Accueil Revues Revue Numéro Article

Revue d'anthropologie des connaissances

2016/3 (Vol. 10, n° 3)

  • Pages : 150
  • DOI : 10.3917/rac.032.0339
  • Éditeur : S.A.C.

ALERTES EMAIL - REVUE Revue d'anthropologie des connaissances

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 339 - 371 Article suivant

Introduction [1][1] L’article a été préparé dans le cadre du programme...

1

Ce papier a pour objet la trajectoire disciplinaire de l’économie rurale en France entre les années 1955 et 1985 qui marquent, respectivement, le début de son institutionnalisation et un tournant radical dans son développement qui a été perçu par certains de ses acteurs comme sa fin. La très courte histoire de cette discipline en France a ceci de particulier que les récits disciplinaires et autobiographiques des économistes ruraux sont souvent imprégnés du sentiment de déclin, voire de perte et d’incertitudes quant à son avenir. Ces récits font apparaître avec force une nature « périssable » des sciences sociales (Lenclud, 2006, p. 69), autrement dit, l’historicité et la discontinuité de leurs projets disciplinaires. La réflexion sur les conditions de leur réussite (ou de leur échec) est en même temps, inévitablement, une réflexion sur la nature indexicale du savoir qu’ils produisent et sur sa place dans le « jeu social » plus large.

2

Quels sont les processus cognitifs et institutionnels par lesquels l’« économie rurale » se constitue comme une forme de connaissance particulière au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais s’effrite seulement quelques décennies plus tard ? Pour tenter de répondre à cette question, je vais analyser la manière dont les « sciences sociales rurales » se sont institutionnalisées dans le milieu agronomique à partir du milieu des années 1950, puis la transformation au terme de laquelle cette catégorie a perdu sa légitimité intellectuelle. Trois hypothèses vont servir de base pour cette reconstruction socio-historique.

3

Tout d’abord, au cours des XIXe et XXe siècles, différentes configurations disciplinaires dans les sciences sociales se sont constituées comme des produits de conjonctures historiques spécifiques, dont la forme concrète était en large mesure déterminée par leur rapport à l’État national (Heilbron, 2008, p. 6). Des études de l’institutionnalisation de différentes sciences sociales ont révélé que la demande publique et administrative a souvent été un facteur clef dans ce processus (Furner et Supple, 1990 ; Wagner, Wittrock et Whitley, 1990 ; Dietrich et Skocpol, 1996 ; etc.). Elle a pu encourager l’institutionnalisation de certains domaines de la connaissance et influencer un rapport de forces entre différentes disciplines ou bien orienter un développement d’outils spécifiques par leur demande. Les rapports entre les sciences et l’État pendant la « Guerre froide » en fournissent un bon exemple : l’évolution de la demande publique pendant et après la Seconde Guerre mondiale a transformé la structure traditionnelle de la recherche en transférant des moyens importants vers les nouveaux centres de recherche, en dehors du système universitaire. Il a eu aussi pour conséquence la promotion d’un certain type de savoir, « positiviste » ou « instrumental », faisant une large place aux mathématiques appliquées au détriment des formes de connaissance plus « littéraires » (Solovey et Cravens, 2012 ; Erickson et al., 2013).

4

Ainsi, l’institutionnalisation de l’économie rurale en tant que discipline autonome a participé à la « seconde vague » d’expansion des sciences sociales en France. Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale, voire la fin des années 1950, pour que différentes disciplines (économie, sociologie, psychologie, et autres) y prennent leur essor. À l’origine de cette expansion, on trouve la « demande sociale » exprimée par les pouvoirs publics et organismes professionnels engagés dans des réformes sociales de grande envergure (Pollak, 1976 ; Chapoulie, 1991 ; Heilbron, 1991 ; Heilbron, 2015). Dans le cadre de la modernisation et de la planification d’après-guerre, le soutien public au développement des sciences sociales a été légitimé par leur capacité de produire un savoir utile et utilisable par voie de la recherche empirique et appliquée. Plus particulièrement, l’expansion et le poids des sciences sociales rurales dans les années 1960 et au début des années 1970 sont à la mesure de l’envergure des politiques de la modernisation agricole, des évolutions très rapides des campagnes et de la profession agricole qui attirent l’attention publique vers ces nouvelles disciplines (Rogers, 1995, p. 381).

5

Si, pour reprendre l’expression d’Alain Drouard, l’utilité est le « mythe d’origine » de toutes les sciences sociales en France après 1945 (Drouard, 1982, p. 56), les différentes disciplines rurales, telles que l’histoire, l’ethnologie, la sociologie ou l’économie, ont des généalogies et des trajectoires très diverses. La seconde hypothèse permet de nuancer cette première observation : dans la veine de ce qu’on a récemment appelé la « nouvelle sociologie des sciences sociales », attentive aux pratiques et aux sites concrets de la production des savoirs (Camic, Gross et Lamont, 2012), il importe de savoir si la connaissance est produite à l’Université, dans un centre de recherche, dans un bureau d’études ou un think tank. Selon cette perspective, le mode d’institutionnalisation et de mobilisation des sciences sociales aurait une influence décisive sur la nature du savoir produit et sur les dynamiques disciplinaires. Ainsi, comme il a été montré ailleurs, il existe au moins deux traditions distinctes de sciences économiques en France depuis le XIXe siècle : l’une, plus « littéraire », liée aux universités, et l’autre, plus « technocratique », qui émerge dans les grandes écoles affiliées aux grands corps techniques de l’État. Les économistes politiques libéraux abrités avant les années 1950 dans les facultés de droit et les ingénieurs civils des grandes écoles possédèrent des cultures professionnelles et des conceptions de la science économique divergentes (Schmidt, 1999 ; Fourcade, 2009). Cependant, la plupart des études en histoire de la recherche en sciences sociales ont pour cadre le milieu universitaire sans pour autant s’interroger sur les effets de ce mode d’institutionnalisation (Gingras, 1991).

6

Cette question est capitale dans l’histoire de l’économie rurale car à la différence d’autres domaines d’études rurales et de l’économie « générale », cette discipline s’institutionnalise quasi exclusivement dans le cadre d’un organisme public de recherche à finalité socio-économique, « auxiliaire de l’action publique ». Cette nouvelle discipline n’a guère d’assise institutionnelle dans les facultés et dans les centres de recherche « pure » (le CNRS). Les laboratoires implantés le plus souvent dans les écoles agronomiques affiliées au Département des sciences sociales de l’INRA ont constitué pendant plusieurs décennies un milieu relativement clos de son développement. Le cas de l’économie rurale fournit ainsi une occasion pour une analyse pointue d’un écosystème disciplinaire grosso modo mono-institutionnel et compact. La question est alors de savoir comment l’institutionnalisation dans ce type d’établissement va orienter la recherche en économie rurale.

7

Enfin, la troisième hypothèse est nécessaire pour rendre compte de la transformation de cette configuration disciplinaire survenue au milieu des années 1980 et souvent perçue en termes de déclin du « rural ». De manière paradoxale, « l’âge d’or » de l’économie et d’autres sciences sociales rurales dans les années 1960 et 1970 a en même temps marqué le début de leur effritement. Ce déclin a surtout concerné la discipline d’économie rurale en remettant en question de manière radicale sa raison d’être et en suscitant sa redéfinition plus ou moins complète. Ainsi, comme on peut en juger à partir des nominations et des nomenclatures disciplinaires, de nos jours très peu d’économistes en France (et dans d’autres pays développés) se réclament du titre de « l’économiste rural ». Différentes explications en ont été proposées. On a le plus souvent affirmé que le rural, comme un monde à part (opposé à l’industrie et à l’urbain), avait désormais disparu suite à l’expansion des rapports capitalistes et de l’industrialisation poussée dans l’agriculture et qu’en d’autres termes l’objet des sciences sociales rurales a perdu sa spécificité. D’autres ont avancé, contre ce réalisme quelque peu naïf, l’hypothèse que les transformations rurales n’étaient plus au centre des préoccupations publiques parce que les transformations s’étaient ralenties. D’autres encore ont estimé que la séparation des sciences dites rurales de la recherche généraliste n’avait jamais été pertinente, voire qu’elle était nuisible sur le plan intellectuel (pour les termes de cette discussion, voir Grignon et Weber, 1993 ; Rogers, 1995).

8

Ces arguments ne sont pas nécessairement faux étant associés aux différentes positions dans l’espace intellectuel des sciences sociales dites « rurales ». Leur insuffisance provient principalement du fait qu’en représentant une perspective intérieure ils ne tiennent pas compte des dynamiques institutionnelles et politiques nationales responsables, selon mes deux premières hypothèses, de la forme particulière de l’économie rurale en France et de ses transformations entre 1955 et 1985. Ma troisième hypothèse va, enfin, compléter ces observations par des données relatives à la globalisation de la recherche qui s’intensifie dans les années 1980. L’internationalisation n’implique pas seulement l’intensification des collaborations, des mobilités et des communications de toute sorte à travers les frontières nationales, mais – ce qui est plus important encore pour cette analyse – exerce aussi une influence structurelle sur les champs nationaux. Ainsi qu’une série de travaux récents l’ont démontré, l’internationalisation change les rapports de force entre différents pays et régions, réoriente des contenus et des flux de la communication scientifique, introduit de nouvelles normes disciplinaires en dévalorisant certaines compétences « locales » (Babb, 2004 ; Fourcade, 2006 ; Heilbron, Guilhot et Jeanpierre, 2008 ; Gingras et Mosbah-Natanson, 2010 ; Montecinos et Markoff, 2010 ; Heilbron, 2013).

9

À partir de ces trois hypothèses, je vais reconstruire l’histoire sociologique de l’économie rurale en trois temps. D’abord, je vais explorer la manière dont le mode d’institutionnalisation « finaliste », ce produit d’une politique de modernisation et de planification des sciences, a orienté la recherche en sciences sociales « rurales » pour ce qui concerne la définition de leurs objets et de leur finalité, les identités professionnelles des chercheurs et le statut de ces disciplines. Ensuite, je vais essayer de caractériser l’économie rurale à l’INRA comme une forme de connaissance et une pratique particulière telle qu’elle a pu se développer dans ce cadre institutionnel. Enfin, je vais considérer la transformation radicale de cette configuration disciplinaire suite au changement de politique scientifique : les tensions épistémiques et institutionnelles engendrées par cette coupure. Cette recherche s’appuie sur un dépouillement d’archives de l’Institut National de la Recherche Agronomique et de son Département d’économie et de sociologie rurales (localisées aux Archives Nationales et à l’INRA, Ivry), de la revue professionnelle Économie rurale et d’autres sources écrites publiées et inédites ; enfin sur une enquête par entretiens réalisés par l’auteur avec des économistes ruraux, membres du Département d’économie et de sociologie rurales (DESR) de l’INRA recrutés avant 1985 [2][2] Entre 2010 et 2014, j’ai réalisé douze entretiens auprès..., et les archives orales de l’INRA collectées par Denis Poupardin (dans le cadre de la mission Archorales).

Institutionnalisation (tardive) au sein d’un organisme public de recherche

Les sciences sociales à l’INRA comme produit collatéral de la modernisation agricole

10

Au milieu du XXe siècle, il n’existe pas en France de tradition nationale (Heilbron, 2008) distincte d’économie rurale, visible en dehors de ses frontières, au regard de l’importance de l’agriculture dans ce pays [3][3] Dans un ouvrage de Joosep Nou (Nou, 1967) on trouve.... Il y a des économistes ruraux, mais ils sont très peu nombreux et dispersés sur le plan institutionnel. Quelques économistes qui s’identifient à cette spécialité sont titulaires des chaires d’économie rurale dans les Écoles nationales d’agriculture, à l’Institut national agronomique et au ministère de l’Agriculture [4][4] Parmi ceux-ci on peut évoquer notamment : Michel Augé-Laribé,.... Les postes sont rares et sont en dehors du système universitaire. En France, comme dans d’autres pays européens, l’économie rurale est historiquement liée à l’enseignement agronomique qui constitue une filière séparée, coupée de l’université et de la recherche généraliste. Ainsi, les premiers économistes ruraux (agricoles ou encore agraires, selon les traditions nationales), à quelques exceptions près, sont des économistes-agronomes (Nou, 1967).

11

Des postes de professeur d’économie rurale apparaissent dans des écoles nationales d’agriculture [5][5] Jean-Edmond Briaune, avocat de formation, fut le premier.... L’Institut national agronomique parisien, ayant pour but « l’étude de l’enseignement des sciences dans leur rapport avec l’agriculture » [6][6] Agriculture : Institut national agronomique (1892-1981),..., sera pendant presque un siècle un établissement principal d’enseignement en la matière. Cependant, l’économie rurale occupe une place très marginale dans les écoles d’agriculture ayant pour mission la formation d’ingénieurs-agronomes. L’enseignement des sciences de l’homme y est très limité (20 cours au total en 1960) et porte un caractère intentionnellement pratique et non celui de formation à la recherche. Les diplômés de ces écoles qui désirent se spécialiser en économie rurale doivent compléter leur formation dans les départements universitaires. Mais à la différence d’autres grands pays agricoles et scientifiques (États-Unis, Allemagne, Grande-Bretagne, Russie, Italie, etc.), il n’existe pas en France de sociétés savantes, de revues ni d’institutions de recherche spécialisées en économie rurale jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale [7][7] En 1946 est fondé le Centre régional de sociologie....

12

Si l’économie et la sociologie (Alphandéry et Sencébé, 2009) rurales connaissent dans l’entre-deux-guerres un « grand vide » [8][8] Entretien avec Philippe Lacombe, ancien chef du Département... en France, ce n’est pas pour autant que les paysans et le rural sont méconnus dans l’imaginaire public et intellectuel. Par exemple, l’histoire et l’ethnographie du monde rural (à l’image du Volkskunde allemand) s’épanouissent pendant la même période. Deux éléments de réponse permettent d’éclaircir cette énigme. En premier lieu, les attitudes anti-modernisatrices, « ruralistes », considérant le paysan traditionnel comme un gage de la « santé morale de la nation » et redoutant l’exode rural, qui prévalent dans les élites administratives en France à cette époque. La situation change immédiatement après la guerre lorsque l’Institut national de recherche agronomique (INRA) est fondé, ayant pour finalité de fournir des moyens pour « augmenter la production, la production par travailleur, par hectare de terre ; également par capital engagé » ; car « l’agriculture ne peut plus se passer de la recherche agronomique… l’expérience traditionnelle du paysan ne suffit plus » [9][9] Transcription d’une émission « Vous avez la parole »....

13

Cependant, malgré cette vision clairement modernisatrice que porte l’INRA dès son premier jour, il faut attendre le milieu des années 1950 pour que la création du Département des sciences sociales en son sein devienne possible. Le second élément pour expliquer l’institutionnalisation tardive des sciences sociales rurales est que celles-ci ne sont pas considérées comme utiles à l’amélioration de l’agriculture. La modernisation de l’agriculture est d’abord pensée comme fonction du progrès scientifique et technique porteur de nouvelles machines, d’engrais, d’amélioration des plantes et des races, etc. Avant la guerre, la biologie est pensée comme la science la plus utile au progrès agricole, alors qu’après la guerre l’accent est mis fortement sur le machinisme agricole et la chimie (Cranney, 1996, p. 193). Ainsi, les sciences sociales sont absentes de l’Institut de recherches agronomiques créé au lendemain de la Première Guerre mondiale. La dimension sociale et proprement économique de la modernisation agricole n’émerge dans la pensée administrative qu’une décennie plus tard, et ceci de manière réduite [10][10] Le cas français représente un contraste éloquent aux....

14

Dans un premier temps, la mission du nouveau Département d’économie et de sociologie (DESR) à l’INRA est limitée à « l’étude de la rentabilité de nouvelles techniques agricoles ». À la fin des années 1950, la mission du DESR est cependant élargie à l’étude des filières et des circuits de production, aux études de marché, à la comptabilité nationale et, plus important encore, à une assistance à la « politique des structures » (pour traduire en français courant, à l’encadrement de l’exode rural). La sociologie y est pensée comme une discipline auxiliaire censée étudier des « aspects sociaux » ou « humains » du processus de modernisation [11][11] [Discours de M. Rochereau, ministre de l’Agriculture,.... Cette demande administrative se traduit par un octroi de fonds supplémentaires pour recruter de nouveaux chercheurs à partir de 1960. Le recrutement se poursuivra à un rythme élevé au cours des décennies suivantes [12][12] Le DESR emploie 12 économistes en 1958 ; 35 chercheurs.... La majorité des recrutés sont des économistes, alors que des sociologues y forment une toute petite minorité (ils ne sont que six en 1969).

15

Les orientations modernistes et productivistes imposées par les impératifs politiques du jour ont été sans doute partagées par de nombreux économistes ruraux de l’époque, mais il serait exagéré d’affirmer que la discipline émergente a eu une attitude modernisatrice cohérente et unifiée, comme plusieurs récits de l’histoire de la discipline peuvent le suggérer (par ex., Champagne, 2002, pp. 10-11 ; Garcia-Parpet, 2007), quant à l’avenir de l’agriculture en France. Ainsi que le rappelle Denis Bergmann, le chef du DESR dans les années 1960, « il n’y avait pas un projet en 1945-1960, il y avait des ruralistes comme Milhau, des traditionalistes comme Maspétiol, des productivistes comme Dumont, des industrialisateurs comme Le Bihan… et la liste pourrait être prolongée. […] D’ailleurs, le pouvoir de ces intellectuels était très faible [13][13] Lettre de Denis Bergmann à Philippe Lacombe, 20 avril.... » Il est à remarquer que la profession agricole, notamment la jeunesse catholique et le CNJA, a eu à l’époque un rôle politique plus actif et une vision modernisatrice plus affirmée (Muller, 1984).

16

Autrement dit, l’institutionnalisation de l’économie rurale en France au sein d’un organisme de recherche public peut être mieux décrite comme l’expression d’une demande administrative liée au projet modernisateur de l’époque gaullienne que le résultat des efforts concertés de chercheurs pour l’autonomisation d’un domaine de savoir. C’est la demande publique qui est à l’origine de l’institutionnalisation de la recherche en économie rurale et qui va déterminer, comme on le verra plus loin, son objet, sa finalité et ses formes de légitimité. Dans ce sens, ce mode de construction disciplinaire fait exception par rapport aux schémas plus classiques (voir, par exemple, la « théorie générale » de Frickel et Gross (2005) qui proposent un modèle de mouvement social pour décrire l’émergence de nouvelles disciplines académiques).

17

Ceci étant dit, il serait tout aussi inexact d’affirmer qu’à la même époque il n’y a aucun développement intellectuel de l’économie rurale du côté de « l’offre » de la recherche. Ainsi, l’Association française d’économie rurale (SFER) est créée à l’initiative de plusieurs économistes ruraux dont Michel Augé-Laribé en 1948, et la revue Économie rurale, première revue spécialisée, un an plus tard. Les économistes ruraux qui sont à l’origine de cette initiative sont soucieux de donner une définition de l’objet de leur discipline, de recenser des recherches menées dans ce domaine en France, d’identifier des points d’intérêt pour l’avenir. Pourtant, la présence non négligeable de fonctionnaires ministériels, de représentants d’organisations professionnelles et d’agriculteurs parmi les membres de la SFER et les auteurs de la revue Économie rurale (un tiers au cours des premières années de son existence) témoigne de la faible autonomie de l’économie rurale à cette époque (Garcia-Parpet, 2007, p. 425). À ce stade, il s’agit encore d’un domaine de la connaissance hybride, proche du milieu politique et professionnel, où le contrôle disciplinaire sur les productions scientifiques est relativement faible et où les frontières entre le savoir scientifique et l’expertise pratique sont extrêmement perméables, voire inexistantes.

La recherche finalisée comme invention de la raison administrative

18

L’institutionnalisation de la recherche en économie rurale a ainsi été avant tout le résultat de la volonté politique qui a défini son cadre institutionnel et thématique. La mission du nouveau Département des sciences sociales est explicitement formulée comme recherche appliquée (« amélioration de l’agriculture pour la nation ») par opposition à la recherche fondamentale. En France, cette conception de l’utilité socio-économique des sciences correspond à la mise en place du nouveau mode du gouvernement de la recherche (Pestre et Jacq, 1996 ; Chatriot et Duclert, 2006). La nouvelle politique scientifique fait naître un ensemble de dispositifs et d’institutions qui forment la « technostructure » (Pestre et Jacq, 1996, p. 270) caractérisée par des formes de mobilisation spécifiques de la recherche dans l’action publique. Le mouvement vers la rationalisation de la gestion des affaires publiques, notamment la réforme de l’appareil statistique et l’extension des services techniques des ministères, est engagée sous le régime de Vichy. Dans la continuité de ces développements, la politique scientifique d’après-guerre va promouvoir des institutions de recherche du type nouveau, à savoir de grands organismes publics de recherche sous tutelle d’un ministère spécialisé, dont l’INRA, qui va orienter la recherche selon ses priorités politiques.

19

La recherche agronomique regroupée au sein de l’INRA est alors conçue comme une recherche finalisée, orientée, agissant sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, à la différence du CNRS qui dépend, quant à lui, du ministère de la Recherche (Cranney, 1996, pp. 84-85). À l’origine, c’est le CNRS qui est censé coordonner tous les établissements de recherche publics, mais à partir de 1946, il ne contrôle plus les organismes de recherche publics dépendant de différents ministères (industrie, agriculture, finances, etc.). Ainsi, dans ce débat qui accompagne la création de l’INRA (Barthez, 2007, pp. 442-443), c’est la raison administrative qui l’emporte en imposant la délimitation des domaines de savoir selon la logique sectorielle qui va de concert avec les orientations modernisatrices et le modèle productiviste lié au principe sectoriel du gouvernement de l’économie (Bonneuil, Denis et Mayaud, 2008, p. 6).

20

Cette organisation de la recherche est susceptible d’entrer en conflit avec la division du travail proprement scientifique (problem-oriented et guidé par un corps théorique clos et universel : Leeming, 1997). En premier lieu, la recherche est organisée en filières spécialisées contre une tendance vers l’interdisciplinarité et l’internationalisation des sciences sociales en œuvre à la même époque. En second lieu, les recherches des économistes ruraux ont pour périmètre la France métropolitaine et dépassent rarement l’échelle régionale, alors que l’économie rurale des territoires d’outre-mer n’est qu’accidentellement traitée à l’INRA. Ces derniers sont une prérogative de l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM), lui aussi dépendant d’une administration spécialisée [14][14] L’ORSTOM (aujourd’hui, Institut de recherche pour le.... Et, en général, les problèmes de développement dudit tiers-monde ne sont pas prévus dans le plan d’action de l’INRA. Les problèmes de ces aires culturelles et économiques (surtout l’Afrique, l’Amérique latine) relèvent des compétences du ministère des Affaires étrangères qui a sous sa propre tutelle des établissements de recherche (tels que le CIRAD, Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, créé en 1952). Les rapports entre ces établissements sont rares et marqués par la concurrence. En accord avec la même logique, l’INRA ne possède pas d’outils statistiques, qui sont regroupés quant à eux à l’INSEE. Enfin, la modélisation de l’économie agricole censée permettre de « définir les programmes d’action » au niveau national est réalisée au sein du ministère de l’Économie et des Finances. Les économistes ruraux n’ont par ailleurs pas les moyens techniques pour réaliser ce type d’opérations technico-scientifiques (par manque de compétences des chercheurs et surtout de puissances de calcul nécessaires à leur disposition).

21

Ainsi, le champ d’investigation des économistes ruraux abrités au sein de l’INRA est objectivement limité, du point de vue géographique et thématique, par les prérogatives juridictionnelles et les priorités du ministère de l’Agriculture organisé en filières. Cette dépendance formelle réduit également l’autonomie opérationnelle du Département dont le directeur est nommé (et libéré de ses fonctions) par un arrêté ministériel (l’autonomie sera progressivement élargie suite au mouvement de 1968 et de la réforme du statut de l’INRA dans les années 1980). Pourtant, les rapports insuffisants et insatisfaisants entre la recherche et sa tutelle administrative sont systématiquement évoqués dans la correspondance entre les inspecteurs du Ministère chargés de superviser les sciences sociales à l’INRA et le chef du Département Denis Bergmann (1963-1972). Ce dernier déplore, au cours des années de sa direction, un manque d’intérêt des instances de décision envers les recherches menées au sein du Département (« Les demandes du ministère et du Plan sont peu nombreuses et discontinues » [15][15] D. Bergmann, La recherche dans le domaine des sciences...). Il semble qu’il manque à l’époque des interfaces concrètes d’interaction et le langage commun aux chercheurs et à l’autorité publique [16][16] Un fonctionnaire du ministère de l’Agriculture parle..., ce qui fait que « l’utilité » demeure un vœu plus qu’une réalité.

22

L’institutionnalisation de l’économie rurale au sein de l’INRA, organisme de recherche finalisée, a ainsi subordonné cette discipline à deux ordres d’impératifs contradictoires : l’un administratif et l’autre scientifique. D’une part, les économistes ruraux sont censés produire un savoir utile, mobilisable dans l’action ; mais, d’autre part, ils se conçoivent comme faisant partie du monde académique et donc respectant les règles d’excellence scientifique. Le conflit entre ces deux séries d’impératifs est le produit d’une division artificielle entre la recherche fondamentale et appliquée [17][17] Voir notamment les réflexions de Pierre Bourdieu sur.... Cette ambiguïté, ce double conditionnement, crée des tensions qui sont fortement ressenties et continuellement discutées dans des publications et dans des documents internes produits par des membres du Département dans les années 1960 et 1970.

Cloisonnement institutionnel de l’économie rurale

23

La conception finalisée de la recherche a justifié la préservation de la filiation agronomique traditionnelle de l’économie rurale (« travailler pour les agriculteurs » et donc en liaison avec la recherche agronomique) lors de la création du Département des sciences sociales au sein de l’INRA. Ainsi, l’histoire du Département commence avec la création, en 1957, du laboratoire de recherche lié à la Chaire d’économie rurale abritée à l’Institut national agronomique (INA) à Paris. L’essentiel de ce laboratoire a rejoint quelques années plus tard la « station centrale » du Département, créée en 1963. Les laboratoires de province sont à leur tour affiliés aux Écoles nationales d’agriculture (Rennes, Dijon, Montpellier et autres). La filiale à Toulouse est à l’époque la seule unité du Département rattachée à une université et non pas à un établissement d’enseignement supérieur agricole. La Société française de l’économie rurale et sa revue principale complètent l’infrastructure de cette économie rurale. Une autre revue (Recherches d’économie et de sociologie rurale) ainsi qu’une série de travaux sont produits par l’INRA à partir de 1967.

24

Pendant les années 1960 et 1970, le recrutement des chercheurs [18][18] Les modalités du concours, qui sont réglées par un... se fait également quasi exclusivement à l’INA (l’Agro) [19][19] L’École nationale supérieure d’agronomie de Grignon.... En 1963, par exemple, le Département ne comprenait que deux chercheurs issus d’une Faculté de droit ou de sciences économiques. Puisqu’à l’époque le diplôme en économie rurale n’existe pas (celle-ci étant une option dans la formation des ingénieurs-agronomes), les élèves sont dans un premier temps recrutés parmi les diplômés de la 3e année d’Agro comme chercheurs contractuels pour les former à la recherche. Cette pratique de recrutement a été parfois questionnée au cours des vingt premières années de l’existence du Département (notamment par son directeur Denis Bergmann), mais elle ne sera abandonnée, au moins pour ce qui concerne les économistes, qu’au milieu des années 1980.

25

Le cloisonnement institutionnel de l’économie rurale s’exprime également dans le fait que les chercheurs du Département publient majoritairement dans leurs revues « domestiques » en évitant les revues généralistes et non agronomiques, sans parler de publications en langues étrangères qui sont à cette époque exceptionnelles. Les publications ayant pour thématique l’économie agricole ne dépassent pas 3 % dans la Revue économique, principale revue d’économie en France à l’époque, dans les années 1960 (Steiner, 2000, p. 1028). Il est aussi significatif que des articles de membres du Département sont très peu nombreux dans la revue Études rurales éditée depuis 1961 par Fernand Braudel, Daniel Faucher et Georges Duby à l’EHESS, la revue prestigieuse qui se veut multidisciplinaire et « ouverte à toutes les aires géographiques ».

26

Ainsi, l’économie rurale groupée à l’INRA est relativement coupée à la fois de l’économie générale et des autres « ruralistes » (sociologues, ethnologues, historiens, démographes et autres). Ces derniers sont représentés par une diversité d’institutions : pour ne citer que les plus importantes, le Groupe de sociologie rurale (Placide Rambaud) et le Groupe d’anthropologie des sociétés paysannes (Isac Chiva) de l’EHESS, le Musée des Arts et Traditions populaires (Jean Cuisenier et Guy Barbichon) et le Groupe de sociologie rurale du CNRS (Henri Mendras et Marcel Jollivet). Les représentants de ces institutions, parmi quelques autres, vont fonder l’Association des ruralistes français en 1974 et Ruralia, revue de l’Association, en 1997 (Debroux, 2004). Les économistes de l’INRA vont être également très peu présents dans les projets de recherche interdisciplinaires regroupant des dizaines de chercheurs de diverses institutions sur des périodes de plusieurs années, tels que RCP Châtillonnais (1966-1975), qui ont joué un rôle décisif pour la formation des études rurales en France (Laferté et Renahy, 2006).

27

Des sociologues à l’INRA, très peu nombreux dans les années 1960 et 1970, présentent sous ce rapport un cas contrasté. La recherche en sociologie rurale n’est pas cantonnée au Département des sciences sociales, ce qui leur permet de multiplier leurs stratégies. Deux exemples significatifs de double positionnement intérieur/extérieur à l’INRA seraient Claude Grignon (recruté en 1965) et Patrick Champagne (recruté en 1973). En premier lieu, ces sociologues n’ont pas suivi un parcours éducationnel agronomique. Tous les deux se sont retrouvés à l’INRA, considéré comme une institution moins prestigieuse sur l’échelle d’excellence académique, après un échec scolaire relatif. En second lieu, ils sont en quête de diversification d’affiliations et d’activités à l’extérieur de l’INRA. Ainsi, tous les deux ont été à l’époque de proches collaborateurs de Pierre Bourdieu et des membres du Centre de sociologie européenne, rattaché à la VIe section de l’EPHE (dès 1961) et puis à l’EHESS. En outre, Grignon a animé des groupes de travail à l’ENSAE et un séminaire dans le cadre de DEA de sociologie à l’EHESS. De même, Patrick Champagne a enseigné à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques de Toulouse. Ces multiples appartenances institutionnelles, ainsi que des collaborations avec des acteurs extérieurs, leur confèrent une plus grande autonomie et représentent une stratégie pour augmenter leur légitimité académique (Grignon, 2009, p. 221).

28

Ceci étant dit, cette configuration institutionnelle (organisme de recherche public finalisé dépendant d’un ministère sectoriel et affilié à l’enseignement agronomique) a des effets à la fois sur la structure cognitive et le statut de l’économie rurale dans le champ académique français. En étant conforme aux structures préexistantes de la recherche en économie rurale, l’institutionnalisation au sein de l’INRA fournit des ressources pour l’affirmation de l’identité disciplinaire cohérente. Mais, en même temps, elle est problématique sous plusieurs rapports. Premièrement, l’institutionnalisation de l’économie rurale en tant que recherche finalisée renforce objectivement sa tendance à se développer en « vase clos » et à se séparer de l’ensemble des sciences sociales à l’université et dans d’autres organismes publics de recherche. Deuxièmement, le statut particulier de l’INRA assigne à la discipline une place dominée dans le monde académique français, en bas et à la périphérie de la hiérarchie de prestige intellectuel. Ce positionnement a des effets d’autant plus importants pour les économistes ruraux que ces derniers, à la différence par exemple des sociologues ruraux, sont institutionnellement cantonnés à l’INRA.

Pratique de l’économie rurale à l’INRA

Différentes visions de la nature des sciences sociales rurales

29

L’institutionnalisation de l’économie rurale au sein d’un organisme public de recherche finalisée a contribué à affirmer l’économie rurale comme une discipline à part entière. Cette vision est traditionnellement liée à l’argument de la spécificité de l’agriculture et du monde rural véhiculé par des économistes ruraux et autres ruralistes, un argument à la fois ontologique et normatif. L’économie rurale est pensée par les économistes agronomes comme une science synthétique qui comprend la totalité des sciences sociales, dont la sociologie. Cette idéologie professionnelle s’oppose structurellement à la vision de l’économie rurale comme un domaine appliqué de l’économie politique générale (economics dans le monde anglophone). Il est à noter que celle-ci est souvent exprimée par des chercheurs spécialistes de l’économie rurale qui ne sont pas issus du milieu agronomique par leur éducation et/ou appartenance institutionnelle. Les deux conceptions sont présentes dans l’espace intellectuel de l’économie rurale en France au moment de la fondation de la SFER [20][20] Les points de vue opposés de Michel Augé-Laribé, issu..., puis du Département des sciences sociales de l’INRA.

30

Ces hésitations quant à la nature de l’économie rurale sont encore présentes pendant les premières années de l’existence du DESR, notamment dans les textes programmatiques et dans les discussions liées à la définition des orientations du Département nouvellement créé. Les conceptions « agronomique » et « généraliste » de l’économie rurale, qui ne sont d’ailleurs pas uniques à la France [21][21] Aux États-Unis, par exemple, l’économie agricole (agricultural..., sont exprimées respectivement par le premier chef du Département, Louis Malassis, et par son successeur, Denis Bergmann.

31

Louis Malassis est un économiste-agronome ayant un parcours typique : fils de paysan, il obtient un diplôme à l’École nationale d’agriculture de Rennes, puis un doctorat en sciences économiques à l’Université de Rennes. Professeur d’économie rurale à l’ENA de Rennes, il devient le premier chef du Département des sciences sociales à l’INRA (1960-1963) où il reste par la suite au titre de conseiller. Selon lui, l’économiste rural, pour être « utile », doit être non seulement formé à la théorie économique générale, mais « être aussi le plus souvent un agronome » [22][22] L. Malassis, Propos sur la recherche scientifique économique.... L’économie rurale se distingue, selon lui, de la « science économique » hypothético-déductive et abstraite par son caractère appliqué et « réaliste ». S’y impose la méthode empirique et inductive : l’observation et la description méthodique des faits économiques, antérieures « à l’établissement de “lois” et de règles susceptibles d’expliquer et de guider l’action » [23][23] Ibid.. Ces orientations correspondent en effet aux pratiques d’économistes ruraux de l’époque qui réalisent des études monographiques, des enquêtes ayant pour objet les circuits locaux de distribution, des tentatives de classification des entreprises agricoles, la comptabilité, l’établissement des budgets ou encore, par exemple, le travail féminin, le temps de travail et les revenus de la main-d’œuvre familiale, etc. En outre, cette vision implique une démarche pluridisciplinaire nécessaire pour « envisager l’économie agricole dans son ensemble ». Dans cette conception, l’insertion de l’économie rurale dans le milieu agronomique et professionnel est pleinement justifiée.

32

La conception alternative est véhiculée par Denis Bergmann, directeur du Département des sciences sociales à l’INRA dans les années 1963-1972. Il reprend certains éléments clefs de la culture disciplinaire des économistes américains et veut promouvoir un chercheur autonome et dépolitisé, fort d’une compétence technique (mathématique). Ancien élève de l’INA, il a passé une année et demie à l’Université de Cornell, où il a fait ses études de Master. Une fois directeur du Département, Denis Bergmann se donne pour mission de rapprocher l’économie rurale française des standards de scientificité de l’economics. Il critique régulièrement le niveau scientifique « médiocre » des économistes ruraux, le caractère national de la recherche en économie rurale en France, le recrutement prioritaire des ingénieurs-agronomes. La quantification et la formalisation de l’analyse (contre les « impressions vagues et descriptions littéraires » [24][24] D. Bergmann, La recherche dans le domaine des sciences...), à l’image de la science économique « généraliste » de l’époque, devraient être la voie magistrale pour élever le niveau scientifique des travaux du Département, mais aussi le moyen privilégié pour rendre la recherche en économie rurale véritablement « utile » à la décision publique. Selon cette vision qu’on peut qualifier de technocratique, « le rôle du Département est de préparer l’avènement de cette ère [l’ère de la décision éclairée de façon scientifique] en raffinant les méthodes, en élaborant de nouveaux modèles, en aidant à l’amélioration de l’information chiffrée, en faisant pénétrer chez les intéressés les modes de pensée correspondant à cette transformation » [25][25] Ibid.. Cette tâche, selon lui, exige, en outre, de dépasser le cloisonnement agronomique et national de l’économie rurale.

33

Cependant, l’économie rurale telle qu’elle est réellement pratiquée au DESR dans les années 1960 et 1970 conserve en gros son inspiration agronomique, ce qui va à l’encontre des tendances en œuvre outre-Atlantique et dans d’autres pays européens (notamment en Allemagne). Autrement dit, c’est le profil des chercheurs recrutés par le Département à Paris comme en province qui définit surtout la pratique de l’économie rurale. Les diplômés des écoles agronomiques « vont beaucoup sur le terrain ». Seule une minorité des chercheurs font de la modélisation mathématique, utilisent des techniques économétriques ou des techniques d’optimisation par ailleurs très en vogue à cette époque (la programmation linéaire par exemple). Ainsi, le poids de ces derniers dans l’ensemble des publications en économie rurale parues en France entre 1960 et 1977 est encore très faible : 196 sur 1 425 rapports produits par le Département Économie-INRA, et 18 sur 579 papiers publiés dans la revue Économie rurale[26][26] Ces chiffres sont tirés d’un rapport dont l’auteur,....

34

En revanche, ce qui constitue une marque distinctive de « l’école française de l’économie rurale », ce sont les études des « structures sociales » de l’agriculture portant sur des sujets aussi divers que les mutations professionnelles (entrée des enfants des agriculteurs dans le métier et rôle du système scolaire), les problèmes fonciers (la structure de la propriété foncière en France, les forêts, etc.), le comportement économique et les modes de vie des agriculteurs, la typologie des exploitations et d’autres unités de production, la description des filières et des produits. En faisant un bilan de quinze ans de recherche en économie rurale à l’INRA, Denis Bergmann se félicite de la diversité et du caractère « concret » des recherches menées au sein du Département ; il appelle les économistes ruraux à ce « qu’ils restent fidèles à leur vocation de chercheurs liés au réel » (Bergmann, 1973, p. 133) [27][27] Cette appréciation flatteuse fait écho aux paroles.... Des recherches sur ces objets divers ont un caractère empirique et sont parfois réalisées dans des équipes pluridisciplinaires (notamment en collaboration avec des sociologues).

35

L’exploitation agricole, une « cellule de base de l’activité agricole », constitue « l’objet d’étude fondamental de l’économie rurale » (Bergmann, 1959, p. 63). Cette ontologie, autour de laquelle le consensus est à peu près complet, définit le visage particulier de cette discipline en France. La persistance des découpages « préscientifiques », centrés sur l’exploitation agricole, de l’économie rurale rend difficile, voire impossible, tout effort de faire rentrer l’objet de cette discipline dans le schéma abstrait (micro-macro-économétrie) qui s’affirme dans la science économique mainstream après la Seconde Guerre mondiale. Une tentative « ratée » d’une telle classification par Denis Bergmann, conscient de ce problème, est révélatrice sous ce rapport. Tous les thèmes de recherches à traiter par le Département ne rentrant pas dans la division standard « micro/macro », il est contraint d’ajouter deux subdivisions supplémentaires : « Secteur » (« facteurs de production » tels que la terre, le travail agricole et la démographie, et « l’analyse des structures agricoles ») et « Analyse verticale de chaînes de décision » [28][28] D. Bergmann, La recherche dans le domaine des sciences....

36

De manière significative, les études en sociologie qui ne se constituent réellement au sein du Département qu’à partir de la fin des années 1960 sont présentées selon une autre logique qui relève des découpages légitimes de la sociologie « générale » et non pas sectorielle. Ce développement va à l’encontre de la conception « agronomique » selon laquelle la sociologie rurale ferait partie de la science de l’économie rurale intégrale et s’occuperait des aspects sociaux (« extra-économiques ») des processus étudiés par les économistes [29][29] Voir, par exemple, L. Malassis, Propos sur la recherche.... Des recherches réalisées par l’équipe de sociologues avec des économistes du Département ou avec d’autres sociologues, notamment ceux du Centre de sociologie européenne, sont classées sous les rubriques « sociologie de l’éducation », « sociologie de la culture » (« des biens symboliques »), ou encore « sociologie économique » [30][30] C. Grignon, Rapport, [Document dactylographié], 1972,.... Cette tentative de classification peut être considérée comme une part essentielle de la stratégie pour affirmer l’autonomie de la sociologie par rapport à la vision agronomique au sein du DESR.

37

Ces hésitations et contradictions entre les principes sectoriel et disciplinaire peuvent être interprétées comme inhérentes à l’institutionnalisation de l’économie rurale au sein de l’INRA en tant que recherche pratique, appliquée, finalisée, insérée dans le milieu agronomique. Cette configuration institutionnelle comporte une ambiguïté essentielle : d’une part, l’économiste rural doit être proche de l’agriculteur et donc du terrain ; mais, d’autre part, fournir un savoir instrumental, donc quantifiable, standardisé, utilisable dans la pratique de l’agriculture et dans la politique agricole. Les conceptions « agronomique » et « généraliste » de l’économie rurale qui véhiculent ces deux versions antagonistes de ce qui est le « savoir utile » coexistent dans les discours légitimateurs des responsables de l’INRA au cours de toute la période étudiée.

Hérésie marxisante comme défi à la rationalité instrumentale

38

Au cours des années qui suivent la création du DESR, la conception dominante de la modernisation du monde rural met l’accent sur l’industrialisation et l’application des progrès de la science (usage des fertilisants, des techniques « modernes » de production et de traitement de la matière première, etc.). L’objectif est de dépasser ce qui est pensé comme un « archaïsme » de l’agriculture française, des techniques traditionnelles de production, mais aussi et surtout de rompre l’ordre social traditionnel, l’« autarcie » et l’« isolement » du monde rural. Il faut accélérer l’exode rural pour élever les revenus des agriculteurs qui font preuve de modernité et d’efficacité dans l’objectif de réduire les dépenses de l’État (d’assurer la croissance de la production tout en réduisant son coût). Ces orientations productivistes et modernistes sont combinées avec un impératif d’intégrer le monde rural au marché national et européen [31][31] Ces orientations sont notamment réaffirmées dans le....

39

Ce paradigme de la politique agricole qui définit les principales orientations de la recherche au DESR depuis sa fondation en 1956 est remis en question dans les années 1970. La mouvance critique, appelée communément « marxiste » à l’époque, devient une force intellectuelle dominante dans le Département après les événements de 1968. Elle est représentée par une jeune génération de chercheurs, notamment anciens élèves de l’Agro, qui sont entrés au Département à partir du milieu des années 1960. Ces chercheurs formulent des critiques de divers aspects de l’agriculture capitaliste [32][32] Citons quelques ouvrages significatifs : B. Lambert,.... La veine critique est aussi forte parmi les sociologues du Département avec, à titre d’exemple, les travaux dénonçant la violence symbolique (imposition des valeurs et des pratiques) subie par le monde rural suite à l’offensive modernisatrice (Champagne, 1975 ; Champagne, 2002).

40

L’affirmation du courant « marxiste » dans le Département des sciences sociales à l’INRA fait partie du phénomène plus général de l’implantation du marxisme à l’Université en France à la fin des années 1960. La référence à Marx est omniprésente dans les années 1970 dans les facultés comme dans des organismes publics de recherche (l’INSEE, la Direction de la prévision du ministère de l’Économie et des Finances, l’INRA). L’analyse des causes de ce développement en somme assez paradoxal dépasse les objectifs de ce papier (pour une analyse d’« une singulière configuration historique » qui a rendu possible l’entrée du marxisme dans le milieu des économistes universitaires en France, voir Pouch, 2001). Ce qu’il importe de noter c’est que, dans le cas de l’économie rurale comme de l’économie générale, il ne s’agit pas d’un courant de pensée uniforme et unifié, mais plutôt d’une nébuleuse d’approches et de travaux qui portent des thèses très variées et qui ne sont pas toutes d’inspiration strictement marxienne. Le mobile commun derrière ces développements théoriques (allant des versions du marxisme scientifique aux thèses de l’école de la régulation) est la critique du paradigme néoclassique, du moins de son monopole théorique et méthodologique dans le champ des sciences économiques.

41

En économie rurale, les vieux débats sur la nature de la paysannerie comme classe sociale, son statut dans la société plus large et son articulation au capitalisme, se trouvent réactualisés dans les travaux critiques dès la fin des années 1960. Certains économistes-agronomes ont réanimé les thèses de Kautsky, repris par Lénine, de la suppression de la séparation entre l’industrie et l’agriculture, de la dissolution nécessaire des formes précapitalistes de la production agricole et de la classe paysanne, et de la supériorité de la grande exploitation [33][33] Voir, par exemple, J. Cavailhès, L’analyse léniniste.... D’autres se sont focalisés sur les mécanismes d’exploitation, voire de prolétarisation, des paysans liés au mode actuel d’industrialisation de l’agriculture et de circulation des produits qui profite au système économique dominant [34][34] Représentatifs sous ce rapport sont les travaux d’Amédée.... Enfin, à l’inverse de l’orthodoxie marxiste-léniniste, une thèse de la durabilité de la petite production marchande (PPM) sous capitalisme affirme que l’agriculture familiale en France est une construction sociale de l’époque moderne et non pas une « survivance du passé ». En reprenant en partie des idées de l’économiste rural russe Alexander Chayanov, les économistes qui défendent cette thèse insistent sur le caractère spécifique et la durabilité de cette forme d’exploitation [35][35] Voir Ph. Evrard, P. Mathal, C. Viau, Le mode de production....

42

Par-delà ces différences (qui par ailleurs produisent des tensions et des conflits intenses entre différents groupes), la présence de ces économistes dits « marxistes » au sein d’un organisme de recherche public comme l’INRA constitue un défi à l’esprit fondateur de ce dernier [36][36] Une autre instance de dissidence, « antiréductionniste »... en créant, pour reprendre l’expression de Thierry Pouch, « une distorsion dans la mission de cet appareil [ayant pour mission] la reproduction des rapports de production » (Pouch, 2001, p. 90). Néanmoins, ils exercent une influence intellectuelle décisive au Département des sciences sociales pendant une période de presque quinze ans (Petit, 1980 ; Cavailhès, 1984). Comment rendre compte de cette influence durable ?

43

À la différence des universités, où les économistes marxistes ne sont pas dominants, à l’INRA les chercheurs de cette mouvance sont majoritaires (en raison de la politique de recrutement de cet établissement) et ils parviennent véritablement à orienter le débat au sein de la discipline de l’économie rurale [37][37] Cette domination est accentuée sur le plan institutionnel.... Les quelques économistes « néoclassiques » présents au Département se trouvent dominés et sous pression constante. Les thèses des économistes « marxistes » ont également eu un certain succès dans le milieu syndical et politique, dont certains d’entre eux sont proches. Finalement, cette posture « hérétique » s’articule de manière assez organique à la vision et à la pratique de l’économie rurale partagée par les économistes-agronomes à l’époque, même par ceux d’entre eux qui ne font pas explicitement référence aux auteurs marxistes.

44

Sur le plan théorique, un consensus assez large pourrait être constaté contre les présupposés de l’économie néoclassique d’homogénéité des produits et des producteurs, de la flexibilité des prix qui se fixent dans le jeu libre de l’offre et de la demande, et de l’action autonome et bienfaisante des marchés tendant vers l’équilibre. Ces critiques s’articulent autour de la reconnaissance de la place spéciale de l’agriculture par rapport au « mode dominant » de la production, de la diversité des formes de production et des situations géographiques. De là s’impose la conclusion qu’il est impossible de ramener le progrès agricole à un nombre de lois générales et définies a priori. La démarche « marxiste » [38][38] La démarche marxiste, d’ailleurs, n’est pas exclusive... met, au contraire, l’accent sur la nécessité de prendre en compte des variables non seulement économiques, mais aussi sociales, et notamment la dimension historique des phénomènes [39][39] Cette lecture « large » de la référence marxiste est.... En somme, ces orientations ne sont pas contraires à la vision agronomique de l’économie rurale. Cette dernière, comme on l’a vu, se caractérise par une conception soft des sciences sociales, les frontières perméables entre les disciplines sociales rurales et aussi entre la sphère professionnelle et la recherche, le caractère appliqué et proche du « terrain », l’holisme (« envisager l’agriculture dans son ensemble »), l’affirmation de la spécificité ontologique et épistémique de l’économie rurale.

45

La référence marxiste reste légitime en gros jusqu’au milieu des années 1980. Sa disparition à partir de cette époque fait sans doute partie du tableau plus général du déclin du marxisme dans la science économique et dans la vie intellectuelle française. Ce qui est particulier de l’INRA, c’est la domination exceptionnelle du marxisme dans son Département des sciences sociales, bien plus durable que dans les universités, due à sa configuration institutionnelle spécifique. La force de cette emprise explique aussi en partie l’acuité de la rupture des années 1980, dont l’analyse sera l’objet de la dernière partie de ce papier.

Reconfiguration des disciplines « rurales »

La reconfiguration du cadre institutionnel de l’économie rurale

46

Une transformation radicale de la pratique d’économie rurale survient au milieu des années 1980. Elle conduit à une remise en question de l’identité professionnelle des économistes ruraux et bouscule l’ensemble des disciplines sociales rurales. Ressentie par certains acteurs à l’époque comme un coup de force arbitraire, cette dynamique complexe résulte des facteurs intérieurs et extérieurs à l’INRA, des évolutions intellectuelles et des exigences institutionnelles.

47

Vers la fin des années 1970, la rationalité gouvernementale, qui avait voulu l’intégration (en réalité jamais achevée) des sciences sociales dans le système de production-planification hiérarchique, entre en crise. Cette crise a demandé une série d’ajustements politiques qui ont eu des incidences directes sur le statut, la mission et la structure de l’INRA et qui ont ainsi transformé la configuration institutionnelle des sciences sociales en son sein. Pour comprendre le contexte et le sens des changements dans la configuration disciplinaire, mentionnons deux types d’impératifs nouveaux. En premier lieu, le changement de l’agenda politique et public en matière agricole et rurale (Europe, environnement, développement durable, qualité de la consommation). En second lieu, un changement de politique scientifique : le passage au mode du gouvernement de la recherche qui met l’accent sur la formation des liens entre acteurs mixtes (université - industrie - développement). Dans son cadre, on cherche à promouvoir une autre conception de « l’utilité » de la science cherchant la valorisation industrielle de ses résultats et, simultanément, l’excellence académique dans les conditions de la concurrence internationale accrue.

48

À partir de la fin des années 1970, le gouvernement décide des réformes majeures de l’INRA ayant à l’époque le statut d’« établissement public national à caractère administratif ». Cela a ouvert une période d’incertitudes et de négociations qui se sont étalées sur plusieurs années. Au final, en 1984, l’INRA a été doté de nouveaux statuts qui modifiaient ses structures, ses règles de fonctionnement, en rapprochant sa situation, contrairement à l’intention initiale, de celle du CNRS et des autres organismes publics de recherche [40][40] Par le décret du 14 décembre 1984, l’INRA est devenu....

49

Cette réforme des statuts a représenté un tournant dans la politique scientifique de l’INRA : une redéfinition de la mission (type de légitimité) et des structures de l’établissement. Rappelons qu’avant le changement de statut, dans le cadre du régime « finalisé », la recherche agronomique et l’administration sectorielle dont elle dépendait ont constitué un système recherche-action relativement autonome et institutionnellement séparé de la science dite fondamentale. Dans ce système de subordination hiérarchique, le ministère de l’Agriculture a supervisé les Départements de l’INRA par l’intermédiaire des inspecteurs généraux de la recherche agronomique, a défini les modalités de recrutement et autres paramètres essentiels de la politique scientifique de l’établissement. Le passage au nouveau régime a entraîné une ouverture de cette structure organisée par filières (par homologie avec la structure administrative) vers l’extérieur en plaçant l’INRA sous la double tutelle du ministère de la Recherche et du ministère de l’Agriculture. Cette mutation a affaibli la tutelle administrative de ce dernier (depuis 1972, l’INRA était directement rattaché au cabinet du ministre) en faveur d’une plus grande autonomie scientifique [41][41] Ainsi, par exemple, l’INRA se dote d’un conseil scientifique.... En particulier, sa capacité d’orienter ses recherches s’en est trouvée élargie.

50

Suite à ce changement de la situation de l’INRA, une tendance au renforcement de la composante « fondamentale » de ses activités de recherche s’est dessinée, ainsi qu’une ouverture vers le monde extérieur : un rapprochement avec l’Université, le CNRS et autres organismes publics de recherche. Il a été alors prévu de fonder des laboratoires mixtes CNRS-INRA et de développer des projets de recherche et des journées d’études conjointes (INRA-Université). À ce moment, la légitimation de la recherche agronomique par sa « finalité » est encore présente dans la rhétorique des administrateurs de l’INRA (censé « conjugue[r] harmonieusement la recherche fondamentale, finalisée et appliquée » et apporter « une préoccupation de finalité agronomique » [42][42] Compte rendu de la réunion du Conseil scientifique... dans ces opérations conjointes de recherche). Mais l’évolution ultérieure de l’établissement se fera dans le sens d’atténuer la spécificité de la recherche agronomique.

51

Ce qui va avoir un rôle fondamental dans cette mutation, c’est l’assimilation des critères de productivité et d’excellence scientifique du monde académique au niveau national, comme international, qui jusqu’à ce moment n’avaient jamais prévalu dans les règles de fonctionnement de l’INRA. Afin de « renforcer le potentiel scientifique », on a exigé plus de recrutements extérieurs (non agronomiques), en premier lieu parmi les élèves des grandes écoles [43][43] Dans cet objectif, deux adjoints du directeur général..., autrement dit, un changement radical dans la politique de recrutement et d’avancement des grades. Des procédures individualisées et standardisées d’évaluation des chercheurs sur dossier (tous les deux ans à partir de 1986) ont été introduites en remplacement de procédures beaucoup moins formelles. Dans ce but, des instances d’évaluation (commissions scientifiques spécialisées et jurys de concours), constituées en partie par des personnalités scientifiques extérieures, ont été instituées à l’INRA pour chaque discipline.

52

Ces mutations ont entraîné une véritable révolution pour l’économie rurale qui représente une discipline, comme on l’a déjà montré, essentiellement mono-institutionnelle. Premièrement, on peut observer un « à-coup » dans la pratique de recrutement de chercheurs (assistants et chargés de recherche). Si au cours des deux décennies précédentes le Département des sciences sociales a recruté presque exclusivement des élèves d’écoles agronomiques, la situation s’inverse complètement dans le cadre d’une nouvelle politique scientifique. Ainsi, dans les années 1983-1986, qui marquent une période de transition pour le Département [44][44] La nouvelle politique scientifique du Département est..., les profils de formation les plus demandés sont la modélisation-économétrie, l’économie industrielle, l’économie du travail et l’économie internationale. Le plus souvent, les nouveaux recrutés sont diplômés de l’ENSAE, de l’école de Toulouse (Toulouse I), des Universités (Paris I, Paris IX, Paris X et quelques autres), centres réputés de l’économie « néoclassique » en France [45][45] Cet « à-coup dans la politique de recrutement » est.... Ces recrutements se font « sur profil » (thématique) affiché à l’ouverture des postes, ce qui représente une rupture de plus par rapport à la pratique précédente.

53

La volonté de rapprochement de la pratique scientifique du DESR de l’économie « générale », dont témoigne sans ambiguïté cette nouvelle politique de recrutement, implique également l’adaptation des normes et des critères d’excellence propres à cette discipline. Vers le milieu des années 1980, la science économique devient un espace intellectuel hautement internationalisé et unifié du point de vue théorique et méthodologique sous forte domination des universités américaines (Fourcade, 2006). Ce moment marque alors nécessairement le début de l’internationalisation de l’économie rurale en France qui exige, avant tout, l’assimilation des principes à la base de la hiérarchie internationale des publications, déjà en marche dans d’autres domaines de la science économique (Steiner, 2000). En premier lieu, les articles dans des revues à comité de lecture évincent tous les autres types de publications. En second lieu, la hiérarchie de différentes branches de cette discipline (avec la théorie « pure » en haut et les domaines appliqués et area studies au bas de l’échelle) privilégie l’abstraction et la délocalisation des objets de recherche. Ce sont deux principaux vecteurs de l’évolution des pratiques de publication ayant pour objectif la compétitivité internationale de la recherche nationale. L’adoption de ces pratiques implique en outre une bonne connaissance des travaux menés dans les pays plus avancés dans cette matière, le développement de réseaux et de programmes de recherche internationaux, etc. Tous ces objectifs sont totalement nouveaux pour le Département.

54

La politique des publications a ainsi constitué un élément clef dans ce processus que l’on peut appeler « l’académisation » de la discipline de l’économie rurale. À la veille de ce tournant, plus de la moitié des publications des membres du Département sont classées comme « production simple dactylographiée » et « littérature grise » (58 %), alors que les « articles dans les revues savantes » ne représentent que 16 % de l’ensemble [46][46] P. Rainelli, Cl. Grignon, Cl. Reboul, Le système de.... Ce dernier type de publications (de préférence dans des revues anglophones) va progressivement prendre plus de poids en tant que critère d’évaluation des chercheurs. Les procédures d’évaluation, basées sur les critères objectifs et quantifiables, prennent ainsi la place de l’évaluation « qualitative » par le directeur du Département de son personnel scientifique jugeant surtout de leurs qualités et aptitudes.

55

Certes, toutes ces transformations du cadre institutionnel n’ont pas lieu uniquement suite au changement du statut administratif de l’INRA. La crise économique et l’avènement d’un nouveau mode de gouvernement de la recherche à la fin des années 1970, l’internationalisation de la recherche, enfin la délégitimation du marxisme dans l’espace intellectuel français sont autant d’évolutions concomitantes, relativement indépendantes l’une de l’autre, mais qui se renforcent mutuellement. Le dilemme entre excellence scientifique et utilité publique est toujours présent, mais suite à cette évolution complexe ses termes sont redéfinis (excellence implique maintenant internationalisation, et utilité, valorisation économique), et pour la première fois, avec le changement du statut de l’INRA, les règles du jeu purement académique deviennent prépondérantes dans le fonctionnement de cet établissement.

Affirmation du principe disciplinaire : la fin de l’économie rurale ?

56

Les transformations du cadre institutionnel de l’économie rurale vont de pair avec une redéfinition de ses orientations théoriques et méthodologiques, de la nature même du travail des économistes ruraux. Les nouveaux recrutés, qui ne sont pas passés par les écoles de l’agriculture, ne sont pas porteurs de la vision agronomique de l’économie rurale qui trouve sa légitimation principale dans l’utilité socio-économique, la connaissance du terrain et la proximité de l’agriculteur. Leur présence de plus en plus importante au sein du Département des sciences sociales de l’INRA renforce objectivement la légitimation des activités de recherche par le rattachement à une discipline scientifique établie.

57

L’affirmation du principe disciplinaire au détriment de l’appartenance sectorielle va à l’encontre de la définition de l’économie rurale en tant que science synthétique à vocation pratique dont l’existence est justifiée par un caractère particulier de son objet (vision agronomique). Les nouvelles orientations du Département reflètent un souci de penser l’agriculture comme une partie intégrante de l’économie nationale sans spécificité propre. Citons le document programmatique pour l’avenir du Département, qui résume parfaitement ce changement de vision :

58

[L’agriculture dépend des processus économiques généraux :] « inflation, situation de l’emploi, dérèglements monétaires, contraintes extérieures » ; [dans ces conditions,] « il est temps de ranger la thèse de la spécificité de l’économie rurale et plus généralement, celle de l’existence d’une science sociale ruraliste et l’idéologie qui la sous-tend, au musée de l’histoire des idées. L’effort de réorganisation du Département et de programmation de ses recherches […] est la concrétisation de cette évidence [47][47] Conseil scientifique de l’INRA – Secteur des sciences.... »

59

Dans ce discours sont entremêlés, de manière exemplaire, des enjeux institutionnels et conceptuels qui sont, en apparence, séparés dans le régime de « science normale ». Mais le lien entre les deux devient d’autant plus perceptible que la rupture est forte. Cela permet de comprendre pourquoi le conflit engendré par un « à-coup » dans la politique scientifique est à l’époque ressenti par les acteurs concernés avant tout comme une collision épistémologique [48][48] Voir, par exemple, une note critique d’Alain Mounier..., comme un conflit de différentes conceptions de la discipline de l’économie rurale. En accord avec les nouvelles orientations de la politique scientifique du Département, l’économie rurale n’est plus une discipline à part entière, mais un domaine de spécialité. Cela implique une redéfinition du cadre théorique, méthodologique et thématique de la discipline, et de ses rapports avec d’autres sciences sociales.

60

La réaction contre ce changement de vision au sein du Département est souvent violente, car il s’agit pour de nombreux économistes ruraux de « préserver [leur] espace scientifique vital » [49][49] J. Cavailhès, Comment définir la politique de recrutement... et leur identité d’économiste rural. En revanche, leurs vis-à-vis cherchent à corriger une « anomalie » que représente cette forme de connaissance hybride (et anachronique) rentrant mal dans les nomenclatures disciplinaires établies. Cette évolution n’est pas uniquement propre à l’économie, mais elle s’observe aussi bien dans d’autres domaines des études rurales en creusant le fossé entre « ruralistes » et « généralistes » (voir, par exemple, des articles polémiques : Grignon et Weber, 1993 ; Jollivet, 2003, 2009).

61

Ce qui revient souvent dans les propos des membres du Département qui contestent cette nouvelle politique scientifique, c’est la place de la quantification et de la formalisation dans la démarche de l’économie rurale. Sans nier la valeur de la démarche de l’économie standard, la position consensuelle, qui semble être assez largement partagée à l’époque, insiste sur la diversité des approches, des problématiques et des compétences. Les prises de position « marxistes » ne sont plus crédibles, néanmoins les chercheurs mettent en garde contre le mono-économisme et doutent de la supériorité de l’économie néoclassique. La « poly-culture disciplinaire » et la « connaissance de l’agriculture » sont considérées comme des avantages pour les chercheurs issus de l’enseignement supérieur agricole comparés aux économistes généralistes. Cependant, ces compétences vont être progressivement dévalorisées dans la nouvelle configuration disciplinaire. L’analyse des réactions et des trajectoires des chercheurs du Département face à cette situation dépassant les objectifs de cet article, je me limiterai à indiquer qu’on observe une diversité de situations et de stratégies individuelles : des conversions et des trajectoires ascendantes, mais aussi des résistances qui conduisent à l’isolement et à la stagnation des carrières, enfin des départs vers d’autres institutions et vers d’autres disciplines, « plus molles », telles que la sociologie [50][50] Ces différentes stratégies sont présentées dans un....

62

L’accroissement du rôle régulateur des normes disciplinaires sur les productions des chercheurs du Département va, en outre, amplifier des tensions entre l’économie et la sociologie au sein de cet établissement. En raison de leur faible effectif (avec une douzaine de sociologues sur l’ensemble de 173 chercheurs en 1986), les sociologues sont soumis à l’évaluation professionnelle des économistes qui constituent la grande majorité parmi les membres de la commission scientifique spécialisée « Économie et sociologie ». Cette situation est certes insatisfaisante pour les sociologues, mais elle va aussi à l’encontre du principe disciplinaire à la base de la constitution des jurys [51][51] Conseil scientifique INRA – Évaluation des chercheurs.... L’affirmation du principe disciplinaire va induire une séparation radicale entre ces deux disciplines dont les collaborations vont encore se raréfier [52][52] Une évaluation négative reçue par un sociologue du.... La direction du Département est consciente « des difficultés d’évaluation, d’encadrement, [d’]une impossibilité de fournir un milieu […] un milieu intellectuel suffisamment nourri pour ces disciplines », et doute de l’intérêt pour le Département d’employer « des gens qui n’auraient des liens qu’épisodiques avec l’institution » [53][53] Conseil scientifique de l’INRA – Secteur des sciences.... Suite à ces tensions et hésitations, le recrutement des sociologues et des spécialistes d’autres sciences sociales est suspendu au milieu des années 1980 pour reprendre dans les années 1990.

63

La nouvelle politique institutionnelle conduit à repenser les frontières entre les disciplines et leurs rôles respectifs dans l’ensemble des sciences sociales. Le champ thématique de l’économie va s’élargir et se restructurer selon les nomenclatures et classifications disciplinaires établies (analyses macro-économiques, l’économie industrielle, de l’emploi et du travail, l’économie internationale, l’économie des ressources naturelles, etc.). Dans la nouvelle division du travail disciplinaire, les marchés et la politique économique sont la prérogative des économistes, alors que des aspects sociaux, géographiques, historiques ou autres disparaissent de leurs préoccupations. Sont définitivement rangés au placard les débats sur les classes et les structures sociales, sur l’avenir de la paysannerie et de l’exploitation agricole. De manière significative, cette dernière catégorie, qui avait été l’objet central de l’économie rurale en France, est déplacée vers la périphérie disciplinaire. Elle garde sa place d’honneur dans les théories hétérodoxes qui continuent à se réclamer de l’économie rurale (par exemple, la thèse de la multifonctionnalité de l’agriculture) et dans le domaine de l’analyse systémique de développement agricole qui émerge et s’affirme à l’INRA à la même époque.

64

Les notions de « système agraire » et de « développement » deviennent les marques distinctives du nouveau Département « Systèmes agraires et développement » (SAD) qui est fondé dans le secteur des sciences sociales de l’INRA en 1979. Les recherches menées dans le Département sont structurées, quant à elles, selon le principe non plus sectoriel ni disciplinaire mais territorial (régional) ayant pour objet l’exploitation agricole prise dans son milieu « naturel », c’est-à-dire physique, écologique et socioculturel [54][54] B. Vissac. Orientations, organisation et problèmes.... Le SAD s’affirme ainsi comme une alternative au DESR par sa démarche pluridisciplinaire, mettant ensemble des chercheurs en sciences biologiques et sociales, et par ses collaborations avec des institutions de développement extérieures à l’INRA. Ce Département représente, d’une certaine manière, une exception dans cet établissement transgressant les principes sectoriel et disciplinaire et ayant des origines intellectuelles diverses (étant « constitué de beaucoup de gens “marginaux”, “incompris” et “souvent rejetés par les Départements” » [55][55] Compte rendu du Conseil de Département (17.12.80)....).

65

Toutefois, sa fondation s’inscrit pleinement dans la nouvelle politique scientifique de l’INRA qui veut mettre l’accent sur le transfert des savoirs de la « recherche » vers le « développement » et promouvoir « l’ouverture vers l’extérieur » (autres partenaires institutionnels en France et à l’étranger). La fondation du SAD reflète aussi des évolutions dans les façons de penser l’agriculture comme objet des sciences sociales et de l’intervention publique (« la pluralité des modèles de développement régional »). Tout se passe comme si le SAD condensait tout ce qui est véritablement « rural », banni des champs disciplinaires dans la nouvelle configuration institutionnelle, en réhabilitant d’une certaine manière une vision holiste du développement agricole et un lien avec la profession agricole. Ainsi, ce nouveau Département « atypique » joue son rôle dans le nouveau système de la division du travail disciplinaire (non sans tensions et concurrences avec le DESR et autres Départements) en étant un produit de la réforme structurelle de l’INRA.

66

Au terme de cette évolution qui consiste dans l’affirmation du principe disciplinaire dans le fonctionnement de l’économie et de la sociologie rurales, on assiste à l’effritement de l’identité professionnelle de l’économiste (et du sociologue) rural qui est le thème central des témoignages des chercheurs de la génération d’avant 1985 [56][56] Cette remise en question de l’identité professionnelle.... De manière significative, le terme même tend à disparaître des nomenclatures disciplinaires au cours des années 1990 et 2000. Ainsi, le DESR est rebaptisé « Sciences sociales, Agriculture & Alimentation, Espace & Environnement », alors que les Cahiers d’économie et sociologie rurales sont renommés Review of Agricultural and Environmental Studies - Revue d’études en agriculture et environnement en 2007 (étant passés au format bilingue en 1994). Aucune des nouvelles unités de recherche créées au sein du Secteur des sciences sociales à partir de la fin des années 1980 ne comporte ce terme. Plus généralement, on peut parler de la dévalorisation, puis de la quasi-disparition de la catégorie de « rural » en tant qu’objet des sciences sociales en France. Ainsi, le « rural » est progressivement dilué dans la nébuleuse de nouveaux objets et appellations qui vont définir le visage de la nouvelle configuration disciplinaire dans ce domaine.

Conclusion

67

L’économie rurale a représenté une forme de connaissance particulière confinée essentiellement aux frontières nationales de la France pendant plusieurs décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. L’évolution des sciences sociales « rurales » au sein d’un organisme public de recherche finalisée analysée dans ce papier est le produit de l’action conjointe de facteurs à la fois politiques, institutionnels et cognitifs. Au cours de plusieurs décennies, ils ont formé un tout cohérent, mais contestable, de ce qu’on peut appeler une « tradition nationale » en sciences sociales. À partir du milieu des années 1980, cette discipline s’est transformée en domaine spécialisé de la science économique tout en perdant une grande partie de sa « spécificité ». Si au terme de ce mouvement elle est devenue une partie de l’entreprise intellectuelle globalisée, caractérisée par une ontologie et une épistémologie distinctes et unifiées, cette homogénéité n’est pas atteinte par un processus spontané.

68

À partir de l’exemple des sciences sociales à l’INRA, j’ai pu montrer que cette évolution intellectuelle a été indissociable de la transformation d’une configuration institutionnelle (profils de recrutés, procédures et critères d’évaluation, type de légitimité, etc.) suite à la mise en place du nouveau régime de gouvernance de la recherche. Si la conception de l’utilité socio-économique de la recherche a défini des paramètres de l’institutionnalisation des sciences sociales à l’INRA (comme recherche finalisée, censée assister à la modernisation de l’agriculture), le passage au nouveau mode de gouvernance de la science a introduit d’autres types de légitimation (excellence académique et valorisation économique). L’introduction de nouvelles normes disciplinaires qui s’en est suivie a rendu en grande partie obsolète la forme de connaissance antérieure. Ceci n’enlève, par ailleurs, rien au sérieux, à la qualité ou à l’originalité des travaux entrepris par ces économistes et sociologues ruraux. Ce que j’ai eu l’intention d’explorer dans ce papier, ce sont les conditions de l’émergence d’une forme de connaissance qui est indissociable d’une configuration institutionnelle spécifique et qui peut disparaître (ou se transformer de manière radicale) avec la fin de cette configuration.

69

Le cas de l’économie rurale est exemplaire dans le sens où il est rare d’observer des transformations disciplinaires si profondes, accélérées et orientées par des forces « extérieures » (un autre exemple de ce type serait la situation des sciences sociales dans l’Europe de l’Est après la chute des régimes socialistes). Il permet ainsi de révéler l’importance du rôle des politiques publiques dans la gouvernance des sciences modernes. L’économie rurale à l’INRA en fournit un exemple peut-être extrême, mais sans doute pas exceptionnel, comme l’attestent des études récentes de l’histoire des sciences pendant et après la Seconde Guerre mondiale.

Remerciements

Ce travail a été réalisé grâce au financement de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (Bourse Diderot) et de l’Institut des Études Avancées de Paris, ce dernier ayant assuré les conditions matérielles, logistiques et intellectuelles nécessaires à l’accomplissement de cette recherche. Je tiens à remercier Jean-Luc Racine ainsi que l’ensemble de l’équipe et des résidents de l’IEA en 2013-2014 pour leur soutien et leur encouragement. Je tiens aussi à remercier Nathalie Joly, Gilles Laferté, Egizio Valceschini, Florence Weber et d’autres membres, anciens et actuels, de l’INRA qui m’ont fourni une aide généreuse, indispensable pour le déroulement de mon enquête.


Références

  • Alphandéry, P. & Sencébé, Y. (2009). L’émergence de la sociologie rurale en France (1945-1967). Études rurales, 183(1), 23-40.
  • Augé-Laribé, M. (1949). Essai de définition des termes de l’économie rurale, Économie rurale, 1(2), 31-39.
  • Babb, S. (2004). Managing Mexico: Economists from Nationalism to Neoliberalism. Princeton: Princeton University Press.
  • Barthez, A. (2007). Au sujet de l’historicité du regard scientifique, in C. Bessière, E. Doidy, O. Jacquet, G. Laferté, J. Mischi, N. Renahy, & Y. Sencébé (dir.), Les mondes ruraux à l’épreuve des sciences sociales. Versailles : Quae, 439-453.
  • Bartoli, P. (1984). Sur le fonctionnement de la référence marxiste. Économie rurale, 160(1), 15-21.
  • Bergmann, D. (1973). Les recherches en économie rurale à l’INRA : essai de bilan et perspectives. Économie rurale, 96(1), 117-136.
  • Bergmann, D. (1959). L’exploitation agricole. Économie rurale, 39(1), 63-72.
  • Bonneuil, C., Denis, G., & Mayaud, J.-L. (dir.) (2008). Sciences, chercheurs et agriculture. Paris : Quae-L’Harmattan.
  • Bourdieu, P. (1997). Les usages sociaux de la science : pour une sociologie clinique du champ. Paris : Quae.
  • Camic, C., Gross, N., & Lamont, M. (dir.) (2012). Social Knowledge in the Making. Chicago, IL: University of Chicago Press.
  • Cavailhès, J. (1984). Bilan de quinze ans de leadership marxiste. Économie rurale, 160(1), 9-14.
  • Champagne, P. (1975). Les paysans à la plage. Actes de la recherche en sciences sociales, 2(1), 21-24.
  • Champagne, P. (2002). L’Héritage refusé : la crise de la reproduction sociale de la paysannerie française 1950-2000. Paris : Le Seuil.
  • Chapoulie, J.-M. (1991). La seconde fondation de la sociologie française, les États-Unis et la classe ouvrière. Revue française de sociologie, 32(3), 321-364.
  • Chatriot, A. & Duclert, V. (dir.) (2006). Le gouvernement de la recherche : histoire d’un engagement politique, de Pierre Mendès France au général de Gaulle (1953-1969). Paris : La Découverte.
  • Coats, A.W. (1993). The development of the agricultural economics in England, in A.W. Coats (ed.) The Sociology and Professionalization of Economics. London-New York: Routledge, 419-432.
  • Cornu, P. (2014) La recherche agronomique française dans la crise de la rationalité des années soixante-dix : terrains et objets d’émergence de la « systémique agraire ». Histoire de la recherche contemporaine, 3(2), 154-166.
  • Cranney, J. (1996). INRA, 50 ans d’un organisme de recherche. Paris : Inra Éditions.
  • Debroux, J. (2004). Une association pour « organiser » les études rurales. L’Association des Ruralistes Français. L’Homme et la société, 154(4), 199–22.
  • Dietrich, R. & Skocpol T. (eds.) (1996), States, Social Knowledge, and the Origins of Modern Social Policies. New York: Princeton Univresity Press.
  • Drouard, A. (1982). Réflexions sur une chronologie. Le développement des sciences sociales en France de 1945 à la fin des années soixante. Revue française de sociologie, 23(1), 55-85.
  • Erickson, P., Klein, J.L., Daston, L., Lemov, R., Sturm, T., & Gordin M.D. (2013). How Reason Almost Lost Its Mind. Chicago, IL: University of Chicago Press.
  • Fourcade, M. (2006). The Construction of a Global Profession: The Transnationalization of Economics. American Journal of Sociology, 112(1), 145-194.
  • Fourcade, M. (2009). Economists and Societies: Discipline and Profession in the United States, Britain, and France, 1890s to 1990s. Princeton: Princeton University Press.
  • Frickel, S. & Gross, N. (2005). A General Theory of Scientific/Intellectual Movements. American Sociological Review, 70(2), 204-232.
  • Furner, M.O. & Supple, B. (eds.) (1990). The State and Economic Knowledge. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Garcia-Parpet, M.-F. (2007). La construction intellectuelle des marchés agricoles : la Société Française des Économistes Ruraux et la revue Économie rurale, in C. Bessière, E. Doidy, O. Jacquet, G. Laferté, J. Mischi, N. Renahy, & Y. Sencébé (dir.), Les mondes ruraux à l’épreuve des sciences sociales, Versailles : Quae, 421-437.
  • Gingras, Y. (1991). L’institutionnalisation de la recherche en milieu universitaire et ses effets. Sociologie et sociétés, 23(1), 41-54.
  • Gingras, Y. & Mosbah-Natanson, S. (2010). Les sciences sociales françaises entre ancrage local et visibilité internationale. European Journal of Sociology, 51(2), 305-321.
  • Grignon, C., (2009). Comment peut-on être sociologue ?. Revue européenne des sciences sociales, 40(123), 181-225.
  • Grignon, C. & Weber, F. (1993). Sociologie et ruralisme, ou les séquelles d’une mauvaise rencontre. Cahiers d’économie et sociologie rurales, 29, 59-74.
  • Grossman, J. (1978). Trois éléments sur les orientations de la pensée française en économie rurale depuis 1960. Économie rurale, 126(1), 74-76.
  • Hawley, E. (1990). Economic Inquiry and the State in New Era America: Antistatist Corporatism and Positive Statism in Uneasy Coexistence, in M.O. Furner & B. Supple (eds.) The State and Economic Knowledge. Cambridge: Cambridge University Press, 287-323.
  • Heilbron, J. (1991). Pionniers par défaut ? Les débuts de la recherche au Centre d’études sociologiques (1946-1960). Revue française de sociologie, 32(3), 365-379.
  • Heilbron, J. (2008). Qu’est-ce qu’une tradition nationale en sciences sociales ? Revue d’histoire des sciences humaines, 18, 3-16.
  • Heilbron, J. (2013). The social sciences as an emerging global field. Current Sociology, 62(5), 685-703.
  • Heilbron, J. (2015). French Sociology. Ithaca-London: Cornell University Press.
  • Heilbron, J., Guilhot, N., & Jeanpierre, L. (2008). Toward a transnational history of the social sciences. Journal of the History of the Behavioral Sciences, 44(2), 146-160.
  • Ise, J. (1920). What is Rural Economics. The Quarterly Journal of Economics, 34(2), 300-312.
  • Jollivet, M. (2003). Comment se fait la sociologie : à propos d’une controverse en sociologie rurale. Sociétés contemporaines, 49-50, 43–19.
  • Jollivet, M. (2009). Un temps fort de la sociologie rurale française. Études rurales, 183, 67-82.
  • Lacombe, P. & Valceschini, E. (2000). Conclusion. Peut-on encore parler d’économie rurale ? Économie rurale, 255-256, 215-219.
  • Laferté, G. & Renahy, N. (2006). Tradition, modernization, and domination: three perspectives of French rural studies crystallized around a single survey (RCP Châtillonnais, 1966-1975). Working paper, INRA-ENESAD, n° 2006/3, 22 p.
  • Leeming, W. (1997). Revisiting finalization. Social Science Information, 36(3), 387-410.
  • Lenclud, G. (2006). L’anthropologie et sa discipline, in J. Boutier, J.-C. Passeron, & J. Revel (dir.) Qu’est-ce qu’une discipline ? Paris : Éditions de l’EHESS, 69-96.
  • Leontief, W. (1971). Theoretical assumptions and non observed facts. American Economic Review, 61, 1-7.
  • Montecinos, V. & Markoff, J. (2010). Economists in the Americas. Cheltenham-Northampton, MA: Edward Elgar.
  • Muller, P. (1984). Le technocrate et le paysan. Paris : Les Éditions Ouvrières.
  • Nou, J. (1967). Studies in the development of agricultural economics in Europe. Uppsala: Lantbrukshögskolans Annaler.
  • Pestre, D. & Jacq, F. (1996). Une recomposition de la recherche académique et industrielle en France dans l’après-guerre, 1945-1970. Sociologie du Travail, 3, 263-277.
  • Petit, M. (1980). L’enseignement de l’économie marxiste aux économistes ruraux dans les pays non marxistes. Économie rurale, 140(1), 30-37.
  • Pollak, M. (1976). La planification des sciences sociales. Actes de la recherche en sciences sociales, 2(2), 105-121.
  • Pouch, T. (2001). Les économistes français et le marxisme. Rennes : Presses universitaires de Rennes.
  • Rogers, S.C. (1995). Natural histories: the rise and fall of French rural studies. French Historical Studies, 19(2), 381-397.
  • Ronze, J. (1964). Besoins de l’administration en matière de recherches en économie rurale. Économie rurale, 59(1), 13-16.
  • Schmidt, C. (1999). Economics in France: A Manifold System, in A.W.B. Coats (ed.), The Development of Economics in Western Europe Since 1945. London: Routledge, 129-147.
  • Simonin, J.-P. & Vatin, F. (2007). La pensée agronomique de Briaune (1798-1885, France), in P. Robin, J.-P. Aeschlimann, & C. Feller, Histoire et agronomie : entre ruptures et durée, Paris : IRD Éditions, 317-328.
  • Solovey, M. & Cravens, H. (2012). Cold War Social Science: Knowledge Production, Liberal Democracy, and Human Nature. New York: Palgrave Macmillan.
  • Stanziani, A. (1998). L’économie en révolution : le cas russe, 1870-1930. Paris : Albin Michel.
  • Steiner, P. (2000). La Revue économique 1950-1980 : la marche vers l’orthodoxie académique ? Revue économique, 51(5), 1009-1058.
  • Wagner, P., Wittrock, B., & Whitley, R. (eds.) (1990). Discourses on Society. Dordrecht: Kluwer Academic Publishers.

Notes

[1]

L’article a été préparé dans le cadre du programme de recherche fondamentale à l’Université Nationale de Recherche “École des hautes études en sciences économiques” (HSE) et soutenu par une subvention dans le cadre du Projet russe d’excellence académique ‘5-100’.

[2]

Entre 2010 et 2014, j’ai réalisé douze entretiens auprès des acteurs du domaine étudié, affiliés ou anciennement affiliés à des unités du Département des sciences sociales de l’INRA à Paris comme en province (Dijon, Montpellier, Rennes), représentant différentes tendances (« économétrique » comme « marxiste ») au sein de l’économie et de la sociologie rurales.

[3]

Dans un ouvrage de Joosep Nou (Nou, 1967) on trouve un exposé très complet du développement de différentes traditions nationales de l’économie rurale (agricole) en Europe depuis les Physiocrates jusqu’au milieu du XXe siècle, mais de manière significative la France n’y trouve aucune place ni au XIXe, ni au XXe siècle.

[4]

Parmi ceux-ci on peut évoquer notamment : Michel Augé-Laribé, créateur et directeur du Service d’Études et de Documentation au ministère de l’Agriculture ; Michel Cépède, professeur d’économie et de sociologie rurale à l’INA et directeur des études économiques et du plan au ministère de l’Agriculture ; Pierre Fromont, professeur à l’Institut national agronomique ; Jean Chombart de Lauwe, professeur titulaire de la chaire d’économie rurale à l’École nationale d’agriculture de Grignon ; Louis Malassis, professeur d’économie rurale à l’école de Rennes.

[5]

Jean-Edmond Briaune, avocat de formation, fut le premier professeur d’économie rurale à l’Institution royale agronomique de Grignon de 1833 à 1838 (Simonin et Vatin, 2007). Cette institution, créée en 1826, sera intégrée dans l’ensemble de l’enseignement agricole sous le nom de l’École nationale supérieure d’agronomie de Grignon.

[6]

Agriculture : Institut national agronomique (1892-1981), Répertoire (19860498/1-19860498/85) par Jean-Louis Glenisson et Isabelle Richefort. – A.N.

[7]

En 1946 est fondé le Centre régional de sociologie et d’économie rurales de Rennes ; en 1948, le Centre régional d’études rurales de Montpellier ; en 1949, le Centre d’économie rurale de Strasbourg ; et certains autres.

[8]

Entretien avec Philippe Lacombe, ancien chef du Département d’économie et de sociologie de l’INRA, 25/03/2010, Paris.

[9]

Transcription d’une émission « Vous avez la parole » du 19/3/1948 (émission d’André Gillois) à l’INA, p. 16. – A.N., 19890467/22.

[10]

Le cas français représente un contraste éloquent aux pays anglo-saxons (Hawley, 1990 ; Coats, 1993) ou à l’Union soviétique (Stanziani, 1998) où l’économie rurale s’institutionnalise et atteint son pic dans la période de l’entre-deux-guerres. Les travaux cités mettent l’accent sur les liens intimes entre les économistes agricoles universitaires et les ministères de l’Agriculture dans la mise en place des politiques agricoles modernes.

[11]

[Discours de M. Rochereau, ministre de l’Agriculture, à l’Académie de l’Agriculture], Extrait du Bulletin d’information du ministère de l’Agriculture, n° 27, 31 octobre 1959. – A.N., 19890330/5.

[12]

Le DESR emploie 12 économistes en 1958 ; 35 chercheurs sont recrutés entre 1961 et 1963. Le Département compte 87 employés, « scientifiques » et « ingénieurs », en 1968 ; 102 en 1974 ; enfin, 176 en 1986 (Source : Conseil scientifique de l’INRA – Secteur des sciences sociales – Département d’économie et de sociologie rurales [document dactylographié]. Paris, 5 février 1986, p. 3. – A.N., 19900318/9).

[13]

Lettre de Denis Bergmann à Philippe Lacombe, 20 avril 1979. – A.N., 19890330/4.

[14]

L’ORSTOM (aujourd’hui, Institut de recherche pour le développement, IRD) a été fondé en 1943 sous les auspices d’une administration chargée de développement de ces territoires.

[15]

D. Bergmann, La recherche dans le domaine des sciences sociales à l’INRA : bilan et orientation générale. [Document de travail interne], mai 1965, p. 22. – Archives de l’INRA, Ivry, DRB/19.

[16]

Un fonctionnaire du ministère de l’Agriculture parle de ce problème en ces termes : « Il y a une difficulté fonctionnelle : ceux qui sont dans l’action n’expriment pas leurs problèmes dans les termes adéquats. Il faut situer ensuite ces problèmes sectoriels dans l’ensemble pour les poser ensuite correctement au chercheur » (Ronze, 1964, p. 16).

[17]

Voir notamment les réflexions de Pierre Bourdieu sur l’opposition construite entre la recherche « fondamentale » et « appliquée » et sur les effets de cette position ambiguë de l’INRA sur son statut dans le champ académique français (Bourdieu, 1997, pp. 41-46).

[18]

Les modalités du concours, qui sont réglées par un décret du ministère de l’Agriculture (n° 52-1371 du 22 décembre 1952), imposent le recrutement parmi les diplômés de l’enseignement supérieur agronomique.

[19]

L’École nationale supérieure d’agronomie de Grignon était considérée comme moins prestigieuse ; les deux sont fusionnées en 1971 pour former l’Institut national agronomique Paris-Grignon (INA P-G).

[20]

Les points de vue opposés de Michel Augé-Laribé, issu de la faculté de droit de Montpellier, et de Michel Cépède, ingénieur-agronome diplômé de l’INA et professeur d’économie et de sociologie rurale dans cette institution, sont représentatifs sous ce rapport (Augé-Laribé, 1949).

[21]

Aux États-Unis, par exemple, l’économie agricole (agricultural economics) était essentiellement conçue comme une science de gestion rationnelle des exploitations (farm management), science pratique à caractère synthétique, valorisant le savoir local, en gros jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Cette vision a été contestée par une partie de la discipline déjà dans l’entre-deux-guerres (Ise, 1920).

[22]

L. Malassis, Propos sur la recherche scientifique économique appliquée au secteur agricole, Bulletin technique d’information des ingénieurs des services agricoles, juin 1957, n° 120, p. 2. – Archives de l’INRA, Ivry, DRB/18.

[23]

Ibid.

[24]

D. Bergmann, La recherche dans le domaine des sciences sociales à l’INRA : bilan et orientation générale. [Document de travail interne], mai 1965, p. 27. – Archives de l’INRA, Ivry, DRB/19.

[25]

Ibid.

[26]

Ces chiffres sont tirés d’un rapport dont l’auteur, membre du Département des sciences sociales à l’INRA, réunit les travaux « néoclassiques » ou « économétriques » dans une rubrique à part, quel que soit leur objet, alors que tous les autres papiers sont classés par thème, ce qui souligne leur caractère exceptionnel (Grossman, 1978, p. 75).

[27]

Cette appréciation flatteuse fait écho aux paroles de Wassily Leontief qui fait remarquer à propos des économistes agricoles aux États-Unis qu’ils représentent « an exceptional example of a healthy balance between theoretical and empirical analysis and of the readiness of professional economists to cooperate with experts in the neighboring disciplines » (Leontief, 1971, p. 5).

[28]

D. Bergmann, La recherche dans le domaine des sciences sociales à l’INRA : bilan et orientation générale, [Document de travail interne], mai 1965, p. 30 – Archives de l’INRA, Ivry, DRB/19.

[29]

Voir, par exemple, L. Malassis, Propos sur la recherche scientifique économique appliquée au secteur agricole, Bulletin technique d’information des ingénieurs des services agricoles, juin 1957, n° 120, p. 2. – Archives de l’INRA, Ivry, DRB/18. Toutefois, cet économiste rural reconnaît que cette vision reste « idéale », non point réalisée dans la pratique (p. 6).

[30]

C. Grignon, Rapport, [Document dactylographié], 1972, p. 3. – Archives de l’INRA, Ivry.

[31]

Ces orientations sont notamment réaffirmées dans le « Rapport général de la Commission sur l’avenir à long terme de l’agriculture française, 1968-1985 », Ministère de l’Agriculture. Préparation du 6e plan. - Supplément aux « Notes et études documentaires », Paris : La Documentation française, 1968.

[32]

Citons quelques ouvrages significatifs : B. Lambert, Les paysans dans la lutte des classes, Paris, Le Seuil, 1970 ; Y. Tavernier, M. Gervais, C. Servolin (eds.), L’univers politiques des paysans dans la France contemporaine, Paris : A. Colin, Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, 1972 ; P. Evrard, D. Hassan, C. Viau. Petite agriculture et capitalisme, Paris : INRA-ESR, 1976.

[33]

Voir, par exemple, J. Cavailhès, L’analyse léniniste de la décomposition de la paysannerie et son actualité, Critique de l’économie politique, n° 23, 1976.

[34]

Représentatifs sous ce rapport sont les travaux d’Amédée Mollard, Paysans exploités, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1977 ; C. Viau, Le développement du capitalisme agroalimentaire : une analyse marxiste du processus actuel d’industrialisation de l’agriculture. Contribution à la 17e Conférence internationale des économistes ruraux, Banff, 1979.

[35]

Voir Ph. Evrard, P. Mathal, C. Viau, Le mode de production simple de marchandises, Paris, INRA-ESR, 1970 ; C. Servolin, L’agriculture moderne, Paris : Le Seuil, coll. « Économie », 1989.

[36]

Une autre instance de dissidence, « antiréductionniste » et critique de la rationalité dominante, au sein de la recherche agronomique, se trouve dans des travaux emblématiques de l’agronome Bertrand Vissac (Cornu, 2014). Ce dernier dirigerait un nouveau département « Systèmes agraires et développement » créé en 1979, auquel on reviendra plus loin.

[37]

Cette domination est accentuée sur le plan institutionnel par la démission de Denis Bergmann, considéré par les marxistes comme un « néoclassique », en 1972, et la nomination comme directeur de la Station centrale du Département de Claude Servolin, porte-parole de la théorie de la PPM, qui restera à ce poste de 1971 à 1981. Les rapports entre ces deux chercheurs appartenant à différentes générations sont pénétrés par les conflits, voire par l’hostilité.

[38]

La démarche marxiste, d’ailleurs, n’est pas exclusive des économistes et sociologues ruraux de l’INRA. Ainsi, par exemple, le sociologue rural Marcel Jollivet avoue partager cette vision de la science sociale rurale comme « analyse conjointe du politique, de l’économique et du sociologique » avec les économistes de l’INRA Claude Servolin, Michel Gervais, Yves Tavernier avec qui il collabore à cette époque (Jollivet, 2003, p. 53).

[39]

Cette lecture « large » de la référence marxiste est défendue dans Bartoli (1984).

[40]

Par le décret du 14 décembre 1984, l’INRA est devenu un « établissement public scientifique et technologique », alors que le projet initial avait prévu la transformation de cette institution en un « établissement public à caractère industriel et commercial », un service public de droit privé. La motivation derrière cette réforme a été de renforcer la part contractuelle dans les activités de l’INRA qui continuerait à recevoir une « enveloppe-recherche », mais serait conduit à élargir les « opérations de valorisation » avec des partenaires publics et privés (Lettre du directeur général de l’INRA à tous les personnels de l’INRA, Paris, le 23 novembre 1979 [document dactylographié] – A.N., 19900318/9).

[41]

Ainsi, par exemple, l’INRA se dote d’un conseil scientifique qui se réunit pour la première fois en 1985.

[42]

Compte rendu de la réunion du Conseil scientifique de l’INRA, Paris, le 27 juin 1985 [document dactylographié], p. 1. – A.N., 19900318/9.

[43]

Dans cet objectif, deux adjoints du directeur général de l’INRA sont recrutés : Paul Vialle (1981), diplômé de l’École Polytechnique, ingénieur du Génie rural, des Eaux et Forêts ; et Guy Paillotin, diplômé de l’École Polytechnique, ingénieur du corps des mines (Cranney, 1996, p. 395).

[44]

La nouvelle politique scientifique du Département est mise en place avec la nomination comme directeur de Jean Cranney en 1983 et est poursuivie par Claude Viau qui le remplace dans cette fonction en 1985.

[45]

Cet « à-coup dans la politique de recrutement » est longuement discuté dans une note destinée à la circulation interne au Département : J. Cavailhès, Comment définir la politique de recrutement pour le Département ESR ? [Document dactylographié], février 1987. – A.N., 19900318/25.

[46]

P. Rainelli, Cl. Grignon, Cl. Reboul, Le système de publications du Département d’économie et de sociologie rurales. [Compte rendu de la commission], juin 1982. – Archives de l’INRA, Ivry. JCR/1-2 – ESR – 1981-1983.

[47]

Conseil scientifique de l’INRA – Secteur des sciences sociales – Département d’économie et de sociologie rurales [document dactylographié], Paris, 5 février 1986, p. 2. – A.N., 19900318/9.

[48]

Voir, par exemple, une note critique d’Alain Mounier (INRA-Grenoble), Réflexions sur la politique scientifique du Département E.S.R., novembre 1986 ; et une réponse polémique de Pierre Bartoli (INRA-Paris), Ne tirez pas sur la chimère. Quelques éléments de réponse au texte d’Alain Mounier sur la politique scientifique du département, janvier 1987. – A.N., 19900318/25.

[49]

J. Cavailhès, Comment définir la politique de recrutement pour le Département ESR ? [Document dactylographié], février 1987. – A.N., 19900318/25.

[50]

Ces différentes stratégies sont présentées dans un rapport de recherche de Christophe Giraud, État des lieux de la sociologie dans le département « Économie et sociologie rurale » de l’INRA. [Document inédit], INRA, avril 2002, pp. 16-25.

[51]

Conseil scientifique INRA – Évaluation des chercheurs à l’INRA : les concours. [Document dactylographié], 1er avril 1986, p. 1. – A.N., 19900318/9.

[52]

Une évaluation négative reçue par un sociologue du Département peut servir de très bonne illustration à ce changement d’attitude envers les collaborations interdisciplinaires : le jury, composé essentiellement d’économistes, lui a recommandé de « se méfier d’emprunts trop hâtifs à des disciplines voisines » et de « savoir refuser [son] concours à [ses] collègues au nom de la rigueur scientifique ». Le jury lui a aussi reproché de prendre part à des activités auprès des organismes professionnels et administratifs de l’agriculture. ([Sociologue à l’INRA], Lettre au directeur scientifique du secteur Sciences sociales, au chef de Département d’économie et de sociologie rurales. [Document dactylographié], Paris, 21 janvier 1986. – A.N.).

[53]

Conseil scientifique de l’INRA – Secteur des sciences sociales – Département d’économie et de sociologie rurales [document dactylographié], Paris, 5 février 1986, p. 17. – A.N., 19900318/9.

[54]

B. Vissac. Orientations, organisation et problèmes du Département des systèmes agraires et du développement (SAD) – Réunion des chefs de département de l’INRA (10.09.79). [Document dactylographié], pp. 1-2. – N.A., 19900318/25.

[55]

Compte rendu du Conseil de Département (17.12.80). [Document dactylographié], p. 1. – N.A., 19900318/25.

[56]

Cette remise en question de l’identité professionnelle est aussi reflétée dans des publications d’économistes ruraux qui continuent à revendiquer ce titre : « Peut-on encore parler d’économie rurale ? », se demandaient les éditeurs du numéro spécial de la revue Économie rurale publié à l’occasion des 50 ans de la SFER (Lacombe et Valceschini, 2000).

Résumé

Français

Ce papier a pour objet la trajectoire disciplinaire de l’économie rurale en France entre les années 1955 et 1985 qui marquent, respectivement, le début de son institutionnalisation et un tournant radical dans son développement. J’analyse les conditions de l’émergence et de l’évolution de cette forme de connaissance spécifique au sein d’un organisme public de recherche finalisée en mettant notamment en lumière un rôle important de la politique scientifique dans l’organisation des savoirs lors de la seconde moitié du XXe siècle. Cette mise en perspective suggère un lien entre une évolution intellectuelle et une transformation de configuration institutionnelle des sciences sociales rurales. Les conceptions changeantes de l’utilité publique des sciences sociales et les efforts plus récents de l’internationalisation des institutions académiques, non seulement induisent de nouvelles pratiques institutionnelles, mais conduisent à la reconfiguration complète des disciplines rurales.

Mots-clés

  • histoire des sciences sociales
  • politique scientifique
  • recherche finalisée
  • internationalisation
  • France
  • INRA
  • sciences sociales rurales
  • économie rurale

English

Rural economics in FranceA trajectory of a “useful” social science between modernization and globalizationThis paper is dealing with the disciplinary history of the rural economics in France between 1955 and 1985 which mark respectively the beginning of its institutionalization and a radical turning point in its development. I analyze the conditions of the emergence and evolution of this specific form of knowledge within a public research institution emphasizing the important role of science policy in the organization of knowledge in the second half of the twentieth century. This perspective suggests a link between intellectual development and institutional configuration in the transformation of rural social sciences. Changing conceptions of the public utility of social science and recent efforts of internationalization of academic institutions not only introduce new institutional practices, but lead to the complete reconfiguration of rural disciplines.

Keywords

  • history of Social Sciences
  • science policy
  • applied research
  • internationalization
  • France
  • INRA
  • rural social sciences
  • agricultural economics

Español

Economía rural en FranciaUna trayectoria de una ciencia social “útil” entre la modernización y la globalizaciónEl artículo trata de la historia de disciplina economía rural en Francia entre 1955 y 1985, fechas que marcan el inicio de su institucionalización y un punto de inflexión radical en su desarrollo. Analizo las condiciones de la aparición y evolución de esta forma específica de conocimiento dentro de una institución pública de investigación haciendo hincapié en la importancia del papel de la política científica en la organización del conocimiento en la segunda mitad del siglo XX. Esta perspectiva sugiere una relación entre el desarrollo intelectual y la configuración institucional en la transformación de las ciencias sociales rurales. Cambiando las concepciones de la utilidad pública de la ciencia social y los recientes esfuerzos de internacionalización de las instituciones académicas no sólo introducir nuevas prácticas institucionales, sino que conducen a la reconfiguración completa de disciplinas rurales.

Palabras claves

  • historia de las Ciencias Sociales
  • política científica
  • investigación aplicada
  • internacionalización
  • Francia
  • INRA
  • ciencias sociales rurales
  • economía rural

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Institutionnalisation (tardive) au sein d’un organisme public de recherche
    1. Les sciences sociales à l’INRA comme produit collatéral de la modernisation agricole
    2. La recherche finalisée comme invention de la raison administrative
    3. Cloisonnement institutionnel de l’économie rurale
  3. Pratique de l’économie rurale à l’INRA
    1. Différentes visions de la nature des sciences sociales rurales
    2. Hérésie marxisante comme défi à la rationalité instrumentale
  4. Reconfiguration des disciplines « rurales »
    1. La reconfiguration du cadre institutionnel de l’économie rurale
    2. Affirmation du principe disciplinaire : la fin de l’économie rurale ?
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Kirtchik Olessia, « L’économie rurale en France. Trajectoire d’une science sociale « utile » entre modernisation et mondialisation », Revue d'anthropologie des connaissances, 3/2016 (Vol. 10, n° 3), p. 339-371.

URL : http://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2016-3-page-339.htm
DOI : 10.3917/rac.032.0339


Pages 339 - 371 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback