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Afrique & histoire

2003/1 (Vol. 1)

  • Pages : 320
  • ISBN : 9782864323990
  • Éditeur : Verdier

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Tout comme il existe une image déformée de notre corps dans les profondeurs du cerveau, on pourrait trouver, chez les gens de mon âge, une carte de l’Afrique dont certaines parties, les plus vastes, en vérité, sont à peine esquissées, les autres à ce point chargées de signes qu’ils se bousculent et s’enchevêtrent. Pareil en cela à l’homoncule cérébral exorbité, lippu, aux jambes grêles, aux mains démesurées, le continent noir présente une hypertrophie de sa partie nord-ouest pour accueillir une profusion de paysages, de scènes, de visions tandis que la moitié orientale, vers la corne, et le sud qui s’effile, sont à peu près désertiques, dans l’idée que j’en ai comme, d’ailleurs, dans la réalité.

Le monde, on le sait, existe deux fois, en tant que tel et puis dans nos pensées. En outre, et pour des raisons qui tiennent à notre nature même, à sa dualité, matérielle et pensive, agissante et méditative, c’est quand tout est fini que nous commençons à comprendre ce qui s’est passé.

Il aurait dû n’y avoir aucun rapport ni physique ni mental entre l’arrière-pays de mon enfance et l’Afrique tropicale ou équatoriale. La petite paysannerie qui formait le gros de la population vivait toujours à une heure très ancienne, l’Ancien Régime ou la Gaule romaine. Autarcique, pauvre, patoisante, ensevelie dans les vallons, sous le couvert des bois, comment aurait-elle pris des vues planétaires quand elle naissait, peinait et mourait dans les limites du canton ? Il n’est pourtant qu’apparemment paradoxal que des hommes, en très petit nombre, se soient risqués sous des cieux qu’on imaginait mal, si même ils entraient dans des imaginations réduites à la portion congrue par le poids de la nécessité, l’ignorance, la sédentarité. La conscription aléatoire – un « mauvais numéro » – valut à un arrière-grand-oncle de découvrir Madagascar. Il combattit sur la Betsiboka pour déposer la reine Ranavalo. Mais je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre. Il avait disparu longtemps avant ma naissance. Plus troublante encore, la statue invisible du colonel Germain, flanquée de celle, encore moins décelable, d’un tirailleur sénégalais dans la partie gauche du jardin public. Enfant du cru, Germain était au côté de Marchand lorsque celui-ci s’était remparé dans Fachoda, face à Kitchener, et que nous avions été à deux doigts d’un conflit ouvert avec l’Angleterre de Victoria. Lorsqu’il mourut, je ne sais où, un buste à son effigie fut dressé sur une haute stèle de pierre blanche, celle-ci munie d’un gradin sur lequel était censé se tenir le tirailleur. Je m’obstinais à ne les voir ni l’un ni l’autre malgré les affirmations péremptoires, agacées de mon père. Il avait joué, enfant, dans leur ombre et concevait mal que le monde ne ressemblât plus tout à fait à ce qu’il avait découvert en arrivant. J’avais vérifié à plusieurs reprises. Le bloc de pierre claire trônait bien entre les pelouses interdites et les catalpas. Lorsqu’on montait sur le gradin, on découvrait un fort tenon de métal bleu vert, tordu, martelé, en place du buste espéré. Nulle trace, non plus, du Sénégalais qui symbolisait, à lui seul, la compagnie d’auxiliaires indigènes engagés dans les rivalités impérialistes du siècle passé. Ce à quoi ne songeait pas mon père, qui avait pourtant été impliqué dans la deuxième guerre, c’est que l’occupant, après la défaite de 1940, avait expédié notre compatriote et son tirailleur à la fonderie. Avide de cuivre, sa main, pourtant, était retombée devant le trio de poilus, grandeur nature, en bronze, eux aussi, qui l’avaient repoussé, vaincu, vingt ans plus tôt et montaient éternellement à l’assaut, à trois pas de la poste.

Je regarde comme hautement significatif le caractère obituaire ou spectral de ceux qui avaient eu un réel commerce avec l’Afrique. Elle était, pour nous qui ne bougions pas, une entité vague, immatérielle, brûlante, parsemée de lions et ceux qui s’y étaient risqués, fusil à la bretelle, un mouchoir sur la nuque, étaient comme frappés d’irréalité, doublement anéantis, par corps et en effigie.

Il se peut que jamais nous ne touchions à l’essence des choses, un sourire de mépris peint sur sa face inhumaine, nouménale, inaccessible au pauvre effort de nos esprits. Restent nos pensées, dont rien ne peut faire qu’elles ne soient point quand même elles seraient sans lien véritable avec ce qui existe ailleurs, à l’enseigne de la réalité. C’est sur le tard, quand tout était terminé depuis longtemps, que je me suis avisé qu’une bonne part des pensées que j’ai roulées, dès l’enfance et jusque fort avant dans l’adolescence, sans y faire réflexion, se rapportaient non pas à l’immédiateté grise, chagrine de la sous-préfecture mais au continent noir.

Humilié, appauvri par la défaite, engagé dans des guerres coloniales – l’Indochine perdue, l’Algérie en voie de libération, le pays se retirait sur la pointe des pieds des territoires de l’AOF et de l’AÉF. De cela, j’ignorais tout. Trop jeune, rêvant, les yeux ouverts, dans ma province toujours endormie avant l’intrusion de la modernité, dans les années soixante. Mais au lieu de l’ouvrir au dehors, à demain, celle-ci l’a renvoyée à la friche, au passé où elle avait son unique demeure.

Quelle part nous revient dans nos rêves ?

Est-ce un prix décerné à la fin du CM 1 – les mémoires de Savorgnan de Brazza, qui a ouvert, dans l’image interne, très exiguë et terne de la réalité locale, la brèche que j’ai continuellement empruntée, par la suite, vers l’ailleurs non moins intime mais contrasté, violent et coloré, de l’Afrique ? Est-ce l’album à spirale édité par les soins de la firme Nestlé, dans lequel des cartouches de petit format attendaient les vignettes dont un exemplaire figurait dans chaque tablette, entre le papier d’argent et l’emballage bleu clair orné d’un nid d’oiseau ? Le plaisir était double, suçoter une barrette de chocolat au lait, après le pain, à quatre heures, et découvrir l’image assortie à la légende énigmatique tracée sous le cartouche – potière de Djerba, ciel d’orage sur la Haute Volta… Je ne sais plus si j’ai fini par remplir l’album. Je me souviens distinctement, en revanche, de la couverture. Des hommes noirs, au pagne de raphia jaune, brandissaient leur bouclier ellipsoïdal et leur sagaie au passage d’un quadrimoteur Constellation blanc portant, sur la carlingue, l’hippocampe d’Air France. Et puis les timbres splendides, homogènes à la chose, les gazelles, les palmiers doums, les cases, l’encre plus grasse des flammes, de l’oblitération sur les lettres qui nous parvenaient, de loin en loin, d’une grand-tante qui s’était établie au Tchad et que je n’ai vue qu’une fois dans ma vie. Ce fut par un jour anormalement chaud de ma quinzième année. Elle était là, contre toute attente, dans la lumière blanche, zébrée par les volets rabattus contre l’ardent soleil. Et encore, aux antipodes de l’an, par un glacial après-midi de dimanche, en janvier, la révélation de l’art nègre, le masque cornu, ténébreux, mal croyable dans l’anfractuosité d’un buffet deux corps Henri III, chez une vieille dame à moitié folle à laquelle nous allions présenter nos vœux.

À la persistance, en plein xxe siècle, d’une économie de subsistance faisait écho une littérature anachronique. Les livres qui atteignaient les marches où nos jours se passaient, quand ils y parvenaient, accusaient un retard de trois mois, années, décennies sur le mouvement général, la marche lointaine du présent. C’est ainsi que j’ai lu comme autant de témoignages à peu près contemporains le journal de la Croisière noire accomplie par les petites Citroën-Kégresse semi-chenillées, les récits d’exploration et de chasse d’Édouard de Foa chez les Pahouins, agrémentés de clichés charbonneux montrant des bêtes énormes, sommaires, abattues près de l’eau d’encre. Les pisteurs noirs entourent le chasseur blanc, un pied sur l’animal. Le casque colonial protège son crâne du soleil meurtrier.

Tout est différent, excessif. À défaut des photographies, les mots sont chargés de couleurs. On voit constamment revenir pourpre, tacheté, fauve, strident, bleu cobalt et jaune paille, rugir, blanc mat. Ce sont le kaolin dont les traqueurs s’enduisent le visage avant de relever la piste de l’éléphant, puis le sang qui gicle à l’impact des balles blindées, les défenses qu’on dégage à coups de hache de leur alvéole, le grand rire blanc et rose des Noirs, les oiseaux polychromes, les insectes géants qu’on dirait en métal fondu ou repoussé, les chiens peints – les lycaons – menant leur chasse sur la latérite rouge sombre.

Le péril est celui des légendes. Non seulement les bêtes cuirassées, unicornes, horriblement griffues mais les poisons que diffusent les arbres sous lesquels on a cherché un imprudent repos, les pouvoirs occultes des sorciers, le cannibalisme, comme au chapitre de l’ogre, les interdits qu’on a bravés par mégarde et la vengeance des forces mystiques qu’on va s’attirer. Il n’est pas jusqu’aux maladies dont l’effet ne s’apparente à celles des contes. Ainsi l’invincible sommeil dont on est pris, comme la Belle, et qui vous entraîne sans effroi ni souffrance, ainsi qu’en songe, dans la mort.

Alors qu’elle était, là-bas, en proie aux troubles, aux massacres qui ont accompagné la décolonisation, l’Afrique, du moins l’idée qu’on s’en faisait sur la foi de signes ténus, intermittents dans les renfoncements de la métropole, fut un antidote puissant à la grisaille de nos enfances vieillottes avant le printemps de nos adolescences. Elle nous a procuré un Éden situable, sinon accessible, peuplé d’animaux héraldiques ou fabuleux, d’hommes nus, rieurs comme des enfants, habitant des cabanes, experts en toutes les magies, épargnés de la connaissance approchée, de la science triste, déguisés, dansant le masque dans la nuit trouée de grands feux, insoucieux de l’hiver qui revient, de la rentrée des classes, de tous les lendemains.

Je sais bien que ces visions, comme l’acajou et les minerais, les mangues, l’ébène et l’ivoire des pianos fastidieux sont issues de l’exploitation coloniale, de la servitude où l’Europe a tenu l’Afrique cinq siècles durant. À leur décharge, je dirais qu’elles étaient immatérielles, que leur splendeur, leur richesse ne coûtèrent rien aux peuples noirs, aux lions, aux palmes, que d’être eux-mêmes, purement et simplement. Confiné sous de hautes latitudes, laborieux, contraint, désenchanté, l’Afrique m’a offert, aux pages des livres, avec le chocolat du goûter, dans un masque entrevu, les saveurs, l’ivresse absentées de l’arrière-pays assoupi, archaïque où je vivais. Elle appartient à la fois au rêve et au passé. Il s’agit désormais d’aborder sa réalité.


Bibliographie

  • Pierre Bergounioux a notamment publié : Catherine, Gallimard, 1984 ; Ce pas et le suivant, Gallimard, 1985 ; La Bête faramineuse, Gallimard, 1986 ; La Maison rose, Gallimard, 1987 ; L’Arbre sur la rivière, Gallimard, 1988 ; C’était nous, Gallimard, 1989 ; Johan Zoffany, Vénus sur les eaux, William Blake & Co, 1990 ; La Mue, Gallimard, 1991 ; Le Matin des origines, Verdier, 1992 ; L’Orphelin, Gallimard, 1992 ; Le Grand Sylvain, Verdier, 1993 ; La Toussaint, Gallimard, 1994 ; Miette, Gallimard, 1995 ; La Mort de Brune, Gallimard, 1996 ; Haute Tension, William Blake & Co, 1996 ; Conversation sur l’Isle, William Blake & Co, 1999 ; La Casse, Fata Morgana, 1994 ; Points cardinaux, Fata Morgana, 1995 ; Au jour consumé, Filigranes, 1994 ; L’Immémorable, À une soie, 1994 ; D’abord, nous sommes au monde, éditions du Laquet, 1995 ; La Cécité d’Homère, Circé, 1995 ; Le Bois du chapitre, Théodore Balmoral, 1996 ; Le Chevron, Verdier, 1996 ; Les Choses mêmes, Les Cahiers de l’atelier, 1996 ; L’Empreinte, François Janaud, 1997 ; La Ligne, Verdier, 1997 ; La Demeure des ombres, Art et arts, 1997 ; Kpélié, Flohic, 1998 ; La Puissance du souvenir dans l’écriture, Pleins Feux, 2000 ; Le Premier Mot, Gallimard, 2001 ; B-17 G, Flohic, 2001 ; Simples, magistraux et autres antidotes, Verdier, 2001 ; Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001 ; Les Forges de Syam, éditions de l’Imprimeur, 2001 ; L’Héritage. Entretiens avec Gabriel Bergounioux, Flohic, 2002 ; Aimer la grammaire, Nathan, 2002 ; Jusqu’à Faulkner, Gallimard, 2002 ; Back in the sixties, Verdier, 2003.

Pour citer cet article

Bergounioux Pierre, « Afrique intérieure », Afrique & histoire, 1/2003 (Vol. 1), p. 305-308.

URL : http://www.cairn.info/revue-afrique-et-histoire-2003-1-page-305.htm


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