CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Comme de nombreux territoires d’Afrique centrale, le Congo voit se multiplier les Églises de réveil. La particularité congolaise tient toutefois au fait que, si le pouvoir n’a pas « inventé » ces Églises, il canalise discrètement une partie de leurs activités en vue de l’objectif présidentiel de 2016. Jean-Pierre Bat revient dans cet article sur son terrain d’enquêtes réalisé en janvier 2015.

2Pour le réveillon du nouvel an 2015, le bishop Serge Aimé Ozabatou-Ecko organisait au palais des Congrès de Brazzaville une grand-messe éveillée sur le thème « Relever les défis ». Cette manifestation de masse n’est que la partie émergée de l’iceberg que représentent les Églises de réveil au Congo. Leur activité quotidienne s’avère moins ostensible mais plus influente.

3Approche sensorielle des Églises de réveil à Brazzaville. L’essentiel des Églises du réveil est constitué d’un archipel de chapelles pouvant accueillir quelques dizaines de fidèles, notamment dans les quartiers populaires de la capitale (voir photo ci-dessous). Ainsi à Bacongo, en se baladant dans les rues, on voit moins les églises qu’on ne les entend en s’approchant d’elles, à quelques mètres à peine, à l’heure des lectures ou du prêche. Une approche sensorielle de l’objet étudié, par la parole et l’ouïe, apporte une dimension trop souvent négligée dans l’appréhension de ce phénomène socioreligieux. Les Églises du réveil fonctionnent ainsi comme autant d’espace d’apprentissage de la lecture à travers des textes religieux, qui sont reçus comme des préceptes de conduite morale et sociale. Véritable « Église providence », elles procèdent souvent à l’alphabétisation et à des actions sociales en direction de leurs fidèles issus des catégories les plus populaires.

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© Jean-Pierre Bat, 2015.

4Ces Églises, si elles apparaissent dans une dimension locale et dans leurs pratiques populaires comme « apolitiques », s’inscrivent dans des identités bien marquées. Plus on s’approche du centre-ville, plus leurs repères identitaires s’affirment : le message transmis par leur logo peint le long des murs des propriétés, comme autant de « sièges sociaux » confessionnels, ne laissent aucun doute. Ces Églises s’affichent comme des « armées du Christ » (voir la photo ci-contre). Elles se veulent des troupes d’évangélisation, très proactives. La revendication au Christ ressuscité est fondamentale dans cette mobilisation mystique. Leur emprise sur la société est grandissante, sans que les pouvoirs publics ne puissent réellement en contrôler l’impact réel.

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© Jean-Pierre Bat, 2015.

5Religion, nationalisme et élection. Un détail graphique, répété fréquemment et spécifique au Congo, attire l’attention : de nombreuses Églises inscrivent au centre de leur logo la carte du pays, installant en trame de fond une référence « patriotique » sur laquelle se surimposent des symboles inspirés de la charité et de la foi chrétiennes et évangéliques (cœur, colombe de l’Esprit Saint). Au Congo, comme aucune activité n’échappe totalement aujourd’hui à l’échéance du scrutin présidentiel de 2016, les Églises de réveil constituent un enjeu spécifique pour le président Denis Sassou N’Guesso qui a dû remettre au pas la hiérarchie épiscopale catholique. Le 23 décembre 2014, il a convoqué les évêques qui s’étaient manifestés publiquement contre la révision constitutionnelle visant à lui permettre d’être à nouveau candidat à sa succession. S’il a obtenu la rétractation de plusieurs d’entre eux, à l’image d’Anatole Milandou, l’archevêque de Brazzaville, il n’a pu en revanche convaincre Louis Portella Mbuyu, évêque de Kinkala et président de la conférence épiscopale qui s’est déjà manifesté pour ses positions contre le régime de Sassou. Connu pour ses contacts avec la Fédération internationale des droits de l’homme et le Secours catholique, il signait le 2 février 2009 le document « N’ayez pas peur », dans lequel il appelait à des élections « vraiment libres, justes et transparentes » et à résister aux pressions du pouvoir.

6Dans ces conditions, la « manipulation » des Églises de réveil constitue un recours supplémentaire pour contenir et orienter l’opinion forgée dans les cénacles religieux dans la perspective de 2016.

7Antoinette Sassou N’Guesso, l’épouse du président (qui a eu un temps Mgr Louis Portella Mbuyu comme conseiller spirituel), gère directement la relation du palais avec les Églises de réveil à travers des connexions politiques et humanitaires notamment assurées par sa fondation Congo-Assistance. La gestion « administrative » de cette nébuleuse religieuse est assurée par le Conseil supérieur des Églises de réveil (COSERCO), placé sous la houlette de Germain Loubota. Il est, de fait, le premier collaborateur d’Antoinette Sassou N’Guesso dans ces dossiers. Certaines Églises de réveil sont dirigées par des personnalités politiques proches du pouvoir, à titre personnel ou à titre politique : Rehoboth, Impact Christian Center, Brahanam, etc. Ces Églises ont toutes en commun d’être favorables à la révision constitutionnelle par la voix de leurs principaux dignitaires.

8La sociabilité induite par les Églises de réveil n’est pas sans conséquence dans ce contexte. À travers elles, c’est tout un tissu social local qui est réinventé à l’échelle du quartier (la plus importante pour les catégories populaires) et des mots d’ordre qui peuvent y être soufflés. Le pasteur, point d’équilibre de la communauté, est bien plus qu’un ministre du culte. Il renoue pleinement avec la figure du guide spirituel… et temporel. Dans les chapelles de fortune des Églises de réveil, capables d’accueillir à peine quelques dizaines de fidèles avec leurs bancs minimalistes ou leurs chaises de jardin en plastique frappées d’une croix, le pasteur s’avère bien plus accessible que les prêtres et toute la hiérarchie catholique traditionnelle. Les pasteurs exercent par leur parole une influence de proximité, aussi bien dans le registre religieux que dans un registre plus temporel.

9Cette immixtion (d’apparence discrète) dans les politiques publiques, en alternative à l’État, ne doit rien au hasard et constitue un leitmotiv de nombreuses organisations religieuses. Elles s’avèrent un coin enfoncé dans les institutions politiques de la République congolaise. Car ces pasteurs ne sont pas des électrons libres : ils sont affiliés, plus ou moins explicitement, aux grandes associations confessionnelles, qui s’inscrivent elles-mêmes dans le périmètre du COSERCO. Mais le lien entre ce centre politico-religieux et les chapelles (parfois éphémères) des quartiers n’est que très rarement établi et, au fond, l’autorité personnelle – le charisme – dont jouit le pasteur auprès de ses ouailles le dispense bien souvent de s’expliquer clairement sur ce point. Reste que le lien entre la sphère politique dirigée par l’entourage de Sassou N’Guesso et l’action des pasteurs des principales associations stipendiées pose explicitement la question de l’usage politique de ces Églises du réveil. On ne peut s’empêcher de mettre en regard le « réveil » politique de ces Églises et leurs thèmes nationalistes qui ont pour ligne de mire la défense de la révision constitutionnelle, avec le conflit qui oppose Sassou N’Guesso à la fronde des évêques menée par Mgr Portella.

10Au Congo, le recours au religieux, aussi bien à travers des grandes figures (le cardinal Biayenda en 1977) ou à des messages et des institutions, est un aspect indissociable de la vie politique – surtout à l’approche de crise ou de potentielles tensions. Dans une perspective nationalisto-religieuse, inscrite dans le calendrier obnubilant de 2016, le pouvoir accompagne ainsi plus ou moins discrètement l’émergence d’une opinion favorable à la révision constitutionnelle, à travers le soutien à certaines Églises de réveil, à un peu moins de deux ans de l’échéance présidentielle.

Jean-Pierre Bat [1]
  • [1]
    Archiviste paléographe, agrégé et docteur en histoire, membre de l’IMAf, Jean-Pierre Bat appartient au Groupe d’études sur les mondes policiers en Afrique (GEMPA). Il est l’auteur du Syndrome Foccart. La politique française en Afrique de 1959 à nos jours (Gallimard, 2012) (bat.jeanpierre@gmail.com).
Mis en ligne sur Cairn.info le 08/07/2015
https://doi.org/10.3917/afco.252.0145
Pour citer cet article
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