CAIRN.INFO : Matières à réflexion
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1 Contre toute attente, peu d’ouvrages de synthèse traitent de la question du maintien de la paix en Afrique subsaharienne et de l’évolution de l’architecture africaine de paix et de sécurité (APSA). En effet, le dernier livre adoptant une approche synthétique similaire date du début des années 2000, ce qui rend cet ouvrage, paru en 2014, plus que nécessaire à notre compréhension de ces évolutions, tant l’Afrique a été le théâtre de conflits armés ces dix dernières années.

2 Thierry Tardy (analyste sénior à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne et ancien chercheur sénior au Centre de politique de sécurité de Genève) et Marco Wyss (chercheur sénior au Center for Security Studies de l’Institut fédéral suisse de technologie) rassemblent dans cet ouvrage les expertises d’auteurs confirmés et de jeunes chercheurs en devenir afin de dresser un panorama de la question du maintien de la paix en Afrique subsaharienne [3].

3 Après des années 1990 marquées, dans ce domaine, par la prééminence de l’ONU comme acteur engagé en Afrique, ainsi que par un relatif recul de la France à y intervenir, les années 2000 ont montré l’implication progressive de nouveaux acteurs, tels que la Chine et l’Inde, et le retour significatif de la France, en Côte d’Ivoire et au Mali. De nouvelles tendances se sont également dessinées, dont la principale, véhiculée par un nouveau mantra, « des solutions africaines pour des problèmes africains », est l’appropriation de ces crises par les acteurs politiques africains eux-mêmes.

4 L’ouvrage est construit en trois parties analysant les grandes tendances de ces évolutions. Dans un premier temps, avant de présenter l’engagement nouveau, ou renouvelé, de trois acteurs étatiques dans le monde des opérations de maintien de la paix (OMP) en Afrique, ainsi que diverses études de cas, les auteurs analysent les grandes tendances institutionnelles suivantes : l’évolution des opérations menées par les Africains, l’approche indirecte de l’Union européenne en matière de maintien de la paix en Afrique et la question épineuse du financement de ces opérations par des bailleurs extérieurs.

5 Selon Megan Gleason-Roberts et Alisha Kugel, les Nations unies restent aujourd’hui l’acteur de prédilection pour le maintien de la paix, malgré les pressions financières de plus en plus importantes que subissent ses contributeurs en raison de la crise économique et financière. L’ONU fait évoluer son action en adoptant une approche multidimensionnelle qui ne se limite pas au strict maintien de la paix par l’utilisation de forces armées, mais le couple notamment avec des missions humanitaires ou politiques (telles que la mission UNSOM en Somalie).

6 Alexander Mattelaer et Esther Marijnen rappellent que les opérations de gestion de crise de l’Union européenne constituent également un soutien aux missions onusiennes, telles que les missions civiles en RDC, ou encore les opérations d’entraînement des forces armées au Mali et en Somalie. Les opérateurs régionaux, ou sous-régionaux, de la sécurité (telles que l’Union africaine ou la CEDEAO) sont également de plus en plus actifs, que ce soit en prélude d’une mission onusienne (AFISMA au Mali) ou en substitut à une mission onusienne (AMISOM en Somalie). Longtemps prêchée, cette appropriation africaine des OMP pourrait sembler porter ses fruits. L’Ouganda, l’Éthiopie, le Burundi, le Nigeria, le Sénégal et le Rwanda figurent parmi les plus importants contributeurs africains en personnel. Seulement, malgré la mise en place de structures et de procédures, les succès relatifs, tels que ceux de l’AMISOM, restent ad hoc et le manque de volonté politique et de capacités à exercer ces missions est criant.

7 Très justement traité dans un chapitre séparé signé David Ambrosetti et Romain Esmenjaud, la question du financement de ces OMP est centrale. Pour conduire ces missions, la pratique actuelle repose sur une répartition des rôles entre Africains et partenaires externes : les États africains fournissent les ressources humaines et matérielles quand la charge du financement de l’opération repose sur les partenaires externes. D’une part, se pose la question du degré de volonté politique des États africains à conduire et assumer seuls tous les aspects de ces OMP. D’autre part, la question de la durabilité de cette répartition des rôles doit être posée. À titre d’exemple, en soutien à la construction de l’APSA, l’Union européenne finance certaines de ces OMP, telle que l’AMISOM, mais se trouve aujourd’hui tiraillée entre la nécessité de ne pas mettre en péril les avancées de la mission, la multiplicité des crises en Afrique et les conséquences de la crise économique sur ses ressources financières. La recherche de financements alternatifs n’est pas aisée.

8 À l’instar de ces acteurs institutionnels, trois États ont fait, ou refait, irruption dans le paysage des OMP africaines depuis une dizaine d’années. L’intérêt économique que revêt l’Afrique pour Pékin n’est plus à démontrer tant les industries chinoises y sont présentes. De plus, Ian Taylor souligne que la Chine augmente significativement depuis quelques années ses contributions en personnel aux OMP des Nations unies. Trois quarts de ce déploiement chinois sous drapeau onusien se déroulent en Afrique. Cette politique peut s’avérer contradictoire à la traditionnelle politique chinoise du respect total du principe de souveraineté. Néanmoins, Pékin a subtilement ménagé le respect de ce principe en appliquant strictement une doctrine basée sur le consentement de l’État hôte. Son grand rival économique, l’Inde, est, quant à lui, présent dans les OMP des Nations unies depuis plusieurs années (notamment en RDC) mais augmente ses contributions en personnel à la lumière de l’engagement chinois de plus en plus important. L’auteur de ce chapitre, Zachariah Mampilly, note néanmoins que la qualité de ces contributions peut parfois être critiquable.

9 Enfin, troisième acteur étatique à être analysé dans cet ouvrage, la France est intervenue significativement, et sous son propre drapeau, en Côte d’Ivoire, au Mali et en Centrafrique [4] en opposition avec son relatif effacement sur le continent africain dans les années 1990. Marco Wyss, qui signe lui-même cette analyse, soutient que l’engagement français est autant lié à la défense de ses intérêts propres dans chacun de ces pays qu’aux conséquences de l’inaction africaine en la matière. En effet, l’échec de la mise sur pied d’une opération de la CEDEAO au Mali pour contrer l’avancée djihadiste en est un récent exemple, ce qui a notamment encouragé Paris à déployer l’opération Serval.

10 Afin d’étayer les tendances dépeintes plus avant, la troisième partie de l’ouvrage se concentre sur des études de cas : l’influence des États régionaux dans les cas de la République démocratique du Congo (RDC) et de la Somalie, le difficile processus de maturation qui a mené à la création de la MINUSMA au Mali, la question de l’acception du principe de responsabilité de protéger par le pays hôte (c’est l’exemple du Darfour) et encore la difficile question du consentement de l’État avant le déploiement d’une OMP illustrée par le cas d’école de la Côte d’Ivoire. La contribution de Karen A. Mingst, qui clôt cet ouvrage, invite enfin le lecteur à s’interroger sur les évolutions à apporter à l’APSA au vu des difficultés qu’elle rencontre, notamment en matière financière.

11 Cet ouvrage de synthèse dépeint très justement l’Afrique comme un laboratoire du maintien de la paix. L’ONU menait en 2012 sept de ses quinze opérations de maintien de la paix sur le sol africain. Les enseignements à en tirer et les tendances qui s’en dégagent intéresseront tant les étudiants et universitaires que les praticiens du maintien de la paix en Afrique.

Notes

  • [1]
    “Series : CSS Studies in Security and International Relations”, Routledge, 2014.
  • [2]
    Juriste et analyste politique, Julien Daemers est chercheur associé à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (IESUE) où il travaille principalement sur l’Afrique subsaharienne. Il a récemment publié sur l’architecture sécuritaire régionale entre le Maghreb et le Sahel.
  • [3]
    Des chercheurs reconnus tels que David Ambrosetti (CNRS), Ian Taylor (université de Saint-Andrews) ou encore Karen A. Mingst (université du Kentucky) côtoient des jeunes chercheurs prometteurs ayant récemment obtenu leur doctorat comme Romain Esmenjaud (Institut de hautes études internationales et du développement, Genève) ou Giulia Piccolino (université de Florence).
  • [4]
    Postérieur à l’opération française Sangaris en République centrafricaine, l’ouvrage ne traite pas de cet aspect.
Julien Daemers [2]
  • [2]
    Juriste et analyste politique, Julien Daemers est chercheur associé à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (IESUE) où il travaille principalement sur l’Afrique subsaharienne. Il a récemment publié sur l’architecture sécuritaire régionale entre le Maghreb et le Sahel.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 27/01/2015
https://doi.org/10.3917/afco.250.0155
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