CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1En inaugurant les communications transocéaniques à moyenne et longue distance, l’expansion ibérique des XVe - XVIe siècles a créé un vaste espace de circulation des marchandises et des hommes, qui a lancé un pont entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques durant cinq siècles. Les Portugais furent la première et, pendant cent cinquante ans, la seule nation européenne engagée dans la traite négrière atlantique. À ce titre, ils eurent le contrôle total de l’introduction des esclaves africains en Europe du Sud, dans leurs colonies (Cap-Vert, São Tomé, Brésil) mais aussi dans les Amériques sous monopole espagnol. Ce premier système esclavagiste ibérique associait l’esclavage des Noirs, l’économie marchande, l’exploitation minière et déjà la plantation sucrière. Ancré en Méditerranée, il connut un premier déploiement dans les îles atlantiques (aux Canaries, au Cap-Vert et à São Tomé), puis dans le monde hispano-caribéen (Hispaniola, Cuba, Porto Rico et l’espace continental de la « Terre Ferme »), avant de prendre son essor dans les Antilles et au Brésil avec la grande économie de plantation [1]. Cette redistribution des circuits de la traite transatlantique conduisit à l’entrée en scène des puissances européennes du nord de l’Europe à partir du milieu du XVIIe siècle, et à une importante augmentation des flux négriers et du rythme des expéditions : en un siècle et demi, entre 1500 et 1640,800 000 esclaves arrivèrent au Nouveau Monde contre plus de sept millions au XVIIIe siècle [2]. Le Portugal eut en tout point un rôle précurseur. Mais il revient à l’Angleterre, à la France et aux Pays-Bas d’avoir implanté dans leurs possessions d’outre-mer les systèmes les plus intensifs de travail forcé et d’avoir développé une culture capitaliste fortement dépendante du commerce des produits coloniaux : café, sucre, alcool, tabac, indigo [3].

2Le rapport entre traite, développement et accumulation du capital est un débat historiographique aussi ancien que complexe [4]. Ici comme ailleurs, les codes chronologiques et géographiques de la recherche traduisent souvent des traditions historiographiques cloisonnées en aires culturelles et trop souvent réduites à un amalgame d’histoires nationales. Les recherches nord-américaine et brésilienne situent invariablement la formation des identités américaines à la croisée des routes de la grande traite transatlantique et de l’esclavage des XVIIe - XVIIIe siècles. L’historiographie africaine oscille entre un afro-radicalisme radical, postulant que l’Afrique serait la victime innocente de forces extérieures, et un nativisme qui voit dans le contact avec l’Occident un préjudice irréparable [5]. L’historiographie européenne se caractérise globalement par l’absence de réflexion sur les fondements historiques de la puissance passée de ses nations et de prise en compte des « retours » de son expansion outre-mer, bien que chaque nation européenne ait une histoire et un rapport unique avec son ancien domaine colonial. L’exemple du Portugal est symptomatique. Cinq cents ans de colonisation, depuis les découvertes du XVe siècle jusqu’aux indépendances des colonies africaines en 1974, ont engendré un lien complexe au passé colonial : les aspects sombres de la « glorieuse » colonisation de l’Afrique s’entrechoquent avec les valeurs positives de métissage, de rencontre et de civilisation. Les liens entre la traite négrière, le commerce colonial, le développement économique et la formation d’un marché capitaliste au XIXe siècle, notamment après le retour en métropole des « Brésiliens », demeurent largement inexplorés. Car si le marquis de Pombal interdit, dès 1761, l’exportation d’esclaves vers le Portugal, la traite luso-brésilienne se poursuivit jusqu’en 1850 et l’abolition définitive de l’esclavage au Portugal et dans les territoires d’outre-mer ne fut proclamée qu’en 1869 [6].

3En cinq siècles, entre le XVe et le XIXe siècle, 34 850 expéditions négrières traversèrent l’Atlantique, conduisant à la déportation aux Amériques de plus de douze millions d’hommes, de femmes et d’enfants africains, sans oublier le million d’esclaves noirs introduits en Europe du Sud. Les chiffres traduisent l’horreur du commerce négrier atlantique et laissent deviner les tragédies humaines qui en résultèrent. En revanche, ils nous apprennent très peu sur les mécanismes, les origines et les fondements de cinq siècles de traite transatlantique. Les rôles économiques entre les continents et les hommes étaient-ils déjà distribués au XVIe siècle : l’Afrique comme marché producteur d’esclaves, les Amériques comme marché producteur de biens et l’Europe comme marché consommateur de ces biens ? En fait, cette histoire complexe échappe aux schémas et au déterminisme. Pour comprendre l’engrenage négrier, il faut non seulement remonter aux origines de la traite, lorsque l’esclavage sort du monde méditerranéen pour s’enraciner dans l’Atlantique, mais aussi retourner en Europe du Sud, quand le Portugal et l’Espagne mettent en relation leurs colonies d’Afrique et des Amériques, et que les élites financières et marchandes des deux nations associent leurs moyens et leurs réseaux. Ces réseaux s’édifient moins autour de la nationalité ou la religion des partenaires que sur des associations économiques raisonnées; les migrations et la dispersion géographique de ces hommes les amènent à nouer des contacts au-delà de leur continent d’origine et de leur communauté.

Temps et espaces de la traite ibérique

4Dans cet article nous analyserons les temps de la traite des Africains dans l’Atlantique entre 1440 et 1640. La première date marque la naissance officielle de la traite atlantique chrétienne. La seconde correspond à la fin de l’union entre les deux Couronnes qui marque la perte définitive du monopole ibérique dans l’Atlantique. Pendant deux siècles, les réseaux marchands ibériques dominèrent l’Atlantique et relièrent les empires portugais et espagnols. L’étude qui suit s’organise autour de quatre espaces-temps qui constituent autant de moments clés dans la formation d’un premier système atlantique.

5En 1441, l’arrivée des premiers esclaves noirs à Lisbonne annonce une traite atlantique, massive et spéculative, qui s’enracine dans les formes médiévales de l’esclavage méditerranéen et est soumise aux rythmes et aux temps des traites interafricaine et transsaharienne [7]. Les réseaux marchands qui relient l’Europe méditerranéenne, l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne forment un monde de diversité linguistique, régenté par des solidarités familiales et de confiance, et qui se trouve confronté à une mutation accélérée de la société méditerranéenne. Pendant le premier siècle de la colonisation (1500-1600), le continent américain reçoit moins de 200 000 esclaves, alors qu’entre 1440 et 1640,350 000 à 400 000 Africains sont introduits au Portugal et en Espagne. Entre 1515 et 1520,1 000 à 1 500 esclaves quittent annuellement le seul entrepôt d’Arguin à destination de Lisbonne (voir tableau 1). Autant, sinon davantage, quittent l’entrepôt de Santiago du Cap-Vert à destination de Séville et de Valence [8]. Ce trafic entre l’Afrique et l’Europe, qui se prolonge jusqu’au milieu du XVIe siècle, se double d’un trafic interne qui alimente les villes du sud du Portugal, de l’Espagne et de l’Afrique du Nord en domestiques, en servantes, et accessoirement en concubines, mais aussi en travailleurs pour les mines, les huertas et les engenhos de Valence, des Canaries ou de Madère. En métropole, les esclaves redessinent profondément le marché du travail, constituant une réponse à l’émigration des Portugais vers l’outre-mer [9]. En 1540,5 000 à 6 000 esclaves africains transitent annuellement par le port de Lisbonne. Au même moment, les Amériques reçoivent en moyenne 1 500 esclaves par an, dont beaucoup étaient nés en captivité au Portugal ou en Espagne. Au milieu du XVIe siècle, Lisbonne est la plus importante ville noire de tout le monde hispanique avec plus de 10 000 Noirs, ce qui représente approximativement 10 % de la population de la ville. La couleur de peau des habitants de la ville constitue alors une source d’étonnement pour tous les voyageurs de l’époque moderne, comme elle le sera aux siècles suivants à Mexico ou en Virginie [10].

Tableau 1

Esclaves embarqués à Arguin à destination du Portugal (1499-1520)

Tableau 1
Tableau 1 – Esclaves embarqués à Arguin à destination du Portugal (1499-1520) Périodes Nombre d’esclaves embarqués Mai 1499 - décembre 1501 668 Mars 1505 - novembre 1508 526 Décembre 1508 - juin 1511 1 540* Juillet 1511 - août 1514 1 002* Novembre 1514 - septembre 1517 2 336 Septembre 1517 - octobre 1520 3 792 Source : Chiffres obtenus à partir de la compilation de milliers de notices ( IAN/TT - Lisbonne). * Chiffres complets.

Esclaves embarqués à Arguin à destination du Portugal (1499-1520)

Chiffres obtenus à partir de la compilation de milliers de notices ( IAN/TT - Lisbonne).

6Ce premier esclavage méditerranéen et la première traite chrétienne entre les littoraux mauritaniens/sénégambiens et la péninsule Ibérique constituent l’antichambre de la traite transatlantique et du modèle de la plantation qui voit le jour dans le golfe de Guinée. Le sucre, produit marginal dans l’économie du royaume jusqu’aux années 1510, atteint le rang de production industrielle à Madère, mais surtout à São Tomé, où une société esclavagiste blanche, créole et africaine émerge dès les années 1515-1520 autour d’une première économie sucrière intensive centrée sur le complexe de l’engenho et de la roça, avec une première rationalisation du travail servile, l’apparition de techniques et de structures (magasins, cabanons, engenhos) et de catégories socio-économiques (planteurs, senhor de engenho, gardiens) qui seront transférées aux Amériques. L’essor de la plantation de São Tomé résulte d’une combinaison de facteurs naturels (une forêt vaste et dense, des pluies importantes et des conditions climatiques idéales), géographiques (la proximité des littoraux africains et des « rivières à esclaves » du détroit du Niger), économiques (l’insertion dans les économies locales et la coopération avec les royaumes africains du Congo et du Bénin au vaste marché négrier) et financiers (la couronne du Portugal, puis les marchands-banquiers des Pays-Bas hollandais et d’Allemagne investissent massivement dans la production, le transport et la commercialisation du sucre [11] ). Les marchands congolais étaient aussi présents sur l’île et une élite africaine enrichie dans l’économie sucrière s’était constituée à São Tomé dès les années 1520 [12]. Entre 1515 et 1530,3 000 à 4 000 esclaves entrent annuellement dans l’île portugaise en provenance des royaumes du Bénin et surtout du Congo. Le rythme s’accélère au cours des deux décennies suivantes avec 8 000 et 10 000 esclaves par an, avant de diminuer au milieu du XVIe siècle. En 1535, la production annuelle de sucre s’élève à près de 200 000 arrobes contre 68 000 arrobes pour l’île de Madère [13]. Annuellement, une trentaine de navires partent de l’entrepôt du golfe de Guinée à destination de Lisbonne. Le sucre de São Tomé alimente alors un commerce intense entre les entrepôts ibériques, hollandais et italiens, contrôlé par des négociants juifs et nouveaux chrétiens en rapport avec des armateurs du nord du Portugal et les capitaux italiens, flamands et allemands [14].

7Le déplacement vers le marché hispano-américain ouvre le troisième temps. Le transfert n’est pas automatique. La découverte de mines d’or à Cibao (dans l’île d’Hispaniola) ouvre la porte à une première demande de main-d’œuvre dans les Petites Caraïbes espagnoles [15]. Les premiers esclaves noirs sont introduits à Hispaniola dès 1493 dans le sillage des voyages de Christophe Colomb [16], en même temps que les premiers plans de canne ramenés des Canaries ou de Madère. L’essor de l’exploitation aurifère, notamment à Cibao, puis sucrière à Hispaniola, inaugure, entre 1505 et 1525, un premier trafic triangulaire entre l’Afrique, l’Europe et les Amériques, qui conduit à la déportation de près de 10 000 esclaves vers Hispaniola, Porto Rico et Cuba où les colons ont mis sur pied, avec le soutien financier de Charles Quint et d’investisseurs étrangers, une économie de plantation sucrière [17]. L’accord signé au milieu des années 1520 entre dom João III et Charles Quint renforce la collaboration ibérique en autorisant l’envoi systématique d’esclaves depuis les entrepôts de Santiago et de São Tomé. Plus de 14 000 Noirs sont ainsi introduits aux Indes de Castille entre 1526 et 1550 pour œuvrer dans les plantations et dans les mines. Entre-temps, les colons espagnols ont pris pied en Terre-Ferme (Colombie, Costa Rica, Mexique, Panamá) [18] et développé un marché intérieur (Chili, Pérou). Dans le Vieux Monde, les troubles et les conflits religieux aux Pays-Bas espagnols, dans les années 1570-1585, entraînent le déclin de l’entrepôt d’Anvers qui est alors la plaque tournante du commerce colonial en Europe, à la fois centre financier et centre de redistribution du sucre et des épices africaines, asiatiques et brésiliennes. Amsterdam prend le relais : la communauté séfarade tisse des liens avec Cacheu et le Brésil, les navires hollandais investissent massivement dans le transport du sucre brésilien et le trafic des esclaves. Dans l’île de São Tomé, les tensions sociales entre les Filhos da terra, mulâtres libres, et les Reinois, Blancs de la métropole, les nombreux soulèvements serviles et la constitution de mocambos dans l’intérieur de l’île remettent en cause les bases sociales et économiques du modèle colonial. Sur l’autre rive, après le temps du sucre hispanocaribéen, s’ébauche déjà l’ère du sucre brésilien en liaison avec l’Afrique centrale.

8Le versant américain et brésilien de l’Atlantique qui s’ébauche dans les années 1560-1570 ouvre un quatrième temps, marqué par la concession de contrats monopolistiques (asientos) pendant l’union des couronnes portugaise et espagnole (1580-1640), la diffusion du crédit et l’entrée en scène des capitaux juifs séfarades à partir de la péninsule Ibérique, mais aussi des entrepôts de l’Afrique portugaise ou de l’Amérique espagnole. L’afflux de capitaux a un effet multiplicateur : il accélère les migrations européennes vers l’Afrique portugaise, le Brésil et les Indes de Castille, favorise le transfert des techniques au Brésil et dans les Caraïbes et l’arrivée sur la scène atlantique des armateurs anglais, français et hollandais. Les réseaux marchands marranes relient alors en droite ligne les entrepôts de Cacheu et de Luanda aux entrepôts de Vera Cruz (Mexique), de Carthagène des Indes (Colombie), de Bahia et de Pernambouc. La période des asientos portugais (1595-1640) [19] marque la mainmise des conversos lusitaniens sur la traite transatlantique. Les asientos inaugurent un commerce massif, structuré et intégré au niveau planétaire, sur la base duquel se bâtissent des fortunes individuelles en Afrique, aux Amériques et en Europe.

9Ce large panorama laisse entrevoir que, pendant deux siècles, la traite négrière et le commerce des produits coloniaux furent un commerce mondial auquel prirent part les Européens, les Africains, et leurs élites politiques, militaires et marchandes [20]. C’est parce que la traite fut une activité réglementée et codifiée, et qu’elle engagea une multitude de partenaires, qu’elle s’accompagna d’une importante production écrite. Chaque voyage, chaque transaction commerciale, chaque vente légale donnait lieu du côté des Portugais et des Espagnols à la rédaction d’un ou de plusieurs actes comptables ou notariés, des lettres de change, des livres de bord, quelques fois détaillés, le plus souvent composés d’un ou de deux folios. Les livres des entrées et des sorties annuelles, tenus à jour par les fonctionnaires de la Casa da Mina e da India, organe centralisateur de la bureaucratie portugaise, ont disparu dans le tremblement de terre de Lisbonne en 1755. En classant et croisant minutieusement les milliers de registres inédits conservés dans les dépôts d’archives de Lisbonne, de Madrid ou de Séville, il nous est possible d’offrir pour la première fois une vision globale et articulée des réseaux et des circuits négriers qui animèrent l’Atlantique nord entre 1440 et 1640.

Réseaux marchands en Méditerranée ( XIVe - XVe siècles)

10À l’aube des grandes découvertes, les financiers italiens et la diaspora marchande juive sont les grands animateurs de l’économie de frontière entre les rives chrétienne et musulmane de la Méditerranée. Les liens familiaux existant entre les communautés juives hispaniques et juives marocaines, mais aussi entre les réseaux marchands juifs et italiens d’Amalfi, Gênes et Venise [21], la pratique de plusieurs langues, la connaissance des itinéraires, des intermédiaires, et la proximité avec les pouvoirs politiques permettent à ces communautés marchandes de contrôler les circuits traditionnels (huile, céréales, étoffes, sucre, or et esclaves) et d’être présents au débouché des routes caravanières médiévales. Les Juifs séfarades sont particulièrement actifs dans le commerce à longue distance qui, en coopération avec les intermédiaires arabo-berbères et africains, dessert les ports de Palerme, Majorque, Valence ou Barcelone et du littoral marocain en or et en esclaves [22].

11En 1391, les sanglantes persécutions déclenchées contre les Juifs dans les royaumes d’Aragon et de Castille, et dans une moindre mesure contre les commerçants génois, conduisent à une première émigration vers le sud du Portugal et les ports de Fès, Alger, Tunis [23], et au déplacement du centre d’activité du commerce séfarade et génois des îles à sucre de la Méditerranée orientale (Chypre, Crète, Sicile, Rhodes) vers la Méditerranée occidentale (l’Algarve et le Maroc). L’expulsion de 1492 déclencha un nouvel exode d’Espagne vers l’Afrique du Nord, l’empire ottoman et surtout le Portugal voisin. La présence juive est un élément décisif de la vie politique et économique du royaume portugais à l’aube des temps modernes. De nombreux membres de l’école majorquine de cartographie – Angelino Dulcert, Abraham et Yehuda Cresques, Mecia de Viladestes, Guillermus Soleri, Petrus Roselli [24] – et de la communauté juive trouvent alors refuge auprès d’Henri le Navigateur et des souverains portugais qui les associent à l’aventure atlantique, au Maroc et en Guinée. En 1451, Abrão de Paredes obtient l’autorisation du roi Alphonse V de vendre ses marchandises en Guinée [25]. En 1482, la famille des Abravanel obtient le monopole du commerce des esclaves de Guinée. D’autres, José Negro et Eleázar Navarro, importent clandestinement des esclaves, de l’or et de l’ivoire [26]. José Alberto Tavim met en évidence les liens commerciaux que la communauté juive de Ceuta maintient sur la longue durée avec les villes italiennes et portugaises [27].

12Les Juifs et les Nouveaux Chrétiens sont omniprésents dans la première phase de l’expansion atlantique. Conquise par les Portugais en 1500, Safi devient la principale place fortifiée de l’Atlantique marocain et le centre de l’activité séfarade au Maroc. Se dessine en filigrane entre la Méditerranée et l’Atlantique un premier circuit intégré des toiles, des céréales, des épices et des esclaves, prémices du grand commerce transatlantique. Prenons un exemple : en février 1510, plusieurs quintaux de piment indien sont arrivés à Anvers à bord d’un navire portugais. Le piment s’est retrouvé quelques jours plus tard à Bristol, où l’on a procédé à son échange contre des rouleaux de tissu de couleur, pour une valeur estimée à 1 million de réaux. Le tissu s’est retrouvé ensuite sur les marchés de Safi [28]. Comme sur les littoraux de Guinée, les Portugais répondaient ici à une demande musulmane existante, plus qu’ils ne créaient un nouveau commerce [29]. Dans les ateliers de Safi, d’Oran, d’Arzila ou de Fès, le tissu était transformé en jellabahs, hambels, burnous, couvertures ou bonnets [30]. Les articles manufacturés étaient ultérieurement convoyés à bord de navires génois jusqu’à l’entrepôt saharien d’Arguin, où ils constituaient la principale monnaie d’échange pour l’acquisition d’esclaves et d’or auprès des marchands berbères de Mauritanie. Abraham Benzameiro administrait le commerce colonial portugais au Maroc, et sa famille était directement impliquée dans le commerce des esclaves. En 1514, Mail Lévi et Izaque Benzameiro font confectionner à Safi 2 000 pièces de gallabya (abanas) et des couvertures (qu’ils payent 300 onces d’argent) destinées au commerce d’Arguin [31]. L’année suivante, Jorge Lopes, le représentant à Lisbonne de Yoço Corem, marchand juif de Fès, reçoit du Maroc des couvertures et des jarres qu’il réexporte vers l’entrepôt d’Arguin [32]. Le commerce des présides marocains et de l’entrepôt d’Arguin ne fut jamais aussi prospère que lors de la domination portugaise qui correspond à la présence des marchands juifs et nouveaux chrétiens [33]. Dans un rapport daté de 1520, le secrétaire de la factorerie d’Arzila, le Génois Mecir Ambrosio, informe le souverain portugais que les anciens conversos portugais de Fès constituent la plus importante « nation » au sein de la communauté juive de la ville [34]. À l’époque moderne, il existe ainsi une véritable réussite marchande et un dynamisme économique converso dans toute la Méditerranée.

13Dans la péninsule Ibérique et au Maroc, l’« exode » séfarade croise celui des Génois. Le déclin de la navigation génoise en mer Noire, combiné à la poussée des Ottomans en Méditerranée orientale [35], conduit les commerçants, banquiers et navigateurs florentins et génois vers le sud de la péninsule Ibérique [36]. La participation des Italiens à la (re)découverte et à l’exploration des îles des Açores, des Canaries, du Cap-Vert, de Madère et de la côte ouest africaine est suffisamment connue. Leur rôle financier et technique dans les débuts historiques de la traite atlantique des Noirs est en revanche oublié.

14Un homme incarne à lui seul ces grands argentiers de la traite en Méditerranée : Bartolomeo di Domenico Marchionni. Né à Florence dans les années 1450, il débarque à Lisbonne en 1470 pour y seconder Giovanni Guidetti, l’un des agents commerciaux de la banque florentine Cambini. Installée à Lisbonne dans les années 1410, cette société commerciale s’était spécialisée dans la réexportation de cuirs, d’huiles, de fruits et de poissons de l’Algarve et de l’Alentejo vers les marchés anglais, flamand et italien. La firme reste alors en marge du commerce de Guinée. Le trafic naissant des « esclaves nègres » représente un pari risqué, puisque les esclaves n’ont pas de débouché sur les grands marchés du nord de l’Europe (Londres et Bruges) ou d’Italie (Gênes, Florence et Venise). Certes un commerce négrier existe entre Lisbonne et Gênes, mais il est de très faible ampleur : entre 1461 et 1474, G. Guidetti exporte ainsi vers Florence 44 femmes et un homme, « têtes nègres venues de Lisbonne » (teste nere venute da Lisbona), voués à un esclavage domestique et sexuel [37].

15Les retours économiques de la traite sont alors très incertains. Peu après la découverte de l’archipel du Cap-Vert, dans les années 1460, le Génois Antonio di Noli obtient du roi du Portugal l’autorisation d’importer à son compte des esclaves de Guinée vers le Cap-Vert, afin d’introduire la culture de la canne à sucre sur l’île. L’irrégularité des pluies ne permet pas à la production d’être rentable; en revanche, l’île se peuple d’esclaves avant de devenir, quelques années plus tard, le grand entrepôt négrier de la région. Entre 1469 et 1475, le marchand Fernão Gomes reçoit du roi du Portugal l’exclusivité de la navigation sur tout le littoral guinéen contre le paiement de 200 000 réaux et l’obligation de découvrir cent lieues de littoral par an. F. Gomes s’octroie le monopole du commerce. Duarte Pacheco Pereira souligne dans sa fameuse chronique, Esmeraldo de Situ Orbis, que les navires furent armés et financés par des Génois qui obtinrent en échange les droits de redistribution de la malaguette et des esclaves sur les marchés européens [38]. En parallèle, F. Gomes sous-traita une partie du trafic des esclaves de Guinée au marquis de Cadix, Afonso de Cardenas, au moment même où l’île de Santiago devenait un important centre de redistribution d’esclaves vers l’Espagne [39].

16Après un éphémère contrat signé entre le roi du Portugal et un dénommé Martim Anes de Boa Viagem [40], B. Marchionni achète auprès d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon le monopole de l’approvisionnement en esclaves des marchés sévillan et valencien [41]. Ses partenaires, les frères Gianetto et Juanoto Berardi, sont des banquiers florentins installés à Lisbonne depuis 1471. Ils possèdent des succursales à Séville, à Medina del Campo et à Rome, et une concession économique dans le comptoir de Santiago du Cap-Vert. En 1480, au moins cinq caravelles effectuent le trajet entre Santiago et Séville [42]. Entre 1486 et 1495, B. Marchionni acquiert en parallèle le contrat des « Rivières de Guinée du Cap-Vert » (tratos e resgates des partes de Guinée) en Sénégambie et celui des « Fleuves des Esclaves » (Rio des Escravos) dans le golfe de Guinée. Les sommes déboursées s’élevèrent à 9 600 000 réaux et 1 100 000 réaux par an respectivement, des sommes considérables pour l’époque [43]. Entre 1486 et 1493, les facteurs des entrepôts royaux de Lisbonne enregistrent l’entrée de 3 589 esclaves, soit une quarantaine de voyages financés par B. Marchionni. Les deux tiers de ces esclaves sont directement réexportés vers la Castille : entre 1489 et 1497,2 148 esclaves boçais entrent ainsi à Valence [44].

17Avant d’atteindre l’Espagne, les chargements marquent un premier arrêt à Lisbonne. La mesure, imposée par les autorités portugaises, vise à réduire le trafic interlope et à encaisser des taxes que tout armateur privé payait à la Couronne sur chaque esclave exporté des possessions portugaises. Dès le départ, la couronne portugaise se place dans une position de centralisateur de la traite, imposant aux capitaines des navires des escales successives dans l’île de Santiago et dans les entrepôts royaux de Lisbonne. Des fonctionnaires au service du roi suivent l’itinéraire précis des esclaves et des marchandises : à l’arrivée des esclaves sur l’île de Santiago, une marque dite de la « vingtaine » est apposée au fer rouge sur l’épaule de l’esclave, certifiant le paiement des taxes; à Lisbonne, l’almoxarife des esclaves de la Casa da Mina e da India inspecte et enregistre chaque esclave, identifié par son sexe, son âge et son port d’embarquement, et enregistre les taxes. Une partie importante des revenus de la Couronne provient du contrôle des circuits négriers et du trafic, sous forme des ventes directes d’esclaves ou du recouvrement indirect d’impôts et de taxes.

18Par flux réguliers, de petites caravelles, aménagées en navires négriers, effectuent en circuit fermé des allers-retours entre les ports de Lagos ou de Lisbonne et les centres de traites installés dans des îles ou sur les littoraux sénégambiens, à l’embouchure des cours navigables des fleuves São Domingos, Gambie, Grande Scarcie [45]. Le trafic est alors soumis aux rythmes et aux volumes des traites interafricaine et transsaharienne [46]. Suivons la Conceição : au mois de janvier 1516, Pero Anes de Leiria débarque à Lisbonne avec, à bord de sa caravelle, 157 esclaves sur les 160 embarqués dans l’entrepôt d’Arguin [47]. Sur les 145 esclaves réexpédiés vers Séville et Valence, 15 meurent durant le transfert. Au terme du circuit, la réception des esclaves est assurée par les agents de B. Marchionni : son neveu Benedetto Morelli et Cesaro Barchi à Valence; J. Berardi et Francisco Riberol à Séville et, enfin, les familles Lomellini et Spinola à Grenade. Ces esclaves africains sont destinés aux complexes maraîchers de Grenade (Motril et Almuñecar [48] ) et sucriers de Valence (Gandia). Mais beaucoup retraversent une nouvelle fois l’Atlantique pour terminer leur périple dans les engenhos des Canaries.

19L’économie sucrière sur l’île canarienne se développe dans les années 1490, en étroite relation avec la traite portugaise. La conquête de l’île de Palma, en 1492, par Alonso Fernández de Lugo, est ainsi financée par J. Berardi et F. Riberol, deux membres du réseau de B. Marchionni. La mise à sac de l’île s’accompagne de l’extermination et/ou de la réduction en esclavage des autochtones. Plusieurs milliers de Guanches sont réduits en esclavage et déportés vers les huertas et les propriétés agricoles de Valence et de Madère. Pour les années 1489-1497, j’ai retrouvé trace de 656 esclaves arrivés dans le seul port de Valence, dont 80 % de femmes. Plutôt que d’utiliser les Guanches dans les moulins canariens, les Espagnols préfèrent les déplacer hors de l’île afin de les couper de leur milieu et réduire les révoltes.

20Les contemporains soulignent l’implication de B. Marchionni et de ses agents dans la traite des Canariens vers l’Espagne. Prenons l’exemple de Francisco Palomar. Marchand génois de Valence, associé de B. Marchionni et important trafiquant d’esclaves, il se rend en 1494 sur l’île de Grande Canarie [49] où il acquiert 87 esclaves guanches qu’il déporte vers Valence. Les 73 survivants, des « hommes bruns mais pas noirs, qui étaient semblables aux barbares [les Arabes] », sont mis en vente dans le port de Valence [50]. Ce même F. Palomar avait acheté l’engenho de Agaete sur l’île de Grande Canarie. L’ancien propriétaire, A. Fernández de Lugo, est l’un des « fidèles clients » de F. Palomar, lequel lui avait fourni par le passé la maind’œuvre servile noire travaillant dans les moulins. Entre les années 1507 et 1516, Constancio, le fils de son associé C. Barchi, et les petits-neveux de B. Marchionni, Gaspar et Luís Morelli, exportent 1 390 esclaves noirs depuis Valence et Cadix vers les fazendas des îles canariennes. En parallèle à ses activités dans la traite, B. Marchionni a investi des sommes importantes dans les activités liées au commerce du sucre de Madère et des Canaries. En 1480, il fait construire un navire de 200 tonneaux pour le transport du sucre entre l’île de Madère et la métropole [51]. Selon Pero Alvarez, le représentant royal sur l’île de Madère, B. Marchionni expédie alors à Lisbonne pour plus de 63 800 arrobes de sucre madérien par an [52]. Dans une seconde phase, il s’associe avec son neveu B. Morelli pour la production et la commercialisation du sucre de Madère et du poivre indien dont ils achètent l’exclusivité de la revente en Europe pour les années 1509-1511. Il investit aussi dans l’activité sucrière de l’île équatoriale de São Tomé. On trouve ainsi trace dans les archives d’un contrat avec la Couronne, signé le 23 novembre 1512, portant sur l’achat de 6 000 arrobes de sucre. À partir de 1515-1520, la concurrence du sucre de São Tomé met fin au cycle du sucre de Madère et des Canaries. Les marchands négriers se détournent massivement de l’espace européen pour l’île de São Tomé. En 1517, B. Marchionni est encore présent dans les « affaires » malgré son grand âge. Associé à Francesco Cattaneo, il alimente Lisbonne et les ports d’Andalousie en couvertures marocaines, notamment oranaises, utilisées pour le troc sur les côtes de Mauritanie et de Sénégambie [53].

21L’activité « européenne » de B. Marchionni se dédouble dans des réseaux américains. Avec les Génois Girolamo Sernigi et António Salvago [54], il arme la caravelle Nossa Senhora da Anunciada et finance seul le voyage de Pedro Á lvares Cabral au Brésil. Par la suite, en association avec B. Morelli, Fernão de Loronha et Francisco Martins, il acquiert le contrat du bois du Brésil et arme le Bretoa qui part de Lisbonne le 22 février 1511 à destination de la « Terre du Brésil » [55]. Il est également présent sur le marché indien. Et 1505, il intègre le consortium fondé autour de marchands florentins et allemands associés aux Welser et aux Fugger [56]. Pendant près de quatre décennies, B. Marchionni fut lié de près ou de loin à tous les trafics de l’Atlantique africain. Au début du XVIe siècle, il est le plus riche commerçant du royaume du Portugal et une figure incontournable de la société ibérique des affaires. « Naturalisé » portugais en 1482, sa puissance financière excède celle du roi dom Manuel Ier du Portugal qui, à plusieurs reprises, a recours à ses capitaux pour financer les expéditions outre-mer. Homme visionnaire, entrepreneur averti, audacieux et sans scrupule, sa fortune reposait sur l’association entre le trafic des êtres vivants et la distribution du sucre, des épices et du bois du Brésil. B. Marchionni était un homme de la modernité marchande, mais aussi un esprit empreint de mysticisme médiéval. En 1487, Pero de Covilhã et Afonso de Paiva partirent de Lisbonne vers l’Abyssinie, pour une expédition restée fameuse qui visait à atteindre le royaume du Prêtre Jean. Ils emportaient une lettre de crédit passée à Lisbonne par B. Marchionni. Il ne s’agissait pas tant de prendre pied sur le marché éthiopien que de soutenir l’emprise messianique portugaise visant à établir un troisième empire en Afrique orientale.

22L’activité « polymorphe » de B. Marchionni et des Italiens de Lisbonne outrepasse le simple cadre territorial de l’Europe méditerranéenne pour franchir déjà les océans. Elle pose les bases d’une économie en réseau, édifiée sur un faisceau d’associés et de facteurs disséminés aux quatre coins du monde : Brésil, Inde, Afrique, Andalousie, Portugal, Pays-Bas, etc. La réussite de B. Marchionni est d’abord celle d’un homme, de son clan et d’une maîtrise des réseaux méditerranéens. La traite Afrique-Europe en fut la pierre angulaire, l’activité qui rapporta le plus de dividendes et qui permit aux « industries » sucrières de fonctionner. B. Marchionni créa un premier modèle d’économie euro-africaine, mais faute de descendance, il ne réussit pas à créer une dynastie marchande comme les grandes lignées d’investisseurs flamands, allemands ou génois. Son système montra ses limites dès les années 1525-1530, lorsque les capitaux européens se portèrent vers l’économie sucrière de São Tomé et que le commerce de droiture entre l’île équatoriale et les Amériques s’imposa comme le moteur de la nouvelle économie.

São Tomé et la « révolution » sucrière atlantique

23La première traite atlantique, entre l’Afrique et l’Europe, s’inscrivait dans l’espace économique ibérique et dans les contours d’un esclavage à la fois latifundiaire et urbain. Elle serait restée au stade d’une « affaire » entre Européens du sud, Arabes et Africains de l’ouest et ne serait pas devenue une entreprise capitaliste sans l’association avec la culture du sucre et la diffusion de la « plantation » de l’Atlantique méditerranéen (Madère, Canaries) au golfe de Guinée (São Tomé) et au Nouveau Monde. C’est dans l’Atlantique que la plantation sucrière devient le « modèle » de l’exploitation coloniale.

24Les premiers trapiches, moulins mus par la force animale, font leur apparition dans l’Algarve, sur la côte levantine et dans le royaume de Grenade au XIIIe siècle. Au XIVe siècle, la consommation du sucre est déjà attestée à la cour portugaise et, en 1402, le roi crée l’office de gardien (reposteiro) des sucres. La culture de la canne à sucre est introduite en 1407 dans le royaume d’Aragon, date à laquelle le Sicilien Nicolau Santafé installe un premier moulin à Valence [57]. À la même époque le Génois Giovanni de Palma introduit la culture de la canne à sucre à Quarteira, localité située à proximité de Faro. En 1409, le roi João Ier alloue à Nicolau et Francisco de Palma, fils de G. de Palma, un terrain dans les environs de Loulé (Algarve) afin d’y installer des plantations de cannes à sucre [58]. La production est rentable au point que la canne à sucre passe de l’Algarve à Madère. L’économie sucrière de Madère est dès le départ un monopole italien, au point que les commerçants portugais se plaignent lors des Cortès d’Évora (1481-1482) que les Juifs et les Génois accaparent le commerce du miel et du sucre de Madère [59]. Les banquiers Ambrosio, Urbano et Battista Lomellini investissent des sommes importantes dans la production et la transformation du sucre dans l’île [60]. Alberto Vieira estime ainsi qu’au XVIe siècle, 78 % du commerce du sucre de Madère est sous le contrôle direct ou indirect de marchands italiens [61].

25Au même moment, une compagnie commerciale basée en Allemagne du Sud, la Grosse Ravensburger Handelsgellschaft, fait assécher des terres marécageuses et lagunaires situées dans la région de Gandia dans le Levant espagnol pour y installer des trapiches et des vergers (citronniers, orangers, cédratiers, figuiers, palmiers, etc.) [62]. Le commissionnaire allemand est Jodoko Koler [63], et la direction technique du complexe est confiée à un certain maître Santafé, sans doute un Italien. À Gandia (Valence), la main-d’œuvre servile est au départ essentiellement musulmane, même si le premier esclave noir de Guinée est signalé en 1457. La compagnie Ravensburg, en activité entre 1380 et 1530, est l’une des grandes sociétés commerciales d’Allemagne du Sud étroitement liée au capitalisme suisse. Elle exportait des textiles, des métaux bruts et de la quincaillerie, des fourrures et du cuir; elle importait surtout des produits de luxe : épices, sucre, riz, fruits du Midi, pierres précieuses. Des membres et des représentants de la famille Ravensburg demeurèrent dans la péninsule Ibérique jusqu’à la fin du XVe siècle [64]. Au XVIe siècle, Leo Ravensburg est l’agent commissionnaire de la fameuse compagnie Welser, dans le commerce du sucre de Madère. Des conflits dans les territoires allemands et en particulier la guerre de Souabe (1499) mirent un terme à la participation helvético-allemande à Gandia. Dans le même temps, des conflits entre musulmans et chrétiens, et l’irruption sur la scène européenne du sucre de São Tomé accélérèrent le départ des planteurs musulmans vers le Maroc et sonnèrent le glas de l’économie sucrière de l’Aragon.

26Le cycle du sucre méditerranéen ibérique s’inscrit dans la continuité des cycles méditerranéens du vin, des céréales et des toiles. Sa production s’appuie sur une économie continentale traditionnelle, sur des réseaux familiaux, plus que sur une économie coloniale spéculative. Prenons le cas du sucre de Madère et de la firme brugeoise de Jacob Despars (1478-1498). J. Despars exporte vers le Portugal des lainages flamands (draps, saies, serges, tapisseries), des futaines et des anneaux de cuivre de fabrication industrielle allemande contre les sucres et les mélasses de Madère [65]. Le frère de Jacob, Wouter Despars tient avec son associé portugais, João Esmeraldo, une succursale à Lisbonne qui contrôle l’acheminement du sucre entre Lisbonne et Bruges. En 1484, J. Esmeraldo s’installe à Madère et devient l’un des plus grands producteurs de canne à sucre. Il possède alors la plus importante fazenda de l’île, à Lombarda de Ponta do Sol (partie occidentale de l’île) et n’emploie que 14 esclaves [66]. En 1500, la production de l’île dépasse alors 100 000 arrobes. Cet essor de la production n’entraîne pas un essor de la traite négrière en partie parce que, comme le montre A. Vieira, les fazendas furent toujours de taille modeste : 58 % des propriétés ne possèdent pas plus de deux esclaves et seuls 11 % des ensembles emploient plus de cinq esclaves. Aux Canaries, où nous sommes déjà dans un environnement plus atlantique que méditerranéen, un important trafic d’esclaves se mit en place entre Valence et Cadix d’une part et les Canaries de l’autre, contrôlé comme nous l’avons vu par les membres du clan Marchionni.

27La « révolution » sucrière débute en fait par une petite révolution alimentaire. Le sucre de Madère et des Canaries, réputé pour sa blancheur et sa qualité, était apprécié par les aristocraties du nord de l’Europe et les cours royales. À la fin du XVe siècle, la consommation de sucreries, de confiseries et de pâtisseries artisanales connaît au Portugal un essor sans précédent dans toutes les couches de la société, largement attesté aujourd’hui encore par les spécialités régionales de certaines villes et villages de l’Alentejo et de l’Algarve, mais aussi des villes littorales [67]. L’introduction de sucre et de mélasse de piètre qualité depuis l’île de São Tomé permet une baisse des prix et une diffusion plus large. La qualité est parfois si mauvaise que dom Manuel Ier nomme, en 1499, des officiers royaux pour verbaliser les confiseurs de Lisbonne qui utilisent du sucre corrompu pour fabriquer leurs friandises [68]. Au Portugal, le sucre cesse d’être un produit de luxe réservé aux classes aisées [69]. Les plantations sucrières de Madère et des Canaries concurrencèrent pendant quelques décennies, entre 1500 et 1530, la production sucrière de l’île de São Tomé. Une seconde phase, davantage industrielle et capitaliste, va prendre le relais dans les années 1530 avec les cultures intensives de l’île de São Tomé dont le développement repose en amont sur le boom de la production de métaux précieux (argent et cuivre) en Allemagne du Sud et en Europe centrale. Le pic de la production d’argent « allemand » se situe dans les années 1530-1540. L’argent de l’Europe centrale est massivement investi dans l’industrie sucrière, le transport maritime et le commerce des épices asiatiques, et contribue à faire d’Anvers la capitale européenne de la finance et du commerce.

28L’alliance des investissements financiers et humains des firmes brugeoises et anversoises avec ceux des conversos portugais et hollandais assure le déplacement de la logistique vers les régions équatoriales et l’essor d’une véritable économie de plantation dans l’île de São Tomé. La transition est lente et progressive. En 1503, Cristobal, Diego et Nicolas de Haro, armateurs originaires des Pays-Bas espagnols et figures importantes du capitalisme nordique du début du XVIe siècle avec les Fugger et les Welser, prennent une participation dans le commerce du sucre des Canaries. En 1508, le premier convoi de sucre canarien arrive à Anvers. En parallèle, les Haro obtiennent l’autorisation d’acquérir des esclaves en Guinée et en Sierra Leone contre versement d’une importante somme à la couronne portugaise. Entre mai 1513 et mai 1514, Pedro de Valpuesta, marchand portugais fixé à Valence, réceptionne pour le compte de C. de Haro trois cargaisons constituées de 254 esclaves [70]. En 1517, un incident diplomatique met fin à la coopération entre les Haro et la couronne du Portugal. Estevão Jusarte, sujet du roi du Portugal, pille sept embarcations appartenant aux Haro. Ces derniers en appellent au souverain de Castille, Charles Ier[71], dont ils sont les proches [72]. Les relations entre les couronnes du Portugal et de Castille connaissent une période de grande tension, interrompue par le mariage de dom Manuel Ier avec Eleonore, la sœur de Charles Quint.

29La couronne portugaise se tourne alors vers les Affaitadi, banquiers originaires de Crémone installés à Anvers. Un accord commercial est signé pour l’exportation du sucre de Madère, du poivre de Guinée et des épices indiennes vers Anvers [73]. Giovanni Francesco Affaitadi, responsable de la firme à Lisbonne jusqu’à sa mort en 1528, associé avec la maison florentine Giraldi et Sernigi, contrôle le circuit sucrier entre les îles de Madère et les entrepôts anversois. En 1502-1504,33 500 arrobes de sucre sont exportées vers Anvers [74], où les Affaitadi possèdent l’une des plus importantes raffineries de la ville. Ils demeurent les premiers producteurs de sucre de Madère jusqu’en 1529 avant de se réorienter vers le commerce asiatique. Avec réussite, puisque G. Affaitadi construit en quelques années l’une des plus grandes fortunes de l’époque dans le commerce des épices des Indes et du Brésil.

30Le lien entre les espaces ibérique, nordique et atlantique fut assuré par des réseaux familiaux juifs et nouveaux chrétiens portugais installés en péninsule Ibérique et aux Pays-Bas. La municipalité d’Anvers accorda en 1512 une charte généreuse aux nouveaux chrétiens portugais. Le pôle marrane anversois se structure autour de Diego Mendes. Il comprend une quinzaine de membres : Antonio Fernandes, Luís Fernandes, Rui Peres, Diego de Carneiro, Estevão Peres, Fernando de Espanha, Manuel Serrano, Rodrigo de Peres, Diego Dias, Luis de Sevilla, Gabriel de Negro. Le groupe des Nouveaux Chrétiens de Lisbonne et de Séville s’était constitué autour de Francisco Mendes, le frère de Diego, et comprenait Antonio Martins, Nunes Henriques et son fils Henrique Nunes, Jorge Vixorda, Tomas Serrano et les frères Afonso et Diego de Torres. La communauté marrane travaillait en étroite collaboration avec les autorités portugaises et anversoises et contrôlait les routes des épices et du sucre de São Tomé.

31São Tomé, au sol ingrat et au climat mortifère, était à l’origine une terre de déportation pour les Juifs et les renégats expulsés du royaume, puis un simple entrepôt-relais dans l’Atlantique sud. Les colons vont y engager une énergique mise en « plantation » des terres exploitables à l’aide des esclaves acquis sur le littoral. On défriche intensément, on envoie sur place des « maîtres » planteurs formés dans les îles de Madère et des Canaries [75]. En 1520, la Couronne prend en main la gestion de l’île. Entre 1522 et 1528, Duarte de Loronha et Diogo Rodrigues Pinto, deux agents de D. Mendes installés à Lisbonne, obtiennent le contrat des sucres de l’île de São Tomé. Duarte de Loronha est parent de F. de Loronha, qui avait obtenu en 1501 le contrat du bois précieux du Brésil, et António de Loronha, chef d’un petit groupe de marchands nouveaux chrétiens installé à Londres et à Bristol. En 1525, le groupe s’assure le monopole du commerce des épices. Entre 1526 et 1534, les membres de la communauté remportent les contrats des esclaves des « Fleuves » du Bénin mis en vente par la Couronne et monopolisent l’exportation de sucre vers les Flandres. De 1526 à 1528,19 100 arrobes de sucre sont ainsi exportées vers Anvers via le Portugal [76]. En 1529, le représentant du roi sur l’île, João Lobato, signale l’existence de 12 engenhos qui produisent 5 000 arrobes par an.

32Entre 1535 et 1548,118 navires quittent l’entrepôt de São Tomé, les soutes remplies de sucre à destination du marché d’Anvers, qui s’appuie sur les débouchés de l’arrière-pays et s’allie aux grands industriels flamands, aux hommes d’affaires et aux financiers conversos du nord de l’Europe qui ont fui la péninsule Ibérique. Les premiers s’orientent vers la production d’articles spécifiques pour la traite atlantique : tissus, textiles, manilles ou bassines de laiton. Les Schetz s’établissent ainsi à Anvers au début du XVIe siècle. Érasme Schetz (vers 1480-1550) et son fils Gaspar (1513-1580) furent des marchands de grande envergure, spécialisés dans le commerce des métaux et le raffinage du sucre qu’ils faisaient venir de São Tomé puis du sud du Brésil, où ils possédaient leurs propres moulins. Les Fugger, banquiers de Charles Ier, s’engagent avec le roi du Portugal pour la fourniture d’énormes quantités d’objets de cuivre. En 1548, un contrat est signé à Anvers entre João Rebelo, représentant du Portugal, et Christophe Wolf, facteur de la maison Anton Fugger : « Ceux-ci s’engagèrent à convoyer ‘pour les nègres de la Guinée’: 6 750 quintaux d’anneaux en laiton pour le commerce à S. Jorge da Mina; 750 quintaux d’anneaux pour le commerce de Guinée; 24 000 bassines à urine et 1 800 bassinets à bord large; 4 500 bassins pour barbiers; 10 500 chaudrons en laiton. Le tout à délivrer dans les trois ans à la Casa da India e Mina[77]. » Les seconds investissent d’importantes sommes dans l’armement des navires et la traite des esclaves à l’image du converso Manuel Caldeira, « facteur du Roi du Portugal » résidant à Anvers, qui signe en 1556 un contrat pour l’introduction de 2 000 esclaves aux Indes de Castille contre le paiement de 55 000 ducats [78]. Les réseaux juifs s’adaptent à merveille à une économie sucrière aussi complexe que celle de São Tomé, qui demandait des capitaux importants et des réseaux étendus. Forts de cette expérience, ils jouèrent par la suite un rôle important dans l’introduction de la culture de la canne au Brésil, à l’image de Filipe de Nis, venu de São Tomé, ou surtout de D. Fernandes arrivé au Brésil après avoir exercé à Madère. Ce dernier administrait au milieu du XVIe siècle, l’un des cinq engenhos que comptait alors le Brésil. L’afflux de capitaux, de main-d’œuvre et de techniques allait faire des Amériques le centre du commerce colonial international.

Réseaux négriers transatlantiques et circuits américains

33Le premier voyage transatlantique négrier se produit en 1501 peu après le retour de Christophe Colomb en Espagne. Cette même année, une première révolte indienne éclate dans la localité d’Ayiti, à laquelle prennent part des esclaves musulmans et des esclaves wolofs islamisés. En réponse, la reine Isabelle de Castille interdit l’envoi d’esclaves musulmans et fait expulser ceux qui s’y trouvent encore qui, aux dires des colons espagnols, « inculquent de mauvaises habitudes aux indigènes et s’enfuient avec fréquence [79] ». En 1505, le roi Ferdinand le Catholique autorise l’envoi depuis Séville de deux « lots » de 17 et de 100 pièces d’esclaves noirs pour les mines d’or d’Hispaniola [80]. Les arrivées se succèdent : en 1510, 50 nouveaux esclaves noirs arrivent sur l’île; en 1517, dom Jorge de Portugal, le fils bâtard du roi dom João II, envoie à son tour 400 esclaves noirs à Hispaniola depuis la péninsule Ibérique. En 1518, Charles Ier de Gand, futur Charles Quint, vend à bon prix une licence au gentilhomme Laurent de Gorrevod pour exporter 4 000 esclaves en Amérique. Cette même année, il le nomme amiral de Flandres et, en récompense des efforts déployés pour son élection à l’Empire, il lui concède la direction de la conquête et du gouvernement de la Nouvelle-Espagne [81]. Gouverneur et bailli de Bresse (Savoie), conseiller privé et chambellan des domaines de Marguerite d’Autriche (1480-1530) [82], membre du conseil de Charles Quint, L. de Gorrevod transmet son contrat aux proches de Charles Quint [83], les Castillans Alonso de Gutierrez [84] et Juan López de Recalde, qui à leur tour le revendent à un conglomérat financier de Séville composé des Génois Agustin Vivaldo [85], Fernando Vasques, Tomas et Domingo de Forne. Pour le transport des esclaves, A. Vivaldo et F. Vasques recourent aux services de Gaspar Centurione, de Giovanni Francesco de Grimaldo et de leur réseau caribéen de planteurs, d’armateurs, de capitaines et de correspondants concentré autour de Melchior Centurione et d’Estevan Justiniano. Ce même E. Justiniano (ou Justinián) est en 1536 à la tête de l’engenho de Ribera del Rio Haina (dans la partie sud d’Hispaniola) constitué d’un effectif de 100 esclaves noirs et de 80 Amérindiens. En quatre ans (1513 à 1517), A. Vivaldo et F. Vasques financent une quinzaine de voyages entre Séville et Hispaniola. Transportés en petit nombre, les esclaves constituent un complément à d’autres marchandises – toiles, cuirs et vins – et sont à leur arrivée envoyés dans les engenhos à La Concepción, sur la partie centrale de l’île d’Hispaniola [86] ou dans les mines de Cibao. Les colons blancs se plaignent auprès de l’administration espagnole de l’insoumission des esclaves ladinos passés par le Portugal et la Castille et exigent l’arrivée de boçais. En 1520, G. Centurione, l’un des commissionnaires du groupe, monte une structure marchande avec le Portugais Bernardo Caldeira afin d’exporter directement des esclaves depuis le comptoir saharien d’Arguin vers les Caraïbes espagnoles. L’association ne trouva pas grâce auprès des Portugais.

34Le souverain portugais dom Manuel Ier meurt le 13 décembre 1521. Une longue période de crise associant épidémies de peste, sécheresses et disettes affecte le Portugal, la Castille, le Maroc et les comptoirs de Haute-Guinée. En 1525-1526, un double mariage royal resserre les liens luso-castillans. En février 1525, le roi dom João III épouse Catherine d’Autriche, sœur de Charles Quint, et l’infante Isabelle du Portugal épouse Charles Quint le 10 mars 1526. Entre deux mariages, le Portugais Cristovão Rodrigues et le Génois Estevão Spinola, procurateurs des frères T. et D. de Forne et de F. Vasques, scellent avec le roi du Portugal dom João III un contrat pour le transport de 600 esclaves entre l’Afrique et les Caraïbes [87]. À la fin de l’année 1525, la S. Maria de Bogoña, pilotée par Pero Monteiro, quitte São Tomé à destination des Caraïbes avec 300 esclaves (voir le tableau 2). En retour, une cargaison de 23 caisses de sucre caribéen arrive à Anvers en août 1526 [88]. En 1532, le roi dom João III et Charles Quint signent un accord de collaboration qui entérine définitivement le lien privilégié entre l’Afrique portugaise et l’Amérique espagnole, des sources de main-d’œuvre africaine et des sources de production de sucre américain, et qui ouvre la porte à l’entrée au capitalisme castillan dans le trafic négrier. Entre mai 1532 et décembre 1534, six navires portugais débarquent dans les entrepôts d’Hispaniola, de San Juan de Porto Rico avec, au total, 1 102 esclaves sur les 1 343 embarqués à São Tomé.

Tableau 2

Nombre d’esclaves enregistrés dans l’entrepôt de São Tomé (1515-1516 et 1521-1527)

Tableau 2
Tableau 2 – Nombre d’esclaves enregistrés dans l’entrepôt de São Tomé (1515-1516 et 1521-1527) Années Nombre d’esclaves 1515 644 1516 4 307 1517-1520 – 1521 2 960 1522 2 900 1523 3 800 1524 3 178 1525 2 200 1526 2 000 1527 2 400 Source : IAN/TT, reconstruction à partir de divers fragments.

Nombre d’esclaves enregistrés dans l’entrepôt de São Tomé (1515-1516 et 1521-1527)

IAN/TT, reconstruction à partir de divers fragments.

35Aux Amériques, des facteurs portugais réceptionnent les esclaves et veillent au nom du roi au bon déroulement des transactions. L’or servait de monnaie d’échange et était convoyé par navire jusqu’à Lisbonne lors du voyage de retour. La consolidation du pont transatlantique entre Santiago du Cap-Vert et les Indes de Castille entraîne une chute drastique, de plus de moitié, des arrivées d’esclaves en péninsule Ibérique, ce qui a des conséquences importantes pour la société et l’économie portugaises. Les armateurs de l’Algarve et surtout de Lisbonne perdent leur monopole de l’économie coloniale au profit des centres portuaires du nord du royaume, Vila do Conde et Porto, dont les négociants et les marins se spécialisent dans le transport et la commercialisation du sucre de São Tomé puis, et surtout, dans celui du nord-est brésilien (Bahia ou Pernambouc) [89]. Sur les 62 pilotes qui effectuèrent le circuit São Tomé-Lisbonne-Anvers entre 1535 et 1548, trente-cinq étaient originaires de Vila do Conde, quinze de Porto, dix de Lisbonne et deux de l’Algarve (Lagos et Tavira) [90].

36Mais quel outre-mer s’ébauche alors : l’Atlantique africain ou l’Atlantique américain ? Les membres de la vaste fratrie des Torres, marchands conversos castillans, sont impliqués à un moment ou à autre dans la traite et le commerce sucrier. Gaspar, Diogo et Afonso de Torres épousent trois sœurs d’origine castillane, Maria, Brites et Elvira del Castillo. Ces unions obéissent sans doute à une logique commerciale. Au milieu des années 1520, Diogo et Afonso s’installent à Lisbonne. En 1530, A. de Torres acquiert le contrat des esclaves des « fleuves de Guinée du Cap-Vert » qui alimentent la Castille et indirectement les Antilles espagnoles. Cette même année, il expédie un premier navire négrier vers Séville avec 100 esclaves. Un quart du chargement est vendu sur place, les 75 esclaves restants sont envoyés aux Antilles depuis Séville [91]. En 1537, Charles Quint signe un premier grand contrat avec G. de Torres portant sur l’introduction de 4 000 Noirs aux Amériques [92]. En 1541, le contrat revient à ses deux frères A. et D. de Torres. Entre 1544 et 1550,71 navires négriers quittent les ports de Cadix et de Séville à destination de l’entrepôt portugais de Santiago au Cap-Vert. Les capitaines embarquent près de 12 800 esclaves qui traversent l’Atlantique vers Hispaniola, San Juan de Porto Rico et les ports de la Nouvelle-Espagne. Plusieurs des asientistas possèdent des engenhos sur l’île d’Hispaniola. Parmi eux, figurent Diego de la Rosa Caballero et G. de Torres qui introduisent respectivement 931 et 3 277 esclaves pour leur compte [93]. G. de Torres est alors le principal marchand d’esclaves de la péninsule Ibérique et la casa commerciale des frères Torres, basée sur la solidarité financière de parents, occupe une place importante sur la place de Lisbonne et dans l’économie du royaume. Leurs activités marchandes s’étendent alors sur tout le littoral africain et les îles atlantiques et remplissent les caisses de l’État portugais. L’affermage du contrat des fleuves de Guinée à A. de Torres rapporte à la Couronne la somme considérable de quatre millions de réaux, alors que, dans le même temps, le commerce d’Arguin ne génère plus annuellement que 2 500 000 réaux. À cela s’ajoutent les taxes (quart et vingtaine) payées par le fermier au roi sur l’exportation et la réexportation des esclaves, qui en moyenne représentent un tiers du prix de vente de l’esclave. Dans l’entrepôt, les facteurs du fermier acquittent le quart du prix de l’esclave (quarto), auquel s’ajoutent à l’arrivée, à Lisbonne, les impôts de la décima (10 %) et de la sisa (10 %).

Tableau 3

Nombre d’esclaves transportés d’Afrique aux Amériques espagnoles (1501-1641)

Tableau 3
Tableau 3 – Nombre d’esclaves transportés d’Afrique aux Amériques espagnoles (1501-1641) Années Nombre d’esclaves 1501-1510 1 905 1511-1520 8 810 1521-1530 10 990 1531-1540 14 379 1541-1550 27 373 1551-1560 5 640 1561-1570 37 497 1571-1580 26 087 1581-1590 47 390 1591-1600 59 830 1601-1610 50 663 1611-1620 61 957 1621-1630 72 340 1631-1641 50 177 1501-1641 475 038 Source : TSDT2 (www. slavevoyages. org).

Nombre d’esclaves transportés d’Afrique aux Amériques espagnoles (1501-1641)

TSDT2 (www. slavevoyages. org).

37L’économie de la traite conditionnait alors très fortement l’équilibre des finances portugaises, d’autant plus ces consortiums mercantilo-financiers injectèrent dans l’économie portugaise des métaux précieux et notamment de l’argent, indispensable au bon déroulement des activités commerciales de la Couronne. L’étude partielle des entrées de métaux dans la Casa da Moeda de Lisbonne, réalisée par Virginia Rau, laisse apparaître que D. de Torres remit au moins 4 821 marcos d’argent (110 883 kg) entre 1521 et 1524, soit près de 13 % du total [94]. Pour sa part, A. de Torres remit plus de 200 marcos d’or (près de 46 kg) entre 1530 et 1532, depuis la factorerie de Cantor, installée sur le fleuve Gambie. Les liens tissés entre les acteurs de la traite, négociants ou financiers juifs ou italiens, et la Couronne n’en étaient que plus étroits. Ce qui justifia l’anoblissement de D. de Torres en 1528 « pour services rendus à la Couronne ». Parfaitement assimilés à la société portugaise, les Nouveaux Chrétiens purent assurer leur prospérité en jouant un rôle d’intermédiaires entre le Portugal et l’Espagne, entre les communautés ibériques et hollandaises. Les liens noués avec les argentiers du commerce sucrier, implantés à Anvers et à Hambourg, étaient tous aussi importants : G. F. Affaitadi, N. de Haro ou F. Mendes contribuent jusqu’à 15 % des versements annuels au trésor royal.

38Le détournement du trafic négrier vers les Amériques espagnoles dans les années 1530 entraîne une baisse des revenus, des taxes et des entrées monétaires depuis les entrepôts portugais d’Afrique, qui n’a toujours pas été quantifiée. Ce qui est certain, c’est qu’elle suscite le mécontentement d’une partie de l’aristocratie portugaise et un réaménagement de l’administration. Les entrées d’or américain, en paiement des esclaves introduits par les Portugais, ne compensent pas, dans un premier temps, la baisse du recouvrement des taxes et des impôts, d’autant plus que le troc de l’or à São Jorge da Mina est entré dans une phase de déclin. En fait, les années 1540-1550 voient une redistribution des cartes et des rapports de force entre Castillans et Portugais dans l’Atlantique. Dans le Nouveau Monde, le cycle de l’or et du sucre caribéen touche à sa fin; débute alors celui de l’argent du Potosí et de Mexico [95]. Les coûts de transport entre le Nouveau et le Vieux Monde, la stabilisation de la production ne permettent pas encore au sucre caribéen, en dépit des efforts de la couronne espagnole, de concurrencer durablement le sucre de Madère et de São Tomé. À cela s’ajoutent des difficultés dans le renouvellement de la main-d’œuvre : les attaques répétées des pirates français et anglais contre les navires négriers desservant Cuba et Hispaniola, et plus généralement dans tout l’espace caribéen, jouent sur la mortalité et la rentabilité du trafic, ce qui pousse les entrepreneurs privés à détourner l’itinéraire des navires vers les rivages de la Nouvelle-Grenade. Ainsi en est-il en 1556 de l’équipage de la Concepción, pilotée par le Portugais João Fernandes, qui débarque 103 esclaves à Cabo da Vela (à la frontière avec le Venezuela) après avoir essuyé une attaque anglaise qui coûta la vie à 77 esclaves. Jusqu’en 1570, Hispaniola reçoit plus de 70 % des esclaves introduits au Amériques, qui sont dans un second temps réexportés dans toute la Nouvelle-Espagne. Les esclaves sont à près de 70 % issus de l’aire sénégambienne, introduits aux Amériques via le Cap-Vert (voir le tableau 4). On peut ébaucher une série d’hypothèses à cette répartition géographique. En premier lieu, les relations commerciales de M. Caldeira, marchand converso détenteur de l’asiento pendant les années 1556-1560, se situent d’abord dans le monde des armateurs juifs et nouveaux chrétiens de l’espace capverdien. Sur les littoraux sénégambiens, les invasions des Manes (ethnie d’origine mandingue) en Sierra Leone provoquent un afflux d’esclaves dans le comptoir portugais de Santiago du Cap-Vert, qui est encadré par les lançados, intermédiaires luso-africains opérant sur tout le littoral. Dans le même temps, dans le golfe de Guinée, la demande locale augmente, tant pour l’île de São Tomé que pour le comptoir de São Jorge da Mina. Au milieu du XVIe siècle, l’île doit compter environ 7 000 à 8 000 esclaves, dont près de la moitié est employée dans des activités agricoles. À São Jorge da Mina, où les marchands akan viennent s’approvisionner en esclaves qu’ils échangent contre de l’or, on estime que la demande africaine aurait porté sur 30 000 individus entre les années 1480 et le milieu du XVIe siècle [96].

Tableau 4

Origines des esclaves transportés aux Amériques espagnoles avant 1685

Tableau 4
Tableau 4 – Origines des esclaves transportés aux Amériques espagnoles avant 1685 AfriqueGolfe AfriqueSénégambie Total São Tomé centrale du Bénin orientale(Congo-Angola) 1526-1575 1 200 400 200 1 700 1576-1600 1 500 200 10 300 11 900 1601-1625 9 600 1 600 1 400 57 200 100 70 000 1626-1650 3 200 300 34 400 37 900 1651-1675 3 900 4 500 1 300 2 600 12 300 1676-1685 2 800 900 2 200 5 900 Total 22 100 6 400 4 300 106 900 100 139 800 Source : TSDT2 (www. slavevoyages. org).

Origines des esclaves transportés aux Amériques espagnoles avant 1685

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39En Afrique centrale, le redéploiement du trafic autour de São Tomé, l’essor de la demande locale, tant à São Tomé que sur le littoral africain, et l’ouverture vers les Antilles augmentent le nombre d’esclaves et renforcent la pression sur les deux grands espaces alors fournisseurs d’esclaves : le royaume du Bénin et surtout le Congo, deux royaumes dont les souverains contrôlent le commerce et imposent leurs exigences aux Européens. Le trafic entre l’île de São Tomé et le royaume du Bénin s’inscrit dans un trafic très organisé entre l’île et les ports du delta du Niger [97], directement contrôlés par l’Oba du Bénin, royaume guerrier et centralisé. La forte demande américaine et africaine en esclaves, notamment à São Jorge da Mina, pousse les Portugais à multiplier les expéditions depuis São Tomé. En deux mois, entre novembre 1534 et janvier 1535,11 expéditions sont conduites dans le delta du Niger et au Congo. En janvier 1535, la Conceição Framengues, pilotée par le capitaine João Dias, se rend pour la première fois « au-delà de l’Angola ». L’espace correspond au territoire de l’ethnie Jaia, peuple du sud du royaume du Congo, dont les conflits avec les ethnies voisines alimentent la traite. Sans doute, s’agit-il des « Jaga », tribus guerrières avec lesquelles les commerçants portugais de São Tomé étaient entrés en contact dès 1515 [98]. Au cours des décennies suivantes, l’entrée de l’Angola, de ses communautés marchandes et des pombeiros (marchands itinérants) dans l’orbite de la traite portugaise, annonce le circuit Angola-Brésil. L’entrée du Brésil sur le marché sucrier fait passer São Tomé en deux décennies (1570-1590) du rang de premier centre de production mondiale du sucre à celui d’entrepôt-relais négrier. La multiplication, à partir des années 1560, des révoltes d’esclaves dans les engenhos de São Tomé et les difficultés d’approvisionnement en esclaves noirs sur les littoraux de l’Angola conduisent les financiers du nord de l’Europe à se détourner de l’économie sucrière de São Tomé. En 1598-1599, l’île est militairement occupée par les Hollandais qui en font un point d’appui dans leur conquête de l’Atlantique portugais et du marché sucrier américain. Les investissements hollandais dans le Nordeste brésilien et dans le golfe de Guinée réactivent les flux négriers entre les deux rives de l’Atlantique et les réseaux séfarades. Le déclin de la production sucrière à São Tomé dans le deuxième tiers du XVIe siècle et, d’autre part, l’essor formidable de l’économie sucrière capitaliste au Brésil et dans les Antilles anglaises et hollandaises fait définitivement pencher, au XVIIe siècle, le cœur de l’économie ibérique et de la traite atlantique vers le Nouveau Monde. L’importance prise alors par l’Angola est le résultat conjugué de l’avancée de la colonisation terrestre en Afrique centrale et au Brésil et de l’union politique des deux Couronnes (1580-1640) [99]. Pendant cette période les contrats d’asiento passés à Madrid sont acquis par des Portugais, tous Nouveaux Chrétiens.

Diasporas séfarades entre Afrique et Amériques

40Le contrat de M. Caldeira, entre 1556 et 1560, avait ancré la spécialisation des Juifs et des Nouveaux Chrétiens portugais dans la traite transatlantique. Il préparait le terrain aux grands asientos de la fin du XVIe siècle et du milieu du XVIIe siècle, même si ceux-ci correspondent à un système structuré autour de collaborations de plus grande taille et d’une multitude de partenaires locaux éparpillés aux quatre coins du monde. Le premier asiento, signé en 1595 avec le converso Pedro Gomes Reinel, reçut l’autorisation d’introduire 4 250 Noirs aux Amériques en échange du paiement de 100 000 ducats. Vont lui succéder entre 1601 et 1640, João Rodrigues Coutinho, Gonçalo Rodrigues Coutinho, Antonio Fernandes de Elvas, Manuel Rodrigues Lamego, Melchior Gomes Angel et Cristovão Mendes de Sousa, tous judaïsants ou d’origine conversa[100]. À partir des années 1580, les marchés aux esclaves se déplacèrent radicalement de Haute-Guinée vers l’Afrique centrale (voir tableaux 4 et 5). Entre 1580 et 1640, l’Angola fournit plus de 80 % des esclaves transportés aux Amériques espagnoles, soit au total entre 275 000 et 300 000 esclaves. Les esclaves débarquèrent majoritairement à Carthagène et à Vera Cruz, entrepôts privilégiés par les autorités espagnoles pour y installer leurs facteurs et l’administration royale en charge du contrôle des entrées et de la redistribution ultérieure des esclaves.

41L’augmentation du nombre des rotations et des volumes des navires, la multiplication des agents, des facteurs, des créanciers, d’associés et des intermédiaires en Afrique et aux Amériques, la mise en place de circuits transnationaux ne fut d’abord rendue possible que par les sommes importantes injectées dans la traite, mais surtout par le recours au crédit et aux paiements différés par retour de marchandise (avenças) au sein du cercle de la communauté de marchande. Les avenças étaient un accord forfaitaire passé entre deux négociants, généralement entre le facteur et le pilote du navire, et portant sur l’achat d’un nombre donné d’esclaves pour une somme fixée, le risque reposant sur le capitaine et l’asientista, et non plus sur la Couronne affaiblie à la recherche de ressources financières. L’acquéreur remboursait en différé les sommes dues, une fois la vente réalisée aux Amériques. Le contrat des avenças d’Angola et de São Tomé (1579-1585), conservé à la bibliothèque de Ajuda de Lisbonne, portait sur 12 083 esclaves destinés à être introduits aux Amériques espagnoles à bord d’une centaine de navires. Entre les capitaines, les agents et les intermédiaires, plus de 200 personnes étaient directement impliquées dans ce contrat pour une valeur cumulée qui représente la somme considérable de 36 contos 34 642 réaux. L’interdépendance entre les marchands était l’une des conditions de la circulation des marchandises et du crédit au sein d’un groupe constitué en « société ». Il s’agissait d’un double « crédit » : la disponibilité financière, mais aussi l’estime dans laquelle était tenu un marchand. Les liens familiaux et d’interdépendance se doublaient ainsi de liens commerciaux entre des groupes de marchands qui partageaient sur le long terme les mêmes intérêts et poursuivaient les mêmes objectifs des deux côtés de l’Atlantique.

Tableau 5

Lieux d’arrivée des esclaves aux Amériques espagnoles avant 1685

Tableau 5
Tableau 5 – Lieux d’arrivée des esclaves aux Amériques espagnoles avant 1685 Rio PortoCarthagène Portobello Vera Cruz Caraïbes Total Hispaniola de la Plata Rico 1526-1550 168 – – – 624 89 293 1 173 1551-1575 168 – – – 513 – – 681 1576-1600 20 067 – 3 163 – 1 058 580 582 25 450 1601-1625 18 920 – 27 847 181 2 839 168 567 50 522 1626-1650 18 287 – 4 310 460 135 21 – 23 212 1651-1675 3 280 2 125 – – 259 207 331 6 202 1676-1685 – 629 930 – 1 458 – – 3 017 1526-1685 60 889 2 754 36 249 641 6 887 1 064 1 773 110 257 Source : TSDT2 (www. slavevoyages. org).

Lieux d’arrivée des esclaves aux Amériques espagnoles avant 1685

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42Avec les contrats des asientos, c’est un vaste réseau converso portugais qui relie directement l’Europe, l’Afrique et les Amériques espagnoles. Au XVIIe siècle, les foyers séfarades du nord de l’Europe, de Carthagène des Indes, de Cacheu et de Luanda coïncident ainsi avec les grands marchés négriers et les centres du commerce colonial. En Europe, en Afrique et aux Amériques, le milieu marrane s’intègre au plus haut niveau social et les grands négociants négriers figurent parmi les plus riches négociants des Amériques hispaniques ou de l’Afrique portugaise. Manuel Batista Peres, Juan Rodrigues Mesa ou Jorge Fernandes Gramaxo comptent parmi les figures les plus puissantes de Carthagène des Indes et parmi les grands banquiers de la couronne espagnole. Leurs parcours individuels sont désormais relativement bien connus [101]. Les liens entre les rives africaine et américaine de l’Atlantique sont particulièrement étroits. Ainsi, en Sénégambie, l’entrepôt commercial de Cacheu, édifié dans les années 1595, devient un axe de circulation marrane important entre la Guinée et Carthagène des Indes entre la fin du XVIe siècle et les premières décennies du XVIIe siècle. Dans la première décennie du XVIIe siècle, le jésuite Manuel Á lvares estime que 1 800 esclaves partent annuellement de Cacheu vers les Amériques [102]. La communauté marrane de Cacheu et de la Petite Côte (Rufisque, Joal et Portudal) se compose au début du XVIIe siècle d’une vingtaine de membres dirigés par Jerónimo Freire. Marrane portugais passé par Amsterdam, où il retourne au judaïsme et prend le nom de Jacob Pregrino, il est à la fois le circonciseur, le chef religieux de la communauté juive de la côte sénégambienne – le « rabbi de tous les juifs qui résident en Guinée sur la Côte [103] » – et le principal commerçant d’esclaves de Cacheu [104]. Sur place, une dizaine de familles juives et conversas sont celles « qui possédaient le plus d’esclaves [et qui] dominaient les autres » [105]. La « nation » des Portugais est alors assez organisée et puissante, politiquement et économiquement, pour refuser le paiement des taxes imposées par les chefs locaux, tout en conservant le contrôle de la traite régionale et l’accès aux foires où ils pouvaient se procurer « les esclaves et autres choses nécessaires au ravitaillement du peuple et des navires qui se trouvent continuellement dans ce port [106] ». Cacheu fut ainsi la toute première ville créole fondée en Afrique noire. Bâtie sur l’économie de la traite, elle est assez puissante économiquement pour résister au pouvoir espagnol qui gouverne alors le Portugal. La prospérité des membres de la communauté se fondait sur les alliances construites avec les élites africaines et certains hauts représentants de la Couronne en place au Cap-Vert, notamment João Soeiro, fermier du Cap-Vert entre 1609 et 1615. En charge de l’exportation officielle des esclaves vers les Indes, celui-ci fournit des esclaves à plus de trente navires, sans compter les nombreux navires non autorisés, qui venaient de Séville, de Lisbonne ou des Canaries. Chacun des navires quittait la Côte avec « 300,350 et 400 esclaves » par an [107], soit un total compris entre 10 000 et 15 000 esclaves par an. En Europe, les réseaux marranes de Cacheu se rattachaient directement à la communauté séfarade installée à Amsterdam [108] et, plus ou moins explicitement, aux négociants hollandais qui investirent le commerce atlantique des esclaves à partir de 1600. La communauté marrane de Cacheu sert ainsi de relais aux navires de la Compagnie des Indes Occidentales qui accostent en Guinée et sur l’île de Gorée (à l’embouchure du fleuve Sénégal) où la Compagnie édifie en 1617 un fort militaire. Parallèlement, elle s’empare au Brésil des régions sucrières (Bahia en 1624 et Pernambouc en 1630) puis, en Afrique, d’Elmina en 1637 et de Luanda en 1640. La domination hollandaise sur le Brésil colonial et sur l’Afrique (de 1630 à 1654) redistribue durablement les circuits négriers entre l’Afrique et les Amériques. Avant 1631, les Hollandais transportent une moyenne annuelle de 3 200 esclaves entre l’Afrique et les Amériques : ce total augmente jusqu’à 4 000 esclaves par an dans les années 1650. Entre 1648 et 1662,71 expéditions négrières sont conduites aux Amériques espagnoles, dont la moitié est affrétée par des Hollandais. Ces derniers fournissent alors des marchés aussi éloignés que la Nouvelle-Amsterdam au nord ou le Rio de la Plata au sud [109]. La fin de l’union péninsulaire de 1640 entraîne une rupture brutale dans les circulations bilatérales entre les Amériques espagnole et portugaise. L’Espagne est expulsée des littoraux africains et les négriers juifs perdent leur monopole. Les Juifs d’Afrique font, d’une manière douloureuse, les frais de la confrontation entre les Espagnols et les Hollandais avec le déclenchement d’une répression qui s’abat sur la communauté crypto-juive africaine et américaine dans le second tiers du XVIIe siècle. Le Brésil devient alors l’une des plaques tournantes des migrations des conversos portugais, avec les entrepôts hollandais et anglais dans les Caraïbes.

43Entre 1440 et 1640, les royaumes ibériques, et leurs empires américain et africain, se sont retrouvés au cœur d’une mondialisation avant l’heure, fondée sur la circulation atlantique des négociants, des capitaux, des techniques, des esclaves noirs, du sucre de São Tomé ou des métaux précieux des Caraïbes. Lisbonne, la capitale de l’empire d’Afrique et d’Asie, et Séville, la porte d’entrée des Amériques, connurent des destins coloniaux parallèles. Séparées politiquement par le traité de Tordesillas (1494), leurs espaces et leurs économies impériales se trouvèrent aux XVIe et XVIIe siècles « connectées » par les réseaux florentins, génois et surtout juifs portugais qui, pendant plus de deux siècles, dessinèrent un monde mouvant, entre deux cultures, entre deux langues. La « nation » marchande génoise et la « nation » juive portugaise ont apporté une contribution majeure aux transformations culturelles et économiques du début de l’ère moderne. Du point de vue culturel, le recours à une lingua franca sur les littoraux de Guinée, l’acquisition des langues internationales du commerce (arabe, africaines, etc.), la coopération avec les intermédiaires musulmans ou africains, le concubinage ou le mariage avec des femmes maures, noires ou mulâtresses nourrissent des échanges interculturels et une circulation planétaire [110]. Sur le plan économique, la généralisation du crédit, le transfert des capitaux et des techniques industrielles et commerciales d’Europe en Afrique et aux Amériques reposaient sur des réseaux de connaissance et d’amitié mais aussi sur une révolution économique et une révolution des techniques de transport.

44Jusqu’au milieu du XVIe siècle, les flux commerciaux et négriers entre l’Afrique et l’Europe alimentèrent une circulation intense des esclaves, des métaux et des épices dans l’Atlantique portugais et entre les territoires européens. Au tournant des années 1560-1570, l’introduction de l’amalgame dans les mines de Zacatecas et du Potosí permet à la production américaine d’argent d’égaler puis de dépasser celle de l’Europe; en parallèle, l’essor de l’engenhos brésilien entérine le transfert de la production sucrière du golfe du Guinée vers l’Amérique portugaise, puis vers les Caraïbes anglaises, françaises et hollandaises.

45Ces deux changements économiques majeurs redéploient les réseaux négriers ibériques dans l’Atlantique et marquent le passage de la traite transatlantique à une phase « industrielle » : après 1600, les navires européens sont capables de transporter annuellement des milliers d’esclaves africains à travers l’Atlantique en en tirant des profits substantiels. À l’aube du XVIIe siècle, la traite négrière est devenue une économie mondiale. L’ancrage des flux négriers dans l’Atlantique sud, la mise en place de réseaux de droiture transatlantiques entre l’Afrique et les Amériques, puis de réseaux intra-américains et transpacifiques entre l’Asie et la Nouvelle-Espagne, achèvent la mise en contact des quatre continents et délimitent un commerce intercolonial qui échappe pour partie au contrôle de Lisbonne ou de Madrid. En réunissant des informations dispersées à travers les dépôts d’archives d’Europe, d’Afrique et des Amériques, il est possible d’envisager la reconstitution à court terme d’une grande partie des réseaux marchands qui animèrent l’Atlantique nord pendant deux siècles ( XVe - XVIIe siècles) et qui préfigurent l’impressionnante expansion mondiale de la traite dans l’Atlantique sud aux XVIIIe et XIXe siècles.

Notes

  • [*]
    Je souhaite remercier Joseph C. Miller et Nathan Wachtel pour leurs commentaires.
  • [1]
    Charles VERLINDEN, « La Crète, débouché et plaque tournante de la traite des esclaves aux XIVe et XVe siècles », Studi in onore di Amintore Fanfani, Milan, Giuffrè, 1962, t. 3, p. 593-669; Barbara L. SOLOW, « Capitalism and slavery in the exceedingly long run », Journal of Interdisciplinary History, XVII-4,1987, p. 711-737.En ligne
  • [2]
    Pour les données chiffrées les plus récentes, voir la base de données de David ELTIS et David RICHARDSON (dir.), The transatlantic slave database, 2e version mise à jour disponible en ligne : http :// www. slavevoyages. org.
  • [3]
    David ELTIS, The rise of African slavery in the Americas, Cambridge, Cambridge University Press, 2000; Laurent DUBOIS, Avengers of the New World : The story of the Haitian Revolution, Cambridge, Belknap Press, 2004.
  • [4]
    Joseph C. MILLER, « O Atlântico escravista. Açú car, escravos e engenhos », Afro-Á sia, 19-20,1997, p. 9-36; Stuart B. SCHWARTZ, « Introduction », in S. B. SCHWARTZ (dir.) Tropical Babylons : Sugar and the making of the Atlantic World, 1450-1680, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2004, p. 1-26.
  • [5]
    Joseph-Achille MBEMBE, « Notes sur le pouvoir du faux », Le Débat, 118,2002, p. 49-58. Du même auteur, voir l’ouvrage aujourd’hui classique De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000. En ligne
  • [6]
    João Pedro MARQUES, Os sons do silêncio : o Portugal de oitocentos e a abolição do trá fico de escravos, éd. par C. Cabral et S. de Almeida, Lisbonne, ICS, 1999.
  • [7]
    Ivana ELBL, « The volume of the early Atlantic slave trade, 1450-1521 », The Journal of African History, 38-1,1977, p. 31-75; Antó nio de Almeida MENDES, « Traites ibériques entre Méditerranée et Atlantique : le Noir au cœur des Empires modernes et de la première mondialisation (ca. 1435-1550) », Anais de História de Além-mar, VI, 2005, p. 351-388.En ligne
  • [8]
    En 1448, les Portugais édifient à Arguin, au large du littoral de l’actuelle Mauritanie, le premier entrepôt négrier permanent de la côte africaine. En 1466, un second comptoir voit le jour à Santiago du Cap-Vert.
  • [9]
    Antó nio de Almeida MENDES, « Esclavages et traites modernes : le temps des empires ibériques, entre Moyen  ge et Modernité, entre Méditerranée et Atlantique ( XVe - XVIIe siècles). Une histoire globale », thèse de doctorat, EHESS, 2007.
  • [10]
    Alessandro STELLA, « L’esclavage en Andalousie à l’époque moderne », Annales ESC, 47-1,1992, p. 35-63; A. C. de C. M. SAUNDERS, A social history of black slaves and freedmen in Portugal, 1441-1555, Cambridge, Cambridge University Press, 1982; Bernard VINCENT, « La Schiavitù nella penisola iberica », in G. FIUME (dir.), Schiavi, corsari, rinnegati, no spécial de Nuovo Effermidi, 54,2001, p. 62-68.
  • [11]
    Herman VAN DER WEE, The growth of the Antwerp market and the European economy (fourteenth-sixteenth centuries), La Haye, Nijhoff, 1963.
  • [12]
    John K. THORNTON, « Les débuts des relations luso-africaines : une nouvelle interprétation », Cahiers des Anneaux de la Mémoire, 3,2001, p. 39-63.
  • [13]
    Giovanni BATTISTA RAMUSIO, Viagens de um piloto português do século XVI à costa de Á frica e a São Tomé, éd. par A. M. Caldeira, Lisbonne, Comissão nacional para a Comemoração dos Descobrimentos Portugueses, 2000; Isabel de Castro HENRIQUES, « Ser escravo em S. Tomé no século XVI : uma outra leitura de um mesmo quotidiano », Revista Internacional de Estudos Africanos, 6-7,1987, p. 167-178; Alberto VIEIRA, « Sugar islands. The sugar economy of Madeira and the Canaries, 1450-1650 », in S. B. SCHWARTZ (dir.) Tropical Babylons..., op. cit., p. 59.
  • [14]
    Virgínia RAU, « O açú car de S. Tomé no segundo quartel do século XVI », in Elementos da História da ilha de S. Tomé, Lisbonne, Centro de Estudos de Marinha, 1971, p. 7-43.
  • [15]
    Entre les années 1493 et 1530, la région de Cibao fournit 75 % de l’or en provenance d’outre-mer, voir Pierre CHAUNU, Conquête et exploitation des nouveaux mondes, XVIe siècle, Paris, PUF, 1969.
  • [16]
    Mervyn RATEKIN, « The early sugar industry in Española », The Hispanic American Historical Review, 34-1,1954, p. 1-19.En ligne
  • [17]
    Genaro RODR?GUEZ MOREL, « The sugar economy of Españ ola in the sixteenth century », in S. B. SCHWARTZ (dir.), Tropical Babylons..., op. cit., p. 84-114.
  • [18]
    Frederick BOWSER, The African slave in colonial Peru, 1524-1650, Stanford, Stanford University Press, 1974.
  • [19]
    Concession faite par la couronne d’Espagne à un particulier. Ce dernier reçoit, pendant un certain laps de temps et contre le paiement d’une redevance, l’exclusivité de la fourniture d’un nombre déterminé d’esclaves noirs pour les colonies espagnoles.
  • [20]
    Durant cette première phase, les Africains sont des partenaires actifs et dynamiques dans les échanges : Roger BOTTE, « Les rapports Nord-Sud, la traite négrière et le Fuuta Jaloo à la fin du XVIIIe siècle », Annales ESC, 46-6,1991, p. 1411-1435.
  • [21]
    Robert C. DAVIS et Benjamin RAVID (dir.), The Jews of early modern Venice, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2001; Shelomo D. GOITEIN, A Mediterranean society. The Jewish communities of the Arab world as portrayed in the documents of the Cairo Geniza, Berkeley, University of California Press, 1967.
  • [22]
    Pedro de Meneses, gouverneur de Ceuta entre 1414 et 1437, déporte à lui seul plus de 2 000 esclaves, et met en vente à Valence plusieurs lots de captifs par l’intermédiaire de l’un de ses agents, João de Lamego. Nuno Miguel Silva CAMPOS, D. Pedro de Meneses e a construção da casa de Vila Real (1415-1437), Lisbonne, Colibri, 2005, p. 96-104 et David de Melo LOPES, A expansão em Marrocos, Lisbonne, Teorema, 1989 [1936].
  • [23]
    Maurice KRIEGEL, Les Juifs à la fin du Moyen  ge dans l’Europe méditerranéenne, Paris, Hachette, 1979.
  • [24]
    Charles BOUREL DE LA RONCIÈRE, La découverte de l’Afrique au Moyen  ge. Cartographes et explorateurs, Le Caire, IFAO, 1925-1927, p. 121-139.
  • [25]
    Monumenta Henricina, t. XI, 1451-1454, Coimbra, Comissão Executiva das Comemorações do V Centenário da Morte do Infante Dom Henrique, 1970, doc. 10, p. 16-17.
  • [26]
    Maria José Ferro TAVARES, Os Judeus em Portugal no século XIV, Lisbonne, IAC, 1970, p. 52.
  • [27]
    José Alberto Rodrigues da Silva TAVIM, Os Judeus na expansão portuguesa em Marrocos durante o século XVI. Origens e actividades duma comunidade, Braga, APPACDM, 1997, p. 62. Voir aussi sur l’activité commerciale des présides nord-africains, Jean-Frédéric SCHAUB, Les Juifs du roi d’Espagne, Paris, Hachette, 1999.
  • [28]
    Instituto dos Arquivos Nacionais da Torre do Tombo (dorénavant IAN / TT ), CC. I, liasse 8, doc. 86.
  • [29]
    Roger BOTTE, « Le Portugal, les marchés africains et les rapports Nord-Sud (1448-ca 1550) », Cahiers des Anneaux de la Mémoire, 3,2001, p. 85-107.
  • [30]
    IAN / TT, CC. I, liasse 9, doc. 15.
  • [31]
    IAN / TT, CC. I, liasse 16, doc. 110.
  • [32]
    IAN / TT, CC. I, liasse 18, doc. 54.
  • [33]
    Robert RICARD, Études sur l’histoire des Portugais au Maroc, Coimbra, Université de Coimbra, 1955, p. 125.
  • [34]
    J.A. Rodrigues da Silva TAVIM, Os Judeus na expansão portuguesa..., op. cit., p. 99-130.
  • [35]
    Qui se conclut par la prise de Constantinople en 1453 et l’occupation de Chypre en 1526.
  • [36]
    Charles VERLINDEN, « L’héritage de Venise en Occident », in M. CORTELAZZO (dir.), Mediterraneo e Oceano Indiano, Florence, L. S. Olschki, 1970, p. 357-374.
  • [37]
    Sergio TOGNETTI, « The trade in black African slaves in fifteenth-century Florence », in T. F. EARLE et K. J. P. LOWE (dir.) Black Africans in Renaissance Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2005, p. 213-224.
  • [38]
    António BRÁ SIO, Monumenta Missionaria Africana, Á frica Ocidental, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1952, vol. I, p. 452-456; João de BARROS, L’Asia, Venise, Vincenzo Valgrisio, 1562, t. I, p. 142-145; Duarte Pacheco PEREIRA, Esmeraldo de Situ Orbis (1505-1506), Lisbonne, Academia Portuguesa da Histó ria, 1988, livr. II, chap. 3, p. 636.
  • [39]
    Maria Manuel FERRAZ TORRÃ O, « Actividade comercial externa de Cabo Verde : organização, funcionamento, evolução », in L. de ALBUQUERQUE et M. E. Madeira SANTOS (dir.), História Geral de Cabo Verde, Lisbonne/Praia, Inst. de Investigação Cientí-fica Tropical/Direcção Geral do Patrimó nio Cultural de Cabo Verde, 1991, p. 245-270.
  • [40]
    En 1471, l’infant dom Fernando avait affermé l’exploitation du sucre de l’île de Madère à un consortium composé de Vicente Gil, Alvaro Esteves, Baptista Lomelim, Francisco Calvo et Martim Anes de Boa Viagem.
  • [41]
    Virgínia RAU, « Notes sur la traite portugaise à la fin du XVe siècle et le Florentin Bartolomeo di Domenico Marchionni », Bulletin de l’Institut Historique Belge de Rome, XLIV, 1974, p. 535-544, ici p. 538.
  • [42]
    Manuel B. de QUIROS et Manuel C. HERNÁ NDEZ, Colección de documentos inéditos relativos al descubrimiento, conquista y colonización de las antiguas posesiones españolas de América y Oceania sacados en su mayor parte del real Archivo de Indias, Madrid, 1864-1884, t. XXXVIII, p. 32,33-4,38,54,56-58,59,76-78,79-82,315-318,344-346 et Avelino TEIXEIRA DA MOTA, « Entrée d’esclaves noirs à Valence (1445-1482) : le remplacement de la voie saharienne par la voie atlantique », Revue française d’histoire d’outre-mer, 243, 1979, p. 195-210, ici p. 204.
  • [43]
    John William BLAKE, Europeans in West Africa (1450-1560): Documents to illustrate the nature and scope of Portuguese enterprise in West Africa, the abortive attempt of Castilians to create an empire there, and the early English voyages to Barbary and Guinea, Londres, The Hakluyt Society, 1942, vol. 1, p. 106-107.
  • [44]
    Ce total est calculé à partir des sources fournies par Vicenta CORTÉS ALONSO, La esclavitud en Valencia durante el reinado de los Reyes Católicos (1419-1516), Valence, Ayuntamiento de Valencia, 1964, vol. 2.
  • [45]
    Boubacar BARRY, La Sénégambie du XVe au XIXe siècle. Traite négrière, Islam, conquête coloniale, Paris, L’Harmattan, 1988; R. BOTTE, « Le Portugal, les marchés africains... », art. cit.
  • [46]
    A. de Almeida MENDES, « Traites ibériques... », art. cit.
  • [47]
    IAN / TT, CC. II, liasse 65, doc. 120.
  • [48]
    Le complexe d’Almuñ ecar était réputé dans la Méditerranée pour la qualité de son sucre.
  • [49]
    V. CORTÉS ALONSO, La esclavitud en Valencia..., op. cit., p. 223.
  • [50]
    Jeró nimo MÜ NZER, Viaje por España y Portugal (1494-1495), Madrid, Polifemo, 1991, p. 45.
  • [51]
    IAN / TT, Fragmentos, liasse 1, doc. 16.
  • [52]
    IAN / TT, CC. I, liasse 3, doc. 46. De ce total, 8 200 arrobes provenaient des moulins de Funchal, 40 000 arrobes de Calheta et 15 600 arrobes de Machico, les trois grandes régions productrices de sucre de l’île de Madère.
  • [53]
    Charles VERLINDEN, « Relations commerciales entre Gênes et le Portugal à l’époque des Grandes Découvertes », Bulletin de l’Institut Historique Belge de Rome, XXXIII, 1961, p. 167-171.
  • [54]
    IAN / TT, CC. II, liasse 6, doc. 31. Lucas et Antó nio Salvago obtinrent le contrat du sucre de l’île de Madère en 1502.
  • [55]
    Antó nio BAIÃ O, « O comércio do pau-Brasil », in C. Malheiro DIAS et al. (dir.), História da colonização portuguesa do Brasil, Porto, Litografia Nacional, 1921-1924, t. I, p. 343-347.
  • [56]
    IAN / TT, CC. II, liasse 35, doc. 194.
  • [57]
    José PÉREZ VIDAL, La cultura de la caña de azú car en el Levante español, Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 1973, p. 37-38.
  • [58]
    IAN / TT, chancellerie de dom João Ier, liv. 3, fol. 111.
  • [59]
    Henrique da GAMA BARROS, História da Administração Pú blica em Portugal nos séculos XII a XV, Lisbonne, Livraria Sá da Costa, 1947, t. X. p. 150.
  • [60]
    Virgínia RAU, « A family of Italian merchants in Portugal in the XVth century : the Lomellini », in L. Febvre et al., Studi in Onore di Armando Sapori, Milan, Istituto Editoriale Cisalpino, 1957, p. 717-726.
  • [61]
    Alberto VIEIRA, Os escravos no arquipélago da Madeira : séculos XV a XVII, Funchal, Centro de Estudos de Histó ria do Atlântico, 1991.
  • [62]
    J. MÜ NZER, Viaje por España..., op. cit., p. 45.
  • [63]
    Ibid., p. 35-37.
  • [64]
    Aloys SCHULTE, Geschichte der grossen Ravensburger Handelsgesellschaft, 1380-1530, Stuttgart/Berlin, Deutsche Verlags-Anstalt, 1923,3 vols.
  • [65]
    Jan DENUCÉ, L’Afrique au XVIe siècle et le commerce anversois, Anvers, De Sikkel, 1937.
  • [66]
    A. VIEIRA, « Sugar islands... », art. cit., p. 59.
  • [67]
    Les couvents et monastères avaient une production importante de pâtisseries dont la base était le sucre. Parmi les spécialités, citons les Filhós, l’Arroz doce, l’Encharcada.
  • [68]
    V. RAU, « O açú car de S. Tomé... », art. cit., p. 9-10.
  • [69]
    À la différence du poivre ou du cacao.
  • [70]
    J. DENUCÉ, L’Afrique au XVIe siècle..., op. cit., p. 24.
  • [71]
    Ibid., p. 23-25.
  • [72]
    Le gendre de Diego de Haro est le secrétaire personnel du roi espagnol et sa famille a financé le voyage de Magellan aux Moluques.
  • [73]
    IAN / TT, CC. II, liasse 7, doc. 96 et liasse 6, doc. 2.
  • [74]
    IAN / TT, CC. II, liasse 16, doc. 30; liasse 16, doc. 38; liasse 16, doc. 130; liasse 16, doc. 158; liasse 16, doc. 168; liasse 18, doc. 57 et liasse 27, doc. 165.
  • [75]
    I. HENRIQUES, « Ser escravo em S. Tomé... », art. cit.
  • [76]
    IAN / TT, CC. I, liasse 47, doc. 78.
  • [77]
    J. DENUCÉ, L’Afrique au XVIe siècle..., op. cit., p. 40.
  • [78]
    Ricardo Escobar QUEVEDO, « Inquisition et judaïsants dans l’Amérique espagnole (1569-1649). Carthagène des Indes au temps des réseaux », Revue de l’histoire des religions, 1,2007, p. 47-59.
  • [79]
    José Luiz CORTÉS LÓ PEZ, Los orígenes de la esclavitud negra en España, Madrid, Mundo Negro, 1986, p. 33.
  • [80]
    José Antonio SACO, Historia de la esclavitud desde los tiempos má s remotos hasta nuestros días, Paris, tip. Lahure, 1875, vol. I, p. 95.
  • [81]
    István Szászdi LEÓ N-BORJA, « La merced de la isla de Cozumel al Almirante de Flandes por parte del rey don Carlos : las gobernaciones de Cuba y de Yucatán en 1518 », Anuario de Estudios Americanos, LVIII-1,2001, p. 13-32.En ligne
  • [82]
    Marguerite d’Autriche est la tante de Charles Quint et future régente des Pays-Bas.
  • [83]
    Contre paiement de 16 000 ducats (6 400 000 réaux).
  • [84]
    Alonso de Gutierrez (vers 1460-1538), notable madrilène, membre de la bourgeoisie hispanique, exerça la charge de trésorier de l’empereur Charles Quint et finança une des caravelles de Christophe Colomb.
  • [85]
    Agustin Vivaldo est le frère de Lorenzo Vivaldo, le banquier génois qui finança la campagne impériale de Charles Ier avec les banquiers allemands Fugger et Welser : voir Ramó n CARANDE, Carlos V y sus banqueros, Madrid, Sociedad de Estudios y Publicaciones, 1943-1949.
  • [86]
    G. R. MOREL, « The sugar economy of Españ ola... », art. cit., p. 84-114.
  • [87]
    IAN / TT, CC. II, liasse 131, doc. 154.
  • [88]
    Wilfrid BRULEZ, « Marchands italiens dans le commerce américain au XVIe siècle », Bulletin de l’Institut Historique Belge de Rome, XLIV, 1974, p. 87-100, ici p. 90.
  • [89]
    Leonor F. COSTA, O transporte no Atlântico e a Companhia Geral do Comércio do Brasil (1586-1663), Lisbonne, Comissão nacional para as comemorações dos Descobrimentos Portugueses, 2002.
  • [90]
    V. RAU, « O açú car de S. Tomé... », art. cit., p. 7-43.
  • [91]
    IAN / TT, CC. I, liasse 44, doc. 71 et liasse 45, doc. 79.
  • [92]
    Archivo General de Indias de Séville ( AGI ), Indiferente General, 2795.
  • [93]
    Archivo General de Simancas ( AGS ), Consejo y Juntas de Hacienda, 23 : « Asiento dos escravos negros enviados a América entre 1-1-1544 e 31-12-1550 a partir de Sevilha e de Cadiz ».
  • [94]
    Virgínia RAU, « Os mercadores-banqueiros estrangeiros em Portugal no tempo de D. João II, 1521-1557 », Estudos sobre história económica e social do antigo regime, Lisbonne, Presença, 1984, p. 67-82.
  • [95]
    P. CHAUNU, Conquête et exploitation..., op. cit.; Earl J. HAMILTON, American treasure and the price revolution in Spain, 1501-1650, Cambridge, Harvard University Press, 1934.
  • [96]
    Joseph Bato’ora BALLONG-WEN-MEWUDA, São Jorge da Mina, 1482-1637. La vie d’un comptoir portugais en Afrique occidentale, Lisbonne, Fondation Calouste Gulbenkian/ Centre culturel portugais, 1993.
  • [97]
    Les fameux fleuves à esclaves, rio Primeiro, rio Formoso, rio dos Forcados, rio dos Ramos e rio dos Escravos : voir D. P. PEREIRA, Esmeraldo de Situ Orbis, op cit.
  • [98]
    IAN / TT, CC. I, liasse 21, doc. 51. En janvier 1516, deux navires avaient accosté à São Tomé avec 235 esclaves fournis par les intermédiaires « Jaga ».
  • [99]
    Luíz Felipe DE ALENCASTRO, O Trato dos Viventes. Formação do Brasil no Atlântico Sul seculos XVI e XVII, São Paulo, Companhia das Letras, 2000.
  • [100]
    Enriqueta VILA VILAR, Hispanoamerica y el comercio de esclavos, Séville, Escuela de Etudios Híspano-Americanos, 1977.
  • [101]
    Nathan WACHTEL, La foi du souvenir. Labyrinthes marranes, Paris, Le Seuil, 2001; R. E. QUEVEDO, « Inquisition et judaïsants... », art. cit.
  • [102]
    Manuel ÁLVARES, Etiópia Menor e descrição geográfica da Provincia de Sérra Leôa, 1616, ms. de la Biblioteca da Sociedade de Geografia de Lisbonne, Res. 3, E-7, fol. 18v.
  • [103]
    Inquisition de Lisbonne, liv. 205, « Contra João Soeiro contratador do Cabo Verde, e hum traslado da petição do conego Francisco Gonsalves Barretto, e mais papeis que o viserey mandou a este Santo Officio », IAN/TT, fol. 116.
  • [104]
    Antó nio de Almeida MENDES, « Le rôle de l’inquisition en Guinée : vicissitudes des présences juives sur la Petite Côte ( XVe - XVIIe siècles) », Revista Lusófona de Ciência das Religiões, 5-6,2004, p. 137-155.
  • [105]
    « Relação da Costa da Guiné (1607) », in B. Rebello DE ARAGÃ O, Viagens, explorações e conquistas dos portugueses, t. 2, 1593-1631 : terras e minas africanas, éd. par L. Cordeiro de Souza, Lisbonne, Imprensa Nacional, 1881, p. 1-24.
  • [106]
    Bibliotèque da Ajuda, ms. 51-VI-54, fol. 143v.
  • [107]
    IAN / TT, Inquisition de Lisbonne, liv. 205, « Contra João Sœiro contratador do Cabo Verde, e hum traslado da petição do conego Francisco Gonsalves Barretto, e mais papeis que o viserey mandou a este Santo Officio », fol. 116.
  • [108]
    José da Silva HORTA et Peter MARK, « Two early seventeenth century sephardic communities on Senegal’s Petite Cote », History in Africa, 31,2004, p. 231-256.
  • [109]
    Jelmer VOS, David ELTIS et David RICHARDSON, « The Dutch in the Atlantic World : New perspectives from the slave trade with particular reference to the African origins of the traffic », in D. ELTIS et D. RICHARDSON (dir.), Extending the frontiers : Essays on the new transatlantic slave trade database, New Haven, Yale University Press, 2008.
  • [110]
    Jonathan I. ISRAEL, Diasporas within a diaspora : Jews, Crypto-Jews and the world of maritime empires (1540-1740), Leyde/Boston, Brill, 2002.
Français

Cet article propose une vision détaillée des temps de la traite et des réseaux négriers dans l’Atlantique à l’époque moderne. Entre 1440 et 1640,350 000 à 400 000 esclaves africains ont été introduits au Portugal et en Espagne et 800 000 ont été déportés aux Amériques espagnoles et au Brésil. Si les deux siècles ibériques de la traite atlantique ne sont pas ceux où l’on déporta le plus grand nombre d’Africains et où l’on édifia les plus grands engenhos, ils constituent néanmoins un moment clef dans la construction d’un système atlantique mondial intégré et dans la mise en place des mécanismes, des logiques et des réseaux qui aboutiront à la déportation de plus de douze millions d’esclaves à travers l’Atlantique.

António de Almeida Mendes
CIRESC ( EHESS ) CHAM (Université Nouvelle de Lisbonne)
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/09/2008
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