CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1Aujourd’hui, la corruption, définie comme l’abus de fonctions publiques à des fins personnelles, est largement considérée comme un danger pour les régimes démocratiques. Cette vision de la corruption est d’ailleurs au fondement de la Convention des Nations unies contre la corruption. En effet, son préambule stipule que la corruption, « en sapant les institutions et les valeurs démocratiques, les valeurs éthiques et la justice et en compromettant le développement durable et l’état de droit », est une menace pour « la stabilité et la sécurité des sociétés ». La Convention de l’Union africaine sur la prévention et la lutte contre la corruption reconnaît également les effets dévastateurs de la corruption sur la stabilité politique, économique, sociale et culturelle des États africains.

2Dans différents rapports sur le développement dans le monde, la Banque mondiale souligne que la corruption affaiblit la légitimité de l’État. Ainsi, en 1997, elle y affirmait que « la corruption bafoue la confiance publique et diminue le capital social… Non maîtrisée, l’accumulation rampante d’infractions apparemment mineures peut lentement ronger la légitimité du pouvoir politique » (Banque mondiale, 1997, p. 102-104) et, en 2002, que « la corruption affaiblit la légitimité de l’État lui-même et réduit sa capacité de fournir des institutions qui soutiennent le marché » (Banque mondiale, 2002, p. 99).

3Les rares études empiriques effectuées à ce sujet confirment l’impact négatif de la corruption sur la légitimité des institutions politiques. Della Porta (2000) montre que la corruption réduit fortement la confiance dans les gouvernements en Italie, en France et en Allemagne. Anderson et Tverdova (2003) établissent qu’en Europe de l’Est et de l’Ouest, les citoyens de pays corrompus sont moins confiants dans leurs systèmes politiques. Des conclusions similaires ont été obtenues pour les pays d’Amérique latine (Seligson, 2002) et d’Asie de l’Est (Chang et Chu, 2006).

4Toutefois, si cette littérature récente montre l’impact négatif direct qu’exerce la corruption sur la légitimité des institutions politiques, elle ne teste pas les théories fonctionnalistes qui présentent la corruption comme un élément facilitant le fonctionnement des bureaucraties et, ce faisant, augmentant la confiance des citoyens dans les institutions politiques (Seligson, 2002 ; Heidenheimer, Johnston et LeVine, 1989 ; Huntington, 1968). En effet, ces études négligent la possible interaction entre la qualité de la bureaucratie ou l’insuffisance des services publics et la corruption.

5Cet article cherche à vérifier empiriquement les théories fonctionnalistes à partir des enquêtes Afrobaromètre réalisées dans seize nouvelles démocraties d’Afrique sub-saharienne, pays pour lesquels la relation entre la corruption et la confiance dans les institutions politiques n’avait pas encore été étudiée. Notre objectif n’est pas d’analyser en détail l’étendue de la corruption dans ces pays, leurs climats politiques ou encore les stratégies anti-corruption qui y ont été mises en œuvre, mais plutôt de tester de façon systématique les théories fonctionnalistes.

6La section suivante expose les théories fonctionnalistes ainsi que les critiques dont elles font l’objet depuis une dizaine d’années tant en sciences politiques qu’en sciences économiques. La section 2 présente les pays étudiés et les données utilisées. Enfin, la troisième section décrit la stratégie mise en œuvre pour tester les théories fonctionnalistes ainsi que les résultats obtenus.

Les théories fonctionnalistes : la corruption comme un mal nécessaire

Les théories fonctionnalistes

7Jusqu’au début des années 1990, les théories fonctionnalistes ont dominé l’analyse de la corruption en sciences politiques comme en sciences économiques. Elles présentent la corruption comme un moyen efficace de contourner des réglementations ou des procédures administratives lentes ou tatillonnes, permettant ainsi le développement politique et économique (Leff, 1964 ; Huntington, 1968).

8Ainsi, en sciences politiques, la corruption est parfois considérée comme un élément facilitant le développement des partis politiques, encourageant la participation et facilitant la création d’un environnement politique stable. La corruption est généralement perçue comme augmentant la loyauté et la confiance des citoyens dans le système politique (Bayley, 1967 ; Huntington, 1968 ; Merton, 1968). Dans une étude portant sur la France, Becquart-Leclerq (1989) affirmait que la corruption agit comme de l’« huile dans les rouages », qu’elle est un substitut à la participation directe au pouvoir et qu’elle constitue un ciment entre l’élite et les partis politiques et améliore l’efficacité avec laquelle le pouvoir est exercé.

9Cette conception de la corruption a également été reprise et développée en sciences économiques. En effet, la corruption a longtemps été présentée comme un élément permettant de compenser le fonctionnement déficient des institutions publiques. Leff (1964) et Huntington (1968) soutiennent que la corruption favorise l’efficacité économique en dépassant les rigidités imposées par les gouvernements. Selon ces auteurs, la corruption faciliterait de manière générale la vie économique en en « huilant les rouages ». Cette idée a été reprise et développée ensuite et de nombreux travaux théoriques montrent que la corruption est un vecteur d’efficacité. Par exemple, Beck et Maher (1986) et Lien (1986) mettent en évidence, dans le cadre de l’allocation d’un contrat gouvernemental, qu’attribuer le contrat à l’entreprise qui offre le pot-de-vin le plus important conduit à sélectionner la firme la plus efficace. En effet, ils montrent, dans un jeu en information imparfaite, que c’est la firme aux coûts les plus faibles qui peut offrir le dessous de table le plus élevé. Dans le domaine du commerce international, Bhagwati (1982, p. 993) suggère que la corruption soit analysée comme une Directly Unproductive Profit-seeking activity (DUP), c’est-à-dire une manière de réaliser des profits en entreprenant des activités qui ne sont pas directement productives. Les effets de la corruption peuvent être comparés à ceux d’autres activités comme l’évasion tarifaire ou la contrebande. Dès que ces activités ont lieu dans des situations initiales où il existe des distorsions, l’analyse du second best s’applique et ces activités peuvent améliorer le bien-être dans l’économie. Bien que ces théories n’étudient pas directement l’impact de la corruption sur le commerce international, elles présentent la corruption comme un moyen de le faciliter dans les pays caractérisés, par exemple, par une bureaucratie lente et tatillonne, ou encore un protectionnisme élevé.

La critique empirique des théories fonctionnalistes

10À partir du milieu des années 1990, les premières données permettant d’évaluer l’ampleur de la corruption ont permis de tester les théories fonctionnalistes et de mettre en évidence les conséquences négatives de la corruption.

11En sciences économiques, cette vision positive de la corruption, ainsi que les arguments qui la sous-tendent sont contestés. Plus précisément, son hypothèse centrale selon laquelle la corruption est un élément exogène aux réglementations et aux procédures administratives est très débattue. En effet, il est possible que les agents publics créent des lenteurs ou des tracasseries administratives uniquement dans le but de percevoir des pots-de-vin (Myrdal, 1968 ; Bardhan, 1997). Kaufman et Wei (1999) montrent que la corruption est un élément endogène à la fixation des règles et des procédures administratives. Ils mettent en évidence, à partir des observations issues de différentes enquêtes effectuées auprès d’entreprises, une relation positive et significative entre les tracas bureaucratiques effectifs rencontrés et le montant des pots-de-vin versés par les firmes. Plus encore, les théories du second best sous-entendent que corrompre suffit à accélérer les procédures ou à dépasser les obstacles administratifs. Pourtant, ce n’est pas forcément le cas. Par exemple, la capacité des agents publics à accélérer une procédure administrative peut être très faible, surtout lorsque cette dernière implique différents interlocuteurs (Shleifer et Vishny, 1993). Enfin, les effets positifs de la corruption sur la croissance et l’investissement dans les environnements marqués par un fonctionnement déficient des institutions ont été infirmés. Méon et Sekkat (2005) montrent que la corruption agit comme un « grain de sable dans les rouages » de la croissance économique et de l’investissement. En effet, ils soulignent que les effets de la corruption dépendent des autres aspects de la gouvernance (poids des réglementations, primauté du droit, efficacité du gouvernement…) et qu’ils sont d’autant plus néfastes que la qualité de la gouvernance est faible.

12Si la littérature économique récente contredit la vision selon laquelle la corruption peut compenser l’inefficacité de la bureaucratie et d’autres institutions, en sciences politiques les travaux s’attachant à vérifier les théories fonctionnalistes sont rares. Des études ont analysé l’impact direct de la corruption sur le degré de légitimité des États. Ainsi Della Porta (2000) met en évidence une forte corrélation entre des niveaux de corruption élevés et un faible degré de satisfaction de la démocratie dans les pays d’Europe de l’Ouest. Anderson et Tverdova (2003) montrent que, dans 16 démocraties d’Europe orientale et occidentale, les citoyens de pays corrompus valorisent moins et ont moins confiance dans leur système politique. L’étude de Seligson (2002) portant sur cinq démocraties latino-américaines (El Salvador, Nicaragua, Paraguay, Bolivie) aboutit à des résultats semblables. Elle montre que le fait d’être victime de la corruption réduit la légitimité du régime politique. Enfin, Chang et Chu (2006) établissent que cette relation négative entre corruption et confiance dans les institutions politiques existe aussi en Asie de l’Est et plus précisément au Japon, en Corée du Sud, en Thaïlande et à Taiwan. Si ces travaux mettent clairement en évidence l’impact négatif de la corruption sur la confiance dans les institutions politiques, ils ne testent pas véritablement le cœur de l’argumentation des théories fonctionnalistes : l’idée selon laquelle la corruption contrebalancerait les effets négatifs de la faible qualité de l’administration sur la légitimité des institutions politiques (Seligson, 2002, p. 429).

Tester l’impact de la corruption sur la confiance dans les institutions politiques dans les démocraties d’Afrique sub-saharienne

Pourquoi des démocraties d’Afrique sub-saharienne ?

13Notre article analyse le lien entre la corruption et la confiance dans les institutions politiques dans 16 nouvelles démocraties d’Afrique sub-saharienne : six pays d’Afrique australe (Botswana, Lesotho, Malawi, Namibie, Afrique du Sud, Zambie), cinq pays d’Afrique de l’Est (Ouganda, Tanzanie, Mozambique, Kenya, Madagascar), et cinq pays d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali, Cap-Vert, Ghana, Nigeria).

14Notre échantillon est donc exclusivement constitué de nouvelles démocraties. Par conséquent, nos résultats ne devront pas être généralisés à l’échelle du continent africain. En effet, rien ne permet de penser que nos résultats seraient valides dans les pays dont le régime politique est autocratique, ou qu’ils seraient robustes à l’inclusion de dictatures dans notre échantillon.

15Toutefois, étudier la relation entre la corruption et la confiance dans les institutions politiques dans ces pays nous a semblé pertinent pour plusieurs raisons. Premièrement, la relation entre corruption et légitimité n’avait pas encore été étudiée sur le continent africain.

16Deuxièmement, il s’agit d’une région du monde où la corruption est très répandue. En effet, aucun des pays cités ci-dessus n’apparaît dans les 20 pays les moins corrompus au monde selon le classement établi par Transparency International en 2005. Le premier pays à y apparaître est le Botswana, classé 32e sur 158, suivi par l’Afrique du Sud et la Namibie obtenant respectivement la 46 et la 47e place. Près de la moitié des pays étudiés dans notre étude se répartissent entre la 62e et la 97e position. Les pays les plus corrompus de notre échantillon sont, selon le classement de Transparency International, la Zambie, l’Ouganda, le Kenya et le Nigeria. Il faut noter que ce dernier est considéré comme le 8e pays le plus corrompu au monde, après notamment le Bangladesh, le Tchad ou encore Haïti.

Tableau 1

Indice de perception de la corruption des pays étudiés (2005)

Rang/158PaysNoteIntervalle de confiance
32Botswana5, 95, 1 - 6, 7
46Afrique du Sud4, 54, 2 - 4, 8
47Namibie4, 33, 8 - 4, 9
65Ghana3, 53, 2 - 4, 0
70Lesotho3, 42, 6 - 3, 9
78Sénégal3, 22, 8 - 3, 6
88Mali2, 92, 3 - 3, 6
97Madagascar2, 81, 9 - 3, 7
97Malawi2, 82, 3 - 3, 4
97Mozambique2, 82, 4 - 3, 1
107Zambie2, 62, 3 - 2, 9
117Ouganda2, 52, 2 - 2, 8
144Kenya2, 11, 8 - 2, 4
152Nigeria1, 91, 7 - 2, 0

Indice de perception de la corruption des pays étudiés (2005)

Note : le Cap-Vert n’a pas été noté en 2005.
Source : Transparency International.

Présentation des données

17Notre étude est réalisée grâce aux données du projet Afrobaromètre (AB). Le réseau AB est une initiative conjointe de l’Institut pour la Démocratie d’Afrique du Sud (Institute for Democracy in South Africa [Idasa]), du Centre Ghanéen pour le Développement Démocratique (Center for Democratic Development [CDD-Ghana]) et de l’Université du Michigan (Michigan State University [MSU]), en association avec des partenaires nationaux dans chaque pays. Il réalise, en Afrique sub-saharienne, des enquêtes statistiques représentatives au niveau national portant sur le point de vue des citoyens à propos de la démocratie, de la société civile, du marché et des réformes économiques. Initié en 1999, AB concerne aujourd’hui 18 pays africains choisis pour leur ouverture démocratique.

18Pour tous les pays, à l’exception de Madagascar, nous utilisons les données issues de la seconde vague d’enquêtes qui s’est achevée en novembre 2003. Les données pour Madagascar sont extraites de la troisième vague d’enquêtes qui a été conduite en 2005 par l’Institut national de la statistique, le bureau d’étude Coeff-ressources et DIAL (Razafindrakoto et al., 2005).

Évaluation de la confiance dans les institutions politiques

19Afin de mesurer la confiance dans les institutions politiques, les enquêtes AB posent la question suivante : « Faites-vous confiance aux institutions suivantes, ou n’êtes-vous pas assez familier avec elles pour donner votre opinion ? ». Quatre réponses sont possibles : « totalement, plutôt, un peu seulement, pas du tout ». Elles sont reparties sur une échelle allant de 0 à 3 où 3 représente une confiance totale. La liste des institutions inclut le Président, l’Assemblée nationale, les partis politiques, la Commission électorale indépendante, les gouvernements locaux, l’armée, la police, la justice et les médias.

20À l’image de Mishler et Rose (2001) et Chang et Chu (2006), nous avons choisi de nous concentrer sur les institutions les plus importantes au niveau politique. Plus précisément, nous avons retenu : le président, l’Assemblée nationale, la Commission électorale indépendante, le conseil communal, le parti au pouvoir, les partis de l’opposition, la justice, mais également l’armée et la police. L’ajout de l’armée et de la police peut surprendre. Toutefois, par la force et la crainte qu’elles inspirent, elles font partie à part entière de l’appareil répressif de l’État (au même titre que la justice).

21Nous avons choisi de créer un indicateur composite de confiance (ci-après TRUST). Il est égal à la somme des scores obtenus par chaque institution, rééchelonnée sur l’intervalle 0-10, où 10 représente un niveau de confiance élevé.

Mesurer la corruption et la qualité de la bureaucratie

22Nous utilisons deux mesures de corruption. Notre première mesure est basée sur la perception que les individus ont du niveau de corruption dans leur pays. Elle est construite à partir de la question suivante : « selon vous, combien de personnes des groupes suivants sont impliqués dans des affaires de corruption, ou n’êtes-vous pas assez familier avec eux pour donner votre opinion ? ». Les réponses proposées sont : « aucun, certains d’entre eux, la plupart d’entre eux, tous ». Elles sont notées sur un intervalle 0-3 où 3 signifie « tous ». Les groupes en question sont : le président et ses proches, les ministres, les parlementaires, les représentants locaux du gouvernement, les magistrats, les policiers, les douaniers, les enseignants ou encore les fonctionnaires de la santé. À partir de ces réponses, nous avons construit un indicateur agrégé de corruption perçue qui est égal à la somme des réponses obtenues pour chaque groupe, rééchelonnée sur l’intervalle 0-10, où 10 représente un niveau de corruption perçue élevé. Notre seconde mesure est fondée sur l’expérience que les individus ont de la corruption. Elle est élaborée à partir de la question suivante : « Au cours de l’année passée, combien de fois (si c’est arrivé) avez-vous été obligé de payer un fonctionnaire (en donnant de l’argent, un cadeau) pour le corrompre dans le but de : Obtenir un document ou un permis / autorisation ? Inscrire un enfant dans une école ? Obtenir un service pour votre ménage (accès au réseau de distribution d’eau, électricité, téléphone) ? Obtenir des médicaments ou une assistance médicale d’un employé des services de santé ? Éviter un problème avec la police (comme pour passer un point de contrôle ou éviter une amende / arrestation) ? Passer une frontière ? ». Dans chaque cas, quatre réponses étaient possibles : « n’en a pas fait l’expérience, une ou deux fois, plusieurs fois, souvent ». Les réponses sont réparties sur une échelle allant de 0 à 3 où 3 signifie « souvent ». À partir de ces réponses, nous avons construit un indicateur agrégé de corruption vécue qui est égal à la somme des réponses obtenues pour chaque groupe, rééchelonnée sur l’intervalle 0-10, où 10 représente un niveau de corruption vécue élevé.

23Enfin, pour tester les théories fonctionnalistes, nous avons besoin d’une variable reflétant la qualité de la bureaucratie. Dans l’absolu, il faudrait utiliser un indicateur objectif de qualité de la bureaucratie. Les enquêtes AB ne nous permettent pas de construire un tel indicateur. Par conséquent, nous créons un indice de qualité ressentie de la bureaucratie à partir de la question suivante : « En vous basant sur votre expérience, est-il facile ou difficile d’obtenir les services suivants ? Ou n’avez-vous jamais essayé d’obtenir ses services du gouvernement ? Un document d’identité, une carte d’électeur, des services pour votre ménage (comme accès au réseau de distribution d’eau, électricité ou téléphone), l’aide de la police quand vous en avez besoin, une place en école primaire pour un enfant ». Dans chaque cas, quatre réponses étaient proposées : « très facile, plutôt facile, plutôt difficile, très difficile ». Les réponses sont réparties sur une échelle allant de 1 à 4 où 4 signifie « très facile ». Notre indicateur agrégé de qualité de la bureaucratie est égal à la somme des réponses obtenues pour chaque groupe, rééchelonnée sur l’intervalle 0-10, où 10 représente un accès facile aux services gouvernementaux (ci-après BUR). Par opposition à un indicateur objectif, un tel indicateur subjectif de qualité de la bureaucratie pose un problème évident d’endogénéité. En effet, il est possible qu’un individu surévalue la qualité des services gouvernementaux parce qu’il a confiance dans les institutions politiques de son pays. Le risque d’endogénéité est également présent avec toutes les variables subjectives d’appréciation comme, par exemple, la corruption perçue ou encore le soutien du parti au pouvoir. Par exemple, il est probable qu’un individu ait confiance dans les institutions parce qu’il perçoit qu’elles sont peu corrompues, mais également qu’il juge qu’il y a peu de corruption dans son pays parce qu’il a confiance dans les institutions.

Résultats des estimations

Équation estimée

24Pour tester les théories fonctionnalistes nous utilisons la méthode proposée par Méon et Sekkat (2005). Elle permet d’évaluer l’impact de la corruption sur la confiance institutionnelle en tenant compte de l’interaction entre la qualité de la bureaucratie et la corruption. Plus précisément, elle nous permet de savoir si la corruption perçue ou vécue par un individu a un impact sur sa confiance dans les institutions politiques et si celui-ci varie en fonction de la qualité de la bureaucratie. Par conséquent, elle nous permet de tester si, comme le prédisent les théories fonctionnalistes, la corruption augmente la confiance dans les institutions politiques lorsque la qualité de l’administration est faible [2].

25Nous contrôlons la relation entre la corruption et la confiance par d’autres variables explicatives. Premièrement, pour les régressions effectuées sur l’échantillon complet, nous introduisons des effets spécifiques à chaque pays afin de tenir compte de leur hétérogénéité.

26Deuxièmement, nous ajoutons un ensemble de variables explicatives décrivant les caractéristiques démographiques des individus telles que l’âge, le genre ou encore le niveau d’éducation (Démographique_variablei, k, m). L’âge peut être un facteur explicatif important de la confiance dans les institutions. En effet, les jeunes peuvent avoir d’avantage confiance dans les institutions politiques car leur expérience de la vie politique est récente et, à la différence de leurs aînés, ils n’ont pas accumulé des années de déception vis-à-vis de la politique et en ont peut-être une vision plus idyllique (Seligson, 2002). Le genre est également un élément très important de la confiance dans les institutions. Dans la plupart des études effectuées à ce sujet, les femmes apparaissent toujours comme ayant moins confiance dans les institutions politiques (Seligson, 2002 ; Chang et Chu, 2006). Enfin, le rôle du niveau d’éducation ne doit pas être négligé. Seligson (2002) souligne que les personnes les plus éduquées sont les plus à même de bien connaître le système politique et de le critiquer lorsque celui-ci fonctionne mal.

27Troisièmement, nous incluons des variables relatives à la situation économique des individus (Economic_evaluationi, k, n). Ce choix est inspiré des théories du « vote économique » (Lewis-Beck et Stegmaier, 2000). En effet, celles-ci suggèrent que les conditions de vie influencent le comportement électoral des citoyens et leurs attitudes vis-à-vis du gouvernement. Elles considèrent que les électeurs votent de façon rationnelle et qu’ils soutiennent les gouvernements perçus comme les plus à même d’améliorer leurs conditions de vie. Dans ces conditions, la confiance dans les institutions politiques dépend certainement de l’évaluation que les individus font de leur condition de vie. Plus précisément, il est probable qu’un citoyen ait d’autant plus confiance dans ses institutions politiques qu’il juge que sa situation économique est bonne. Afin de capturer l’impact des conditions de vie sur la confiance dans les institutions, nous utilisons trois questions de l’AB. Elles demandent aux personnes interrogées d’évaluer leur condition de vie il y un an, aujourd’hui et dans un an sur un échelle de 1 à 5 où 5 signifie « très bonne » ou « bien meilleure ».

28Troisièmement, nous prenons en compte l’évaluation que les citoyens font de leur gouvernement ou de leur régime politique (Political_evalutioni, k, q). En effet, l’attitude des citoyens n’est pas uniquement guidée par leurs conditions de vie, mais également par des « biens politiques », tels que les droits politiques ou les libertés (Linz et Stepan, 1996 ; Bratton et Mattes, 2001). Pour tenir compte de ces déterminants potentiels de la confiance, nous utiliserons une variable évaluant la satisfaction que les individus ont de la démocratie (ci-après satisfaction démocratie). Dans les estimations effectuées sur l’échantillon constitué de tous les pays, nous introduirons également des variables reflétant le jugement que les individus ont de l’évolution de leurs libertés, de l’influence des citoyens sur les décisions du gouvernement ou encore de l’égalité de tous devant le gouvernement.

29Enfin, nous ajoutons une variable muette égale à 1 si la personne interrogée déclare vouloir voter pour le parti au pouvoir. L’ajout de cette variable va nous permettre de distinguer clairement la confiance dans les institutions du soutien accordé au parti au pouvoir.

Résultats obtenus à partir de l’échantillon complet

30Le tableau suivant présente les résultats de nos estimations réalisées sur l’ensemble des pays de l’échantillon. La première colonne reporte les résultats obtenus à partir de l’indicateur de corruption perçue tandis que la seconde présente ceux obtenus avec l’indice de corruption vécue.

31Plusieurs résultats sont à noter. Conformément à nos attentes, le fait d’être une femme et d’avoir un niveau d’éducation élevé réduit la confiance dans les institutions politiques. De façon assez surprenante, nos résultats mettent en évidence que la confiance ne dépend pas de l’âge des citoyens. En effet, le coefficient associé à la variable d’âge n’est pas significativement différent de zéro. Enfin, nos estimations montrent que le comportement des citoyens africains vis-à-vis de leurs institutions politiques est davantage guidé par les valeurs au fondement des régimes démocratiques que par des préoccupations d’ordre matériel. En effet, parmi les variables relatives à la situation économique des individus, seule celle dénotant l’évolution récente des conditions économiques de la personne interrogée a un impact positif et significatif sur la confiance dans les institutions politiques. Au contraire, les coefficients estimés des variables relatives à l’évaluation du régime politique, à l’évolution des libertés, de l’influence ou encore de l’égalité sont tous positifs et significatifs. En d’autres termes, un citoyen a d’autant plus confiance dans les institutions politiques de son pays qu’il est satisfait de la démocratie, qu’il a perçu une augmentation de ses libertés, de son influence sur les décisions politiques et une réduction des inégalités.

32En ce qui concerne nos variables d’intérêt, nos estimations indiquent que la corruption perçue comme vécue a un impact négatif sur la confiance dans les institutions politiques et ce quelle que soit la qualité des services gouvernementaux. En effet, les coefficients associés aux variables de corruption et aux variables d’interaction sont négatifs.

33Nous avons choisi de représenter graphiquement l’effet de la corruption sur la confiance institutionnelle. Dans les graphiques 1 et 2, la droite noire représente l’évolution de l’effet marginal de la corruption sur la confiance institutionnelle en fonction de la qualité des services publics. Les intervalles de confiance à 95 % (courbes en pointillés) nous permettent de déterminer à quelles conditions la corruption a un effet significatif sur la confiance. Pour que l’effet soit significatif, il faut que les bornes inférieure et supérieure de l’intervalle de confiance soient toutes deux au-dessus (ou en dessous) de l’axe des abscisses.

Graphique 1

Effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 1

Effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 2

Effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 2

Effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).

34Ces graphiques conduisent à deux conclusions. Premièrement, nous observons que la corruption vécue comme perçue réduit la confiance institutionnelle, et ce quelle que soit la qualité ressentie des services gouvernementaux. Nous n’observons pas que la corruption augmente la confiance institutionnelle lorsque la qualité de l’administration est jugée faible comme le suggèrent les théories fonctionnalistes.

35Deuxièmement, nos estimations montrent que l’impact négatif de la corruption sur la confiance institutionnelle augmente lorsque la qualité de l’administration croît. En d’autres termes, une augmentation de la corruption réduira davantage la confiance dans les institutions politiques d’un individu qui estime que l’administration est de bonne qualité que celle d’un citoyen qui juge que la qualité des services gouvernementaux est faible. Par exemple, une augmentation d’une unité de la corruption perçue, lorsque la qualité ressentie de l’administration est nulle et se traduit par une réduction de la confiance institutionnelle de 2 %, en revanche lorsque l’accès aux services gouvernementaux est jugé facile, une même augmentation de la corruption perçue se traduit par une diminution de la confiance dans les institutions politiques de 15 % environ. Ce résultat, assez contre-intuitif, peut probablement s’expliquer par l’attrition des préférences des citoyens. Un individu confronté à des services gouvernementaux de mauvaise qualité peut considérer la corruption comme une défaillance supplémentaire et ne pas sanctionner fortement les institutions politiques. Au contraire, un citoyen jugeant les services gouvernementaux de bonne qualité percevra certainement la corruption comme un élément handicapant le bon fonctionnement de l’administration et, en conséquence, manifester une défiance importante vis-à-vis des institutions politiques.

Tableau 2

Corruption perçue et vécue, test des théories fonctionnalistes sur l’échantillon complet

Corruption perçueCorruption vécue
Corruption-0,03*-0,04**
[0,02][0,02]
Qualité bureaucratie0,16***0,12***
[0,02][0,01]
Corruption* Qualité de la bureaucratie-0,01***-0,003
[0,00][0,01]
Genre-0,18***-0,17***
[0,03][0,03]
Âge0,050,07
[0,04][0,04]
Niveau d’éducation-0,08***-0,09***
[0,01][0,01]
Conditions de vie présentes0,020,02
[0,01][0,01]
Conditions de vie passées0,05***0,05***
[0,02][0,02]
Conditions de vie futures0,08***0,09***
[0,02][0,02]
Satisfaction de la démocratie0,41***0,42***
[0,02][0,02]
Évolution influence0,03*0,04*
[0,02][0,02]
Évolution égalité0,20***0,21***
[0,02][0,02]
Évolution liberté0,05***0,05***
[0,01][0,01]
Soutien parti au pouvoir0,58***0,59***
[0,03][0,03]
Constante1,32***1,13***
[0,21][0,20]
Effets spécifiques paysouioui
Nombre d’observations1696116961
R20,350,35

Corruption perçue et vécue, test des théories fonctionnalistes sur l’échantillon complet

Mode de lecture : Ce tableau reporte le coefficient de régression estimé de chaque variable. Le coefficient de régression donne l’impact, toute chose égale par ailleurs, d’une variable explicative sur la variable dépendante. Par exemple, toute chose égale par ailleurs, le fait d’être une femme réduit de 18 % (colonne 1) la confiance dans les institutions politiques. Une augmentation de notre indicateur de satisfaction de la démocratie se traduit par une augmentation de 41 % la confiance dans les institutions politiques (colonne 1).
***, **, et * signifient que nos coefficients de régression sont significativement différents de zéro aux seuils de 1 %, 5 % et 10 % respectivement. Les écarts types corrigés de l’hétéroscédasticité sont reportés entre parenthèses sous les coefficients estimés.

Résultats obtenus pour chaque pays de l’échantillon

36Afin de tester si les résultats obtenus à partir de l’échantillon complet ne sont pas dus à des pays particuliers, nous avons choisi de tester les théories fonctionnalistes pour chaque pays de l’échantillon [3]. Les résultats de nos estimations appellent plusieurs remarques.

37Tout d’abord, ils sont assez similaires à ceux obtenus à partir de l’échantillon complet. Dans tous les pays, la corruption perçue comme vécue n’apparaît jamais avoir un impact positif significatif sur la confiance institutionnelle. Nos estimations ne confirment donc en aucun cas les théories fonctionnalistes qui présentent la corruption comme un moyen d’augmenter la confiance dans les institutions politiques en compensant le fonctionnement déficient des administrations.

38Ensuite, nos estimations font apparaître des disparités importantes entre les pays. Dans cinq pays (le Malawi, la Namibie, la Tanzanie, le Mozambique et le Sénégal), la corruption vécue comme perçue ne semble avoir aucun impact sur la confiance institutionnelle et ce quelle que soit la qualité ressentie des services gouvernementaux. En effet, les bornes de l’intervalle de confiance sont situées de part et d’autre de l’axe des abscisses (graphiques 2 à 11).

Graphique 3

Malawi, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 3

Malawi, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 4

Malawi, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 4

Malawi, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 5

Namibie, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 5

Namibie, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 6

Namibie, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 6

Namibie, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 7

Mozambique, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 7

Mozambique, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 8

Mozambique, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 8

Mozambique, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 9

Sénégal, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 9

Sénégal, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 10

Sénégal, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 10

Sénégal, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 11

Ghana, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 11

Ghana, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).

39Plus encore, lorsque les effets de la corruption perçue et vécue sur la confiance sont significatifs, nous observons, dans la majorité des pays, qu’ils augmentent avec la qualité ressentie de l’administration. C’est notamment le cas au Ghana et en Afrique du Sud (graphiques 12 à 15). Ainsi en Afrique du Sud, l’impact de la corruption sur la confiance est nul tant que la qualité de la bureaucratie est inférieure à 2. Au-delà de ce score, la corruption a un impact négatif sur la confiance institutionnelle et nos estimations suggèrent que cet effet négatif est d’autant plus fort que la qualité de la bureaucratie est bonne.

Graphique 12

Ghana, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 12

Ghana, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 13

Afrique du Sud, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 13

Afrique du Sud, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 14

Afrique du Sud, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 14

Afrique du Sud, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 15

Mali, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 15

Mali, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006)

40Sur ce point, le Mali se distingue des autres pays de l’échantillon (graphiques 16 et 17). En effet, dans ce pays, les effets marginaux de la corruption perçue et vécue sur la confiance apparaissent être d’autant plus forts que la qualité ressentie de l’administration est faible. Par exemple, lorsque la qualité de la bureaucratie est jugée nulle, une augmentation d’une unité de la corruption vécue réduira de près de 50 % la confiance institutionnelle, cet effet diminuera avec l’augmentation de la qualité de la bureaucratie pour devenir nul au-delà d’un seuil de qualité de l’administration de 4.

Graphique 16

Mali, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 16

Mali, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 17

Botswana, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 17

Botswana, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 18

Botswana, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 18

Botswana, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 19

Cap-Vert, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 19

Cap-Vert, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).

41Enfin, il faut souligner que les estimations réalisées à partir des indicateurs de corruption perçue et vécue sont, dans la moitié des cas, contradictoires. Au Botswana, au Nigeria, en Zambie, au Kenya et au Cap-Vert, nos estimations concluent à un impact négatif significatif de la corruption vécue (ou perçue) sur la confiance et à un impact non significatif de la corruption perçue (ou vécue). Par exemple, au Botswana, l’estimation réalisée à partir de l’indicateur de corruption perçue montre que la corruption a un impact négatif sur la confiance lorsque la qualité de la bureaucratie est élevée tandis que celle réalisée à partir de la corruption vécue met en évidence que la corruption vécue n’a aucun impact sur la confiance institutionnelle. Nous observons le phénomène inverse au Cap-Vert (graphiques 20 et 21).

Graphique 20

Cap-Vert, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 20

Cap-Vert, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).
Graphique 21

Madagascar, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 21

Madagascar, effet marginal de la corruption perçue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).

42Au Lesotho, en Ouganda et à Madagascar, nous observons que la corruption vécue et la corruption perçue ont des effets négatifs significatifs sur la confiance institutionnelle, mais pour des niveaux différents de qualité ressentie de la bureaucratie. Ainsi, pour Madagascar (graphiques 22 et 23), nos estimations indiquent que la corruption perçue réduit la confiance institutionnelle lorsque que la qualité des services gouvernementaux est bonne et, au contraire, que la corruption vécue réduit la confiance uniquement lorsque la qualité de l’administration est faible.

Graphique 22

Madagascar, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Graphique 22

Madagascar, effet marginal de la corruption vécue lorsque la qualité de l’administration augmente

Source : graphique réalisé par l’auteur à partir de Brambor, Clark et Golder (2006).

43De telles contradictions entre les résultats obtenus soulignent que ces deux moyens de mesurer la corruption ne sont pas interchangeables, et appréhendent deux phénomènes distincts dont les conséquences sur la confiance institutionnelle sont différentes. En effet, l’un mesure l’expérience que les citoyens ont de la petite corruption, alors que l’autre évalue la perception qu’ils ont de l’étendue de la corruption dans leur pays, ce qui recouvre à la fois la petite et la grande corruption.

Conclusion

44Notre article étudie le lien entre corruption et confiance dans les institutions politiques dans 16 démocraties africaines. Plus précisément, il teste, à partir d’un indicateur de corruption perçue et d’un indicateur de corruption vécue, les théories fonctionnalistes qui présentent la corruption comme un moyen d’augmenter la confiance dans les institutions politiques en compensant le fonctionnement déficient des administrations.

45Les résultats obtenus à partir de l’échantillon complet montrent clairement que la corruption vécue comme perçue réduit la confiance dans les institutions politiques et ce quelle que soit la qualité ressentie des services gouvernementaux. Les estimations réalisées pour chaque pays mettent en évidence que la corruption perçue comme vécue n’a jamais un impact positif significatif sur la confiance institutionnelle. Nos estimations infirment donc sans ambiguïté les théories fonctionnalistes.

46Plus encore, les estimations réalisées à partir de l’échantillon complet montrent que les effets négatifs de la corruption vécue comme perçue sur la confiance institutionnelle sont d’autant plus forts que la qualité ressentie des services gouvernementaux est bonne. Ce résultat original et contre-intuitif mériterait d’être exploré davantage.

47Enfin, notre article met en évidence la particularité de quatre démocraties africaines : le Malawi, la Namibie, la Tanzanie, le Mozambique et le Sénégal, dans lesquelles la corruption vécue comme perçue n’apparaît pas être un déterminant de la confiance dans les institutions politiques.

48L’analyse du lien entre la corruption et la confiance institutionnelle dans les nouvelles démocraties africaines mériterait d’être approfondie. Plusieurs prolongements sont envisageables. Premièrement, il pourrait être intéressant de mobiliser l’ensemble des vagues d’enquêtes d’AB afin d’évaluer avec une plus grande précision l’impact de la corruption sur la confiance, mais également de prendre en compte les spécificités inobservables des individus. Deuxièmement, pour mieux comprendre et analyser les disparités nationales, il semble indispensable d’étudier plus en détail le contexte et l’histoire politique récente de chaque pays.

Notes

  • [1]
    Emmanuelle Lavallée est économiste, chargée d’études à DIAL (Développement, institutions et analyses de long terme) ; llavallee@ dial. prd. fr
  • [2]
    L’équation estimée est la suivante :
    equation im23

    Où :
    • Trusti,k est la confiance dans les institutions politiques de l’individu i du pays k ;
    • CORi,k représente le niveau de corruption vécue ou perçue de l’individu i du pays k ;
    • BURi,k est une variable reflétant la qualité de la bureaucratie ressentie par l’individu i du pays k ;
    • Démographique_variablei,k,m est un vecteur de m attributs démographiques propres aux individus i ;
    • Economic_evaluationi,k,n est un vecteur de n variables reflétant les conditions de vie des personnes interrogées;
    • Political_evalutioni,k,q est un ensemble de q variables dénotant l’attitude et le comportement des individus vis-à-vis de la politique ;
    • ?i,k et est une perturbation d’espérance nulle.
  • [3]
    Plutôt que de reporter les 32 graphiques représentant l’effet marginal de la corruption sur la confiance institutionnelle lorsque la qualité ressentie de l’administration augmente, nous avons choisi de présenter uniquement ceux que nous commentons. Tous les autres graphiques sont disponibles sur demande.
Français

Résumé

Notre article étudie, au niveau des individus, le lien entre corruption et confiance dans les institutions politiques dans 16 démocraties africaines. Plus précisément, il teste à partir d’un indicateur de corruption perçue et d’un indicateur de corruption vécue, les théories fonctionnalistes qui présentent la corruption comme un moyen d’augmenter la confiance dans les institutions politiques en compensant le fonctionnement déficient des administrations. Les estimations réalisées à partir de l’échantillon constitué des 16 pays ou au niveau de chacun d’entre eux montrent que la corruption n’a pas d’impact positif significatif sur la confiance institutionnelle et infirment donc sans ambiguïté les théories fonctionnalistes. Nos résultats suggèrent également que les effets négatifs de la corruption sur la confiance institutionnelle sont d’autant plus forts que la qualité ressentie des services gouvernementaux est bonne.

English

Abstract

This article analyzes individual perceptions of the linkage between corruption and trust in political institutions in 16 African democracies. Using perceived corruption and experienced corruption as indicators, it tests the functionalist theories that portray corruption as a way to increase trust in political institutions by compensating for their dysfunctionalities. Estimates based on aggregate data for 16 countries and on individual country data disprove this claim of functionalist theories, showing that corruption does not have a significant positive impact on institutional trust. Our findings also suggest that negative effects of corruption on institutional trust are stronger when the perceived quality of government services is high.

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Emmanuelle Lavallée [1]
  • [1]
    Emmanuelle Lavallée est économiste, chargée d’études à DIAL (Développement, institutions et analyses de long terme) ; llavallee@ dial. prd. fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/04/2007
https://doi.org/10.3917/afco.220.0163
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