CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Il y a deux cents ans paraissait le premier livre de la Science de la logique de Hegel, à savoir la Logique de l’Être, en sa première version. Voilà quarante ans en était publiée la première traduction française, d’ailleurs la seule de cette version, par les soins de Pierre-Jean Labarrière et de Gwendoline Jarczyk. La communauté philosophique ne peut manquer, à cette occasion, de manifester sa reconnaissance à ceux dont le travail de traducteurs et de commentateurs a tant contribué à faire vraiment connaître au public français l’œuvre du grand Souabe.

2Un étudiant des années 2010 peut difficilement s’imaginer ce qu’a représenté pour ses prédécesseurs cette première traduction de la première version de l’Être selon les principes rigoureux qui étaient totalement absents de la traduction donnée naguère de la seule seconde version de l’Être et des autres volumes de l’œuvre par Stanislas Jankélévitch. La Doctrine de l’Essence, puis celle du Concept allaient suivre, la seconde version de l’Être achevant, il y a peu, cette tétralogie hégélienne [1] et couronnant cette entreprise poursuivie par P.-J. Labarrière et G. Jarczyk avec une constance exemplaire durant toutes ces années. Mais ce travail de traduction s’alimentait à un cheminement de pensée en hégélianisme et à des œuvres personnelles. Or on retrouve parfaitement le sens même de ces activités spéculatives à propos de l’enjeu de l’œuvre parue en 1812 et de la détermination de la Chose logique.

3Si la Logique connaît pour Hegel en effet le régime de l’identité de l’être et de la pensée, ce n’est pas pour réduire l’un à l’autre ou ramener toute diversité à un panlogisme. Il s’agit seulement d’être attentif aux concepts qui témoignent bien de la dynamique du penser en même temps qu’ils ont vocation à exprimer le réel qui donne prise, au moins minimale, à l’intelligibilité. Dès lors seuls comptent le mouvement catégorial et l’articulation des significations, que la logique permet de saisir en se libérant d’abord de tout ancrage premier dans une réalité prétendue fixe en son extériorité au discours. Car le réel – comme la pensée – est plus complexe que cela. Hegel refuse alors tout présupposé, celui de l’immédiateté sensible évidemment – et la « logique » à l’œuvre « derrière la conscience » dans la Phénoménologie de l’esprit[2] instruit dès l’abord son procès – mais aussi celui des représentations et des doctrines, avec leur aspect « bien connu », ou tout simplement des propositions et des mots en leur usage irréfléchi. D’où d’ailleurs la dialectique logique initiale problématisant ce dont tout le monde part et parle, l’être, dont la simplicité n’est pas gage d’intelligibilité première mais au contraire de négativité ; et tout le processus est lancé, qui montre que l’être n’est malgré tout pas si simple et qu’il diffère de soi. Mais la pensée se gagne aussi à dépasser la simplicité de ses concepts propres pour se saisir à l’œuvre dans les syllogismes. Loin de vouloir réduire l’être au penser et la différence à l’identité, l’unité logique initiale vise seulement à vivifier la pensée en nous ouvrant à la complexité de l’effectivité et du discours. Ce processus logique est donc tout de différence ou est autodifférenciation qui, contrairement à une différence ontologique encore présupposée et extérieure, se loge et surgit au cœur même du discours et du jugement prédicatif qui prétend identifier les choses au moment même où il différencie des sens.

4Telle est bien aussi la grande leçon de P.-J. Labarrière et de G. Jarczyk [3] et leur insistance même sur le rôle central de la réflexion au cœur de l’ensemble de l’œuvre logique, dans la Doctrine de l’Essence, montre justement cette attention fondamentale à l’altérité qui ne saurait se réduire à l’extériorité immédiate mais exige la reconnaissance du procès d’extériorisation conjugué à l’intériorité la plus grande [4]. Conjurant à la fois la fixité substantielle de l’essence en ontologie classique et la réflexivité subjective de l’égologie moderne, la réflexion essentielle, au lieu de témoigner d’une reprise identifiante de la pensée signe son autodifférenciation qui en fait celle de l’être lui-même – passé et intériorisé en l’essence – et anticipe la déprise de soi toujours déjà effectuée et reconnue dans le Concept qui, en sa liberté, dégagé par l’essence de toute présupposition, se fait être en laissant être hors de soi la nature et l’esprit fini [5]. La reprise ne va pas alors de soi, mais exige cette fois la maîtrise que le Begriff requiert de l’esprit et son emprise (übergreifen) sur la nature, avec la lutte qu’elle implique pour l’homme.

5Loin d’être une reprise onto-théologique, cette maîtrise liée à la déprise initiale du concept nécessite le travail de l’histoire, « l’institution de la liberté [6] » dit Jean-François Kervégan, et l’aventure de l’esprit. Tel est le sens actionnel d’une logique dont l’ouverture à la nature et à la philosophie de l’esprit se fait sous le signe de la liberté inscrite dès le début dans l’unité dialectique et problématique de l’être et du penser. Car c’est la puissance logique même de celui-ci qui se marque dans l’altérité dont il se montre capable mais qui, pour cela, doit être reconnue dans toute sa radicalité.

6La dialectique de l’unité et de l’altérité, P.-J. Labarrière et G. Jarczyk la retrouvent anticipée dans l’œuvre de cet Eckhart chez lequel, un jour, Hegel a dit avoir trouvé tout ce qu’il pouvait souhaiter. Mais, par-delà le détachement eckhartien et l’ascèse de la pensée qui renforce toute présence, la logique ouvre plutôt, dans « l’ampliation [7] » des sciences réelles, l’esprit à son monde, ou fait véritablement monde, au lieu de le laisser face à un donné immédiat. L’immédiat n’est pas moins lui-même d’être médiatisé, mais il prend alors vraiment présence et tel est l’empirisme hégélien de redonner saveur au monde. Que « l’utopie logique se fasse histoire » comme le montre P.-J. Labarrière en ses Poïétiques[8], et il sera vraiment question d’ « habiter humainement l’immédiateté du monde [9] ». Mais pour cela il est besoin de « demeurer » dans le Logique auquel Hegel a voulu nous livrer l’accès par la Logique de l’être de 1812. Or ce séjour n’est pas un palais d’idées comme le croyait Kierkegaard, ni un détour inutile mais, répétons-le, la garantie d’une authentique présence à son monde pour l’esprit qui y est d’autant plus qu’il ne cesse de se le donner ou de se l’approprier.

7Tel est sans doute le grand message de Hegel, et celui de P.-J. Labarrière et de G. Jarczyk. C’est tout naturellement que, par ce numéro qui célèbre le bicentenaire de la Science de la logique, les auteurs des articles qui suivent ont voulu rendre hommage à ses deux traducteurs et interprètes, ardents témoins de la permanente actualité de la logique hégélienne.

Notes

  • [1]
    Science de la logique, premier tome, premier livre, L’Être (édition de 1812), Paris, Aubier-Montaigne, 1972 ; nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Kimé, 2006. – Science de la logique, premier tome, deuxième livre, La Doctrine de l’Essence, Paris, Aubier-Montaigne 1976 ; nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Kimé, 2010. – Science de la Logique, deuxième tome, La Logique subjective ou Doctrine du concept, Paris, Aubier-Montaigne 1981 ; nouvelle édition à paraître chez Kimé. – Science de la Logique, premier tome, La Logique objective, premier livre, La Doctrine de l’Être (version de 1832), Paris, Kimé, 2007.
  • [2]
    Remarque manuscrite de Hegel en 1831, en vue de la seconde édition du texte. Cf. à ce propos Phénoménologie de l’esprit, trad. G. Jarczyk et P.-J. Labarrière, Paris, Gallimard, 1993. Présentation, p. 37.
  • [3]
    Cf. par exemple, de P.-J. Labarrière : Le discours de l’altérité (Paris, PUF, 1983), L’utopie logique (Paris, L’Harmattan, 1992), Poïétiques (Paris, PUF, 1998), et de G. Jarczyk : Le négatif ou l’écriture de l’autre dans la logique de Hegel (Paris, Ellipses, 1999), La liberté ou l’être en négation (Paris, Kimé, 2010).
  • [4]
    A ce propos, cf. Poïétiques, p. 15 où l’auteur traduit un aphorisme de Suso, le grand disciple d’Eckhart : « A qui intériorité advient en extériorité, à lui intériorité devient plus intérieure qu’à qui intériorité advient en intériorité. ». Ou encore : « La pensée dialectique chez Hegel trouve son origine dans une réflexion essentielle qui ne s’entend que d’une réversibilité proprement constitutive entre l’intériorité et l’extériorité ; en sorte que le « rapport infini à lui-même » qu’exprime l’image du cercle appliquée au discours ne dit la relation de soi à soi que sous la figure où ce Soi n’est tel que comme autre que soi. » G. Jarczyk et P.-J. Labarrière, De Kojève à Hegel, Paris, Albin Michel, 1996 p. 187.
  • [5]
    Selon les termes de G. Jarczyk cités en Poïétiques page 45 : « La logique, terme premier du système, n’occupe ce lieu et ne remplit cette fonction que parce qu’elle n’est pas, en fait, une réalité première. Ce qui est premier à tous égards, pour Hegel, c’est la nature et c’est l’esprit, autrement dit l’extériorité de l’histoire à la fois reçue et construite par la liberté. Et la logique intervient en médiation de ce déchiffrement et de cette élaboration. » Et P.-J. Labarrière de préciser : « Ce qui ne signifie pas, pour autant, que la logique soit placée sous le signe d’une seconde instance – pas plus que la médiation à l’égard de l’immédiateté. »
  • [6]
    Cf. sous ce titre les pages introductives de J.-F. Kervégan à sa traduction des Principes de la philosophie du droit de Hegel, Paris, PUF, 2003.
  • [7]
    L’ampliation (Erweiterung) énonce que « l’extériorité de la nature et de l’esprit est essentiellement intérieure à la Logique, en tant que celle-ci conjoint réellement intériorité et extériorité, bien que sous la raison de l’intériorité ». De Kojève à Hegel, op. cit., p. 197.
  • [8]
    Quand l’utopie se fait histoire, sous-titre des Poïétiques, Paris, PUF, 1998.
  • [9]
    Ibid. p. 193.
Jean-Marie Lardic
Université de Nantes
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 18/05/2012
https://doi.org/10.3917/aphi.752.0195
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