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Revue d'anthropologie des connaissances

2015/2 (Vol. 9, n° 2)

  • Pages : 218
  • DOI : 10.3917/rac.027.0237
  • Éditeur : S.A.C.

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La Mongolie compte aujourd’hui 46 millions d’animaux, pour 2,8 millions d’habitants. L’élevage représente un tiers du Produit Intérieur Brut du pays. Les troupeaux sont élevés dans différents écosystèmes : sols de steppe, lessostep (steppe arborée humide), forêt (taïga), steppe sèche et steppe désertique. Le pastoralisme nomade majoritairement pratiqué consiste en un élevage extensif de 5 espèces : mouton, chèvre, bœuf, cheval, chameau. En Mongolie, l’année 1990, date de l’effondrement du bloc communiste [1][1] La Mongolie n’ayant jamais été un pays de l’Union soviétique,... et de l’entrée du pays dans la voie de la démocratisation et de l’économie de marché, marque un tournant structurel, organisationnel, financier et médical (Ebright et al., 2003 ; Odontsetseg et al., 2005). Le pays souffre sur le plan structurel d’un manque de coordination entre l’Agence vétérinaire nationale (capitale nijslel), l’administration et les services vétérinaires privés provinciaux (provinces ajmag et districts sum), la surveillance locale gérée par les éleveurs dans la steppe, ainsi que la fin de la gratuité des services vétérinaires. À partir des années 1990, sans modifier le principe d’une gestion centralisée de masse des maladies animales à travers la quarantaine, l’abattage et la vaccination [2][2] Ce travail se fonde sur une enquête ethnographique..., le gouvernement va donc progressivement développer de nouvelles mesures de santé animale et rompre avec le système hérité de la période communiste.

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On suivra ici la perception et la gestion de trois maladies animales qui chacune touchent le pays de manière spécifique et caractérisée : la brucellose (brucelljoz), la fièvre charbonneuse (boom) et la fièvre aphteuse (šülhij) [3][3] Ebright et al., 2003 ; Odontsetseg et al., 2005. Cf. les.... La brucellose [4][4] Roth et al., 2001, 2003 ; Zinsstag et al., 2005 ; Sibille,..., maladie bactérienne zoonotique [5][5] La brucellose et la fièvre charbonneuse sont des zoonoses,... – transmissible de l’animal à l’homme –, a été détectée en Mongolie en 1932 chez les animaux et en 1949 chez l’homme. Sa présence est attestée sur l’ensemble du territoire mongol depuis les années 1940. La fièvre charbonneuse [6][6] Adiyasuren et al., 2005 ; Tserendorj, 2005 ; Odontsetseg,..., maladie bactérienne zoonotique, détectée chez l’animal en 1921, est présente depuis 1950 dans tout le pays à l’exception des provinces désertiques et semi-désertiques du Sud. La forme cutanée chez l’homme est aujourd’hui très répandue dans tout le pays. Enfin, la fièvre aphteuse [7][7] Badarch, 2000 ; Huhuu et al., 2000 ; Batsuuri, 2001 ;..., maladie virale non zoonotique, apparue en 1930, éradiquée depuis 1973, réémerge depuis les années 2000 et touche le bétail de manière chronique [8][8] 44 déclenchements de la maladie depuis 2000 (Enkhtuvshin... dans les quatre provinces de l’Est.

Carte 1 - Niveau de contamination de brucellose chez les troupeaux domestiques, 2012Carte 1
© fond de carte dessiné par Marc Alaux (données non officielles fournies par une ONG, hiver 2015)
Carte 2 - Prévalence de la brucellose chez les humains, 2010-2013Carte 2
© fond de carte dessiné par Marc Alaux (données non officielles fournies par une ONG, hiver 2015)
Carte 3 - Risque de prévalence de la fièvre charbonneuse, 1976-1995Carte 3
© fond de carte dessiné par Marc Alaux (Odontsetseg et al., 2007)
Carte 4 - Provinces d’émergence de la fièvre aphteuse et zone transfrontalière de migration des gazelles (2000-2014)Carte 4
© fond de carte dessiné par Marc Alaux(carte dessinée pendant un entretien avec le directeur de l’Agence vétérinaire nationale, Ulaanbaatar, hiver 2014)
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Les cas pour les trois maladies considérées chutent considérablement chez les animaux et les hommes à partir de 1950 et jusqu’en 1990, tandis qu’ils augmentent fortement à partir de 1990 et sans discontinuer (Ebright et al., 2003 ; Odontsetseg et al., 2005 et 2007 ; Zinsstag et al., 2007).

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Cet article présente les raisonnements politiques, culturels, moraux, techniques et scientifiques mobilisés par l’ensemble des acteurs dans la mise en place d’une surveillance des maladies animales et de contrôle des animaux (Collier, Lakoff et Rabinow, 2004). On montrera que le gouvernement hésite entre différentes mesures de contrôle des animaux, l’abattage sanitaire et la vaccination des troupeaux (Woods, 2004 ; Berdah, 2010), ce qui crée des tensions entre les éleveurs et les agents des services vétérinaires privés. Les incertitudes dans la gouvernance se sont notamment cristallisées ces dernières décennies sur la décision d’abattre des milliers de gazelles [9][9] La gazelle à queue blanche (Procapra gutturosa) appelée.... Cet abattage s’est tout d’abord substitué à la vaccination des troupeaux d’animaux domestiques pour enrayer l’épizootie de fièvre aphteuse qui sévit de manière chronique dans la zone transfrontalière entre la Mongolie, la Mongolie méridionale (Chine) et la Russie. Cependant, les experts gouvernementaux ont affirmé que cette espèce de la faune sauvage en voie de disparition a été accusée à tort d’être le réservoir du pathogène.

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L’État se munit d’outils capables de transformer un danger en risque mesurable dans l’objectif de réduire les incertitudes entourant cette transformation (Borraz et Gilbert, 2008). Les concepts de risque et d’incertitude permettent d’étudier la gouvernance des maladies animales (Chateauraynaud et Torny, 1999 ; Stirling, 2007 ; Prete, 2008 ; Fish et al., 2011 ; Giles-Vernick et al., 2015). On verra ainsi dans un premier temps comment le gouvernement gère ces incertitudes aux frontières ontologiques (animaux domestiques/sauvages) et politiques (régionales/nationales/transfrontalières/continentales). On montrera dans un second temps que les perceptions des maladies animales par les éleveurs et les traitements populaires ne sont pas en contradiction avec les normes internationales de surveillance, mais plutôt articulées avec elles. Les incertitudes du gouvernement sur les mesures de contrôle sont donc relayées par les éleveurs, qui peuvent jouer le rôle de sentinelles dans la gestion des maladies animales. Ce travail des éleveurs mobilisant des compétences locales se fonde sur une vigilance a priori qui implique d’adopter une posture de veille face à des situations à risque qui ne sont pas encore totalement connues. Cette vigilance permet de ne plus envisager le risque de manière automatisée et constante et de gérer les risques a posteriori comme dans le cadre de la surveillance, mais d’être « éveillé » au moment opportun. La vigilance a priori (identification des situations à risque, informations-réactions à des risques identifiés, possibles, avérés) vient compléter la surveillance a posteriori (état de veille accrue, précaution-réaction ajustée pour des risques inconnus ou mal connus) (Chateauraynaud et Torny, 1999). Selon Clavandier (2006, p. 223), la vigilance serait « un avatar de la culture du risque, une manière concrète de prendre part à cette logique d’une protection éclairée, c’est-à-dire consciente, responsable et escomptant des effets tangibles ». Cette posture consiste, de la part du gouvernement, à faire preuve d’« ouverture » dans les dispositifs de gestion des maladies animales ; le renouvellement des modalités de surveillance doit s’accompagner d’une ouverture sur de nouveaux dispositifs, qui incluent la mise en place d’un réseau d’acteurs et d’une répartition des rôles à différentes échelles (Fallon et al., 2012). Le concept de vigilance enrichit la réflexion et les outils conceptuels d’analyse des crises sanitaires et sécuritaires et de la gestion des risques contemporains (Chateauraynaud, 1997 ; Chateauraynaud et Torny, 1999 ; Clavandier, 2006 ; Roux (Ed.), 2006 ; Fearnley, 2008 ; Prete, 2008 ; Fallon et al., 2012 ; Caduff, 2014) [10][10] La vigilance compléterait également le système de « surveillance.... Dans un troisième temps, une ethnographie des savoirs locaux viendra enfin compléter cette anthropologie des systèmes d’expertise et de leurs transformations contemporaines en Mongolie.

Incertitudes sur les politiques classiques de contrôle des maladies animales

Les incertitudes de l’éradication

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Le gouvernement hésite entre différentes mesures de surveillance des maladies et de contrôle des animaux. Cette hésitation se situe tout d’abord au niveau de l’éradication même des maladies et des moyens à mettre en œuvre sur l’ensemble du territoire national. Il en est ainsi au sujet des trois maladies que nous avons étudiées.

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Disparue depuis 1973 du territoire, la fièvre aphteuse réémerge depuis 2000, avec un pic en 2010. La politique de gestion, comprenant la mise en quarantaine de grandes zones et l’abattage massif accompagné de la destruction des carcasses [11][11] Les carcasses sont brûlées et parfois ensuite enterrées..., est psychologiquement et économiquement éprouvante pour les éleveurs et pour l’État. Le gouvernement sait qu’il gagnerait économiquement à investir dans une vraie campagne de vaccination sur le long terme. Il dispose d’études qui prouvent que l’abattage est plus coûteux à long terme et que, combiné à des vaccinations hasardeuses et non planifiées, il est non seulement plus coûteux mais inefficace (Zinsstag, 2007). Les plans de surveillance, de contrôle et d’éradication sont cependant difficiles à mettre en place. Le manque d’infrastructures, de personnel qualifié, de moyens financiers dans les provinces en constitue le principal frein selon le gouvernement. Les ONG, les vétérinaires de district et le directeur de l’Agence vétérinaire nationale soulignent également l’immensité du territoire combinée à la dispersion et à la mobilité des élevages [12][12] La brucellose est endémique dans de nombreux pays pour.... Enfin, tous insistent sur le fait que beaucoup d’éleveurs ne respectent pas la réglementation et ne déclarent pas systématiquement des maladies dont la déclaration est pourtant obligatoire. Ils suspectent un « manque de prise de conscience » pour certains, un « refus de se conformer à la législation » pour d’autres.

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Détectée dans les années 1940, la brucellose est loin d’être contrôlée malgré les programmes nationaux d’épidémio-surveillance active qui ont débuté dans le début des années 2000. Roth (2006) a étudié le développement du contrôle de la brucellose en Mongolie. Si elle est apparue (ou détectée) pour la première fois sur le territoire mongol en 1932, les prémices du contrôle de la maladie datent de 1960 (70 % des travailleurs du secteur de l’élevage sont alors infectés). De 1963 à 1968, une étude épidémiologique est commanditée par l’OMS. Le COMECON met ensuite en place le plan Test et Abattage (1966-1968) réalisé par des laboratoires mobiles et 30 équipes de vétérinaires. La politique mongole de gestion de la brucellose, déclarée endémique, consiste à cette époque en trois principes : test, quarantaine, abattage. En 1975, le gouvernement lance une politique d’immunisation-éradication de la maladie, avec la production locale de vaccins et une campagne de vaccination avec l’objectif de vacciner 31 millions d’animaux sur 11 ans (1975-1985). À partir des années 1990, le nouveau gouvernement mongol va progressivement rompre avec la politique du gouvernement communiste. Il combine l’abattage et la vaccination ciblée sur l’ensemble du territoire jusqu’en 1999, date à laquelle le gouvernement opte pour une nouvelle stratégie de surveillance reposant sur la vaccination de l’ensemble du troupeau (programme national Animal Health).

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Cette nouvelle politique annoncée n’a pas été mise en place selon les dirigeants des ONG. Le directeur de la FAO explique que pour la brucellose, le problème se situe à deux niveaux, national et local. Dans les provinces, les éleveurs ne savent pas comment faire pour que la brucellose « disparaisse de leur troupeau ». Ils ne savent pas s’ils sont eux-mêmes malades, les dépistages chez les hommes n’étant pas systématiques, voire inexistants, et les symptômes apparaissant bien plus tard. Le gouvernement gère l’épizootie de manière hétéroclite, une province après l’autre d’une année sur l’autre, ce qui explique que « les anciens chiffres concernant la population animale [ou humaine] évoluent d’une année sur l’autre d’une province à l’autre », selon un agent vétérinaire d’AVSF. Le constat est que la maladie « revient de toute façon ». Si on regarde les chiffres, « elle se promène », mais ne disparaît pas ; bien au contraire, la prévalence de la brucellose se maintient sur tout le territoire. Selon AVSF, il faudrait un plan national de vaccination généralisée des troupeaux, « de toutes les têtes de tous les troupeaux de toutes les provinces [du pays] ».

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Les tensions chez les décideurs sous la pression internationale – accrue depuis 1990 – et les tensions sur le terrain relatives aux pratiques et perceptions des éleveurs souvent réticents à recourir aux vétérinaires posent la question du transfert des politiques publiques (Hrabanski et Brun, 2012). Les ONG tentent ici de jouer le rôle de « médiateurs de la surveillance » (Prete, 2008) en faisant le lien entre l’État et les éleveurs. Cela « nécessite de prendre le temps auprès des éleveurs et d’établir une coopération avec le ou les vétérinaires privés du district », explique le chef de projet d’AVSF. Confronté aux intérêts contradictoires des différents acteurs dans la surveillance active, pendant l’hiver 2014, l’État « a géré l’épidémie de fièvre aphteuse avec trop de retard et les conséquences ont été plus importantes que prévu pour les éleveurs et pour l’économie du pays ». Les éleveurs ont vu s’appliquer la politique d’abattage et de destruction des carcasses et ont dû se contenter de maigres indemnisations parvenues dans des délais importants, en attendant que l’État se décide à acheter des vaccins à l’étranger [13][13] Achat opéré sur la base d’appels d’offres et de pourparlers..., dans un souci de transparence au plan international [14][14] Barbier, 2006/2 ; Figuié et Fournier, 2010 ; Figuié.... Dans le meilleur des cas, pour une épizootie de fièvre aphteuse ou charbonneuse, donc une maladie « visible » et représentant un coût pour l’économie du pays, la compensation des pertes évaluées est théoriquement de 90 % et les éleveurs reçoivent cette compensation dans les 30 jours suivant la fin de la quarantaine. La réalité est tout autre et dissuade les éleveurs à déclarer une épizootie.

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La politique adoptée (abattage massif en situation de crise, plutôt que programmes de vaccination moins coûteux sur le long terme en prévention, cf. Woods, 2004), les méthodes efficaces pour enrayer les épizooties (Bolortsetseg et al., 2012) et le refus d’identification des sources responsables (animaux réservoirs) engendrent des comportements incertains de part et d’autre. Ces réponses incertaines à l’émergence d’une épizootie ont des répercussions à différentes échelles : individuelle et collective, provinciale et nationale, panasiatique et mondiale.

Les hésitations du gouvernement entre abattage et vaccination

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Les incertitudes de l’éradication se cristallisent dans une politique marquée par des hésitations entre deux mesures, l’abattage et la vaccination, qui sont aujourd’hui régulièrement alternées. Il semble que ces hésitations, parfois ambiguës, se sont installées à partir de la chute du bloc communiste.

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Avant le tournant politique de 1990, l’élevage était organisé par des fermes d’État et les soins étaient centralisés. Pour gérer les maladies animales (brucellose, fièvres charbonneuse et aphteuse), le gouvernement avait mis en place diverses mesures : ouverture d’un hôpital des maladies infectieuses dans la capitale Ulaanbaatar en 1950, utilisation d’antisérum et vaccination à partir des années 1950, lancement de campagnes d’études épidémiologiques au début des années 1970, organisation d’une production locale de vaccins et lancement de campagnes de vaccination planifiées sur 11 ans dès les années 1975, lancement de campagnes de dépistage sur la population humaine dans les années 1980-1990 (Roth, 2006). Trois points essentiels définissent la période socialiste : 1) la bonne qualité des médicaments et du matériel clinique et leur disponibilité dans les dispensaires, 2) l’importante main-d’œuvre vétérinaire qualifiée et 3) la gratuité des soins vétérinaires.

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Les dispositifs de surveillance et de contrôle des animaux déployés aujourd’hui par le gouvernement mongol pour enrayer les épizooties étudiées relèvent encore d’une prophylaxie sanitaire et médicale centralisée. Le dépistage est plus rarement pratiqué, mais la mise en quarantaine et l’abattage partiel ou l’abattage de la totalité du troupeau sont les premières réponses du gouvernement au problème que posent les épizooties. La vaccination n’est pas systématique en Mongolie et comme elle est inégalement pratiquée sur les troupeaux et les provinces, elle ne permet pas d’enrayer des épizooties largement répandues comme la brucellose. Enfin, la désinfection, littéralement « purification » (ariutgal), qui arrive au bout de la chaîne d’intervention, est une opération généralement réalisée par des équipes militaires pour « purifier » l’enclos, les outils en contact avec les animaux, le sol, les véhicules, ainsi que les hommes en contact avec les animaux [15][15] Le produit désinfectant est liquide (été) ou en poudre.... Pour contrôler l’épizootie de fièvre aphteuse de cet hiver, le gouvernement a déployé une équipe de 846 travailleurs d’urgence.

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Malgré des capacités en matière de politique de surveillance des épizooties, le gouvernement hésite sur les moyens économiques et prophylactiques à déployer (Narrod et al., 2012). Selon le directeur de l’Agence vétérinaire nationale du ministère de l’Agriculture, le problème n’est pas tant de respecter la réglementation de l’OIE (Organisation mondiale de la santé animale), mais « de choisir entre vacciner et abattre », sous la pression internationale. Les éleveurs comme les ONG ne comprennent pas pourquoi le gouvernement hésite chaque fois, puisque le coût des deux mesures (vacciner, abattre) est élevé. L’État doit dans tous les cas payer en urgence des vaccins ou payer les abattages, le traitement des carcasses et la compensation des pertes. Ces dépenses représentent l’équivalent de 2 milliards d’euros, selon le quotidien The UB Post du 19 février 2014.

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L’État respecte le protocole de l’OIE concernant la déclaration obligatoire des épizooties. Deux des principales mesures sont immédiatement appliquées : la mise en quarantaine et l’abattage sanitaire. C’est d’ailleurs derrière ce protocole international de mesure d’urgence qui insiste avant tout sur la quarantaine et l’abattage sanitaire que le gouvernement se réfugie quand les éleveurs lui reprochent de ne pas insuffler suffisamment d’argent dans la vaccination des troupeaux. La vaccination pose davantage de problèmes et en effet le gouvernement met en avant l’argument économique comme premier frein à la mise en place de vraies mesures efficaces de vaccination.

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L’autre frein à la mise en place rapide et efficace du dispositif de contrôle des épizooties est la dépendance envers les pays étrangers concernant la production des certains vaccins. En effet, selon le directeur de l’Agence vétérinaire nationale, l’agence d’État Bio-Combination n’est pas en mesure de fabriquer des vaccins, notamment celui contre la fièvre aphteuse. La fabrication de certains vaccins en particulier représente un haut risque de contamination et nécessite un niveau très élevé de sécurité qui est très coûteux. De même, la Mongolie n’est pas en mesure de procéder à l’analyse de certains virus pour identification. À l’hiver 2014, des échantillons de virus ont été envoyés à des laboratoires en Angleterre et en Russie. En attendant les résultats des analyses, le gouvernement a ordonné l’immobilisation des populations animales et humaines et l’abattage des troupeaux domestiques ou sauvages.

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Le directeur de l’Agence vétérinaire nationale insiste sur les différences entre les maladies pour expliquer les difficultés relatives à la gestion de chacune d’entre elles. Dans le cas d’une épizootie mortelle, la quarantaine et l’abattage sanitaire sont mis en place, et la vaccination passe au second plan. La fièvre aphteuse est « un virus très contagieux qui se propage avec l’air ». Cependant, précise le directeur de l’Agence vétérinaire nationale, cette épizootie est « localisée », elle « sort toujours dans les provinces de l’Est ». Il faut comprendre qu’elle n’émerge pas ou n’atteint jamais la province du Töv où se situe la capitale nationale. Une double frontière géographique et physique protège la capitale. Les montagnes à la frontière des provinces du Hentij et du Töv empêchent la propagation du virus dans les provinces de l’ouest par l’est. Le désert de Gobi empêche quant à lui la circulation du virus par le sud, m’a expliqué le directeur de l’Agence vétérinaire nationale en me faisant un dessin. La fièvre charbonneuse est, quant à elle, « une bactérie dangereuse qui se répand très vite ». Comme pour la fièvre aphteuse, il faut « vite établir une zone de quarantaine, poster des barrages, organiser l’intervention d’équipes vétérinaires et des troupes militaires ». Bien qu’elle « passe des animaux aux hommes », la brucellose est « généralisée à l’ensemble du pays », mais de « manière inégale selon les provinces et les années ». Les scientifiques « ne comprennent pas l’évolution de la maladie ». Un plan de surveillance et des tests sont mis en place par des ONG internationales et des chercheurs mongols et étrangers. Actuellement, le gouvernement « attend les résultats des tests ». Pas de mesure d’isolement ou d’abattage pour la brucellose, pas de vaccination non plus, l’épizootie est trop généralisée, considérée comme étant hors de contrôle. Pour la brucellose seulement, par contraste avec les autres épizooties, le gouvernement n’hésite pas entre diverses mesures divergentes et ne conteste aucun résultat possible ou avéré.

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Cette incertitude généralisée sur les différents dispositifs de contrôle des différentes maladies qui frappent régulièrement les troupeaux mongols rend particulièrement délicat, mais néanmoins essentiel, le travail des éleveurs et des vétérinaires qui sont les acteurs par lesquels s’exerce la gestion de la santé animale au quotidien. Cette gestion repose avant tout sur la perception que les éleveurs nomades ont des maladies animales.

La perception des maladies animales par les éleveurs et leur enrôlement dans la surveillance

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Les éleveurs nomades vivent en contact permanent avec leurs troupeaux et entretiennent avec eux une relation étroite, qui implique que les éleveurs identifient immédiatement un comportement inhabituel ou une modification physique chez leurs animaux. Les trois maladies étudiées sont distinguées suivant leur caractère visible/invisible. Cependant, cette distinction n’est pas évidente et ne rencontre pas nécessairement les critères de surveillance et d’alerte fixés par les normes internationales que le gouvernement tente de respecter. Le gouvernement lui-même ne sait pas non plus toujours où situer l’urgence et sur quel critère objectif focaliser ses décisions. C’est ainsi qu’il recourt depuis une dizaine d’années à un nouveau système, la vigilance, qui situe les éleveurs au cœur de la gestion des maladies animales.

Maladies visibles et invisibles

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Les éleveurs rencontrés connaissent parfaitement les différents modes de transmission des épizooties. Par contre, ils ne comprennent plus comment y remédier. Année après année, la vaccination ne fonctionne pas. Ils ne savent plus quoi ou qui croire. En fait, ils ne veulent pas croire qu’une vaccination sur le long terme résoudrait le problème, puisqu’elle ne le résout pas à court terme en situation de crise. Dans le contexte de tension qui les relie au gouvernement, ils ne conçoivent pas le long terme ni la prévention, et ne conçoivent que le traitement curatif en situation de crise, c’est-à-dire d’émergence avérée d’une maladie. La majorité des éleveurs enquêtés ne savent pas s’ils peuvent avoir « confiance » (itgel) dans le gouvernement et ses décisions. Cet hiver, la vaccination en anneau, combinée à la vaccination de routine (quand elle est effectuée), la quarantaine, l’abattage et la destruction des bêtes suspectées n’ont pas suffi pas à contrôler l’épidémie de fièvre aphteuse [16][16] Sur les limites des politiques traditionnelles de protection.... Les éleveurs « savent » que l’épizootie émergera à nouveau dans un an ou deux.

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« On nous demande de ne pas circuler, on reste bloqué parfois loin de nos familles, on fait tout ce qu’on nous demande, et ça ne change rien… cette maladie revient de toute façon. […] À quoi ça sert tout ça… on ne sait pas. On ne sait plus en qui faire confiance… ».

éleveur du Hentij
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La relation de confiance entre éleveurs, vétérinaires et gouvernement dans la gestion des maladies animales dépend donc de la façon dont elles se propagent de façon plus ou moins visible. La gestion des épizooties révèle une distinction quant à leurs qualités « visibles » (haragdahujc) ou « invisibles » (haragdašgüj) (du verbe voir harah) : les symptômes de la maladie, son étendue sur le territoire, sa prévalence chez les animaux ou chez les hommes, les mesures prises.

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Les maladies « visibles » ne sont pas les plus répandues sur le territoire. La brucellose est présente sur tout le territoire à un niveau moyen ou élevé, chez les populations animales et humaines. Elle constitue un problème majeur de santé publique en Mongolie : c’est la zoonose la plus présente, avec une forte prévalence sur tout le territoire mongol. Pourtant, elle « ne se voit pas », contrairement aux fièvres charbonneuse et aphteuse qui « se voient », pour reprendre l’expression employée par des éleveurs, des vétérinaires et des agents gouvernementaux. Cette problématique de la visibilité ou de l’invisibilité des épizooties est connue et tue par l’État, qui ne communique aucun chiffre [fiable] selon AVSF et la FAO. Si le gouvernement a conscience que la brucellose « continue de progresser », les « conséquences sont moins apparentes [que celles de la fièvre aphteuse] ». Les cas de morts animales sont « minimes » et les éleveurs « suivent bien les recommandations » relatives à la cuisson du lait et de la viande avant la consommation et les précautions à prendre au moment de la mise bas. Le symptôme le plus probant est l’avortement chez les femelles. Cependant, dans un pays qui compte 46 millions d’animaux domestiques pour 3 millions d’humains, la mort de quelques milliers d’embryons ne constitue pas aux yeux des éleveurs ou du gouvernement un indicateur de l’épizootie ou de sa prévalence. Dans les sociétés où la prévalence de la brucellose est alarmante, le lien avec les avortements est immédiat et la corrélation entre l’avortement chez les populations animales et humaines est établie. En Mongolie, selon les ONG, le gouvernement « ignore délibérément cette corrélation » et refuse de produire des données chiffrées ou de les mettre à disposition des ONG et des éleveurs.

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À l’opposé, les fièvres aphteuse et charbonneuse sont « visibles » (haragdahujc). Lorsque ces deux épizooties émergent, le pays est physiquement et économiquement « paralysé » et les hommes sont psychologiquement choqués. Ces deux épizooties « visibles » sont certes localisées, mais l’une est mortelle pour les animaux, l’autre est mortelle pour les animaux et les humains. Elles sont toutes les deux hautement contagieuses. Les chiffres officiels, datant de plus de dix ans et couvrant la période de 1996 à 2005, annoncent 108 cas d’humains infectés et 7 décès. À l’été 2014, en trois jours trois hommes sont décédés de la fièvre charbonneuse à 40 kilomètres de la capitale nationale Ulaanbaatar. Quant à la fièvre aphteuse, elle émerge de manière chronique, se développe pendant deux mois, apparaît dans les mêmes régions localisées, disparaît et réémerge l’année suivante. Très rapidement, pour les deux épizooties, le gouvernement déploie des mesures radicales et « visibles » : la mise en quarantaine, pour contenir l’épizootie et empêcher sa propagation, l’abattage massif (entier ou partiel) de troupeaux et la crémation des carcasses. À côté de cette visibilité médiatique, les éleveurs perçoivent les aspects « visibles » de la fièvre aphteuse chez les animaux (salivation, enflures, boitement) et de la fièvre charbonneuse chez les animaux et les hommes (lésions, ulcérations cutanées, croûte noire pour la forme cutanée). Le suivi épidémiologique et l’épisodique dépistage appliqués à la gestion de la brucellose, certaines années, dans certaines provinces, constituent des mesures visuellement moins spectaculaires et économiquement et psychologiquement moins problématiques que les mesures draconiennes et systématiques déployées pour les fièvres aphteuse et charbonneuse. Il correspond en outre à de nouvelles recommandations internationales dans la gestion des maladies animales.

Photo 1 - Carcasses de bœufs atteints de fièvre charbonneuse brûlées et enterrées Laboratoire central d’Etat de sécurité animalePhoto 1
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Le gouvernement comprend que les éleveurs sont plus en mesure de surveiller régulièrement leurs animaux que les vétérinaires. Les éleveurs rechignent à faire venir les vétérinaires et les vétérinaires à se rendre auprès des éleveurs, pour des raisons financières et organisationnelles. Malgré eux, les éleveurs se retrouvent à jouer un rôle central dans la surveillance des animaux.

Des éleveurs sentinelles, des vétérinaires transmetteurs

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Le gouvernement semble vouloir faire reposer un nouveau type de surveillance sur les éleveurs, parce que les politiques classiques qu’il met en application ne fonctionnent pas. Toute une réflexion scientifique récente semble converger vers une vigilance basée sur le travail des éleveurs et leur mode de relation permanente et étroite avec leurs troupeaux.

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Depuis le début des années 2000, la profusion d’articles scientifiques de chercheurs mongols et internationaux sur les épizooties en Mongolie (Deem et al. 2001, 2002 ; Sanjaatogtokh, 2003 ; Sodnomdarjaa, 2005 ; Tserendorj, 2005 ; Adiyasuren et al., 2005 ; Enkhtuvshin et al., 2008 ; Magnaval, 2009 ; Bolotsetseg et al., 2012 ; Racloz et al., 2013) semble indiquer que le pays réfléchit à différentes politiques de surveillance des maladies et de contrôle des animaux. Ainsi, des projets de politique de santé humaine et animale (englobant les hommes, les animaux et leur environnement) ou One health (Batsukh et al., 2013) sont en train d’être réfléchis avec l’organisation de sessions pour mettre au point des plans opérationnels et notamment un « plan de réduction des risques à long terme 2011-2015 ». L’objectif est d’évaluer et de prioriser les risques de vingt-neuf zoonoses et de réviser les procédures et les stratégies d’information destinées aux éleveurs (Batsukh et al., 2013). En 2011, « une liste d’experts » a été établie pour « former un groupe de travail pour identifier les points importants des zoonoses majeures ». L’objectif est que la surveillance et le contrôle des maladies animales et principalement des zoonoses soient réalisés par le gouvernement « en collaboration étroite avec une équipe d’épidémiologistes et basée sur des recherches scientifiques approfondies ». D’autres projets relevant des biotechnologies (Dashnyam et al., 2003) sont étudiés sur la base de pronostics statistiques sur les éventuelles retombées économiques positives dans le domaine de la santé et de l’élevage (Zinsstag et al., 2007 ; Roth et al., 2001, 2003). Enfin, selon le directeur de la FAO, des ONG, dotées d’un service de surveillance épidémiologique et de vétérinaires de terrain, et les vétérinaires privés de district « tentent de mettre en place une épidémio-surveillance active ».

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Cependant, la réalisation de ces programmes nationaux et locaux de dépistages oblige à mobiliser les éleveurs, alors que nombre d’entre eux refusent encore de faire vacciner leur troupeau. Des ONG déploient de nouveaux dispositifs pour convaincre les éleveurs réticents et instaurent des familles « test » qui suivent des programmes de santé animale et de gestion-protection des pâturages. Grâce aux résultats obtenus, ces familles constituent des témoins de la bonne marche des projets de santé animale (études épidémiologiques, dépistages, vaccinations et traitements médicamenteux, pris en charge les premières années du projet par les ONG). Les bénéfices de ces dispositifs pour les éleveurs sont l’accroissement et la bonne santé du troupeau, ainsi que la vente d’un artisanat domestique (filage ou tissage de la laine et du cachemire, cultures maraîchères sous serre, petite laiterie, etc.).

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On peut caractériser la perception des maladies animales par les éleveurs comme résultant du rôle endossé de sentinelle reposant sur une vigilance accrue. Cette vigilance comprend l’identification et le diagnostic de maladies qu’ils ne connaissent pas encore entièrement ou dont ils ne maîtrisent pas toujours les codes de déchiffrage. Cependant, en percevant des signes d’alerte précoces, les éleveurs jouent le rôle de sentinelles. Ils renouent ainsi avec des pratiques de soin et de surveillance qui étaient exécutées par les vétérinaires des fermes d’État pendant la période communiste, mais qui ont été délaissées du fait de la décollectivisation. Les éleveurs prennent ce rôle au sérieux, non seulement parce qu’ils respectent la réglementation, mais aussi et surtout parce qu’ils vivent en coexistence avec leurs troupeaux [17][17] Sur la relation de coexistence entre les éleveurs nomades.... Dans leurs représentations et leur perception du monde, la bonne santé des troupeaux domestiques est un indicateur de bonne fortune, de bonheur, de prospérité pour les hommes et leurs animaux.

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Aujourd’hui, sur le vaste territoire où les élevages extensifs sont dispersés, le dispositif centralisé de surveillance épidémiologique est passif (dépistage non systématique ou inexistant, vaccination préventive inexistante). Un vétérinaire de la FAO explique que chaque district est doté d’une petite clinique vétérinaire privée qui assure les services de soin, mais beaucoup de districts ne disposent que d’un vétérinaire pour des centaines de troupeaux et des milliers d’animaux. Le vétérinaire ne peut pas se rendre auprès de tous les éleveurs. Ce sont généralement les éleveurs qui se déplacent pour le rencontrer et lui signaler l’observation de « comportements inhabituels » ou de « symptômes » apparus chez leurs animaux.

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Les vétérinaires privés ne font pas au quotidien de « campagne d’information » relative aux symptômes et aux traitements des épizooties. C’est aux éleveurs qu’incombe de « voir » et d’identifier les épizooties. C’est sur eux que repose la responsabilité – et que retombent les conséquences – de leur capacité et de leur volonté d’en référer ou non au vétérinaire du district. Or, selon un agent d’AVSF, beaucoup d’éleveurs « préfèrent ne pas prévenir le vétérinaire et dissimuler tout signe ou indicateur de maladie » du fait du coût des soins, des mesures d’abattage et des compensations financières insuffisantes.

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« Il faut à la fois rémunérer le vétérinaire, payer l’essence de son véhicule pour qu’il accepte de venir observer les bêtes suspectées malades par l’éleveur et payer le traitement qui, selon la maladie, est pris en charge ou non par l’État ».

vétérinaire de la FAO
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« En cas d’épizootie zoonotique, il faut abattre une partie ou la totalité du troupeau et l’éleveur n’est pas suffisamment indemnisé. Il faut aussi désinfecter l’enclos et les outils en contact avec les bêtes contaminées et aussi parfois faire vacciner le reste du troupeau. Ça effraie les éleveurs, c’est trop de questions, trop d’organisation, trop d’argent à avancer ou à dépenser ».

directeur d’AVSF en Mongolie
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Les vétérinaires privés rédigent des rapports mensuels (au niveau du district et de la province). En cas d’émergence d’une épizootie hautement contagieuse, « visible », ils informent immédiatement le Laboratoire central vétérinaire et les Services vétérinaires nationaux de la capitale (niveau central) [18][18] Sur les réseaux d’épidémio-surveillance en Mongolie,.... Les vétérinaires sont des intermédiaires entre les éleveurs et le gouvernement. Ils transmettent les informations : ils font remonter des informations à l’Agence vétérinaire nationale et font circuler ou appliquent des décisions du gouvernement auprès des éleveurs. On retrouve en Mongolie le même raisonnement que celui adopté par des éleveurs de Grande-Bretagne, préférant gérer eux-mêmes les animaux qu’ils identifient comme étant contaminés, plutôt que de se voir contraints de faire abattre la totalité de leur troupeau (Woods, 2004).

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Cette nouvelle politique répartissant les rôles entre les éleveurs et les vétérinaires privés est basée sur une capacité distribuée à contrôler des crises. Le gouvernement mise sur une bonne coordination entre les différents acteurs et le rôle qu’il leur assigne ou qu’ils s’assignent. Cette gouvernance participative révèle une intelligence multiple : participative, collective et contextuelle ou locale (expertise locale des éleveurs). C’est un moyen de gérer des problèmes locaux qui prennent rapidement la forme d’un problème national, frontalier, continental ou mondial. Ce moyen recourt à une double surveillance, passive et active, qui accorde une place centrale à la vigilance. Le rôle de sentinelle des éleveurs en premier lieu — et les rôles de transmetteur d’information des vétérinaires privés et de conciliateurs des vétérinaires des ONG dans une autre mesure —, permet au gouvernement de réduire ou de résoudre des tensions. De la même manière, les éleveurs y trouvent un biais par lequel résoudre des tensions et surmonter des incertitudes dans leurs pratiques et dans celles du gouvernement.

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Le gouvernement se heurte à une autre difficulté. Si la majorité des éleveurs comprennent et intègrent les mesures de surveillance et de contrôle des épizooties, certains n’hésitent pas à tromper les postes de surveillance et à circuler la nuit, malgré la mise en quarantaine de la zone, ou à vendre de la viande contaminée sur des marchés parallèles pour compenser leurs pertes de bétail. Le directeur de l’Agence vétérinaire nationale ne tient pas à ce que ces infractions soient portées à la connaissance de la population. Lorsque son collègue nous interrompt pour lui annoncer que des véhicules sont sortis d’une zone de quarantaine de fièvre aphteuse pendant la nuit, il l’informe que je parle mongol et que je comprends tout ce qui se dit. Il me demande à voix basse de ne pas ébruiter cette information dans le pays et de ne m’en servir que pour mes recherches.

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Pour que ce rôle de sentinelle s’inscrive durablement dans les pratiques des éleveurs et ne fasse pas seulement l’objet de recommandations et de suivis stratégiques, il faudrait qu’il repose sur les conceptions que les éleveurs se font de la vie et de la mort des animaux ainsi que des pathogènes à la source des épizooties. Ce dernier aspect fut au centre de notre enquête avec les éleveurs de Mongolie.

Les représentations sociales des pathogènes chez les éleveurs nomades

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Les conceptions des maladies animales reposent, chez un peuple d’éleveurs nomades, sur ses conceptions de l’animal et sur son mode de relation avec les animaux qu’il élève. De ces conceptions et de cette relation découlent également des savoirs et des savoir-faire, des traitements spécifiques populaires, qui sont connus par les dirigeants politiques et très souvent identifiés comme constituant une entrave aux traitements vétérinaires. Nous verrons qu’en fait les éleveurs ne substituent pas les uns aux autres, mais qu’ils prodiguent simultanément ou successivement des soins vétérinaires et populaires à leurs animaux.

Les conceptions de l’animal et de l’âme des animaux

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Les peuples chasseurs de Sibérie septentrionale, qui élèvent également des animaux, entretiennent une relation d’échange avec le gibier. Par contre, les peuples éleveurs de Mongolie, qui chassent aussi du gibier, entretiennent une relation de domination et de protection avec les animaux domestiques (Hamayon, 1990 ; Stépanoff, 2010). Cette relation à l’animal domestique reste fondée sur la domination et la protection en contexte postcommuniste de tolérance religieuse, après une longue période d’affrontements successifs des différents systèmes (chamanisme, bouddhisme, communisme antireligieux), en particulier dans les steppes où les éleveurs pratiquent un élevage nomade extensif.

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Pour ces éleveurs, les hommes et les animaux (domestiques ou sauvages) sont constitués d’un corps fait de chair et d’os. Ils possèdent une force vitale (süld), énergie qui irrigue les organes et soutient la vie, et un souffle vital (am’), souffle de vie qui quitte le corps à la mort. Les hommes se distinguent des animaux parce qu’ils sont les seuls à posséder une âme ou entité (süns) – unité de vie logée dans les os et qui anime le corps.

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Chez les humains, le corps est fait de chair et de sang, qui représente le lignage de la mère, et d’os, qui représentent le lignage du père. L’âme (süns) entre dans le corps à la naissance, réside dans les os pendant la vie et quitte le corps à la mort, quand le corps n’est plus nourri. Selon un principe chamanique, l’âme renaît dans le corps d’un descendant pour perpétuer le lignage patrilinéaire. Selon un principe bouddhique, l’âme renaît dans le corps d’un humain (pas obligatoirement d’un descendant) si la personne a fait des actions méritantes au cours de sa vie. Dans le cas contraire, son âme est condamnée à errer ou à renaître dans le corps d’un animal. L’âme sort alors du cycle des renaissances et ne contribue pas à la perpétuation de l’espèce (humaine) ou du lignage patrilinéaire. Beaucoup d’éleveurs font une combinaison de ces deux principes. Les bonnes actions faites au cours de la vie favorisent la renaissance de l’âme dans le corps d’un descendant (perpétuation du lignage patrilinéaire) ou à défaut d’un humain (perpétuation de la société des humains). Aucun éleveur rencontré n’accepte la conception bouddhique doctrinale de la renaissance dans le corps d’un animal. En fait, la grande majorité des éleveurs ne conçoit pas le changement d’espèce, la renaissance d’une âme humaine dans le corps d’un animal, parce que, selon eux, l’animal n’est pas doté d’une entité ou âme (süns), cette entité humaine qui quitte le corps et renaît dans le corps d’un humain.

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Les relations des éleveurs mongols aux animaux varient selon qu’ils sont domestiques ou sauvages, quotidiennement élevés ou occasionnellement chassés, comestibles ou non comestibles. Les hommes mangent la viande des animaux qu’ils élèvent et pour cela ils les abattent suivant un geste spécifique qui consiste à ne pas briser les os. Quand ils débitent l’animal abattu, le font cuire et le consomment, ils prennent garde à ne pas briser ou à ne pas abîmer les os. Par contre, ils rongent les os jusqu’à les rendre lisses et blancs et, après le repas, ils réservent un sort spécifique aux os. Soit ils les jettent au loin, soit ils les donnent à manger aux chiens, soit ils les percent pour diviniser, soit ils les brûlent et ils les stockent quelque temps dans la yourte avant de les déposer à l’orée du campement. Brûler les os empêche le souffle vital (am’) de l’animal de rester dans le corps, lui permet de partir pour renaître dans le corps d’un autre animal. Cette relation de domination-protection structure la gestion des épizooties et le contrôle des animaux malades. Ce que l’éleveur perd (animal infecté mort de maladie ou abattu), c’est ce qu’il n’a pas suffisamment bien préservé malgré des rites quotidiens de protection.

Les conceptions du pathogène et de la maladie

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Au début du XXe siècle, les chamanes expliquaient les maladies par l’action des esprits (albin, ada) et leur demandaient des sacrifices pour y remédier (Humphrey, 1984). Si les maladies sont encore aujourd’hui perçues par les éleveurs nomades comme l’action d’un esprit malveillant (10 % de notre échantillon), dans le milieu des années 1900, les Soviétiques ont critiqué cette représentation des maladies comme superstitieuse (Bashkuev, 2013 ; Stépanoff, 2012). C’était à la fois un moyen de sédentariser les éleveurs, de les débarrasser des prédateurs, de tenir à distance les guérisseurs traditionnels, le clergé bouddhiste et les chamanes et d’accéder au progrès en éradiquant les épidémies. Dans le contexte actuel de décollectivisation, les conceptions mongoles du pathogène et de la maladie sont donc une nouvelle ressource pour la surveillance des animaux.

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Différents systèmes de gestion des épizooties et des animaux malades sont aujourd’hui mobilisés. La vigilance préconisée par le gouvernement, doublée de la surveillance préconisée par la réglementation internationale, se mêle à des façons de penser les êtres peuplant le monde et d’agir sur eux (bouddhisme, chamanisme, médecine populaire) et fait intervenir des savoirs et savoir-faire empruntés à différents spécialistes (moine bouddhiste, chamane, rebouteux). Comprendre les enjeux et pratiques de vigilance implique donc d’appréhender les différents traitements déployés et les différents modes de penser apparemment contradictoires simultanément utilisés par les éleveurs pour le contrôle de leurs troupeaux.

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Les éleveurs recourent en premier lieu aux savoirs et savoir-faire des vétérinaires. Cependant, nombreux sont ceux qui mobilisent également, et ce de manière simultanée, des traitements populaires, sans que les deux sortes de traitements (qualifiés de scientifiques et de populaires) s’opposent ou s’excluent. Les traitements populaires (em) – terme générique qui désigne les médicaments –, aujourd’hui majoritairement curatifs, ne sont pas (ou plus) délivrés aux animaux par des lamas, des chamanes ou des rebouteux. La grande majorité des éleveurs insistent sur le fait qu’ils ne font pas venir de moine sur leur campement ou qu’ils ne consultent pas de chamane pour dispenser des soins quelconques ou faire des séances curatives. Ils se chargent de soigner eux-mêmes leurs animaux domestiques, parce qu’ils « savent faire ». Ils ont observé leurs grands-parents ou leurs parents prodiguer des soins à leurs animaux domestiques. Les éleveurs précisent que la plupart des traitements populaires hérités sont identiques pour soigner le bétail et les humains, dont les corps sont de composition biologique ou physique identique. Les médicaments délivrés ou les vaccins inoculés ne modifient pas le corps, ni la chair, ni le sang, ni les os.

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Le traitement des os après la mort est déterminant pour la préservation de son unité de vie de l’animal et le sort (la renaissance) de son âme ou souffle vital (am’). Les animaux malades abattus par décision gouvernementale sont tués d’une balle dans la tête qui brise les os du crâne, alors que la technique coutumière d’abattage préserve les os intacts, en brisant l’os du cou (l’atlas), le seul os qui peut être brisé au moment du débitage selon certains éleveurs. Les animaux malades sont traditionnellement laissés à l’abandon dans la steppe pour être dévorés par les charognards, qui accélèrent la désintégration de la chair et permettent la libération du souffle vital. En brûlant ensemble la chair et les os, on empêche, selon les éleveurs, la renaissance de leur souffle vital.

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La non-désagrégation de la chair post mortem avant le traitement des os brûlés est également ce qui avait contrarié les Mongols quand le gouvernement communiste avait imposé en 1954 de déposer les corps des défunts dans des cercueils et de les enterrer. Le corps du défunt était auparavant déposé sur le sol dans la steppe et dévoré par les charognards, permettant la libération de l’âme et sa renaissance. Ensuite, les os étaient ramassés par les « porteurs d’os » et brûlés. Le nouveau traitement des corps des défunts empêchant la renaissance de l’âme, les familles ont considéré un autre moyen de permettre à l’âme de quitter le corps après la désintégration de la chair. Ils ont décoré (et décorent toujours) les parois internes cachées du cercueil de tissus dont les couleurs représentent l’ancien traitement funéraire dans la steppe. Le corps repose sur un tissu vert, représentant la terre, et sous un tissu bleu représentant le ciel (Ruhlmann, 2009).

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Les éleveurs rencontrés ne craignent pas de contracter une maladie animale et ils ne conçoivent pas non plus que leurs animaux domestiques puissent les contaminer. Ils craignent la souillure que représente la maladie parce que l’impureté est source de mauvaise fortune. Ils recourent à des traitements populaires pour soigner des épizooties, virales, bactériennes ou parasitaires, pour purifier les souillures qu’elles représentent et éloigner la mauvaise fortune. Le soin, la purification, l’éloignement du malheur et l’appel du bonheur sont réunis et pratiqués en une seule et même action consistant généralement en un traitement choisi parmi un panel de traitements populaires.

Les traitements populaires

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Deux médecines coexistent aujourd’hui chez les Mongols : une médecine populaire étroitement liée aux pratiques curatives chamaniques (dom) et une haute médecine dérivée de la tradition tibétaine. Certaines méthodes de guérison sont identiques aux deux médecines, comme les saignées et les cataplasmes. Les pratiques curatives permettent d’agir sur différentes maladies, comme la fièvre charbonneuse, la rage, la fièvre aphteuse et la gale (Humphrey, 1984). Les traitements physiques (em) ne sont pas réservés aux maladies et les traitements magico-religieux (dom) aux infortunes : les deux types de traitements sont généralement conjoints. Ces deux types de traitements relèvent des mêmes gestes techniques : presser, envelopper, laver, faire avaler, percer, frotter, cautériser (avec un cataplasme), brûler, faire une libation (asperger), fumiger, faire pénétrer (une substance curative), effrayer, faire des offrandes (donner). Ces actions visent simultanément à éloigner les mauvais esprits et à soigner la maladie (Chagdarsürüng, 1980 ; Humphrey, 1984).

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Le fait de ne pas dissocier les pratiques curatives et magiques peut expliquer qu’aujourd’hui l’expression em dom[19][19] Concernant l’expression em dom, cf. Hamayon (1978) (adjonction donc des termes désignant les unes et les autres) désigne des types de traitements différents populaires, locaux, médicaux. Pour éloigner une maladie, s’en « protéger » ou la « soigner », les éleveurs utilisent un des traitements et répètent trois fois la formule « em dom ».

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« Quand les mamelles d’une chèvre sont douloureuses, on appose une plante séchée du Gobi sur les différentes parties de son corps et on prononce trois fois la formule em dom ».

éleveur du Hentij
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Des éleveurs expliquent que les traitements magico-religieux (dom) sont généralement pratiqués avant qu’une maladie ne se déclare, pour empêcher toute maladie d’émerger, littéralement de « sortir » (garah). Ainsi, les femmes effectuent tous les matins, sur le seuil de la yourte, des libations de thé au lait en direction des quatre orients, en offrande aux esprits-maîtres de la nature, en murmurant des formules propitiatoires ou des souhaits. Si une maladie contagieuse « sort » dans la région, elles demandent aux esprits-maîtres de la nature et aux divinités bouddhiques que la maladie ne « vienne pas » jusqu’à eux et jusqu’à leur troupeau. Elles demandent à ce que la maladie « s’arrête là-bas », « au loin ».

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Quand une maladie contagieuse « sort » au sein du troupeau, un traitement magico-religieux (dom) consiste à faire un petit amas de terre aux quatre sommets de l’enclos pour protéger le troupeau de moutons et de chèvres. Les traitements magico-religieux ne sont pas exclusivement curatifs. Pour certains éleveurs, ils sont avant tout des protections et sont pratiqués pour prémunir les troupeaux de tous les dangers possibles. Quand les éleveurs constatent qu’il y a beaucoup de loups ou de chiens sauvages errants, ils enroulent une ficelle autour du tisonnier toute une nuit. Ce rite protège contre les menaces de l’extérieur, comme les animaux prédateurs et porteurs de maladies.

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Le même verbe signifie « conjurer le mauvais sort » et « éloigner les maladies » (domnoh) sans distinction (Mostaert, 1941-1944), parce que la maladie, contractée par un humain ou un animal, est (était en priorité) imputée au mauvais sort, à l’action d’un esprit. Cet esprit s’en prend généralement à des êtres affaiblis ou faibles dans l’objectif de déloger facilement leur âme et de loger dans le corps à leur place. « Faire la cérémonie du dom » consiste à conjurer le mauvais sort en faisant décrire des cercles en sens inverse du soleil. Ce geste circulaire est une pratique d’appel du bonheur (dalalγa). Cet appel se compose d’un geste circulaire pour faire venir à soi (les mains à plat, paumes dirigées vers le ciel), de l’appel « huraj ! » répété trois fois et de l’obtention d’un résultat bénéfique (bonheur collectif ou individuel) (Mostaert, 1941-1944 ; Chabros, 1992 ; Ruhlmann, 2012). La relation entre les conceptions mongoles de l’âme humaine ou du souffle vital animal et des maladies et les actions des âmes errantes des morts [20][20] Les âmes errantes des morts sont vengeresses, affamées,... est manifestée dans des pratiques domestiques propitiatoires de nombreux éleveurs nomades (Ruhlmann, 2012, 2013).

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En fait, les maladies font partie d’un ensemble de malheurs comme la malchance au jeu, la perte d’un travail ou une rupture amoureuse, pour lequel des familles consultent un moine ou un chamane ou les deux successivement (Ruhlmann, 2012, 2013). Les moines et chamanes sont consultés pour réparer le mauvais sort, « laver la souillure », et appeler le bonheur, « pas pour guérir une maladie en particulier ». Pour laver la souillure, les femmes exécutent elles-mêmes des rites purificateurs qui consistent en des aspersions ou des fumigations. Cette opération rituelle suit l’opération officielle de désinfection :

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« Une année, une partie de mon troupeau est tombé malade de la fièvre charbonneuse… C’était très dur, je ne savais plus quoi faire. Les animaux ont été emmenés au loin et on les a abattus, et après avoir enterré les carcasses, j’ai tout lavé avec du produit désinfectant qu’on m’a donné. Après, ma femme a fait des purifications avec de l’encens et du lait, en tournant trois fois autour de l’enclos et de la maison. Il fallait faire partir le malheur au loin. Ma femme dit qu’on répare le malheur en faisant comme ça, elle l’a fait plusieurs jours de suite, et l’année d’après aussi, à la même date ».

éleveur du Töv
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À l’époque communiste, il était « interdit » d’aller voir un lama ou un chamane. Dans les fermes d’État, les « directeurs », représentants du parti communiste, n’étaient pas toujours présents. Une fois la nuit tombée, à l’intérieur des maisons, les familles faisaient des rites magico-religieux (dom) « en secret ». Ces rites étaient combinés à des fumigations d’encens, des offrandes de prémices du thé ou des prières aux esprits de la nature ou aux divinités bouddhiques.

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Aujourd’hui, les pratiques populaires curatives relèvent encore des savoirs et savoir-faire de différents spécialistes. Elles ne s’opposent pas, mais s’ajoutent les unes aux autres : pratiques chamaniques, bouddhiques, rebouteuses, médicales vétérinaires. Les traitements populaires sont moins nombreux qu’au début du XXe siècle et consistent en saignée (hatgah), fumigation avec des cendres de bouse (argalijn üns), de la fumée (argalijn utaa) fumée de bouse séchée ou des plantes séchées [21][21] La fumée joue un rôle majeur dans les pratiques de..., et ingestion de plantes médicinales (emijn urgamal) par infusion ou décoction (handlah) (Ligaa et al., 2003). Ces traitements, appliqués aux hommes et aux animaux, dépendent des symptômes, des parties du corps atteintes ou de la nature de la maladie, c’est-à-dire selon qu’elle est parasitaire, bactérienne ou virale.

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Les éleveurs ont généralement une idée de ce que sont les parasites, les bactéries et les virus, et la grande majorité connaît la nature des principales maladies qui touchent leur troupeau. Ils les définissent comme étant « vivants » (am’d) et « dangereux » (ajuultaj). S’ils connaissent les symptômes indiquant une maladie, ils ne savent pas toujours identifier cette dernière. Par contre, ils peuvent considérer une maladie sous le seul angle médical au sens où les vétérinaires des districts l’entendent. Ils conçoivent l’existence des pathogènes, leurs différentes natures (virus, bactérie, parasite), leurs modes de transmission (air, sol, eau ; enclos et outils ; placenta, sang, excréments, urine, salive ; carcasses, viande, lait) et l’origine de la maladie (mauvaise action, mauvaise pensée, mauvaise fortune, colère d’un esprit, etc.). Ils mobilisent les différents traitements médicamenteux et magico-religieux à leur disposition.

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Les éleveurs ajoutent aux traitements vétérinaires des traitements populaires ou les articulent ensemble pour obtenir un résultat efficace du point de vue de la santé et du point de vue de la bonne fortune et de la prospérité des troupeaux. Les éleveurs considèrent les maladies animales à différents niveaux, légal, scientifique et symbolique, parce qu’ils intègrent différents savoirs et savoir-faire, différentes conceptions ou principes de vie, de personne et de maladie. Cette multiplicité de savoirs et de pratiques est peut-être ce qui assure à la vigilance, fondée sur le rôle de sentinelles des éleveurs d’une part, sur la coordination entre les différents acteurs (éleveurs sentinelles, vétérinaires transmetteurs, ONG médiatrices), de fonctionner dans un contexte où les infrastructures de santé animale sont déficientes.

Conclusion

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En Mongolie, le système de surveillance des maladies animales et de contrôle des animaux repose sur une prophylaxie sanitaire et médicale centralisée et de masse, axée sur l’abattage partiel ou total des troupeaux et la vaccination. Mais ce système souffre de difficultés d’ordre économique et structurel et la gouvernance des maladies animales est freinée par des réponses incertaines apportées par le gouvernement et les éleveurs. L’incertitude engendre des tensions que les éleveurs tempèrent en opérant au quotidien au sein de leur troupeau une action pragmatique que l’on qualifie de vigilance. Ce travail rapproché, en temps réel, qui s’inscrit dans la relation de l’éleveur à l’animal, est un travail permanent de résolution des tensions entre différentes perceptions, conceptions, savoirs et savoir-faire relatifs aux animaux et aux maladies animales.

63

Depuis une quinzaine d’années, le gouvernement met en œuvre un nouveau système de surveillance, déterminant pour un contrôle rapide et efficace des animaux, basé sur une répartition des rôles entre les différents acteurs en contact plus ou moins étroit avec les animaux. Les éleveurs jouent le rôle de sentinelle, les vétérinaires privés celui de transmetteur d’information et les vétérinaires de terrains des ONG celui de conciliateur quand les relations entre les premiers sont trop tendues.

64

Les éleveurs nomades ont une relation de domination et de protection avec les animaux qu’ils élèvent : ils doivent à la fois les protéger et s’en protéger pour pouvoir les manger. Les différents systèmes de soins, vétérinaires et populaires, alternés ou combinés sont déployés et multipliés dans cet objectif. Et il s’avère que les traitements populaires ne sont pas en contradiction ou en opposition avec les traitements vétérinaires, contrairement à l’argument avancé par certaines ONG qui peinent à mettre en place un programme de santé animale ou par le gouvernement quand il peine à faire appliquer la réglementation (quarantaine, abattage, vaccination). Bien au contraire, laisser aux éleveurs cette marge de manœuvre qui respecte leur relation aux animaux, leurs conceptions des maladies et leurs savoir-faire vétérinaires locaux, permet de s’assurer qu’ils rempliront parfaitement leur rôle de sentinelles. Si c’est initialement par manque de ressources financières que le gouvernement s’est vu contraint de faire appel aux éleveurs, leur présence permet au gouvernement de faire appliquer sur l’ensemble du territoire mongol un système de surveillance animale efficace.

Remerciements

Je remercie les relecteurs de la revue dont les remarques m’ont permis de reformuler le cœur de mon propos. Je remercie Frédéric Keck (Laboratoire d’anthropologie sociale, Paris) et Nicolas Fortané (RiTME, INRA, Ivry) pour leur relecture et conseil en littérature spécialisée.


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Notes

[1]

La Mongolie n’ayant jamais été un pays de l’Union soviétique, nous employons le terme de communiste.

[2]

Ce travail se fonde sur une enquête ethnographique menée en 2014. Le premier terrain (hiver, janvier-mars) a été conduit dans la province du Töv, à la capitale Ulaanbaatar. L’objectif était de saisir les pratiques et les discours des agents gouvernementaux (Ministère de l’Agriculture, Agence vétérinaire nationale, vétérinaires privés), d’organisations non gouvernementales (Food and Agriculture Organization of the United Nations, Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières) et d’éleveurs. Des entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès de 2 hommes politiques, 2 chefs de projets et 4 vétérinaires d’ONG, ainsi qu’auprès de 12 anciens éleveurs vivant aujourd’hui à Ulaanbaatar. Le second terrain (été, juillet-août) a été mené dans les provinces du Töv et du Hentij auprès de 30 éleveurs nomades et 2 vétérinaires de district (Gačuurt et Öndörhaan). Ce terrain s’est fondé sur des entretiens semi-directifs et à bâtons rompus ainsi qu’un questionnaire composé de réponses fermées.

[3]

Ebright et al., 2003 ; Odontsetseg et al., 2005. Cf. les rapports de l’OIE en ligne qui indiquent la fréquence des maladies, l’analyse chronologique des données par maladie, les cas de zoonoses chez les humains et les notifications à l’OIE.

[4]

Roth et al., 2001, 2003 ; Zinsstag et al., 2005 ; Sibille, 2006 ; Racloz et al., 2013.

[5]

La brucellose et la fièvre charbonneuse sont des zoonoses, c’est-à-dire des maladies dont l’agent pathogène est partagé par un animal vertébré et l’homme (Savey, 2008).

[6]

Adiyasuren et al., 2005 ; Tserendorj, 2005 ; Odontsetseg, 2007.

[7]

Badarch, 2000 ; Huhuu et al., 2000 ; Batsuuri, 2001 ; Kouba, 2005 ; Bolortsetseg et al., 2012 ; Enkhtuvshin et al., 2008 ; McFadden et al., 2014.

[8]

44 déclenchements de la maladie depuis 2000 (Enkhtuvshin et al., 2008).

[9]

La gazelle à queue blanche (Procapra gutturosa) appelée gazelle mongole.

[10]

La vigilance compléterait également le système de « surveillance syndromique » (Fearnley, 2008 ; Caduff, 2014 ; Perrin et al., 2011), qui ne consiste pas à contrôler les indicateurs spécifiques d’événements cliniques (fièvre, boitement), mais les indicateurs non spécifiques de santé partout, à l’échelle locale et globale et à tout instant, à identifier des anomalies statistiques en temps réel avant la détection de l’épidémie. Ce système de surveillance repose sur des technologies d’information et de communication ultramodernes basées sur l’immédiateté (Caduff, 2014). L’objectif de ce système est une détection a priori pour une réponse rapide.

[11]

Les carcasses sont brûlées et parfois ensuite enterrées au risque d’offenser les esprits-maîtres de la nature.

[12]

La brucellose est endémique dans de nombreux pays pour lesquels plusieurs constats sont faits : 1) la difficulté d’obtenir des informations sur la persistance et la prévalence dans les communautés pastorales en raison de leur mobilité ; 2) l’influence de divers facteurs épidémiologiques et sociaux sur cette persistance dans les écosystèmes pastoraux ; 3) le maintien de la transmission dans les zones pastorales à un niveau faible et stable comparativement à celle observée dans les systèmes de production intensifs, semi-intensifs et périurbains – ce maintien s’expliquerait par un degré acceptable de robustesse. Enfin, les caractéristiques démographiques des troupeaux d’élevage jouent un rôle déterminant dans la persistance de la brucellose (Racloz et al., 2013).

[13]

Achat opéré sur la base d’appels d’offres et de pourparlers avec les grands groupes miniers pour leur contribution au financement des campagnes de vaccination.

[14]

Barbier, 2006/2 ; Figuié et Fournier, 2010 ; Figuié et Desvaux, 2011-2.

[15]

Le produit désinfectant est liquide (été) ou en poudre (hiver) selon la saison pour les animaux et les objets.

[16]

Sur les limites des politiques traditionnelles de protection et d’isolement du territoire (quarantaine) par rapport à l’extension des maladies et sur la mise en place progressive d’une nouvelle technique de gouvernance basée sur la « traçabilité », cf. Torny (1998).

[17]

Sur la relation de coexistence entre les éleveurs nomades et les animaux qu’ils élèvent, cf. Fijn (2011).

[18]

Sur les réseaux d’épidémio-surveillance en Mongolie, cf. Sibille (2006).

[19]

Concernant l’expression em dom, cf. Hamayon (1978).

[20]

Les âmes errantes des morts sont vengeresses, affamées, à la recherche d’un corps comme support pour y être nourries (Ruhlmann, 2012, 2013).

[21]

La fumée joue un rôle majeur dans les pratiques de purification-guérison (Hamayon, 1977-2).

Résumé

Français

En Mongolie, lorsqu’une épizootie se déclare, le gouvernement déploie un système centralisé de surveillance des maladies animales, notamment pour la brucellose, la fièvre charbonneuse et la fièvre aphteuse. Ce dispositif, hérité de la période communiste, combinant vaccination et abattage, consiste en une gestion de masse des maladies chez des troupeaux qui évoluent sur un vaste territoire suivant un élevage extensif nomade. Depuis la chute du bloc communiste, cette politique étatique de santé animale rencontre des incertitudes qui créent des tensions avec les éleveurs et les autres acteurs du monde de la santé animale. Un nouveau système de surveillance mis en place à l’échelle des éleveurs semble être une résolution des tensions chez les dirigeants politiques et les éleveurs. C’est un système de vigilance où les éleveurs jouent le rôle de sentinelles. L’article montre que ce nouveau rôle donné aux éleveurs peut mobiliser leurs perceptions et traitements populaires des maladies animales qui, contrairement à ce que redoutent les dirigeants politiques, n’entrent pas en contradiction avec les normes internationales de surveillance des maladies animales. L’article relie les logiques des multiples acteurs (dirigeants politiques, vétérinaires, éleveurs, ONG) mises en place à différentes échelles (locale, régionale, nationale, transfrontalière) au contexte global de réglementation internationale.

Mots-clés

  • maladies animales
  • brucellose
  • fièvre charbonneuse
  • fièvre aphteuse
  • risque
  • surveillance
  • vigilance
  • sentinelle
  • contrôle
  • tension
  • incertitude
  • Mongolie

English

Sentinel herdersContemporary policies of surveillance of animal diseases in MongoliaIn Mongolia, in the context of an epizootic outbreak, the government implements a centralized surveillance system to monitor animal diseases, especially concerning brucellosis, anthrax and FMD. Inherited from the Communist period, the centralized system (combination of vaccination and culling) represents a mass management of domestic herds living over wide areas as generally set out in extensive nomadic herding. Since the collapse of the Communist bloc, this state policy of animal health is grappling with uncertainties and leads to some tensions with herders and other relevant actors of animal health. A new surveillance system is put in place at the scale of herders. This system of vigilance seems to resolve tensions among political leaders and among herders, in which herders play the role of sentinels. The article highlights that this new role given to herders is able to mobilize the popular perceptions and treatments of animal diseases. Contrary to political leaders concerns, these perceptions and treatments are in line with international standards of animal diseases surveillance. The article connects the logics of multiple actors (political leaders, veterinarians, herders, NGOs) settled at various scales (locale, regional, national, cross-border) to the global context of international regulation.

Keywords

  • animal diseases
  • brucellosis
  • anthrax
  • FMD
  • risk
  • surveillance
  • vigilance
  • sentinel
  • control
  • tension
  • uncertainty
  • Mongolia

Español

Criadores centinelaPolíticas contemporáneas de vigilancia de enfermedades animales en MongoliaEn Mongolia, cuando ocurre una crisis epizoótica, el gobierno despliega una supervisión centralizada de las enfermedades animales, en particular para la brucelosis, el ántrax y la fiebre aftosa. Este dispositivo heredado del periodo comunista, que combina la vacunación y el sacrificio sanitario, consiste en una gestión masiva de las enfermedades de los rebaños que se desplazan en amplía zona como suele ser en la ganadería nómada extensiva. Tras la caída del bloque comunista, esta política estatal de salud animal se encuentra confrontada con incertidumbres que crean tensiones con los criadores y otros actores del mundo de la salud animal. Un nuevo sistema de vigilancia establecido al nivel de los criadores parece resolver las tensiones entre dirigentes políticos y criadores. Este sistema es similar a una « vigilancia », por lo cual los criadores actúan como centinelas. El artículo demuestra que este nuevo papel otorgado a los criadores puede movilizar las percepciones y los tratamientos populares de los criadores en frente a las enfermedades animales, que a lo contrario de lo que temían los dirigentes políticos, no entran en contradicción con las normas internacionales sobre la vigilancia de las enfermedades animales. El artículo conecta las lógicas de múltiples actores (dirigentes políticos, veterinarios, criadores, ONG) implantadas en diferentes escalas (local, regional, nacional, transfronteriza) con el contexto global de normativa internacional.

Palabras claves

  • enfermedades animales
  • brucelosis
  • antrax
  • fiebre aftosa
  • riesgo
  • monitoreo
  • vigilancia
  • centinela
  • control
  • voltaje
  • incertidumbre
  • Mongolia

Plan de l'article

  1. Incertitudes sur les politiques classiques de contrôle des maladies animales
    1. Les incertitudes de l’éradication
    2. Les hésitations du gouvernement entre abattage et vaccination
  2. La perception des maladies animales par les éleveurs et leur enrôlement dans la surveillance
    1. Maladies visibles et invisibles
    2. Des éleveurs sentinelles, des vétérinaires transmetteurs
  3. Les représentations sociales des pathogènes chez les éleveurs nomades
    1. Les conceptions de l’animal et de l’âme des animaux
    2. Les conceptions du pathogène et de la maladie
    3. Les traitements populaires
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Ruhlmann Sandrine, « Des éleveurs sentinelles. Les politiques contemporaines de surveillance des maladies animales en Mongolie », Revue d'anthropologie des connaissances, 2/2015 (Vol. 9, n° 2), p. 237-264.

URL : http://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2015-2-page-237.htm
DOI : 10.3917/rac.027.0237


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