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Annales de géographie

2008/4 (n° 662)

  • Pages : 114
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200924409
  • DOI : 10.3917/ag.662.0003
  • Éditeur : Armand Colin

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La place du sport en France ne peut plus être ignorée, en particulier du point de vue sociétal (environ 30 millions de pratiquants réguliers) et économique (plus de 360 000 emplois et une dépense sportive globale estimée à 26,5 milliards d’euros, soit 1,7 % du PIB, en 2002). Plus généralement, le vocable « sport » évoque à tout un chacun de multiples représentations concrètes. Pourtant, qu’est ce que le sport ?

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Depuis plus d’un siècle et demi, de nombreuses définitions ont été proposées. Or, aucune ne semble recueillir d’accord unanime. Il existe également de nombreuses classifications des activités physiques et sportives (APS) qui ont des origines et des objets différents, depuis les typologies à caractère scientifique jusqu’aux classements d’articles de sports dans de grandes chaînes de magasins spécialisés en passant par les nomenclatures institutionnelles. La plupart de ces classifications ne sont guère satisfaisantes. En effet, devant l’étendue et l’apparente hétérogénéité du champ des APS, il est souvent fait appel à plusieurs critères qui relèvent de logiques différentes : nombre de protagonistes (sports individuels/sports collectifs), milieu sur lequel se déroulent les activités (sports d’eau, sports aériens…), matériel utilisé (sports de ballons, sports de raquettes…). Certaines disciplines peuvent donc être classées dans plusieurs des catégories ainsi déterminées (par exemple, le hockey sur glace est un sport collectif qui se pratique avec un accessoire, une crosse, et sur la glace).

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La pertinence de la définition et des classifications des APS renvoie à des enjeux théoriques : comment développer des recherches scientifiques rigoureuses dans un domaine dont l’étendue, la diversité, la complexité ne sont pas clairement appréhendées et dont les éléments constitutifs ne sont pas précisément définis ? Elle comporte également des enjeux pratiques pour la mise en œuvre de politiques publiques en faveur du développement de la pratique sportive et donc pour la satisfaction des attentes de la population qui désire s’adonner aux APS. En effet, la richesse de l’offre de pratique des APS sur un territoire dépend non seulement du nombre de structures d’accueil, mais aussi de la diversité des activités proposées. Or, cette diversité n’est pas synonyme de grand nombre de sports différents. Ainsi, un territoire sur lequel pourraient seulement être pratiqués la boxe, la boxe française, le full contact, le judo, le karaté, le kendo, le kick boxing, la lutte, le sambo et le taekwondo ne présenterait pas, malgré la dizaine de sports proposés, une réelle diversité au regard des attentes de la population. Il convient donc chercher à définir des catégories, des « familles » d’APS cohérentes et correspondant chacune à des « goûts » sportifs différents.

1 Le sport et l’espace

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Dans un ouvrage, puis dans une thèse de doctorat en géographie et aménagement récente (Vigneau, 1998, 2006), nous nous sommes attaché à cerner autant que possible, d’une part, « l’essence » des sports et, d’autre part, les critères de choix des pratiquants. Pour ce faire, nous avons proposé une typologie fondée sur un critère jusqu’alors exploré par peu de chercheurs : le rapport des sports à l’espace.

1.1 Des territoires du sport aux espaces du sport

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La pratique sportive a fait l’objet d’une multitude de publications et de communications d’inspiration sociologique, en particulier en ce qui concerne les déterminants socio-économiques, mais n’a suscité qu’un faible nombre de recherches sur les critères d’ordre psychologique qui président au choix des activités.

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La plupart des « géographes du sport », tout au moins en France, se sont penchés de manière concrète sur les territoires des sports, c’est-à-dire, sur les aires de diffusion des activités ou même des installations sportives à des échelles locale, régionale, nationale et/ou internationale (Mathieu, 1990 ; Mathieu, Praicheux, 1987 ; Volle, 1990 ; Mathieu, Praicheux, Volle, 1992 ; Haumont, 1987, 1995, 1998, 2001 ; Augustin, 1992, 1995, 2002 ; Griffond-Boitier, 1995, 1993 ; Duboscq, 1990 ; Ravenel, 1998 ; Ravenel, Durand, 2002 ; Ravenel, Durand, Helleu, 2005 ; Mao, 2003 ; Bourdeau, Mao, 2002 ; Gay, 2006 ; Escaffre, 2005…). Peu se sont interrogés de manière plus conceptuelle sur les espaces des sports, c’est-à-dire sur les caractéristiques des lieux de pratique des différentes disciplines sportives, à l’échelle des individus, comme l’a fait le géographe canadien Philip L. Wagner (Wagner, 1981). En France, outre un géographe (Gay, 1997), ce sont surtout un sociologue (Parlebas, 1974 a et b, 1986), un philosophe (Jeu, 1977) et un pédagogue des APS (Marchal, 1990) qui ont cherché à explorer les perspectives de classification ouvertes par l’analyse des rapports de l’espace et des différents sports.

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Pourtant, différentes analyses des caractéristiques spatiales des espaces de pratique s’avèrent utiles à la classification et donc à la compréhension du champ des APS. Certes, la distinction des sports selon le milieu dans lequel ils se déroulent est classique : sports « terrestres », sports sur glace ou sur neige, sports aquatiques et nautiques, sports aériens. Une autre typologie peut être fondée sur le degré de codification et d’uniformisation des lieux de pratique. Elle permet de différencier les sports selon qu’ils se pratiquent sur des espaces dont les caractéristiques géométriques, dimensionnelles et techniques sont quasi-identiques partout sur la planète (athlétisme en stade, natation en piscine, gymnastique, escrime, basket-ball, volley-ball…), dont la géométrie et les dimensions sont identiques, mais dont les caractéristiques techniques peuvent différer (tennis sur terre battue, sur herbe ou sur « dur »), dont les caractéristiques géométriques, dimensionnelles et techniques sont différentes et font de chaque site un lieu unique (piste de ski, parcours de golf, circuit de sports mécaniques…), ou sur des sites « naturels » (surf, course au large, sports aériens…).

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L’observation de la géométrie des équipements traditionnels (stades, gymnases, piscines…) n’apporte guère d’enseignements à la compréhension et à la classification des sports. En effet, de mêmes types d’installations sont utilisés pour des disciplines très différentes (piscines : courses de natation, plongeon, water-polo, natation synchronisée ; patinoires : patinage artistique, patinage de vitesse, hockey sur glace).

1.2 Le critère du déplacement des sportifs

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L’analyse des directions « fondamentales » de déplacement des sportifs nous a permis de distinguer les sports qui se déroulent sur des espaces « linéaires » de ceux qui se pratiquent sur des espaces « surfaciques ». Sur les premiers, les trajectoires des sportifs suivent globalement une seule direction et un seul sens (comme sur une piste, un circuit ou un parcours, du départ vers l’arrivée). Sur les seconds, les déplacements s’effectuent essentiellement soit dans une seule direction, mais dans les deux sens (d’un but vers l’autre), soit dans toutes les directions (comme à l’intérieur d’un ring de boxe).

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Nous avons donc symbolisé chacune de ces trois catégories d’APS par une figure simple évocatrice de « l’essence géométrique » de l’espace sur lequel se déroulent les sports : la ligne, le cercle et le rectangle.

1.2.1 La ligne

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Dans la catégorie que nous représentons par la ligne, nous regroupons les sports de course qui se pratiquent sur une ligne droite (courses de natation, d’aviron ou de canoë en ligne… cf. graphe 1), une ligne sinueuse ou brisée (ski alpin, bobsleigh, descente ou slalom en canoë-kayak en rivière… cf. graphe 2), un parcours ouvert (course d’orientation, ski nordique, bicross, rallye automobile, concours de saut d’obstacle en équitation… cf. graphe 3) ou un parcours fermé (courses de vitesse ou d’endurance automobiles ou motocyclistes…) qui peut être une piste « circo-rectangulaire » (courses d’athlétisme, cyclisme sur piste, patinage de vitesse… cf. graphe 4).

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Les sports artistiques et acrobatiques relèvent de cette même catégorie symbolisée par la « ligne ». Certes, seules quelques disciplines se déroulent sur un espace linéaire (poutre, saut de cheval, tumbling…), alors que, dans la plupart des autres cas, les sportifs ont la liberté d’évoluer sur l’ensemble d’une surface (épreuve au sol en gymnastique, GRS, patinage artistique…). Toutefois, il s’agit essentiellement de faire preuve de grâce et de virtuosité en présentant une succession de figures artistiques ou acrobatiques au cours d’un déplacement linéaire. Ainsi, le patineur exécute diverses figures, en particulier des sauts, tout au long d’une trajectoire dont les courbes et les quelques lignes droites s’inscrivent dans le quasi-rectangle de la piste de glace. De la même manière, dans l’épreuve au sol, le gymnaste se déplace, fondamentalement, en suivant alternativement les diagonales du praticable, sur lesquelles il effectue une succession de figures acrobatiques (par exemple : rondade, flip, salto…), et les côtés du tapis où il présente des mouvements davantage axés sur la souplesse et l’expression (pendant lesquels il « récupère » des sauts précédents). En conséquence, nous classons les sports artistiques et acrobatiques dans la catégorie symbolisée par la ligne.

Fig. 1 - Typologie des espaces sportifs. Typology of sport spaces.

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Les sports que nous regroupons dans cette catégorie peuvent également s’analyser selon le profil en coupe des espaces et des déplacements sportifs.

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Schématiquement, celui-ci peut être rigoureusement horizontal (courses en athlétisme, en natation, en patinage de vitesse, en motonautisme, slalom et figures en ski nautique, dressage équestre, boules, pétanque, bowling, curling…) ou globalement horizontal, mais en « dents de scie » du fait de franchissements d’obstacles (soit fixes : parcours complet en équitation, bicross… soit mobiles : courses de haies et de steeple en athlétisme, concours hippique de saut d’obstacle, trial…), ou en « arabesques », en succession de rotations (tumbling, exercices au sol en gymnastique, voltige équestre, « freestyle » en planche à voile…). Lorsque les déplacements sont horizontaux, leur sens est généralement déterminé de manière conventionnelle.

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Le profil en coupe des trajectoires des sportifs peut également être oblique. Leur sens est généralement celui de la descente. En effet, même si, lors des slaloms en canoë-kayak, les concurrents doivent passer certaines portes en remontant le courant, dans la plupart des cas, le sens principal du mouvement est celui imposé par la gravité (descente en VTT, descente, slalom et saut à ski, ski de bosses, luge, skeleton, bobsleigh…). Toutefois, dans quelques cas, les déplacements s’effectuent dans le sens de la montée (courses de côtes dans les sports mécaniques), ou dans les deux sens (courses en montagne — « trail » —, cyclisme sur route lors des étapes de montagne, motocross…).

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Le profil des trajectoires peut également être vertical, souvent avec une succession d’ « arabesques » effectuées soit dans un seul sens, celui dicté par la pesanteur (plongeon, vol relatif et « voile-contact » en parachutisme…), soit dans les deux sens (trampoline), ou encore sensiblement vertical et dans le sens inverse à celui imposé par la gravitation (escalade).

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Dans cette catégorie, nous classons aussi les sports d’adresse dont la projection au sol de la trajectoire est globalement rectiligne (boules ou pétanque, bowling, curling, tir et tir à l’arc…) ou peut être une ligne brisée, succession de plusieurs coups (golf). Il est à noter que, dans les sports d’adresse, si les trajectoires sont rectilignes, le but à atteindre présente souvent une géométrie circulaire : cibles (tir à l’arc, tir, javelot tir sur cible et même curling), plateaux (ball-trap), trous (golf) et poches (billard).

1.2.2 Le cercle

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Dans la catégorie que nous symbolisons par la forme géométrique simple qu’est le cercle, nous rassemblons les sports de combats et les arts martiaux. En effet, les plus anciens d’entre eux se déroulent sur des espaces surfaciques qui ont la forme d’un cercle (sumo, lutte gréco-romaine, lutte libre cf. graphe 5). Ceux de codification plus récente se pratiquent sur des espaces ayant la forme d’un carré (boxe, boxe française, kick-boxing, judo, kendo, ju-jitsu, karaté, kung-fu, taekwondo cf. graphe 6). Toutefois, il existe quelques cas particuliers de sports « duels » dont les espaces ne sont ni circulaires, ni carrés, mais rectilignes : escrime et joutes nautiques (à l’instar des joutes à cheval du Moyen-âge cf. graphe 7). Les limites des espaces que nous assimilons au cercle peuvent être réelles, matérielles (fosse de l’arène, cordes du ring) ou symboliques et conventionnelles (ligne tracée sur un tapis pour la lutte et les arts martiaux, corde en paille de riz tressée posée au sol pour le sumo).

1.2.3 Le rectangle

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Dans la catégorie que nous illustrons par un rectangle, nous réunissons les sports collectifs et duels de ballons, de balles, de palets et de volants. Ces disciplines se disputent sur des espaces que nous qualifions de « bipolaires », généralement rectangulaires, sinon ovales dans les cas particuliers du cricket et du football australien. Cette catégorie constitue une « hybridation » des deux précédentes. D’une part, ces sports présentent des similitudes avec ceux symbolisés par le cercle. En effet, les terrains rectangulaires sur lesquels ces disciplines se déroulent sont généralement constitués de deux « camps » adverses, se rapprochant chacun d’un carré, qu’il convient alternativement de défendre et de conquérir. D’autre part, ils s’apparentent aux sports représentés par la ligne car l’objectif consiste à « se déplacer » de son camp vers le camp adverse, soi-même et/ou par l’intermédiaire d’un projectile (ballon, balle, volant, palet…). Ainsi, plusieurs sports se déroulent-ils sur des terrains séparés en deux « camps », soit, physiquement, par un filet central (tennis, volley-ball, badminton et tennis de table…), soit, symboliquement, par une limite au sol (jeu de paume, longue paume, balle au tambourin). Dans de nombreux autres sports, les sportifs peuvent aller d’un « camp » vers l’autre (football, football américain, football australien, rugby, rugby à XIII, hockey sur gazon et sur glace, crosse, water-polo, polo, horse-ball, basket-ball, netball, handball…). Enfin, pour quelles disciplines, les deux joueurs ou les deux équipes occupent le même terrain et font face à une paroi verticale contre laquelle est envoyée une balle (pelote basque, squash, raquetball).

1.3 Le caractère primordial du rapport du sport à l’espace

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Les trois groupes que nous avons définis (ligne, cercle, rectangle) peuvent être détaillés par différents critères tels le milieu sur lequel se déroule l’activité ( « terre », eau, neige, glace, air), le type d’installation (couverte ou de plein air), le degré de codification et d’uniformisation (sports se déroulant sur des espaces aux dimensions et aux caractéristiques techniques identiques partout dans le monde, espaces aux dimensions « universelles », mais dont les caractéristiques peuvent varier, espaces « uniques »), le rapport au temps (épreuve de durée limitée comme le football ou durée illimitée comme le base-ball, discipline visant à durer au maximum ou, le plus souvent, à se dérouler en un minimum de temps comme les courses), la nature du « moteur » du mouvement (l’homme lui-même ou un élément extérieur : gravité, vent, houle, animal, moteur…), le genre des concurrents (disciplines exclusivement féminines ou masculines, épreuves communes aux femmes et aux hommes, mais disputées séparément, disciplines pouvant être pratiquées sans distinction de sexe entre adversaire et/ou entre coéquipiers), la composition de chaque entité concurrente (sports individuels ou collectifs) et la diversité de la concurrence (opposition duelle ou « plurielle »), les modalités d’affrontement (physiquement ou à distance dans le temps et/ou l’espace) et de classement (compétitions à confrontation « exhaustive », à confrontation « sélective » ou « pyramidale », ou combinant confrontations « exhaustive » et « sélective »)… (Vigneau, 2006).

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Tous ces critères permettent de caractériser les disciplines. Toutefois, celui relatif au rapport du sport à l’espace nous semble prépondérant. À titre d’illustration, les sports qui relèvent de la catégorie symbolisée par un rectangle, peuvent être distingués subsidiairement selon le milieu dans lequel ils se pratiquent (par exemple sur la glace comme le hockey sur glace, sur l’eau comme le kayak-polo, dans l’eau comme le water-polo ou sous l’eau comme le hockey subaquatique…), puis selon le moyen de déplacement (par exemple, pour ceux qui se déroulent « sur terre » : « à pied » comme le football, le rugby, le basket-ball, le handball, le badminton, le volley-ball… , ou à vélo comme le cyclo-ball, à moto comme le moto-ball, à cheval dans le cas du polo et du horse-ball…).

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Les analyses qui précèdent confirment notre hypothèse selon laquelle le critère du rapport du sport à l’espace permet de classer toutes les disciplines sportives, et ce de manière exclusive, c’est-à-dire sans qu’une activité relève de plusieurs catégories. Ce critère nous semble essentiel pour délimiter et structurer le champ du sport de manière pertinente pour les chercheurs et de manière opérationnelle pour les acteurs du sport, mais aussi pour comprendre le sens de celui-ci.

2 Le « sens » du sport

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Il s’avère que la typologie que nous proposons de fonder sur les rapports du sport à l’espace permet d’avancer deux propositions quant à « l’essence des sports ». Selon nous, les sports visent fondamentalement soit à conquérir l’espace, soit à s’en affranchir.

2.1 Conquérir l’espace

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Le géographe canadien, Philip L. Wagner, estimait que : « les dramaturgies qui sont au cœur de tout sport prennent la forme d’une lutte pour la conquête de l’espace » (Wagner, 1981). Un autre géographe canadien, Dean Louder, résumait ainsi une des réflexions de Wagner : « On […] sort victorieux quand on maîtrise et contrôle l’espace mieux que l’adversaire » (Louder, 1990). Nous partageons cette interprétation, en particulier en ce qui concerne les sports que nous avons représentés par le rectangle et par le cercle. En effet, pour les sports qui relèvent du rectangle, la domination de l’adversaire se caractérise par la « conquête » (physique ou par l’intermédiaire d’un projectile), par « l’appropriation » du « camp » adverse. Dans certains sports, le but est d’investir le camp de l’adversaire et d’en franchir la limite « arrière » (rugby, football américain). Lorsque les deux camps sont séparés par un filet (jeu de paume, tennis, tennis de table, badminton, volley-ball…), l’objectif est de prendre en défaut la maîtrise de l’adversaire sur son camp en atteignant le sol de celui-ci (badminton, volley-ball) ou en mettant le projectile hors de portée de l’adversaire après un rebond dans la surface de jeu (tennis, tennis de table). Ce dernier objectif est également poursuivi dans les sports dans lesquels les adversaires partagent le même espace et renvoient la balle contre une ou plusieurs parois verticales et horizontales (pelote basque, squash, racquetball). La « conquête » peut aussi être à la fois directe, par la possibilité de se porter dans le camp adverse, et indirecte, par la nécessité d’atteindre un « but » (football, football australien, handball, basket-ball, water-polo, polo, horse-ball, moto-ball, mais aussi, drops, coups de pieds de pénalité et transformations au rugby). Dans les cas particuliers du cricket et du base-ball, la domination d’une équipe se concrétise en particulier lorsque le batteur, après avoir frappé la balle, rallie à la course les deux extrémités de la livrée (cricket) ou les quatre angles du champ intérieur (base-ball, softball) avant que l’équipe qui « défend » puisse récupérer et renvoyer la balle.

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Ainsi, proposons-nous de distinguer :

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  • les « sports d’en-but » (rugby, football américain… cf. graphe 8),

  • les « sports de but » (football, football australien, handball, basket-ball, water-polo, polo… cf. graphe 9),

  • les « sports de filet » (jeu de paume, tennis, tennis de table, badminton, volley-ball… cf. graphe 10),

  • les « sports de fronton ou de murs » (pelote basque, squash… cf. graphe 11),

  • les « sports de guichets ou de bases » (cricket, base-ball, softball).

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Dans ces disciplines, l’espace lui-même constitue l’enjeu du sport.

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L’objectif des sports qui se pratiquent sur des lieux que nous avons symbolisés par un cercle est parfois la « conquête » physique de l’espace (en expulsant l’adversaire hors des limites de celui-ci comme au sumo) ou, plus généralement, la mise hors de combat de l’adversaire. Dans quelques sports, la mise hors de combat de l’adversaire peut être réelle (KO en boxe). Le plus souvent, elle est symbolique, en projetant l’adversaire dos au sol (judo) et/ou en l’immobilisant au sol (lutte, judo), en lui faisant toucher terre par tout autre partie du corps que les pieds (sumo) ou en touchant une partie ou toute la surface de son corps (boxes, escrime, kendo, karaté, taekwondo…). En complétant notre analyse à la lumière des travaux de Pierre Parlebas sur les distances « de garde » et « de charge » (Parlebas, 1986), nous pouvons distinguer :

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  • les duels de corps à corps (sumo, lutte, sambo, judo, ju-jitsu, aïkido),

  • les duels de percussion (boxe, boxe française, karaté, taekwondo),

  • les duels avec armes (escrime, kendo, joutes nautiques).

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Dans ces sports, l’espace peut être considéré comme le « champ clos » de l’affrontement, l’ « en-jeu », voire comme l’enjeu du sport.

2.2 Franchir l’espace pour s’en affranchir

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Il convient de compléter l’interprétation du sport comme une conquête de l’espace avancée par Philip L. Wagner. Nous considérons que les sports qui relèvent de la catégorie symbolisée par la ligne ont comme « sens » de franchir l’espace pour s’en affranchir symboliquement. En effet, l’objectif des sports de course est de tendre à s’affranchir d’une distance déterminée en la parcourant le plus rapidement possible, éventuellement en surmontant des obstacles (courses de haies, concours hippiques de sauts d’obstacles…) ou en les contournant (slalom à ski ou en canoë-kayak…).

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L’importance du franchissement de l’espace dans les sports est corroborée par le fait que de nombreux moyens de locomotion autres que la marche et la course à pied font l’objet de disciplines sportives : natation, équitation, ski, patinage, cyclisme, motocyclisme, automobile, voile, surf… Dans la plupart de ces APS, les critères de succès sont la vitesse (sprint, courses de vitesse) et/ou l’endurance (courses de fond, marathon, « classiques » cyclistes ou courses à étapes, record de l’heure, courses d’endurance en sports mécaniques, « 24 heures », « 1 000 miles ») ainsi que la capacité à surmonter d’éventuellement difficultés naturelles ou artificielles (courses de haies, de steeple, cross-country, concours de saut d’obstacles, concours complet, motocross, supercross, rallyes, slalom…). Dans quelques autres sports, il s’agit de faire preuve de virtuosité (dressage équestre, moto trial, « freestyle » en BMX, en skate-board, en surf, en planche à voile, voltige aérienne…).

2.3 Défier la pesanteur

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Dans les sports acrobatiques, il s’agit de montrer que l’on ne « subit » pas la pesanteur et que, malgré celle-ci, on maîtrise son corps en multipliant les rotations de celui-ci dans l’espace au cours d’un déplacement horizontal (tumbling, voltige équestre…) ou vertical (plongeon, trampoline, vol relatif en parachutisme…) ou encore lors d’un saut (saut de cheval).

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Les sports artistiques consistent à maîtriser un mode de locomotion, éventuellement à réaliser des figures qui relèvent pour partie des activités acrobatiques (sauts en gymnastique artistique et en patinage artistique…) tout en faisant preuve de grâce (natation synchronisée, danse sur glace…). Il est à noter qu’en gymnastique certaines disciplines se pratiquent en translation (poutre, cheval d’arçon, barres parallèles) et d’autres en rotation autour d’un ou de deux axes fixes (respectivement : barre fixe et barres asymétriques) ou d’un axe mouvant (anneaux).

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Dans les sauts, les lancers et en haltérophilie, l’objectif est de tendre à s’affranchir de la gravitation. Ainsi, dans les sauts et les lancers, il s’agit de franchir une distance déterminée (saut en hauteur, à la perche) ou la plus grande distance possible, soi-même (sauts en longueur, triple-saut, saut à ski…), ou par l’intermédiaire d’un projectile (lancers de poids, de disque, de marteau et de javelot). L’haltérophilie est une lutte directe contre la pesanteur puisqu’elle consiste à faire franchir une distance verticale à la charge la plus lourde possible, en un seul mouvement (arraché) ou en deux (épaulé-jeté). Une des particularités de ce sport est que cette distance verticale est propre à chaque concurrent : la hauteur de son corps, bras levés. Toutefois, puisque les haltérophiles s’affrontent par catégorie de poids, la taille des concurrents et donc la distance sur laquelle la barre doit être soulevée sont assez similaires.

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Nous avons remarqué précédemment que les sports d’adresse relèvent de la ligne mais empruntent souvent la forme des cibles au cercle. L’analogie avec les sports que nous avons représentés par un cercle apparaît dans plusieurs jeux traditionnels ou sports, dans lesquels l’objectif est d’atteindre des adversaires pour les mettre « hors de combat » (balle au prisonnier), des représentations humaines (tir de vitesse sur silhouettes) ou animales (tir de campagne ou tir au « pigeon d’argile ») pour les toucher ou les détruire. Plus symboliquement, il s’agit dans certains sports de frapper les projectiles adverses ( « carambolage » au billard classique) ou de déloger et d’éloigner ceux-ci de la cible ou du but à atteindre (à la pétanque, aux boules et au curling). Il est d’ailleurs révélateur que, dans ce dernier sport, la cible soit dénommée : la « maison ». Néanmoins, ces sports relèvent de la ligne et du défi lancé à la pesanteur. En effet, les sports d’adresse « visent » à s’affranchir de l’espace en montrant que, malgré l’éloignement et la pesanteur, l’homme peut envoyer un projectile au plus près du « cœur » d’une cible (tir à l’arc, fléchettes, tir, sport boules et pétanque, jeux de quilles et bowling, curling, golf…).

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Ainsi, pour les sports assimilés à la ligne, l’espace peut être la mesure même de la performance (distance franchie d’un saut ou d’un lancer). Dans la plupart des cas, l’espace constitue « l’étalon » du sport sur la base duquel se comparent les concurrents, éventuellement par l’intermédiaire d’un chronomètre (courses), de la distance d’un projectile au cœur de la cible (sports d’adresse), ou de l’appréciation d’un jury (sports artistiques). Dans ce domaine, nos réflexions rejoignent celles, plus générales, menées il y a déjà près d’un siècle par Jean Brunhes (1912) sur les « facteurs tyranniques de la géographie humaine de demain […] : l’espace ; la distance ; la différence de niveau ».

2.4 Être ou avoir

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Au terme de ces analyses sur les rapports des sports à l’espace et sur les finalités des sports, nous pouvons détailler les trois groupes d’APS que nous avons identifiés :

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  • cercle : duels de corps à corps, duels de percussions, duels avec armes ;

  • rectangle : sports d’en-buts, sports de buts, sports de filet, sports de fronton ou de murs, sports de course entre guichets ou entre buts ;

  • ligne : sports de courses, sports de maîtrise d’un mode de locomotion, sports acrobatiques, sports artistiques, sports d’adresse, sports de sauts, sports de lancers, sports de « soulever » de charges (haltérophilie, force athlétique).

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Nous pouvons synthétiser le « sens » des sports ainsi : ceux qui relèvent des catégories symbolisées par le cercle et le rectangle consistent à conquérir, s’approprier un territoire, alors que ceux qui s’apparentent à la catégorie représentée par la ligne consistent à progresser dans l’espace en surmontant d’éventuels obstacles. En simplifiant encore pour chercher à atteindre l’essence de ces actions, nous pourrions dire que les verbes qui peuvent signifier les objectifs des « sports de lignes », d’une part, et des « sports de cercles et de rectangles », d’autre part, sont respectivement les verbes « être » et « avoir ». D’ailleurs, plusieurs coureurs de 110 haies ou de 400 m haies aiment décrire leur discipline comme une métaphore de la vie, avec les haies qui en symbolisent les obstacles, les épreuves à surmonter.

3 Sport, espace et… plaisir

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Ces réflexions sur l’importance du rapport du sport à l’espace dans l’appréhension du « sens » des sports ne sont-elles que des spéculations intellectuelles ? Il nous semble, au contraire, qu’elles se vérifient très concrètement dans le choix d’une discipline par les pratiquants. Bien évidemment, un enfant ne choisit pas sciemment un sport en fonction du rapport de celui-ci à l’espace. Toutefois, le rapport du sport à l’espace induit, de fait, des différences au regard d’un critère qui nous semble particulièrement important pour le choix d’un sport : le « type » de plaisir que peut procurer l’activité.

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Ces différences concernent en particulier les sentiments que peuvent susciter les résultats obtenus en compétition officielle ou même lors de « rencontres amicales », principalement : la joie ou la satisfaction. En effet, dans les sports assimilés au cercle et au rectangle, même s’il peut exister des classements fondés sur une succession d’épreuves (championnat, tournoi), fondamentalement, à chaque rencontre, le sportif peut gagner, perdre ou, parfois, faire « match nul », alors que, dans les sports se déroulant sur un espace que nous avons symbolisé par une ligne, la possibilité de vaincre est, statistiquement, plus réduite (nombre d’adversaires généralement nettement supérieur à deux). En revanche, dans ces derniers sports, tous les concurrents qui ont terminé l’épreuve et en ont respecté les règles font l’objet d’un classement. Ainsi, dans un marathon, tous les coureurs arrivés après le vainqueur ne sont pas pour autant considérés comme vaincus mais peuvent se prévaloir de leur rang, par exemple : deuxième, huitième ou cent vingt troisième « sur » plusieurs dizaines, centaines, voire milliers de concurrents.

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Avant même la fin de l’épreuve, les sentiments éprouvés au cours de celle-ci confirment cette dichotomie. Ainsi, dans les sports relevant du cercle et du rectangle, la victoire se juge souvent sur la comparaison de la somme des points marqués par chacun des deux adversaires au cours de l’assaut ou de la partie (sauf en cas de « KO » en boxe ou de « ippon » au judo). Ces points, au fur et à mesure qu’ils sont inscrits, peuvent donc constituer autant de motifs de joie « intermédiaire ». Les « embrassades » des footballeurs après avoir marqué un but et les gestes « rageurs » d’un joueur de tennis après avoir réussi un « passing shot » ou ceux d’un escrimeur après avoir placé une touche en sont des illustrations. Certes, dans plusieurs des sports que nous avons symbolisés par une ligne, des phases intermédiaires d’une importance particulière existent également : obstacles à franchir ou à surmonter, figures difficiles à exécuter, cibles à atteindre. Toutefois, alors que, pour les sports « de cercle » ou « de rectangle », chaque point marqué est un point supplémentaire par rapport à un score initial vierge, les phases délicates des sports « de ligne » constituent des « passages obligés » qu’il s’agit de « négocier » au mieux sous peine d’hypothéquer la valeur de la performance finale. La maîtrise de chacune de ces phases peut donc susciter un sentiment de satisfaction — d’avoir correctement accompli une partie de son objectif et contribué à la réalisation d’une bonne performance — plus que de joie.

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En outre, dans de nombreux sports relevant de la ligne, les performances sont quantifiables et comparables. Le résultat d’un sportif peut donc être mis en perspective avec des performances de référence (record personnel, record de club, record national, record d’Europe ou du monde). Son auteur peut éprouver de la satisfaction, voire de la fierté d’avoir donné le meilleur de lui-même, d’avoir dépassé ses limites antérieures ou d’avoir réalisé une des meilleures performances dans un espace et un temps donnés. En revanche, le fait que la valeur d’une performance puisse être « relativisée » empêche, encore une fois, de ressentir une joie sans limites, comparable à celle qui peut être procurée par les sports relevant du cercle et du rectangle.

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Par ailleurs, dans les sports relevant de la ligne dans lesquels la « prestation » d’un concurrent dépend peu de celle de l’adversaire, les performances sont relativement prévisibles. Les résultats en compétition reflètent généralement assez fidèlement la qualité du travail de préparation effectué au préalable. Si de « bonnes surprises » peuvent survenir, en revanche, les « miracles » ne sont pas à attendre. Au contraire, les sports relevant du cercle et du rectangle présentent ce que Pierre Parlebas a appelé des « relations motrices » (Parlebas, 1986) avec des adversaires (et/ou des partenaires) et permettent une infinité de scénarios de déroulement, voire comportent une part d’aléa. Ils peuvent occasionner des surprises et donc susciter des réactions de joie intense.

4 Vers une nouvelle définition du sport

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Le critère du rapport à l’espace nous apparaît donc déterminant pour délimiter et structurer de manière fondamentale le vaste champ des APS et comprendre le sens du sport. Pourtant, il n’est quasiment jamais évoqué par les définitions du sport, à l’exception de celle proposée en 1925 par Georges Hébert : « tout genre d’exercice ou d’activité physique […] dont l’exécution repose essentiellement sur l’idée de lutte contre un élément défini : une distance, une durée, un obstacle, une difficulté matérielle, un danger, un animal, un adversaire et, par extension, soi-même » (Hebert, 1925). Les enseignements de nos travaux sur les rapports du sport à l’espace nous permettent de proposer de nouvelles pistes de réflexions pour la définition des APS. Ainsi, en reprenant la définition précédemment citée, nous pourrions dire que le sport désigne les activités qui requièrent la mise en œuvre de qualités physiques au-delà de ce qui est généralement nécessaire dans la vie quotidienne et qui visent essentiellement et symboliquement au moins un des objectifs suivants :

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  • conquérir un espace disputé à un adversaire [sports dont nous avons assimilé « l’essence géométrique » au rectangle],

  • mettre hors de combat un adversaire dans un espace délimité [cercle],

  • « s’affranchir » d’une distance et des éventuels obstacles qui la jalonnent [ligne],

  • « défier » la pesanteur [ligne],

  • parcourir un espace en faisant preuve de virtuosité et de grâce dans la maîtrise d’un mode de locomotion [ligne].

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En identifiant un petit nombre d’objectifs fondamentaux et en liant ceux-ci à l’espace, cette définition permet de délimiter précisément le champ des sports. En particulier, celle-ci fournit une justification à l’exclusion du champ actuel du sport de plusieurs activités, comme le yoga, pour lesquelles l’espace ne représente ni un « enjeu », ni un « étalon ».

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De fait, cette définition établit entre sport et compétition un lien privilégié, mais pas exclusif. En évoquant le caractère symbolique de ces objectifs, elle présente l’avantage de pouvoir intégrer également l’ensemble des finalités de pratique non directement compétitives ( « sport-loisir », « sport-santé », « sport-contact avec la nature »). Cette définition induit donc une acception élargie, mais non extensive, du sport qui permet de prendre en compte le développement massif et durable des activités physiques et sportives.

Conclusion

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L’analyse des rapports du sport à l’espace constitue donc, selon nous, le critère essentiel qui permet de délimiter et de structurer le champ des activités physiques et sportives (APS), ainsi que de comprendre le sens du sport. Il s’avère en outre que les catégories d’APS que nous avons proposé de distinguer, fondées sur « l’essence géométrique » des espaces sur lesquels se déroulent les disciplines, constituent des « familles » cohérentes et complémentaires au regard d’un critère autre qui nous semble déterminant dans le choix des pratiquants : le « type de plaisir » que peuvent procurer les différentes activités sportives.

51

Nous pensons que ces réflexions peuvent ouvrir de nouvelles perspectives, tant théoriques, qu’opérationnelles.

52

Ainsi, la contribution à l’appréhension de l’étendue et à la compréhension de la complexité du champ des APS grâce à la mise en évidence d’un critère essentiel de délimitation et de structuration de ce champ complète utilement le cadre conceptuel de la recherche en sport. Dans le prolongement de cette structuration, peuvent en particulier s’inscrire des analyses des similitudes et des différences entre APS qui peuvent conduire à la constitution d’une nouvelle discipline scientifique : l’ « agonologie  [1][1]  « Agon » signifiant en grec ancien : l’espace consacré... » ou la « sportologie » comparée, c’est-à-dire l’étude comparée des sports, à l’instar de la grammaire ou de la littérature comparées.

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En outre, le caractère essentiel du rapport du sport à l’espace pour structurer le champ des APS devrait inciter les entraîneurs de disciplines différentes, mais présentant des similitudes au regard de ce critère, à développer les échanges sur leurs stratégies respectives, notamment en termes de défense et de conquête ou de franchissement de l’espace.

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Enfin, le lien établi entre sport et plaisir permet, dans le domaine de la recherche, de compléter les habituelles analyses socio-spatiales par la prise en compte des déterminants psychologiques de la pratique sportive par les individus. Dans le domaine opérationnel des politiques publiques visant le développement de l’accès à la pratique des APS, la mise à disposition d’une typologie dont les « familles de sports » présentent une forte cohérence du point de vue du type de plaisir que celles-ci peuvent procurer doit permettre aux collectivités locales et territoriales, aux intercommunalités, voire à l’État d’évaluer et d’accroître la diversité de leur offre de pratiques et d’équipements sportifs pour tendre vers l’adéquation de celle-ci aux aspirations de leur population. La classification que nous proposons pourrait également inciter les fédérations sportives à développer des stratégies non plus en termes de « conquête de parts de marché », mais en termes de coopération afin de prendre en compte la « multiactivité » (voire le « zapping sportif ») de nombreux pratiquants. Les fédérations pourraient, à l’instar des compagnies aériennes, constituer des alliances. Des « assortiments » de sports pourraient ainsi être recherchés dans cette classification, par analogie au cercle chromatique, soit de manière à composer des « camaïeux », c’est-à-dire en réunissant des disciplines qui relèvent de la même famille d’APS au regard de leur rapport à l’espace (sports de courses, sports d’adresse, sports de buts, sports de filets…), soit entre « couleurs complémentaires », c’est-à-dire en associant des sports relevant de familles différentes (par exemple, d’une part, conquête : tennis et, d’autre part, adresse : golf). Nous pensons que les fédérations seraient alors plus attractives et fidéliseraient plus facilement leurs licenciés. De ce fait, elles rempliraient mieux la mission de service public qui leur est déléguée par l’État et qui vise en particulier à favoriser la pratique pour le plus grand nombre. Une telle évolution aurait pour conséquence d’inciter davantage encore les maîtres d’ouvrages et les « prescripteurs » que sont les fédérations à envisager l’aménagement sportif des territoires non plus à court terme et en fonction de concurrence et de rapports de force, mais dans le cadre de concertations pour l’élaboration à moyen terme de réseaux d’espaces sportifs complémentaires.

55

Ainsi, l’analyse des rapports du sport à l’espace peut contribuer à améliorer, d’une part, la pertinence des recherches dans le champ des APS et, d’autre part, l’efficience des politiques publiques (que celles-ci soient mises en œuvre par les fédérations sportives, par les collectivités territoriales ou par l’État) en faveur du développement de la pratique sportive et de l’aménagement sportif des territoires.

56

La définition et la structuration du champ du sport ne semblaient pas, a priori, constituer un objet géographique. Or, il s’avère que la géographie fournit les outils grâce auxquels une réponse globale peut être apportée à ces questions. De surcroît, cette réponse permet la mise en cohérence de l’aménagement sportif des territoires avec les aspirations sociétales.


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Notes

[1]

« Agon » signifiant en grec ancien : l’espace consacré aux jeux, puis par métonymie, les jeux eux-mêmes.

Résumé

Français

Cet article cherche à montrer qu’une réflexion à caractère géographique permet de comprendre le sens d’une activité sociale (et économique) largement diffusée, mais dont les nombreuses définitions et classifications ne sont guère satisfaisantes : le sport. Nous avons analysé les activités physiques et sportives (APS) selon un critère jusqu’alors exploré par peu de chercheurs : le rapport des sports à l’espace. Alors que la plupart des « géographes du sport » se sont penchés sur les aires de diffusion des sports à l’échelle des territoires, nous nous sommes interrogé de manière plus conceptuelle sur les caractéristiques spatiales des lieux de pratique des différentes disciplines sportives, à l’échelle des individus. Nous avons proposé une typologie structurant le champ des APS à partir de l’observation des directions « fondamentales » des trajectoires des athlètes et/ou des projectiles sportifs. L’analyse que nous avons menée permet d’avancer que le « sens » des sports consiste fondamentalement soit à conquérir l’espace, soit à s’en affranchir. Elle permet également de mettre en relation les rapports des sports à l’espace et les « types » de plaisir que peuvent procurer les différentes APS. Enfin, nous avons proposé une nouvelle définition du sport, délimitant le champ des APS à l’ensemble des activités physiques pour lesquelles l’espace représente un « enjeu » ou un « étalon ».

Mots-clés

  • Géographie
  • aménagement
  • espace
  • politiques publiques
  • équipements publics
  • équipements sportifs
  • sport

English

The “meaning” of sport : a conquest of space, a quest for pleasure This article aims to establish that a geographically-centered analysis makes it possible to comprehend the purpose of a social (and economic) activity, despite its mostly unsatisfactory numerous definitions and classifications : sport. We analyzed physical and sporting activities (APS) based on a criterion researchers haven’t explored much yet : the relationship between sport and space. While most “sport geographers” concentrated on diffusion areas of the sports on the scale of the territories, we pondered, in a more conceptual way, the spatial characteristics of the places of practice of the various sporting disciplines, at the scale of the individuals. We offered a typological structuring of the APS field starting by observing the “fundamental” directions of the trajectories of the athletes and/or the sporting projectiles. The analysis that we carried out makes it possible to assert that the “direction” of the sports basically consists of either conquering space, or freeing them from it. It also makes it possible to connect the reports of the sports space and the “types” of pleasure which the various APS can provide. Lastly, we proposed a new definition of the sport, delimiting the field of the APS to all physical activities for which space represents a “stake” or a “benchmark”.

Key words

  • Geography
  • planning
  • space
  • public policies
  • public facilities
  • sport facilities
  • sport

Plan de l'article

  1. 1 Le sport et l’espace
    1. 1.1 Des territoires du sport aux espaces du sport
    2. 1.2 Le critère du déplacement des sportifs
      1. 1.2.1 La ligne
      2. 1.2.2 Le cercle
      3. 1.2.3 Le rectangle
    3. 1.3 Le caractère primordial du rapport du sport à l’espace
  2. 2 Le « sens » du sport
    1. 2.1 Conquérir l’espace
    2. 2.2 Franchir l’espace pour s’en affranchir
    3. 2.3 Défier la pesanteur
    4. 2.4 Être ou avoir
  3. 3 Sport, espace et… plaisir
  4. 4 Vers une nouvelle définition du sport
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Vigneau François, « Le " sens " du sport : conquête de l'espace, quête du plaisir », Annales de géographie, 4/2008 (n° 662), p. 3-19.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2008-4-page-3.htm
DOI : 10.3917/ag.662.0003


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