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Annales de géographie

2011/5 (n° 681)

  • Pages : 112
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200926977
  • DOI : 10.3917/ag.681.0554
  • Éditeur : Armand Colin

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Le Printemps arabe plonge la Méditerranée dans l’inconnu mais apporte au moins une certitude : Samuel Huntington se sera révélé un piètre cartographe. Sa frontière irrémédiable entre ce qui serait deux « civilisations » vouées à se combattre de part et d’autre de la Méditerranée, est désormais un stéréotype du passé (section 1). Pour autant, rien ne dit que le processus de Barcelone réussira à faire de la Méditerranée un espace de paix et de prospérité, car depuis la décolonisation et jusqu’au Printemps arabe, il n’y aura jamais eu de stratégie active de l’Europe en Méditerranée (section 2). L’objet de l’article est de montrer que la discipline géographique a sa part de responsabilité dans la rémanence tenace de cette simplification huntingtonienne distinguant entre un continent chrétien et un continent islamique. Peut-être les géographes ne se sont-ils pas suffisamment saisis des apports des autres disciplines sur les changements à bas bruit des sociétés de la rive sud (montée de l’individuation), sur l’adaptation de lois de type européen (sur les partenariats public-privé, sur l’ouverture des marchés même si c’était souvent insuffisant ou formel), sur le maintien des mobilités transméditerranéennes de toutes sortes en dépit du durcissement du régime des visas et de l’ambiance sécuritaire qui a prévalu après le 11 septembre 2001. Peut-être n’avons-nous pas repéré à sa juste mesure l’apparition des régions Nord-Sud comme nouveau type de territoire, en en restant à une approche monographique de la notion de région, saisissant mal qu’elle devenait un échelon essentiel de l’organisation de l’espace contemporain et des nouvelles relations Nord-Sud (section 3). Dans le cas méditerranéen, les jeunes démocraties arabes pourront en tirer l’idée qu’il vaut mieux se tourner vers les grands émergents ou vers le Golfe que vers une Europe distante. À cet égard, les relations qui se tisseront entre l’Union européenne et la Tunisie de 2011 donneront un avant-goût de la future carte méditerranéenne (section 4).

1 Le « choc des civilisations » n’aura pas lieu

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Dans une récente recherche sur l’« Europe dans le monde » pour le compte du programme Espon [1]  Financé par l’Union européenne et par les États membres,... [1]  de l’Union européenne, un consortium scientifique animé par l’UMS Riate (Grasland, 2007) a proposé une synthèse des découpages géographiques régionaux adoptés par les acteurs de dimension internationale : entreprises multinationales, institutions multilatérales ou grandes ONG. Entre le vaste monde et les nations désormais dépassées par l’internationalisation des échanges, il nous faut bien nous habituer à découper le monde à une échelle intermédiaire, celle des grandes régions, dont l’Europe constitue une des occurrences. Mais voilà : les entreprises ne découpent pas l’Europe de la même manière, pour ne rien dire de l’Asie ; les ONG non plus, les institutions internationales encore moins alors qu’on aurait pu attendre d’elles une géographie un peu consensuelle. Au sein d’un même rapport de l’OMC ou de la Banque mondiale la définition régionale varie souvent : le Mexique fait tantôt partie de l’Amérique du Nord, tantôt de l’Amérique centrale, tantôt de l’Amérique latine ; l’« Europe orientale » comprend la Russie ou l’exclut, les statistiques agglomèrent Europe centrale et Europe orientale ou les distinguent, etc. Quant à la Turquie, la variété de son classement en « Europe » ou en « Asie » laisse penser que la question de son adhésion à l’Union européenne sera encore longtemps l’occasion, pour les hommes politiques, de solliciter les géographes pour qu’ils les aident à trancher...

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Désarroi de ceux qui croient à la pertinence de l’échelon des grandes régions dans l’organisation de l’espace contemporain... Sur quelles certitudes compter pour les dessiner ? Heureusement, car il y a tout de même de bonnes nouvelles, dans ce tour d’horizon des découpages régionaux fluctuants, certains se sont révélés suffisamment récurrents pour tenir lieu de repères. Le plus récurrent de tous était le découpage qui sépare l’Europe du Sud de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient. De toutes les démarcations permettant d’esquisser les régions du monde d’aujourd’hui, la plus partagée semble être celle qui passe par la Méditerranée : d’un côté l’Europe, de l’autre le monde arabe. Cette conclusion s’est trouvée renforcée par l’exercice de cartes mentales auquel le consortium s’est livré, en demandant à chacun des membres du comité Espon de dessiner son découpage régional : là encore le résultat fut composite mais la coupure méditerranéenne fit consensus. Enfin un découpage consistant !

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Or le Printemps arabe est en train de faire voler cette démarcation en éclats. Un stéréotype tombe, celui qui voyait dans le « monde arabe » une catégorie radicalement distincte de l’Europe, à la fois historiquement (les siècles de conflits avec l’empire ottoman), culturellement (Islam d’un côté et Chrétienté de l’autre), sociologiquement (des sociétés fondées sur la loyauté et les relations interpersonnelles et non pas sur la légalité et la notion de fonctions [2]  Sur cette distinction entre « loyauté » et « légalité »,... [2] ), et politiquement (régimes autoritaires et non pas démocratiques). Le suivi en temps réel des révolutions au Sud fait prendre conscience que les sociétés, même au Sud, se définissent au moins autant par leur projet que par leur histoire ; que la menace islamiste n’est pas le fond de l’affaire et que de toute façon les pratiques religieuses au Sud se sont, comme en Europe, fortement individualisées [3]  Sur la montée en puissance de l’individu dans le monde... [3]  ; qu’une majorité en Tunisie et sans doute dans bien d’autres pays arabes se prononce en faveur de l’État de droit, et que la démocratie devient un vœu commun.

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Les transformations lentes qui, à bas bruit, infléchissaient les représentations que les Européens se faisaient des « Arabes », avaient, depuis une vingtaine d’années, préparé le terrain. Cette percolation avait emprunté plusieurs canaux : la fréquentation touristique croissante des pays musulmans par les Européens, les courants d’affaires transméditerranéens qui accompagnaient le processus de Barcelone lancé en 1995, le métissage socioculturel né de l’immigration des Turcs ou des Maghrébins en Europe, la progression sociale des Européens issus de cette immigration, les modes de vie à cheval sur les deux rives (retraites partielles ou totales d’Européens au Maroc...). Le retentissement du discours du président Obama au Caire en juin 2009 fut une étape importante de cet ébranlement des stéréotypes [4]  « Islam has always been a part of America’s story [...].... [4] . Et lorsqu’en décembre 2010 elle a explosé en direct à la télévision et sur Internet, la révolution arabe a terminé le travail. Nous ne savons pas encore quelle sera la nouvelle représentation du monde arabe qui s’imposera (en espérant qu’il n’y en aura pas qu’une seule), mais on peut être sûr que la précédente, celle d’une étrangeté radicale par rapport aux Occidentaux, à vécu.

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Si l’on quitte le registre des représentations pour s’intéresser aux aspects plus structurels des transformations en cours sur la rive sud de la Méditerranée, c’est en terme de « transition » qu’il faut analyser les choses, comme ce qui s’était passé dans l’Europe des colonels (Portugal, Espagne et Grèce) des années 1970 puis dans l’Europe centrale des années 1990 [5]  Sur l’approche des révolutions en cours dans le monde... [5] . Transition politique : pluralisme partisan, élections libres et sincères, État de droit, respect des droits de l’homme. Transition économique : fin de la corruption généralisée, remise en cause du rôle central des secteurs de rente, transparence des marchés, obtention de prêts bancaires sur la base de la qualité économique du projet et non plus sur la base des garanties financières personnelles jusqu’à présent indispensables à tout emprunteur. Transition sociale : chances nouvelles d’une redistribution plus juste de la richesse créée par une gouvernance améliorée.

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Évidemment cette transition au Sud n’en est qu’à ses débuts. Ce n’est pas un hasard si elle a commencé en Tunisie, qui, si on met à part Qatar et les Émirats arabes pour quelques aspects très particuliers, était de loin le pays arabe le plus moderne économiquement (qualification de la main-d’œuvre, vrais services publics en dépit du dévoiement du sommet de l’État), et culturellement (classe moyenne, statut des femmes, cohésion nationale) – mais pas politiquement, d’où la révolution.

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Pour le reste, la convergence entre les deux rives de la Méditerranée demeure un objectif de longue haleine. La révolution arabe met les projecteurs sur les enjeux politiques, ce qui est normal, et d’ailleurs les quelque cent ( !) partis politiques qui se sont créés en 2011 en Tunisie parlent quasi exclusivement de politique et guère d’économie. Pourtant il faudra bien mettre sur pied un programme de modernisation économique. Jusqu’à présent, les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (Psem) ont réussi leur stabilisation macroéconomique, notamment sous l’impulsion des « accords d’association » signés avec l’Union européenne dans le cadre de Barcelone ; mais ils n’ont pas trouvé la réponse au triple défi ouvert dans les années 1990 : la chute du monde de Berlin et la focalisation des intérêts européens sur l’Est ; le démantèlement des accords multifibres (qui leur étaient très favorables) ; l’entrée de la Chine dans l’OMC. Même si c’est de manière variable d’un pays à l’autre, les Psem ne seront ni parvenus à moderniser leur système productif en profondeur ; ni parvenus à substituer des activités à haute valeur ajoutée au textile ou aux produits primaires dans leurs exportations ; ni parvenus à un accord stratégique entre eux ou à l’échelle régionale euroméditerranéenne pour faire face à la montée en puissance des très grandes séries à bas coût venues de Chine et des autres grands émergents. Tous les Psem n’ont pas adhéré à l’OMC (Syrie, Liban, Algérie, Libye), tous ne sont pas également impliqués dans les accords de Barcelone ni dans l’Union pour la Méditerranée ; l’Union du Maghreb Arabe reste largement virtuelle (rappelons que la frontière algéro-marocaine est fermée depuis 1994), le Greater Arab Free Trade Area [6]  ou Gafta, aire de libre-échange entre les pays ara... [6]  commence tout juste à donner quelques résultats prometteurs (Beckouche, 2011a).

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Le conflit israélo-palestinien aura à la fois été une épine dans le pied du développement du Proche-Orient, et une excuse offerte aux gouvernements arabes pour tenir à distance la coopération avec l’Europe et donc la modernisation politique de leur pays. Enfin comme la sécurité a occupé le sommet de l’agenda politique occidental depuis le 11 septembre 2001, ces gouvernements arabes autoritaires ont facilement trouvé le moyen de répondre à l’obsession européenne de sécurité.

2 Les limites de l’action méditerranéenne de l’Europe

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Côté Nord, et jusqu’à la révolution arabe, l’Europe n’avait pas pris la mesure de l’enjeu sud méditerranéen. C’est paradoxal car le Cercle des économistes (Chevalier, 2003 ; Védrine, 2007) comme les travaux de l’Ifri (Colombani, 2002) avaient estimé que la réussite d’un partenariat fort avec les Psem était le seul scénario dans lequel l’Europe pourrait combler une partie de son retard vis-à-vis des États-Unis. La raison tient à la complémentarité entre une Europe disposant des technologies et du savoir-faire, et des Psem disposant de marchés dynamiques et pour certains de ressources clés, énergétiques notamment. Cette complémentarité régionale Nord-Sud est une des explications de la réussite de l’Alena malgré ses limites (Deblock, 2010), et du dynamisme spectaculaire de l’Asie orientale qui a su faire passer ses innombrables contentieux historiques derrière l’intérêt d’une géographie économique intégrée.

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Pendant longtemps, l’Europe n’a simplement pas eu de vision méditerranéenne. Dès les années 1970 des régimes commerciaux préférentiels avaient bien été négociés avec les Psem, mais ces derniers se sont révélés mal armés pour s’en saisir, et les résultats économiques ont été décevants mis à part quelques ateliers de sous-traitance textile. Dans les années 1980 l’entrée de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal dans l’Union européenne avait relancé la dimension méditerranéenne de l’Europe ; et les accords de Barcelone signés en 1995 pour « faire de la Méditerranée un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité au moyen d’un renforcement du dialogue politique et de sécurité, d’un partenariat économique et financier et d’un partenariat social, culturel et humain » avaient suscité l’espoir. Mais l’entrée des Peco dans l’Union européenne (2004 et 2007) et le lancement en 2007 de la politique de voisinage [7]  La PEV consiste à partager avec les pays voisins de... [7]  ont plutôt tourné les regards européens vers l’Est. Pourtant proclamée par une quarantaine de chefs d’État réunis à Paris en juillet 2008, l’Union pour la Méditerranée n’a pour le moment ni trouvé les financements privés des projets de développement [8]  L’essentiel des financements communautaires de l’UpM... [8] , ni réussi à alléger l’étau sécuritaire et la méfiance attisée par les différents conflits de la région [9]  Il est de bon ton de critiquer l’UpM. Outre qu’il s’agit... [9] .

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Si l’on prend l’ensemble de la période ouverte par la déclaration de Barcelone depuis 1995, on peut dire qu’il n’y a pas, côté européen, de véritable consensus géographique sur le voisinage méditerranéen (Beckouche, 2011b). L’aide publique de la Commission au voisinage méditerranéen, certes croissante, ne compense en réalité pas le recul de l’aide bilatérale des États membres. Dans les faits, ces États membres ne poursuivent pas de politique de voisinage ; chacun est engagé dans des coopérations internationales qui reflètent la géographie historique de ses propres liens avec le Sud (Amérique latine pour l’Espagne, Maghreb et Afrique de l’Ouest pour la France, monde anglophone en développement pour le Royaume-Uni (Richard, 2008)). Même au sein des différentes Directions générales de la Commission, le voisinage n’apparaît pas comme une géographie évidente ; par exemple le rapport annuel d’EuropAid sur son action extérieure range les pays du monde dans les catégories des continents, et sépare le voisinage oriental entre « Asie » (les pays du Caucase) et « Europe » (Moldavie, Biélorussie et Ukraine). Cela montre que la prise de conscience de l’enjeu du voisinage pour l’Europe a encore un long chemin à faire.

Fig. 1 - Les statuts des différents « voisinages » européens

Israël fait partie des pays du processus de Barcelone, mais ne bénéficie de fonds de la commission que pour le volet « coopération régionale ».

« AA » : Accords d’association.

« PAV » : Plan d’action voisinage.

« PEV » : Politique européenne de voisinage.

« UpM » : Union pour la Méditerranée, soit 43 pays : UE27 + pays du Voisinage sud (sauf la Libye), Monaco, Mauritanie, cinq pays couverts par la politique de pré-adhésion (Turquie, Bosnie, Monténégro, Albanie, Croatie).

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Sur le plan financier, le voisinage méditerranéen est squeezé entre une priorité qui est clairement accordée aux pays de l’adhésion (actuelle ou potentielle : ex-Yougoslavie, Turquie), et le souci de l’Europe d’intervenir sur tous les continents du monde. On le voit dans la répartition des prêts concessionnels de la Berd et de la BEI : les Peco ont perçu en 2009 154 euros par habitant, les pays de l’ex-Yougoslavie 115, la Turquie 37 ; c’est beaucoup plus que les pays du voisinage, oriental (21) et encore plus méditerranéen (7, un montant qui stagne) ; même la Russie (18) ou l’Asie centrale (9) reçoivent davantage de ces prêts. Lorsqu’on consolide les subventions de la Commission et ces prêts concessionnels, la gradation est tout aussi limpide : les pays du voisinage sud (hors Palestine) ont perçu en 2009 11 euros par habitant, contre 145 pour les pays de l’adhésion de l’ex-Yougoslavie, et 260 pour les Peco (solde budgétaire opérationnel de l’Union européenne en faveur des nouveaux États membres, voir le tableau 1 qui rajoute encore les autres donateurs de l’aide publique au développement : États membres de l’Union européenne, États-Unis etc.).

Tab. 1 - Concours de l’Aide publique au développement (tous donateurs), du budget opérationnel de l’Union européenne, des prêts BEI et Berd, 1995-2009

Ces chiffres doivent être considérés comme des ordres de grandeur, pour plusieurs raisons : les données d’une source à l’autre n’ont pas une définition toujours exactement comparable ; une (petite) partie des montants de l’APD au voisinage sud ne sont pas localisés (on a attribué ici un tiers de ce « non-localisé » à la Palestine) ; une centaine de millions d’euros non localisés attribués au voisinage oriental par l’IEVP ne sont pas pris en compte dans les statistiques du CAD sur l’APD.

a hors Slovénie.

b Arménie, Azerbaïdjan, Belarus, Georgie, Moldavie, Ukraine.

c Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Libye, Maroc, Syrie, Tunisie, Cisjordanie et Gaza.

OCDE-CAD pour l’APD ; rapport financier du Budget 2008 de l’Union européenne pour le solde budgétaire opérationnel ; rapports d’activité de la Berd et de la BEI. Calculs de l’auteur.
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Sur le plan sectoriel, l’aide européenne est dispersée. Les objectifs de Barcelone (fonds « Meda » jusqu’en 2006 puis IEVP depuis 2007) concernent tous les domaines du développement : commerce, environnement, changement climatique, santé, éducation, formation professionnelle, migrations, sécurité, fiscalité, gouvernance – sans oublier les droits de l’enfant, l’équilibre homme-femme ou la défense des peuples autochtones, le tout pour des sommes dont on a dit la modicité. D’où que durant la période Meda le secteur privé n’ait bénéficié que de 10 % des subventions, les « réformes économiques » se traduisant essentiellement par de l’appui budgétaire (concrètement : aider les ministères à boucler leurs budgets) au nom du sacro-saint objectif d’« appropriation » de l’aide par les pays bénéficiaires. Le passage à l’EIVP depuis 2007 n’a pas beaucoup changé les choses : les « infrastructures sociales » reçoivent 59 % des fonds, le privé 30 % en Tunisie, en Algérie et au Liban mais 10 % dans les autres pays.

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Le bilan présente tout de même quatre points positifs : (i) l’habitude qu’ont prise les administrations du Nord et du Sud de travailler ensemble ; (ii) la stabilisation macroéconomique des Psem (inflation et endettement en particulier, sauf au Liban pour l’endettement mais la dette publique constitue le cœur de l’économie politique libanaise) ; (iii) la sortie d’une quasi autarcie commerciale et leur ouverture aux flux de capitaux internationaux ; (iv) un commencement d’intégration « en profondeur [10]  On distingue les intégrations régionales « superficielles »,... [10]  » avec l’Europe, notamment dans les transports, l’énergie ou encore dans l’architecture des diplômes universitaires (LMD).

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Jusqu’au Printemps arabe, la Commission européenne reconnaissait au bilan de Barcelone deux points négatifs : les problèmes de démocratie et de droits de l’homme, et la faible participation de la société civile au développement (Tannock et Obiols, 2007). Mais en réalité, les résultats économiques comportent eux aussi plusieurs points noirs : les balances commerciales des Psem se dégradent gravement depuis 2000 ; la part de l’Europe dans leurs échanges recule, que ce soit pour le commerce ou pour les investissements (Galal et Reiffers, 2010) ; le crédit aux PME reste très insuffisant ; la coopération monétaire transméditerranéenne également. Enfin l’agriculture et les mobilités professionnelles restent les grandes oubliées de Barcelone. Au total, la Méditerranée en reste à une intégration plus superficielle que profonde, c’est-à-dire plus commerciale que productive. De toute façon, les financements européens sont devenus négligeables dans les ressources financières externes des Psem, dominées par le tourisme, les remises migratoires ou les exportations d’hydrocarbures. Pour ces pays, l’enjeu fondamental se joue sur le positionnement international de leur système productif (voir la redoutable dégradation de leur balance commerciale), question à côté de laquelle sont passés les accords de Barcelone alors qu’elle est au cœur de l’intégration de l’Asie orientale.

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Sur le plan des représentations, l’enquête menée fin 2009 par l’Iemed de Barcelone auprès des acteurs du partenariat euroméditerranéen (Iemed, 2010), reflète ce bilan. Le partenariat est perçu comme complexe et méconnu ; son résultat d’ensemble est plutôt médiocre aux yeux des experts des Psem ; on lui reconnaît des réussites (l’amélioration du climat des affaires, l’action de la Femip [11]  La Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et... [11] ou la coopération dans le domaine énergétique, la meilleure connaissance des cultures, les échanges dans le domaine universitaire, les programmes sur le rôle des femmes) mais beaucoup de déceptions (paix au Proche Orient d’abord, mobilités, démocratie, rôle de la société civile, financement des projets, développement durable...). Aux yeux des personnes interrogées, le partenariat euroméditerranéen apparaît plus apte à relever les défis culturels que les défis économiques ou politiques : peu lui voient un rôle dans la résolution des conflits ou dans la réduction du fossé économique Nord-Sud.

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Depuis 2008 la crise financière aurait pu faire penser que l’Europe se saisirait de cette véritable réserve de croissance que sont ses voisins sud méditerranéens. Les Psem bénéficieront en effet pendant de longues années d’une croissance économique au moins trois fois plus forte qu’en Europe ; il s’agit donc de gagner les nouveaux marchés au Sud, de partager la chaîne de valeur et de valoriser les bas coûts de production au Sud, de faciliter les échanges intrarégionaux de tous types y compris de services et de personnes. Au lieu de cela, l’Europe a continué en 2009 et 2010 à ne parler qu’en termes de refus des « délocalisations » au Sud afin de préserver les emplois sur le sol européen, de restreindre les mobilités de personnes, et de faire passer la sécurité avant toute remise en cause des régimes autoritaires de la rive Sud. C’était avant le Printemps arabe.

3 Géopolitique v. géoéconomie, continents v. région

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Parmi les raisons qui font que la Méditerranée n’aura jamais, depuis la décolonisation, représenté une véritable stratégie européenne, certaines intéressent la discipline géographique. Car au fond, comment expliquer que nos experts du comité Espon, pourtant éminents spécialistes des territoires, aient fait de la Méditerranée un mur si récurrent de leurs cartes mentales ?

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Une première explication est que la géographie a perdu des batailles face à d’autres disciplines qui se sont – excellente chose par ailleurs – saisies des questions territoriales, et d’abord face à la toute puissante économie économétrique. En s’attachant aux indicateurs macroéconomiques classiques du développement (ouverture à l’échange, croissance du PIB, déficit budgétaire, endettement, inflation, climat des affaires...), cette économie ne pouvait, à la fois que simplifier les oppositions entre une Europe efficiente et une rive sud en retard malgré les progrès ; et que simplifier ces progrès eux-mêmes, en surestimant l’ouverture commerciale des Psem (alors que des barrières non tarifaires augmentaient), en voyant mal que la croissance de leur PIB ne tenait pas compte d’une inflation masquée (statistiques des biens alimentaires de base subventionnés volontairement extraites des séries), en comprenant mal les limites territoriales d’un développement inégal, en ratant la faiblesse de la modernisation profonde d’un système productif entravé par les pratiques de la rente et de la corruption (Ould Aoudia, 2006). Heureusement, une économie dite « institutionnelle » c’est-à-dire plus ouverte sur les réalités sociales, territoriales et institutionnelles, se fait davantage reconnaître, surtout depuis que l’éclatement de la crise financière a montré les limites d’une science économique trop modélisatrice (Moisseron, 2007) ; mais la simplification du réel aura longtemps marqué les esprits.

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Quant à elle, la science politique a investi les territoires depuis une quinzaine d’années, c’est-à-dire depuis qu’il est devenu manifeste que la gouvernance contemporaine se jouait à des échelles de plus en plus variées et connectées, à travers des acteurs qui dépassent de beaucoup les seuls gouvernements. Si cet apport disciplinaire est irremplaçable pour mieux comprendre les territoires, il faut aussi reconnaître que certains politistes se sont fait géographes à bon compte [12]  Un des représentants les plus éminents de cette veine... [12] . L’un d’entre eux s’est même fait connaître pour le caractère extrêmement réducteur de sa cartographie, mais le problème est que ses travaux auront eu davantage d’impact que tous les articles géographiques des quinze dernières années réunis. Il s’agit de Samuel Huntington. On sait que son Choc des civilisations (1997) voyait dans les civilisations, elles-mêmes analysées à travers les religions, elles-mêmes perçues à travers leurs aspects rituels, les puissances d’aujourd’hui, et voyait dans leur contact les zones de guerre de demain. La localisation de plusieurs conflits le long du contact entre la « civilisation occidentale » et la « civilisation islamique » semblait lui donner raison. Heureusement, de multiples travaux ont, depuis, critiqué le simplisme de cette représentation excluante (délimitation stricte d’un « dedans » et d’un « dehors », comme si les civilisations étaient définies culturellement et géographiquement de manière immémoriale [13]  Un fixisme qui est en partie redevable aux travaux... [13] ). Il n’en reste pas moins que la diffusion de cette approche aura pénétré l’imaginaire du moindre des experts de notre comité Espon... Or le temps que nous comprenions que ce qui sépare l’Europe du Levant n’est en rien la religion, les intérêts et le modèle culturel wahhabites auront envahi le Proche-Orient et éloigné Beyrouth de la Méditerranée (Abdallah, 2011).

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Une autre raison du retard est interne à la géographie. Le succès, mérité, de la géopolitique (Lacoste, 2006), a sans doute trop fait passer la géoéconomie au second rang. Pourtant les rapports de forces internationaux se jouent de plus en plus sur la scène économique ; c’est sur cette scène, par exemple, que la Chine a choisi de placer non certes la totalité mais une grande partie de sa stratégie de puissance. Ou alors disons que la diversification des acteurs de la mondialisation oblige à faire une plus grande place à la géographie économique au sein de la géopolitique [14]  La géoéconomie décrit le monde nouveau-né de la mondialisation... [14] . On voit l’intérêt pour la Méditerranée : la géopolitique classique insiste sur les conflits, spectaculaires et télégéniques, quand la géoconomie éclaire les obstacles mais aussi le potentiel de co-développement entre les deux rives, qu’il s’agisse d’agroalimentaire, de gestion de l’eau et de l’assainissement, d’énergie bien sûr [15]  En dehors de l’IEVP, les bailleurs internationaux s’engagent... [15] .

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Surtout, la notion géographique de région (au sens de région du monde) en est restée à des approches trop monographiques, alors qu’elle devenait un échelon fondamental de l’organisation de l’espace contemporain. Car depuis une trentaine d’années, la tendance à la régionalisation des échanges est avérée, ce qui suscite l’essor de régulations régionales des échanges internationaux. Les ensembles régionaux (Amérique du Nord Mexique compris, Asie orientale, Europe) sont plus intégrés économiquement aujourd’hui qu’il y a trente ans. Autrement dit, au cours des dernières décennies le commerce international a progressé plus vite au sein de ces ensembles régionaux qu’entre les pays qui les composent et le reste du monde. Après avoir porté sur l’investissement et le commerce, l’Alena comporte de plus en plus d’accords sur la protection de l’environnement, de la santé et du travail ; lancé en 2005, le Partenariat pour la Sécurité et la Prospérité (« Alena plus ») s’intéresse aux migrations, au transport, au e-commerce, à l’énergie. En Asie orientale, l’Asean + 3 signale, depuis une dizaine d’années, le grand revirement de la diplomatie économique japonaise, et l’implication de la Chine dans une intégration économique régionale (voir l’« Initiative Chiang Mai multilatéralisée » dans le domaine de la coopération financière, voir les groupes internationaux de travail dans le domaine de l’environnement, du tourisme, et même des mobilités alors que l’origine du redéploiement des groupes industriels japonais dans les pays en développement de la région tenait au refus du pays d’accepter des immigrants). L’approfondissement des accords internes à ces régions facilite en retour leur intégration économique.

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Depuis au moins les travaux de Richard Baldwin (1997), il existe une volumineuse littérature économique sur les bienfaits et les méfaits du régionalisme. Mais jusqu’aux années récentes, elle avait peu inspiré les géographes travaillant sur les régions. Les travaux pluridisciplinaires sur l’Asie orientale du groupe Norao (2004) ou sur les Amériques (voir en particulier Azuelos, 2004) constituent une vraie avancée et facilitent les comparaisons d’une région à l’autre. On en retire l’idée que le régionalisme et surtout celui qui associe des pays du Nord et du Sud, loin d’être un obstacle à la mondialisation, en constitue un laboratoire : on s’entend plus facilement à dix ou vingt pays qu’à deux cents pour mettre en œuvre des préférences collectives par exemple en matière de défense de l’environnement [16]  plus forte prise en compte du temps long en Europe... [16] , pour ralentir les horloges de la libéralisation afin de défendre ces préférences collectives, pour ménager des transitions indispensables à certains pays en développement, ou encore pour faciliter l’entrée de ces pays dans les échanges internationaux dans un cadre institutionnel sur lequel ils estiment pouvoir avoir une prise. Les accords régionaux témoignent du retour nécessaire du politique dans une mondialisation dont le consensus de Washington avait un temps pu croire qu’elle pourrait être régulée par des lois génériques purement économiques.

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Mais faute d’avoir suffisamment travaillé à cette nouvelle approche régionale Nord-Sud, les géographes ne doivent pas s’étonner que le tout nouveau Service d’action extérieure de l’Union européenne lui-même continue de classer le Proche-Orient en « Asie » et le Maghreb en « Afrique ». Faisons donc davantage connaître L’Invention des continents de Christian Grataloup (2009) [17]  L’auteur y rappelle que le Moyen Âge chrétien commence... [17] . Sinon, nous en resterons au repli sur des délimitations continentales qui renvoient au mieux au découpage géologique de la science du XIXe siècle, au vrai à la conception de l’antiquité grecque qui séparait le monde en fonction des mers ou des bras de mer, et au pire à la segmentation religieuse de Samuel Huntington. A l’heure où la mobilité des hommes, des marchandises et des informations (et des missiles) dessine les territoires modernes, s’en tenir aux bras de mer des marins grecs nous donnerait trois mille ans de retard sur Facebook...

4 La nouvelle carte Méditerranéenne vue à travers les relations Tunisie-Union européenne

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Il est difficile de prévoir ce que seront les relations entre l’Europe et le monde arabe lorsqu’il aura terminé sa transition. On peut tout de même en avoir un aperçu six mois après la révolution en Tunisie car le pays est précurseur. L’économie tunisienne a bien tenu le choc de la révolution. Les services courants (eau, électricité, ramassage des déchets...) fonctionnent ; quelques jours à peine après la révolution les gens retournaient travailler. Les réserves de change baissent mais sont encore de l’ordre de quatre mois d’importations. L’appareil industriel marche, les exportations se comportent bien et comme les importations progressent moins vite, le taux de couverture atteignait mi 2011 80 % – un taux que bien des pays de la région pourraient envier.

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Cela dit, la baisse en volume des exportations de phosphates se ressent déjà sur le Sud-Ouest tunisien, or on sait que la crise socio-économique des régions de l’intérieur fut à l’origine de la révolution (carte 1). L’appareil d’État est bouleversé, or dans une économie dans laquelle le secteur public représente la moitié du total ce retard est dommageable ; les revendications sociales, longtemps contenues par le régime de Ben Ali, explosent, et le gouvernement est obligé de suivre au moins partiellement. Du côté des recettes publiques, les impôts rentrent difficilement : une sorte d’ambiance un peu insurrectionnelle, nourrie par le discrédit de la puissance publique devenue éclatante avec les révélations sur la fortune du clan Trabelsi, se traduit par un moindre recouvrement des factures (eau, électricité...) et des impôts. Enfin la contagion des révolutions arabes n’est pas seulement politique et positive, elle est aussi économique et, au moins à court terme, négative. Le développement des échanges économiques entre la Libye et la Tunisie ces dernières années (commerce, investissements, remises migratoires renvoyées de Libye par les travailleurs tunisiens, tourisme et notamment tourisme sanitaire, la majorité du chiffre d’affaires des cliniques du Sud tunisien étant assurée par une clientèle libyenne) fait que la crise en Libye contribue à la déstabilisation tunisienne [18]  On emprunte cette analyse de la situation de la Tunisie... [18] . On n’attend pas de croissance supérieure à 1 % en 2011, ce qui signifie une dégradation de la situation de l’emploi à un moment où l’exaspération sociale est à son comble. On comprend que 2011 va être particulièrement difficile, alors que c’est en octobre que les premières élections de l’ère démocratique vont avoir lieu et orienteront la transition du pays [19]  On sait que, lors des révolutions d’Europe de l’Est... [19] .

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On peut estimer que le soutien international requis pour couvrir ne serait-ce que les besoins budgétaires de 2011, est de l’ordre de 2,5 milliards d’euros. Ce chiffre s’entend en dehors des besoins pour aider le pays à se lancer dans une économie durable : infrastructures nouvelles notamment le ferroviaire (encore sous développé sur la rive sud) et la fibre optique, une rénovation urbaine qui se chiffre en milliers d’hectares, logements et hôpitaux notamment dans la Tunisie intérieure, lutte contre la désertification, irrigation, eau et assainissement, énergie solaire : les besoins sont immenses. La rentabilité des projets peut être tout à fait intéressante pour des fonds d’investissement en mal de placements raisonnables depuis la fin des 15 % à la Madoff ; mais encore faut-il mener à bien la réforme fiscale pour stimuler cette économie productive, et mener à bien la réforme financière (mise des banques aux standards internationaux, valorisation de la culture du risque au détriment des garanties, modernisation de la supervision, promotion de l’épargne longue et mise en place d’une caisse des dépôts, lancement de fonds d’investissements dans les régions, développement de la microfinance). Et encore faut-il que le soutien européen soit à la hauteur des besoins tunisiens.

Fig. 2 - La révolution tunisienne a éclaté dans l’intérieur jeune, pauvre et sous-équipé

GIS « CIST », Geomedia mapper, www.gis-cist.fr/index.php/main-sections/axes-de-recherche/ geomedia/dossiers-du-cist/pourquoi-sidi-bouzid/

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À l’heure où ces lignes sont écrites, on peut être optimiste. Les institutions multilatérales (UE, FMI, Banque mondiale, BAD) et les États européens ont, lors du G8 de Deauville en mai 2011, annoncé 40 milliards de dollars de soutien financier au Printemps arabe, sans donner de ventilation par pays et sans dire si ces sommes se rajoutaient ou se déduisaient des engagements déjà prévus ; mais le message est ambitieux. Sera-t-il suivi d’effets réels ? Si on se reporte à la première communication du Conseil européen du 21 février 2011, on peut en douter : elle était minimaliste et, si elle apportait son soutien au Printemps arabe, elle insistait surtout sur la lutte contre l’immigration illégale – ce qui laisse songeur lorsqu’on pense aux dizaines de milliers de réfugiés libyens accueillis par une Tunisie elle-même en difficulté. En revanche si on se reporte à la communication de l’Union européenne qui a suivi deux semaines plus tard [20]  Communication conjointe au Conseil européen, au Parlement... [20] , on peut espérer car elle parlait de libéralisation des mobilités professionnelles, de communauté euroméditerranéenne de l’énergie, d’un fort accroissement des prêts de la BEI et de l’élargissement aux Psem du mandat de la Berd. Si on rajoute l’engagement militaire français et britannique en Libye et l’action européenne en faveur des sanctions contre Bachar El Assad, on a l’impression que les décideurs européens ont enfin pris au sérieux la notion de région que la PEV sous-tendait.

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Plus encore que du soutien matériel, les jeunes démocraties arabes auront besoin d’un soutien institutionnel. Dans la Tunisie révolutionnaire, toutes les options sont sur la table : renforcement du partenariat avec l’Europe, ou au contraire réduction de liens déjà forts pour diversifier les partenariats (grands émergents, États-Unis...), ou alors choix de liens privilégiés avec la Turquie et/ou avec les pays arabes et notamment le Golfe puis avec l’Afrique [21]  Voir la livraison de l’été 2010 de Confluence Méditerranée,... [21] . Si l’Europe et la Tunisie veulent faire le choix de l’intégration régionale, choix qui orientera pour beaucoup celui des autres Psem, elles doivent ensemble prendre des options en faveur d’une intégration en profondeur, telle est l’idée des milieux les plus proactifs à Bruxelles et à Tunis : jumelages et assistance technique pour la transposition de l’acquis communautaire dans la législation nationale [22]  L’Europe dispose pour cela d’un programme : TAIEX (Technical... [22] , suppression des visas européens avec la Tunisie à commencer par l’immédiate libre circulation de tous les étudiants, enseignants, chercheurs, artistes, chefs d’entreprise et toutes les personnes participant à des réseaux professionnels travaillant entre la Tunisie et l’Europe ; facilitation de mouvements de capitaux sécurisés et de transferts sociaux (remboursements de malades européens qui vont se faire soigner en Tunisie au même titre que tous les malades européens sont remboursés quel que soit le pays de l’Union européenne).

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À leurs yeux, la mesure la plus emblématique serait l’octroi à la Tunisie d’un « statut avancé » non pas généraliste comme celui dont bénéficie aujourd’hui le Maroc, mais appliqué en profondeur à quelques politiques qui deviendraient vraiment communes. Celles qui viennent immédiatement à l’esprit sont premièrement l’agriculture – n’oublions pas que la révolution avait commencé il y a quelques années par des révoltes de la faim et que la situation agroalimentaire des Psem reste très tendue à moyen terme ; et deuxièmement la politique régionale, au sens d’aménagement du territoire [23]  Le Ministre du développement régional du gouvernement... [23] . On rétorquera que ces politiques et l’accès aux fonds structurels sont réservés aux États membres. Mais précisément : pourquoi ne pas imaginer un statut intermédiaire entre l’adhésion et le simple voisinage ? Pourquoi ne pas accorder à la Tunisie un statut privilégié transitoire pour quelques politiques données ?

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On voit l’intérêt pour la Tunisie, on imagine aussi l’intérêt pour l’Europe. Une coopération entre l’Union européenne et la Tunisie sur la politique territoriale pourrait constituer la première pierre de ce qui sera un jour le volet méditerranéen d’un « Sdec Voisinage ». Car il manque une vision d’ensemble pour contribuer à l’intégration de l’Europe et des pays de son voisinage. L’Union européenne a d’ores et déjà lancé beaucoup d’études, de programmes et de financements sur les territoires du voisinage. Mais on manque d’un schéma directeur qui tirerait parti de la multitude de ces actions, qui serait élaboré avec les pays partenaires et aboutirait à une représentation partagée de la région. Le Schéma de développement de l’espace communautaire (Sdec) a joué ce rôle pour l’Union européenne. Il a maintenant plus de dix ans, il est temps de le réactualiser en tenant compte (i) des effets de l’adhésion des nouveaux membres et de leur connexion au voisinage oriental (Pologne, Slovaquie...) ou méditerranéen (Chypre et Malte) ; (ii) de la progressive intégration des Balkans occidentaux voire de la Turquie au territoire de l’Union européenne ; (iii) de l’évolution de la politique Euromed et du Printemps arabe ; (iv) de la montée en puissance des préoccupations sur le changement climatique ou la concurrence économique de l’Asie orientale et du Brésil. Le seul volet méridional serait un immense chantier : maillage du territoire euroméditerranéen (réseau de transport intégré, énergétique, de télécommunications), politiques d’aménagement du territoire et de développement local (déconcentration, décentralisation, développement rural, grands projets urbains...), gestion des biens publics régionaux comme la qualité de l’air et de l’eau (dépollution de la Méditerranée), gestion commune des risques (analyse concertée des territoires à risques, systèmes d’alerte partagés, facilitation de la mobilisation des moyens durant la crise, etc.) : de l’ouvrage pour les géographes !


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Notes

[1]

Financé par l’Union européenne et par les États membres, l’European Spatial Planning Observation Network a pour objectif d’éclairer par des recherches les enjeux de la cohésion territoriale en Europe.

[2]

Sur cette distinction entre « loyauté » et « légalité », et sur la dimension sociologique et institutionnelle du développement, voir les travaux lumineux de Jacques Ould Aoudia (notamment Meisel et Ould Aoudia, 2008).

[3]

Sur la montée en puissance de l’individu dans le monde arabe, voir Stora et Plenel (2011). Sur l’individuation rapide des pratiques religieuses, on pourra se reporter à la première enquête nationale sur les valeurs menée par des chercheurs marocains (Rachik, 2005).

[4]

« Islam has always been a part of America’s story [...]. I consider it part of my responsibility as President of the United States to fight against negative stereotypes of Islam wherever they appear », discours du président Obama au Caire, 4 juin 2009.

[5]

Sur l’approche des révolutions en cours dans le monde arabe à travers la notion de « transition », voir la récente livraison de la revue Maghreb Machrek « Le monde arabe dans la crise » (Moisseron et Haddar, 2011).

[6]

ou Gafta, aire de libre-échange entre les pays arabes.

[7]

La PEV consiste à partager avec les pays voisins de l’Est (ou pays « Tacis ») et du Sud (pays « Meda ») les « quatre libertés » (libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des hommes), à augmenter les moyens financiers (prêts concessionnels et subventions), et à simplifier la multitude de programmes précédents au profit d’un unique Instrument européen de voisinage et de partenariat (IEVP).

[8]

L’essentiel des financements communautaires de l’UpM provient de la politique de voisinage, l’IEVP dégageant 100 millions d’euros par an pour soutenir les projets concrets de l’UpM.

[9]

Il est de bon ton de critiquer l’UpM. Outre qu’il s’agit d’une initiative qui devra être jugée sur le long terme, on peut rappeler qu’elle a pour elle trois nouveautés dont les futures relations Nord-Sud en Méditerranée pourront difficilement se passer : la dimension paritaire (et non plus une Europe qui décide et des Psem qui appliquent), le haut niveau politique du partenariat (des chefs de gouvernement et non plus des hauts fonctionnaires), une orientation « projets » (et non plus le soutien aux budgets ministériels, dont les effets sont peu visibles à la société civile locale).

[10]

On distingue les intégrations régionales « superficielles », limitée au libre commerce (et le cas échéant à la sécurité pour maintenir ce libre commerce), et les intégrations « en profondeur » qui consistent en une convergence des normes commerciales, techniques, financières et judiciaires autorisant le transfert des chaînes de valeur et une intégration du système productif.

[11]

La Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat regroupe depuis 2002 l’ensemble des instruments d’intervention de la BEI en faveur de l’investissement et du secteur privé des pays partenaires méditerranéens.

[12]

Un des représentants les plus éminents de cette veine est Bertrand Badie, dont La Fin des territoires (1995) est, pour des géographes, une production à la fois très stimulante et critiquable.

[13]

Un fixisme qui est en partie redevable aux travaux du Fernand Braudel de la – remarquable par ailleurs – Grammaire des civilisations (1987).

[14]

La géoéconomie décrit le monde nouveau-né de la mondialisation tandis que la géopolitique rappelle les héritages dont nous ne sommes pas débarrassés, explique Pascal Gauchon dans un ouvrage au titre significatif car il associe les deux termes : Manuel de géopolitique et de géoéconomie (Gauchon, 2008). Voir aussi les deux dernières livraisons de la revue Géoconomie, le n° 57-2011 consacré à la révolution des industries de défense, et le n° 56-2011 sur la diplomatie économique ; ou encore l’article de Jean-Michel Gauthier « Géopolitique : le nouvel ordre n’est pas encore, l’ancien n’est déjà plus » dans le n° 51-2009 consacré à l’énergie dans le monde.

[15]

En dehors de l’IEVP, les bailleurs internationaux s’engagent pour le Plan solaire méditerranéen, dont $10 milliards pourraient être financés notamment par la Banque mondiale, l’AFD et la KfW.

[16]

plus forte prise en compte du temps long en Europe ou dans les pays arabo-musulmans qu’en Amérique par exemple.

[17]

L’auteur y rappelle que le Moyen Âge chrétien commence à construire les premières mappemondes dans lesquelles la terre est représentée comme une galette divisée en trois : Asie, Afrique, Europe. Elles réactivent la matrice du monde grec, celui de la mer Égée dont la rive occidentale est le couchant (« Europè ») et la rive orientale « Asiè », et l’interprètent dans une lecture littérale de la Bible où chacun des trois fils de Noé part dans une direction différente pour peupler la Terre : Sem vers l’Orient, Japhet vers le Nord-Ouest (l’Anatolie et l’Europe) et Cham vers le Sud-Ouest (Égypte), donnant naissance aux trois « races » qui peupleront les trois continents connus à l’époque.

[18]

On emprunte cette analyse de la situation de la Tunisie révolutionnaire à Radhi Meddeb, président d’Ipemed (voir http://ipemed.coop/spip.php ?article841).

[19]

On sait que, lors des révolutions d’Europe de l’Est au début des années 1990, les premiers mois ont été déterminants dans la trajectoire politique et économique prise ensuite par chacun des pays.

[20]

Communication conjointe au Conseil européen, au Parlement européen, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, « Un partenariat pour la démocratie et une prospérité partagée avec le sud de la Méditerranée », 8 mars 2011, COM (2011) 200 final.

[21]

Voir la livraison de l’été 2010 de Confluence Méditerranée, au titre évocateur : « La Méditerranée sans l’Europe » (Abis, 2010).

[22]

L’Europe dispose pour cela d’un programme : TAIEX (Technical Assistance and Information Exchange Instrument) ; mais il revient à la Tunisie de décider d’adopter l’acquis communautaire européen.

[23]

Le Ministre du développement régional du gouvernement transitoire de Tunisie a lancé en mai 2011 un plan d’urgence en faveur du développement social, de l’emploi, des services et des infrastructures de l’intérieur du pays. Il aura, pour réussir, besoin des méthodes et des fonds structurels de la politique régionale de l’Union européenne.

Plan de l'article

  1. 1 Le « choc des civilisations » n’aura pas lieu
  2. 2 Les limites de l’action méditerranéenne de l’Europe
  3. 3 Géopolitique v. géoéconomie, continents v. région
  4. 4 La nouvelle carte Méditerranéenne vue à travers les relations Tunisie-Union européenne

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