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Afrique & histoire

2009/1 (vol. 7)

  • Pages : 352
  • ISBN : 9782864325826
  • Éditeur : Verdier

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Si l’histoire des archives coloniales de l’AOF est largement connue, ce n’est pas le cas des archives de l’AEF. Comment expliquer cette césure ? Désaffection générale pour la petite AEF en faveur de la grande AOF depuis le période coloniale ? Ou bien l’exception dakaroise fait-elle oublier le cas brazzavillois ? Car ce qui domine dans l’histoire des archives de l’AEF, c’est l’effet « ciseaux » suivant : alors que les services d’archives du gouvernement général à Brazzaville ne s’organisent que très tardivement, toutes les prérogatives de rapatriement prévues par le précédent indochinois vont être intégralement respectées. Il conviendra donc d’analyser ce retard institutionnel des archives du gouvernement général d’AEF, avant d’en présenter le rapatriement et l’état des fonds, afin de s’interroger sur la question de l’héritage de ce patrimoine.

Création institutionnelle et politique de l’AEF, structures des archives à l’époque coloniale

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Les premières dépendances de la France en Afrique centrale datent des postes créés au Gabon dès 1839 [1][1] Protectorat sur les deux rives du Gabon signé par Bouët-Willaumez..., appartenant à l’ensemble institutionnel dénommé « Sénégal et dépendances ». La cité de Libreville est fondée en 1849. En 1860, avec la relance coloniale en Afrique impulsée sous Napoléon III, Libreville devient le centre de l’administration des comptoirs installés au Gabon. La véritable impulsion au développement des possessions françaises en Afrique centrale fait suite aux explorations de Savorgnan de Brazza entre 1875 et 1882 [2][2] Première expédition en 1875-1878 ; deuxième expédition.... Le décret de 1888 réunit le Gabon et le Congo français en une seule colonie dont le chef-lieu est Libreville [3][3] Le poste de Mfoa, fondé le 03/10/1880, est baptisé.... Un axe de pénétration du continent est ainsi ouvert vers le Nord en direction de l’Oubangui [4][4] Les explorations sont lancées à partir de 1890, date... et du Tchad [5][5] Cela participe du projet français de réunion de tous.... Au début du xxe siècle, l’ensemble colonial français en Afrique équatoriale est nommé « Congo français ». Il se compose de trois colonies : le Gabon, le Moyen-Congo et l’Oubangui-Chari-Tchad [6][6] Les archives FM Mission 24, 38, 111, SG Gabon III 6.... L’acte de naissance de cet ensemble politique ne date que de 1910, tandis que l’AOF est créée quinze ans plus tôt en 1895 : un décret instaure le gouvernement général de l’Afrique équatoriale française – AEF – qui se compose de quatre territoires : le Gabon, le Moyen-Congo, l’Oubangui-Chari et le Tchad. La capitale du gouvernement général est fixée à Brazzaville [7][7] Les archives concernant la mise en place des institutions....

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Le retard accusé pour la mise en place des institutions coloniales en AEF, au regard de la chronologie de l’AOF, se retrouve jusqu’en 1960. Les services d’archives ne font pas exception à cette règle. La comparaison avec les archives des territoires de l’AOF et du gouvernement général de l’AOF sera d’autant plus cruelle que ces dernières s’ancrent dans une tradition et une organisation plus forte (héritée directement et quasi exclusivement de l’administration « Sénégal et dépendances » dans le premier xixe siècle), mieux structurée (plus précocement et mieux établie) et mieux conservée (il suffit de voir le rayonnement archivistique de Dakar sur toute l’Afrique francophone pour s’en convaincre).

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Les archives de l’AEF ne sont organisées réellement qu’après la Seconde Guerre mondiale. C’est alors une nécessité tout autant politique et administrative que scientifique. Tout d’abord en 1945, lorsque les archives du gouvernement général sont placées sous l’autorité de l’Institut des études centrafricaines. Mais c’est au début des années 1950 que s’opère le véritable tournant : à l’initiative de Carlo Laroche [8][8] Responsable à Paris de la section outre-mer des Archives..., et suite au séjour de Marie-Antoinette Menier [9][9] Chartiste de la promotion 1945, c’est l’archiviste... en 1951 à Brazzaville pour la mise en place de l’exposition Savorgnan de Brazza, Jean Glénisson [10][10] Chartiste, promotion 1946. est nommé en 1952 conservateur des archives et bibliothèques du gouvernement général de l’AEF. Observateur de sa société, l’archiviste décrit de la façon suivante la société coloniale brazzavilloise avant de quitter l’AEF en 1957 : « milieu administratif qui forme l’aristocratie aussi traditionnelle que fréquemment renouvelée de cette petite capitale d’un pays immense et vide d’hommes ; société de militaires campés au milieu des civils et les ignorant, groupes des commerçants et des industriels, des agents de société qu’irritent traditionnellement les avantages réservés aux fonctionnaires. […] L’archiviste occupe la place à part que lui confère et le caractère mystérieux de ses occupations et le titre obscur, en Afrique comme en Europe, d’archiviste paléographe [11][11] J. Charpy (1997 : 304). ». Jean Glénisson quitte Brazzaville en 1957 ; Anne-Rose Parent [12][12] Chartiste, promotion 1950. Épouse Couëdelou. Par la... lui succède de 1958 à 1962, organisant le transfert des archives.

La question du rapatriement : archives dites de souveraineté et archives de gestion [13][13] L’expression « archives dites de souveraineté » est...

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Été 1960, les proclamations d’indépendance se suivent à la vitesse des visites d’André Malraux, représentant personnel du général de Gaulle, dans les quatre capitales aéfiennes ! La loi cadre Defferre a prévu une première distinction entre services d’État et services territoriaux. C’est sur cette distinction, reprécisée pour quelques termes, que s’appuie le secrétariat général de la Communauté pour l’accession aux autonomies internes des territoires à l’automne 1958, suite à l’acceptation du référendum du 28 septembre 1958.

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La question du transfert des archives coloniales est gérée en très peu de temps une fois le départ de l’administration française prévu, sur la base du modèle qui a prévalu en 1950 en Indochine à l’occasion de la création des États associés. Le principe retenu est le suivant : les archives dites de souveraineté sont rapatriées en France métropolitaine, les archives de gestion sont maintenues dans les territoires africains. La commission de liquidation des colonies d’AEF a décidé la remise des archives de l’AEF aux Archives nationales françaises au cours de la séance qui s’est tenue du 13 au 16 août 1959. Cette commission entérine le rapatriement des archives « historiques » de la présence française avec les archives dites de souveraineté.

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Les archives dites de souveraineté correspondent à Brazzaville aux papiers du plus haut représentant local du gouvernement français et des services matérialisant l’exercice de sa souveraineté : bureau politique, police politique, affaires militaires, documents concernant les ressortissants français. Il est intéressant de noter que ces archives du gouvernement général sont aussi le noyau dur des archives de la colonisation française en AEF. C’est dans ses archives que sont conservés les documents « historiques » de la colonisation française précédant la mise en place de l’AEF. Les archives de gestion correspondent aux documents qui permettent la continuité de l’action administrative et la préservation des intérêts des populations locales (fonds d’archives et titres de propriété qui permettent au territoire d’asseoir ses droits et ses obligations). Les archives de gestion, qui correspondent à celles des territoires, servent alors de noyau aux Archives nationales africaines respectives…

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Seul le service d’archives du gouvernement général a fait l’objet, et encore tardivement, d’une organisation avec la nomination de Jean Glénisson. Les archives des territoires d’AEF n’ont fait l’objet d’aucune organisation spécifique. Ce cas n’est pas une exception aéfienne. En AOF, seul le service des archives sénégalaises s’est vu doté d’une véritable administration avec la nomination de Jean-François Maurel en 1954 à Saint-Louis. Les archives laissées en Afrique ne se présentent donc pas dans le meilleur des états : séries incomplètes par faute de versement des administrateurs, déséquilibre de poids et d’influence entre les services du gouvernement général et les services administratifs coloniaux locaux [14][14] De fait, jusqu’à la réforme de 1956, toute l’activité...… Si les débats sur les archives en AOF et en AEF se suivent, ils ne se ressemblent pas. En AEF, le principe défini par les autorités est réalisé intégralement. Force est de constater qu’à la différence du Sénégal, aucun pouvoir africain constitué n’est en mesure à cette époque de contester cette décision et d’offrir une solution de conservation. Cette question du patrimoine fédéral sera sujet de débat avec un Congo indépendant au début des années 1970, comme nous le verrons par la suite [15][15] Plus largement, ce débat est à intégrer dans la gestion....

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Rose-Anne Parent organise entre 1960 et 1962 le transfert des archives selon les principes ainsi définis, et participe simultanément à la formation de la bibliothèque de la nouvelle université de Brazzaville, alors centre d’enseignement supérieur voulu par l’abbé Youlou pour asseoir l’hégémonie culturelle de Brazzaville sur les autres capitales. À son départ, elle laisse la responsabilité de cette bibliothèque à Marie-Edmée Michel, jeune consœur promue de l’École des chartes en 1961, et épouse du professeur Marc Michel, alors assistant au Centre d’études supérieures de Brazzaville. Le rapatriement des archives du gouvernement général d’AEF se fait dans les premières années de la décennie 1960. Si Rose-Anne Parent assure le transfert entre 1960 et 1962, les époux Michel continuent son travail et assurent une veille archivistique dans la suite des années 1960. Les fonds transitent partiellement dans différents dépôts d’archives français, notamment dans des dépôts d’Archives départementales, en attendant que le centre annexe d’Aix-en-Provence soit en mesure de les accueillir. C’est ainsi que le dépôt de la Gironde – Bordeaux étant le port d’attache métropolitain traditionnel de l’Afrique noire – accueille l’essentiel de ces archives en 1963 [16][16] Correspondance de Paul Boyer, conservateur responsable....

État des fonds

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Les fonds coloniaux d’AEF se présentent selon la séquence suivante, selon l’inventaire sommaire du 30 novembre 1973 [17][17] Carton non classé des archives de versement des archives... qui préside au plan de classement. Il convient auparavant de présenter une série qui répond tout autant aux critères du transfert qu’à ceux du maintien en Afrique : la série A, composée des arrêtés et décisions. S’ils n’ont pas été compris dans le transfert des archives, l’inconvénient est mince puisque ces arrêtés et décisions ont été théoriquement imprimés dans les bulletins et journaux officiels. Le cas de sources imprimées réduit largement ce débat, au vu de sa conception par essence duplicable. Ce n’est pas le cas des autres documents d’archives [18][18] L’évaluation sommaire, selon ces documents, de ces....

Fonds transférés en France

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Série B, Correspondance générale des gouverneurs généraux.

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Série C, Personnel français, dossiers individuels.

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Série D, Politique et administration générale [19][19] Cette série se compose de 8 sous-séries : 1 D, classé....

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Série H, Travail et main d’œuvre.

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Série S, Sociétés concessionnaires françaises… devenue la série 8 Q [20][20] Cette série se compose des documents communs à toutes....

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Série T, Affaires militaires.

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Cette série Y a ceci d’intéressant qu’elle met en lumière le caractère incomplet et empirique de la collecte de certains fonds de l’AEF au vu de l’histoire de la mise en place tardive d’un service ayant les moyens de sa mission. Les journaux de poste de Carnot ont été remis par la Congrégation des Pères du Saint Esprit en 1995, les papiers d’Alfred Fourneau – explorateur puis haut administrateur au Gabon, au Congo, dans le Chari et au Tchad (1885-1908) – ont été remis par son fils Jacques, et les archives de la circonscription de Fort-Rousset en 5 Y ont été données par Georges Mazenot [22][22] Chef du district de Makoua (1956-1958) puis chef de.... Encore plus éloquent est le cas de la sous-série 3 Y qui se compose des vestiges d’archives coloniales du Moyen-Congo, difficilement collectées avant que n’existe un service d’archives à Brazzaville. C’est ce qui est appelé le caractère incomplet et empirique de la collecte des archives avant 1950.

Fonds théoriquement laissés sur place

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Série E, Justice.

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Série F, Finances.

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Série G, Affaires sociales.

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Série J, Santé.

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Série K, Postes et télécommunications.

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Série L, Travaux publics.

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Série M, Chemins de fer.

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Série N, Aéronautique civile.

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Série M, Mines.

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Séries P, Plan.

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Série Q, Affaires économiques.

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Série R, Agriculture.

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Série V, Protocole.

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Reste toutefois un travail tout aussi important que le rapatriement des archives : leur classement. « Si les archives n’ont pu être classées avant leur transfert, un cadre de classement avait cependant été établi, ce qui permit aisément le regroupement des différentes séries et sous-séries [24][24] Carton non classé des archives de versement des archives.... » Ce travail a été amorcé par Jean Glénisson, puis continué par Anne-Rose Parent. L’inventaire et le classement de ces fonds se révèlent un travail de longue haleine, qui n’aboutit globalement qu’à la fin du xxe siècle. En 1981, seules les séries B et D (les deux plus importantes) sont classées. Deux personnes œuvrent essentiellement pour ces fonds aéfiens. Daniel Ledoux, sous-archiviste dont la connaissance des fonds de l’AEF ne semble pas égalée, commence, à partir de 1969-1970, une première remise en ordre dans les montagnes de papier d’archives qui sont déposées à Aix depuis 1966 et il doit ainsi recomposer des ensembles archivistiques préalablement à la composition d’un inventaire. C’est ensuite Anne-Cécile Tizon Germe, conservateur d’archives, qui boucle tous les inventaires entre 1991 et 1997, portant sur les 330 mètres linéaires d’archives évaluées au départ de Brazzaville, et désormais conservées au 6e étage des magasins du CAOM [25][25] Les éliminations portent sur les doublons et sur les....

Les archives d’AEF : un patrimoine partagé ou disputé ?

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Brazzaville n’offrait pas les mêmes conditions que Dakar (ni matérielles ni humaines) pour y justifier une conservation d’archives fédérales. Est-ce à dire que tout est fini avec le rapatriement des archives en France ? Certainement pas.

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Dans un premier temps, le professeur Marc Michel et son épouse Marie-Edmée Michel, conservatrice de la bibliothèque universitaire de Brazzaville, retrouvent des documents en 1965-1966. Marc Michel établit aussitôt un inventaire des documents d’archives encore présents à Brazzaville, conservés dans la bibliothèque universitaire, dépositaire des compétences de l’ancien service central des archives et des bibliothèques d’AEF : il s’agit pour la plupart de documents d’archives des années 1920, qui appartiendraient au fonds du gouvernement général d’AEF. Elles concernent essentiellement deux secteurs : les affaires politiques des années 1920, et les archives de l’enseignement en AEF. Marc Michel envoie les inventaires et certains documents à la section outre-mer des Archives nationales à Carlo Laroche. Ce dernier, soucieux d’assurer le transfert des archives coloniales de la section outre-mer à l’annexe d’Aix au nom du respect des fonds, demande à son tour qu’y soient expédiés ces documents [26][26] Carton non classé des archives de versement des archives....

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Le changement date du début des années 1970. Non pas une rupture, car toute la mise en place des services patrimoniaux en Afrique se fait avec l’assistance française, et en collaboration avec l’EBAD [27][27] École des bibliothécaires et archivistes de Dakar où... de Dakar [28][28] Au Congo, les conservateurs Berny et Dupraz sont tour.... En 1971, le service des Archives nationales congolaises est créé, mais ne devient opérationnel qu’en 1974. À l’automne 1973, le gouvernement congolais demande à faire valoir ses droits sur les archives de l’ex-AEF. Il y va de son identité pour deux raisons principales.

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C’est tout d’abord au titre de son prestige et de ses ambitions régionales : Brazzaville vit mal de redevenir une capitale comme les autres quand elle avait su imposer son rythme à ses voisins du temps de la période coloniale. Revendiquer les archives fédérales, c’est poser Brazzaville comme l’héritier de la structure fédérale avec toutes les conséquences politiques que cela sous-entend. La même tentation avait vu le jour lors de la dissolution du haut-commissariat général en 1960. Brazzaville est encouragé en ce sens par l’exemple de Dakar, ancienne capitale fédérale qui a su s’imposer comme un centre régional culturel. Le gouvernement congolais cherche d’ailleurs à faire de cet exemple sénégalais un précédent juridique.

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La seconde raison est plus conjoncturelle. Quoique appartenant toujours à l’ensemble communautaire francophone, le Congo-Brazzaville s’affirme de plus en plus marxiste depuis la chute de Youlou puis le renversement de Massambat-Debat. Revendiquer son patrimoine, c’est faire un acte politique identitaire qui ancre le gouvernement socialiste congolais dans sa lutte contre l’ancienne puissance coloniale.

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La direction des Archives de France présente trois arguments techniques pour justifier son refus. Une raison de principe : les archives conservées à Aix le sont au titre du principe de souveraineté défini en 1950 et confirmé en août 1959 à Brazzaville. Une raison de droit : le Congo n’est pas l’héritier de l’AEF, seulement du Moyen-Congo [29][29] « Bénéficiaire d’une situation de fait, elle ne peut.... Une raison de fait : les archives de gestion sont effectivement restées sur place, seules archives revendicables. Parallèlement, une politique de collaboration est mise en place pour donner accès au patrimoine aéfien depuis l’Afrique : des inventaires sont mis à disposition des institutions, professeurs et étudiants d’une part, et surtout une politique de microfilmage « la plus libérale [30][30] Ibid. Naturellement la principale limite du microfilmage... » est mise en place d’autre part. Force est de constater que le microfilmage à la demande ne connaît pas de limite de principe. En 1973, la France argue que 90 mètres linéaires de rapports politiques ont été microfilmés et envoyés à l’université de Brazzaville, et qu’une autre commande de 300 mètres linéaires est en cours de traitement. Le microfilmage est, de fait, reconnu comme la meilleure solution dans ce cas au cours du 17e Congrès international des Archives qui s’est tenu en 1972 à Cagliari, en Italie, autour du thème « Constitution et reconstruction des patrimoines archivistiques nationaux [31][31] Les débats autour de ce thème n’ont pas toujours été... ».

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La sensibilité autour de la possession des archives fédérales reste vive dans l’identité patrimoniale des Archives nationales congolaises puisque près de huit ans après la réponse des Archives de France, M’Ban Bintsena dit Bitchéné, archiviste diplômé d’État, signe le 13 mai 1981 un article dans La semaine africaine intitulé « Pourquoi Brazzaville a laissé partir ses archives fédérales ? ».

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Aussi, la découverte d’archives après 1973 au Congo est-elle l’occasion de montrer les limites claires des prétentions nationales respectives. En mai 1974, des archives sont récupérées dans les sous-sols de la bibliothèque universitaire de Brazzaville, sise à la faculté de lettres et de sciences humaines, puis en décembre 1976 dans les sous-sols du campus universitaire, sis à l’ancien hôtel Impérial. Ces 96 mètres linéaires d’archives sont aussitôt déclarés archives de gestion alors qu’ils semblent relever de l’activité du gouvernement général et de son cabinet. Ils se composent d’un ancien fonds du gouvernement général (sans que soit identifié s’il a été archivé avant ou après les indépendances) et les fonds de l’inspection générale de l’enseignement en AEF, évoqués plus tôt. D’un commun accord entre les Archives nationales du Congo [32][32] Le personnage qui les incarne le mieux à cette date... et les services patrimoniaux de coopération à Brazzaville [33][33] Le conservateur d’archives Berny avait, semble-t-il,..., ces documents vont grossir les fonds des Archives nationales congolaises. S’il n’est pas étonnant que ces archives soient de nature fédérales au vu de l’étendu du pouvoir du gouvernement général, le règlement de cette affaire permet de montrer que la réalité des négociations est bien plus simple dans les faits que les discours politiques projetés sur le patrimoine archivistique dans le cas de l’AEF.

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Alors que les archives du gouvernement général d’AEF ont été rapatriées selon l’application intégrale des partages patrimoniaux prévus par le précédent indochinois de 1950, ce sont des fonds qui témoignent d’un certain « retard » par rapport à ceux de l’AOF. Administration tardivement mise en place, le service d’archives du gouvernement général n’a pas eu le temps et les moyens nécessaires de collecter intégralement les archives de la puissance centrale coloniale en AEF, pas plus qu’elle n’a eu non plus le temps ni les moyens nécessaires de classer sur place de manière scientifique les archives collectées. Ce travail n’a pu avoir lieu qu’une fois les archives déposées au CAOM. Leur exemple est de mauvais augure pour les archives territoriales gabonaises, congolaises, centrafricaines et tchadiennes, dont la composition respective des fonds anciens coloniaux reste encore en partie empirique – tout au moins largement incomplète – par l’absence, dès la période coloniale, de politique de collecte systématique à chaud et par l’absence de traitement scientifique des fonds à chaud – plans de classement calculés sur les plans de collecte.

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Plus largement, il est intéressant de noter que le phénomène « ciseaux » – retard de l’organisation des archives mais rapatriement intégral sans contestation réellement structurée – observé avec les archives de l’AEF révèle avant tout la place de l’AEF dans l’administration coloniale : entité fédérale moins prestigieuse que l’AOF, elle a toujours un train de retard sur sa voisine. La question de son patrimoine écrit colonial ne fait pas exception à cette règle. Au point que la place des archives dans le processus des constructions identitaires ne paraît avoir traversé l’esprit ni des élites africaines d’AEF, ni même en définitive des administrateurs coloniaux français. Ce problème ne vient en fait que bien postérieurement, à la lumière de l’exemple exceptionnel dakarois. Ce dernier pose en négatif un vrai problème dans le cas de l’AEF : peut-on parler en ex-AEF de mémoire partagée comme l’a fait Saliou Mbaye pour les archives de l’AOF [34][34] Saliou Mbaye, directeur des Archives nationales du... ? Certes la bonne foi de la politique strictement scientifique n’est pas en cause. Mais plus loin, c’est l’enjeu d’un passage de témoin patrimonial archivistique francophone [35][35] Un des axes de coopération culturelle en ce domaine... en AEF qui se pose, question hautement plus politique. Sa réalité post-coloniale dans l’ex-AEF est loin d’être enthousiasmante au regard des cinquante dernières années.


Références

  • Sources

    • Les Archives nationales. État général des fonds, Paris : Archives nationales, 5 vol., tome III, Marine et outre-mer, sous la direction de Pierre Boyer, Marie-Antoinette Menier et Étienne Taillemite, 1980.
    • Les Archives nationales. État des inventaires, Paris : Archives nationales, 4 vol., tome III, Marine et outre-mer, par Anne-Lise Rey-Courtel et Élisabeth Houriez, avec le concours de Philippe Henrat, 2000.
    • http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/caom/fr/index_irel.html : instruments de recherches en ligne concernant les fonds conservés à Aix-en-Provence.
    • Centre des archives d’outre-mer (CAOM), carton non coté du service d’archives, « le rapatriement des archives d’AEF » :
    • – Inventaire manuscrit, chemise AEF avec inventaire des caisses ;
    • – Dossier AEF avec correspondance de la direction du centre d’Aix-en-Provence et notes sur le statut et l’état des archives du gouvernement d’AEF ;
    • – Répertoire des archives d’AEF et inventaires réalisés par Anne-Cécile Tizon-Germe et Daniel Ledoux ;
    • – Chemise archives d’AEF avec notes sur les archives rapatriées et laissées sur place ;
    • – Dossier série H, travail et main d’œuvre ;
    • – Dossier AEF 4 D 24, lexique Eboué ;
    • – Dossiers AEF 2Y, 3Y, 4Y et 5Y ;
    • – Dossier AEF série 8Q ;
    • – AEF communicabilité.
  • Entretiens

    • Entretien de l’auteur avec Évelyne Camara, conservateur responsable des fonds Afrique au CAOM, le 29 mars 2007 au CAOM et correspondance Camara-Bat du 01/02/2007 au 28/03/2007.
    • Entretien de l’auteur avec Anne-Cécile Tizon Germe, directrice des archives départementales du Loir-et-Cher précédemment conservateur au CAOM responsable du classement du GGAEF, le 03/05/2007 et correspondance Tizon-Germe-Bat du 20 au 30/04/2007.
  • Ouvrages

    • Les archives dans la vie internationale, actes de la Sixième Conférence internationale de la Table ronde des Archives (Varsovie, 1961), direction des Archives de France, Paris, 1963.
    • Charpy Jacques, « Les chartistes et l’outre-mer », L’École nationale des chartes, histoire de l’École depuis 1821, Paris, Klopp, 1997.

Notes

[*]

Jean-Pierre Bat est archiviste paléographe, agrégé d’histoire, allocataire moniteur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et doctorant au CÉMAf. Il a soutenu en mars 2006 une thèse de l’École des chartes intitulée « Congo an I. Décolonisation et politique française au Congo-Brazzaville ».

[1]

Protectorat sur les deux rives du Gabon signé par Bouët-Willaumez avec le roi Denis en 1842.

[2]

Première expédition en 1875-1878 ; deuxième expédition en 1879-1885.

[3]

Le poste de Mfoa, fondé le 03/10/1880, est baptisé Brazzaville en 1884. Il ne supplante Libreville que grâce à la nomination du siège du gouvernement général, de sorte que la concurrence entre les deux cités perdure au sein de l’AEF jusqu’aux indépendances.

[4]

Les explorations sont lancées à partir de 1890, date de la fondation de la cité de Bangui.

[5]

Cela participe du projet français de réunion de tous les territoires français en Afrique, dont le meilleur exemple est le projet d’axe Dakar-Djibouti, représenté par les expéditions Marchand (1896-1899 ; 1899-1900). Elles sont précédées par la mission Gentil (1895-1898).

[6]

Les archives FM Mission 24, 38, 111, SG Gabon III 6 et 13 et le FP 16 PA concernent directement cette question des expéditions d’exploration et de conquête de l’AEF ; Centre des archives d’outre-mer.

[7]

Les archives concernant la mise en place des institutions coloniales de l’AEF sont contenues dans les séries B, C, D, H, Q, Y ; Centre des archives d’outre-mer.

[8]

Responsable à Paris de la section outre-mer des Archives nationales. Cette personnalité est pour beaucoup dans la promotion de la cause archivistique dans les colonies auprès de l’administration française. Il est intéressant de noter, à la lumière des années de promotion des différents conservateurs d’archives cités, qu’il a su utiliser la jeunesse de ses confrères et les aléas de la nomination administrative de ces derniers comme un atout pour constituer un réseau de jeunes archivistes dynamiques en Afrique noire, qui organisent un réseau de travail réduit, mais efficace.

[9]

Chartiste de la promotion 1945, c’est l’archiviste chargée du tri et du transfert des archives coloniales françaises en Indochine à la suite de la mission de Carlo Laroche.

[10]

Chartiste, promotion 1946.

[11]

J. Charpy (1997 : 304).

[12]

Chartiste, promotion 1950. Épouse Couëdelou. Par la suite, elle devient dans les années 1980 chef du service des missions des Archives nationales. C’est d’autant moins anodin qu’il semble qu’elle ait forgé une large part de sa « doctrine » des archives courantes et intermédiaires à Brazzaville.

[13]

L’expression « archives dites de souveraineté » est préférée à l’expression « archives de souveraineté », car les archives, en ce qu’elles constituent la mémoire et structurent à part entière l’identité d’un groupe – en l’occurrence d’un État et d’une nation selon le modèle républicain français qui prévaut aux indépendances – définissent tout autant la souveraineté des jeunes États africains que celle de la République française. Le cas du Sénégal en est la preuve évidente. Aussi, à l’expression « archives de souveraineté » postulant trop une position « objective » centrée sur les intérêts des anciennes puissances coloniales, nous préférons l’expression « archives dites de souveraineté ».

[14]

De fait, jusqu’à la réforme de 1956, toute l’activité politique des colonies transite par le gouvernement général. Cette centralisation de la décision politique coloniale se fait dans une lecture inter-africaine, des gouvernements au gouvernement général, comme dans une lecture franco-parisienne, entre le ministère et le gouvernement général. Tout transite réellement par Brazzaville, que ce soit à titre d’information, pour appliquer une consigne, ou pour prendre une décision politique à l’échelle territoriale ou fédérale. Le poids du haut-commissaire général (successeur sous la IVe République du gouverneur général) de Brazzaville est tout à fait remarquable jusqu’aux indépendances : entre 1958 et 1960, alors que Pierre Messmer est rappelé de Dakar, Yvon Bourges est maintenu à Brazzaville pour encadrer les mouvements d’indépendances et peser sur l’orientation d’une Union des Républiques d’Afrique centrale – URAC – dans la voie ouverte par les thèses du Rassemblement démocratique africain – RDA – d’Houphouët-Boigny.

[15]

Plus largement, ce débat est à intégrer dans la gestion de la liquidation du patrimoine fédéral (immeubles, services, etc.), liquidation dans laquelle le Congo entendait conserver le prestige régional de l’ancienne capitale fédérale : Brazzaville.

[16]

Correspondance de Paul Boyer, conservateur responsable du centre annexe d’Aix, au conservateur des archives départementales de la Gironde.

[17]

Carton non classé des archives de versement des archives d’AEF (archives de service du CAOM).

[18]

L’évaluation sommaire, selon ces documents, de ces deux grands ensembles, est le suivant : 740 mètres linéaires, 210 transférés et 530 laissés sur place. Au total, le métrage linéaire des archives du GGAEF à Aix s’approchent plutôt de 300 mètres linéaires.

[19]

Cette série se compose de 8 sous-séries : 1 D, classé par ordre chronologique (1924-1950) ; 2 D, missions d’explorations et négociations internationales (délimitation des frontières) ; 3 D, missions d’inspections ; 4 D rapports politiques (1 Gabon, 2 Moyen-Congo, 3 Oubangui, 4 D Tchad) ; 5 D, dossiers divers affaires politiques et administration générale (cette sous-série à l’heure de l’indépendance est considérée comme sensible puisqu’elle aborde la question indigène) ; 6 D, conseils d’administration et de gouvernement antérieurs au Grand Conseil d’AEF ; 7 D, Grand Conseil et Assemblées locales ; 8 D, élections aux assemblées métropolitaines.

[20]

Cette série se compose des documents communs à toutes les sociétés d’une part, et des documents spécifiques à chaque société d’autre part.

[21]

Cette série se compose de 5 sous-séries : 1 Y correspondance du gouverneur général Antonetti ; 2 Y, Haut commissariat de la France libre en Afrique française libre 1940-1942 ; 3 Y, journaux de poste de Carnot en Haute Sangha ; 4 Y, papiers d’Alfred Fourneau ; 5 Y, archives de la Likouala Moussaka 1905-1960.

[22]

Chef du district de Makoua (1956-1958) puis chef de la région de la Likouala-Moussaka (1960-1963).

[23]

Le classement alphanumérique des archives coloniales n’est pas fatalement maintenu dans les classements des archives nationales africaines.

[24]

Carton non classé des archives de versement des archives d’AEF (archives de service du CAOM). Note sur l’AEF et ses archives, sans date.

[25]

Les éliminations portent sur les doublons et sur les pièces qui peuvent aller jusqu’à une dizaine d’exemplaires.

[26]

Carton non classé des archives de versement des archives d’AEF (archives de service du CAOM). Correspondance de Carlo Laroche, directeur de la section outre-mer des Archives nationales, à Paul Boyer, directeur du dépôt annexe d’Aix, le 12/12/1966.

[27]

École des bibliothécaires et archivistes de Dakar où sont formés sur le modèle de l’école archivistique française des responsables d’archives nationales africaines. La concomitance des dates de création des Archives nationales congolaises et de l’EBAD n’est pas sans rapport au vu des trois années qui séparent l’ouverture officielle de ce service de son fonctionnement réel.

[28]

Au Congo, les conservateurs Berny et Dupraz sont tour à tour coopérants dans le cadre de la mise en place des Archives nationales congolaises.

[29]

« Bénéficiaire d’une situation de fait, elle ne peut en tirer un argument de droit pour une nouvelle revendication ». Carton non classé des archives de versement des archives d’AEF (archives de service du CAOM), note du 30/11/1973 sur les revendications congolaises.

[30]

Ibid. Naturellement la principale limite du microfilmage reste le coût de cette opération. Afin de suppléer des finances difficilement gérables par un gouvernement brazzavillois endetté, c’est la Coopération qui règle ces opérations. Reste à savoir si une politique suivie de microfilmage peut être envisagée patrimonialement dans ces conditions.

[31]

Les débats autour de ce thème n’ont pas toujours été calmes et prirent parfois un ton houleux. Mais ce congrès a eu le mérite d’aborder une question d’actualité. Sans doute la solution validée à l’issue des débats n’en reste pas moins décevante du point de vue congolais. Il convient de noter que la 6e Table ronde du Conseil international des Archives « CIA » avait abordé le cas du devenir des archives coloniales à propos du thème « les archives dans la vie internationale » ; Les archives dans la vie internationale (1963). La position du CIA n’a plus semblé impartiale aux yeux des partisans du retour complet des archives coloniales en Afrique car c’est à cette date que le CIA entérine définitivement le principe archivistique d’archives de souveraineté et d’archives de gestion.

[32]

Le personnage qui les incarne le mieux à cette date semble être Bitoumbo, diplômé de l’EBAD.

[33]

Le conservateur d’archives Berny avait, semble-t-il, participé à la récupération de ces documents, son successeur à la mission de coopération aux Archives nationales du Congo, Dupraz, a prolongé son travail avec Bitoumbo.

[34]

Saliou Mbaye, directeur des Archives nationales du Sénégal de 1975 à 2006.

[35]

Un des axes de coopération culturelle en ce domaine est esquissé avec l’EBAD. Mais ses résultats sont encore insuffisants en ex-AEF par manque d’investissement politique sur cette question.

Plan de l'article

  1. Création institutionnelle et politique de l’AEF, structures des archives à l’époque coloniale
  2. La question du rapatriement : archives dites de souveraineté et archives de gestion
  3. État des fonds
    1. Fonds transférés en France
    2. Fonds théoriquement laissés sur place
  4. Les archives d’AEF : un patrimoine partagé ou disputé ?

Pour citer cet article

Bat Jean-Pierre, « Les archives de l'AEF », Afrique & histoire, 1/2009 (vol. 7), p. 301-311.

URL : http://www.cairn.info/revue-afrique-et-histoire-2009-1-page-301.htm


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