CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Tout d’abord je dois vous dire que mon propos est assez délicat, tant les questions de langue sont épineuses et les susceptibilités sur ce sujet sont aiguës. Croyez bien que je ne veux causer de peine à quiconque, ne vexer personne, même si j’ai l’expérience qu’en la matière, ce n’est pas facile : chacun pourra juger de mes intentions à la fin de ce propos.

2Eliézer Ben Yehouda est le héros par lequel l’hébreu est redevenu une langue vivante et la langue officielle de l’État d’Israël. Mais ce héros était-il fou ?

3Beaucoup de ses contemporains l’ont pensé. Nombre d’entre les Hierosolymitains le traitaient de messchougge (fou en yiddish, terrible en hébreu) c’est-à-dire fou parce qu’impie de vouloir profaner la langue liturgique ; il fut pour cela chassé de la synagogue, excommunié, dénoncé comme rebelle à l’autorité turque et emprisonné.

4Mais fou aussi en raison de son mode de vie et de sa vie familiale.

5De nos jours plusieurs artères de grandes villes d’Israël portent son nom. Les masses sont versatiles, c’est connu, elles adorent et elles haïssent singulièrement ceux qui sont hors castration, c’est ce que nous montrent l’histoire et la politique.

6L’histoire de Ben Yehouda est éclairée par au moins trois ouvrages.

7Le rêve et sa réalisation, autobiographie traduite par Maurice Adad, père de notre collègue Anne-Marie Adad, avec une préface et des notes de celle-ci, ainsi que des textes plus techniques concernant la langue, de Ben-Yéhouda lui-même et de Réuven Sivan.

8La renaissance de l’hébreu de Gérard Haddad, ouvrage qui comprend sa traduction de « Le rêve traversé », autobiographie d’Eliézer Ben Yehouda, ainsi que les « Mémoires du premier enfant hébreu », mémoires de son fils Ithamar Ben-Avi.

9– Et enfin La psychose inversée de G. Haddad, lecture psychanalytique de l’aventure. C’est ce texte qui me guidera ici.

10Je ne saurais trop recommander la lecture de ces livres à qui s’intéresse à la langue, au symptôme et à sa place dans toute trajectoire humaine. Je ne pourrai que donner une image très parcellaire de ce que fut cette extraordinaire histoire.

11Ben Yéhouda est donc un homme qui a réalisé son rêve : il a fait en sorte que l’hébreu soit de nouveau parlé sur la terre des Pères. Il a consacré sa vie à cette tâche et peut apparaître à la fois comme un héros de la culture et comme un « monomane » au sens d’Esquirol. En effet, cette tâche ne lui a pas permis d’assurer l’entretien de sa famille : il n’avait pour ce faire que quelques « piges » de journaliste. La misère lui fit contracter la tuberculose dont sa première épouse, Débora, devait mourir.

12Il eut à souffrir de terribles difficultés. On l’accusa évidemment de n’être pas le seul intéressé par cette idée ancienne : l’hébreu était déjà une langue de communication, un peu comme le latin des lettrés du xixe siècle.

13De plus, les sionistes étaient assez indifférents à cette cause et les traditionalistes y étaient opposés, considérant que l’hébreu, langue sacrée, devait être réservé à la liturgie.

14En fait, sa tâche consista à établir une prononciation unique qu’il choisit plus proche de la prononciation séfarade et qu’il appuya aussi, dans un souci d’authenticité, sur l’arabe. Il établit un lexique et inventa des néologismes pour exprimer les concepts modernes. Il fit éditer un dictionnaire, le premier de ce type.

15Il s’attacha personnellement à ce que la communication ne se fasse plus qu’en hébreu, à commencer par sa famille. Cet exemple finit par faire tache d’huile, après bien des vicissitudes (par exemple comme il s’adressait à son chien en hébreu, celui-ci fut lapidé par des fanatiques). On peut dire qu’il fut l’inventeur de la méthode par immersion de l’apprentissage des langues : Michel Eyquem, seigneur de Montaigne n’avait été immergé dans le latin qu’à l’âge de trois ans, le fils de Ben Yéhouda, Ithamar, le fut dès sa naissance, son père interdisant qu’on ne lui parle aucune autre langue. Nous y reviendrons. Tout ceci confère un caractère exceptionnel au travail de Ben Yéhouda. On ne connaît rien d’équivalent : aucun des érudits qui parlent le cornique, langue disparue au xixe siècle de la Cornouaille britannique, n’a ressuscité ce cornique comme langue maternelle.

16C’est à l’âge de 17 ans que Ben Yéhouda fait l’expérience déterminante, qui conditionnera la suite. Il dit avoir fait un rêve dont la nature même est étrange. Écoutons son récit :

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« J’entendis une étrange voix intérieure m’appeler : “Résurrection d’Israël et de sa langue sur la terre des Pères.” Sur le coup en effet, ce phénomène m’apparut comme un rêve, une vision nocturne. Mais très vite je ressentis qu’il ne s’agissait pas d’un rêve, et si c’en était un, qu’il ne m’abandonnerait plus. »

18Manifestement le statut de ce phénomène psychique laisse Ben Yéhouda interloqué : c’est une vision qui s’entend, c’est une voix intérieure, donc sans sonorité, ce n’est pas un rêve, mais ce pourrait en être un, c’est un appel qui n’en revêt pas la forme grammaticale.

19Gérard Haddad dira que ce n’est pas une hallucination. Pourtant ce phénomène a bien toutes les caractéristiques de l’hallucination psychique de la séméiologie psychiatrique classique (bien oubliée de nos jours, il est vrai).

20Haddad assimile la fameuse phrase au fantasme fondamental, il pense que Ben Yéhouda aura traversé ce fantasme au terme de cette nuit fameuse, ce pour quoi il traduit le titre des mémoires par « le rêve traversé ».

21Haddad évoque quand même l’éventualité d’une psychose chez lui, mais pour mieux l’écarter : le témoignage des contemporains est celui de ses ennemis, la création de néologismes n’est pas psychotique chez lui puisque sollicitant sans cesse l’adoption par tous. Et on a vu qu’il ne reconnaît pas le caractère hallucinatoire du « rêve ».

22G. Haddad écrit :

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« Précisons notre thèse selon laquelle si Ben-Yéhouda possède bien des caractères attribués généralement aux psychotiques, ceux-ci se présentent d’une manière inversée, c’est-à-dire sous la forme d’une psychose en voie de guérison. Le désir de Ben Yéhouda est celui d’une guérison du désordre psychotique, c’est-à-dire la réintroduction de la métaphore paternelle, le Nom-du-Père selon Lacan, dans un système qui la rejette et la rende forclose. Ce nom du père est ici la langue hébraïque elle-même. En ressuscitant l’hébreu, Ben Yéhouda refonde le Nom-du-père effacé. »

24La question de la psychose de Ben Yéhouda se trouve ainsi effacée elle aussi : elle est en voie de guérison, le Nom-du-Père n’est plus forclos. Ceci semble quand même peu congruent au concept même de forclusion qui n’est certes pas un effacement !

25Doit-on voir là l’effet d’une certaine timidité concernant le diagnostic de psychose chez un héros de la culture ? Un profond respect interdisant de poser un diagnostic encore perçu comme infamant, stigmatisant, pour parler la novlangue…

26Gérard Haddad n’omet pas de comparer la production de Ben Yéhouda à celle de Schreber et de ses Grundspräche, mais c’est pour les distinguer radicalement. C’est l’hébreu d’avant Ben Yéhouda qui, pour Haddad, était une Grundspräche, et le peuple juif tout entier qui vivait jusque-là dans une psychose collective ! Ben Yéhouda a promu une langue vivante et évolutive.

27Ce qui permet à Haddad de parler de psychose inversée, c’est la négligence de la part de Ben Yéhouda, des notions de Pères et de Terre qui sont indubitablement un « Grund », fondamental, y compris étymologiquement. Quant à moi, j’y verrais une forme particulièrement élégante de dénégation !

28Il ne faut pas perdre de vue non plus que la question de la psychose est latente dans toutes les manipulations de langue, les recherches de langues fondamentales, les inventions de langues parfaites.

29Lacan s’interroge à propos de Joyce, Louis Wolfson nous en donne une démonstration dans son livre remarquable Le schizo et les langues.

30Et puis il y a la question du père, de la paternité. Le patronyme sinon le Nom-du-Père apparaissent bien problématiques chez Ben Yéhouda. Sa biographie précise qu’il a à peine connu son père décédé lorsqu’il avait cinq ans.

31Il a abandonné le patronyme de Perlman, pour choisir Yéhouda qui était le prénom de son père et qui renvoie plus généralement à l’appartenance juive.

32Gérard Haddad pense que le choix de maîtres jeunes par Ben Yéhouda et le transfert massif qu’il fit sur eux, visait à compenser cette circonstance du décès d’un père jeune.

33L’un d’eux eut une importance déterminante : Bloïker. Gérard Haddad écrit :

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« Ce Bloïker représente aux yeux de l’enfant toute l’autorité de la tradition, la sacralité de la Loi, l’amour d’un père. Pendant longtemps il trompe sa naïveté par une pseudo sainteté. En vérité, cet homme apparaît comme un hérétique honteux en des temps ou de larges fractions du peuple juif adhèrent ouvertement aux valeurs de la haskala[1]. Il a suffi qu’on frappât à sa porte pour que le maître vénéré se comporte comme un malfaiteur pris en flagrant délit, et dissimule sous son siège l’objet du délit : la traduction hébraïque de Robinson Crusoé. »

35Gérard Haddad poursuit : « Ainsi R. Bloïker plonge son élève dans la tourmente. Voilà qu’au sein même de ce désordre intérieur Ben Yéhouda découvre une planche de salut qu’il doit au même Bloïker : un amour ardent, total, pour la langue hébraïque. »

36Gérard Haddad pense que cet événement fut « pathogène ». Or Ben Yéhouda ne fit son rêve qu’après qu’un second maître, Vitinski, se fut révélé lui aussi hérétique en essayant de convertir Ben Yéhouda au nihilisme militant, à l’abri de son enseignement rabbinique. Ben Yéhouda dit à ce moment que seul son amour de la langue hébraïque, qu’il doit à Bloïker seulement, l’a prémuni d’une catastrophe.

37J’avancerai que dans ces deux épisodes, il s’agit du surgissement d’un réel chez le père, d’une transgression susceptible d’entraîner une déliaison du réel et du symbolique. Le rêve survient après le second épisode. Je dirai que sous l’apparition du symptôme hallucinatoire, il s’agit peut-être de la mise en place du sinthome selon l’écriture de Lacan, sinthome venant réparer la chaîne borroméenne rompue.

38Mais c’est dans sa propre paternité que les difficultés de Ben Yéhouda se lisent au mieux : son fils, Ithamar, destiné à être cet enfant hébreu dont l’hébreu serait la langue maternelle, ne marche pas, ne parle pas. Son destin pourrait bien être celui de ces enfants, tous morts, auxquels Frederic II Hohenstaufen avait demandé qu’on ne parle pas afin de connaître la langue originelle, celle qu’ils parleraient spontanément. L’état d’Ithamar est tel que les sages finissent par essayer de dissuader Ben Yéhouda de son projet. Chacun croit voir revivre le sacrifice d’Abraham. Et s’il meurt, dit-on ? Et bien je recommencerai avec le suivant, répond Ben Yéhouda !

39Ithamar, ce fils, intitulera ses mémoires : « Mémoire du premier enfant hébreu », ce qui fait de lui le père de tous les Hébreux, y compris de son propre père. On peut dire qu’il est bâti comme un système délirant. Son père au demeurant voudra l’appeler Héber, du nom, dit-il, du père d’Abraham ! Il se résignera à l’appeler Ben Zion devant le refus de l’autorité rabbinique qui ne connaissait pas « Heber ».

40Le fils, lui, choisira Ithamar comme prénom, celui que souhaitait sa mère, nom tiré du palmier qu’elle aimait tant.

41Et il portera comme patronyme Ben Avi, formé des initiales de son père et dont la racine linguistique est père précisément.

42Voici donc une série de patronymes qui rompent avec la longue filière généalogique, avec le père mort.

43Le premier mot que prononça Ithamar fut Aba, père en hébreu, et ce à l’âge de trois ans, au cours d’une querelle entre son père et sa mère, motivée par le fait que celle-ci s’était oubliée à chanter une berceuse en russe…

44Le jeune Ben Zion exprimait sa crainte par ce cri et désamorçait, du même coup, les motifs de la querelle…

45Devenu adulte, il embrassa à son tour la cause de l’hébreu malgré son amour pour le français et connut une vie malheureuse faite, comme celle de son père, de persécutions répétitives.

46Surtout il fut, en grande partie, créateur des néologismes que son père utilisa pour construire l’hébreu moderne, puis il se consacra à une recherche étymologique qui propulsait l’hébreu au rang de mère de toutes les langues.

47Ainsi Genova vient de l’hébreu genouva à cause du trésor du temple volé par les Romains. Les Dardanelles viennent de dar-dan, la maison de dan (une des tribus), de même que sar-dan pour la Sardaigne et encore bo-sefor qui signifie vient compter (les vagues) pour le Bosphore, le tout à l’avenant.

48Nouveau symptôme, nouveau sinthome, chez le fils après le père.

49Cette excursion chez le père puis chez le fils montre à l’envi les possibilités immenses de questionnement qui gisent dans les ouvrages que j’ai signalés.

50Je pense qu’on peut formuler une conclusion provisoire en affirmant que le symptôme n’est pas à supprimer, « mais à accueillir dans ses différents semblants ». On frémit à l’idée que nos héros auraient pu faire l’objet d’une rééducation comportementale !

51Il faudra bien arriver à concevoir que la psychose n’est pas un accident d’hominisation, mais qu’elle lui est consubstantielle. Il serait plaisant de colliger tous les événements déterminants pour l’histoire de l’humanité qui furent portés par la psychose. Il faudra bien que la civilisation prenne en compte cette dimension qui la fonde.

52Cela nécessite une rigoureuse discrimination (en français) entre maladie mentale (est malade qui souffre et se plaint), folie (qui est d’appréciation sociale), et psychose (qui est de structure, pas obligatoirement permanente au demeurant).

53La vie politique fournit une riche illustration à cette problématique de la psychose et du social. Une dernière citation de Lacan pourrait nous indiquer un chemin :

54

« L’impossibilité éprouvée du discours pulvérulent est le cheval de Troie par où rentre dans la cité du discours, le maître qu’y est le psychotique » (cf. « L’acte psychanalytique », Compte rendu du séminaire 1967-1968, Autres écrits, p. 375).

55« Après la discussion qui a suivi l’exposé de ce texte à Bastia en septembre dernier, et singulièrement l’intervention de J.C. Gross qui s’appuyait sur Henri Meschonnic, j’y suis allé voir de plus près et j’ai lu, après J.C. Gross (exode 20-18) : “Les enfants d’Israël virent les voix” passage habituellement traduit par du tonnerre et tout un barouf tellement voir les voix est choquant. Je conclus donc qu’il faut se garder de conclure, surtout trop rapidement ! »

Notes

  • [1]
    Les lumières, aufklaärung, de l’hébreu sekhel, raison, intellect.
Jean-Pierre Rumen
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Mis en ligne sur Cairn.info le 29/08/2011
https://doi.org/10.3917/afp.018.0055
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