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1 Arthur Young a-t-il créé le genre du voyage agronomique ? À défaut d’une réponse définitive, il peut au moins en être tenu pour son plus grand promoteur, puisqu’à partir des années 1770, son œuvre rencontre le succès d’abord en Angleterre, ensuite sur le continent européen et nord-américain [1]. Ainsi, lorsqu’en 1792 sont publiés en deux volumes à Dublin ses Travels during the Years 1787, 1788 and 1789, undertaken more particularly with a View of ascertaining the Cultivation, Wealth, Resources, and National Prosperity of the Kingdom of France, relation des trois courts voyages qu’il entreprit dans le royaume de Louis XVI en 1787, 1788 et, enfin, en pleine révolution de juin 1789 à janvier 1790, Young jouit d’une flatteuse réputation d’expert en agronomie et en économie politique. Le succès est immédiat et l’ouvrage traduit dès 1793 en français et en allemand.

2 Si, aujourd’hui, ses Voyages en France sont surtout étudiés pour leur dimension politique, culturelle et sociale, celle de la description d’une France saisie par la crise de l’Ancien Régime et la Révolution de 1789, pour ses lecteurs contemporains, l’intérêt de l’ouvrage résidait d’abord dans sa dimension agronomique, à savoir le tableau de l’agriculture qu’il dressait et les analyses de cette situation agraire qu’il proposait, inaugurant un débat jamais refermé depuis sur la fiabilité et la validité de ce voyage agronomique [2]. L’objet de cette étude ne consiste pas à prendre parti dans ce débat, mais plutôt à interroger les conditions de réception de l’œuvre d’Arthur Young dans la France républicaine (1792-1804) et plus encore impériale (1804-1815). « Le pourquoi voyager et le comment voyager ne peuvent se séparer : ils sont constamment imbriqués dans les conseils de l’Art apodémique, dans les précautions des mentors, dans les expériences de tous ordres, dans les relations de voyage » nous rappelle Daniel Roche [3]. Au-delà de la question de la réception de son œuvre, sa propension à se poser en modèle de la littérature du voyage agronomique, dont le genre reste à définir précisément, invite à évaluer son impact dans la réflexion et plus encore les pratiques scientifiques et politiques de la génération des agronomes français qui accèdent à un véritable pouvoir décisionnaire au sein de l’État napoléonien, au moment où se met en place « l’organisation impériale des savoirs » [4].

Du Directoire à l’Empire, la France saisie par la mode du voyage agronomique

3 Une première vague de relations de voyages agronomiques déferle pendant le Directoire et le Consulat, pour l’essentiel centrés sur les pays méditerranéens comme l’Espagne, l’Italie récemment conquise, et évidemment le Levant, dans la continuité de l’expédition d’Égypte [5]. C’est surtout l’Empire qui constitue le moment privilégié, peut-être un âge d’or, de l’épanouissement du genre, avec un recentrage des intérêts sur la France dans sa nouvelle dimension territoriale. Pas moins de neuf grands récits de voyages agronomiques sont alors publiés entre 1803 et 1810 sur les départements de l’Empire ! Comment comprendre cette mode du voyage agronomique ?

Une « youngmania » largement entretenue par les pouvoirs agronomiques et politiques

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Les voyages agronomiques sont un second moyen, non moins puissant en eux-mêmes, et par l’étendue qu’on peut leur donner sur des contrées éloignées, avec lesquelles ils fournissent des sujets de comparaison, des connaissances nouvelles, et des moyens pour réduire à l’état de simples préjugés des opinions souvent fort accréditées. […]. Les Anglais nous en ont fourni le modèle dans les voyages du célèbre Arthur Ioung (sic), voyages entrepris dans les vues si honorables et si utiles, d’enrichir sa patrie de toutes les observations que lui offrirait la culture des nations dont il allait interroger le génie agricole [6].

5 Young semble être, de l’aveu de De Pradt, l’instigateur, quasiment à son insu, d’une génération d’émules en France. Rien d’étonnant à ce qu’une « youngmania » s’empare des agronomes français, puisque très rapidement son œuvre bénéficie du patronage des régimes républicains qui se sont succédés depuis 1792, pour qui elle devait être rapidement traduite et tout aussi largement diffusée. Les conditions politiques de la réception de son œuvre, du moins jusqu’au début du Consulat ne pouvaient être plus propices.

6 Effectivement, les trois volumes de ses Voyages en France publiés en anglais en 1792 sont disponibles en traduction française dès la fin de l’année 1793. La première édition financée par le libraire Buisson s’arrache. Pour répondre à la demande pressante et afin que les réflexions de l’agronome britannique soient portées à la connaissance du plus grand nombre d’administrateurs locaux engagés dans la régénération de l’agriculture, le Comité de salut public en décide une réédition rapide et simplifiée le 23 frimaire an II (13 décembre 1793). Pour y parvenir, il se dote d’un Bureau des traductions et confie celle de Young à un jeune savant peu connu, Augustin-François Silvestre. Toutefois la nouvelle édition de l’an II ne portait que sur les aspects considérés comme les plus utiles de sa relation : quatre chapitres statistiques du second volume, celui consacré exclusivement à l’économie rurale, destinés à être distribués en masse dans les campagnes [7]. Il n’empêche, Young crée l’archétype du voyage agronomique. Ainsi, il semblerait qu’il soit la seule référence de récit de voyage du professeur de culture du Muséum d’histoire naturelle, André Thouin, envoyé en mission dans les Provinces-Unies en 1794-1795 pour confisquer les collections naturalistes [8]. Sous le Directoire, de Young sont respectivement traduits en 1796 le Voyage en Italie pendant l’année 1789 et, en 1799, son Voyage en Irlande, qu’il avait entrepris en 1776 [9].

7 Sous le Consulat, la promotion de l’ouvrage de Young sur la France de la part des pouvoirs publics et de l’élite des agronomes ne faiblit pas. Dès l’an IX, une nouvelle revue trimestrielle, entièrement dévolue au perfectionnement de l’agriculture, et dont le titre les Annales de l’Agriculture française – est ouvertement un emprunt aux Annals of Agriculture animées par Arthur Young depuis 1784, remet les Voyages en France au cœur des réflexions. Dans la livraison de son tome 5 (an IX), Silvestre, qui n’est pas encore devenu le chef du Bureau d’agriculture du ministère de l’Intérieur, en publie un extrait, arguant du fait qu’il n’existe pas encore de tableau plus précis de l’agriculture française que celui peint par l’agronome anglais [10]. Dans le même numéro, son collègue Tessier apporte ses « réflexions sur quelques points des observations d’Arthur Young dans ses Voyages en France » et revêt même ceux-ci d’un caractère messianique puisqu'« il semble qu’il soit venu parmi nous pour nous avertir qu’il falloit agir… »  [11]. Un trimestre plus tard, c’est au tour d’un nouvel extrait d’un ouvrage de Young d’être publié et commenté par le préfet du département de l’Ardèche  [12].

8 L’an IX (1801) marque bien l’apogée de la « youngmania » en France, un engouement qui coïncide avec l’arrivée au pouvoir – au ministère de l’Intérieur – de toute une nouvelle génération d’agronomes. Cette année-là sont à nouveau traduits son Voyage en Irlande et un digest de ses principales œuvres – dont Les voyages en France – sous le titre Le cultivateur anglois ou œuvres choisies d’agriculture et d’économie rurale et domestique [13]. Le contexte politique et militaire qui évolue vers un apaisement des relations anglo-françaises dont la signature de la Paix d’Amiens, le 25 mars 1802, est l’acmé, n’est pas sans incidence dans la réception intéressée de l’œuvre de Young en France. Néanmoins, que ces deux ouvrages soient publiés sans aucune préface ou postface de l’une des sommités agronomiques françaises, qui plus est dans une maison d’édition autre que celle de Madame Huzard, celle officielle de la Société d’Agriculture du département de la Seine et du Bureau d’agriculture du ministère de l’Intérieur, interroge [14]. Sont-ce les prémisses d’une disgrâce de Young ou seulement une prise de distance des agronomes français avec son autorité ?

Les voyages en France d’Arthur Young, un modèle à dépasser

9 L’engouement certain pour les descriptions agronomiques de la France par Young ne saurait pour autant se confondre avec l’instruction d’un procès en canonisation agronomique.

10 Pour aussi stimulants intellectuellement soient-ils, les voyages de Young sur l’état de l’agriculture en France n’en passent pas moins pour une provocation auprès du milieu agronomique français. À une opulente Angleterre s’opposerait une France du retard agricole : telle est la conclusion de l’œuvre que ses lecteurs français retiennent. Si cette antienne rencontrait une certaine audience bienveillante à la fin de l’Ancien Régime, auprès des physiocrates et des économistes, l’état de guerre dans lequel plonge la République en février 1793 contre l’Angleterre la rend désormais inacceptable. Il est vrai que le basculement politique de Young, de la sympathie qu’il éprouve pour la Révolution en 1789 à son rejet hostile après le 10 août 1792, n’est pas de nature à favoriser l’approche nuancée de son œuvre.

11 Cette relecture critique de l’œuvre de Young caractérise la nouvelle génération d’agronomes du Consulat et de l’Empire [15]. Les reproches qu’ils lui adressent peuvent être regroupés en quatre objets.

12 Le plus commun est la dénonciation de l’approximation de ses descriptions agricoles. Dès 1801, Tessier, dans les Annales de l’Agriculture française, sonne la charge, lui reprochant une analyse superficielle par manque de temps et de curiosité, puisqu’il serait coupable de ne pas s’être éloigné des grands axes routiers :

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il ne seroit pas impossible que n’ayant vu souvent qu’avec rapidité, quelque sûr que soit son coup-d’œil, il se fût trompé. Il lui a été difficile au moins de bien juger les endroits éloignés des routes qu’il suivoit. D’ailleurs la grande perspicacité ne supplée pas toujours au manque de temps. Pour connaître à fond tout le sol de la France, il me semble qu’il en fallu pas plus qu’il n’en a employé [16].

14 En 1803, l’abbé – et futur baron – De Pradt reprend cet argumentaire critique, auquel il ajoute un nouvel objet de reproche : son insuffisante connaissance de la culture et de l’économie françaises aurait empêché Young d’obtenir de pertinentes informations sur l’état de l’agriculture. Par conséquent, sans documentation fiable, l’œuvre de Young verserait dans la superficialité :

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Il a passé trop légèrement sur un pays aussi vaste que la France, pour avoir pu le bien connaître : ses voyages sont bien ceux d’un observateur, mais son ouvrage est celui d’un voyageur, et par conséquent il est superficiel et incomplet, comme l’est tout voyage. Comme étranger, il n’a pu tout voir, tout connaître, tout entendre : de là, des omissions et de fausses interprétations [17].

16 La critique est plus qu’excessive, elle en est presque intellectuellement malhonnête. Young n’a effectué aucune tournée en France incognito : il connaissait suffisamment de Français influents, à commencer par le savant Broussonnet, le puissant duc de la Rochefoucauld-Liancourt et Lazowski – ce dernier étant même à l’origine de son invitation en France – pour être introduit avec tous les égards qui lui étaient dus dans la bonne société, ses salons et ses sociétés savantes. Les exemples de contacts et d’échanges entre Young et les élites françaises ne manquent pas, et il y a tout lieu de croire qu’il put disposer d’une bonne information économique complémentaire à ses observations [18]. Enfin, réduire les écrits de Young à un récit de voyage relatant de simples observations ne résiste pas à un examen plus fin de sa méthode. Il est acquis dans l’historiographie que Young n’aurait pu écrire sa seconde partie, consacrée au travail et à la production en France, sans avoir pris des notes auprès de paysans, de scientifiques ni sans avoir consulté une quantité de documents officiels [19].

17 De Pradt va plus loin dans la critique de la méthode de Young : il lui reproche « un manque d’ordre ». L’information qu’il collecte ne serait pas classée, hiérarchisée, argumentée, comme le requiert la méthode scientifique telle qu’elle s’élabore depuis le XVIIe siècle :

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L’ordre manque essentiellement aux ouvrages d’Arthur Young ; tous les objets y sont confondus, et ce défaut de méthode est tellement inhérent à la manière de cet auteur, comme à celle de tous les étrangers, que l’absence de tout ordre se faisait sentir très vivement jusque dans les voyages en Angleterre que nous avons de lui [20].

19 La critique frise une fois de plus la mauvaise foi, comme si son contempteur s’était contenté de ne lire que la première partie de l’ouvrage, soit la relation journalière de voyage dans laquelle s’entremêlent observations et digressions sur l’agriculture, les manufactures, la politique, les mœurs, etc., au détriment de la seconde partie, structurée autour de chapitres thématiques consacrés aux enjeux agricoles. Pourtant, ni les éditions françaises de 1793 et de 1794, ni le recueil Le Cultivateur anglois de 1803 n’avaient omis ces chapitres thématiques [21]. Young lui-même est parfaitement lucide sur les avatars méthodologiques du récit de voyage agronomique. Il a pratiqué la convention descriptive spatio-temporelle du voyage itinéraire dans la relation de ses différents voyages en Angleterre publiés de 1768 à 1771, qui connurent un grand succès de librairie. Quelques années plus tard, au moment de publier son voyage en Irlande, il opta pour la forme de la dissertation, telle qu’elle se pratiquait notamment en France dans les concours des académies d’Ancien Régime, mais « à laquelle manque l’ingrédient de la narration personnelle appliquée aux sujets importants de l’économie et de la société » [22]. Mal lui en a pris car son Voyage en Irlande fut un échec commercial.

20 Or le lecteur de De Pradt ne pouvait ignorer ni cette nouvelle méthode employée dans le Voyage en Irlande et dans la seconde partie de ses Voyages en France, ni l’avertissement méthodologique – pour ne pas dire le discours de la méthode – que Young avait professé dans la préface de ce dernier ouvrage en termes très explicites sur les avantages et les limites des différents formats des livres de voyage, c’est-à-dire journal et essai [23]. Enfin, De Pradt fait bien peu de cas des innovations méthodologiques de Young : aujourd’hui, il est pourtant même crédité par certains historiens d’être l’instigateur de l’enquête par échantillonnage [24].

21 En fait, le principal reproche adressé à Young est d’affirmer la supériorité agricole de l’Angleterre sur la France, une attitude que ses contemporains français réprouvent sous le vocable de « préjugé national ». À les entendre, l’agronome de Bradfield ne serait venu en France que pour mieux chanter, par l’exercice de la comparaison, les louanges de la réussite agricole anglaise, ou même la renforcer, dans une démarche proche de l’espionnage agricole. En 1810, Musset-Patay, dans la notice biographique qu’il consacre à Arthur Young, écrit : « cultivateur anglais, célèbre pour sa passion de l’agriculture et les progrès qu’il fit faire à cet art dans sa patrie. Il a entrepris des voyages de long cours pour comparer les différents systèmes de culture, approprier à l’Angleterre ce qui pouvait convenir au sol, enfin adopter les meilleures méthodes » [25]. La question de l’impossible objectivité de toute méthode fondée sur l’observation est ainsi posée. Les voyages de Young en France, le tableau nuancé – mais mal compris – qu’il y dresse de l’économie nationale, l’innovation de sa démarche d’agronome et de statisticien, blessent l’amour-propre de la nouvelle génération d’agronomes. L’un d’eux, Victor Yvart, en 1806, enrage toujours : « nous espérons être en état de publier un jour quelques observations sur cet étrange voyage, fait en courant, qui fourmille d’erreurs graves, de renseignements très inexacts, et qui décèle à chaque page, dans son auteur, une prévention dont il n’a pu se défendre et une morgue nationale innée » [26].

22 Young leur a lancé un défi qu’ils entendent bien relever : « tout bon Français doit chercher à effacer par une louable émulation, sensible, comme il doit l’être au point d’honneur, d’avoir été devancé par une main étrangère dans le tableau de sa propre patrie » proclame en 1803 l’abbé De Pradt dans la préface de son Voyage agronomique en Auvergne[27].

Du bon usage politique d’Arthur Young

23 La lecture des Voyages en France par les agronomes français pose problème. Ils utilisent les descriptions agricoles de la France dressées par Young comme la meilleure justification de leur discours sur les moyens de moderniser l’agriculture française. D’un côté, elles font l’objet d’hommages appuyés lorsqu’elles servent leurs vues sur la nécessité de promouvoir de profondes réformes ; de l’autre, lorsqu’ils les estiment injustes, elles déchaînent leurs critiques : critiques derrière lesquelles il faut lire en creux un éloge de la politique agricole du Consulat et de l’Empire. Dans tous les cas, Young leur sert de caution intellectuelle et de justification agronomique à l’action politique. Tout projet de réforme en matière d’agriculture sous le Consulat et l’Empire se construit à partir du tableau dressé par Young, que l’on y adhère ou pas, totalement ou partiellement.

24 Le cas est symptomatique lorsqu’il concerne les agents et les structures du changement agricole. Lors de ses voyages en France, Young s’est fait essentiellement le promoteur des fermes expérimentales anglaises qu’il considère comme la structure la plus à même à diffuser la modernité culturale. Il n’a pas de mots assez durs pour fustiger les sociétés d’agriculture françaises, qu’il présente comme des lieux de spéculation intellectuelle déconnectés de la réalité et en tous points opposés aux réussites pratiques des fermes modèles anglaises [28].

25 Jeter le discrédit sur les sociétés d’agriculture françaises, même celles de l’Ancien Régime, suscite l’ire des agronomes du Consulat et de l’Empire. D’une part, parce que, s’il est vrai que les sociétés d’agriculture provinciales étaient moribondes dans la dernière décennie de l’Ancien Régime, après leur rapide expansion dans les années 1760 et 1770, il n’en allait pas de même de la Société d’Agriculture de Paris, réorganisée en 1784-1785 et particulièrement dynamique dans l’introduction de nouvelles espèces et techniques culturales [29]. De l’autre, à partir du Directoire, et sous l’égide du ministère de François de Neufchâteau, les sociétés d’agriculture sont à nouveau conçues comme l’un des fers de lance d’un projet étatique de « régénération » de l’agriculture [30]. Leur renaissance fait l’objet d’encouragements répétés par le Directoire, au point que le Consulat rend leur présence quasiment obligatoire dans chaque département après l’an VIII. Réfuter le jugement de Young, revient pour les agronomes à justifier la politique agricole de l’État qu’ils contribuent à inventer.

26 Silvestre, le premier, dans son essai programmatique de l’an IX, plaide ouvertement contre le jugement du « célèbre Arthur Young » sur les sociétés d’agriculture, arguant du fait qu’elles « forment un point de contact entre les savans théoristes et les simples praticiens » [31]. Son collègue à la Société d’agriculture de Paris, Tessier, lui fait écho. Dans un article des Annales de l’Agriculture française, il relève plusieurs erreurs d’appréciation d’Arthur Young tout en se contentant de ne réfuter que deux des plus grossières : la première lorsqu’il affirme que l’introduction des mérinos en France virera au fiasco faute de reproduire la transhumance de leurs troupeaux, la seconde relative à l’inutilité des sociétés d’agriculture [32]. Le membre influent de la Société d’agriculture de Paris et du Conseil d’agriculture, arts et commerce du ministère de l’Intérieur qu’il est devenu fait remarquer combien les nouvelles sociétés d’agriculture diffèrent de leurs devancières de l’Ancien Régime par leur composition, leurs actions moins spéculatives et beaucoup plus pratiques, ainsi que leur fonctionnement en réseau, essentiel pour la propagation de l’innovation agricole. C’est certainement en référence aux diatribes de Young sur les sociétés d’agriculture, que l’abbé De Pradt prononce à son tour leur éloge en 1803  [33]. Il est vrai qu’à cette date le réseau des sociétés d’agriculture, depuis sa renaissance impulsée en l’an VI, est en passe d’être achevé : de 41 en l’an VII, leur nombre atteint 85 en 1805 [34]. Présentes dans quasiment tous les départements, elles encadrent l’agriculture, constituent autant de foyers de diffusion des connaissances agronomiques dont la Société « mère » de Paris a établi la normativité, et de relais d’exécution des directives agricoles que le ministère de l’Intérieur envoie aux préfets [35].

27 En arrière-plan de ces débats, se profile une différence de conception très nette sur la nature des forces de transformation de l’agriculture en général et le rôle de l’État en particulier. Young se fait le chantre d’un libéralisme proche de celui d’Adam Smith. Il regrette la surpopulation de la France, source de misère, et prône la liberté en matière d’agriculture et de commerce. « Assurer d’abord la prospérité de l’agriculture par l’égalité de l’impôt et une liberté absolue de culture et de commerce ; secondement, ne rien faire pour encourager le commerce et les manufactures, rejeter tous les monopoles », tel est son credo[36]. Néanmoins pareille prophétie ne peut que heurter la nouvelle génération d’agronomes qui ont sacralisé l’État comme principale force de la transformation économique et sociale, au point de l’investir, en particulier dans les bureaux du ministère de l’Intérieur [37]. Chaptal, Silvestre, Bosc et Tessier, quatre des plus grands savants et naturalistes de l’époque, l’ont tous répété en chœur entre l’an VIII et l’an IX [38] : nul changement ne pourra se produire, après le prétendu chaos révolutionnaire, sans une articulation subtile entre le libéralisme, d’une part, et le dirigisme économique d’un État fort, de l’autre.

28 Pour encourager l’investissement de l’État dans l’agriculture, puis le justifier lors des années suivantes, l’œuvre de Young, non sans paradoxe, est à nouveau convoquée. Pour tous les agronomes français engagés, Young a certes pu se tromper mais il a le mérite d’avoir montré la voie à suivre pour transformer la production agricole. C’est à Tessier que revient l’énonciation la plus claire de ce projet :

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On se propose maintenant de réparer les négligences passées et de prendre des mesures pour scruter en quelque sorte l’état actuel de chaque portion du sol de la République, et de déterminer les espèces d’amélioration dont elle seroit susceptible. Si Arthur Young a généralement dit vrai, comme je le pense : si son cadre est bien fait : le travail qui se prépare sera la fin du tableau qu’il aura ébauché […] Mais les voyages d’Arthur Young auront toujours, même auprès des François, le mérite d’avoir commencé l’exécution, sollicitée en vain, d’un plan intéressant ; Il semble qu’il soit venu parmi nous pour avertir qu’il falloit agir, et qu’il étoit temps que le Gouvernement sentit toute l’étendue des devoirs qu’il avoit à remplir pour tirer le parti possible de notre sol [39].

30 L’œuvre de Young se trouve donc instrumentalisée pour justifier aux yeux du Premier Consul la nécessaire intervention de l’État dans le domaine de l’agriculture, selon les grandes directions proposées par les agronomes. Cet effort doit passer par la recréation d’un réseau national d’établissements d’élevage ovins et équins, la fondation d’un réseau d’écoles vétérinaires, l’invention de cours pratiques d’agriculture, l’organisation hiérarchisée et centralisée d’un réseau de sociétés d’agriculture, l’appui à l’innovation agricole par une politique d’émulation et l’écoute par le gouvernement des recommandations de ses agronomes, bien introduits dans le ministère de l’Intérieur [40]. Car le milieu agronomique français du Consulat et de l’Empire partage bien une même et solide conviction avec Young, celle que le Britannique n’a pas manqué d’exposer dans ses Voyages en France : « l’agriculture seule, à un haut-degré de perfection, peut établir et soutenir une nation dans un grand pouvoir et une grande richesse » [41]. Le postulat n’est pas nouveau, les Physiocrates en leur temps l’avaient déjà énoncé avec force. Mais au moment du plein essor des manufactures et de l’extension territoriale de la France, le réaffirmer n’apparaît pas inutile.

Au-delà du paradigme « youngien » : réinventer le voyage agronomique et ses conventions

31 La « youngmania », bien orchestrée par les agronomes français, a largement servi leurs desseins. L’État, dès le Directoire et plus encore le Consulat, répond au défi lancé par Young de compléter l’état statistique de l’agriculture et de l’économie du pays. Dès le 19 germinal an IX (9 avril 1801), Chaptal, ministre de l’Intérieur, adresse une circulaire à tous les préfets des départements, dans laquelle sont détaillées précisément les procédures des enquêtes statistiques à conduire dans leur ressort administratif [42]. Silvestre défend la même année l’idée que l’État doit s’appuyer sur les sociétés d’agriculture, en particulier sur celle du département de la Seine, et la création d’un corps de commis voyageurs agronomiques pour réaliser auprès des préfets cette statistique [43].

32 Dans la volonté des agronomes français de redéfinir le genre du voyage agronomique, par-delà le modèle « youngien », que ce soit dans ses objectifs autant que dans ses modalités d’accomplissement, deux nouveautés sont clairement exprimées : d’abord, la nécessité de calquer ce voyage sur le modèle de ceux commandités par les institutions naturalistes qui, depuis le milieu du XVIIIe siècle, sont dotées de personnels choisis sur le critère de leur compétence, auxquels sont assignés des objectifs scientifiques bien définis assortis d’instructions précises [44] ; ensuite sa nécessaire institutionnalisation. Au final, le voyage agronomique après 1803 se doit d’inverser le constat de Young : montrer, à défaut de la supériorité de l’agriculture française, les promesses d’avenir de la politique agricole impériale.

L’institutionnalisation du voyage agronomique

33 Cette volonté de faire du voyage agronomique un instrument statistique d’État justifie qu’il soit pris en charge par ce même État réformateur. De Pradt, auteur en 1803 du premier voyage agronomique français de l’ère napoléonienne, reprend et développe la proposition de Silvestre :

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Il serait bien utile que, sous l’inspiration puissante du Gouvernement, il se formât une entreprise générale et simultanée de voyages agronomiques dans toute l’étendue de la France. On connaîtrait enfin exactement toutes les parties de son sol, toutes les propriétés de son climat, tous les produits de sa culture, tous les effets des diverses méthodes dont elle se compose [45].

35 Certes, De Pradt renonce au modèle « youngien » repris par Silvestre de grandes tournées nationales pour préférer, dans la continuité des enquêtes statistiques de l’an IX-an X, des enquêtes agronomiques départementales, qui seraient réalisées par les sociétés d’agriculture. Mais dans tous les cas, c’est à l’État que reviendra l’impulsion de ces petits voyages agronomiques.

36 Silvestre et De Pradt ont été entendus par l’État impérial, qui se fit le promoteur et le commanditaire financier et scientifique de plusieurs voyages agronomiques d’importance, en inaugurant de la sorte un éphémère âge d’or de 1806 à 1812. Ainsi, lorsque Tessier, devenu entre-temps une des sommités agronomiques du régime, se rend en visite dans la ferme expérimentale d’Hofwill, près de Berne en Suisse, les 30 et 31 août 1808, il prend soin de préciser qu’il a reçu l’autorisation et les encouragements du ministre de l’Intérieur, avec pour mission de lui en rendre fidèlement compte [46]. Victor Yvart, fermier à Alfort, membre actif de la Société d’agriculture de la Seine a, semble-t-il, lui aussi bénéficié de subsides publics pour entreprendre un voyage en Angleterre, dont les observations comparatives serviront de trame à son discours d’entrée dans la chaire d’agriculture pratique créée pour lui à l’école vétérinaire d’Alfort en 1806 [47]. Mais l’exemple le plus représentatif de ces voyages agronomiques d’État reste ceux confiés à Augustin-Pyramus de Candolle, un Genevois arrivé à Paris pour étudier au Muséum en 1796 qui, bien inséré dans la sociabilité scientifique parisienne et tout juste auréolé du succès de la publication de son Essai sur les propriétés médicales des plantes en 1804 et, plus encore, de la réécriture en 1805 de l’ouvrage de Lamarck de 1778 La Flore française, est nommé professeur de Botanique à l’Université de Montpellier en 1808  [48]. Sur ordre du ministère de l’Intérieur, de 1807 à 1810, il est missionné pour visiter en cinq voyages tous les départements – y compris ceux réunis à la France d’Italie, d’Allemagne et de Belgique – afin d’en dresser un tableau « sous les rapports de la botanique et de l’agriculture ».

37 Dans ses souvenirs, le savant genevois met à jour les mécanismes, faits de mobilisation de réseaux et d’influences interpersonnelles qui ont présidé à l’organisation de ces voyages par l’État. Introduit par son ami Delessert auprès de De Gérando, alors secrétaire général du ministère de l’Intérieur, il fut présenté au ministre, le comte de Champagny, à qui il put exposer son projet de constituer un inventaire général de la végétation française. Son plan de « parcourir en cinq ans toute la France pour en étudier la botanique dans ses rapports avec la géographie et l’agriculture […] fut agréé […] Sur ma proposition, on alloua quatre mille francs de frais de voyage annuels… »  [49].

38 Enfin, les plus hauts fonctionnaires d’État, notamment les sénateurs et les préfets, sont invités à leur tour à dresser des rapports sur l’état agronomique de leur ressort. Rarement leurs tournées agronomiques ont donné lieu à une publication. Quelques exceptions subsistent toutefois, pour certains préfets dont le département relève des territoires annexés, et pour quelques sénateurs férus d’agronomie et dotés d’une forte influence dans le milieu politique et économique [50]. François de Neufchâteau, l’ancien ministre de l’Intérieur du Directoire (1797 et 1798-1799), ancien Directeur (1797-1798) et président de la Société d’agriculture de la Seine est l’un d’eux. Il utilise la dotation de la sénatorerie de Dijon qu’il reçoit le 22 prairial an XII (11 juin 1804) et qu’il échange en avril 1806 pour celle de Bruxelles, pour assouvir dans les deux cas sa passion pour l’agronomie [51]. Dominique Margairaz a montré de manière convaincante combien François de Neufchâteau fut à la fois un de ces propriétaires non résidents que fustigent pourtant les sociétés d’agriculture et un expérimentateur très velléitaire, mais qu’il sut néanmoins se tourner vers l’État et faire de ses sénatoreries « un terrain d’observation privilégié et support de ses ambitions amélioratrices » [52]. Enfin, de son côté, le sénateur Mathieu Depère, fait comte en avril 1808, lui aussi membre de la Société d’agriculture du département de la Seine et grand propriétaire de l’Agenais, publie en 1812 un Extrait de son voyage agronomique fait dans l’été 1809 dans le Sud-Ouest de la France, pour lequel il était missionné par sa société d’agriculture et le ministère de l’Intérieur [53].

39 Être en voyage agronomique commandé rompt avec la peregrinatio traditionnelle de l’agronome. Autant d’objectifs que d’étapes sont préalablement déterminés, et la circulation au sein de la République des Lettres se contracte. Si Arthur Young se déplaçait à son gré, au point d’en ignorer parfois certains lieux incontournables de l’agriculture française, les voyageurs agronomes de l’Empire se doivent eux de suivre un itinéraire préétabli et parfois soumis à l’approbation de leur commanditaire. Ainsi De Candolle rapporte qu’il discuta avec le ministre de l’Intérieur du plan de son voyage dans le Sud-Ouest en 1807 [54].

À la recherche de nouvelles normes méthodologiques

40 Une autre rupture avec le paradigme du voyage agronomique youngien tient à la méthode. Le ministère de l’Intérieur, commanditaire de la grande majorité d’entre eux, choisit le plus souvent au sein de la Société d’agriculture du département de la Seine, la société mère du réseau des sociétés agricoles de l’Empire, celle où se comptent le plus de naturalistes et de hauts fonctionnaires, bref le plus d’experts, les missionnaires agronomiques. Le modèle du voyage naturaliste du XVIIIe siècle se fait prégnant notamment en ce qui concerne la production d’instructions précises distribuées aux voyageurs quant à la méthodologie à suivre et les objets sur lesquels porter leurs observations.

41 Prenons le cas des six voyages qu’entreprit annuellement de 1806 à 1811 sous la commande du ministère de l’Intérieur, le jeune et ambitieux (il vise l’admission à l’Institut) botaniste De Candolle [55]. Comme pour une expédition naturaliste outre-mer, il se voit confier une mission d’inventaire et de collecte des plantes de toutes les régions françaises qu’il traversera chaque été selon un plan établi. Une fois collectées, les plantes seront décrites en fonction de leur usage (médical, industriel, agricole, ornemental) et envoyées vers les institutions botaniques parisiennes que sont le jardin du Luxembourg et le Muséum national d’histoire naturelle. À ces envois, se rajoutent ceux des outils et des techniques agricoles dont l’usage serait inconnu en dehors de leur région d’origine. Ainsi de son voyage dans le Sud-Ouest de la France qui le conduit au mois d’avril 1807 du Gard jusqu’à La Rochelle, en traversant le Languedoc, les Pyrénées et la Gascogne, De Candolle et son équipe, composée d’un naturaliste et d’un garçon jardinier détaché du Muséum, envoient à cette institution « une collection de petits reptiles et d’animaux des Pyrénées », « beaucoup d’outils aratoires remarquables par leurs formes insolites », « une collection d’environ 400 espèces de grains » et cinq caisses de plantes vivantes [56] !

42 Surtout pour chacun des six comptes rendus de voyages que De Candolle fit au ministre de l’Intérieur (et dont celui-ci ordonna la publication), il adopta, dans un esprit systématique, un plan rigoureusement identique, de manière à faciliter une synthèse nationale : à savoir une première partie consacrée exclusivement à la botanique où sont inventoriées les plantes inconnues et exotiques découvertes pendant le voyage et une seconde partie consacrée à l’usage économique des plantes sauvages, les variétés cultivées, les instruments d’agriculture et enfin, les considérations générales sur l’agriculture de la région visitée. La rigueur de ce plan, la sécheresse de l’exposition, De Candolle les revendique : son propos ne doit aucunement être pollué par des remarques générales sur la politique et les mœurs, mais être strictement focalisé sur des objets scientifiques et leurs applications pratiques. Hors de question pour lui d’écrire « en fonction de l’ordre de son itinéraire » et « sur des sujets connus » [57]. La méthode de Young du voyage descriptif et encyclopédique, dans laquelle se retrouvent maintes considérations sur l’environnement humain et naturel, se trouve congédiée, et le désir d'« ordre » qu’appelait De Pradt en 1803, trouve en De Candolle un zélé disciple. Il est d’ailleurs révélateur que le journal exact de son voyage, consigné étape par étape, ait été relégué dans les mémoires posthumes de son auteur [58].

43 L’autre originalité que révèlent les voyages de De Candolle tient en les objets qui les mobilisent : la botanique et son application pratique dans l’agriculture. En ce sens, ces voyages revendiquent un genre hybride, à mi-chemin entre le voyage naturaliste (inventaire, classification et collecte des espèces) et le voyage agronomique (observation d’une situation agricole et réflexion sur les moyens de l’améliorer). Ils participent pleinement à la refondation du paradigme « youngien » du voyage agronomique, en se proposant de réfléchir constamment à la médiation scientifique et plus encore à l’application pratique de la science, en l’occurrence la botanique, dans l’agriculture. De l’observation, on glisse insensiblement vers l’enquête. De Candolle le répète à maintes reprises dans ses rapports : « quoique pendant bien des siècles, la botanique, étudiée exclusivement par des médecins, n’ait point été appliquée à perfectionner l’agriculture, on ne peut nier que cette application ne soit très utile » [59]. En ce sens, ce voyage s’inscrit parfaitement dans le projet des agronomes de refuser dans le travail des sociétés d’agriculture toute spéculation théorique pour privilégier au contraire la validation des savoirs pratiques et leur diffusion [60]. Selon cette logique, dans les départements du Nord-Est, soit ceux de l’Alsace, de la Lorraine, de la Sarre, de la Rhénanie, des Ardennes, du Pays de Liège jusqu’à la Flandre, qu’il visite au cours de l’été 1810, De Candolle met en lumière les nombreuses réussites culturales en général, et en particulier celles des oléagineux (colza, moutarde, lin notamment), des plantes tinctoriales (notamment de la méridionale garance « acclimatée » avec succès en Alsace), du tabac et de certains « succédanés » comme la chicorée qui remplace avantageusement le café, dont les cours se sont envolés depuis la reprise de la guerre contre l’Angleterre en 1804 [61]. Il entend parfaitement ainsi répondre aux enquêtes que le Bureau de l’agriculture du ministère de l’Intérieur diligente sur la possible acclimatation des plantes tropicales utiles à l’économie française et dont elle est privée depuis l’instauration du blocus continental.

44 Une autre rupture avec la méthode employée par Arthur Young est celle mise en œuvre par François de Neufchâteau dans ses voyages agronomiques dans la sénatorerie de Dijon [62]. Ici, la part de l’observation empirique est minime, si ce n’est inexistante. Il ne s’agit pas non plus de procéder à une réflexion sur les usages culturaux et la possibilité de propagation de nouvelles cultures utiles, à l’instar du botaniste De Candolle, mais d’instruire le procès du retard de l’agriculture française et de plaider la cause d’un remembrement des terres. « Plus que la profusion du visible, l’intéresse la précision des archives » note Dominique Margairaz [63]. Effectivement son voyage vire rapidement à l’enquête dans les archives et la littérature agronomique. Outre les précédents étrangers, les rares cas de remembrement effectués en France dans le village de Rouvres en Bourgogne en 1707, celui de Roville en Lorraine en 1771, et enfin celui d’Essarois près de Châtillon-sur-Seine en 1788, font particulièrement l’objet de sa quête documentaire archivistique. Le voyage stricto sensu de Neufchâteau a consisté en une rapide tournée au printemps 1805 de Chaumont à Châlons-sur-Saône en passant par Langres, Dijon, Beaune, Autun et Mâcon, pour se rendre compte des inconvénients causés à l’agriculture par « la désunion et (le) morcellement des terres » et s’arrêter dans les deux villages bourguignons remembrés pour en admirer les bienfaits. D’emblée, le regard est orienté, l’observation est asservie à une conclusion déjà élaborée. Neufchâteau, particulièrement bien intégré dans la nébuleuse agronomique française, entend par la publication de son voyage, peser de tout son poids dans le débat sur la création d’un code rural et d’un cadastre. Son voyage agronomique est aussi une œuvre de circonstance.

45 Même un voyageur agronomique moins novateur comme le sénateur-comte Depère prend ses distances à l’instar de De Candolle et François de Neufchâteau avec la convention descriptive spatio-temporelle du voyage itinéraire telle que Young a pu le pratiquer. Le plan qu’il adopte ouvre sur de grandes thématiques agronomiques (irrigations, plantations, etc.). De plus, son enquête agronomique se nourrit d’une dialectique complexe et constante entre l’observation empirique, l’effort documentaire et la validation par l’expérimentation. À titre d’exemple, lorsqu’il défend la pratique du marnage des terres dans le Gers et le Lot-et-Garonne, il se réfère d’abord au précédent succès des expériences menées par l’intendant d’Étigny à l’époque de la Régence et ensuite aux résultats, plus mitigés, de celles qu’il a menées dans ses métairies des « petites Landes » [64].

Une nouvelle finalité au voyage agronomique à l’étranger : célébrer les promesses de la politique agricole impériale

46 Daniel Roche insiste sur la manière dont les « Arts apodémiques sont habitués à tisser […] le vaste réseau de ce qu’il faut avoir lu avant de l’avoir vu » [65]. Autrement dit, les voyages sont prédéterminés par les lectures des récits. Les choix d’itinéraire, les regards et les jugements du voyageur sont guidés et réglés sur le pas de leurs prédécesseurs. En ce sens, Arthur Young apparaît comme la puissance tutélaire, le glorieux ancêtre qu’une génération nouvelle d’agronomes rêve de déboulonner de son piédestal de voyageur agronomique. Tout dans leur œuvre rappelle l’empreinte de la lecture des Voyages en France. Pas plus De Candolle que Depère ne manquent de relever une erreur de jugement du Britannique. Parfois, sans le dire, leur observation se coule dans celle qu’en a donné deux décennies plus tôt Arthur Young. Ainsi la description de l’Agenais et de l’Armagnac qu’il produit entre le 19 et le 23 août 1787 sert de point d’appui implicite au tableau plus précis qu’en donne Depère en 1809 [66]. En matière de récit de voyages agronomiques, l’intertextualité est une norme dont les auteurs peinent à réchapper.

47 Les motivations patriotiques et les circonstances politiques, on l’a montré, dictent la manière de lire Young. Aussi certains voyages agronomiques se sont-ils directement inscrits dans un sentiment de revanche de la France sur l’Angleterre. Le cas le plus emblématique, si ce n’est le plus caricatural, est celui qu’effectue avec les subsides de la Société d’agriculture du département de la Seine, le « cultivateur pratique » Victor Yvart en Angleterre. Il en revient avec l’idée que la supériorité de l’agriculture britannique sur celle de la France ne va pas de soi. Sur maints aspects, il se plaît à insister sur les limites, les blocages, les retards de l’agriculture anglaise et à souligner… ce que ses réussites doivent à la France, y compris en matière de transfert de technologies [67]. Comme pour tout agronome en voyage en Angleterre qui se respecte, la figure du père qu’est Arthur Young exerce encore une fascination certaine, non loin d’une dévotion. Le pèlerinage à Bradfield sur son exploitation s’impose et Yvart se plie au rituel de bonne grâce. En retour, il ne manque pas d’en faire une description acerbe, comparant la grande réussite française de l’acclimatation des mérinos castillans avec son échec en Angleterre [68].

48 Le voyage agronomique sous l’Empire, lorsqu’il ne prend pas l’agriculture française pour objet mais celle de ses voisins, poursuit un même but : prouver au gouvernement impérial que la politique agricole qu’il entreprend est la plus pertinente. En ce sens, le voyage agronomique occupe toute sa place dans la reconfiguration des ars apodémiques sous l’Empire dans lesquels « on n’est pas toujours loin d’un regard ethnographique de type impérialiste, réordonnant la diversité de l’Europe conquise par rapport à la figure obligée du progrès qu’incarne la civilisation française » [69]. Même si l’approche ethnographique est proscrite et si les pays visités sont neutres, voire ennemis. Prouver la supériorité de l’Empire, tel est l’enseignement que le lecteur tire du compte-rendu que Tessier rend en 1810 de sa visite effectuée deux ans plus tôt à l’exploitation moderne d’Hofwill, en Suisse, un établissement expérimental largement promu par la littérature agronomique helvétique, et qui depuis sa reprise par Emmanuel de Fallemberg en 1799 est devenu une étape incontournable pour les agronomes européens :

49

En réfléchissant sur les observations que je viens de rapporter, on ne peut se dissimuler qu’il y a eu exagération dans ce que l’on a publié sur l’établissement d’Hofwill ; peu des manières de faire de Monsieur de Fallemberg sont nouvelles, il a dépensé des sommes considérables, dont il eût pu s’épargner une partie ; la plupart de ses machines ne sont pas de son invention, quelques-unes sont incapables de servir [70].
   
   

50 Si Arthur Young est considéré comme le père des voyageurs agronomes de la fin du XVIIIe siècle, alors ses enfants français sont bien des révolutionnaires. Dès le Consulat, leur parricide intellectuel s’affirme, pour s’accomplir dès 1803-1804, au moment où, précisément, se met en place l’entreprise impériale de reclassement des savoirs [71]. Le voyage agronomique, dans son « paradigme youngien » ou plutôt dans ce que les agronomes français ont bien voulu en percevoir – au point de réduire à peu de chose la réflexion théorique conduite par l’Anglais sur ses méthodes et leur translation –, n’en réchappe pas. Son œuvre, en particulier ses Voyages en France, peut bien constituer la référence du voyage agronomique de toute une génération, il n’empêche : c’est pour être mieux réfutée et surtout dépassée. Sa propension encyclopédique, la légèreté de son ton, la liberté du voyageur et celle intellectuelle du publiciste sont répudiées [72]. L’heure est à la spécialisation du voyage agronomique et à son institutionnalisation par un État bien décidé à en faire un instrument réglé susceptible de renforcer l’efficacité de son emprise administrative. Au prototype du voyageur agronomique des Lumières qu’incarnait Young, le fermier-écrivain de Bradfield, succède dans la France impériale un savant à la grandeur ou à l’expertise reconnue, préalablement sélectionné et financé par ses commanditaires, l’État le plus souvent. Un processus de professionnalisation du voyageur agronome s’ébauche sans véritablement aboutir toutefois.

51 Pour autant cette logique de redéfinition des conventions du voyage agronomique résulte d’abord de la volonté première des agronomes français, davantage que d’une imposition unilatérale de ce même État à leur communauté. Là se révèle peut-être la différence majeure avec ce qui se joue dans le champ scientifique et littéraire sous l’Empire. Pour toute cette génération d’agronomes, qui a connu l’échec de Bertin et les hésitations des politiques agraires révolutionnaires, l’État fait autant, si ce n’est plus, figure de seule puissance modernisatrice tutélaire que de force de domination. C’est aussi dans cet investissement de l’État napoléonien par les agronomes que se lit l’influence majeure du politique et du culturel sur l’histoire des sciences, car désormais il convient à travers les voyages agronomiques de revendiquer la supériorité économique de l’Empire sur le reste de l’Europe et, plus encore, sur l’Angleterre de Young, qui cesse temporairement d’être le modèle. Néanmoins, les méthodes utilisées – approche archivistique, articulation science/application pratique, etc. –, celles des modes de translation, si elles ont toutes eu en commun de refuser celles de Young, ont échoué à codifier et définir de manière uniforme le voyage agronomique comme genre à la croisée de la science et de la littérature. Le voyage agronomique, hérité des Lumières agricoles, fut autant une institution qu’une véritable passion – par essence éphémère – de la France napoléonienne, mais qui échoua à devenir une masse de granit.

Notes

  • [1]
    Arthur Young, A Six Weeks’ Tour through the Southern Counties of England and Wales, Londres, 1768 ; Six Months Tour Through the North of England, Londres, 1769 ; The Farmer’s Tour Through the East of England, Londres, 1771 ; A Tour in Ireland, Londres, 1780. Cf. John C. Gazley, The life of Arthur Young (1741-1820), Philadelphie, American Philosophical Society, 1973, p. 704-705.
  • [2]
    Peter Jones, « Arthur Young (1741-1820) : For and Against », The English Historical Review, CXXXVII, 528, 2012, p. 1100-1120.
  • [3]
    Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, Fayard, 2003, p. 137.
  • [4]
    Jean-Luc Chappey, « Héritages républicains et résistances à l’organisation impériale des savoirs », AHRF, n° 346, 2006, p. 97-120.
  • [5]
    Parmi les titres les plus représentatifs, citons : Louis Bosc, Voyage en Espagne, à travers les royaumes de Galice, Léon, Castille-Vieille et Biscaye, Paris, an VIII/1800 ; Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi, Tableau de l’agriculture Toscane, Genève, Paschoud, 1803 ;  Jean Louis Antoine Reynier, « Considérations générales sur l’Agriculture de l’Égypte et sur les améliorations dont elle est susceptible », Annales de l’Agriculture française, X, 1802, p. 130-239.
  • [6]
    Dominique Georges Frédéric De Pradt (baron), Voyage agronomique en Auvergne, 1803, réed. augmentée, Paris, Madame Huzard, Pichon et Didier libraires, 1828, p. 15.
  • [7]
    Peter Jones, « Arthur Young »...art. cit.
  • [8]
    Madeleine Van Strien-Chardonneau, « André Thouin, un commissaire de la République en voyage dans les Provinces-Unies (1794-1795) » dans Gilles Bertrand et Pierre Serna, La République en voyage, 1770-1830, Rennes, PUR, 2012, p. 299-310.
  • [9]
    Arthur Young, Voyage en Italie pendant l’année 1789, traduit de l’anglais par François Soulès, Paris, Fuchs, 1796 ; Idem, Voyages en Irlande, contenant des observations sur l’étendue de ce pays, le sol, le climat, les productions, les différentes classes d’habitants, les mœurs, la religion, le commerce, les manufactures, etc., traduit de l’anglais par Charles Million, Paris, Moutardier, 1799.
  • [10]
    Augustin-François Silvestre, « Observations sur l’état de l’agriculture en France, extraites des voyages d’Arthur Young », Annales de l’Agriculture française [AAF], 5, an IX, p. 145-160.
  • [11]
    Henri-Alexandre Tessier, « Réflexions sur quelques points des observations d’Arthur Young dans ses Voyages en France », AAF, 5, an IX, p. 228, 230. 
  • [12]
    « Extrait de l’ouvrage d’Arthur Young intitulé Economie rurale ou Essais sur quelques parties d’agriculture pratique  et notes sur cet ouvrage par Ch. Caffarelli, préfet du département de l’Ardèche », AAF, 6, an IX, p. 74.
  • [13]
    Arthur Young, Voyages en Irlande, avec des observations générales sur l’état présent de ce royaume, 2 tomes, Paris, Maradan, an IX-1801. Le Cultivateur anglois, ou Oeuvres choisies d’agriculture, et d’économie rurale et politique, d’Arthur Young, traduit de l’anglois par les cc. Lamarre, Benoist et Billecocq, Paris, Maradan, an IX-1801.
  • [14]
    Marion Duvigneau, « La naissance de l’édition agricole en France au XIXe siècle : des Huzard à la librairie agricole de la maison rustique » dans Marie-Claire Amouretti et François Sigault (dir.), Traditions agronomiques européennes. Élaborations et transmissions depuis l’Antiquité, Paris, Éditions du CTHS, 1998, p. 65-83.
  • [15]
    Laurent Brassart, « Une politique agricole pour l’Europe ? » dans François Antoine et al. (dir.), L’Empire napoléonien : une expérience européenne ?, Paris, Armand Colin, 2013, p. 191-210.
  • [16]
    Henri-Alexandre Tessier, op. cit., AAF, 5, an IX, p. 228. 
  • [17]
    DePradt (baron), Voyage agronomique ... op. cit., p. 17.
  • [18]
    Sur les contacts de Young avec les milieux savants français et son intervention dans plusieurs sociétés, cf. Arthur Young, Voyages en France en 1787, 1788 et 1789, Première traduction complète et critique par Henri Sée, Paris, Armand Colin, 1931, p. 248-249, 277, 331 et 369
  • [19]
    Henri Sée, « Introduction », dans Arthur Young, Voyages en France..., op. cit., p. 13 ; Peter Jones, « Arthur Young »... art. cit.
  • [20]
    DePradt (baron), Voyage agronomique ... op. cit., p. 17.
  • [21]
    Ibidem, p.14
  • [22]
    Daniel Roche, Humeurs vagabondes... op. cit., p 172.
  • [23]
    Arthur Young, Voyages en France... op. cit., p. 69-71.
  • [24]
    Liam Brunt, « Rehabiliting Arthur Young », Economic History Review, 55, 2003, p. 265-299.
  • [25]
    Victor-Donatien de Musset-Pathay, Bibliothèque agronomique ou dictionnaire raisonné des ouvrages sur l’économie rurale et domestique, Paris, Imprimerie D. Colas, 1810, p. 399-400
  • [26]
    Victor Yvart, Coup d’œil sur le sol, le climat et l’agriculture de la France, comparée avec les contrées qui l’avoisinent, et particulièrement avec l’Angleterre ; discours prononcé à l’ouverture du cours d’économie rurale théorique et pratique, le 7 novembre 1806 à l’école impériale vétérinaire d’Alfort, Paris, Imprimerie de Madame Huzard, 1807, p. 81.
  • [27]
    DePradt (baron), Voyage agronomique ... op. cit., p. 13.
  • [28]
    Arthur Young, Voyages en France... op. cit., p. 98, 278-279.
  • [29]
    Louis Passy, Histoire de la société nationale d’agriculture de France, 1 (1761-1793), Paris, Renouard, 1912 et André-Jean Bourde, Agronomie et agronomes en France au XVIIIe siècle, Paris, SEVPEN, 1967, p. 1302-1313.
  • [30]
    Laurent Brassart, « Une politique »... art. cit.
  • [31]
    Augustin-François Silvestre, Essai sur les moyens de perfectionner les arts économiques en France, Paris, Imprimerie de Madame Huzard, an IX, p. 94.
  • [32]
    Henri-Alexandre Tessier, « Réflexions sur quelques points... », art. cit.
  • [33]
    DePradt (baron), Voyage agronomique ... op. cit., p. 14-15.
  • [34]
    A.N. F/10 202.
  • [35]
    Laurent Brassart, « Une politique »... art. cit., Ces sociétés représentent une structure intermédiaire entre l’espace de la science officielle et celui de la vulgarisation scientifique. Cf. Jean-Luc Chappey, « Enjeux sociaux et politiques de la vulgarisation scientifique en Révolution (1780-1810), AHRF, n° 338, 2004, p. 11-51.
  • [36]
    Arthur Young, Voyages en France, op. cit., p. 994.
  • [37]
    Igor Moullier, Le ministère de l’Intérieur sous le Consulat et le Premier Empire (1799-1814). Gouverner la France après le 18 brumaire. Thèse de doctorat de l’Université de Lille, sous la direction de Gérard. Gayot, 2004.
  • [38]
    Jean-Antoine Chaptal, Essai sur le perfectionnement des arts chimiques en France. Paris, Imprimerie de Crapelet, an VIII ; Joseph-Antoine Bosc, Essai sur les moyens d’améliorer l’agriculture, les arts et le commerce en France, Paris, C.F. Patris, Veuve Devaux, Desenne et Maret, an VIII ; Augustin François Silvestre, Essai... op. cit.
  • [39]
    Henri-Alexandre Tessier, « Réflexions sur quelques points... », op. cit.
  • [40]
    Laurent Brassart, « Une politique »... art. cit., Idem., « La ferme des animaux : l’invention d’une politique de l’animal utile sous le Consulat. » AHRF, n° 377, 2014, p. 175-196 ; Malik Mellah, « Le troupeau de l’école d’Alfort du Directoire à l’Empire », Histoire et Sociétés rurales, n° 43, 2015, p. 73-102.
  • [41]
    Arthur Young, Voyages en France... op. cit., t. III, p. 993-994.
  • [42]
    Marie-Noëlle Bourguet, Déchiffrer la France. La statistique départementale à l’époque napoléonienne, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 1988, p. 416.
  • [43]
    Augustin François Silvestre, Essai... op. cit., p. 96.
  • [44]
    Cf. Marie Noëlle Bourguet, « La collecte du monde : voyage et histoire naturelle (fin XVIIe siècle – début XIXe siècle), dans Claude Blanckaert et al. (dir.), Le Muséum au premier siècle de son histoire, Paris, Muséum d’histoire naturelle, 1997, p. 163-196 ; Jean-Marc Drouin, « De Linné à Darwin : les voyageurs naturalistes », Michel Serres (dir.), Éléments d’histoire des sciences, Paris, Larousse, 1997, p. 479-501.
  • [45]
    DePradt (baron), Voyage agronomique...op. cit., p. 21.
  • [46]
    « Observations de M. Tessier faites dans son voyage à Hofwill », AAF, 41, 1810,
    p. 167-205.
  • [47]
    Victor Yvart, Coup d’œil... op. cit.
  • [48]
    Jean-Marc Drouin, « Introduction », dans Augustin Pyramus De Candolle, Mémoires et souvenirs (1778-1841), édité par Jean-Daniel Candaux et Jean-Marc Drouin, Genève, Georg, 2004, p. 4-6.
  • [49]
    Augustin-Pyramus De Candolle, Mémoires... op. cit., p. 234-235.
  • [50]
    À titre d’exemple sur les publications des tournées agronomiques des préfets, cf. « Lettres de M. Adrien Lezay de Marmésia, préfet de Rhin et Moselle, à Messieurs les maires de son département, relativement aux améliorations qu’il a remarquées dans une de ses tournées », AAF, 36, 1808, p. 73-123 et t. 39, 1809, p. 213- 325.
  • [51]
    Nicolas-Louis François De Neufchâteau, Voyages agronomiques dans la sénatorerie de Dijon, contenant l’exposition du moyen employé avec succès depuis un siècle, pour corriger l’abus de la désunion des Terres, par la manière de tracer les chemins d’exploitation, dédié à sa Majesté l’Empereur et Roi, Paris, Imp. Mme Huzard, 1806. « Première lettre sur l’agriculture dans la sénatorerie de Bruxelles par le sénateur François de Neufchâteau à M. Tessier », AAF, 33, 1808, p. 241-257 ; « Seconde lettre... », AAF, 35, 1808, p. 41-75 ; « 3e lettre... », ibidem, p. 175-219 ; « 4e lettre... », AAF, 36, 1808, p. 1-73 ;« 5e lettre... », AAF, 37, 1809, p. 5-119.
  • [52]
    Dominique Margairaz, François de Neufchâteau. Biographie intellectuelle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, p. 500.
  • [53]
    Mathieu Depère, Extrait d’un voyage agronomique fait dans l’été de 1809 au Sud-Ouest de la France, suivi de vues générales sur la culture des landes qui se partagent les trois départements de la Gironde, des Landes et du Lot-et-Garonne, Paris, Imprimerie de Madame Huzard, 1812.
  • [54]
    « Je commençai par demander au ministre de l’Intérieur de permettre que mon second voyage (celui de 1807) fut dirigé vers les Pyrénées parce que de cette manière je pouvais passer à Montpellier sans avoir l’air d’y aller exprès, voir la ville et les hommes, et me décider ainsi avec quelques connaissances du pays [De Candolle est pressenti pour succéder à Broussonnet à la chaire de professeur de botanique de Montpellier]. Le plan qui avait d’ailleurs quelques avantages fut agréé et dès le 1er avril je quittai Paris ». Augustin-Pyramus De Candolle, Mémoires ... op. cit., p. 251.
  • [55]
    Augustin-Pyramus De Candolle, « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départemens de l’Ouest » dans Mémoires d’agriculture, d’économie rurale et domestique publiées par la Société d’agriculture du département de la Seine [MAERD], imprimée par arrêté de M. Le conseiller d’État, préfet du département, X, 1807, p. 228-292 ; [voyage effectué à l’été 1806]. Idem, « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départemens du Sud-Ouest », MAERD, XI, 1808, p. 1-72 ; [voyage effectué à l’été 1807] ; Id., « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départemens du Sud-Est », MAERD, XII, 1809, p. 210-260 ; [voyage effectué à l’été 1808] ; Id., « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départemens de l’Est », MAERD, XIII, 1810, p. 203-259 ; [voyage effectué à l’été 1809] ; Id., « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départemens du Nord-Ouest », MAERD, XIV, 1811, p. 215-287 ; [voyage effectué à l’été 1810] ; Id., « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départemens du Centre », MAERD, XV, 1812, p. 200-240 [voyage effectué à l’été 1811].
  • [56]
    Id., « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départements du Sud-Ouest », MAERD, XI, 1808, p. 7
  • [57]
    Id., « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départements de l’Ouest », MAERD, X, 1807, p. 228.
  • [58]
    Au cours de ses six voyages, De Candolle n’a tenu qu’une seule relation journalière de voyage. Ce fut à l’occasion de son premier voyage dans l’Ouest de la France. Cf. Augustin-Pyramus De Candolle, Mémoires... op. cit., p. 235-247.
  • [59]
    Augustin-Pyramus De Candolle, « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départements du Sud-Ouest », MAERD, XI, 1808, p. 26
  • [60]
    Sur la dialectique théorie/pratique, cf. Victor Yvart, Coup d’œil ... op. cit., p. 5-10.
  • [61]
    Ibid., « Rapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départements du Nord-Est », MAERD, XIV, 1811, p. 262-282.
  • [62]
    Nicolas Louis François De Neufchateau, Voyages agronomiques... op. cit., p. IX.
  • [63]
    Dominique Margairaz, François de Neufchâteau..., op. cit., p. 504.
  • [64]
    Mathieu Depère, Extrait d’un voyage agronomique..., op. cit., p. 19-20.
  • [65]
    Daniel Roche, Humeurs vagabondes... op. cit., p. 98.
  • [66]
    Arthur Young, Voyages en France...op. cit., p. 151-152.
  • [67]
    « Pourquoi ne rappellerions-nous pas ici que ce sont les François qui ont appris aux Anglois à cultiver la luzerne, la pimprenelle et la chicorée […] », dans Victor Yvart, Coup d’œil ... op. cit., p. 86.
  • [68]
    Ibidem, p. 68.
  • [69]
    Nicolas Bourguinat « Présentation. Un temps de rupture dans l’histoire des pratiques du voyage » dans Nicolas Bourguinat et Sylvain Venayre (dir.), Voyager en Europe de Humboldt à Stendhal. Contraintes nationales et tentations cosmopolites, 1790-1840, Paris, Nouveau Monde, 2007, p. 9-18.
  • [70]
    « Observations de M. Tessier faites dans son voyage à Hofwill »...art. cit.
  • [71]
    Jean-Luc Chappey, « Héritages »... art. cit.
  • [72]
    Sur le procès de l’encyclopédisme sous l’Empire, cf. Patrice Bret et Jean-Luc Chappey, « Spécialisation vs encyclopédisme ? Les journaux encyclopédiques entre histoire des sciences et histoire politique », dans La Révolution française. Cahiers de l’Institut d’Histoire de la Révolution française, 2, 2012. (http://lrf.revues.org/515#ftn39)
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Français

Dès leur traduction en 1793, les Voyages en France d’Arthur Young ont rencontré en France un véritable succès public, largement porté par les institutions républicaines et la communauté des agronomes. Mais cette réception est équivoque. Dès le Consulat, l’œuvre de Young est instrumentalisée par les agronomes français pour contraindre l’État à entreprendre la grande politique agricole à laquelle ils aspirent depuis plus d’une décennie. L’Empire répond à leurs attentes, et dans la logique de reclassement des savoirs qu’il met en place, s’élabore un essai de redéfinition des conventions du voyage agronomique. Son institutionnalisation, sa spécialisation scientifique et son instrumentalisation à des fins politiques deviennent ses caractéristiques nouvelles et inabouties.

Mots-clés

  • voyage
  • agronomie
  • Arthur Young
  • savoirs
  • Premier Empire
  • politique agricole
Laurent Brassart
Université de Lille, sciences humaines et sociales IRHiS/UMR CNRS 8529 BP 60149 F-59653 Villeneuve d’Ascq Cedex
laurent.brassart@univ-lille3.fr
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Mis en ligne sur Cairn.info le 26/10/2016
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