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Annales de géographie

2010/3 (n° 673)

  • Pages : 110
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200926281
  • DOI : 10.3917/ag.673.0248
  • Éditeur : Armand Colin

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Le risque naturel est pensé comme le produit des interactions entre une société et son environnement sur un espace donné : il est donc inhérent au système territorial et évolue sous l’effet conjugué des dynamiques « naturelles », sociales, spatiales et des adaptations réciproques (volontaires ou involontaires, conscientes ou non) de ces trois composantes. Dans ces conditions, on peut avancer l’hypothèse que la gestion du risque doit s’inscrire dans une gestion plus globale du territoire, c’est-à-dire de l’espace approprié par la société qui l’occupe, espace qui possède une matérialité et une organisation propre et qui assure un certain nombre de fonctions qui varient selon les époques. Le présent article interroge alors les politiques françaises de gestion du risque, qui se présentent aujourd’hui comme « territorialisées », pour savoir comment elles prennent en compte le territoire. S’agit-il de la gestion d’un territoire qui prendrait en compte les risques (et si oui de quelle manière) ou faut-il voir plutôt la gestion d’un risque sur un territoire, ce qui renvoie à une dichotomie entre traitement du risque et gestion du territoire. Pour comprendre les fondements de ces logiques gestionnaires (et les pratiques qui en découlent), notre méthodologie s’articule en deux temps. Nous devons d’abord revenir sur la compréhension de ce qu’est un risque afin d’expliciter le lien (ou l’absence de lien) entre risque et territoire. Nous avons ici construit une grille d’analyse qui permet de repenser le risque dans sa définition même. Une fois les modes de gestion actuels analysés à l’aune de cette grille, nous les comparerons avec ceux du passé, étudiés grâce à cette même grille. On peut ici se demander ce que les pratiques du passé, volontiers considérées comme archaïques et de fait ignorées ou dénigrées par les sociétés contemporaines, peuvent nous apprendre sur la période actuelle. La réponse à cette question constitue le second enjeu de cet article : montrer que le traitement géographique de données historiques peut permettre de mieux comprendre les liens entre risque et territoire et d’améliorer les politiques de gestion de ces derniers. Par conséquent, nous commencerons par analyser de façon critique les politiques actuelles de gestion du risque, avec l’exemple de la gestion des inondations, à l’aide d’une grille de lecture préalablement définie. Puis, nous procéderons à une analyse similaire à propos des inondations dans les Aspres et le Roussillon au XVIIIe siècle. La comparaison ainsi établie nous permettra de dégager des différences très importantes, que nous expliquerons dans un troisième temps grâce à une réflexion sur les liens entre risque, territoire et société, en soulignant l’importance du système de valeurs et des stratégies d’acteurs qui structurent le rapport de la société à son territoire.

1 Analyse critique des logiques de gestion actuelle du risque

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L’approche traditionnelle du risque naturel repose sur la distinction entre deux composantes du risque, l’aléa, qui désigne le processus physique source du danger et la vulnérabilité, qui renvoie à la propension de l’enjeu à subir un endommagement. La dichotomie entre aléa et vulnérabilité, si elle est commode pour mettre en évidence la dimension sociale du risque et son irréductibilité au processus physique, si elle permet la cartographie du risque en croisant la spatialisation des aléas et la répartition géographique des enjeux, pose cependant un certain nombre de difficultés théoriques et méthodologiques (Pigeon, 2005 ; Provitolo 2007, etc.). Ainsi, elle favorise une lecture « segmentée » des phénomènes dans la mesure où d’un côté, les risques sont étudiés en fonction de l’aléa qui leur a donné naissance (on a ainsi des risques naturels, des risques technologiques, des risques sociaux, etc.), de l’autre, la vulnérabilité est appréhendée analytiquement, enjeu par enjeu, même si un travail d’intégration globale est ensuite mené (études d’A.-C. Chardon sur Manizales, Chardon, 1994). Or certains risques mettent en jeu, par effet domino, des chaînes d’endommagement qui amplifient les conséquences de la perturbation de départ, multiplient le nombre et la nature des dommages, déplacent et diffusent les conséquences de l’aléa bien au-delà de la zone d’impact initiale (Michel-Kerjan, 2006 ; Reghezza, 2006). Une étude segmentée se heurte alors très vite d’une part à la multiplicité des aléas et d’autre part, au nombre et à la variété des enjeux présents sur des espaces hétérogènes.

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Les limites de cette approche du risque nous invitent alors à proposer une grille d’analyse qui intègre à la fois l’aléa et la vulnérabilité et qui prenne en compte la diversité des formes d’endommagement.

1.1 Construction d’une nouvelle grille d’analyse du risque

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Cette grille se construit en deux temps. Il convient d’abord de distinguer les divers types d’endommagement qui peuvent affecter un enjeu. Chaque type de dommage sera associé à une forme de vulnérabilité, elle-même conditionnée par des facteurs de type biophysiques, sociaux ou encore spatiaux.

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Lorsqu’un enjeu est affecté par un aléa, il peut subir trois formes d’endommagement distinctes, quoique souvent liées. Il peut d’abord, lorsqu’il est directement exposé, subir un dommage matériel. Celui-ci désigne toute atteinte portée à l’intégrité physique d’un enjeu, qu’il s’agisse d’une personne, d’un bâtiment, d’un équipement, d’une machine, etc. Cet endommagement matériel peut aller de la dégradation (atteinte légère) à la destruction complète. Il peut être évalué par un coût.

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L’enjeu peut aussi être endommagé fonctionnellement. L’endommagement fonctionnel interdit à l’enjeu de remplir sa ou ses fonctions. Il peut aller du dysfonctionnement à l’interruption totale de l’activité ou du service assuré par l’enjeu. Il est souvent évalué par ce que l’on appelle perte d’activité ou d’exploitation. Pour subir un dommage fonctionnel, l’enjeu n’a pas forcément besoin d’être matériellement endommagé : une usine, située hors d’eau pourra interrompre son activité parce que la fourniture de courant n’est plus assurée, que la route d’accès est coupée, que la pénurie d’essence empêche les livraisons de matériels, etc. Au contraire, un enjeu matériellement endommagé pourra continuer à fonctionner : en cas de crue centennale, certains hôpitaux parisiens, bien qu’inondés, continueront à fonctionner en mode dégradé (Reghezza, 2006).

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Un troisième type de dommage, qui n’apparaît quasiment jamais en tant que tel dans les études car difficilement chiffrable, a été mis en évidence dans les travaux sur les réseaux de transport et théorisé notamment par J.-F. Gleyze (Gleyze, 2005). Ce dernier montre que l’endommagement matériel de l’infrastructure d’un réseau peut donner naissance à une modification de sa trame, c’est-à-dire de sa structure, et dégrader ainsi son potentiel relationnel. Par exemple, l’endommagement d’un tronçon de route ou d’une ligne de métro impose aux usagers d’emprunter des chemins alternatifs car la mise en relation entre les deux lieux reliés par le tronçon endommagé n’est plus assurée. Ces dommages portés à la structure débouchent sur des dommages fonctionnels : le métro ou les véhicules ne pouvant plus circuler, le service est perturbé ou interrompu. L’endommagement structurel est donc très important : la structure (ou organisation) peut en effet absorber ou au contraire amplifier les conséquences de l’endommagement matériel. Dans l’exemple proposé, le trafic se reporte sur d’autres routes ou d’autres lignes : selon la forme du réseau et le nombre des chemins alternatifs, ce report d’usagers pourra être facilement absorbé ou au contraire provoquer un engorgement du trafic et paralyser peu à peu l’ensemble du réseau.

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On notera ici que le choix du terme structurel est dicté par la terminologie utilisée à propos des réseaux de transports : il n’a rien à voir avec la notion de « mesures structurelles de gestion », telle que l’emploient par exemple N. Pottier et G. Hubert (2003) et qui désigne les travaux de génie civil type digue ou barrage, visant à assurer la protection des biens et des personnes et qui relèvent donc du matériel.

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On peut finalement proposer une nouvelle lecture du processus d’endommagement : un agent perturbateur initial affecte un enjeu et provoque des dommages matériels. Ces dommages matériels dégradent la structure (ou organisation) de l’enjeu et engendrent des dommages dits structurels. Au total, ce sont non seulement les dommages matériels, mais aussi la dégradation de la structure qui sont responsables de l’endommagement fonctionnel.

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On peut alors réintégrer cette réflexion sur l’endommagement à une réflexion plus générale sur le risque. Tout risque peut ainsi se décomposer en trois niveaux emboîtés, qui correspondent chacun à un type de dommage.

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Au premier niveau, un aléa, d’une nature donnée, entraîne un dommage matériel. Cet endommagement matériel joue à un deuxième niveau le rôle d’un aléa (on garde ici le sens général du mot, c’est-à-dire un événement aléatoire à l’origine d’un risque) susceptible de produire des dommages structurels, eux-mêmes associés à une vulnérabilité structurelle. Enfin, à un troisième niveau, le degré d’endommagement structurel devient à son tour un aléa qui peut entraîner un endommagement fonctionnel.

Tab. 1 - Grille d’analyse du risque

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À chaque niveau, un aléa entraîne un risque d’endommagement, qui se transforme en un aléa au niveau supérieur. Ces trois niveaux sont liés, mais l’intérêt de la grille est qu’ils peuvent être étudiés indépendamment. On peut par exemple raisonner en l’absence totale de connaissance sur l’aléa initial en se plaçant au deuxième ou au troisième niveau de risque et en construisant des scenarii fondés sur la nature et le degré d’endommagement. On peut ainsi envisager les dysfonctionnements liés à la destruction partielle ou totale d’un enjeu donné en faisant varier l’ampleur du dommage (que se passe-t-il si l’enjeu est matériellement détruit à 10 %, 20 %, 50 %, 100 % ?) et ce, sans nécessairement connaître la nature ou l’intensité de l’aléa initial. Si on prend l’exemple du réseau de transport, l’endommagement au niveau structurel peut être lié à une panne, un attentat, une inondation : ce qui importe, c’est le degré d’endommagement matériel et son impact sur la structure.

1.2 Les fondements de la gestion actuelle : l’application de notre grille de lecture à la gestion des inondations en France

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L’analyse de la gestion actuelle du risque d’inondation à l’aide de cette grille montre que la préoccupation principale des gestionnaires s’attache à réduire l’endommagement matériel par le biais de solutions de protection, ce qui revient à ne considérer que le premier niveau de risque. Les politiques de gestion s’appuient en effet assez largement sur l’application des « mesures structurelles » évoquées plus haut. Il s’agit dans le cas des inondations, de la construction de murs de soutènement ou de levées, de lacs artificiels et de barrages de retenue qui permettent de régulariser et d’écrêter la crue, de l’élargissement ou du redressement du chenal d’écoulement, de l’affectation de terres peu utilisées au stockage temporaire des eaux. N. Pottier rappelle par exemple que « pendant des décennies, les mesures de protection structurelles ont représenté le fer de lance de la politique de gestion du risque d’inondation tant en France qu’à l’étranger. Elles furent considérées comme la solution au problème des inondations » (Pottier, 2003, p. 193). L’endommagement fonctionnel est ainsi considéré implicitement comme réglé par la gestion de la vulnérabilité matérielle.

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Au fil du temps, le bien-fondé de ces mesures structurelles a été remis en question car elles ne concernaient que l’aléa. Ces dernières décennies, les pouvoirs publics ont encouragé l’essor de mesures législatives ou réglementaires pour réduire l’exposition des enjeux ou augmenter leur capacité de résistance physique. Cette volonté s’exprime très clairement dans la politique des plans de prévention de risque (PPR), devenue pierre angulaire de la gestion par l’État du risque d’inondation. Le PPR vise à contrôler l’occupation du sol dans les zones inondables et impose des actions de renforcement de la capacité de résistance physique des enjeux, encourage la réduction de la vulnérabilité matérielle. Pour autant, la logique initiale sous-jacente n’est pas remise en cause. Même si les contraintes urbanistiques imposées par le PPR peuvent avoir ultérieurement pour effet de réduire l’exposition économique en incitant les entreprises à s’installer hors zone inondable, la cartographie réglementaire prend surtout en compte les impacts matériels potentiels de la crue : les enjeux sont identifiés à partir de la carte de l’aléa, c’est-à-dire de l’exposition directe à ce dernier, soit un des facteurs principaux de la vulnérabilité matérielle.

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Une telle approche découle de la conception dichotomique du risque évoquée précédemment. Elle est héritée de la construction de la gestion moderne du risque, qui a accordé un poids déterminant aux sciences de la nature et de l’ingénieur. Elle s’accorde également avec la pratique et les savoirs administratifs, qui veulent que tout problème peut et doit être administré « à partir d’une territorialisation qui [lui] donne une assise et une sorte d’évidence » (Gilbert, 2003, p. 49). L’exposition directe à l’aléa devient alors un critère commode de recensement des enjeux vulnérables. Ce qui signifie ipso facto que dans la plupart des cas, seuls les enjeux matériellement vulnérables sont recensés et font l’objet de mesures de gestion. Ainsi, en Île-de-France, le quartier de la Défense ou le pôle de Rungis ne font pour l’instant l’objet d’aucune mesure spécifique de la part des pouvoirs publics (puisqu’ils ne sont pas situés en zone inondable), et ce alors même que ces sites auraient à subir des perturbations fonctionnelles extrêmement graves en cas de crue centennale de la Seine. Ces deux espaces ne sont traités qu’indirectement dans la mesure où certains des enjeux présents peuvent intervenir dans la gestion de crise.

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On peut finalement interpréter cette focalisation sur la réduction de la vulnérabilité matérielle comme la mise en œuvre d’une politique qui favorise la sécurité civile (Padioleau, 2003, p. 77) qui assure la sécurité des biens et des personnes. Elle conduit à négliger le fonctionnement du territoire affecté et la multiplicité des problèmes qui s’y manifestent. Les politiques de gestion actuelles aspirent ainsi davantage à limiter l’endommagement matériel de l’enjeu qu’à réduire l’endommagement fonctionnel du territoire. Privilégier la sécurité civile des biens et des personnes conduit en quelque sorte à évacuer le territoire de la gestion du risque, à dissocier gestion du territoire et gestion du risque. Plus largement, la gestion d’un risque, une fois qu’il a été identifié comme tel, peut entraîner d’autres risques tout aussi importants pour le territoire (pertes économiques, introductions de discontinuités socio-spatiales, dégradation environnementale). Faire primer la sécurité civile sur la sûreté territoriale peut conduire à ignorer ou négliger des conséquences négatives pour le territoire dans son ensemble. Les plans de prévention des risques (PPR) sont ainsi perçus par des acteurs locaux comme un « risque » pour les territoires dans la mesure où la réglementation, en limitant l’extension de l’urbanisation et l’implantation de nouvelles entreprises, fait peser une contrainte sur le développement socioéconomique des communes.

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Par conséquent, la négligence du niveau fonctionnel et la quasi-absence du niveau structurel appauvrissent la gamme des solutions de gestion possibles. La focalisation sur le niveau matériel conduit à privilégier les solutions techniques de protection. Plus généralement, elle conduit à une territorialisation du risque inadaptée car déconnectée des territoires, entendu comme « les ensembles fonctionnels de l’espace et leur interdépendance » (Propeck-Zimmerman, Saint-Gérand, 2003, p. 44). En d’autres termes encore, le risque est pensé indépendamment du territoire, au sens fort que la géographie donne à ce mot.

2 Ce que nous apprend l’histoire : ne inversion des logiques de gestion. Quand ? Comment ?

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On peut toutefois se demander s’il existe des types de gestion alternatifs qui prennent davantage en compte le territoire. La comparaison avec des exemples du passé peut sembler ici peu pertinente dans la mesure où l’a priori selon lequel les sociétés « traditionnelles » subissaient avec fatalisme les aléas naturels reste encore vivace. Pourtant, de nombreux exemples historiques soulignent que la prévention et la protection contre les risques ont toujours constitué une préoccupation importante pour les sociétés, même si les moyens mis en œuvre paraissent très limités comparés aux outils actuels. L’absence de techniques sophistiquées, de connaissances scientifiques aussi précises qu’aujourd’hui, un éventail réduit de mesures de gestion des risques rendaient difficile aux siècles précédents une réduction efficace de la vulnérabilité matérielle. Mais cela pourrait faciliter, s’ils existent, la mise en évidence dans des exemples du passé de modes de gestion des risques qui ne placent pas au premier plan cette dimension matérielle. Or, si l’on applique à ces exemples historiques la grille de lecture définie précédemment, on se rend compte que les logiques qui présidaient à la gestion du risque, et plus largement, la façon d’appréhender le risque, diffèrent assez largement de ce que l’on a pu analyser pour la période actuelle. L’approche comparée avec des exemples passés permet ainsi une prise de recul et une mise en perspective en analysant et interrogeant des modes de gestion qui pourraient, sans cela, paraître évidents ou pour lesquels on oublie qu’ils sont le fruit de choix de société, faits dans des contextes particuliers. Le cas de la gestion des inondations torrentielles en milieu méditerranéen au XVIIIe siècle est à cet égard particulièrement démonstratif.

2.1 L’exemple des Aspres et du Roussillon au XVIIIe siècle

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Les Aspres constituent un espace de contact entre la plaine du Roussillon et la montagne pyrénéenne. En catalan, le terme aspra signifie rude, difficile et par extension, désigne un champ ou terroir ingrat, sec et peu fertile. Ce massif, aujourd’hui en situation d’abandon (2 ha/km2), fut beaucoup plus peuplé sous l’Ancien Régime : A. Barello (1989) donne le chiffre de 20 ha/kmà la fin du XVIIIe siècle.

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Comme tous les espaces méditerranéens français, ces collines sont soumises à des inondations liées aux caractéristiques climatiques du milieu avec de forts abats d’eau d’automne. Les archives gardent traces depuis le Moyen Âge d’inondations majeures qui prennent place dans un quotidien marqué par la fréquence des inondations d’ampleur moyenne. Les grands aiguats roussillonnais de 1421, 1632, 1763 et 1842 se dégagent ainsi d’une chronologie d’événements de moindre ampleur mais fréquents. Ces archives montrent l’ampleur des sinistres vécus par les populations. La qualité des informations disponibles sur ces inondations passées est liée à l’existence d’un système d’indemnisation prévoyant l’établissement d’états de dommages qui précisent pour chaque propriétaire la surface sinistrée, la qualité de la terre, le type de culture, la part de récolte perdue et les dégâts aux aménagements agricoles (fossés, chemins, canaux).

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La supplique de Millas consécutive aux inondations du 7 décembre 1772 (Archives départementales des Pyrénées-Orientales : A.D. 66, 1C1793) souligne l’importance des dégradations : « Les dernières inondations ont causé les ravages les plus affreux dans le terroir de la ville. » La supplique d’Ille-sur-Têt pour les inondations de 1777 notes : « Dans le commencement du mois courant, les propriétaires des fonds riverains dans le terroir de ladite ville ont souffert des dommages considérables par le débordement de la rivière de la Tet et de celle du Boulès dont les eaux qui ont extrêmement grossi par les fortes pluies ont ravagé les dits fonds rustiques en sorte que presque tous les fruits qui existaient ont été endommagés en certaines parties, et entraînés dans d’autres ensembles avec les fonds de terre » (A.D. 66, 1C1765 ; Meschinet de Richemond, 1997 et 2003a).

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Les récits insistent sur la destruction d’une agriculture de subsistance. Le lecteur est immédiatement frappé par la part énorme qui revient aux cultures et à tout ce qui les rend possibles (canaux d’irrigation, murs en pierres sèches permettant de cultiver les versants, abris et autres masets, etc.).

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Les textes d’archives montrent également qu’à cette époque les communautés rurales ont conscience des risques naturels auxquels elles sont exposées, ainsi que des caractéristiques de l’aléa. Les toponymes anciens sont ici révélateurs. Le terme de correc, ravin creusé par l’eau de pluie, se rencontre encore aujourd’hui très fréquemment dans les Pyrénées de l’est. D’autres toponymes significatifs renvoient à l’action non maîtrisée des eaux. Le terme bula (ou bola, vula, vola) désigne (Basseda, 1990) « des ravins profonds creusés par les eaux de pluie ou de torrents, et leurs berges escarpées ou éboulées ». Les noms des villages de « Bula d’Amunt » ou « Bulaternera » en sont directement issus.

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Cette conscience du risque s’accompagne d’une prise en compte effective du risque. Le choix des sites d’habitation est ainsi un outil de gestion passive : beaucoup de villages sont construits en hauteur, loin du lit majeur. Les nombreux hameaux et les mas isolés, caractéristiques de l’habitat des montagnes catalanes sont localisés sur les replats des vallées ou sur les serres qui séparent deux petits vallons. Les constructions en lit majeur du torrent sont le plus souvent limitées à quelques granges et aux moulins, les rares mas qui s’y trouvaient étaient, autant que possible, stratégiquement installés sur la plus haute terrasse alluviale.

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Plus visible, une gestion active du risque se manifeste à travers des ouvrages de défense linéaire construits dès le XVIe siècle, même s’il s’agit de travaux ponctuels et mal connus. En revanche, les ouvrages réalisés au XVIIIe siècle sont nettement mieux identifiés, notamment l’endiguement de la Têt dans la traversée de Perpignan (Desailly, 1990).

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Enfin, les états de dommages prennent place au sein d’un système d’indemnisation, qui constitue une forme de gestion a posteriori de la catastrophe. Les archives indiquent qu’au XVIIIe siècle, les indemnisations sont nombreuses, mais faibles et dépendent avant tout des capacités financières de l’État au moment de la catastrophe. La valeur financière des pertes est évaluée pour chaque sinistré, puis, après vérification par un expert, sert de base au calcul d’une indemnité. Celle-ci est le plus souvent versée sous forme de crédit d’impôt, parfois étalé sur plusieurs années. La faiblesse des sommes versées et leur fluctuation est souvent invoquée pour discréditer cette forme de gestion, mais force est de constater que la procédure est respectée, même pour des montants finaux très faibles, ce qui représente un gros investissement en temps et en hommes.

2.2 Relecture de l’exemple historique grâce à la grille proposée précédemment : une gestion de la vulnérabilité matérielle et structurelle pour limiter l’endommagement fonctionnel

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Si l’on applique la grille précédemment définie à cet exemple historique, on peut à la fois analyser les discours en termes de perception du risque et le type de gestion mise en place.

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Les états de dommages montrent d’abord que le dommage matériel, s’il est évoqué par les sinistrés, est immédiatement et systématiquement relié au dommage fonctionnel (en l’occurrence le dysfonctionnement du système agricole). Cette insistance sur le dommage fonctionnel apparaît nettement dans la distorsion entre la réalité matérielle du système agraire et les estimations de dommages : l’image de l’économie agricole telle qu’elle se dessine dans les archives ne rend pas seulement compte de la réalité matérielle des atteintes aux cultures vivrières et aux infrastructures agricoles, mais révèle aussi les secteurs clé de ces sociétés rurales du XVIIIe siècle.

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Il convient de rappeler qu’à cette époque, l’agriculture roussillonnaise a encore les traits essentiels d’une économie de subsistance, centrée sur les céréales et les légumineuses. La montagne apparaît comme un monde en autarcie alors que la plaine est plus diversifiée et ouverte aux échanges. Or, quand les états de dommages insistent sur la destruction de récoltes, ils soulignent moins la valeur matérielle de celles-ci que leur valeur vivrière, c’est-à-dire leur importance fonctionnelle pour la communauté : par exemple, la supplique de Las Illas (A. D. 66, 1C1767) consécutive aux fortes pluies du 8 décembre 1761 indique que « les habitants [...] sont privés par le malheur [de pluyes abondantes et rapides] de la récolte prochaine, n’ayant même aucune espérance pour la plupart de faire jamais plus aucune espèce de récolte sur certains fonds tant ils ont été dégradés par lesdites inondations. » L’insistance sur l’endommagement fonctionnel est souligné plus loin dans la lettre par la demande d’une indemnité qui couvre « les pertes qu’ils [ont] essuyés non seulement pour la courante année, mais aussi pour les celles à venir. » Si l’expression « les pertes qu’ils [ont] essuyés non seulement pour la courante année » peut laisser planer une ambiguïté sur la nature du dommage (matériel et/ou fonctionnel), l’expression « pour les celles à venir » renvoie clairement à un dommage fonctionnel, assimilable à ce que l’on qualifierait aujourd’hui de perte d’exploitation.

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On constate également dans les états de dommages une sur-représentation des aménagements et cultures qui ont le plus d’importance pour la survie des communautés. Cette sur-représentation renvoie à nouveau à la dimension fonctionnelle du territoire rural traditionnel. Ainsi, les terres cultivées vivrières, qui couvrent seulement 15 % du territoire des Aspres, représentent 95 % des terres déclarées touchées par les grandes inondations (Meschinet de Richemond, 1997). Cet écart ne correspond pas forcément à une moindre sensibilité des terres non cultivées aux grands abats d’eau méditerranéens. Elle s’explique davantage par leur statut (bien communautaire) et leur moindre importance pour la survie de la communauté. On remarquera d’ailleurs que le calcul de l’indemnisation, au moins dans la première moitié du XVIIIe siècle, est fondé sur l’évaluation de la valeur des récoltes détruites et non sur la superficie sinistrée : là encore, c’est moins la valeur matérielle de la perte que son importance fonctionnelle qui est prise en compte. Toujours dans cette idée, on notera que, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, dans la vallée du Boulès, affluent de la Têt, seuls les bâtiments importants pour la communauté (moulins, canaux d’irrigation, chemins, ponts) sont mentionnés alors qu’aucune habitation ou grange appartenant à un particulier n’est citée. Une fois de plus, l’indemnisation privilégie la valeur stratégique de l’enjeu pour la communauté (valeur fonctionnelle) par rapport à sa valeur strictement matérielle.

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Si l’on analyse ensuite le type de gestion mis en œuvre, on peut souligner son originalité par rapport à la période actuelle. Certes, les solutions techniques qui visent à réduire la vulnérabilité matérielle existent avec la réalisation des premiers ouvrages de protection de grande ampleur (digues, murets, etc.) qui s’insèrent dans une stratégie que B. Desailly (1992) et D. Cœur (2003) qualifient de « protection rapprochée des lieux ». En effet, à cette époque, l’ingénieur s’intéresse avant tout au tronçon de cours d’eau qui va porter l’aménagement à mettre en place pour protéger un enjeu déterminé (ville, quartier, route, etc.). Le système de protection est donc moins complexe et plus ponctuel que celui qu’on connaît aujourd’hui. B. Desailly (1992) souligne d’ailleurs le divorce qui s’instaure entre un discours novateur, qui appelle « une intervention s’étendant à la totalité de la province, et une pratique de l’aménagement spatialement limité, qui très généralement exclut la montagne et privilégie le bas-pays » où se trouvent les enjeux principaux.

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L’existence d’un tel débat montre qu’en réalité, les actions de réduction de la vulnérabilité matérielle s’appuient à l’époque sur la prise en compte de l’organisation spatiale régionale. Le critère de choix pour protéger un enjeu est moins sa valeur matérielle intrinsèque que son importance structurelle dans le dispositif d’organisation territoriale. Ainsi, B. Desailly (1992) souligne combien la décision de construire des digues sur les bords de la Têt à Perpignan au début du XVIIIe siècle, même si elle permet de protéger les quartiers situés immédiatement derrière (aspect matériel), satisfait d’abord des impératifs stratégiques et militaires. Ces nouvelles digues, en limitant les divagations du fleuve et en rectifiant son tracé selon un alignement ouest-est, devaient également rendre moins vulnérables les nouveaux ponts construits avant 1727 sur lesquels passe la route principale d’axe nord-sud (aspect structurel) qui permet la traversée du cours d’eau et la continuité de l’acheminement des troupes ou l’approvisionnement de la ville (aspect fonctionnel).

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La réduction de la vulnérabilité structurelle apparaît d’ailleurs comme un élément clé du dispositif de gestion du risque d’inondation au XVIIIe siècle. Elle se manifeste à l’échelle de l’enjeu : le mas de la plaine a plusieurs niveaux, et l’escalier et la porte du premier étage devaient permettre de faire monter le cheval en cas de brusque montée des eaux. La structure de l’enjeu est adaptée au risque.

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Mais plus largement, on se rend compte que c’est l’organisation spatiale des terroirs des Aspres dans leur ensemble qui est adaptée au risque d’inondation. Par exemple, le choix des sites d’habitation évoqué plus haut est indéniablement une mesure qui réduit la vulnérabilité structurelle et qui modifie l’organisation spatiale. De même, les cultures vivrières les plus importantes sont localisées sur les pentes faibles, à proximité des habitations et surtout à bonne distance du lit majeur. Ce lit d’inondation, quand il s’y prête, est réservé aux prés et aux fourrages, naturels ou non ; les bêtes y pâturent au printemps et à l’automne, mais sont le plus souvent envoyées sur les parcours déforestés situés en altitude. La vie agricole s’organise sur les versants. Les caprices du torrent sont une menace réelle : le cours d’eau constitue fréquemment une limite beaucoup plus difficile à franchir que les sommets pâturés. Cela explique sans doute en partie que les limites des communes soient davantage calquées sur le cours d’eau que sur les lignes de crête : à cette époque, en Catalogne, le bassin-versant n’est pas considéré ni vécu comme une unité paysagère fonctionnelle, au contraire des versants situés de part et d’autre d’une crête ou d’un col (Soutadé, 1998).

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Ces exemples montrent que le risque constitue un élément structurant de l’organisation spatiale des terroirs agricoles et plus largement du territoire. L’adaptation des structures spatiales permet de faire face au risque et peut être interprétée comme une forme d’adaptation de la société à son environnement naturel. Le modèle de gestion est focalisé sur la réduction du dommage fonctionnel par une action conjuguée sur la vulnérabilité matérielle et structurelle, la priorité étant donné à ce dernier aspect. À l’échelle du territoire des communautés, on repère des stratégies de gestion et de prise en compte du risque dans l’organisation fine des terroirs agricoles aussi bien en montagne qu’en plaine.

2.3 Les logiques en œuvre par le passé : une gestion globale à l’échelle d’un territoire fonctionnellement cohérent

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Une analyse superficielle de l’exemple historique pourrait conduire à ignorer l’action sur le niveau structurel dans la mesure où la lenteur de la diffusion des progrès techniques et scientifiques conduit les ingénieurs de l’époque à privilégier l’édification d’ouvrages ponctuels et localisés de protection : on a alors tendance à comparer ces actions avec les modes de gestion actuels et à les dévaloriser. De plus, ces infrastructures de protection masquent le soin important accordé à la réduction de la vulnérabilité structurelle, car celle-ci repose sur des dispositifs moins visibles.

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L’attention portée à la réduction du niveau structurel montre une conception de la gestion très différente de celle qui prévaut aujourd’hui : dans les sociétés traditionnelles, la gestion du risque n’était pas pensée comme telle mais constituait un volet d’une politique globale de gestion du territoire. C’est pourquoi, les actions de réduction de la vulnérabilité matérielle, quand elles existaient, étaient subordonnées à des objectifs plus larges.

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L’attention portée par les sociétés d’Ancien Régime au risque d’inondation ne peut en effet se comprendre indépendamment de son intégration à la gestion d’un territoire. Il ne s’agit pas pour les communautés rurales de gérer un danger pour lui-même, mais de permettre par sa réduction la survie et la pérennité d’une société ancrée dans un espace géographique donné, en l’occurrence, dans le cas qui nous préoccupe, d’assurer la continuité de la fonction agricole vivrière du territoire. Autrement dit c’est moins la gestion du risque qui s’appuie sur l’organisation du territoire que l’aménagement territorial qui intègre le risque d’inondation, et plus généralement l’ensemble des risques auxquels la société est exposée.

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Ainsi, le traitement des inondations au XVIIIe siècle en Roussillon s’inscrivait paradoxalement dans la gestion d’un territoire structuré par le manque d’eau (Meschinet de Richemond, 2003b). À cette époque, la maîtrise de l’eau devait répondre à deux objectifs sinon contradictoires, du moins difficilement conciliables : le stockage en période de pénurie et la limitation des conséquences néfastes des excès. Le massif des Aspres possède par exemple un réseau complexe de canaux et d’aménagements hydrauliques, qui répond d’abord au souci de la pénurie et rappelle le savoir-faire agricole hérité d’une longue tradition. En cas de pluies, il était impératif de profiter de l’écoulement très temporaire des petits ravins : les murs de soutènement permettaient aussi bien de maintenir la terre arable (lutte contre les effets du ruissellement) que de canaliser le moindre débit vers les nombreux bassins de captage aménagés et soigneusement entretenus par chaque propriétaire (lutte contre la pénurie). Le choix de certains matériaux, peu « modernes » de prime abord, était dicté par les mêmes impératifs : les murs de soutènement en pierres sèches permettaient à l’eau de s’écouler, retardant ainsi le moment où, par rapport à un mur en béton, la pression excessive le fait s’effondrer. En montagne, en cas de fortes pluies, les vannes étaient laissées ouvertes afin de permettre à l’eau de circuler rapidement vers le bas du versant tout en la dirigeant vers les « chemins de l’eau connus » et entretenus depuis les « temps anciens ».

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Dans ces conditions, les aménagements, liés d’abord à l’irrigation, n’étaient jamais neutres vis-à-vis de l’excès d’eau : ils aggravaient les dommages ou les atténuaient. Lors des inondations exceptionnelles, ils pouvaient aggraver le risque à l’échelle de la parcelle, mais, pour les pluies d’automne qui reviennent presque chaque année, ils avaient un rôle protecteur dominant à l’échelle du versant.

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L’exemple roussillonnais montre donc que les acteurs locaux de l’époque opéraient une hiérarchisation entre les différents risques et choisissaient de privilégier à un moment donné et pour une échelle donnée la gestion de tel ou tel danger, en fonction d’un calcul empirique coût-bénéfice qui reposait sur la prise en compte du fonctionnement global du territoire.

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De même, la gestion du risque était, on l’a vu, subordonnée à des impératifs fonctionnels variés, considérés comme prioritaires pour le territoire. Le soin accordé à la réduction de la vulnérabilité matérielle doit être compris dans ce sens. Les dispositifs de protection évoqués plus haut s’inscrivent dans un objectif de réduction de la vulnérabilité fonctionnelle du territoire : ils répondent non pas au souci de se préserver de l’excès d’eau mais à des impératifs militaires. B. Desailly (1992) explique par exemple que l’aménagement de la Têt à Perpignan « ne pouvait être dissocié d’un ensemble de travaux destinés à améliorer la capacité de résistance de la ville en cas de siège. Le lit du fleuve devait logiquement être intégré aux dispositifs de défense en profondeur appliqués par Vauban à la principale place du Roussillon ». En effet, la doctrine novatrice de Vauban intégrait les cours d’eau aux dispositifs défensifs, comme cela fut également mis en œuvre sur le site de Condé-sur-Lescaut (Dubois, Kergomard, Laganier, 2000) avec les grands travaux hydrauliques liés à l’édification de la citadelle dans une région rattachée à la France par la paix de Nimègue (1678) ou encore dans le Laonnois avec l’utilisation des marais de la Souche comme éléments de protection de la ligne Siegfried (Sajaloli, 1993). De la même façon, B. Desailly (1992) a largement montré comment les mesures préconisées par les ingénieurs pour lutter contre les inondations en France remplissaient également une fonction esthétique. Les digues réaménagées à Perpignan en 1732 devaient ainsi répondre aux canons en vigueur à l’époque : constructions monumentales en pierres, promenades plantées d’arbres taillés et alignés témoignaient de la grandeur royale jusqu’aux confins du royaume.

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L’analyse géographique d’un exemple historique permet donc de mettre en évidence une évolution des logiques d’appréhension et de gestion du risque. Or ces apports de l’histoire sont souvent ignorés car, en l’absence d’un discours construit, argumenté et généralement écrit, des pratiques de gestion pourtant pertinentes sont fréquemment négligées, attribuées au hasard et voient leur efficacité sous-estimée. Les mesures empiriques de gestion que nous venons de décrire sont difficilement perçues et analysées comme appartenant à un système abouti, voulu et réfléchi car la pensée moderne peine à concevoir une cohérence qui ne soit portée par aucune théorisation. L’analyse géographique de la donnée historique permet ici de dégager, de reformuler et d’expliciter cette cohérence en dépassant le caractère ponctuel ou techniquement peu efficace des solutions adoptées par les sociétés du passé.

3 Le traitement géographique d’une comparaison historique et l’analyse sous l’angle du territoire

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L’utilisation d’exemples historiques nous invite à adopter une démarche comparative qui permet de mieux comprendre les enjeux et les fondements de la gestion actuelle. Comment expliquer en effet les nombreuses différences entre les politiques d’aujourd’hui et celles de l’Ancien Régime en gardant bien sûr à l’esprit les différences fondamentales entre une société essentiellement rurale dans un système monarchique et une société majoritairement urbaine dans un système républicain ?

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Puisque la gestion du risque est intimement liée à la gestion du territoire, comprendre les évolutions de cette gestion demande d’interroger le statut du risque au sein d’un territoire donné à une époque donnée. Nous utilisons ici le concept de territoire dans une perspective proche de celle développée par P. Gervais-Lambony (2003), pour qui le « territoire paradigmatique est l’habiter par excellence, c’est-à-dire la double inscription au monde, d’une part verticale (mise en relation avec la terre et le ciel, « être au monde ») et horizontale (relation avec les autres, être à la société humaine) ».

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Or l’analyse des textes historiques montre une double transformation de cette « inscription au monde ». Ils indiquent d’abord une évolution du rapport « vertical » des sociétés à leur territoire, qui renvoie aux mutations des représentations et du système de valeurs qui fonde ce rapport. Les sociétés de l’Ancien Régime ont en effet une façon très différente de considérer leur territoire, et de fait, d’y inscrire le risque. On peut également expliquer les évolutions constatées par la transformation des stratégies d’acteurs pour s’approprier ce territoire, imposer leur contrôle et le maintenir, c’est-à-dire, en somme, de l’inscription « horizontale » évoquée plus haut.

3.1 Une mutation du système de valeurs qui modifie le rapport au territoire et le statut du risque

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La comparaison avec des exemples du passé montre une évolution des représentations et des systèmes de valeurs qui pèse lourdement sur la manière qu’ont les sociétés d’envisager le risque et le territoire, et qui leur permet de théoriser ou non, en tant que telle, la gestion des risques. Ainsi, la société du XVIIIe siècle est incapable de produire un discours construit, formalisé, sur le risque et la vulnérabilité. La vulnérabilité ne peut apparaître en tant que telle puisque, précisément, les actes visant à la réduire relèvent d’un système de valeurs radicalement différent de l’actuel. À cette époque, la vulnérabilité telle que nous la définissons aujourd’hui est au sens strict informulable.

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Dans la société d’Ancien Régime la conception de l’État et de la nature s’inscrit dans une vision du monde largement marquée par la relation à Dieu : l’ordre et les faits naturels relèvent d’une volonté divine. La hiérarchisation stricte de la société en ordres et corps constitués est considérée comme le reflet de cette volonté. Le risque majeur est la damnation éternelle et la vulnérabilité par excellence correspond à la fragilité de l’Homme face au Diable, au péché. Sous l’Ancien Régime, l’absence de discours théorique sur le risque correspond donc à la volonté de laisser à Dieu le champ qui lui revient et qui est précisément celui du discours agissant (Dieu crée par le verbe) pour n’occuper que le champ proprement humain de la finitude. Le libre arbitre laissé par Dieu à l’Homme s’exprime par des actes, notamment pour se protéger, mais sans volonté affichée de prendre la place de Dieu comme gestionnaire des choses naturelles. Et c’est bien cette question qui rendit le débat passionné entre les penseurs européens à l’occasion du séisme de Lisbonne survenu le jour de la Toussaint, 1er novembre 1755.

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L’évolution du système de valeurs permet plus généralement de comprendre le statut accordé au risque sur le territoire. Dans la société chrétienne d’Ancien Régime, même si l’Homme apparaît comme un élément éminent de la création divine, qui domine l’ordre animal et végétal (Gen 9 V. 3 : [Tout le monde vivant] est livré entre vos mains), il fait encore partie de la nature (Larrère, Larrère, 1997). Dans la société moderne, laïcisée, qui a posé le dualisme nature/culture comme un des fondements de la modernité, la nature, et donc les risques naturels, apparaissent comme radicalement extérieurs à la société. Ils sont pour cela perçus comme remettant en cause la pérennité de la civilisation et la capacité de l’Homme à maîtriser son environnement. De fait, lorsque le risque est identifié, il sera étudié et géré de manière autonome, pour lui-même. Dans ce système de valeurs, risque et territoire sont forcément pensés de façon dichotomique et non intégrée car le risque apparaît comme un élément extérieur, un corps étranger en quelque sorte, qui vient faire irruption sur le territoire pour le menacer. Il est dès lors considéré comme un ennemi qu’il convient de déloger.

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En ce sens, c’est le rapport même des sociétés à leur territoire qui est en jeu. Les risques naturels sont pour les sociétés d’Ancien Régime un donné, impossible à séparer du territoire, car c’est Dieu qui donne la terre aux hommes après la chute (Gen 3, v. 17-19 : « La terre sera maudite à cause de toi. Tu en tireras ta nourriture avec peine tous les jours de ta vie et elle produira pour toi des épines et des chardons ») et c’est Dieu qui place les catastrophes dans ce monde (récit du Déluge, Gen, VII-IX). Les risques font donc partie de la terre et s’inscrivent dans le dessein divin : les accepter souligne le lien entre la société et Dieu. La société chrétienne ne peut donc dissocier la terre, en tant que portion d’espace donnée à l’Homme, et les risques : aménager la terre signifie nécessairement pour l’Homme, créé par Dieu, d’intégrer les risques parmi une multitude d’autres éléments, sans leur accorder un statut particulier.

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On peut de la même façon expliquer l’insistance de la société d’Ancien Régime sur les aspects fonctionnels de l’endommagement. Dans ce système de valeurs le rapport à Dieu et la perspective eschatologique hiérarchisent naturellement les priorités pour servir le dessein divin de pérenniser l’alliance entre Dieu et les hommes par le moyen de la survie de la société, et par extension de la terre qu’elle habite (Gen 9-1 « Croissez et multipliez et remplissez la terre »). Préserver la société dans sa structure et son fonctionnement constitue alors l’objectif premier des sociétés d’Ancien Régime : dans cette perspective, l’attention se focalise sur la dimension fonctionnelle du territoire, tout le reste étant subordonné à cette priorité.

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Le primat du fonctionnel sur le matériel renvoie aussi à la question de la place de l’individu. Dans la société du XVIIIe siècle, la vulnérabilité, même non formulée, est d’abord celle du groupe, de la société dans son ensemble et non pas une vulnérabilité individuelle. Dès lors, limiter la vulnérabilité de groupe impose nécessairement de s’intéresser au fonctionnel de façon globale. Toujours dans cette logique, la manifestation du risque représente une occasion pour le corps social de renforcer sa cohésion et de relégitimer son organisation en réaffirmant son lien avec Dieu. La modernité postule le primat de l’individu sur le groupe et la valeur absolue de la vie humaine individuelle : la vulnérabilité est avant tout singulière, ce qui conduit à traiter d’abord la vulnérabilité par l’aspect matériel et de façon analytique, enjeu par enjeu. On peut par ailleurs constater que le primat actuel du niveau matériel correspond à une inversion des valeurs entre le groupe social et l’individu ce qui permet de recontextualiser les débats contemporains sur la hiérarchisation entre intérêt individuel et intérêt collectif.

3.2 Une évolution du système et des jeux d’acteurs : de nouvelles stratégies territoriales

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La gestion du risque analysée au prisme d’exemples historiques et contemporains conduit par ailleurs à préciser les systèmes et jeux d’acteurs qui la mettent en œuvre ou l’instrumentalisent sur le temps long. L’appropriation territoriale, à travers la gestion des risques, procède de stratégies plus ou moins conscientes, formulées, explicites, mises en œuvre en fonction des rapports de forces entre groupes humains et de leur évolution.

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Pour reprendre l’exemple du Roussillon au XVIIIe siècle, il a été mis en évidence (Meschinet de Richemond, 1997 et 2003) combien un choix politique, assumé comme tel, en matière d’indemnisation des inondations méditerranéennes, avait conduit à un partage des rôles entre l’État (représenté par l’administration royale) et les communautés locales. À l’État la protection, la lutte contre les inondations par débordement d’un cours d’eau dûment identifié et nommé, aux particuliers la gestion des inondations pluviales par ruissellement intense. Cette gestion partagée évolue au fil des siècles, vers une lente substitution de l’État aux communautés locales et aux particuliers défaillants. Cette substitution s’opère par à-coups, au fil des événements majeurs et des variations de la capacité de l’État à mobiliser des financements pour lutter contre les conséquences des catastrophes et pour améliorer la protection.

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Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, le rapport de forces évolue de plus en plus nettement en faveur des ingénieurs, ce qui conduit à une disqualification de la compétence empirique des communautés locales en matière de gestion de risque. Cette disqualification conduit à l’occultation et à l’oubli des dimensions structurelle et fonctionnelle qui étaient consubstantielles à cette gestion vernaculaire du risque. L’efficacité des solutions techniques proposées par les ingénieurs, qui permettent en particulier la réduction de la mortalité liée aux grandes inondations, les légitime et valide la supériorité du paradigme moderne sur les savoirs vernaculaires. Or, on l’a vu, le paradigme moderne pense le risque indépendamment du territoire : on glisse ainsi d’une gestion du territoire qui intègre le risque à la gestion d’un risque sur un territoire donné.

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Parallèlement, à l’échelle du pays, la construction et la consolidation du territoire national s’appuient sur la gestion du risque. Pour l’État en effet, le risque majeur est avant tout de ne pas réussir à contrôler les marges frontalières. Subordonnée à ce risque majeur, voire instrumentalisée à son service, la gestion du risque participe de l’appropriation et du contrôle des espaces récemment conquis par la France. Avec le passage à la République et l’instauration du principe d’égalité de traitement, les politiques de gestion sont appliquées indifféremment à l’ensemble du territoire national : elles sont identifiées en fonction du type d’aléa (gestion sectorielle et segmentée) et non en fonction de la singularité structurelle et fonctionnelle des territoires menacés. Cette conception conforte la dévalorisation des savoirs locaux, considérés comme trop idiographiques et non généralisables, et renforce la séparation entre risque et territoire. Le territoire est en effet réduit à un espace-support sur lequel survient le risque. La promotion du concept de territoire dans les politiques publiques n’y change rien : certes, le territoire est supposé assurer « l’adaptation de ces politiques aux contextes et aux enjeux locaux » (Ghiotti, 2006), mais dans la pratique, on assiste à une spatialisation de ces politiques, c’est-à-dire, à la déclinaison localisée de normes, de règles, de mesures élaborées à l’échelon national. La territorialisation des politiques de gestion, si elle montre un souci du local et de ses singularités, ne marque pas une inflexion des logiques de gestion qui dissocient toujours le risque du territoire au sens fort car elle continue de s’inscrire dans le système de valeurs décrit plus haut, où le risque est perçu, pensé et géré indépendamment du territoire.

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Dans ces conditions, on peut montrer que les modes de gestion du risque sont étroitement liés à des stratégies d’acteurs et qu’ils s’inscrivent dans des processus d’appropriation territoriale, à des échelles variées. On peut cependant aller plus loin en soulignant que ces stratégies territoriales sont indissociables d’un rapport des individus et des groupes sociaux au pouvoir, rapport qui définit à son tour les représentations attachées au risque et à sa gestion. Ainsi entre l’Ancien Régime et la République, on passe d’une société structurée en différents corps de sujets subordonnés à Dieu et au roi, incarnation de Dieu dans son royaume, à une société laïque de citoyens égaux qui délèguent leur pouvoir à des élus. Sous l’Ancien Régime, l’autorité royale n’était pas sans limite puisque les traditions et usages de chaque province limitaient son exercice. De fait, les dispositifs de gestion locale étaient reconnus. De plus, entre les sujets et le souverain s’instaure un rapport d’ordre religieux : le roi est garant de la pérennité d’une société qui réalise effectivement les desseins de Dieu sur terre (Meschinet de Richemond, 2003b). Sous la République, l’État garantit la sécurité des biens et des personnes dans le cadre du contrat social qui le lie au citoyen. Dans ces conditions, on comprend que sous l’Ancien Régime, la dimension fonctionnelle soit privilégiée puisque si la société s’effondre à l’occasion d’une catastrophe, le pouvoir royal est dénaturé. En revanche, avec la République, c’est la dimension matérielle qui doit être privilégiée, puisqu’en cas de catastrophe, l’ampleur des atteintes aux biens et aux personnes peut entraîner la rupture du contrat social qui fonde le régime. Au contraire, sous l’Ancien Régime, les dommages physiques ne remettent pas en cause la royauté. La catastrophe dans sa dimension matérielle n’est pas une rupture, c’est l’occasion pour la monarchie et la société tout entière d’affirmer sa nature de corps symbolique (les sujets sont les membres et le roi la tête) et pour le roi d’exercer pleinement son rôle en tant que représentant de Dieu sur terre.

Conclusion

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La démarche ici proposée souligne l’intérêt de sources historiques, archivistiques, réanalysées à la lumière du contexte scientifique, humain, sociétal qui les a produites, au service de problématiques proprement géographiques. L’approche territoriale du risque permet de préciser les rapports nature/société dans leur complexité à travers la mise en évidence des jeux d’acteurs, de leurs modalités d’action concrète sur un espace à approprier (devant être approprié) en fonction de systèmes de valeurs précis qui induisent un rapport au monde et au temps particulier. Les modifications dans la gestion du risque et la hiérarchisation des priorités établies par chaque acteur peuvent s’analyser à travers les évolutions d’une appropriation territoriale toujours incertaine et dynamique, fruit d’une évolution constante des rapports de force entre les acteurs et des tensions plus ou moins vives au sein de chaque groupe d’acteur d’une part et entre la théorie et la pratique d’autre part.

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Dès lors, appréhender la vulnérabilité passée uniquement à la lumière d’une approche analytique ou contemporaine peut conduire à d’importants contresens en matières symbolique et sociale. De même, analyser les dysfonctionnements actuels en matière de gestion des risques ne peut se faire en se privant de la dimension territoriale et de la profondeur historique. Le territoire, en tant qu’objet géographique et social construit progressivement dans le temps, est ainsi une entrée pertinente pour l’étude des risques et de leur gestion.

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Notre approche est donc bien distincte de celle de la géographie historique telle que définie par R. Dion (1933). Il ne s’agit pas d’une « géographie rétrospective » au sein de laquelle l’histoire apporte un certain nombre de facteurs explicatifs : les temporalités des acteurs ne sont pas extérieures au territoire mais en sont une composante à part entière. Pour autant, notre démarche se distingue également de celle de la géo-histoire de F. Braudel (1997) et C. Grataloup (1996) dans la mesure où les modèles spatiaux diachroniques semblent peu adaptés à la mise en évidence des ruptures philosophiques, scientifiques entre systèmes de valeurs portés par les acteurs en présence.


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Résumé

Français

Le risque naturel est inhérent au système territorial. Pourtant, malgré l’affirmation d’une nécessaire gestion territorialisée du risque, l’analyse des dispositifs actuels montre une séparation entre risque et territoire. L’étude d’exemples passés souligne que cette approche dichotomique n’a pas toujours été la règle. Dans le Roussillon, au XVIIIe siècle, les communautés rurales vivaient avec le risque. Elles géraient un territoire et non un risque sur un territoire. Pour expliquer cette évolution, il faut envisager une évolution des systèmes de valeur et des représentations, qui touchent tant à la façon d’envisager le risque qu’aux rapports de forces entre les acteurs et à la relation au pouvoir.

Mots-clés

  • Territoire
  • risque naturel
  • gestion du risque
  • traitement géographique de données historiques

English

Risk management or territorial management :how to live with hazard ? Natural hazards are intrinsic to the place where they occur. Despite the attempt to take account of the local context, risk management policies consider separately hazard and the specific geographic area. However, historical examples show that this dichotomic approach has not always been in force. In the Roussillon, in the XVIIIth century, rural communities lived with hazard. They managed the place where they lived, rather than a hazard on an area. A new system of values can explain this change. We relate this change to the appearance of a new system of values, modifying representations and changing the balance of power between stakeholders, and their relation to authority.

Key-words

  • Territory
  • natural hazard
  • risk management
  • geographical use of histrorical data

Plan de l'article

  1. 1 Analyse critique des logiques de gestion actuelle du risque
    1. 1.1 Construction d’une nouvelle grille d’analyse du risque
    2. 1.2 Les fondements de la gestion actuelle : l’application de notre grille de lecture à la gestion des inondations en France
  2. 2 Ce que nous apprend l’histoire : ne inversion des logiques de gestion. Quand ? Comment ?
    1. 2.1 L’exemple des Aspres et du Roussillon au XVIIIe siècle
    2. 2.2 Relecture de l’exemple historique grâce à la grille proposée précédemment : une gestion de la vulnérabilité matérielle et structurelle pour limiter l’endommagement fonctionnel
    3. 2.3 Les logiques en œuvre par le passé : une gestion globale à l’échelle d’un territoire fonctionnellement cohérent
  3. 3 Le traitement géographique d’une comparaison historique et l’analyse sous l’angle du territoire
    1. 3.1 Une mutation du système de valeurs qui modifie le rapport au territoire et le statut du risque
    2. 3.2 Une évolution du système et des jeux d’acteurs : de nouvelles stratégies territoriales
  4. Conclusion

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