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1Le terme de « ressources génétiques » était au cœur de la Convention sur la Diversité Biologique adoptée à Rio en 1992. Celle-ci se donnait en effet d’entrée de jeu pour objectifs « la conservation de la diversité biologique, l’utilisation durable de ses éléments et le partage juste et équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources génétiques, notamment grâce à un accès satisfaisant aux ressources génétiques et à un transfert approprié des techniques pertinentes… » (CDB, 1992, Art. 1.). Il s’agissait donc de conserver la biodiversité par la mise en marché équitable de ses éléments, les « ressources génétiques ». Mais comment ce concept de « ressources génétiques » fut-il forgé ? Quels savoirs, imaginaires et formes de gestion du vivant y étaient associés ? Comment un phénomène de recul de la biodiversité cultivée, guère immédiatement tangible par tous, a-t-il pu être rendu visible, discutable et mesurable ? Quelles alertes parvinrent à le porter dans les arènes internationales et à le constituer comme un problème environnemental mondial ? Quelle fut sa place à différentes périodes dans la topologie très dynamique des problèmes environnementaux planétaires ?

2Depuis 1992 cependant, la question des « ressources génétiques » fait l’objet d’un réétiquetage sous le vocable de « biodiversité cultivée » et leur valeur est réappréciée au prisme de la notion de « services écosystémiques ». Comment rendre compte de l’absorption des « ressources génétiques » dans ces nouveaux cadrages discursifs dominants dans les arènes internationales ? Comment interfèrent les stratégies, les intérêts, les savoirs et les représentations dans cette ascension puis ce reflux ? Comment à différentes périodes la question des ressources génétiques est-elle articulée, par certains acteurs et certaines constructions narratives, à d’autres problèmes environnementaux globaux ? Et comment, tout au long de la carrière de la perte de diversité génétique des espèces cultivées comme problème public mondial, se sont négociées les frontières et les articulations entre agriculture et environnement, entre « primitif » et moderne, entre ex-situ et in-situ, entre nature et culture ?

3Nous disposons de plusieurs travaux historiques ou sociologiques relatifs à l’évolution de la gouvernance internationale des ressources génétiques des plantes cultivées, éclairant notamment la prise en charge de leur conservation (Pistorius, 1997), la place de celle-ci dans une succession de régimes agro-alimentaires (« agro-food regimes ») qui articulent des façons de connaître, des pratiques de manipulation du vivant, des modes de production et des modèles de régulation (Pistorius et Wijk, 1999 ; Bonneuil et Thomas, 2009). La montée d’un gouvernement de la biodiversité par la marchandisation des ressources biologiques (Boisvert et Vivien, 2005 ; Thomas, 2006) ou encore les mobilisations et les conflits politiques et culturels qui se nouent autour de la biodiversité (Escobar, 1998 ; Ollitrault, 2004 ; Foyer 2010) sont également bien connues. Notre perspective est ici différente et complémentaire. Il s’agit, en mobilisant l’histoire culturelle des sciences de tracer la notion de « ressources génétiques » jusqu’aux généticiens soviétiques des années 1920 autour de Nicolaï Vavilov, et l’ensemble de représentations du vivant, de l’agriculture et de la société que ce concept incorpore et transportera longtemps avec lui avant que ne s’affirment d’autres représentations portées par d’autres cultures épistémiques dans d’autres arènes. Il s’agit aussi, dans le sillage de la sociologie des problèmes publics, de souligner l’importance des cadres cognitifs dans l’action publique, non seulement dans les mécanismes qui mettent en place les solutions aux problèmes mais aussi au sein du système d’acteurs qui participe à une sélection progressive d’informations et de représentations de la réalité (Muller, 2000 ; Hajer, 1995). À la croisée d’une histoire culturelle des sciences, sensible à la coproduction des savoirs et des imaginaires, et d’une sociologie des problèmes publics, attentive à la dynamique des problèmes environementaux dans une mosaïque d’arènes et au travail des acteurs pour rendre saillant et traitable un problème à travers des cadres cognitifs et normatifs particuliers, nous analysons ici la carrière des ressources génétiques agricoles végétales comme problème public mondial du milieu au XXe siècle à aujourd’hui.

1. L’invention des « ressources génétiques » et de ses arnèes internationales (1920- annÉes 1960)

1.1. Un concept issu du modernisme génétique du milieu du XXe siècle

4La notion de « ressources génétiques » associe une représentation de la nature comme ressource et l’idée que la diversité du vivant se jouerait essentiellement au niveau du gène. Cette vision ressourciste de la nature a pu être analysée comme l’essence même du projet de la science moderne (Heidegger, 1954). Sans remonter aussi loin ni discuter cette thèse dans sa généralité, on retrouve cette mise en avant de la diversité du vivant comme ressource chez bien des naturalistes depuis Linné (Bonneuil, 2009). Ainsi le directeur du Muséum d’Histoire Naturelle conçoit-il en 1893 les colonies comme des réserves à inventorier et mettre en valeur :

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« Les habitants du vieux monde ont les yeux fixés sur ces régions vierges où la nature est si riche et dont les ressources restent cependant sans emploi (…) il faut augmenter le patrimoine des générations qui nous succéderont, en travaillant à l’exploitation des ressources des territoires récemment acquis à la France et où dorment les réserves de l’avenir (…). Il s’agit maintenant de tirer parti de ces possessions nouvelles et, pour cela, il faut savoir ce qu’elles produisent, par quelles races d’hommes elles sont habitées, quelle est leur faune, quelle est leur flore » (Milne-Edwards, 1893, 8).

6Dans l’esprit des naturalistes qui monopolisent alors l’expertise d’inventaire et de mobilisation de la diversité du vivant et de mobilisation des espèces (transferts planétaires de plantes via les jardins botaniques), c’est l’espèce qui est l’unité de compte de la richesse, de la diversité biologique. Dirigeant de vastes collections qu’ils décrivent comme des trésors, ils relient la richesse des espaces naturels à leur abondance en nouvelles espèces potentiellement utiles.

7C’est cette vision ressourciste ancienne que la génétique moderne réinvestit en déplaçant la focale de l’espèce vers le gène. Darwin avait relativisé la pertinence ontologique de l’espèce tandis que les sélectionneurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle avaient exploré et mobilisé la diversité variétale. La lecture particulaire de l’hérédité (plutôt que continuiste) qui culmine avec la « redécouverte » des lois de Mendel en 1900 fait du gène (où plutôt de l’allèle) l’unité fondamentale du vivant : unité de transmission, de mutation, de sélection (théorie synthétique de l’évolution) et d’« amélioration » du vivant. Ainsi, le mendélien britannique William Bateson affirme-t-il en 1902 que « l’organisme est une collection de traits. Nous pouvons retirer le caractère jaune et brancher [plug in] le vert, retirer la hauteur et brancher le nanisme » (cité par Allen, 2003, 67). Le concept de gène dans la génétique classique s’apparente à la pièce standardisée d’un agencement industriel modulable, la « machine végétale » (Thurtle, 2007 ; Bonneuil, 2008).

8C’est dans ce contexte que naît la notion de ressources génétiques mise en avant par Nicolai Vavilov et ses collègues. Formé par Bateson, Vavilov appartient à la brillante génération de généticiens (Philipchenko, Serebrovsky, Timoféef-Ressowsky, Dobzhansky…) qui dominèrent la biologie soviétique dans les années 1920, avant l’ascension du lyssenkisme, et contribuèrent à la théorie synthétique de l’évolution comme une mathématique de la répartition des allèles dans des populations (Adams, 1979). Plusieurs d’entre eux étaient engagés dans le projet d’une modernisation génétique de l’Union soviétique qui comprenait un projet eugéniste mais aussi l’envoi de centaines de prospections génétiques dans les Républiques de la périphérie soviétique et dans le monde entier, pour rapporter du germoplasme des races animales et variétés végétales de la planète et moderniser l’agriculture nationale. En 1940, la collection de l’institut de Vavilov à Leningrad ne comprend pas moins de 250.000 accessions, dont 30.000 pour le blé. De cette vaste entreprise impériale et de son bagage mendélien, Vavilov dériva une pensée géographique des gènes, leur répartition et leur diversité et inventa le concept de « centres d’origine », zones de domestication d’une plante, plus riche en diversité (Vavilov, 1926). Outre les apports archéologiques et évolutionnistes, de ces vastes prospections dans les régions les plus riches en gènes, s’inscrivaient dans la quête moderniste de la plante améliorée, l’animal optimal et l’homme nouveau (Flitner, 2003) :

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« Nous cherchons à maîtriser le processus historique (...) à trouver les éléments de base, les “briques et le ciment” à partir desquels les espèces et variétés modernes sont constituées. Nous avons besoin de cette connaissance pour posséder le matériau initial de l’amélioration des plantes et des animaux. Nous étudions la constitution des formes agricoles primitives afin d’en tirer les indications pour la construction de la machinerie moderne » (Vavilov, 1931 [1] ).

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« L’ensemble des potentialités variétales initiales du monde, les vastes ressources des espèces sauvages, notamment sous les tropiques, restent intouchées par les investigations (…). Une maîtrise effective des processus d’évolution (…) ne pourra être réalisée qu’à travers les efforts conjugués d’une collaboration internationale forte et par la levée des barrières empêchant la recherche ces régions les plus remarquables du monde » (Vavilov, 1932, p. 331 et 342).

11Des briques héritées du lointain passé mais encore mal connues et situées dans les périphéries géopolitiques, à extraire et travailler par la science pour transformer l’avenir. Sinon le terme, l’idée de ressource génétique comme matériau élémentaire primitif global à mobiliser pour l’entreprise rationnelle d’amélioration génétique est là. Au même moment, le généticien animal et collègue de Vavilov propose le terme de « genofund » (pool génétique, qui allait devenir un concept clé de la théorie synthétique) en développant la métaphore minière :

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« Si l’on veut conserver à long terme les réserves de nombreux gènes présents en un lieu donné, il faut concevoir ce stock comme une sorte de ressource naturelle similaire aux réserves de pétrole, de gaz ou de charbon par exemple » (Serebrovsky,1928, cité par Adams, 1979).

13Comme l’ont notamment montré Bruno Latour et Madeleine Akrich, innover, rechercher, c’est à la fois produire des savoirs, des artéfacts techniques, des représentants (faisant taire des représentés), des programmes d’action collective et des visions du monde (Latour, 1989). C’est un script, « un processus de spécification conjointe des techniques et de leur environnement (…). En d’autres termes, l’innovation construit un programme d’action dans la réalisation duquel un certain nombre d’entités sont mobilisées, répartit les compétences entre ces diverses entités, ménage des articulations entre elles et constitue un canevas d’interprétation du réel dans la mesure où les partages précédents installent un certain nombre de relations de causes à effets » (Akrich, 1993, 65). Résumons alors les ontologies, les compétences et les rôles attribués aux divers humains et non-humains dans le concept de « ressources génétiques » qui émerge alors (colonne gauche du tableau 1) :

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  • La plante est une « machinerie » à optimiser en vue d’une ambitieuse modernisation de l’agriculture nationale (à l’ordre du jour au milieu du XXe siècle, siècle des efforts staliniens aux révolutions vertes d’après-guerre).
  • Les gènes sont les unités de commandement des performances de la machine végétale. Sur le modèle des gisements de ressources minérales, la diversité génétique est vue comme un stock statique, héritage relictuel du passé.
  • Les généticiens et sélectionneurs sont les ingénieurs de cette machinerie. C’est à eux qu’il revient de transformer la matière « primitive » des centres d’origine en variétés améliorées dans les centres d’innovation, laboratoires de l’avenir. Pour ce faire, il convient de financer toute une palette de savoirs et techniques de collecte, de conservation (en « banques » ex situ, éloignées des centres d’origine qui manquent de l’expertise et des moyens nécessaires), et de recombinaison (croisement contrôlé).
  • Si, dans le passé, les communautés paysannes ont joué un rôle par la domestication (Vavilov, 1932, 339), elles ne sont plus considérées comme des productrices de diversité. Ainsi, dans un article fondateur du modèle variétale et semencier d’après-guerre, Jean Bustarret, le futur directeur de l’Inra considère-t-il en 1944 les varietés de pays comme « des écotypes, issus de populations à l’intérieur desquelles a joué, pendant de très nombreuses générations successives cultivées dans le même milieu, la sélection naturelle », occultant la dimension anthropique et bioculturelle de la diversité cultivée (Bustarret, 1944, 346). Des sociétés paysannes se représentant – à des degrés divers (Haudricourt, 1962) – comme copilotes du vivant se voient attribuer une identité de simples usagers des innovations.
  • Une fois les paysages génétiques ainsi purifiés de tout attachement culturel et de toute évolutivité, les généticiens et sélectionneurs apparaissent comme les maîtres des circulations, les gardiens des frontières entre formes vivantes. Les passages de gènes d’une espèce ou d’une variété à l’autre ne sont pas conçus comme des flux à l’œuvre in situ et à chaque instant dans une nature-culture en réseau pilotée par les sociétés paysannes (les agro-écosystèmes) ; ils ne semblent pouvoir advenir que par le geste scientifique (le croisement mendélien, la cytogénétique – qui, dès les années 1930, permet de transférer des gènes entre espèces différentes –, puis plus tard le génie génétique).

Tableau 1
Tableau 1. Des « ressources génétiques » à la biodiversité cultivée : un basculement dans les représentations et la gouvernance du vivant

15Chacun à sa place et la biodiversité agricole sera bien gardée ! On retrouve dans ce script la marque du modèle fordiste et tayloriste et du grand partage moderniste entre primitif et moderne, entre ressources et innovation, entre paysans et savants, entre nature et culture, entre un monde vu comme intrinsèquement statique et sa mobilisation par la technoscience. Ce paradigme moderniste des « ressources génétiques », niant tout mouvement pertinent au vivant cultivé, apparaît donc comme une déclinaison du « nihilisme cinétique » de la modernité, radiographiée par le philosophe Peter Sloterdijk, à la suite d’Heidegger, dans La Mobilisation infinie :

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« Le pouvoir-agir des hommes occidentaux a pu faire une impression si forte sur lui-même qu’il a trouvé le courage de proclamer l’organisation du monde par sa seule action (…), supposition grandiose selon laquelle on pourra bientôt faire évoluer le cours du monde [ici « gérer » la biodiversité cultivée] de telle manière que seul se mouvra ce que nous voudrons raisonnablement maintenir en marche par nos propres activités [ici celles de conservation et d’innovation] (…) : la totalité du monde doit devenir l’exécution du projet que nous avons pour lui. (…) Le même nihilisme cinétique qui conçoit l’étant comme source d’énergie [ici d’information génétique] et comme chantier, et comme rien d’autre » (Sloterdijk, 2003, 22-23 et 58).

17C’est au sein de ce cadre particulier d’interprétation du monde et du vivant que la question de la perte de diversité des plantes cultivées va émerger dans les années 1960 comme problème public mondial.

1.2. L’ « érosion des ressources génétiques » : radiographie d’une alerte (années 1930-années 1960)

18La mise de l’environnement à l’agenda mondial dans les dernières décennies peut être comprise, non comme un processus unifié, mais comme une dynamique de « population de problèmes » (Hilgartner et Bosk, 1988 ; Charvolin, 2003) plus délimités, ayant chacun leur écologie institutionnelle, leur carrière dans l’espace public, se faisant concurrence ou synergie à l’agenda d’une mosaïque d’arènes, faisant l’objet d’opérations de transformations, de regroupement ou de dissociation par divers acteurs. Parmi cette multiplicité de problèmes environnementaux, ceux qui parviennent à dominer l’agenda environnemental global varient au cours du temps : « protection de la nature » et « conservation des ressources » vers 1949, affirmation de la catégorie de « pollutions » à Stokholm en 1972, puis tandem « climat » / « biodiversité » à Rio en 1992, etc. (Mahrane et al., 2012). Dans ce paysage de problèmes candidats à la visibilité planétaire, la question de la diversité génétique des plantes cultivées n’est guère encore un problème saillant au sortir de la Seconde Guerre mondiale : ce sont plutôt d’autres enjeux agricoles et environnementaux qui sont mis en avant dans les arènes internationales et les organisations naissantes. La protection des espèces et des habitats dit naturels suscite la création de l’IUCN en 1948 avec l’appui de l’UNESCO ; l’érosion des sols et la gestion des forêts et des ressources halieutiques selon un « rendement maximal soutenu » mobilisent la FAO ; l’idée, avancée par les États-Unis, d’une gestion et conservation « rationnelle » des « ressources naturelles du monde » fait l’objet d’une conférence des Nations unies en 1949 (Linnér, 2003). Mais, malgré des alertes précoces comme celle de Harry Harlan, l’homologue américain de Vavilov à la Division of Plant Exploration and Introduction (Harlan et Martini, 1936), la question de la disparition d’une partie des ressources génétiques par remplacement de variétés traditionnelles par des variétés modernes, reste encore absente des arènes de la jeune Organisation des Nations unies. Au sein du monde des généticiens et des sélectionneurs, l’alerte peine à se faire entendre avant les années 1960 car l’heure est plutôt à l’exaltation des pouvoirs et des promesses de la génétique. Ainsi, une unique touche alarmiste, en fin d’une communication de Harlan, ne suffit-elle pas à troubler l’optimisme du symposium sur les ressources génétiques de l’Académie des sciences américaine en 1959 (Harlan, 1961, 19). Rendre tangible et crédible une menace sur une question nouvelle comme la diversité agricole ne va pas de soi. Cela requiert, de la part des lanceurs d’alerte, un travail qui implique plusieurs opérations. Pour les saisir, considérons quelques mises en garde précoces :

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“The progenies of these fields with all their surviving variations constitute the world’s priceless reservoir of germplasm. It has waited through long centuries. Unfortunately, from the breeder’s standpoint, it is now being imperiled. When new barleys replace those grown by the farmers of Ethiopia or Tibet, the world will have lost something irreplaceable” (Harlan & Martini, 1936, 317).

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« … reconnaissant la grande importance que présente, pour la génération actuelle et les générations futures, la préservation du pool de variabilité génétique qui existe actuellement dans les principaux centres de gènes du monde mais qui est maintenant menacée de destruction, soit par le surpâturage et les pratiques irrationnelles qui s’y rattachent, soit par le remplacement des races locales par des variétés améliorées, la réunion recommande que la FAO… » (FAO, 1961, 21).

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“Plant breeders, searching the world for ever more productive strains, must have genetic pools to provide ‘building stones’. The plants of primitive agriculture and related wild plants are this treasury, now depleted by development” (Frankel, 1967, 538).

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“The genetic resources of the plants by which we live are dwindling rapidly and disastrously. As development proceeds in the less advanced as in the more advanced areas of the world, the reserves of genetic variation, stored in the primitive crop varieties which had been cultivated over hundreds or thousands of years (…), have been or are being displaced by high-producing and uniform cultivars, and by forest plantations. What is inevitable and essential progress in one direction is a calamitous deprivation in another - for the developing countries as much as for the developed ones. (…) plant breeding and plant introduction, perhaps the most powerful single weapon of agricultural improvement, are rapidly being deprived of the very raw materials upon which they depend. This ‘erosion’ of our biological resources may gravely affect future generations which will, rightly, blame ours for lack of responsibility and foresight…” (FAO-IBP, 1967, 4)

23La crédibilité d’une alerte requiert tout d’abord d’établir la factualité d’une dégradation. Chez Harlan qui a constaté la disparition de variétés d’orge en Éthiopie, la preuve est expérientielle. Ce sont longtemps des témoignages de collecteurs ayant traversé plusieurs fois des régions agricoles foyers de diversité, et rapportant une perte qui font preuve. Ce n’est que progressivement que l’on entreprendra de quantifier les évolutions de la diversité génétique. Signe de ce faible investissement de quantification dans les premières décennies, un document aussi majeur que la World Conservation Strategy qui invente le terme de « sustainable developpement », ne documente le recul global de la diversité cultivée que par un graphe assez grossier, qui représente le recul du nombre de variétés d’une seule espèce (le blé) en un seul pays (la Grèce) (IUCN-UNEP-WWF, 1980, 24).

24Pour justifier une action internationale, l’alerte suppose aussi de concevoir ce qui se dégrade comme un bien commun précieux : ici, les matériaux de base des sélectionneurs, bases du progrès agricole et donc de la sécurité alimentaire mondiale. La métaphore du gisement, du réservoir, du stock de matière première en voie d’épuisement est mobilisée à plein : « priceless réservoir », « treasury », « reserves ».

25Une alerte se doit également de définir un public concerné, des victimes potentielles de la menace annoncée : c’est la sécurité alimentaire de l’humanité tout entière qui est concernée, les « générations futures ». Les sélectionneurs, loin d’être présentés comme des acteurs (publics et privés) ayant leurs intérêts propres, apparaissent comme les opérateurs de l’intérêt général, transformant un patrimoine commun de ressources en un gain collectif de nourriture.

26Le succès d’une alerte implique enfin de cibler une institution appelée à prendre en charge le problème. Le cadrage du problème en termes de ressources pour l’innovation et d’innovation pour la sécurité alimentaire mondiale désigne la FAO comme l’institution à qui revient le traitement du problème, en s’appuyant sur l’expertise des sélectionneurs, avec une définition sectorielle, agricole, du problème. La métaphore de l’érosion joue en ce sens une fonction symbolique cruciale : elle permet un « alignement de cadre » (Snow et al., 1986) avec l’érosion des sols, question déjà fortement mise à l’agenda international depuis les années 1930 et qui est prise en charge par la FAO depuis sa création. La disparition, invisible, des gènes se trouve ainsi mise en équivalence, en termes de gravité, avec l’érosion bien visible des sols.

27Est ainsi posé dans ces textes un « cadre d’interprétation » (Muller, 2000) de la question qui établit des constats et des menaces, constitue une multitudes de phénomènes localisés en un seul objet cohérent digne d’attention planétaire, définit des causes et des acteurs en charge des solutions.

2. La carriÈre d’un problème public mondial entre agriculture, environnement et biotechnologies (1961-1992)

2.1. Une prise en charge sectorielle par la FAO et les sélectionneurs

28C’est donc en effet la FAO qui fournit l’arène internationale où le problème est discuté dans les années 1960. Le Technical Meeting on Plant Exploitation and Introduction, qu’elle réunit à Rome en juillet 1961 est le premier événement international à aborder la question du recul de la perte de diversité génétique. La FAO prend en charge ce dossier au sein de sa « Division de la production végétale et de la protection des plantes ». En 1968 est créée dans la Division une nouvelle sous-division de l’écologie végétale et des ressources génétiques.

29Cette gestion institutionnelle de l’« érosion génétique » s’inscrit dans un régime sectoriel plus large, centré sur la modernisation agricole et incluant les acteurs privés. Dès 1947, un comité de la FAO recommande que l’Organisation soutienne la modernisation génétique des agricultures du monde et le « libre-échange » de germplasme entre les pays (Farnham, 2007, 112). La conférence d’experts de 1961 s’inscrit dans le cadre de l’« Année mondiale des semences », point culminant d’une « Campagne mondiale des semences » lancée par la FAO en 1957 pour accélérer le transfert de capacités techniques d’innovation variétale et de modèles juridiques pour organiser le secteur semencier dans les pays du Sud. Cette campagne comprend 27 mesures pour remplacer les variétés improductives par des « semences de première classe », remplacer les systèmes informels de semences par un système faisant de la semence un produit commercial respectant certains standards et certaines règles de propriété, pour lever les barrières à l’installation de filiales des grandes entreprises de sélection étrangères, et ainsi apporter aux pays en développement (Pistorius et Wijk, 1999, 92). Cette entreprise, bientôt nommée « Révolution Verte », marque l’apogée du modernisme génétique décrit plus haut. La Commission internationale du riz de la FAO déplore ainsi en 1958 que

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« dans la plupart des pays (…) un nombre excessivement grand de variétés de riz sont encore cultivées. Pour augmenter le rendement moyen, il est important d’éliminer les types les moins productifs. (…) Seul un nombre limité de variétés améliorées doivent figurer dans les programmes de distribution de semences » (cité par Pistorius et Wijk, 1999, 93).

31Le traitement institutionnel de l’alerte sur l’érosion de la diversité génétique cultivée apparaît ainsi comme une gestion d’un effet secondaire d’une inexorable et souhaitable modernisation génétique de l’agriculture : avec le succès des révolutions vertes y compris dans les centres d’origine, le recul des variétés de pays pourrait limiter dans le futur la palette de gènes disponibles pour les sélectionneurs, aussi convient-il de collecter ces ressources pour les mettre à l’abri dans les banques adéquates. Erna Bennett, qui dirigeait dans les années 1960 la section de génétique de la « Division de la production végétale et de la protection des plantes » de la FAO, se rendit bientôt compte des limites que ce cadrage du problème imposait à ses activités :

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“This enormous pressure by commercial interests to push seed through the green revolution into the third world was organized by an office two doors up from mine called the World Seed Programme (…) So here you have the great monolith of the United Nations with a thousand little brains within the same body (…) sending out conflicting messages to the operational divisions which would be told ‘You must conserve germ plasm’ in one direction and ‘You must have more green revolution seed’ in another (Entretien avec Erna Bennett par Gregg Borschmann, 21 nov. 1994, transcription communiquée par E. Benett le 12 janvier 2011, 49).

33La prise en charge du problème par la FAO relève d’ailleurs d’une politique de sécurisation de l’accès des sélectionneurs aux ressources génétiques. La FAO lance ainsi en 1957 la FAO Plant Introduction Newsletter pour favoriser la circulation du matériel génétique entre les différents instituts et soutient peu après des entreprises de collecte et la création de centres régionaux des ressources végétales, en Turquie, puis en Éthiopie et en Afghanistan. Il est en effet admis que « les pays technologiquement arriérés n’ont pas les moyens de conserver leur vastes ressources variétales » (Harlan, 1961, 16). Cette politique de sécurisation constitue – au moment où des pays du tiers-monde riches en biodiversité cultivée accèdent à l’indépendance – les ressources génétiques comme patrimoine mondial dans lequel les sélectionneurs peuvent librement et gratuitement puiser. Concevant le travail d’innovation variétale comme un travail de réagencement de gènes initialement dispersés dans de multiples variétés, elle vise aussi à fluidifier les échanges internationaux de variétés améliorées. Après avoir vainement plaidé pour une reconnaissance internationale par brevet des obtentions végétales dans les années 1940 et 1950, l’Association internationale des sélectionneurs professionnels pour la protection des obtentions végétales (ASSINSEL) change son fusil d’épaule et demande à partir de 1956, faute de brevet, d’inventer une protection spécifique pour les variétés. Une convention internationale, pour garantir le droit des obtenteurs dans un contexte d’essor du commerce international des variétés et semences, est alors adoptée à Paris en 1961, la Convention UPOV (Bonneuil et Thomas, 2009, 112-118). À la différence du brevet, le « Certificat d’Obtention Végétale » ainsi mis en place autorise un sélectionneur à utiliser la variété d’un concurrent dans son schéma de sélection (pour y puiser des gènes favorables par croisement) sans avoir à payer de royalties : seule la variété comme assemblage fonctionnel distinct est protégée ; les briques élémentaires que sont les gènes sont ainsi en libre accès pour l’innovation (Joly et Hermitte, 1993). Dotés de nouveaux droits de propriété ajustés à leur activité, les sélectionneurs sont donc des acteurs clés du régime de gouvernance des ressources génétiques. Il est significatif que la conférence d’experts de 1961 ne soit pas une initiative propre de la FAO, mais une co-organisation avec l’European Society for Research and Plant Breeding (EUCARPIA), qui rassemble les entreprises privées et les sélectionneurs du secteur public. La possibilité de constituer des droits de propriété sur les variétés végétales s’appuie sur l’invention conjointe, inscrite dans le concept même de « ressources génétiques », d’un domaine de non-propriété qui devient, sous l’alerte d’une « érosion des ressources génétiques », objet de sollicitude publique.

2.2. Premières tentatives d’écologisation des ressources génétiques : du Programme Biologique International à la conférence de Stockholm

34Le Programme Biologique International (PBI), lancé en 1964 par l’International Council of Scientific Unions avec le soutien de l’UNESCO, va constituer une deuxième arène, en synergie et concurrence avec la FAO, dans la définition du problème des ressources génétiques et des solutions associées. Le PBI offre aux biologistes l’occasion de coordonner, à une échelle mondiale, les recherches en écologie. Dans le préambule d’une des premières rédactions du programme, le comité posait le constat d’une demande croissante en ressources naturelles alors menacées de destruction, problématique voisine de celle de la conférence de la FAO de 1961. L’IBP parle de « capital biologique mondial » (IBP, 1963), ce qui reprend la vision ressourciste des experts de la FAO, mais dans un cadrage beaucoup plus écosystémique et dynamique. Il s’agit d’étudier les « bases biologiques de la productivité et de la prospérité humaine ». Inspirée de la cybernétique, la thermodynamique et l’analyse des systèmes, l’école d’écologie systémique qui domine le programme (Odum, 1959 ; Margalef, 1964) se pose en experte du réglage optimal des cycles de productivité naturelle de la biosphère : un état stationnaire conciliant la demande économique à court terme et le maintien des processus renouvelant les ressources naturelles à long terme. L’autorité des écologues du PBI comme pilotes de la planète, s’appuie sur une image, celle de la « machine cybernétique » : « l’écosystème est une “machine” complexe dont la capacité peut être mesurée en terme de quantité d’information qu’il stocke et peut être démontrée par un progrès d’un état présent vers un état futur » (Margalef 1964 : 12 ; Kwa, 1987).

35Le PBI sert surtout à financer des études écologiques fondamentales sur les écosystèmes mais pour convaincre de son intérêt pratique, ce programme fait, dans la toute dernière phase de son élaboration, place en son sein à une section « Use and Management of Biological Resources » dont le comité sur les « Plant Gene Pools » est confiée au généticien et sélectionneur Otto Frankel. Comme le montre le leadership donné à un sélectionneur classique (et non à un écologue ou un généticien des populations) sur ce dossier, le PBI ne parviendra pas à reproblématiser de façon solide et opérationnelle la question des ressources génétiques au sein de l’écologie des écosystèmes. Les écologues du PBI, peu intéressés par la diversité génétique agricole laissent la bride sur le cou à Frankel, qui active ses réseaux dans le milieu des généticiens et sélectionneurs et aiguillonne la FAO.

36Il n’en reste pas moins que la présence d’un axe sur les ressources génétiques agricoles et forestières au sein d’un PBI promettant de définir scientifiquement l’utilisation optimale de la biosphère, contribue rhétoriquement à crédibiliser une approche écologique sur la production agricole et forestière et à inscrire la question des ressources génétiques parmi les problèmes environnementaux – plutôt que strictement agricoles – globaux. C’est ainsi la section « Use and Management of Biological Resources » du PBI et la FAO qui organisent la 2e conférence technique internationale sur les ressources génétiques en 1967 à Rome, année où est annoncée par les Nations unies la tenue pour juin 1972 de la Conférence de Stockholm sur l’environnement humain. L’activité conjointe des experts de la FAO et du PBI va concourir à mettre les ressources génétiques à l’agenda du sommet de Stockholm. Ceux-ci publient les actes de la conférence de Rome et lancent l’enquête collective « Survey of Crop Genetic Resources in their Centres of Diversity » qui évalue l’état des ressources génétiques du monde et dont le manuscrit circule avant Stockholm (Frankel et Bennett, 1970 ; Frankel 1973). Ce travail porte ses fruits puisque lors de la Conférence de Stockholm, parmi les 109 recommandations de la conférence qui firent l’objet de négociations entre les participants pour déterminer les problèmes environnementaux globaux les plus préoccupants, pas moins de sept concernent la conservation des « ressources génétiques », avec une intégration des ressources agricoles et forestières au sein d’un cadrage plus large des ressources génétiques, incluant celles des espèces sauvage menacées par l’Homme ou encore la diversité microbienne [2] .

2.3. Une resectorisation dans la recherche agronomique (1972-1992)

37Si Stockholm marque l’intégration des « ressources génétiques » au nombre des problèmes environnementaux globaux, et si le jeune Programme des Nations Unies pour l’Environnement créé en 1972, appuiera partiellement des programmes d’exploration et de conservation des ressources génétiques, c’est finalement dans le monde agronomique et des sélectionneurs que cette question va être prise en charge par une nouvelle institution internationale, le Consultative Group for International Agricultural Research (CGIAR). Les États-Unis systématisent dans les années 1960, aux côtés de de fondations privées telles Rockefeller, Ford et Kellogg, une stratégie de « Révolution verte », notamment dans les pays où la malnutrition pourrait faire le lit du communisme (Perkins, 1997). Cette politique diverge de plus en plus de la politique multilatérale de la FAO, où le système donnant une voix par pays et l’action du « groupe des 77 » donnent un poids croissant aux pays du Tiers-monde et au soutien des systèmes nationaux de recherche. Les États-unis favorisent alors, avec l’appui de la Banque mondiale, la création du CGIAR en 1971, qui place les orientations (et les ressources génétiques) des centres de recherche agronomiques « révolution verte » installés dans les pays du Sud dans un consortium contrôlé par les bailleurs du Nord (Pistorius et Wijk, 1999). Le pilotage consortium CGIAR est assuré par un conseil de 22 gouvernements nationaux et de fondations privées. La politique du CGIAR en matière de ressources génétiques se focalise sur la prospection (des espèces cultivées et leurs cousines sauvages potentiellement utiles) sur la base de critères économiques et sur leur conservation ex-situ, hors du milieu naturel, dans des banques de semences. Ce programme d’action est élaboré à la Conférence de Beltsville en mars 1972, organisée par le CGIAR, et servira de base à la création de l’International Plant Germplasm Network, puis, en 1974 l’International Board for Plant Genetic Resources (IBPGR). La FAO, bien que formellement associée à cette institution, se voit en pratique marginalisée. L’IBPGR opère comme une institution du CGIAR, qui lui apporte son budget. Les représentants du secteur semencier privé, associés dès le début à la définition des orientations de la recherche au CGIAR, se voient confier un rôle majeur dans le pilotage des ressources génétiques. Ainsi, un dirigeant de Pioneer Hi-Bread International (alors n° 1 mondial des semences) préside-t-il le « Crop Germ Plasm Advisory Committee » de l’IBPGR (IBPGR 1979, 85).

38La conservation des ressources génétiques passe alors d’une logique de conférences d’experts et de « newsletter » à un traitement institutionnel, d’une logique « Nations unies » à une logique Banque mondiale. Au cours des années 1970, l’IBPGR devient le coordinateur principal des collections d’une soixantaine de banques. Le « réseau CGIAR », fort de ses ressources financières et d’une dizaine de centres de recherche (CIMMYT au Mexique, IRRI aux Philippines, ICARDA en Syrie, ICRISAT en Inde, etc.) susceptibles d’accueillir les collections de ressources génétiques à portée de main des sélectionneurs, prend le leadership à la FAO dans la gestion des ressources génétiques (Pistorius et Wijk, 1999, 96-100).

39Cependant, cette gouvernance fait l’objet de critiques montantes dans les années 1970. Patrick Mooney écrit Seeds of the Earth en 1979, qui dénonce à la fois l’érosion génétique et la mainmise des intérêts du Nord sur les ressources, et fonde avec Cary Fowler l’ONG « Rural Advancement Fund International » en 1984. Plusieurs gouvernements des pays du Sud s’inquiètent bruyamment de la montée du brevet sur les inventions biotechnologiques alors que les ressources génétiques du Sud sont gratuites et posent la question de la propriété intellectuelle sur les collections des centre CGIAR. Mooney observe alors que « The Third World is being invited to put all its eggs in someone else’s basket » (Mooney, 1979, 30). On assiste alors à la politisation d’un enjeu qui revêtait autrefois une apparence majoritairement technique. En 1981, le groupe des 77 se range derrière la proposition du Mexique (Résolution 6/81 de la 21e session de la conférence de la FAO en novembre 1981), d’une convention internationale qui établirait un nouveau système de banque de gènes indépendant du CGIAR et ramènerait l’IBPGR sous le contrôle de la FAO. Un engagement international sur les ressources génétiques est négocié en 1983, qui réaffirme les ressources génétiques comme « patrimoine commun de l’humanité ». Une commission sur les ressources génétiques est créée à la FAO la même année en vue de mieux représenter les pays du Sud et de discuter des questions des « droits des agriculteurs ». L’IBPGR ne répond que partiellement à ces critiques et revendications, malgré de nombreuses négociations entre CGIAR et FAO. Il parvient à rester l’unique agence internationale de gestion des ressources génétiques en agriculture, et continue à privilégier les approches ex situ et les perspectives des sélectionneurs (Pistorius, 1997, 79-85).

2.4. Les ressources génétiques dans le marché de la biodiversité

40La critique d’un pillage des ressources génétiques du Sud par les entreprises semencières ne pourra cependant endiguer le durcissement des règles de propriété intellectuelles sur le vivant (nouveau traité UPOV en 1991 plus restrictif, montée du brevet sur le vivant). Avec la montée des enjeux industriels liés aux biotechnologies, un nouveau régime de propriété intellectuelle est consacré par la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) adoptée à Rio en 1992 et l’accord ADPIC de l’OMC sur la propriété intellectuelle de 1995 (Boisvert et Vivien, 2005 ; Thomas, 2006). La CDB combine en effet i) la reconnaissance de la souveraineté nationale sur les « ressources biologiques », incluant les ressources génétiques (Art. 15), ii) le partage des fruits des innovations tirées de ces ressources avec les communautés locales (Art. 8j et Art. 15) et iii) la consécration internationale de brevetisation généralisée du vivant (Art. 16.5). La CDB adosse en somme la conservation de la biodiversité à la valorisation marchande (passant par l’établissement de droits de propriété) de ses éléments, les « ressources biologiques » (Aubertin, Pinton et Boisvert, 2007).

41En réponse à ce régime environnemental-marchand instauré par le tandem CDB/ADPIC, la FAO défend une logique plus sectoriellement agricole et plus mutualiste à la croisée des positions des sélectionneurs conventionnels (préférant une protection par COV au brevet de gène et soucieux d’un accès gratuit aux ressources, nostalgiques du régime de patrimoine commun de l’humanité), des pays du Sud, et des ONG (soucieuses d’un véritable retour vers les communautés qui entretiennent la diversité cultivée). Est ainsi adopté en 2001 sous légide de la FAO le Traité international sur les ressources phyto-génétiques pour l’alimentation et l’agriculture (TIRPAA) qui se veut plus mutualiste, mais dont le dispositif multilatéral de partage des avantages peine encore à se concrétiser, avec seulement quelques centaines de milliers de dollars réunis à ce jour [3] .

3. Des ressources génétiques à la biodiversité cultivée et ses « services » (1992-2010)

42Depuis 1992, dans un régime certes encore dominé par le CGIAR, la conservation statique [4] et le règne du brevet sur les entités biologiques, la question des « ressources génétiques » a connu d’importantes mutations et la montée de perspectives de savoir et de gestion nouvelles. Il s’agit d’une part d’un réétiquetage partiel du problème en terme de « biodiversité cultivée », et d’autre part d’une réappréciation de la valeur de cette biodiversité cultivée au prisme de la notion de « services écosystémiques ».

3.1. Des stocks aux processus

43L’affirmation du brevet sur les gènes, sanctionné par la Convention sur la Diversité Biologique prolonge et renforce bien évidemment le modèle ressourciste mis en place à l’époque de Vavilov. Cependant, le cadrage de Rio favorise parallèlement un triple infléchissement dans la trajectoire du problème public, au point non seulement d’ébranler les script initial des ressources génétiques, mais aussi de conduire à une requalification du problème sous l’étiquette de « biodiversité cultivée ».

44Tout d’abord, dans les arènes de la CDB et leur ordre discursif, les sélectionneurs ne sont plus les opérateurs sans intérêt de l’intérêt général de la planète qu’ils semblaient être. Ils doivent négocier (en théorie du moins) l’accès aux ressources génétiques contre juste rémunération. Alors que dans les alertes des années 1960, le public concerné était une humanité indifférenciée (cf. supra), il est alors redéfini comme constitué de parties prenantes (communautés paysannes, États, entreprises biotech et semencières, ONG, recherche publique) qui négocient l’accès et la rémunération de ces ressources. Avec le fameux article 8j de la Convention, les communautés paysannes se voient reconnaître des « connaissances, innovations et pratiques » qui présentent « un intérêt pour la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique » (Art. 8j). La diversité biologique retrouve les attachements avec les savoirs et les cultures que le modernisme génétique lui avait reniés ; la diversité devient « bioculturelle ». À la croisée de cette évolution et d’un tournant participatif plus général des politiques de développement, de nouvelles approches, participatives, de conservation in situ, se développent au CGIAR depuis 1994, tout en restant minoritaires. La CDB souligne aussi l’importance de la conservation in situ (Art. 8), ce qui n’a pas manqué de déteindre sur les débats entourant la biodiversité agricole, avec le lancement d’importants projets de conservation in situ par l’IBPGR (devenu International Plant Genetic Resources Institute, IPGRI en 1991) depuis 1995, rompant avec la focalisation antérieure exclusive sur les banques de gènes [5] (Fenzi, Bonneuil et Gouyon, 2011). L’anthropologue et écologue américain, Steve Brush, qui joue un rôle clé dans ce lancement, publie peu après un ouvrage au titre emblématique, Genes in the Field : il s’agit de comprendre la structuration et la dynamique de la diversité génétique sur le terrain, à la rencontre de la génétique des populations et de l’anthropologie des pratiques semencières des communautés paysannes, et de mobiliser ces savoirs pour la conservation in situ (Brush, 2000). En 2006, l’IPGRI adopte un nouveau nom, Bioversity International, tout à fait symptomatique d’un affichage qui se veut proche de la biodiversité, et calqué sur un nom d’ONG.

45Deuxièmement, l’intégration des ressources génétiques dans la Convention sur la diversité biologique, constitue un espace commun aux problèmes de conservation de la biodiversité dite sauvage et de la biodiversité cultivée. Cela recompose profondément les arènes du débat, et met en selle des acteurs autres que les sélectionneurs, des représentations du vivant autres que le modernisme génétique. La gestion sectorielle est ébranlée. La FAO et le CGIAR sont conduits à en passer par une trans-arène de la biodiversité devenue plus influente. Et le milieu professionnel des sélectionneurs public et privés perd sa propriété autrefois exclusive du dossier. Avec la montée des revendications des communautés autochtone et l’ouverture des arènes de la biodiversité à de nouveaux acteurs non gouvernementaux, le cadrage « biodiversité » offre aussi un cadre d’interprétation du monde propice à la politisation, à l’ouverture d’espaces de luttes socio-environnementales et indigènes et de critique de la mondialisation (Escobar, 1998 ; Ollitrault, 2004 ; Foyer 2010)… au sein d’un régime à dominante, certes, marchande (Thomas, 2006). C’est cet ensemble de transformation des arènes, des acteurs et des enjeux que note, non sans une pointe de nostalgie, un représentant de la profession semencière :

46

« Le discours biodiversité, c’est un discours bien plus récent (…) c’est effectivement des revendications plus importantes de la part de Greenpeace, de la part du WWF que l’on voit apparaître au niveau international, qui globalise tout le débat. Avant y’avait notre petit débat tranquillou, enfin tranquillou… Tranquillou agricole entre professionnels de l’agriculture (…) on était dans notre bulle agricole (…) où les gens travaillaient entre eux, communiquaient peu avec l’extérieur. Et puis, petit à petit, on a vu, au niveau de la FAO, au niveau des instances diverses et variées, émerger un débat beaucoup plus globalisé et puis tous les mouvements aussi, d’opposition altermondialiste, remise en cause de la mondialisation, la remise en cause des échanges, cette philosophie-là, etc. Donc il y a quand même pour nous une différence entre les ressources génétiques et la biodiversité (…) on est tout le temps obligés de remettre sur le tapis le fait que l’agriculture française n’est pas qu’un ensemble de paysages » (Entretien, Direction des relations extérieures du Groupement National Interprofessionnel des Semences, 4 sept. 2009).

47En troisième lieu, la CDB opère une écologisation des ressources génétiques et de la façon de les concevoir. Malgré la dominante ressourciste de la Convention, la notion de biodiversité, telle que définie dans l’Art. 2, renvoie à une pluralité de niveaux pertinents pour saisir la variabilité du vivant: génétique, mais aussi spécifique et écosystémique. Des néologismes, comme « crop biodiversity » (biodiversité cultivée) ou « agrobiodiversité », devenus courants depuis 1992, manifestent alors l’arrimage de ce que l’on nommait initialement « ressources génétiques » dans la problématique plus large de la biodiversité, terme lui-même jeune puisqu’il date du milieu des années 1980 (Takacs, 1996). On sort ainsi d’une problématisation d’amélioration des plantes pour entrer dans un cadrage plus écologique de la question, qui met l’accent – avec les apports de l’écologie des paysages et de la biologie de la conservation – sur les flux, la connectivité, la résilience, l’évolutivité et non plus seulement sur les stocks, les entités. La palette des savoirs et cultures épistémiques légitimes pour parler de la biodiversité cultivée se trouve du même coup élargie : anthropologie, génétique évolutive et des populations, gestion dynamique, biologie de la conservation et ses approches modélisatrices, méthodologie participatives, nouvelles façons de mesurer la diversité cultivée dans le sillage des initiatives internationales de conceptions d’indicateurs de biodiversité, etc. (Brush, 2000).

48La biologie évolutive et l’écologie connaissent dans le même temps des transformations techniques et théoriques importantes : la théorie des métapopulations, la spatialisation des modèles et la disponibilité technique de marqueurs moléculaires permettent de tracer des flux de gènes sur de longues distances, à travers la « barrière » d’espèce. Ces avancées de la biologie ont ouvert la voie à une vision beaucoup plus fluide et dynamique du vivant et à une vision réticulée – plutôt qu’arborescente – de l’évolution. Ces évolutions ont convergé avec des mutations sociopolitiques (reflux de l’État développementaliste au Sud et néolibéralisme, luttes et revendications des peuples indigènes) pour infléchir les conceptions de la conservation de la nature. Il est désormais la norme d’associer celles-ci et de concevoir la biodiversité non plus comme une réserve mais comme un flux permanent, ce qui requiert une nouvelle attention à la connectivité des espaces que l’on protège : corridors écologiques, trames vertes, etc. (Blandin, 2009). La rencontre actuelle entre théorie des réseaux et biologie des populations apporte de nouveaux outils pour équiper ces nouvelles représentations (par exemple, Rozenfeld et al., 2008). Reprenant les travaux de la biologiste Gretel Ehrlich, le rédacteur en chef de la revue Wired aligne ainsi la nouvelle pensée réseau du numérique et la nouvelle représentation du vivant :

49

“A distributed, decentralized network is more a process than a thing. In the logic of the Net there is a shift from nouns to verbs. Economists now reckon that commercial products are best treated as though they were services. It’s not what you sell a customer, its what you do for them. It’s not what something is, it’s what it is connected to, what it does. Flows become more important than resources. (…) Life is a networked thing – a distributed being. (…) life is a something in flux” (Kelly, 1994, 26, 92 et 98).

50Cette évolution est stylisée dans la colonne de droite du tableau 1. Un cadrage « biodiversité cultivée », voire « agrobiodiversité », incluant alors les espèces non cultivées des paysages agricoles et les dimensions culturelles supportant la diversité biologique, vient aujourd’hui ébranler la suprématie du paradigme des « ressources génétiques ». La biodiversité cultivée n’est plus simplement un réservoir de variétés ni un stock de gènes, mais un tissu bioculturel, dynamique, sans couture. Comme les entreprises, les êtres vivants et les écosystèmes sont évalués, moins sur leur performance en conditions réglées, stables et optimales, comme c’était le cas il y a un demi-siècle (cf. les normes « fordistes » d’évaluation des variétés cultivées ou encore la notion de climax en écologie), mais plutôt en fonction de leur habileté à s’ajuster à des changements rapides et constants. À toutes ses échelles, le vivant est de plus en plus vu comme un système agile, adaptatif, complexe et réticulé, ce qui n’est pas sans faire écho aux représentations dominantes du nouvel ordre économique et politique caractérisé par l’innovation perpétuelle, la spécialisation flexible, la relocalisation et la « gouvernance » participative. Les anciens bornages, les anciennes compartimentations (entre espèces, entre variétés de pays et variétés élite, entre nature et culture, entre conservation et utilisation de la diversité…) érigés par le modernisme du XXe siècle sont dépassés par une exaltation de la connexion et de l’hybridité, qui, ici encore, arriment les nouvelles représentations du vivant aux nouvelles représentations du social contemporaines (Castells, 1998 ; Barabási, 2002 ; Boltanski, Chiapello, 1999 ; Rodary, 2008). À un paradigme figeant des entités (pour mieux poser la science comme capable de transgresser les limites de la nature), succède, ou plutôt s’ajoute, une démarche visant à cartographier les continuums en réseau, à intensifier les liens, à en capter la valeur ajoutée. La génétique et l’amélioration des plantes, opérant autrefois en aval de la conservation des « ressources génétiques » et tendues vers l’obtention sous très forte pression de sélection d’un type « élite » homogène, se sont ouvertes – à la marge certes – à des méthodes d’amélioration à basse pression de sélection (population breeding, sélection récurrente, gestion dynamique in situ, etc.) alliant innovation et conservation de la diversité. Il est significatif qu’une ancienne dirigeante du département de génétique végétale de l’Inra donne comme objectif à l’amélioration des plantes, non plus simplement de sélectionner des génotypes « élite » homogènes, mais aussi de « préserver les potentialités d’évolution des espèces cultivées » [6] .

3.2. La biodiversité cultivée comme « service écosystémique »

51Cet accent sur le rôle de la base génétique des plantes cultivées dans la résilience des agroécosystèmes a été favorisé par la place dominante prise dans l’agenda mondial par la question du changement climatique. Le Millenium Ecosystem Assessment publié en 2005 constitue un moment clé de la rencontre, sous l’égide de la catégorie englobante de « services écosystémiques », entre biodiversité (sauvage et cultivée) et climat (MA, 2005). La diversité génétique agricole est ainsi, depuis peu, vue comme un service écosystémique contribuant à faire face à des conditions climatiques hostiles et imprévues :

52

“Agrobiodiversity at the gene, species and agroecosystem levels increases resilience to the changing climate. Promoting agrobiodiversity remains therefore crucial for local adaptation and resilience of agroecosystems” (Ortiz, 2011, 191).

53En France, la conseillère technique auprès du ministre de l’Écologie se souvient que, dans les années 1990, « le sujet changement climatique étant plus incorporé dans le cercle de décideurs que le sujet biodiversité, ce qui pouvait se rattacher au changement climatique avait plus de chance d’être audible » et d’avoir alors présenté la trame verte et bleue comme une « possibilité de faire remonter les espèces vers le Nord ». Formée à la biologie des populations, elle a ensuite repris ce cadrage discursif pour faire évoluer ces dernières années en France la politique des ressources génétiques vers une politique d’appui à la conservation in situ dans des réseaux associatifs et paysans, en portant le fer contre l’ancien cadrage « ressources génétiques » :

54

« La conservation des semences en frigo, même si c’est sous x mètres de glace en Scandinavie, ça marche pas. Si on veut pouvoir développer des adaptations aux changements climatiques et tout ça, eh bien, il faut justement que les semences puissent coévoluer avec le contexte. (…) Dire qu’on récupère, enfin qu’on a la substantifique moelle de la vie, de la diversité du vivant en faisant une collection de gènes, c’est juste une aberration... » (Ministère de l’Écologie, entretien du 21 oct. 2009).

55Outre la résilience face aux aléas et au changement du climat, la diversité génétique au sein des agrosystèmes est désormais analysée comme pourvoyeuse d’une palette de services. La résilience face aux bioagresseurs avait déjà été mise en avant au début des années 1970 suite à la crise de l’helminthosporiose du maïs aux États-Unis, particulièrement dévastatrice du fait que 85 % des variétés cultivées possédaient un génome chloroplastique et mitochondrial strictement identique (Mooney, 1979). Depuis quelques années, sont également mis en avant des services rendus par la diversité génétique cultivée tels que la meilleure pollinisation, l’optimisation du fonctionnement des sols, etc. (Hajjar et al., 2008). Pour les experts du Millenium Ecosystem Assessment, la « durabilité à long terme de nombreux services dépend du maintien de la variabilité génétique » (MA, 2005, 80). Le chiffrage de ces services rendus tend à être mobilisé comme preuve de l’importance à conserver cette biodiversité cultivée.

56Cette mise en avant des services rendus pas des processus et flux, plutôt que sur la valeur intrinsèque d’entités (les « ressources génétiques ») est le reflet et la conséquence de l’évolution des stratégies et des discours sur la biodiversité depuis le Millenium Ecosystem Assessment. Le constat d’un échec à développer le marché des ressources biologiques prôné par la CDB de 1992 (la vague de bioprospection retombe dès les années 2000, cf. Aubertin et al., 2007) conjugué au succès de l’approche écosystémique et à la perspective de nouveaux marchés de la conservation, ont conduit à la montée d’un discours « services écosystémiques » dans les arènes internationales de gouvernance de la biodiversité [7] , associé à de nouveaux savoirs (d’évaluation des services de la biodiversité, à la rencontre de l’écologique et l’économie) et à de nouveaux instruments de gestion (paiements pour services écologiques, compensation financière, etc.) de la biodiversité (Gómez-Baggethun et al., 2010 ; Sullivan, 2009).

Conclusion

57Ce parcours de près d’un siècle offre une perspective de plus longue durée sur l’affirmation puis le reflux des « ressources génétiques » comme cadre d’interprétation et de gouvernement global de la diversité génétique des plantes cultivées. Il nous a également permis de suivre les inflexions des cadrages d’un problème public au croisement de plusieurs autres problèmes environnementaux et dans un paysage évolutif d’arènes, de cultures épistémiques et de stratégies. Si « le langage a la capacité à faire de la politique, à créer des signes et des symboles qui déplacent les relations de pouvoir » (Hajer, 2006, 67), dans ce paysage, apparaît également la capacité des pratiques et savoirs scientifiques à émerger conjointement avec ces cadres, en étant façonnés par eux, en les naturalisant et solidifiant, ou en concourant à leur renouvellement.

Notes

  • [1]
    Toutes les traductions des textes non publiés en français ont été effectuées par nos soins.
  • [2]
    Recommandations de la Conférence des Nations unies sur l’environnement humain, 1972 : http://www.unep.org/Documents.Multilingual/Default.asp?DocumentID=97&ArticleID=1492&l=en. On retrouve dans la formulation de ces recommandations les termes de « advanced varieties » et de « primitive materials » propres au cadrage moderniste des « ressources génétiques ».
  • [3]
    http://www.planttreaty.org/
  • [4]
    Cf. la récente et colossale banque de gènes de Svalbard (Norvège) établie par cofinancement public-privé, avec le rôle clé de Bill Gates.
  • [5]
    Des politiques et des dispositifs de conservation in situ avaient été proposés par quelques généticiens dès la Conférence de la FAO de 1967 à Rome, mais cette piste avaient été totalement abandonnée par l’IBPGR depuis les années 1970.
  • [6]
    Intervention de M. Lefort à la table ronde au colloque « Régulation des risques, principe de précaution et OGM », Paris, Inra, 17 nov. 2004 (observation participante).
  • [7]
    Sur ce phénomène, cf. les travaux en cours de Denis Pesche et Monica Castro.
Français

Résumé

Le terme de « ressources génétiques » était au cœur de la Convention sur la Diversité Biologique adoptée à Rio en 1992. Mais comment ce concept de « ressources génétiques » fut-il forgé ? Quels savoirs, imaginaires et formes de gestion du vivant y étaient associés ? Quelle fut sa place à différentes périodes dans la topologie très dynamique des problèmes environnementaux planétaires ? Depuis 1992, la question des « ressources génétiques » fait l’objet au contraire d’un réétiquetage sous le vocable de « biodiversité cultivée » et leur valeur est réappréciée au prisme de la notion de « services écosystémiques ». Comment rendre compte de l’absorption des « ressources génétiques » dans ces nouveaux cadrages discursifs dominants dans les arènes internationales ? À la croisée d’une histoire culturelle des sciences, sensible à la coproduction des savoirs et des imaginaires, et d’une sociologie des problèmes publics, attentive à la dynamique des problèmes environnementaux dans une mosaïque d’arènes et au travail des acteurs pour rendre saillant et traitable un problème à travers des cadres cognitifs et normatifs particuliers, nous analysons ici la carrière des ressources génétiques agricoles végétales comme problème public mondial du milieu du XXe siècle à aujourd’hui.

Mots clés

  • biodiversité
  • ressources génétiques
  • services écosystémiques
  • dynamique des problèmes publics
Español

Resumen

De los recursos genéticos a la biodiversidad de cultivos El término “recursos genéticos” estuve al centro de atención en la Convención sobre la Diversidad Biológica llevada al cabo en Río de Janeiro en 1992. ¿Cómo se forjó el concepto de “recursos genéticos”? ¿Cuales conocimientos, imaginarios y formas de gestión de la diversidad biológica estuvieron involucrados? ¿Qué lugar ocupaba el problema de erosión genética en los recursos fitogenéticos, en diferentes períodos, en la topología dinámica de los problemas ambientales globales? Desde 1992, el tema de los “recursos genéticos” a sido objeto de un nuevo etiquetaje bajo el término “biodiversidad de cultivos” y se ha revalorado a través las deferentes perspectivas dadas bajo el concepto de “servicios ecosistémicos”. ¿Cómo explicar la apropiación del concepto de “recursos genéticos” en los nuevos marcos discursivos dominantes en los escenarios internacionales? En el cruce de la historia cultural de la ciencia, sensible a la co-producción de los conocimientos y de los imaginarios, y de la sociología de los problemas públicos, perceptiva a la dinámica de los problemas ambientales en diversos escenarios y al trabajo de los actores para detectar y tratar un problema a través determinados marcos cognitivos y normativos, nosotros analizaremos la carrera de los “recursos genéticos” como un problema público mundial a partir de la mitad del siglo XX hasta la actualidad.

Palabras claves

  • Palabras claves: biodiversidad
  • recursos genéticos
  • servicios ecosistémicos
  • sociología de los problemas públicos
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Christophe Bonneuil
Christophe Bonneuil est historien des sciences, chargé de recherche au Centre A. Koyré, Cnrs, et chercheur associé à l’unité Sens-Inra (IFRIS). Il s’intéresse aux transformations conjointes de façons de connaître et de gouverner la nature et le vivant depuis le XIXe siècle (hérédité, agriculture, biodiversité). Il a publié (avec Frédéric Thomas), Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM (Quae-FPH, 2009), et prépare un ouvrage sur l’histoire des biotechnologies et de leur mise en débat public.
Centre Koyré d’Histoire des Sciences et des Techniques (UMR CNRS-Ehess-MNHN) - MNHN CP25 - 57 rue Cuvier, 75231 Paris cedex 05
bonneuil@damesme.cnrs.fr
Marianna Fenzi
Marianna Fenzi est doctorante au Centre A. Koyré. Sa thèse porte sur les débats, savoirs, pratiques et politiques autour de la conservation in situ de la biodiversité agricole depuis les années 1960.
Centre Koyré d’Histoire des Sciences et des Techniques (UMR CNRS-Ehess-MNHN) - MNHN CP25 - 57 rue Cuvier, 75231 Paris cedex 05
marianna.fenzi@gmail.com
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
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Mis en ligne sur Cairn.info le 23/09/2011
https://doi.org/10.3917/rac.013.0206
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