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1L’Afrique recèle la plus grande concentration d’arts pariétaux attestant d’une relation entre les hommes et les animaux remontant au néolithique. Présentes dans toute l’Afrique, ces peintures rupestres montrent en particulier la coexistence des hommes avec différents types d’animaux dans l’ensemble du continent[1]. Ce court texte revient sur l’imbrication et le lien ténu entre le développement de modèles politiques et sociaux et le type d’élevage pratiqué dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest et éclaire une histoire méconnue du bétail, celle des taurins.

2Élevage et formations étatiques. La formation des grandes entités politiques de l’Afrique de l’Ouest médiévale et moderne [2] s’accompagne de grands bouleversements des sociétés pastorales, des modes d’élevage et du bétail. Le développement des grands empires sahéliens coïncide, par exemple, avec l’arrivée de grands chevaux venus du nord de l’Afrique, instruments et vecteurs des grandes conquêtes territoriales, de nouvelles races de bovidés, les zébus à grandes cornes originaires d’Afrique de l’Est, et l’installation aux marges de ces États de nouvelles populations pastorales.

3Ces pouvoirs politiques imposent leur domination et un strict contrôle des grandes routes de commerce et sécurisent les espaces, notamment ceux de transhumances. Ce contrôle n’allait néanmoins pas de pair avec une véritable occupation du territoire.

4La migration des populations pastorales inscrites dans les cadres de l’expansion des grands empires sahéliens se double d’un phénomène d’élevage extensif qui n’est pas dénué d’affrontements, de massacres des cheptels autochtones – les taurins ? et du métissage de ces derniers, les zébus de l’est remplaçant les taurins. Les populations pastorales descendent de plus en plus car les mouvements de transhumance sont sécurisés par les royaumes peuls. Aujourd’hui, comme au temps des royaumes peuls, les États nations assurent la protection et l’encadrement des populations pastorales en assurant au cours de la transhumance des formes de protection sanitaire pour le bétail.

5La redécouverte des élevages taurins. Les représentations sur l’histoire de l’élevage pastoral, et plus particulièrement des grands cheptels en Afrique de l’Ouest, souffrent de la surdétermination des zébus, venus d’Afrique de l’Est ; tant ils « se sont imposés dans l’espace et dans la conception collective de l’activité d’élevage » (Boutrais, 1999).

6Des animaux trypano-tolérants, issus du vieil élevage ouest-africain et composés de taurins, de chevaux et de poneys, se trouvaient à l’époque médiévale dans une ceinture située du Sénégal à l’Éthiopie. Malgré une disparition progressive, les taurins, sans bosse, de petite taille et à courtes cornes, se sont maintenus à l’heure actuelle au Cameroun et au Nigeria (Seignobos, Thys, 1998). Mais ils ne représentent plus que des sanctuaires plus ou moins menacés, des îlots de peuplement de taurins du Cameroun se prolongeant au Nigeria, caractérisés par la faiblesse des têtes de taurins par rapport aux zébus et aux métis zébus-taurins.

7En revanche, dans d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest, en Guinée et Côte d’Ivoire, par exemple, les taurins dominent en nombre par rapport aux zébus.

8Hors des circuits commerciaux du bétail et sujet sans doute marginal sur le plan économique, ces bovidés ne sont pas à vendre, mais sont indispensables à la vie socioculturelle : au mariage (la dot), à la reproduction, etc. Par ailleurs, ces élevages sont porteurs d’histoire, d’organisations sociales et spatiales anciennes, que l’on ne peut méconnaître. L’imbrication du social, du religieux et du politique dont ils sont porteurs en fait des élevages fortement connotés, étrangers aux élevages modernes ou même à ceux des Peuls du début du siècle. L’analyse du rapport homme-taurin renvoie à un bovin d’une essence différente de celle de son concurrent, le zébu. Son passé d’animal survalorisé le pénalise aujourd’hui, et le rend difficilement récupérable par les sociétés villageoises actuelles.

9Leur disparition signifierait la perte à la fois de stocks génétiques irremplaçables et de pratiques d’élevage anciennes et originales. L’intérêt premier reconnu à ces taurins est leur adaptation au milieu, notamment dans les régions infestées de glossines (ou mouches tsé-tsé), vecteurs de la trypanosomose. Ces taurins sont en effet susceptibles de contrôler leur parasitémie et de limiter les effets néfastes de cette hémo-parasitose ; en cas de stress (travail, mise bas) ou de malnutrition, leur tolérance peut diminuer. Il s’agit d’un mécanisme relatif et labile. À l’inverse, les zébus sont plus sensibles et ils extériorisent des signes cliniques plus évidents de cette parasitose. Cette différence semble liée à la plus grande ancienneté de la présence taurine dans les zones infestées, ainsi qu’à des différences génétiques.

10Des études se poursuivent (IIri, Cirad-EMVT) pour comprendre les mécanismes de cette trypanotolérance. À cela s’ajoute une meilleure adaptation des taurins à d’autres pathologies de la zone humide, telles que d’autres parasitoses, des maladies de la peau (dermatophilose) et des maladies transmises par les tiques (cowdriose, theileriose).

11Les taurins pourraient aider à la mise en valeur des zones infestées par la mouche tsé-tsé, soit près de dix millions d’hectares en Afrique. Ils apparaissent dans certaines régions humides comme les seuls à permettre l’interpénétration de l’agriculture et de l’élevage.

Des taurins aux zébus

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Des taurins aux zébus

Évolution du bétail pastoral en Afrique de l’Ouest et du centre
Sources : Trail, J.C.M., Hoste, C.H., Wissocq, Y.J., Lhoste, P. (1980), Le Bétail trypanotolérant en Afrique occidentale et centrale, t..I : Étude générale ; t. II : Étude par pays Études FAO, "Productions et santés animales", numéros 20/1, 20/2. FAO, Rome. Édigraphie, 04/2014.

Notes

  • [1]
    En Mauritanie, au Niger (dans les montagnes de l’Aïr), en Algérie (montagnes de l’Atlas et Tassili N’Ajjer, et dans le désert du Sahara), au Tchad (le Tibesti et l’Ennedi), en Afrique de l’Est (Tanzanie, Kenya, Éthiopie et Ouganda) et en Afrique centrale (Gabon, Congo, République centrafricaine). En Afrique australe, l’art rupestre se retrouve principalement au Mozambique, Botswana, Namibie, Angola, Lesotho, Malawi, Swaziland, Zambie, Afrique du Sud et au Zimbabwe. Voir Le Quellec, Fauvelle-Aymar, Bon (2009).
  • [2]
    Du royaume du Kanem, fondé vers le viiie siècle, au royaume du Bornou au xive siècle, puis à l’apogée de l’empire du Kanem-Bornou au xvie siècle, en passant par l’empire du Mali fondé au xiiie siècle et l’empire Songhaï entre le xve siècle et le xvie siècle.
  • [3]
    Cet article a été rédigé par Nicolas Courtin sur la base d’entretiens avec Christian Seignobos. Il s’inspire profondément de l’ouvrage Des taurins et des hommes : Cameroun, Nigeria publié en 1998 par C. Seignobos et E. Thys. Nicolas Courtin est responsable de la section « Repères » de la revue Afrique contemporaine (ncnicolascourtin@gmail.com).

Bibliographie

  • Boutrais, J. (1988), Des Peul en savanes humides : développement pastoral dans l’Ouest centrafricain, Paris, ORSTOM, coll. « Études et thèses ».
  • Boutrais, J. (1990), « Les Savanes humides, dernier refuge pastoral : l’exemple des Wodaabe, Mbororo de Centrafrique », Genève-Afrique, vol. XXVIII, n° 1, p. 65-90.
  • Boutrais, J. (1999), « La vache ou le pouvoir : Foulbé et Mbororo de l’Adamaoua », in R. Botte, J. Boutrais, J. Schmitz, Figures peules, Paris, Karthala, coll. « Hommes et Sociétés ».
  • Boutrais, J. (2009), « La vache d’attache chez les Peuls pasteurs (Niger et Centrafrique) », Journal des africanistes, vol. LXXVIII, n° 1/2, p. 71-104.
  • Le Quellec, J.-L., Fauvelle-Aymar, F.-X., Bon, F. (2009), Vols de vaches à Christol Cave : histoire critique d’une image rupestre d’Afrique du Sud, Paris, Publications de la Sorbonne.
  • Seignobos, C., Thys, E. (1998), « Des taurins et des hommes : Cameroun, Nigeria », Montpellier, Éditions de l’IRD.
Afrique contemporaine [3]
  • [3]
    Cet article a été rédigé par Nicolas Courtin sur la base d’entretiens avec Christian Seignobos. Il s’inspire profondément de l’ouvrage Des taurins et des hommes : Cameroun, Nigeria publié en 1998 par C. Seignobos et E. Thys. Nicolas Courtin est responsable de la section « Repères » de la revue Afrique contemporaine (ncnicolascourtin@gmail.com).
Mis en ligne sur Cairn.info le 26/08/2014
https://doi.org/10.3917/afco.249.0084
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