. « Depuis la guerre, on nous traite comme des rebelles, estime un important chef fur. On ne nous permet pas de dire la vérité, sinon on nous arrête. » Les chefs traditionnels subissent aussi de fortes pressions de la part du gouvernement qui souhaite les utiliser afin de calmer les rebelles, inciter les déplacés et les réfugiés à rentrer chez eux et faciliter les migrations des Arabes à travers des zones non arabes. Nombre de chefs semblent résister, en silence et non sans courage, à ces pressions. Celles-ci, conjuguées à la docilité de certains envers le gouvernement, peuvent aussi causer des conflits entre les chefs traditionnels non arabes, du moins certains d’entre eux, et avec la rébellion. Quelques-uns affichent carrément leur hostilité à cette dernière : « Ces gens qui sont entrés en guerre ne nous ont pas consultés, ils ne nous respectent pas, ne parlent pas avec nous », affirme ainsi un chef non arabe. « Certains chefs sont une partie du problème, estime un responsable de la SLA. Le gouvernement essaie de les acheter et ils lui donnent des informations sur nous. »

Les non-Arabes au sein du pouvoir

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Les rebelles se plaignent en particulier de la marginalisation du Darfour et notamment de l’absence de ses ressortissants au sein du pouvoir. À y regarder de près, ce n’est pas tout à fait exact. Même si ni les uns ni les autres ne font partie du tout premier cercle du pouvoir, on trouve à l’intérieur du régime un certain nombre de personnalités originaires du Darfour, aussi bien arabes que non arabes, ces derniers occupant plutôt des postes plus importants. Le conflit a pour conséquence une montée en puissance des Arabes du Darfour, qui semblent avoir la confiance du premier cercle alors que les non-Arabes sont marginalisés.

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Il est, dès lors difficile de comprendre pourquoi des personnalités non arabes du Darfour restent au pouvoir dans les conditions actuelles. Outre l’attrait pour le pouvoir lui-même et l’argent qui va avec, on peut penser qu’ils espèrent pouvoir peser dans la balance et défendre leur population, voire favoriser un accord de paix. Arabes et non-Arabes, « chacun a son plan pour protéger son groupe ethnique », estime un proche du pouvoir. Ces non-Arabes sont tous issus de grandes familles, familles de chefs traditionnels ou de grands commerçants, et leur présence au pouvoir est liée au soutien de leurs groupes ethniques, notamment des chefs traditionnels, aux partis politiques au pouvoir.

Causes et origines du conflit

Regards sur les origines du conflit

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Le conflit du Darfour a des origines et des causes complexes, et chaque groupe ethnique semble avoir son propre regard sur ces questions. La version généralement retenue par les Occidentaux est qu’en 2002, les non-Arabes, fatigués de la marginalisation du Darfour par le pouvoir central, sont entrés en rébellion, et que le gouvernement a répondu aux premiers succès des rebelles par une répression violente contre les civils non arabes, accusés de soutenir les rebelles : d’où les bombardements aériens et l’armement des Janjawid contre leurs villages.

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Cette version est celle que donnent certains groupes ethniques, par exemple les Berti, les Meidob et une partie des Zaghawa, à la question des causes ou des origines du conflit. Elle n’est vraie qu’en partie. D’autres comme les Fur, les Masalit et certains Zaghawa considèrent que le conflit avait commencé bien avant 2002 parce qu’ils avaient déjà été victimes d’attaques de Janjawid. Ils estiment dès lors que la rébellion n’est que l’aboutissement de ces attaques et de l’incapacité du pouvoir central à résoudre les problèmes de manière impartiale, sans prendre parti pour les Arabes.

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La plupart des Fur situent le début du conflit aux années 1987-1989. Ils connaissent alors de violents affrontements avec la quasi-totalité des tribus arabes de la région, celles-ci ayant déjà pour bras armé des milices janjawid qui détruisent de nombreux villages [21][21] Au moins 400 villages ont été détruits. Voir Harir.... Une conférence de paix a bien eu lieu en 1989 mais ses recommandations n’ont jamais vraiment été appliquées. « Chaque groupe devait payer une diya [prix du sang, indemnité] pour les gens tués, raconte un chef fur, mais le gouvernement ne s’est pas occupé de l’application de ces décisions, et personne n’a payé. L’accord prévoyait aussi que le gouvernement réquisitionne toutes les armes, mais ils n’ont pris que celles des Fur, pas celles des Arabes. » L’une des conclusions essentielles de la conférence, se souvient l’un des négociateurs fur, était que, « de juillet à février, les nomades ne devraient pas entrer dans les champs. Les Arabes n’ont pas respecté ces règles et, dès 1990, ils sont entrés dans les champs trop tôt, avant la récolte. Il y a eu de nouveaux accrochages et le gouvernement les a négligés. » Il convient de préciser qu’en 1990 ce conflit s’est poursuivi par une répression violente de la rébellion montée par le chef fur Daud Bowlad avec le soutien de la SPLA, répression à laquelle ont également participé des milices arabes. Les Fur considèrent que le conflit actuel est l’aboutissement logique du pourrissement de la situation à partir de 1989. Le conflit de 1987-1989 avait pour cause principale la sécheresse qui frappait le Darfour à cette époque, et qui poussait les Arabes nomades vers les régions préservées comme le Jebel Marra. Les éleveurs nomades ont alors fait des dégâts dans les champs des agriculteurs sédentaires, en particulier les Fur.

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Pour les Masalit, l’origine des affrontements est assez semblable mais un peu plus tardive : ils sont en conflit ouvert avec les groupes arabes de leur région, notamment les Mahamid, à partir des années 1994-1995. À cette époque, de nombreux villages masalit ont été détruits et plusieurs dizaines de milliers de civils ont dû, déjà, se réfugier au Tchad. Là encore, une conférence de paix a eu lieu dont les décisions n’ont jamais vraiment été appliquées.

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Pour les Zaghawa du Darfour Sud et des villes du Darfour Nord (El Fasher, Kebkabiya), les origines du conflit résident dans la multiplication d’incidents, en particulier à partir de la fin des années 1980. Il s’agit généralement de disputes pour la terre entre Arabes nomades et non-Arabes sédentaires ou nomades, aggravées par l’arrivée de nouveaux groupes poussés par la sécheresse – c’est le cas des Zaghawa. À ces incidents s’ajoutent, au Darfour Sud et dans les villes du Darfour Nord, des tensions entre les commerçants zaghawa nouvellement arrivés et des commerçants arabes jellaba venus du Nord Soudan depuis plus longtemps. Les Zaghawa du Dar Zaghawa proprement dit ainsi que certains Fur vivant à proximité du Dar Zaghawa considèrent généralement qu’ils n’avaient pas de véritable différend avec le gouvernement avant l’émergence de la rébellion. De fait, les nombreuses destructions de villages dans le Dar Zaghawa lui-même sont liées à la répression de la rébellion. De nombreux responsables zaghawa, bien que proches des rebelles, les critiquent implicitement sur ce point : la rébellion a exposé les civils à cette répression. Selon plusieurs interlocuteurs zaghawa, le déclenchement de la rébellion, et l’on a vu que le rôle des Zaghawa y est déterminant, est lui-même dû a un conflit relativement mineur au départ entre des Zaghawa du Dar Gala (Kornoy) et des Arabes Awlad Zeid (une branche des Mahamid, eux-mêmes une branche des Rizegat) de Geneina. Plusieurs réunions de conciliation ont eu lieu à partir de 2000 mais, selon différents interlocuteurs zaghawa, elles ont échoué parce que le gouvernement n’a rien fait pour que les Arabes respectent les résultats des négociations, et parce qu’il n’a pas non plus payé une diya devenue trop importante pour les protagonistes eux-mêmes. Ainsi ce conflit non résolu a conduit en 2002 à la création d’un groupe armé zaghawa (au départ essentiellement des Zaghawa Kobe, de la région de Tiné, installés à Kornoy) non pas dans le Dar Zaghawa mais dans le centre du Darfour. Cette rébellion encore embryonnaire a alors commencé à recruter dans d’autres groupes non arabes, notamment les Fur du Jebel Marra. Un responsable zaghawa raconte : « En 2002, de deux à trois cents Zaghawa se sont rassemblés. Ils ont commencé à s’en prendre aux symboles du gouvernement, notamment les bureaux de la police à Kornoy, Tiné, Um Buru, puis à Kutum et El Fasher. » Peu après les premiers succès militaires, les rebelles ont commencé à se politiser : des mouvements comme le Darfur Liberation Movement qui deviendra ensuite la SLA, puis le JEM, fondé pour l’occasion, saisissent l’opportunité de transformer l’agitation en rébellion véritable. Les Zaghawa de la région d’Anka et Disa évoquent aussi des conflits plus anciens les opposant, dans les années 1960, aux Arabes Rizegat qui fréquentent la région, notamment les Mahariya, dont le damrat se trouve à proximité de Disa. À l’époque, Zaghawa et Rizegat s’affrontent pour des points d’eau situés sur la route de leur migration vers le Nord. Une conférence de paix entre Zaghawa et Arabes Rizegat du Darfour Nord se tient en 1969, mais les conflits ressurgissent à partir de 1994.

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Pour les Berti et les Meidob comme pour une partie des Zaghawa, le conflit n’a vraiment commencé qu’après l’apparition de la rébellion, quand le gouvernement a envoyé des troupes et des Janjawid dans leur région pour lutter contre la SLA. C’est alors que les Arabes Zeyadiya, par exemple, ont rejoint les Janjawid et l’armée pour attaquer leurs voisins Berti et Meidob.

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Les responsables arabes donnent des causes du conflit une interprétation qui, sans être complètement erronée, occulte une partie des faits. Certains imputent entièrement la responsabilité de la guerre aux rebelles, « qui ne veulent que des postes dans le gouvernement ». D’autres, comme un chef Zeyadiya, ne mettent pas en cause les rebelles eux-mêmes mais simplement leurs voisins non arabes, les Meidob, qui leur auraient volé du bétail avant de rejoindre la SLA pour se protéger des représailles des Zeyadiya.

Des causes « naturelles » et « traditionnelles » ?

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Il est vrai qu’on trouve, dans tous les récits des origines de la guerre, une cause « naturelle » : la sécheresse, qui a aggravé des conflits traditionnels entre des populations ayant des modes de vie différents – agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades – ou parfois semblables – les heurts entre éleveurs nomades pour des ressources de plus en plus rares sont tout aussi fréquents [22][22] Voir note 2.. « Entre 1979 et 1985, la sécheresse a été particulièrement forte au Darfour, explique un proche du pouvoir. Les Arabes du Darfour Nord et du Darfour Ouest ont dû descendre vers le Sud, jusqu’au sud-est du Tchad et à la Centrafrique. La région des Fur proprement dite, la plus riche, épargnée par la sécheresse, est devenue un objet de convoitise pour les Arabes. » Les conflits pour la terre et les ressources en eau ont été aggravés par la sécheresse mais aussi par l’accroissement de la population et des troupeaux.

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Une autre cause des affrontements entre éleveurs et agriculteurs tient à la remise en cause progressive de l’équilibre entre les deux groupes. Pour éviter les conflits, il existait en principe depuis l’époque coloniale « un système gouvernemental pour organiser les relations des deux groupes, avec des routes fixes et des temps de passage pour les nomades, explique un chef traditionnel fur. Mais les Arabes ne respectent plus ce système. » Un intellectuel zaghawa précise : « Les mouvements des Arabes sur certaines pistes étaient bien déterminés et connus par tous les groupes ethniques. Il y avait des moments fixés pour les mouvements des nomades comme pour l’évacuation des zones par les paysans après la récolte, ce qui leur permettait d’avoir leurs champs fertilisés par le bétail. Ce système a été négligé par le gouvernement. Parce que les chefs traditionnels étaient devenus faibles, les Arabes ont commencé à conduire leur bétail dans les champs et les jardins, en particulier autour du Jebel Marra. »

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Les projets de développement, aussi réduits soient-ils, peuvent aussi aggraver les conflits ou en créer de nouveaux. Ainsi la création de nouveaux points d’eau peut attirer les éleveurs dans de nouvelles zones, les programmes hydrauliques ou vétérinaires peuvent alors entraîner un accroissement important des troupeaux. Tout cela peut ensuite conduire à un empiètement exagéré des éleveurs sur les terres des agriculteurs ainsi qu’à des conflits entre éleveurs concurrents. « Quand le gouvernement a commencé à creuser des puits au Dar Zaghawa, les Arabes ont commencé à se battre pour les terres où se trouvent ces puits », explique ainsi un chef zaghawa.

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En outre, les projets de développement touchant les éleveurs et la mise en place de services publics à destination de ceux-ci ont pour conséquence une sédentarisation de plus en plus forte des éleveurs nomades, suscitant davantage de conflits avec les sédentaires avec lesquels ils doivent désormais cohabiter. « Les nomades ont besoin de se développer, d’exporter des chameaux et des bovins et d’avoir des villages semi-sédentaires pour éduquer leurs enfants, pour qu’ils aillent à l’université. C’est pourquoi ils ont besoin de terres », dit par exemple un important leader arabe du Darfour Sud.

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Les projets de développement de l’agriculture, quand ils empiètent sur les pâturages ou les pistes des nomades, aggravent aussi les heurts entre éleveurs et agriculteurs. « À cause de l’extension de l’agriculture, les voies de transhumance et les pâturages diminuent tandis que le bétail augmente », explique Adam Sileik, le vice-gouverneur du Darfour Sud. Parallèlement à la sédentarisation des nomades, on constate aussi la conversion des agriculteurs à l’élevage, à la fois cause et conséquence de conflits avec les éleveurs traditionnels.

Un conflit pour la terre

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Beaucoup d’interlocuteurs non arabes estiment que « la terre » est la première cause du conflit et évoquent la volonté des Arabes de prendre des terres aux non-Arabes, volonté attisée par la sécheresse, l’augmentation de la population et du bétail et la tendance à la sédentarisation des nomades.

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Sur la question de la terre, deux conceptions s’opposent. Les non-Arabes préconisent le maintien ou la réaffirmation de la tradition et du droit coutumier. Historiquement, certains groupes ethniques ont des dar, c’est-à-dire des « terres » ou des « pays », bien délimités, plus ou moins étendus, eux-mêmes divisés en hawakir. Cela ne signifie pas cependant qu’ils soient les seuls à y vivre puisque les chefs traditionnels de ces groupes peuvent ensuite attribuer des terres à des communautés de n’importe quelle origine. Pour réaffirmer leurs droits à la terre, les non-Arabes mettent en avant des documents écrits remontant soit à l’époque du sultanat [23][23] Ces écrits ont continué d’être valables durant la période... soit à la période coloniale. Les Arabes refusent ce système traditionnel et réclament un droit moderne sur la terre : ils considèrent que tout Soudanais doit pouvoir avoir des terres où il veut, en faisant la demande au gouvernement et non à l’autorité traditionnelle. « Le système traditionnel est illégal », estime ainsi un chef arabe Taalba. Le système moderne auquel se réfèrent les Arabes est appelé hekri en arabe ou free-hold en anglais. Il est appliqué dans les villes, ce qui a notamment permis de donner des terres à des fonctionnaires originaires d’autres régions. En dehors des villes, comme l’admet le même chef Taalba, « il est très difficile pour le gouvernement de parler des questions de terre » : dans le passé toute remise en cause des dar, notamment dans le but de sédentariser des Arabes, a entraîné des conflits si bien que le pouvoir n’a jamais été clair sur le droit qui s’applique.

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L’opposition des Arabes au système traditionnel s’explique par le fait que beaucoup de groupes arabes n’ont pas vraiment de dar mais disposent seulement de damrat. Or ces centres, où ils peuvent bénéficier de services comme une école ou un centre de santé, se trouvent à l’intérieur des dar d’autres groupes, souvent non arabes. C’est le cas des différentes branches des Rizegat au Darfour Nord, où seuls les Beni Husein ont un dar qui date de la période coloniale. Au Darfour Sud, seuls quatre grands groupes arabes, les Rizegat, les Ta’aisha, les Beni Halba et les Habbaniya, ont des dar qui remontent à l’époque du sultanat fur. Aucun autre groupe arabe n’est à la tête d’un dar alors que la plupart des non-Arabes – Fur, Masalit, Zaghawa, Berti, Meidob, etc. – en possèdent d’importants.

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Ce sont les groupes arabes sans dar qui sont aujourd’hui considérés comme les plus belliqueux. Parmi eux, on évoque souvent des Arabes venus du Tchad qui seraient particulièrement impliqués dans les Janjawid, notamment en raison de leur volonté d’avoir des terres. En revanche, il n’est pas évident que les groupes arabes détenteurs de terres suivent vraiment les groupes n’en ayant pas dans la remise en cause du système traditionnel. Cependant, en dehors des Maaliya, les groupes arabes sans dar ne s’attaquent en fait qu’aux dar non arabes.

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Aujourd’hui, certains membres du gouvernement soutiennent clairement les revendications arabes. « Si vous arrivez avec des documents traditionnels au tribunal, on va se moquer de vous, explique Adam Sileik, le vice-gouverneur du Darfour Sud. Les documents du temps d’Ali Dinar n’ont pas de valeur. Les dar ne sont plus qu’un souvenir historique. Les chefs traditionnels n’ont plus le droit de donner la terre, c’est au gouvernement de la donner et il a le droit de donner des terres à n’importe qui. Tous les Soudanais ont le droit d’avoir des terres. »

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Cette position sera cependant difficile à tenir lors de négociations avec les rebelles. Une autre approche du pouvoir l’a bien compris qui estime que « si l’on se met à donner de la terre à ceux qui n’ont pas de documents, on va créer de nouveaux conflits. La terre appartient à ceux qui ont des documents. »

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On peut imaginer que la question de la terre et du droit de la terre sera l’un des points qui décideront de la paix ou de la guerre pendant les années à venir.

Les mouvements idéologiques

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Parallèlement à une multiplication de conflits plus ou moins importants à partir de la fin des années 1970, le Darfour a connu différents mouvements idéologiques qui annonçaient aussi la radicalisation actuelle. Le premier de ces mouvements est At-Tajamu ul-Arabiya, « l’alliance arabe », qui, cherchant à faire contrepoids à un mouvement politique fur, le Darfur D_evelopment Front, prônait en 1986 l’unité de tous les groupes arabes du Darfour et luttait pour que le gouvernement local soit aux mains des Arabes. Ce mouvement est à l’origine de la formation d’une première version des Janjawid, portant déjà ce nom, qui attaqueront les Fur entre 1987 et 1989.

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Les mouvements pro-arabes et aujourd’hui le gouvernement minimisent et tentent de résoudre les vieux conflits entre les différents groupes arabes [24][24] Voir note 2. comme celui des Rizegat et des Maaliya. La guerre a purement et simplement gelé le conflit entre Ta’aisha et Salamat, tout comme un conflit interne aux Mahariya dans la région de Malam. Les rebelles constituent un épouvantail commode pour les tenants de l’unité arabe : « C’est parce qu’ils ont peur de la rébellion que les Arabes s’entraident. En période de paix, il n’y a pas d’unité parmi les Arabes », reconnaît un intellectuel arabe.

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Du côté des non-Arabes, ceux-ci tendent également à s’unir, plus timidement. Ils minimisent également leurs anciens conflits [25][25] Voir note 2., en particulier ceux ayant eu lieu entre Zaghawa et Fur dans les années 1980. Aujourd’hui, Fur et Zaghawa insistent plutôt sur leurs alliances passées, pourtant relativement réduites : on met ainsi en avant le soutien de certains Zaghawa aux Fur lors du conflit entre Fur et Arabes de 1987-1989, alors que globalement les Zaghawa étaient plutôt restés indifférents à ces événements. La guerre a aussi mis fin à un conflit entre Bideyat et Zaghawa Awlad Digen, dans la région de Muzbat.

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Arabes et non-Arabes du Darfour sont au moins d’accord sur un point : les Arabes du Darfour sont tout aussi marginalisés que les non-Arabes, voire même plus. Les intellectuels arabes reprennent ainsi aujourd’hui le discours de la rébellion sur la marginalisation, mais pour n’insister que sur leur propre cas : « Nous pouvons partager avec les rebelles l’idée que le Darfour est sous-développé, explique ainsi un intellectuel arabe. Ils disent que le Darfour est marginalisé mais nous [les Arabes], nous sommes derrière la marge. Les nomades n’ont pas d’hommes politiques, ils sont illettrés à 90 % et, jusqu’à maintenant ne pensaient même pas à participer au gouvernement. Ils ne font que chercher des pâturages et seuls quelques-uns pensent à aller à l’école. D’autres groupes ont été sédentarisés depuis longtemps [26][26] Cette affirmation vise en particulier les Zaghawa., ils ont de la stabilité. Les nôtres sont tellement en arrière, ils n’ont pas de dirigeants capables de devenir ministre, président. »

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Chez les Arabes comme chez les non-Arabes, on retrouve la revendication de postes au pouvoir correspondant au poids démographique de leurs ethnies. Le pouvoir, qu’il soit démocratique ou pas, doit correspondre au nombre. Cette idée, qui justifie une compétition démographique entre les groupes ethniques, survivra certainement au conflit.

Les enjeux humanitaires

Le retour des déplacés et des réfugiés

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« Pas moyen de revenir chez nous, à moins que le gouvernement ne désarme, ne juge, et ne condamne tous les chefs des Janjawid. Si cela n’a pas lieu, les camps dureront longtemps. » Comme ce chef fur déplacé, toutes les personnalités rencontrées, y compris des proches du pouvoir, reconnaissent l’impossibilité de ce retour dans les conditions de sécurité actuelles. Et pourtant le gouvernement soudanais incite les déplacés – et même les réfugiés au Tchad – à rentrer chez eux. À défaut d’y parvenir, il les force à se déplacer de nouveau et les maintient dans un état de forte insécurité. Il existe des incitations directes et d’autres passant par les chefs traditionnels non arabes auxquels le gouvernement demande de faire rentrer leurs populations chez elles. Lorsque les chefs non arabes se trouvent loin de leurs terres, le gouvernement leur recommande de montrer l’exemple et de rentrer eux-mêmes chez eux, ce qui peut les exposer aussi bien à des attaques des Janjawid qu’à des actions de la rébellion. Cette politique d’incitation au retour se fait par des pressions mais aussi par des promesses d’argent, de reconstruction de maisons, de semences pour les prochaines plantations, de sécurité. Mais ces promesses ne sont pas tenues. Ceux qui rentrent sont de nouveau victimes d’attaques et finissent par revenir dans les camps de déplacés. « Les gens ne reviendront pas si le gouvernement ne reconstruit pas leurs villages, ne leur rend pas tout ce qu’on leur a volé et ne paie pas pour les morts, estime un chef non arabe. En juillet, j’ai moi-même persuadé mes gens de revenir parce que le gouvernement me l’avait demandé et m’avait promis de donner de l’argent pour aider au retour. Plus de la moitié sont rentrés chez eux mais ils n’ont pas donné d’argent et les gens ont été tués lors de nouvelles attaques. Je n’écouterai plus jamais le gouvernement ! »

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Certains déplacés retournent chez eux d’eux-mêmes, pour cultiver et avoir de la nourriture, parfois par peur que, s’ils ne cultivent pas ou ne sont pas présents sur leurs terres, celles-ci seront prises par des groupes proches des Janjawid. Des déplacés reviennent ainsi dans des zones à forte insécurité, certaines pouvant être déjà occupées par des civils ou des miliciens arabes. « Quand certains reviennent pour cultiver, les Arabes les attaquent de nouveau », raconte un chef zaghawa. « Les Janjawid nous interdisent de revenir chez nous », explique sur le même ton un chef fur lui-même déplacé.

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L’ONU et les ONG peuvent, volontairement ou non, contribuer à ces retours qui ne sont pas sans risque pour les populations concernées. Certains retours semblent ainsi avoir été favorisés par des déplacements et des interventions de l’ONU et des ONG dans les zones en question, d’autres par des promesses d’aide non tenues jusqu’ici. Le gouvernement semble aussi inciter les ONG à intervenir dans des zones où il souhaite que les déplacés rentrent chez eux.

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Certains déplacés ont aussi quitté des camps situés en zone gouvernementale (par exemple à Kebkabiya) en raison de l’insécurité qui y règne pour revenir dans leur zone d’origine sous le contrôle de la rébellion (par exemple le Dar Artadj, au nord de Kutum). D’autres désirent au contraire rester dans les camps et transformer ceux-ci en villes nouvelles ou en nouveaux quartiers de villes anciennes. C’est le cas, près d’El Fasher, du camp d’Abu Shok, où les murs de brique complètent peu à peu les toiles de tente. « J’aimerais construire une maison ici, raconte un déplacé fur. Même la tente dans laquelle je vis, bien qu’elle soit très petite, je suis prêt à y rester pour toujours, si c’est possible. Je veux rester ici jusqu’à la paix, et je pense que la paix va prendre du temps. La guerre au Sud dure depuis plus de vingt ans… » Certains déplacés fur justifient cette volonté de rester par des considérations liées à la fois à la nostalgie du passé fur et à leurs revendications sur la terre : « Historiquement, El Fasher est notre terre, nous pouvons donc rester ici, et nous serons encore sur nos terres », estime un Fur d’Abu Shok. D’autres insistent aussi sur l’aspect « positif » de leur déplacement : l’opportunité d’accéder à des services sociaux (santé, éducation de leurs enfants) et donc de transformer la défaite de l’exode en un succès, celui de la montée du paysan en ville. « El Fasher est un bon endroit pour éduquer nos enfants, avoir une bonne vie, une vie moderne », dit ainsi un Fur d’Abu Shok. Le camp possède son propre marché, très dynamique, avec des prix inférieurs de 30 % à ceux du marché d’El Fasher pourtant tout proche. Le bois est l’un des principaux problèmes du « camp modèle » d’Abu Shok, et, comme le dit un chef fur, « la première cause d’insécurité pour les déplacés ». C’est en allant chercher du bois au loin que des femmes sont régulièrement violées par des militaires et des Janjawid.

Les déplacés en zone rebelle

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Des informations sur la situation des déplacés en zone rebelle ont pu être recueillies lors de deux déplacements dans la principale zone tenue par la rébellion (en l’occurrence la SLA) au Dar Zaghawa, ainsi qu’un troisième plus bref dans la zone de Shangal Tobay, que l’on peut définir comme une « zone grise » où circulent aussi bien l’armée que les rebelles.

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Au Dar Zaghawa, la plupart des villages ont été détruits par des bombardements aériens, généralement combinés avec des attaques terrestres de l’armée et des milices Janjawid. Les villages de la partie nord, plus difficiles d’accès, ont parfois été épargnés par les attaques terrestres. Un certain nombre de ces villages détruits sont sous le contrôle de l’armée soudanaise. Les quelques habitants qui y restent, essentiellement des vieux, des femmes et des enfants, subissent régulièrement des humiliations et des violences de la part des militaires : vols, notamment de bétail, violences, viols, meurtres. En dehors de ces quelques villages, la zone est aux mains de la SLA.

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Certains habitants du Dar Zaghawa ont fui au Tchad, d’autres se trouvent aujourd’hui dans les camps de Kutum, El Fasher et Kebkabiya. D’autres encore sont restés au Dar Zaghawa et ont été rejoints par des déplacés venus de plus loin, notamment des Fur. Ceux-là se sont retrouvés un peu par hasard dans la zone SLA, au terme de fuites successives. Mais qu’ils viennent de la zone même ou de très loin, tous peuvent être considérés comme des déplacés. En effet, même quand les villages n’ont pas été détruits, les habitants n’y vivent plus. Tous sont dispersés sous les arbres des oueds et dans les collines rocheuses où ils se sont parfois construits des huttes de fortune. Arbres et rochers leur fournissent de l’ombre, et les masquent à la vue des avions gouvernementaux qui survolent régulièrement la zone. Naturellement, les déplacés venus de loin sont plus en difficulté, parce qu’ils ont marché davantage et souvent perdu leur bétail et l’essentiel de leurs biens matériels, et qu’ils connaissent mal la région et ses ressources – points d’eau, plantes sauvages.

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L’entraide existe entre les déplacés. Les individus qui sont de la région ou en sont originaires sont d’abord aidés par leur famille, et ceux qui viennent de loin sont aidés par les moins démunis, qui sont généralement de la région. Il semble cependant que les premières distributions de nourriture par le PAM aient mis un terme, au moins en partie, à cette solidarité.

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La dispersion rend parfois l’accès à l’eau difficile, ce qui risque de s’aggraver avec la saison sèche. Certains doivent parfois marcher une journée entière pour trouver de l’eau. Ils en trouvent aujourd’hui dans différents types de points d’eau : puits permanents, forages avec pompes, mares de barrage ou mares naturelles alimentées par la pluie, puits temporaires creusés dans le lit des oueds. Après les pluies, en juillet-août, les points d’eau sont nombreux et permettent aux populations de se disperser davantage. Au fur et à mesure de la saison sèche, les mares se tarissent et l’eau des oueds finit par être trop profonde pour être atteinte par des puits. Le manque de points d’eau dans la région n’est pas un problème nouveau mais se trouve aggravé par la sécheresse et par la guerre : des puits et des forages ont été détruits, des pompes ou des moteurs de pompes volés lors des attaques. Lorsque des bombes sont tombées sur des points d’eau, les habitants de la région affirment que l’eau est « empoisonnée » et le bétail qui en boit meurt. L’accès à l’eau est clairement le principal problème des habitants de la zone rebelle, avant même celui de la nourriture.

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Ceux-ci sont en outre coupés des grands marchés des villes gouvernementales. Mais si dans les villages occupés par l’armée à l’intérieur de la zone SLA, les marchés sont quasiment vides, en revanche, dans la zone rebelle même, de nombreux petits marchés locaux se sont organisés, qui ont lieu une ou deux fois par semaine, sous les arbres des oueds, afin de se cacher des avions gouvernementaux. Ces marchés sont très dynamiques et beaucoup de produits y sont disponibles : fruits et légumes cultivés près des mares de barrage de la région, bétail sur pied et viande, etc. Seul le mil, la nourriture de base, y est véritablement rare. Il est remplacé par des céréales sauvages, une nourriture normalement consommée dans les périodes difficiles. Toutefois la sécheresse a également un impact négatif sur la cueillette des plantes sauvages. Un autre problème des marchés locaux est la grande instabilité des prix, en raison de variations dans la disponibilité des différentes marchandises et, là encore, de la difficulté d’accès aux grands marchés.

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Quelques distributions de nourriture organisées par le gouvernement ont eu lieu dans la zone. Selon les habitants, les quantités distribuées étaient à chaque fois très insuffisantes. De plus, ces distributions gouvernementales ont évidemment lieu dans les villages contrôlés par l’armée et obligent ainsi les éventuels bénéficiaires à s’y risquer. Certains acteurs humanitaires (ONG et/ou PAM) auraient également fait des distributions à l’intérieur de ces villages gouvernementaux. Pour l’instant, la zone SLA n’a bénéficié que de peu d’aide internationale, et les espoirs que celle-ci s’accroisse restent limités par l’insécurité persistante. Pour les populations, les priorités semblent être d’abord l’eau et la santé.

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Bien qu’on puisse y observer des similitudes, la situation dans la zone de Shangal Tobay est assez différente de celle du Dar Zaghawa. Il s’agit d’une « zone grise » dans laquelle cohabitent des civils non arabes – certains résidents et d’autres déplacés –, des militaires gouvernementaux et des rebelles de la SLA. Certains villages et camps de déplacés sont clairement coincés entre l’armée et la rébellion, ce qui est pour eux une forte cause d’insécurité. Des incidents surviennent régulièrement pendant les marchés qui attirent aussi bien des rebelles que des militaires. L’armée pousse aussi les civils à des déplacements, peut-être dans le cadre de sa stratégie de lutte contre les rebelles.

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Résidents et déplacés ont de bonnes relations. Les premiers ont donné aux seconds de la nourriture, du bois et de la paille pour construire les tentes, ont eux-mêmes participé à la construction des camps (grâce au système du nafir, le « travail collectif »), et ont donné des terres à cultiver aux déplacés.

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Du point de vue de l’ethnologue, on assiste au Darfour à une exacerbation de l’identité arabe créant, par opposition à celle-ci, une identité « africaine ». Cette nouvelle identité non arabe unissant différents groupes ethniques ne remet cependant en cause ni l’islam, ni la pratique de la langue arabe comme seconde langue ou parfois langue maternelle des non-Arabes, ni les nombreux éléments de culture arabe bien ancrés dans les cultures locales. La fracture est clairement identitaire, avec la part de construction fictionnelle que cela suppose, elle n’est pas vraiment culturelle.

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Le positionnement des différents acteurs du conflit est lié à cette fracture, ces acteurs la subissant autant que l’aggravant. L’unité arabe est à l’origine de la création des milices Janjawid, et les groupes rebelles (SLA, JEM) revendiquent une unité « africaine » non arabe. Les chefs traditionnels arabes et non arabes se positionnent aussi désormais autour de cette fracture. Il faut souligner que, malgré leur affaiblissement certain, ils restent des interlocuteurs essentiels qui devront certainement jouer un rôle important dans la résolution du conflit.

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Les causes de la fracture sont multiples et différentes selon les groupes ethniques. Pour une grande partie des groupes non arabes, le conflit a commencé bien avant que les Occidentaux ne commencent à s’y intéresser : à partir de 1987 pour les Fur, de 1994-1995 pour les Masalit. Parmi les causes importantes, la désertification qui pousse les nomades arabes sur les terres des paysans non arabes accentue la compétition des éleveurs arabes et non arabes pour l’accès aux pâturages et aux points d’eau. La terre est l’un des premiers enjeux de la guerre : les Arabes, qui ont peu de terres, remettent en cause les droits fonciers des non-Arabes qui remontent à l’époque du sultanat.

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La terre sera donc certainement un point clef de la résolution du conflit, dont dépendra le retour des déplacés et des réfugiés chez eux. Pour l’instant, ce retour semble prématuré, moins d’ailleurs en raison du flou juridique sur la question foncière que de l’insécurité pure et simple. Il est clair que d’une part les camps de déplacés et de réfugiés et d’autre part l’occupation de terres non arabes par des Arabes sont des phénomènes appelés à durer. Un autre fait qui risque de durer est l’existence de zones rurales contrôlées par les rebelles qui tendent à ressembler, et c’est sans doute le souhait de la rébellion, à celles administrées par la SPLA au Sud-Soudan. Il y a et il y aura certainement des besoins humanitaires dans ces zones où l’une des principales difficultés, outre l’accès et la sécurité, reste la dispersion des éventuels bénéficiaires. Dans la mesure du possible, il faudrait éviter de rassembler ces déplacés de la zone SLA dans des camps et au contraire leur permettre de rester sur leurs terres.

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Quel regard, en enquêtant pour une ONG, peut-on porter sur l’implication de la communauté internationale au Darfour ? Comme souvent, on reproche à cette implication d’être trop faible. D’un point de vue humanitaire, elle est pourtant importante. Les ONG sont aujourd’hui présentes en nombre au Darfour, aux côtés des agences des Nations Unies, et certains budgets sont élevés.

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En outre, les ONG jouent un rôle qui dépasse largement leurs objectifs et qui s’est amplifié avec la plus grande ouverture de la zone aux humanitaires à partir d’avril-mai 2004 : leur simple présence accroît fortement la sécurité des groupes non arabes, ce qui explique, parmi ces derniers, l’image très positive des ONG et des Nations Unies. Il y a d’ailleurs parfois une confusion entre ONG et ONU qui peut être dommageable, les Nations Unies étant particulièrement bien vues par les non-Arabes mais mal vues par les Arabes.

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Aujourd’hui, il ne fait aucun doute que l’aide humanitaire et en particulier l’aide alimentaire soit une nécessité. Cependant, celle-ci doit aussi reconnaître ses limites car elle reste une réponse largement insuffisante au vu de la situation. À ce stade de la crise, il est primordial d’amener les parties au conflit à trouver rapidement une solution durable à leurs différends. Sans cette perspective, le risque est grand de ne se satisfaire que d’une réponse humanitaire et de laisser le conflit s’enliser.

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On reproche aussi à la communauté internationale d’agir peu et de se payer de mots. Le plus fort de ces mots est celui de « génocide », utilisé par plusieurs ONG et par de hauts responsables américains [27][27] « Un génocide a eu lieu et pourrait encore se poursuivre.... On nous dit que ce terme permet justement de pousser les uns et les autres à agir, voire, en tant que terme juridique, de préparer des « actions » futures en justice. Cette terminologie n’a toutefois pas été retenue par la Commission d’enquête mise en place par l’ONU [28][28] ONU (25 janvier 2005).. Celle-ci s’en tient à faire état de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre commis potentiellement au Darfour et rappelle que « les forces gouvernementales soudanaises et les milices ont commis des attaques indiscriminées, notamment le meurtre de civils, des actes de torture, des disparitions forcées, la destruction de villages, le viol et d’autres formes de violence, de pillages et de déplacements forcés ».

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En mars 2005, l’ONU a bien adopté une résolution qualifiée d’historique permettant de traduire les auteurs de ces crimes imprescriptibles devant la Cour pénale internationale (CPI). Cela ne suffira certainement pas : il est peu probable que les menaces de poursuites judiciaires ou les poursuites elles-mêmes mettent fin au conflit. En mettant la charrue de la justice internationale avant les bœufs de la résolution du conflit, on risque au contraire de gêner de futures négociations locales. En effet, la condamnation (ou la relaxe) des auteurs présumés de crimes peut aussi jouer un rôle dans des négociations pour la paix, surtout si ces négociations prennent en compte, comme elles devraient le faire, les acteurs et les processus traditionnels. Or, comment les victimes pourraient-elles négocier localement des compensations si les criminels, par ailleurs, ont déjà été condamnés ou peuvent encore l’être – puisque les crimes sont imprescriptibles ? La question mérite d’être posée car, même s’il ne correspond pas au droit international, le droit coutumier n’offre-t-il pas de meilleures chances de résoudre ce conflit ? Il ne faudrait pas que la communauté internationale soit tentée d’instrumentaliser le Darfour pour faire fonctionner la Cour pénale internationale (…).

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En principe, on ne voit pas en quoi le terme de génocide devrait davantage pousser la communauté internationale à l’action – et là, il ne s’agit plus seulement d’action en justice – que celui de crime contre l’humanité ou encore celui de nettoyage ethnique, fréquemment utilisé et largement admis à propos du Darfour. Il n’est pas question de discuter ici de la justesse de ces différents termes. On peut simplement noter, au vu des témoignages recueillis, que les destructions des villages non arabes et le pillage, notamment du bétail, sont bien plus systématiques que les meurtres. En ce sens, la comparaison souvent faite avec le Rwanda semble peu justifiée. Elle témoigne surtout d’une incapacité à comprendre la crise en dehors des clichés habituellement tirés sur l’Afrique en général (…) ainsi que de la peur de « manquer » un nouveau Rwanda. Le recours à une terminologie forte a-t-il le mérite de pousser le gouvernement soudanais à l’action dans le sens voulu ? Cela reste difficile à dire tant les grands mots suivis de peu d’action ont eu aussi des effets plutôt contre-productifs : les durs du gouvernement se sont durcis et les Arabes du Darfour se sentent globalement mis à l’index par la communauté internationale. Il devient dès lors difficile de dire quelles pourront être leurs réactions.

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À l’inverse, les accusations de « génocide » ont représenté une victoire pour les rebelles qui ont le sentiment d’avoir la communauté internationale de leur côté et, de ce fait, n’ont pas très envie de négocier. Les rebelles ont bien compris l’image qu’il convient de renvoyer, en particulier aux groupes de pression américains qui s’intéressent au Soudan dans son ensemble.

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Il existe en effet aux États-Unis une coalition hétéroclite réunissant la droite évangélique pro-Bush, qui compte sur un Sud-Soudan soumis à un intense prosélytisme pour faire barrage à l’avancée de l’Islam vers le Sud, et des organisations noires démocrates, préoccupées quant à elles par la défense des « noirs africains » et la question de l’esclavage. Pour les uns et les autres, le Sud-Soudan pouvait apparaître comme le conflit idéal, opposant des « noirs chrétiens » à un régime « arabe islamiste », et permettant en outre la médiatisation de pratiques dites « esclavagistes ». Déjà sommaire pour le Sud-Soudan, cette vision correspond encore moins à la réalité complexe du Darfour, néanmoins, ces groupes de pression n’hésitent pas, à présent qu’ils se mobilisent sur le sujet, à s’appuyer sur des raccourcis étonnants. On peut noter que, pour les satisfaire, les rebelles, même les islamistes du JEM, évitent de mettre l’Islam au premier plan. Si bien que, comme les rebelles, médias, ONG et hommes politiques américains, relayés par certains européens présentent souvent cette guerre non comme un conflit entre Arabes et non-Arabes, ce qu’elle est en effet, mais comme un « génocide » des Africains par les Arabes, des « indigènes » par les étrangers. Cette vision simpliste ne fait qu’accroître les divisions.

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A contrario, on peut aussi penser que cette extension de la représentation américaine du Sud-Soudan au Darfour a trouvé son utilité non seulement en mobilisant l’opinion sur le Darfour mais aussi en permettant d’exercer une pression supplémentaire sur Khartoum dans les négociations entre la SPLA et le gouvernement soudanais, lesquelles ont abouti à l’accord de paix signé le 9 janvier 2005. Mais qu’en est-il réellement ? La crise au Darfour a-t-elle permis de faire avancer ces négociations ? La SPLA, attisant le conflit du Darfour, en a-t-elle tiré profit ? Globalement, il paraît aujourd’hui difficile de déterminer si, au cours de ces négociations, le conflit a pu profiter davantage à Khartoum ou à la SPLA, tout le monde ayant pu utiliser ce second front pour obtenir plus et donner moins. Cela n’a sans doute pas changé fondamentalement la donne. Il reste que nul ne sait quel sera l’impact de l’accord de paix du Sud sur le conflit du Darfour. John Garang, devenu vice-président, se positionne déjà comme médiateur potentiel du conflit, et c’est sans doute un espoir.

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Une autre critique faite à la communauté internationale au Darfour est, comme souvent, d’être intervenue trop tard, c’est-à-dire d’être arrivée un an environ après ce qui est considéré comme le début du conflit, les affrontements de la première partie de l’année 2003. Il est permis de penser que cela n’aurait pourtant pas changé grand-chose, étant donné notamment la durée relativement longue dans laquelle ce conflit était déjà inscrit. C’est il y a dix, quinze ou vingt ans que la communauté internationale aurait dû s’intéresser au Darfour et à ses conflits qui avaient déjà pris une certaine ampleur dans les années 1980.

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Il faudra surtout qu’elle continue à se préoccuper du Darfour quand « l’urgence » sera passée. Le principal reproche qu’on puisse faire à la communauté internationale, c’est de ne pas avoir, au Darfour comme dans d’autres parties de l’Afrique sahélienne, œuvré résolument en faveur d’un développement qui aurait pu désamorcer au moins en partie le conflit actuel. Ce qu’on peut reprocher à l’Occident, c’est de s’inscrire constamment dans le temps, apparemment « mondialisé », de l’urgence et de l’actualité, et de ne pas percevoir le temps, très différent, dans lequel vit encore une grande partie de la planète.

Tableau 1  - Les groupes ethniques du Darfour Tableau 1 Tableau 1 Tableau 1
Tableau 2  - Itinéraires de transhumance en saison des pluies Tableau 2 Tableau 2 Tableau 2
Carte 2  - Itinéraires de transhumance en saison des pluies de groupes ethniques du Darfour Carte 2

Bibliographie

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  • Human Rights Watch (2004), Darfur Destroyed: Ethnic Cleansing by Government and Militia Forces in Western Sudan, rapport.
  • Human Rights Watch (2004), “If We Return, We Will Be Killed”: Consolidation of Ethnic Cleansing in Darfur, Sudan, rapport.
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  • International Crisis Group (2005), Darfur: The Failure to Protect, rapport Afrique, n° 89.
  • Mohamed Salih, M. A. et Sharif Harir, (1994), Tribal Militias : Short-Cut to Decay: The Case of the Sudan, édité par Sharif Harir et Terje Tvedt, Uppsala, Nordiska Afrikaininstitutet, p. 186-203.
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  • O’Fahey, R. S. et Abu Salim, M. S. (1983), en collaboration avec Tubiana, Joseph et Marie-José. Land in Dar Fur, Cambridge University Press.
  • ONU (2005), Rapport de la Commission internationale d’enquête des Nations Unies au Darfur conformément à la résolution 1564 du Conseil de Sécurité, Genève.
  • Tanner, Victor (2005), Rule of Lawlessness: Roots and Repercussions of the Darfur Crisis, rapport, Sudan Advocacy Coalition.
  • Tubiana, Joseph (1984), Tunjur, article de l’encyclopédie Muslim Peoples, éditée par R.V. Weekes, Greenwood Press, p. 796-799, États-Unis.
  • Tubiana, Marie-José et Joseph (1977), The Zaghawa from an ecological prespective, Balkema, Rotterdam.
  • Zeltner, Jean-Claude (1990), Les Arabes propagateurs ou spectateurs de l’Islam au Tchad : L’islam au Tchad, sous la direction de Jean-Pierre Magnant, Bordeaux, Institut d’études politiques, p. 24-29.

Notes

[1]

Doctorant en Études africaines à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) et journaliste indépendant.

[2]

Ce dernier chiffre ayant été obtenu par la multiplication d’un chiffre de 10 000 morts par mois (obtenu par l’OMS) par une durée de 18 mois de conflits (depuis octobre 2003)…

[3]

Sharif Harir note que de l’indépendance (1956) à 1990, sur treize conflits entre groupes ethniques, tous ayant donné lieu à des conférences de paix, quatre seulement ont opposé un groupe ayant une identité arabe et un autre ayant une identité non arabe. Trois autres conflits ont eu lieu entre différents groupes non arabes, et quatre entre différents groupes arabes. Dans deux autres conflits, on peut noter qu’un groupe arabe était allié à des groupes non arabes contre d’autres groupes arabes. Sept de ces treize conflits peuvent s’analyser comme des conflits entre éleveurs pour la terre, l’accès à l’eau et au pâturage et pour des vols de bétail, et cinq comme des conflits pour la terre entre agriculteurs et éleveurs menacés par la sécheresse. Harir, 1994.

[4]

Par exemple les Gimir et les Fellata.

[5]

Cf. Carte et tableau des groupes ethniques du Darfour.

[6]

Certaines sources parlent même de la moitié de la population, soit 3 millions d’habitants.

[7]

O’Fahey et Abu Salim. 1983, p. 4.

[8]

Tubiana, Joseph (1984).

[9]

Excepté les sous-groupes des Kobe et des Kabka.

[10]

Tubiana, Marie-José et Joseph. 1977, p. 4.

[11]

Selon les sources écrites et la tradition orale, l’arrivée des Juhayna dans la région aurait commencé aux XIIIe-XIVe siècles et duré jusqu’au XVIIIe siècle.

[12]

Zeltner, (1990).

[13]

Centres sédentaires où les populations nomades peuvent bénéficier de services comme une école, un dispensaire, etc.

[14]

La création des Popular Defense Forces en 1989 visait justement à placer les milices, notamment les Murahilin du Sud-Soudan, sous le contrôle de l’armée. Voir Mohamed Salih et Harir (1994).

[15]

Selon certaines sources, 40 % des militaires soudanais seraient originaires du Darfour, arabes et non-arabes confondus.

[16]

Voir Human Rights Watch (2 avril 2004).

[17]

Situation de novembre 2004.

[18]

Y compris des Zaghawa du Tchad, mais il est vrai que certains dirigeants et combattants zaghawa ont la double-nationalité.

[19]

Octobre 2004. L’attention des médias et de la communauté internationale s’est depuis fortement détournée du Darfour, notamment en raison du tsunami en Asie.

[20]

En 1986, le Native Administration Act redonne aux chefs traditionnels un certain nombre de pouvoirs.

[21]

Au moins 400 villages ont été détruits. Voir Harir (1994).

[22]

Voir note 2.

[23]

Ces écrits ont continué d’être valables durant la période coloniale.

[24]

Voir note 2.

[25]

Voir note 2.

[26]

Cette affirmation vise en particulier les Zaghawa.

[27]

« Un génocide a eu lieu et pourrait encore se poursuivre au Darfour », déclaration de Colin Powell faite le 9 septembre 2004 devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain.

[28]

ONU (25 janvier 2005).

Résumé

Français

Cet article reprend, dans une version abrégée, une étude de terrain effectuée par l’auteur – pour le compte de l’ONG « Action contre la faim » – , visant notamment à une meilleure compréhension de l’aspect ethnique du conflit du Darfour. Il souligne que le terme « d’ethnie » est à utiliser avec prudence dans ce cas, que l’on qualifierait plutôt de conflit identitaire lié à la revendication par une partie de la population d’une identité arabe. La fracture, aujourd’hui exacerbée, entre ceux qui se sentent arabes et les autres ne date pas d’hier. Elle est l’aboutissement de multiples conflits entre les différents groupes pour le contrôle de la terre et des ressources en eau, attisés aussi bien par la sécheresse que par des luttes de pouvoir locales, nationales et internationales.

English

The Darfur Conflict: issues of ethnic identity? This paper summarises the findings of a field study conducted by the author for the French NGO Action contre la faim to better understand the ethnic dimension of the Darfur conflict. The paper warns that, in this specific case, the phrase of “ethnic group” has to be used with caution, the Darfur conflict being more accurately described as linked to an identity claim, a part of the population considering themselves as Arabs. The gap between those who feel to be Arab and those who don’t has existed for a long time but is widening today. This is the result of multiple disputes among many different population groups competing for dwindling land and water resources and brought to crisis proportions by drought, while at the same time local, national and international power struggles exacerbate the problem.

Plan de l'article

  1. Présentation ethnique
    1. Les non-Arabes
      1. Les Fur
      2. Les Masalit
      3. Zaghawa et Bideyat
      4. Les Arabes
  2. Le conflit
    1. Les acteurs du conflit
      1. Les Janjawid
      2. La « Sudan Liberation Army » (SLA)
      3. Le « Justice and Equality Movement » (JEM)
      4. Le « National Movement for Reform and Development » (NMRD)
      5. Les chefs traditionnels
      6. Les non-Arabes au sein du pouvoir
    2. Causes et origines du conflit
      1. Regards sur les origines du conflit
      2. Des causes « naturelles » et « traditionnelles » ?
      3. Un conflit pour la terre
      4. Les mouvements idéologiques
  3. Les enjeux humanitaires
      1. Le retour des déplacés et des réfugiés
      2. Les déplacés en zone rebelle

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