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Annales de démographie historique

2010/2 (n° 120)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782701158167
  • DOI : 10.3917/adh.120.0005
  • Éditeur : Belin

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En 1964, dans le premier volume de la revue de notre société alors intitulée Études et chronique de démographie historique, le nom de Jacques Dupâquier ne figure ni dans la liste des responsables de la société, ni dans la table des matières, mais dès le volume de 1965, premier de la série des Annales de Démographie Historique, il est promu secrétaire-adjoint aux côtés de Marcel Reinhard, Pierre Goubert, Louis Chevalier, Louis Henry et André Armengaud parmi les pères fondateurs de la SDH créée en 1962. En 1966, il est devenu secrétaire général et rédacteur en chef de la revue ; en 1977, il est mentionné comme vice-président et en 1981, le voici président, fonction qu’il quittera en 1984, s’effaçant alors discrètement de l’avant-scène pour permettre à ses successeurs d’avoir les coudées franches. Il aura quand même pris le soin de limiter la durée des présidences à un seul mandat, dans un souci manifestement antimonarchique, mais en pérennisant dans le conseil d’administration les anciens présidents.

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Jacques Dupâquier, disparu cet été, en pleine lucidité, après des mois de souffrance affrontée avec sérénité et courage, fut assurément le plus actif et le plus fondateur des membres de la Société de Démographie Historique, homme de conviction, de combat, de passion. Il était parfois difficile de le suivre dans sa perpétuelle quête d’une sorte de perfection toujours définie dans l’urgence, d’exigence dans l’amitié, d’imagination parfois déconcertante, toujours innovatrice. Pendant dix ans, j’ai eu la chance de travailler avec lui au développement de la société et aux enquêtes du laboratoire de démographie historique, dix années enrichissantes, formatrices, d’une collaboration à laquelle je dois beaucoup et où l’harmonie et l’amitié l’ont toujours emporté sur les tensions que suscitait parfois sa soif de vaincre les obstacles. Plus tard, nous avons de nouveau travaillé ensemble lors de la préparation de l’Histoire des populations de l’Europe, dans un effort commun qui m’a permis d’apprécier encore son efficacité et sa rigueur intellectuelle. Par la suite, si nos voies se sont par nécessité séparées, nous ne nous sommes jamais perdus de vue, nous n’avons jamais manqué une occasion de nous retrouver dans l’amitié partagée.

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Sans oublier son intérêt pour la démographie historique, Jacques a pu dans sa retraite se passionner et se mobiliser pour son cher Vexin qu’il avait contribué à arracher aux griffes des spéculateurs. Il y avait fixé sa résidence dans sa belle maison de Delaincourt et poursuivait ses recherches érudites au plus près de son terrain de prédilection. Il consacra aussi beaucoup de temps à une cause qui l’avait mobilisé depuis 1981, année de la publication des Berceaux vides de Marianne, ouvrage écrit avec Jean-Noël Biraben, une croisade pour la vie inspirée par Alfred Sauvy, relayée par Pierre Chaunu, démarche où il ne fut pas toujours compris. Cela n’arrêtait pas Jacques Dupâquier, résistant par nature et opiniâtrement attaché à cette liberté qui le mobilisa dès la fin de l’adolescence.

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Il avait 18 ans en juin 1940, quand l’invasion allemande vint mettre fin à l’insouciance d’une génération. Il a souvent évoqué devant moi ce temps du refus : comment dès les premiers jours de l’Occupation, il crevait les pneus des véhicules des envahisseurs ; la manifestation de l’Arc de Triomphe le 11 novembre 1940 ; le boycottage des cérémonies d’inauguration de l’ignoble chaire de Darquier de Pellepoix ; la résistance ; le refus du STO ; les combats de la libération de Paris. Avec passion il adhéra, comme beaucoup de ceux de sa génération, aux espoirs que suscitait le parti communiste ; avec tristesse, déchirement, il s’éloigna de cet engagement quand il découvrit les turpitudes du régime soviétique. Après cette épreuve qui le bouleversa, il demeura toujours sceptique à l’égard de l’engagement politique, optant dès lors pour une prudente position de retrait. Dans la recherche historique, il trouva une nouvelle mobilisation, plus sereine, et s’y engagea avec la passion qui l’avait conduit dans la résistance.

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Victime de l’Histoire, Jacques a eu une carrière retardée. Entré à l’ENS de Saint-Cloud en 1942 après avoir songé à une orientation scientifique, certifié d’histoire en 1945, agrégé en 1949, il enseigna pendant dix-sept ans en lycée et collège. Il a aimé ce métier et a laissé à ses anciens élèves le souvenir d’un merveilleux et savant pédagogue qui partageait sa passion d’instruire à part égale entre histoire et géographie, et devint un auteur très connu de manuels qui révèlent sa clarté d’esprit et son aptitude à transmettre la connaissance.

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Son intérêt pour la recherche restait insatisfait. Son diplôme d’études supérieures qui était consacré à la Propriété et l’exploitation foncière dans le Gâtinais (publié en 1956) lui avait permis de découvrir le travail minutieux sur fiches et de satisfaire dans l’étude sociale des manouvriers du Vexin son intérêt pour la terre et son aspiration à ressusciter les plus humbles des ruraux. Comme pour beaucoup d’entre nous, la lecture du chef-d’œuvre de Pierre Goubert fut déterminante dans son orientation. Il découvrait l’univers de la recherche avec avidité. Recruté en 1962 au CNRS, avec l’appui bienveillant de Marcel Reinhard, un des pionniers de notre champ disciplinaire, puis devenu assistant à la Sorbonne en 1965, il put s’adonner à plein temps ou presque au bonheur des archives. Il rallia dès 1968 l’École Pratique des Hautes études (VIe section), qui n’était pas encore l’E.H.E.S.S., où l’on recrutait les chercheurs porteurs de thèmes neufs. Ce fut une grande chance pour Jacques Dupâquier qui y devint rapidement directeur d’études et put créer dès 1972, le laboratoire de démographie historique. Là s’ancra un petit noyau par où passèrent un grand nombre des historiens démographes français et de nombreux étrangers, notamment lorsque furent institués des stages internationaux de démographie historique (une de ses nombreuses initiatives). Ce centre fut aussi le siège de la Société de Démographie Historique et le lieu de préparation de nos Annales que Jacques porta avec courage et détermination en dépit des aléas économiques, typographiques et éditoriaux qui retardèrent souvent la sortie de la revue. C’était un travail très lourd pour notre modeste laboratoire à une époque où il n’y avait pas d’informatique, où l’on acceptait des auteurs des réécritures déconcertantes sur épreuves : Jacques Dupâquier, très perfectionniste, admettait cette pratique que j’ai eu bien du mal à interrompre.

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Trois autres grands chantiers mobilisèrent la vie du laboratoire : celui de la reconstitution des familles du Vexin français, dont les résultats ont fait l’objet de nombreux articles ; celui des Dictionnaires des paroisses et communes de France, dont plusieurs dizaines de volumes départementaux ont été édités, non sans angoisses financières dont Jacques Dupâquier savait avec détermination venir à bout en bousculant un peu les organismes de tutelle. La dernière grande entreprise fut celle des « 3 000 » familles. Une idée tout à fait brillante qui consistait à reconstituer pour tout le xixe siècle et à l’échelle nationale, une généalogie des individus dont le patronyme commençait par les lettres « TRA » (quelques règles onomastiques limitaient ce sondage). Voie royale pour analyser la mobilité géographique et sociale dans ce siècle clé : Louis Henry, généralement un peu méfiant face aux initiatives des historiens, fut subjugué. La collecte et la reconstitution du fichier n’ont malheureusement pas été achevées, en partie pour des raisons budgétaires, essentiellement pour des problèmes de disponibilité du personnel, mais le travail accompli a permis la réalisation de deux livres importants (Le temps des Jules, en 1987, et La société française au xixe siècle, en 1992) et d’un grand nombre d’articles (voir A.D.H. 2004-1). Ces premiers succès ne purent consoler Jacques du naufrage de la fin de l’enquête. Peut-être sera-t-il possible un jour de la relancer, comme le suggèrent beaucoup de chercheurs.

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Parmi les grandes entreprises initiées par Jacques Dupâquier, il faut encore rappeler le très important colloque consacré à Malthus en mai 1980, une brillante réussite qui rassembla à Paris la plupart des historiens, démographes et spécialistes d’histoire des idées du xixe siècle et suscita de nombreuses publications. Il était difficile de porter plus loin et plus haut le pavillon de la démographie historique.

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Lanceur inégalé de recherches nouvelles, de colloques, de collections, infatigable commis voyageur de la discipline et organisateur de la recherche nationale et internationale en démographie historique, Jacques Dupâquier fut aussi un remarquable chercheur. Il suffit de parcourir la liste de ses livres, de ses articles et des ouvrages qu’il a dirigés ou coédités pour s’en convaincre.

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Deux petits manuels illustrent son souci de définir (et aussi de piloter) les recherches en démographie historique en articulant conseils techniques concrets, réflexion méthodologique et problèmes de recherche : l’Introduction à la démographie historique (1974), qui rassemble historique de la discipline, présentation des sources, méthodes analytiques et perspectives de recherche, et Pour la démographie historique (1984), nettement plus élaboré à la lumière des expériences accumulées en dix années de progrès importants, qui reprend et approfondit l’évolution de la discipline entre historique, méthodologie et nouvelles perspectives de recherche. Il s’agit là d’une forme d’apologétique critique traduisant bien l’anxiété de Jacques Dupâquier, soucieux de trouver de nouveaux horizons à une méthode menacée – comme toutes les techniques – par l’engourdissement et la répétition. C’était aussi le faire-part de l’enquête des 3 000 familles.

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Le grand livre fut, bien sûr, la thèse de doctorat d’État, fruit de nombreuses années de recherche, rédigée d’un trait en 1979 et intitulée La population du Bassin parisien à l’époque de Louis XIV. Elle s’appuyait sur un impressionnant corpus de données collectées dans tous les dépôts d’archives correspondant à 10 généralités d’Ancien Régime, publié deux années plus tôt sous un titre assez austère : Statistiques démographiques du Bassin parisien 1630-1720 (1977). Ce recueil rassemble, communauté par communauté, des comptages des rôles de taille, les relevés des dénombrements manuscrits et imprimés disponibles, les comptages des registres paroissiaux disponibles dans le Dictionnaire d’Expilly. Il s’agit d’un outil précieux et bien connu des historiens qui regrettent de ne pas disposer d’une suite qui les conduirait jusqu’à la Révolution, séquence documentaire plus problématique en raison de la rareté des dénombrements du siècle des Lumières. Cette impressionnante base d’information a donc été systématiquement analysée dans la thèse proprement dite, à une époque où l’informatique n’était pas très accessible. Le travail est un modèle d’érudition et de réflexion : magnifique présentation de l’histoire des dénombrements, critique des sources, structures du peuplement, conjoncture, grandes oscillations, synthèse sur les variables démographiques, rien n’échappe au cours de ce premier et gigantesque rendez-vous dans un champ de recherches jusque-là passablement éclaté. Jacques Dupâquier a donné la mesure de son talent et de son intérêt pour l’histoire du document, réussi une synthèse des acquis qui n’était pas un survol, en décodant comme il le souligne lui-même la part de la géographie, du biologique et du social. Une grande leçon.

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Son intérêt pour l’invention de la discipline est évident dans deux beaux livres qui constituent aujourd’hui encore des références indispensables. Avec son fils Michel, il a publié en 1985 une incontournable Histoire de la démographie permettant de suivre pas à pas le passage des premières collectes documentaires, à l’arithmétique politique, puis à la mesure de la mortalité et finalement à l’organisation nationale puis internationale de la recherche en démographie. Ici sont rassemblés tous les documents permettant une réflexion épistémologique sur la création d’une discipline : les historiens des sciences ont su en tirer parti. On s’arrête un instant sur un passionnant petit livre consacré à L’Invention de la table de mortalité (1996), où Jacques Dupâquier reprend un thème qui lui était cher, à juste titre car il est manifeste que les premières grandes réflexions techniques sur la démographie – entre intérêt des assureurs et analyse des probabilités – ont porté sur le risque de mourir.

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On reconnaît aussi à Jacques Dupâquier un incontestable talent pour la synthèse, un art difficile lorsqu’elle doit s’exprimer dans l’espace resserré de petits Que Sais-je ? Jacques en a rédigé deux, consacrés l’un à la Population française aux xviie et xviiie siècles (1979 et 1993) – un bréviaire pour les étudiants – et l’autre à La Population du Monde au xxe siècle (1999). Cet ultime essai le faisait revenir à des sources premières puisque sa première publication démographique avait été une contribution aux côtés de Marcel Reinhard et d’André Armengaud à une nouvelle édition de l’Histoire générale de la population mondiale (1968) qui demeure sur ce sujet le seul ouvrage de référence en français, dépassé et non remplacé. Jacques Dupâquier n’était pas tout à fait insensible à l’idée qu’un jour il pourrait se remettre à l’ouvrage, mais cela supposait un immense travail d’équipe, comme l’avaient été les deux grands chantiers de l’Histoire de la population française (4 volumes, 1988, réédition en 1995) et de l’Histoire des populations de l’Europe (3 volumes, 1997, 1998, 1999, trad. en espagnol). Ayant contribué au premier et co-dirigé le second, j’ai pu vérifier une fois encore l’inlassable capacité de correction et la cohérence de ce chercheur infatigable qui était aussi un formidable entraîneur. Le succès éditorial des deux sommes vint confirmer qu’un public de lecteurs étaient désormais sensibles à l’histoire des populations et sans doute inquiets de leur avenir.

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Peu de membres de notre société auront contribué de manière si décisive au succès de notre discipline, en France mais aussi en dehors de nos frontières. Il rêvait du reste de transformer la S.D.H. en société internationale de démographie historique. Rêve qui n’a pu se réaliser dans le cadre d’une institution nationale, mais qui se construit indiscutablement dans le dialogue entre groupes de chercheurs européens et extra-européens. Il rêvait aussi d’élargir le titre de notre revue en y ajoutant l’adjectif « social ». Le contenu des Annales de Démographie Historique d’aujourd’hui répond pleinement à ce vœu sans trahir l’intitulé initial qui pourrait encore s’enrichir de bien d’autres qualificatifs. Je pense qu’il était très heureux de constater que les nouvelles générations aient su prendre le relais en choisissant la voie qui lui tenait le plus à cœur, celle de l’innovation et celle de l’enquête centrée sur l’homme.


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