CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1 Les connaissances sur le phénomène de l’auto-enfermement résidentiel ont connu depuis les années 90 une progression notable quoique inégale (Madoré, 2004). Que ce soit les motivations qui le sous-tendent, sa morphologie intestine, ses relations plus ou moins équivoques avec l’espace dans lequel il s’inscrit, et plus largement les processus qu’il déclenche (recompositions sociales et spatiales du territoire), divers écrits lui ont été consacrés. Les Amériques – du Nord et du Sud – ont été les plus scrutées (Le Goix, 2001, Lacarrieu, Thuillier, 2004, Boudreau, Didier et Hancock, 2004, Garcia Sanchez, 2004). Depuis peu, on s’intéresse également au contexte qu’offre la nation arc-en-ciel sud-africaine (Bénit, 2000), souvent rapportée et mesurée à l’état de la criminalité dans le pays et à une dynamique de repli sur soi identitaire (Lemanski, 2004). On cerne moins ce qui se passe en d’autres lieux, par exemple dans le Mozambique voisin. Or le processus y est apparent. Il est, de plus, récent et bien circonscrit, à l’intérieur d’un pays au passé tout aussi mouvementé.

2 L’histoire du Mozambique est frappée du sceau d’enjeux extra-territoriaux, lesquels se sont généralement joués sur place au détriment de la majorité de la population  [1]. La phase actuelle, en profonde mutation, voit s’exprimer l’ouverture aux bailleurs de fonds et aux investisseurs étrangers, l’état patent de la pauvreté (qui fait suite au legs de l’instabilité mais aussi aux politiques exogènes induites par le Fonds Monétaire International - FMI) et enfin l’augmentation de la criminalité en ville. La capitale Maputo, excentrée au sud du pays, cristallise la totalité de ces aspects de par sa primauté sur l’échiquier national. C’est là que se dessinent les enjeux actuels. C’est aussi ici que, depuis peu, ont émergé la presque totalité des ensembles résidentiels fermés et sécurisés, dont il nous faut interroger les motifs, la physionomie et les relations avec l’espace proche. Deux interrogations surviennent : l’apparition de ces complexes résidentiels, où la sécurité a une forte visibilité, trouve-t-elle sa signification dans la poussée criminelle actuelle ou répond-elle à un contexte plus complexe, impliquant notamment la diffusion d’un modèle urbain ? Leur relation avec les acteurs locaux dans un pays – et une capitale – en profonde transition ne suscite-t-elle pas une confrontation entre deux univers, avec la flexibilité voire les dérives que cela peut impliquer ?  [2]

1 État de la situation criminelle et réponses face à l’insécurité à Maputo

3 Qu’aperçoit l’observateur arpentant aujourd’hui les rues de la capitale mozambicaine ? Si celui-ci apprécie le cachet architectural lusophone, le métissage ambiant, une certaine douceur de vivre et plus largement la réouverture de ce pays après les jours difficiles qu’ont enfantés la colonisation et la guerre civile, il ne manquera pas au fil des jours de relever dans le paysage certains traits – semble-t-il récents et exogènes – lui rappelant les artères trépidantes des villes sud-africaines. À quelques encablures de Johannesburg ou de Durban, des observations similaires portent sur les dispositifs sécuritaires. Ils captent d’autant plus son attention que la tension criminelle y paraît ici moins prégnante. Diverses matérialisations de la protection sécuritaire ressortent des rues centrales et péri-centrales de Maputo. On est alors tenté de s’interroger quant à des motifs qui répondraient à « l’air du temps », ou alors à une nécessité – importée – envers un problème de société réel.

4 Si ces initiatives trahissent une certaine tension sociale, elles n’en restent pas moins d’abord multiformes. Immédiatement, le cliché des road closures, ces quartiers fermés a posteriori, sur demande d’associations de propriétaires, et qu’on observe à présent aussi bien à Johannesburg qu’à Nairobi voire à Ibadan au Nigeria, s’immisce dans les esprits. Or, hormis une petite partie de la ville, ce n’est pas ce qui caractérise le plus Maputo. L’interdiction d’utiliser certains trottoirs et de sillonner les rues de la ville existe bel et bien sur place mais elle concerne une fraction spécifique de la municipalité. L’enclosure résidentielle touche un secteur du quartier de Polana Cimento A : Ponta Vermelha. La maison du président s’y trouve et y résident également certaines sommités gouvernementales, ministres et hauts fonctionnaires. En terme de tissu urbain, la zone n’est pas circonscrite. Elle est attenante aux maisons environnantes dont elle reste séparée par des barrières actionnées manuellement, délimitées par deux guérites dans lesquelles sont postés les gardes armés. Le long de l’avenida Julius Nyerere, longue artère qui joint la Costa do Sol au centre-ville, un autre espace occupant la longueur côté mer a été fermé par un haut mur blanc. Il s’agit ici de la zone du palais présidentiel et des offices inhérents, ponctuée de quelques points d’entrée, le tout prolongé par un vaste trottoir désert.

5 Le promeneur sera en réalité interpellé par deux autres phénomènes, qu’il ne manquera pas de relever aussi bien en centre-ville à l’intérieur de la partie haute ombragée (alta) ou dans l’effervescence de la ville basse (baixa), que sur le littoral nord de la Costa do Sol :

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  • La présence sur les bas-côtés dégradés des rues de la capitale, selon une disposition presque ordonnée, de gardiens, seuls ou accompagnés. Ceux-ci sont fréquemment campés entre les jacarandas au devant des logements du centre et des quartiers adjacents, mais aussi des établissements économiques (commerces, restaurants, hôtels, banques) et des institutions publiques. Certains d’entre eux sont armés et appartiennent à de nouvelles compagnies privées de sécurité qui ont pignon sur rue ; d’autres ne le sont pas et travaillent à leur compte. On peut les apercevoir tantôt durant la journée, tantôt 24 h/24. Les différentes enseignes des compagnies de surveillance renseignent parallèlement – et très clairement – sur la protection et la réaction armée au sein des bâtiments. L’électrification y est parfois observée, bien que le temps des hauts murs aveugles surmontés de tessons de bouteille ne semble pas encore venu.
  • Un phénomène d’auto-enfermement par de récents ensembles résidentiels, en majorité situés au nord de la ville. Il est le fait d’une certaine élite résidant en périphérie immédiate de la ville (quartier de Sommershield, bord de mer de Polana Caniço et de la Costa do Sol  [3]). En ces lieux, des secteurs assez larges de 5 à 10 hectares ont été délimités et clôturés. Ont émergé des complexes résidentiels ponctués d’une entrée surveillée, où il faut montrer patte blanche. Ce sont les condominios (logements en copropriété) qui assemblent des dizaines de maisons individuelles identiques. Leurs résidents s’approprient les équipements internes (équipements sportifs, terrains de jeu), avec des services publics – tel que le ramassage des ordures – gérés en commun. C’est là une des formes les plus ostensibles de la protection sécuritaire à Maputo ; en effet, elle mobilise de larges espaces sur un site remarquable, sensible et populaire (alors même que la mixité sociale reste forte sur ce secteur). La protection sécuritaire privée y est généralisée auprès d’une population pouvant en payer le prix, même si le degré de fermeture de ces ensembles reste pour le moins disparate comme on aura l’occasion de le préciser.

7 Chercher à saisir ce à quoi on peut imputer ces dynamiques, peut tout d’abord inciter à les inscrire dans un cadre urbain plus large, considérant les aspects socio-économiques, sécuritaires et structurels de la ville. À ce titre, il convient de (re) dresser les contours de cette métropole. L’état de primauté urbaine de la capitale mozambicaine n’est plus à démontrer. En 1997, Maputo avec ses 966 837 habitants rassemblait 21 % de la population urbaine nationale et 6 % de la population totale  [4]. Le rapport officiel pour la ville en 2002 concède 1 044 618 âmes à Maputo. B. Lachartre (2000) indique que cette prééminence, renforcée par la guerre civile de 1976 à 1992 (Maputo fut un refuge pour les flots de migrants du sud du pays, issus de Gaza, Inhambane et de sa propre province), s’inscrit finalement dans les contrastes hérités de l’ère coloniale : ceux-ci s’étaient traduits par la concentration côtière et le décrochement de la capitale vers le sud en 1898 (en remplacement de Ilha de Moçambique), afin de la connecter aux zones dynamiques du rand sud-africain (le but étant alors d’en faire un débouché vital, le « quai minéralier » de l’Afrique du Sud). Cette particularité est d’autant plus notable que l’ex-Lourenço Marques borde des provinces méridionales peu peuplées (Gaza, Inhambane), loin des fortes densités du Nord, le « cœur historique » du Mozambique.

8 Si Maputo représente le principal pôle humain du pays, sa situation rendant encore plus vive cette primauté, la capitale affiche aussi les moins mauvaises valeurs sociales. Déjà en 1999, le PNUD indiquait un IDH pour la ville de 0,602 contre 0,323 pour le Mozambique. Maputo a parallèlement connu un vif essor économique ces dernières années. Les investisseurs, Sud-Africains et Portugais pour la plupart, s’y réimplantent dans un contexte favorable. La métropole bénéficie de la nouvelle donne libérale, ainsi que de sa position et des relations normalisées avec le puissant voisin, après une longue parenthèse d’instabilité.

9 Maputo n’en dévoile pas moins à l’œil du visiteur ses inégalités les plus criantes. Le clivage ville de béton côtière (ex-ville coloniale portugaise)/ville de roseaux – ou caniços – périphérique, où résidaient les Africains, est bien connu (fig. 1). Mais à plus grande échelle, les notables de Polana Cimento A tutoient les dumba nengues (commerces informels) de la ville basse ; quant aux cabanons précaires de Polana Caniço, ils sont à un jet de pierre des complexes sécurisés des expatriés de Sommershield II. Ces disparités impressionnent d’autant plus que, contrairement aux villes sud-africaines, découpées et ségréguées jusque dans les moindres détails sous l’impulsion d’une politique dirigiste, le différentiel de richesse s’exprime ici sur des espaces proches, parfois entremêlés, exprimant sans ambages l’inégale répartition des fruits de la nouvelle croissance (7,8 % en 2004 selon la Banque Mondiale).

10 Comme en d’autres endroits du globe où nantis et désœuvrés se côtoient, la capitale est aussi le lieu où les chiffres de la criminalité virent au rouge au plan national. À l’échelle du pays, les sources du Comando Geral da Policia mettent en relief la concentration des crimes reportés dans la capitale (10 531 délits soit 27,3 % de la distribution nationale en 1998-1999). À cette date, la capitale et sa province comptent pour 36 % des crimes nationaux  [5]. L’exécrable position de la capitale est confortée par l’enquête sur les victimes conduite en 2002 (Inquerito Aos Agregados Familiares, IAAF) : celle-ci révèle que les familles ayant subi un crime avec utilisation d’armes à feu ont été dans une grande mesure recensées à Maputo-ville (24,6 %), loin devant les provinces septentrionales de Manica et Sofala qui lui emboîtent le pas avec 11 %.

11 L’Anuario Estatistico du Mozambique (2004) brosse un panorama plus récent et détaillé de la criminalité à Maputo. L’évolution du phénomène ces dernières années y est perceptible. En 2004, la ville de Maputo a comptabilisé 10 936 crimes et délits, ce qui représente 27 % du total du pays. Le chiffre est élevé, mais il est permis de pondérer ce constat par comparaison avec quelques métropoles sud-africaines. Les données du South African Police Services (SAPS), en 2002, indiquent par exemple 175 911 crimes à Pretoria ou encore 207 991 crimes à Durban. Cette réalité n’est pas à négliger (elle est aussi beaucoup reprise sur place) : la criminalité à Maputo, aussi élevée soit-elle au plan national, se place dans une autre sphère que celle des premières villes d’Afrique du Sud proches. Pourtant, elle est en augmentation. Entre 1998 et 2004, le taux de croissance relative de la criminalité à Maputo a été de 6,1 %. Sur cette base, 72,9 % des crimes ont concerné les atteintes aux propriétés (vols, cambriolages avec présence ou non d’armes à feu). Suivent 25,9 % d’atteintes aux personnes (homicides volontaires, agressions, viols). Il est tout aussi pertinent de souligner la dynamique de ces types de crimes : entre 1998 et 2004, le taux de croissance annuelle des atteintes aux personnes a diminué de 10,3 %. En revanche, les délits envers les propriétés ont progressé de 18,1 %, soit le problème criminel numéro un – officiel faut-il le rappeler – de la ville.

12 L’augmentation de la criminalité à Maputo doit être lue dans un contexte de vifs changements, organisé autour de trois facteurs : en premier lieu, les répercussions directes et indirectes de la guerre civile ; elles se sont caractérisées par la prolifération d’armes à feu et le retour des populations, qu’elles aient été déplacées par le conflit (deslocados), constituées d’anciens combattants (guerrilheiros desmobilizados) ou encore qu’elles aient fuit la guerre civile des pays proches. En second lieu, les contrecoups des politiques d’ajustement structurel impulsées par le FMI en 1987 : en plus des pertes d’emplois suite aux privatisations, le pouvoir d’achat a accusé un net recul en raison des dévaluations successives de la monnaie nationale. En dernier lieu, l’ouverture subite du pays : depuis les années 90 s’est instaurée une période de confiance envers les bailleurs et acteurs internationaux, avec comme incidence la venue d’investisseurs exogènes et de coopérants ; une différenciation sociale notable a pu être observée dans la composition de la population urbaine.

13 Le tour d’horizon des dispositifs sécuritaires apparents qui a ouvert cette analyse peut ainsi être rapproché du contexte actuel, marqué par l’ouverture du pays, le creusement des inégalités et la progression de la criminalité. Il permet de prendre la mesure de la réalité de la protection envers l’insécurité qui répond à un critère financier (l’accession à telle ou telle mesure sécuritaire est plus ou moins onéreuse) et soulève une remarque : la non-crédibilité des seuls services publics de sécurité. Il y a tout lieu de croire que la population n’a pas pleinement confiance en la police et en la justice officielles. L’incompétence de ces services est mise en cause (l’enquête de l’IAAF indique par exemple que 38,3 % des familles de Maputo qui ne portent pas plainte – contre 22,7 % à l’échelle nationale – estiment que la police ne peut rien faire), quand n’est pas condamné leur laxisme (7 % d’entre elles attestent que la police ne se montre pas intéressée par leurs doléances). Les professionnels de la sécurité privée comme les habitants ont en tête les connexions – plus ou moins avérées – entre les services de police et les criminels (circulation d’armes, de drogues). Le sentiment qui se dégage est qu’une certaine mentalité « corruptible » règne encore  [6]. Dès lors, ceux qui peuvent se le permettre font appel à des formes de protection sécuritaire alternatives.

14 À cet égard, il convient de porter notre attention sur ce qui nous semble être la forme la plus marquante de la néo-protection sécuritaire au niveau paysager : les condominios. À Sao Paulo, Caracas, Los Angeles ou plus près de notre espace Johannesburg et Cape Town, l’auto-enfermement résidentiel, tout en assurant la plus efficace et la plus coûteuse des protections, soulève un débat. La bibliographie sur le sujet a ainsi inscrit et relayé les expressions sémantiques fortes d’obsession sécuritaire (Davis, 1997) et d’entre soi (Donzelot, 1999), voire de communautarisme de la part de ceux qui y résident. On a aussi évoqué la soustraction aux citadins de portions d’espaces publics ainsi que la « fragmentation urbaine » (Rhein & Elissalde, 2004). Ces remarques peu amènes s’appliquent-elles – totalement ou partiellement – localement ? Quel est l’historique des communautés fermées sécurisées de Maputo ?

2 Un phénomène récent en question : les condominios ou le « bien-être » des expatriés

Fig. 1

Les condominios à Maputo (2005). Maputo condominios, 2005.

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Les condominios à Maputo (2005). Maputo condominios, 2005.


15 Qu’entend-on par condominio à Maputo ? On retrouve cette appellation au Brésil (condominios fechados) ou au Mexique. Or, malgré de fortes similitudes, quant à certains de ces complexes, avec les gated communities sud-africaines, le terme, d’origine portugaise, fait écho sur place à l’idée de copropriété. Légalement, le condominio est apparu avec la loi de libéralisation de l’immobilier à l’année 1991 (lei 5/91). Le vocable condominio ne concerne pas stricto sensu des lotissements fermés conçus à des fins sécuritaires et/ou identitaires et où résident des gens d’un certain rang. À Maputo, des formes éminemment plurielles rentrent dans cette expression, qui n’a au final comme constante que le groupe de population composé de plusieurs familles qui le peuple, vivant dans un espace clos et partageant des normes de vie collectives. C’est d’abord donc le sens de « vivre ensemble » qui est à retenir  [7].

16 Au dernier comptage de ces lotissements, nous avons relevé 30 complexes fermés à Maputo. Trois d’entre eux étaient en construction. Au Mozambique, ces structures ne sont pas l’exclusivité de la ville, du moins de la seule municipalité de Maputo  [8]. Le secteur de la Costa do Sol au nord de la ville reste quoiqu’il en soit le lieu de prédilection pour l’implantation des condominios (fig. 1). Il est difficile de savoir exactement combien de personnes résident dans ces structures mais on peut considérer, sur la base de nos enquêtes, que cela concerne entre 580 et 600 logements environ. Ces quelques chiffres témoignent, si besoin en était, que nous nous plaçons sur une autre échelle que les métropoles en prise avec ce phénomène dans le monde. En réalité, les ensembles résidentiels fermés ne concernent qu’une partie assez réduite de la population de la ville mais ils ne passent pas inaperçus. Le fait qu’un seul secteur, fut-il hétérogène, soit intéressé, fait que l’on parle de temps à autre du « quartier des condominios ». Ce secteur reste coupé du tissu urbain ce qui le singularise d’autant plus.

17 Lorsque le visiteur quitte le tohu bohu urbain et l’avenida Julius Nyerere pour l’avenida Marginal et son cadre littoral, il aperçoit à main gauche un espace clairsemé de bâtis hétéroclites ponctué de langues sableuses interstitielles, qui fait face à l’océan Indien. Coté mer, il remarque les baigneurs et pêcheurs traditionnels, les plages adossées à des murs de soutènement, les grands filaos et les cabanons carrés et colorés des petits préparateurs de poissons. Vers l’intérieur, se dressent des zones ponctuelles d’habitats précaires, mais aussi plusieurs condominios, un casino, de récents supermarchés ainsi que maints logements de standing. La vision ne laisse pas indifférent. Si quelques uns des condominios sont de la sorte implantés en bordure de mer, des prospections plus avant renseignent sur leur présence en d’autres secteurs. Pour schématiser, on peut distinguer deux pôles de concentration (fig. 2) :

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  • le premier (et le plus dense) se situe en contrebas de l’université Mondlane et du quartier le plus chic de la capitale, Sommershield. 22 condominios sont ici implantés (la majorité sur le littoral de Polana Caniço), avec une distinction entre ceux situés dans, ou non loin du prolongement de l’avenue Julius Nyerere, elle-même formant un coude avant de rejoindre l’océan (8 complexes), ceux situés presque directement face à la mer non loin de la Marginal qui longe la côte (4 complexes) et enfin la majorité (10 d’entre eux, positionnés les uns à la suite des autres) épousant la petite rua 3896 qui s’intercale entre les deux sous-ensembles.
  • un second pôle se situe à plus grande distance du centre-ville, le long de la côte au nord, plus précisément dans le quartier de la Costa do Sol à une dizaine de kilomètres. Là encore, un clivage condominios « pied dans l’eau »/de l’intérieur se distingue ; nous dénombrons ici 8 complexes avec aussi une densité beaucoup moins forte  [9].

19 Nous esquisserons d’abord les contours de ces ensembles avant de relater les principaux aspects de leur implantation. Les condominios de Maputo sont tous issus d’une dynamique de construction dirigée. Ce sont initialement des complexes créés ex nihilo dans un but bien précis : accueillir des populations en quête de logements. Qui plus est, ces lotissements, à quelques exceptions près, sont récents et en très bon état. C’est sans doute un autre des aspects qui les personnifient réellement : contrastant avec les bâtiments coloniaux anciens et dégradés le long des rues de la capitale, ces logements fonctionnels, à l’architecture parfois quelconque, construits à l’identique, proposent une qualité et une propreté qui font défaut en de nombreux endroits de la ville (sauf dans les quartiers chics de Sommerschied et Triomfo où le même constat est visible).

20 Ces condominios présentent toutefois des différences internes. La fermeture, par exemple, revêt degrés divers : cela va des hauts-murs aux simples clôtures en passant par la forme la plus fréquente : le mur surmonté de grilles. Au niveau sécuritaire, ils sont hérissés de barbelés, parfois de fils électriques. Leur entrée est en général marquée par une guérite qui abrite de deux à quatre gardes (l’effectif y est étoffé la nuit). Ils régulent le passage via une grille coulissante ou à battant voire une simple barrière (certains condominios restent aussi ouverts). On l’aura compris, la sécurité est collective a contrario de la sécurité individuelle des résidences situées en ville. À l’intérieur, la qualité des maisons est là encore très variable : on remarque tantôt de vastes structures préfabriquées, tantôt de splendides villas. Au devant, les espaces de stationnement peuvent être communs ou individuels. Enfin, certains condominios proposent des espaces de loisirs collectifs, de la simple surface de jeu pour enfants aux plateaux sportifs comprenant bar et piscine.

21 La population y est majoritairement étrangère. Les Sud-Africains sont les plus représentés, mais pas exclusivement, contrairement à une idée répandue : on dénombre en fait pléthore de nationalités : portugaise, britannique, américaine, française, brésilienne ou zimbabwéenne. Des Mozambicains occupent également certains complexes. Dans beaucoup d’ensembles, les individus ne payent aucun loyer ou du moins ne voient pas la trace de la transaction, au titre par exemple de leur statut de représentants d’États étrangers. Lorsqu’ils s’en acquittent, les tarifs sont hors de prix (entre 1 000 et 4 000 USD/mois), ce qui prend un caractère presque insolent par rapport au niveau de vie d’un Mozambicain moyen (le salaire minimum est de 50 USD/mois). Que nous apprend l’historique de ces ensembles ?

22 Il nous faut partir des années 80. Une première génération d’aires résidentielles sécurisées sort de terre à la suite de l’afflux de population étrangère qui accompagne les programmes d’aide au développement. Le Mozambique infléchit sa politique socialiste, adopte les politiques des institutions de Bretton Woods, alors que les ravages de la guerre civile nécessitent une réponse rapide. Parallèlement, et du fait de la dégradation manifeste des habitations du centre-ville – liée à l’incurie de leur gestion –, la ville est en manque flagrant de logements viables. Les différents ministères suscitent alors des commandes publiques et des entreprises érigent ces premiers ensembles destinés aux coopérants. Ce premier temps marque notamment la naissance du Parque Sabie, sur demande du ministère de l’Agriculture, du campo Residancial, du Ministère de la santé (destiné aux coopérants Italiens) ou encore de Vila Sol à l’initiative de l’administration nationale des routes. Les premiers condominios sont donc des entreprises publiques à destination d’une population étrangère salariée (Gomez, 2003). En 1991, est adoptée la loi sur la libéralisation immobilière. Les accords de paix et la démocratie pluraliste affichée provoquent l’arrivée de nombreuses ONG, dont PMA Park (programme alimentaire mondial) en 1995 et l’United States Agency for International Development (USAID) en 1996. Enfin un dernier acteur va jouer un rôle dans l’avènement des condominios lors de cette première phase d’impulsion : les investisseurs privés, en particulier industriels. La firme Mozal, durant son installation, ne bâtit rien moins que trois complexes dans ce secteur, tous affectés à ses ouvriers et cadres  [10]. Toute-fois, la demande en habitations des étrangers n’est toujours pas satisfaite par le parc de logement, surtout que les nouveaux acteurs n’érigent pas systématiquement de logements en copropriété.

Fig. 2

Les condominios à Maputo : esquisse typologique. Maputo condominios : a typology.

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Les condominios à Maputo : esquisse typologique. Maputo condominios : a typology.


23 Depuis environ sept ans, une seconde génération de communautés fermées voit le jour. Ce sont dorénavant les promoteurs privés qui s’accaparent ce marché très lucratif comme on le verra plus avant. Depuis les années 90, l’État mozambicain s’est progressivement désengagé des secteurs industriels et immobiliers, laissant les coudées franches à la venue de sociétés visant le profit. Ces investisseurs occupent désormais le terrain de la Costa do Sol et vendent leurs logements à l’unité à des Mozambicains hauts placés (qui les sous-louent ensuite) ou les louent directement à prix d’or (entre 2 500 et 4 000 USD par mois selon nos enquêtes). La population, au vu des prix pratiqués, demeure très majoritairement étrangère  [11], avec néanmoins davantage de Mozambicains issus de la haute société maputéenne (officiels, entrepreneurs…). Au total, treize condominios (dont les trois en construction) relèvent aujourd’hui de cette dynamique (Casa Propia, Sommershield II, Praia Mar – fig. 2). La nationalité des administrateurs met en exergue une particularité : d’après nos discussions auprès des acteurs étrangers, il importe sur place d’associer à son projet des partenaires Mozambicains ; ainsi, ce sont souvent des associations composites qui sont observées, dans lesquelles on retrouve beaucoup de Sud-Africains (tel est le cas de la société SOMOCOL Lda, très active sur le marché car initiatrice de six complexes en copropriété).

24 Le modèle semble donc clairement importé, la conjoncture étant des plus favorables. Mais presque tout le monde semble en profiter : les investisseurs étrangers qui bénéficient d’un marché neuf et porteur, les partenaires locaux qui y sont associés, les résidents étrangers qui disposent d’un cadre de vie semble-t-il idéal, l’État et la ville qui aspirent à la poursuite des investissements internationaux, et donc de conditions de résidence excellentes offertes aux primo-arrivants.

3 La sécurité comme motivation – ou critère premier – du choix des condominios ?

25 Les nuances de bâti que recouvrent ces complexes doivent être vues à la lumière de ces différentes vagues d’implantation. En fait une double grille de lecture paysagère ressort, articulée autour du caractère plus ou moins moderne de ces ensembles résidentiels (et de la maintenance observée) et également de l’emprise « visuelle » plus ou moins marquée des dispositifs sécuritaires relevés.

26 En premier lieu, quelques condominios paraissent en désuétude alors même que la plupart d’entre eux affiche un entretien impeccable. Pour lever cette interrogation, il convient de se référer, dans de rares situations, à l’absence d’entretien relevée in situ, qui découle généralement des loyers sinon absents, du moins modiques. Ainsi en est-il du cas très spécifique du condominio de la Renamo : il n’est autre qu’un complexe de la première génération mais qui, à la suite de la faillite de l’entreprise initiale, a dans la foulée été concédé aux anciens guérilleros du parti de la résistance en vertu des accords de paix  [12]. Deux autres condominios hébergent des fonctionnaires et des techniciens mozambicains en raison du départ des populations étrangères (parfois pour des condominios de qualité meilleure) : Vila Sol et Wona Mar (où vivent aussi des ressortissants zimbabwéens et malawiens). Là encore, leurs habitants ne payent pratiquement aucune charge ce qui explique la vétusté des lotissements. Les condominios présentant un haut niveau de standing (soit la présence de logements spacieux, d’équipements et de services publics de qualité) sont ceux abritant les coopérants étrangers au titre d’ambassades ou d’organismes de coopération (PMA Park, USAID ou Kayalethu qui héberge le personnel diplomatique d’Afrique du Sud). Il en va de même de ceux récents, qui sont du domaine des promoteurs privés. Ces derniers sont situés en majorité dans la courbe de l’avenida Julius Nyerere (Sommershield II, Casa Propia, n° 4182…), affichant les loyers les plus chers de la ville (3 000 à 4 000 USD par mois). Ils font de plus face à des espaces précaires de caniços. À proximité de ces îlots de richesse, on discerne des ensembles résidentiels moins ostentatoires, qui hébergent les étrangers/locaux au titre de Ministères publics (Wona Mar, Parque Sabie, Parque GEPE – Ministère de l’Éducation). Dans une position médiane, il faut aussi noter un dernier type de condominio assez singulier dans la capitale : ce sont des hôtels proposant, dans leur enceinte, des services de location mensuelle de logements individuels (Kaya Kwanga et Indy Village).

27 En second lieu, le niveau sécuritaire relevé n’est que rarement identique. Certes, le degré de sécurité de ces ensembles est en règle générale élevé. Mais certains condominios offrent un cadre de vie vert et aéré, nonobstant leurs règles de vie communes, leur entrée individuelle, leur clôture et leurs gardes (néanmoins, beaucoup de voix nous font remarquer que plusieurs maisons en centre-ville présentent ces mêmes normes de protection). D’autres en revanche sont fermés au regard, habillés de multiples dispositifs de protection (électrification, murs aveugles, trappe à l’entrée pour discuter avec le gardien) ; ils offrent un sentiment de malaise en relation avec la césure nette qu’ils affichent avec l’espace public. Pour résumer, le niveau de sécurité « perçue » le plus soutenu a été relevé à USAID, suivi de Casa Popia, Sommershield II et Mozal. Plus largement, il est élevé dans les structures où résident les personnels diplomatiques, les membres d’organismes de coopération, les employés de Mozal et enfin les particuliers nouvellement arrivés (dont des personnalités mozambicaines).

28 Ces remarques nous amènent à nous demander si, à l’instar du contexte sud-africain (M.-A. Pérouse de Montclos, 2000), ces stratégies d’auto-enfermement résidentiel renvoient ici, en partie, à des significations sécuritaires, du moins initiales (bien qu’elles répondent aussi en Afrique du Sud à d’autres motifs : entre-soi, valeur du foncier et de l’immobilier…). Sur la base de nos entretiens avec les résidants, il s’avère que plusieurs facteurs – dont la criminalité – justifient le souhait de résider dans un complexe fermé à Maputo.

29 Précisons en premier lieu qu’il ne s’agit parfois pas d’un désir mûri. Il faut bien l’avoir en tête : la question du choix ne s’est pas posée dans certaines situations. Une entreprise comme Mozal accorde à ses salariés un logement dans un de ses condominios ; les lotissements des Ministères ont répondu à la même logique, le logement étant déjà construit à l’arrivée des coopérants qui n’ont eu à se charger de rien. Passé ce premier point important (soit le non libre-arbitre), les individus qui ont prospecté eux-mêmes pour la recherche d’une maison dans un complexe fermé mettent presque systématiquement en avant un critère : la liberté. Liberté de mouvement, liberté de laisser leurs enfants jouer sur la pelouse, liberté de laisser des choses traîner dans le jardin, tous se sentent davantage rassurés dans un rapport avant tout familial  [13]. On le voit, la question de la sécurité n’est pas inexistante mais sans tomber semble-t-il, d’une manière générale, dans un « syndrome » sécuritaire  [14]. La commodité est ensuite citée : ces logements sont fonctionnels, tous les services sont offerts clés en main à leur livraison (eau, électricité, fumigation…) ; cela épargne des recherches ardues alors que les logements en ville restent très dégradés et les services publics de la capitale défaillants. Parce que les populations ne parlent pas nécessairement le portugais à leur arrivée, les services multiples qu’offrent ces ensembles plaisent : les travaux d’entretiens sont pris en charge par l’administrateur. Évidemment, on nous avoue très vite qu’est aussi apprécié le fait que la sécurité soit comprise dans le loyer. En vivant dans une maison individuelle, il faut s’acquitter de son prix et s’attacher ensuite les services onéreux d’une compagnie de sécurité. Ici le prix de la sécurité est inclus (ce qui explique ainsi que le loyer atteigne de telles sommes  [15]).

30 Le prix de la sécurité intégrée tient par conséquent ce service comme évident – soit une nécessité dont il aurait fallu de toute manière disposer ailleurs – ; il trahit de facto un certain fond sécuritaire bel et bien présent, mais qui au final serait plus ressenti que vécu  [16]. Citons simplement le cas du condominio Sommershield II qui, en plus de la sécurité commune à l’entrée et des dispositifs sécuritaires afférents (de la responsabilité de SECORICOR), voit coexister à l’intérieur diverses compagnies privées (Alfa, sécurité de Vodacom…). Chacune assure la protection d’une ou de plusieurs maisons, un service fourni parfois par l’employeur mais parfois aussi sollicité par les résidents mêmes. Il y a là une mixité sécurité commune/individuelle qui peut sembler pour le moins excessive. Au-delà de certaines discussions avec des administrateurs de condominios qui défendent une sécurité qui répond enfin à des habitudes résidentielles et à des standards de vie en Afrique (soit un ultime critère, celui de la « polarisation sociale »), la place centrale que prend la dimension de la sécurité dans le choix de résidence devient flagrante et elle est de plus assumée. La criminalité à Maputo est en augmentation nous disent-ils, les gens ne l’ignorent pas et la ville n’y peut pas grand chose. Le syllogisme est simple : plus de richesse provoque plus de criminalité, c’est inéluctable. La sécurité est ici la meilleure – en plus de bien d’autres atouts – et les familles y sont sensibles. C’est pourquoi, elles optent pour un condominio. Au sein du condominio 4 Estaçoes, le responsable nous informe que Mozal propose aujourd’hui dans son complexe des maisons à des non-salariés (autour de 10 %). Les listes d’attente seraient longues et des Mozambicains fortunés compteraient au nombre des postulants  [17].

31 Au final, en sachant que la première composante du sentiment d’insécurité est la peur (Fustenberg, 1971), c’est davantage à notre avis un sentiment d’anxiété face à un environnement mal appréhendé ainsi que la notion de « bien-être » qui guident la logique de pensée des habitants des condominios à Maputo. On gagne à ce moment à s’interroger sur la notion d’entre soi. S’il s’agit de considérer une dynamique palliative aux incertitudes liées à un contexte sociétal qu’on ne maîtrise pas – ou qu’en partie –, ce concept d’attitude de repli vaut par conséquent pour les ensembles résidentiels de Maputo. Mais cela ne signifie pas que les liens sociaux y soient forcément étroits. Il semble en fait y avoir un certain esprit communautaire dans les complexes ou un ferment professionnel (firme Mozal – photo 2) et/ou national (Sud-africains, Italiens, Portugais…), est présent (le braai sud-africain apparaît ainsi comme un moment fort à Mozal). À l’inverse, d’autres résidents ont mis en avant les relations affinitaires minimales qu’ils développent avec leurs voisins (un aspect qui peut être rapproché au fait que les coopérants sont amenés à quitter le pays). Dans cet esprit, mieux vaut-il parler d’ensembles – ou d’enclaves – résidentiels sécurisés plutôt que de communautés fermées à Maputo (et comme l’atteste G. Capron, 2004, conserver évidemment ce terme local suffisamment expressif qu’est condominio).

Photo 1

Le condominio Mozal dans le DU n° 4 (Costa do Sol), cliché de l’auteur. Mozal condominio in DU n°4 (Costa do Sol), photo by the author.

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Le condominio Mozal dans le DU n° 4 (Costa do Sol), cliché de l’auteur. Mozal condominio in DU n°4 (Costa do Sol), photo by the author.


4 Les coûts de l’auto-enfermement résidentiel à Maputo : spéculation, déguerpissement en marche et néo-ségrégation

32 En ce dernier point, nous tenterons de souligner la nature des impacts des complexes fermés sécurisés sur l’espace et la société urbaine de Maputo. Sur place, le sujet reste pour le moins sensible, les avis sont parfois pondérés et souvent fatalistes.

33 La terre reste du domaine de d’État au Mozambique (un legs toujours en vigueur malgré la libéralisation immobilière de 1991). On peut juste obtenir un droit d’exploitation  [18]. L’acteur qu’est le gouvernement joue de ce fait un rôle clé qui complexifie les relations avec les autres protagonistes. État, municipalité et promoteurs/entreprises privés tentent tous à leur manière de tirer avantage de l’ouverture du pays, en contournant certains écueils et sans trop brusquer la société civile. En théorie, pour monter sur place son projet immobilier, l’entreprise doit payer une concession, qui est en quelque sorte une taxe symbolique qui lui donne le droit de lotir un terrain. Cette concession, sur la base d’un entretien auprès de Mozal, s’élève à plus ou moins 15 millions de Meticais ou 700 USD. Il s’agit donc d’une somme forfaitaire qui ne reflète que peu la valeur de la terre. Le titulaire de sa concession a alors deux ans pour bâtir. La réalité est qu’en pratique, cette somme est parfois multipliée. Le foncier est devenu un marché très lucratif à Maputo, particulièrement sur la Costa do Sol, où s’implantent les grands projets immobiliers. À ce titre, tentons de préciser la teneur du nouveau marché « parallèle » des terrains à Maputo, en esquissant son cadre foncier historique et juridique.

34 Des politiques urbaines explicites n’ont jamais réellement été menées au Mozambique, que ce soit avant ou après l’indépendance (Jenkins, 2001). L’idéologie coloniale est restée clairement ségrégationniste et mâtinée de laisser-aller dans les zones périphériques. Celle socialiste (la première législation foncière est celle du N° 6/79) a été ponctuée par l’inaliénabilité des terres étatiques et par les fermes d’État en milieu rural et l’Operaçao Produçao [19] en ville. La régulation urbaine est restée le parent pauvre de l’ère post-indépendance, le Land Law Regulations de 1987 excluant notamment toute référence au foncier urbain. La nouvelle loi sur les terres promulguée à la suite des pressions étrangères en 1997 (N° 17/97), a reconnu enfin les problèmes de la terre en ville, mais les tentatives pour mettre en place des régulations foncières sont restées sans succès. Alors que les municipalités, depuis 1997 au Mozambique et suite à la politique de décentralisation, sont amenées à détenir plus de pouvoir, le foncier reste un sujet infiniment complexe pour le citoyen lambda.

35 Depuis l’accord de paix et les premières élections multipartites de son histoire (1994), peu d’orientations claires ont en fait été suivies ; tout du moins restent-elles bureaucratiques. Par exemple, depuis 1997, pour espérer en toute légalité occuper et lotir un espace, il faut disposer auprès des services municipaux d’un DUAT (Direito de Uso e Aproveitamento da Terra). Les procédures restent extrêmement longues  [20] et qui plus est coûteuses à l’homme de la rue mozambicain (environ 1 million de Mts en taxes et frais d’opérations) : le tout a perpétué les pratiques informelles d’acquisition des terrains pour la majorité des habitants de Maputo (souvent par sous-location). P. Jenkins (1999) a démontré que les allocations officieuses ont concerné en moyenne 65 % des mécanismes d’acquisition foncière en ville sur les trois périodes (coloniale, socialiste mais aussi actuelle). En dépit d’une pression forte sur le foncier, l’octroi de terrain par la puissance publique est resté timoré. Lorsqu’il prend effet, les terrains, qui dans les textes sont avant tout destinés aux groupes défavorisés, font en fait fréquemment l’objet de simples opérations de réinstallation. Entre 1991 et 1999, nombre de parcelles non planifiées ont de facto été accordées aux classes aisées (à l’initiative majoritairement d’institutions non-étatiques, tels que les promoteurs privés aux liens politiques forts). La classe moyenne mozambicaine, en mal de foncier mais solvable, s’est rabattue quant à elle sur les terres périphériques, impulsant un phénomène de timide embellissement (comme au sein du quartier de Laulane à 10 km dans l’intérieur).

36 Pourtant, y compris pour les acteurs récents, la législation foncière reste médiocre ce qui laisse la porte ouverte à des dérives. Des pratiques officieuses dictées par des processus spéculatifs ont lieu. Il se dégage ainsi des discussions avec des membres du secteur privé, un sentiment de frustration pour ce qui est de s’implanter à Maputo (6 mois à un an de procédure contre trois semaines par exemple en Afrique du Sud), de même qu’un certain désabusement face aux opérations financières. Concrètement, il s’avérerait que certains intermédiaires locaux profiteraient de cette aubaine en s’appropriant au préalable les meilleurs terrains, puis en faisant monter les prix que les investisseurs peuvent en tout état de cause payer. Dans l’ordre, ces individus (hauts fonctionnaires, politiciens), très au fait du système, achèteraient légalement des concessions et ce depuis le milieu des années 90. Ils en ont le droit et peuvent attendre deux ans, durant lesquels ils ne font par exemple que clôturer leur parcelle. Ils se placent ainsi clairement dans l’attente d’investisseurs privés en quête de terrain. Des mécanismes non transparents de spéculation font ensuite leur œuvre  [21]. La municipalité ne peut pas grand chose contre ce phénomène. Lui échappe à ce moment beaucoup d’argent, qu’elle tente de récupérer par d’autres moyens. Ainsi, les nouvelles municipalités autonomes de 1997 visent à asseoir leur base financière. Les taxes municipales en sont un des enjeux. La firme Mozal paye notamment 52 000 USD en charges annuelles pour ses cinq condominios. Il ne faut également pas négliger l’amélioration des services publics de la ville par ces complexes fermés. Ceux-ci investissent en un seul endroit dans la mise en service d’eau ou d’électricité, là où cela leur reviendrait plus cher de pourvoir des résidences individuelles éparpillées  [22]. Pour l’autorité locale, il s’agit de se dédouaner de ces opérations très onéreuses. De toute manière, les enjeux dépassent le cadre local : l’objectif reste la venue d’investisseurs et d’une population aisée au Mozambique, générateurs de flux financiers.

37 Comment s’inscrit dès lors la confrontation entre ces complexes sécurisés et les populations pauvres installées initialement in situ ? Quel rôle tiennent les pouvoirs publics tenaillés entre les enjeux exogènes et la mentalité socialiste héritée ?

38 Il faut savoir que ces quartiers de Polana Caniço (A et B) et de la Costa do Sol ont accueilli des populations réfugiées durant la guerre civile. Tout au long des années 80, ces communautés se sont implantées sur de vastes espaces, sans permis de construire et dans un climat de permissivité. Les caniços présents sur la Costa do Sol ne constituent pas un seul tenant. Il faudrait plutôt parler de « poches » d’habitat précaire, la première située juste en face des condominios Sommershield II et Casa Propia sur la Julius Nyerere, la seconde près des complexes Kayalethu et Golden Centre sur le littoral, et la dernière accolée au condominium Mozal dans l’intérieur des terres au sein du DU n° 4 (non loin de Vila Sol – fig. 2). Le cadre paysager est alors sensiblement différent : de très dense avec des cabanons étroits à proximité du centre-ville, il devient plus lâche avec la présence de logements plus grands aux lisières de la ville. À proximité du complexe Kayalethu, des maisons en dur non achevées sont même sorties du sable. Dans tous les cas, l’animation y est forte. Les roseaux prédominent dans la construction ; des clôtures végétales (spinoza) séparent les maisons, donnant sur des sentiers sableux bordés ponctuellement d’étals offrant des produits de première nécessité (fruits, charbon, boissons…). On imagine aisément le contraste entre ces étendues et les condominios attenants, surtout lorsque de l’autre côté des murs électrifiés de Mozal ou en franchissant la rue au devant de l’entrée de Sommershield II, on fait face à cette vision pauvre et très populaire (photo 2). Cette juxtaposition criante de la richesse et de la pauvreté est une conséquence forte des évolutions récentes que subit le pays. Quant aux contacts entre habitants des condominios et ceux des caniços, ils restent, nous dit-on, très faibles  [23].

Photo 2

Sommershield II et les caniços adjacents (DU n° 3), cliché de l’auteur. Sommershield II and adjacent caniços (DU n°3), photo by the author.

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Sommershield II et les caniços adjacents (DU n° 3), cliché de l’auteur. Sommershield II and adjacent caniços (DU n°3), photo by the author.


39 Ce clivage paysager est-il amené à durer ? Dans une ville comme Maputo, les dynamiques de déguerpissement brutal sous le seul prétexte que des individus vivent dans des conditions informelles pourraient être très mal perçues. Or, tout porte à conclure qu’elles semblent inéluctables tant la vitesse d’implantation des condominios a été rapide et les populations résignées à cause de la précarité de leur statut. Beaucoup avancent que la municipalité leur a fait savoir à la fin de la guerre qu’ils ne résidaient ici que provisoirement. Un certain respect du pouvoir Frelimo en place est apparent. Mais il faut bien comprendre que cela ne se fait pas sans concession. Il y a des précédents : lors de la construction du condominio Casa Propia, seize familles ont été déplacées vers la périphérie. La ville a mis à la disposition de la communauté des terrains et cette dernière a été indemnisée. Toutefois, la municipalité n’intervient que rarement financièrement car cela est coûteux et les consensus difficiles à dégager : le plus souvent l’indemnisation se fait directement avec les promoteurs au cas par cas. Cela a été le cas lors de la construction du parcours de golf, des condominios Golden Centre et Kayalethu ou encore de l’église des témoins de Jéhovah. Les sommes qui nous ont été communiquées sont très variables (c’est d’ailleurs cette flexibilité qui semble permettre le succès de l’opération) ; elles se définissent au terme de simples discussions. Ainsi, dans les abords de Sommershield II, elles ont été de 9 millions de méticais pour une case de roseau (quelle que soit sa taille) et 20 millions pour une case en dur. Pour le club de golf, les ménages ont tous obtenus 18 millions de Mts. Enfin, près du Golden Centre où des maisons en dur de plusieurs pièces existaient, elles ont été de 400 à 500 millions de Mts. Les compagnies s’arrangent parfois avec la municipalité pour offrir un terrain. Il est ainsi ressorti de nos enquêtes (notamment avec un chefe de quarteirao) que les individus s’estiment prêts à partir à ces conditions, d’autant que cette bande côtière est soumise à l’érosion et aux inondations récurrentes (comme celles de 2000-2001). De plus, le réseau de taxi-minibus ne dessert pas ces zones et il n’y a pas d’accès à l’eau potable (ce qui n’est pas le cas par exemple du quartier voisin de Maxaquene). D’autres aimeraient rester et ils mettent en garde contre le site de réinstallation : si ce dernier est trop éloigné des équipements sociaux (écoles, hôpitaux…), les populations reviendront sur la Costa do Sol. On peut citer en exemple le cas des populations réinstallées à Zimpeto après les pluies de 1998 et qui sont revenues en partie.

Conclusion

40 Les condominios à Maputo sont révélateurs des mutations contemporaines du Mozambique. Ils s’inscrivent dans le droit-fil de l’ouverture subite du pays, de l’arrivée d’acteurs exogènes et de l’émergence de la criminalité en ville. Ces enclaves résidentielles restent variées dans leurs formes (leurs concepteurs ayant été divers en se succédant) mais présentent toutes quelques critères qui les unifient : vivre-ensemble, fermeture, coupure avec le tissu urbain. Le phénomène condominio est récent à Maputo et se justifie par un dénominateur commun : la pénurie de logements de qualité dans la ville et non un souci sécuritaire. En effet, la propagation de normes immobilières standardisées a suivi l’ouverture du pays et l’arrivée de populations étrangères salariées. La diffusion d’un « modèle » urbain se révèle ainsi le facteur explicatif initial à leur implantation, en justifiant au départ la mise à disposition, par des acteurs internationaux (entreprises, organismes de coopération), d’un cadre de vie de qualité dans un environnement inconnu et quelque peu redouté. Par la suite, le critère sécuritaire s’est progressivement imposé jusqu’à composer de nos jours un élément fort de leur justification. Le secteur de la Costa do Sol sur le littoral nord a été le plus sollicité par le phénomène, en raison du réservoir foncier local et d’un cadre attrayant. Les étapes d’implantation soulignent des dispositifs spéculatifs sous-jacents, impliquant des acteurs locaux opportunistes. Un processus de déguerpissement existe par ailleurs mais il s’opère de façon fragmentaire et consensuelle.

41 Le développement de ce secteur de la Costa do Sol semble s’inscrire dans la durée. À cet égard, rappelons qu’il n’y a pas que des condominios implantés en cet endroit  [24]. Au département d’urbanisme de la municipalité, on nous a confirmé la continuité de ce processus, bien que le phénomène condominio semble, lui, s’essouffler (la demande stagne et il émerge aussi ailleurs comme à Matola) ou s’altérer (apparaissent progressivement des complexes composés d’appartements). Toutefois, cette zone attire toute sorte d’investisseurs. Ce phénomène de « gentrification » littoral est favorable à l’emploi dans le bâtiment. La valorisation de ce quartier coïncide avec la nouvelle image que souhaite se donner la ville. L’enjeu est donc de taille. On s’avance de la sorte vers une certaine homogénéisation de cette zone. Pourtant, il est difficile de parler de néo-ségrégation raciale puisque beaucoup de nationalités – dont des Mozambicains – sont ici implantées. Il y aura sans doute à terme une ségrégation sociale résidentielle, bien qu’on se doive également de rester prudent quant à un risque futur de fragmentation urbaine à l’échelle de la municipalité. Effectivement, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit ici du front de mer de Maputo. Il est éminemment populaire, très prisé des Mozambicains, toutes catégories sociales confondues  [25].

Notes

  • [1]
    Quatre phases se distinguent aisément : une première coloniale, portugaise, marquée notamment par l’Estado novo de la période salazariste dès 1926 ; une seconde dite « marxiste-léniniste » après l’indépendance en 1975, organisée autour du parti de la libération Frelimo ; une troisième caractérisée par les temps d’affliction causés par la guerre civile à ingérence sud-africaine, l’abandon de la doctrine marxiste-léniniste et les premiers programmes d’ajustement structurel (PAS) en 1987 ; enfin une quatrième phase est celle dite contemporaine, démocratique et néo-libérale, caractérisée en outre par la stabilité (toute relative) et le multipartisme.
  • [2]
    Nos sources pour le présent article sont en grande partie qualitatives. Elles reposent sur les différents entretiens tenus sur place entre mai et septembre 2005. Ils ont été conduits en collaboration avec Carlota Marlen, Luisa Chicamisse et Carlos Quembo du département d’histoire de l’Université Eduardo Mondlane à Maputo. La bibliographie sur le sujet reste fragmentaire au Mozambique. Quant aux bases de données sur des sujets tels que la criminalité ou la privatisation, elles sont souvent approximatives et non exemptes de biais.
  • [3]
    Le développement des parties ouest et nord de la ville date des années 1912-1915 lorsque la Camara municipal de Lourenço Marques étendit ses limites vers les quartiers de Polana et de Sommershield (en disposant alors des concessions des compagnies/entrepreneurs anglais et hollandais). Elle usa pour cela d’un mécanisme juridique d’acquisition foncière, le foral (Sousa Morais, 2001). Par la suite, c’est le plan Aguiar de 1952-1955 qui acta le développement résidentiel et de loisir du secteur de la Costa Do Sol, posant alors les jalons d’une mise en valeur des marges septentrionales de la localité.
  • [4]
    En additionnant les chiffres de Matola, sa banlieue industrielle ( « grand Maputo »), les 1 391 499 individus pèsent alors pour 8,6 % du pays et 30,2 % de la population urbanisée (INE).
  • [5]
    Notons que ces chiffres ne relatent que les délits déclarés et traités. Ils sont donc à prendre avec précaution, en particulier si l’on garde en point de mire les zones rurales sous-équipées et retirées du nord.
  • [6]
    Au vu de la modicité des salaires (de l’ordre 70 USD/mois pour un agent de police), nombre de policiers ou de gardiens de prison sont à l’affût de « gratifications » (Harrison, 1999). On peut rappeler que le Mozambique est classé au 93e rang – sur 146 pays – d’après l’indice de perception de la corruption 2004 de Transparency International (valeur de 2,8 sur 10). Il faut néanmoins distinguer sur place la petite criminalité du ressort de fonctionnaires mal-payés, de la corruption à grande échelle de sommes d’argent issues de l’aide et des investissements internationaux et qui est le fait des hautes personnalités, locales et étrangères (Hanlon, 2004). Le système de justice – on l’a vu lors du meurtre du journaliste Carlos Cardoso en 2000- est également critiqué par l’impunité qu’il offre aux personnalités impliquées dans des activités criminelles organisées (trafic de drogues, de voitures, blanchiment d’argent, Gastrow, Mosse, 2002). Le nouveau président a fait de la fermeté sécuritaire, de la transparence et de la bonne gouvernance son cheval de bataille (derrière la lutte contre la pauvreté), ce que réclament en fait les habitants. Le nouveau maire de Maputo s’inscrit lui aussi comme un intransigeant.
  • [7]
    Nous avons fait le choix d’en considérer la presque totalité (afin de mieux cerner leurs différences et la genèse qui les sous-tend) sur la base de quelques critères sélectifs : ce sont d’abord des regroupements résidentiels caractérisés par leur fermeture et le retranchement de facto de parties d’espace public. La mise en place de dispositifs sécuritaires compose à l’évidence un autre aspect, mais en certains endroits elle reste assez limitée alors même que l’impression de coupure avec la rue demeure prégnante. Enfin, c’est bien la matérialisation d’une autre coupure, à l’échelle métropolitaine celle-là, qui constitue notre dernier critère : ce sont tous des complexes résidentiels positionnés sur la Costa do Sol, au plus près de la zone balnéaire de la ville.
  • [8]
    Nos discussions avec quelques administrateurs de condominios nous ont appris qu’il en existe dans la cité industrielle de Matola ainsi qu’à Boane plus au sud, qui sont toutefois sous influence de la capitale.
  • [9]
    Une précision administrative s’impose : même s’il est devenu habituel de parler de la zone des condominios à Maputo comme celle relevant de la Costa do Sol, la lecture spatiale nous apprend que la plupart d’entre eux sont en fait établis dans le quartier administratif de Polana Caniço A. En conséquence, le District Urbain (DU) n° 3 (la municipalité de Maputo est découpée en 5 DU) est plus concerné que le DU n° 4.
  • [10]
    La fonderie d’aluminium Mozal a ouvert ses portes en 1997 à 17 km du centre-ville dans la zone de Matola. Gigantesque projet de conception résolument allochtone (concentrant des capitaux britanniques via Billiton, sud-africains et – de manière timorée, 4 % - mozambicains), il s’apparente à sa jumelle d’Afrique du Sud Alusaf (aujourd’hui Bayside et Hillside Aluminium implantés dans la ville-nouvelle portuaire de Richards Bay au KwaZulu-Natal). Mozal se place comme l’un des plus gros complexes industriels en opération en Afrique australe. Sa capacité de production maximale est de 506 000 tonnes d’aluminium avec Mozal-2 depuis 2003. L’entreprise, à elle seule, contribue à 2,1 % au PIB mozambicain en 2002 (Mozambique file, 2003).
  • [11]
    Si le nombre de projets internationaux semble avoir décru ces dernières années à Maputo (en comparaison à la phase massive de stabilisation des années 90), ce sont les investissements sud-africains qui prennent la relève (on peut citer en exemple le supermarché Game qui vient d’ouvrir ses portes sur la Costa do Sol). Entre 1997 et 2001, pas moins de 9 milliards de rands ont été investis dans le pays par les compagnies d’Afrique du Sud. Plus de 250 d’entre elles (Shoprite, Nandos, Vodacom, Absa – acquise par Barclays en 2005 –, Pep Stores…) y sont aujourd’hui implantées (Daniel, Naidoo & Naidu, 2004). Elles emploient 43 000 Mozambicains.
  • [12]
    Les populations y vivent en commun, le complexe est fermé mais l’ensemble présente un état de délabrement avancé : sans loyers et services de base, le tout n’est qu’un assortiment de taudis entre des terrains vagues, portant petits potagers, animaux de ferme et tas d’ordures disséminés aux portes même des autres condominios sécurisés et chic attenants.
  • [13]
    Ce dernier discours est revenu auprès des femmes interrogées. Ayant accompagné leur mari dans ce pays, beaucoup ne travaillent pas et restent seules la journée. On peut certes trouver curieux cette perception de « liberté » alors que les ensembles résidentiels sécurisés impliquent précisément une fermeture avec le reste de la ville. Tout est en fait question d’appréciation scalaire. S’il a été observé que la fermeture résidentielle opérait comme un retour des sociétés modernes à la communauté (par opposition à la fin du siècle dernier et l’industrialisation du monde occidental, Touraine, 1997), le curseur tend, dans le cas de Maputo, à se déplacer sur la cellule familiale/ individuelle et non pas communautaire. C’est bien l’intimité qui est ici avancée.
  • [14]
    Un aspect qui appuie cela se voit à travers les gardes à l’entrée, dont plusieurs nous ont appris qu’ils étaient non armés (il existe en revanche des panic button dans les maisons reliés au siège de la compagnie). Les résidants nous ont expliqué que c’était volontaire, ne souhaitant pas voir d’armes à feu dans leur environnement.
  • [15]
    Ce loyer est vu comme très élevé ; cela est reconnu par les résidents mêmes qui le trouvent disproportionné par rapport au bon-confort et équipement de leur maison. Toutefois, il est souvent payé directement par l’employeur ou par l’ambassade en ce qui concerne les membres diplomatiques. Dans les condominios récents, où les résidences sont parfois achetées puis sous-louées, les locataires payent directement leur loyer au nouveau propriétaire, tout en versant une taxe mensuelle à l’administrateur pour les opérations de maintenance.
  • [16]
    Le faible nombre d’incidents dans ces complexes, mais aussi le long des rues placées au devant, est énoncé, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont absents. Quelques cas de vols dans le jardin ont été recensés (Parque Sabie…). Il y a quelques exceptions à la règle : I Hi Muke Kawa, complexe particulier s’il en est (l’entrée est ouverte le jour, chaque maison à l’intérieur a souscrit à sa propre police de sécurité), a fait l’objet de deux tentatives de cambriolage ; la sécurité a depuis été renforcée. Même son de cloche du côté de USAID : il y a quelques années, une résidence a été attaquée ce qui a provoqué un vif émoi et une fuite en avant dans la mise en place de dispositifs sécuritaires. Ersatz de camps retranché, les murs ont ici une hauteur de plus de deux mètres avec ouverture étroite pour discuter avec le garde, porte hydraulique pour les voitures à l’entrée, électrification…
  • [17]
    À Sommershield II toujours, il nous a été communiqué qu’en dehors des membres diplomatiques hollandais, norvégiens et belges, ainsi que des cadres de la compagnie Vodacom, résidaient également des entrepreneurs locaux, des officiels de même que de nombreux commerçants mozambicains.
  • [18]
    Il nous faut préciser cette assertion : l’État, par le biais du Land Law de 1997, a en fait limité à trois les catégories d’individus jouissant d’un droit d’usage illimité dans le temps, soit : les communautés locales, le secteur de production familiale et les individus mozambicains propriétaires de leur logement (Lachartre, 2000). Les autres catégories de personnes ne peuvent obtenir que des autorisations à bâtir, sous certaines conditions.
  • [19]
    Politique migratoire de rejet des indésirables (chômeurs, petits criminels) dans les zones au nord du pays.
  • [20]
    Pour jouir d’un titre de propriété, qui est en fait une autorisation d’occupation valide pour une période de 50 ans, il faut compter plusieurs mois de démarches administratives auprès du service de l’urbanisme et de la construction (DCU). Notons également qu’en 2001 dans la capitale, alors que la base humaine, économique et politique est ici plus forte que partout ailleurs dans le pays, seuls trois urbanistes, fraîchement émoulus de l’université, étaient en poste.
  • [21]
    Les administrateurs nous ont parlé de systèmes de joint venture qui voient le jour entre promoteur immobilier et concessionnaire. Ils sont risqués mais parfois une procuration est signée en présence d’un avocat. Lorsque le projet immobilier atteint le stade des 2/3 (ou 67 % finalisé), le propriétaire initial se désiste et vend alors sa concession. Mais parfois la cession se fait bien avant, d’un commun accord.
  • [22]
    À noter que le ramassage des ordures est assuré par une compagnie privée (Néoquimica) sur la Costa do Sol. Ainsi, comme l’a illustré S. Jaglin (2001), on peut mettre en avant une amorce de « logique marchande de la gestion des services publics ». À défaut d’une volonté de « sécession fiscale », inexistante sur place, tout au plus peut-on avancer l’argument d’un début de processus de privatisation de l’espace.
  • [23]
    Peu ou pas de relations de voisinage n’y sont relevées d’après les discours ; de rares personnes travaillent dans les complexes en tant que travailleurs domestiques ; quant à un éventuel postulat criminel imputé au voisinage d’extrêmes sociales, il est battu en brèche par les dispositifs sécuritaires souvent draconiens des condominios.
  • [24]
    Le mini-quartier de Triomfo 1 et 2, à faible distance du récent complexe résidentiel Super Marès et de sa petite surface commerciale cossue (elle-même fermée et gardée, aux parkings occupés de 4X4), ne voit pas se tarir le rythme de nouvelles constructions résidentielles individuelles, de 3 parfois de 4 étages. Le tout exhibe un luxe presque exagéré le long des pistes sableuses. Un hôtel est aussi en cours de réhabilitation et on a déjà cité cette grande enseigne commerciale sud-africaine qui a récemment ouvert ses portes (devenue le nouveau rendez-vous des classes moyennes-supérieures maputéennes, étrangères comme mozambicaines).
  • [25]
    Il n’y a qu’à simplement essayer d’atteindre la fin de la route Marginal le dimanche ou durant les jours fériés pour s’en convaincre. La foule envahit alors la plage, les rues et leurs alentours : musique, vrombissement de moteurs, camions chargés de personnes, poissons grillés et boissons coulant à flot donnent le tournis, à quelques mètres seulement des premières murailles austères de certains condominios.
Français

Les condominios à Maputo représentent les ensembles résidentiels sécurisés établis sur la partie nord-est de la municipalité le long de la Costa do Sol. Ces complexes résidentiels sont révélateurs des profondes transformations contemporaines que connaît le Mozambique. Leur implantation traduit effectivement en terme spatial le courant néo-libéral qu’emprunte le pays. L’ouverture récente aux programmes de coopération et aux grands investissements exogènes a vu immigrer une population allochtone (coopérants, investisseurs) en quête de logements viables et sécurisés. Ces ensembles résidentiels ont suivi, aux dispositifs de protection en général assez stricts. Il paraît difficile d’écarter le motif sécuritaire quant au choix de vie dans ces complexes – nonobstant un état criminel de la ville dissemblable de celui des métropoles sud-africaines –, bien qu’il apparaisse sur place comme n’étant pas le seul. L’émergence des condominios opère qui plus est dans un cadre foncier assez opaque, dont tire profit une quantité non négligeable d’acteurs spécifiques. Le tout mène, par des opérations de déguerpissement des populations locales, à une certaine homogénéisation de ce quartier littoral.

Mots-clés

  • Mozambique
  • Maputo
  • Costa Do Sol
  • régime libéral
  • héritage socialiste
  • condominios
  • auto-enfermement résidentiel
  • criminalité
  • criminalité ressentie
  • spéculation
  • ségrégation

Key-words

  • Mozambique
  • Maputo
  • Costa do Sol
  • liberal system
  • socialist heritage
  • condominios
  • self security-confinement
  • criminality
  • fear of crime
  • speculation
  • segregation

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Fabrice Folio
Université de la Réunion, Département de géographie – Laboratoire du Centre Régional des Études Géographiques à l’Université de la Réunion (CREGUR) –– Université de la Réunion Département de géographie 15, avenue René CASSIN B.P. 7151 97 715 Saint-Denis Messageries. Cedex 9
fabrice-jm.folio@univ-reunion.fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2010
https://doi.org/10.3917/ag.655.0247
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