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« perfectius est quam si non augeatur »

1 – Les sens du progrès

1Les mots progressus (qui a donné progrès en français) et progressio (progression) sont tirés du verbe progredior, qui signifie proprement « aller (gradior) en avant (pro) », « (s’) avancer ». Progressus désigne donc d’abord, et au sens strict, la marche en avant, l’avancement dans une direction déterminée, sans impliquer nécessairement l’idée d’un perfectionnement ou d’une amélioration quelconque par rapport à un état initial. Dans son usage courant, à propos des choses naturelles (in physicis), en mathématiques ou encore en philosophie, il exprime un processus continu et réglé : mouvement propre à un corps animé, progression arithmétique ou géométrique dans une suite de nombres (engendrés les uns à partir des autres) [1], progrès à l’infini (progressus in infinitum) dans lequel l’esprit passe d’une raison, cause ou condition à une autre selon un enchaînement logique nécessaire. Dans tous ces cas, le progrès renvoie au déploiement d’un ordre rationnel (série de causes, succession de nombres, continuation d’un même mouvement [2]), où l’antécédent contient toujours la raison du conséquent, et dont l’orientation peut aller aussi bien vers un état plus parfait, moins bon que ni meilleur ni pire. C’est en ce sens premier et neutre (au regard de l’appréciation du procès engagé et de son résultat final), que Leibniz définit dans sa physique la quantité de progrès (quantitas progressus[3]), ou encore que l’on parle en astronomie de la progression d’un astre (une planète par exemple) pour désigner une phase d’avancée dans sa trajectoire apparente, par opposition à la rétrogradation (retrogradatio) et à l’immobilité (statio) [4].

2Ce n’est qu’en un sens second que progressus et progressio signifient plus particulièrement la marche vers le mieux, le perfectionnement graduel d’une chose ou d’un ensemble de choses – par opposition cette fois à regressus et regressio (le retour en arrière, la régression). Trois caractéristiques définissent ici le progrès. Il réfère toujours à un processus réglé et continu (1), qui se déroule par étapes ou paliers (2) et tend à un accroissement global quantitatif ou qualitatif (3). Il se produit dans le temps et suppose une perfection qui n’est pas donnée complètement ni d’un seul coup, mais s’obtient par degrés successifs [5], sans que soient exclues par principe des phases de déclin et de stabilité. Il en est de même pour la régression – le regrès – où l’évolution s’opère également pas à pas (et non brutalement), sans interdire des périodes temporaires d’ascension ou de stagnation, mais en suivant une tendance générale vers le pire.

3Ces précisions terminologiques et conceptuelles permettent de comprendre l’usage leibnizien des vocables progressus et progressio, notamment lorsqu’il parle de progrès dans le cas où le monde, pris dans sa totalité, conserverait la même quantité de perfection, ou s’il allait vers le pire [6]. Stagnation, régression ou progrès (au second sens) sont en effet des espèces ou des cas particuliers de progrès pris en son acception générale et première de processus unifié et ordonné. La question qui va nous occuper ici sera de savoir dans quelle direction va ce processus : si le monde va de mieux en mieux, de mal en pis, ou si sa perfection globale demeure égale dans le temps. Leibniz déclare ne pas avoir tranché définitivement en faveur de l’une de ces trois hypothèses, même s’il écarte une progression vers le pire, peu compatible avec la thèse de la création divine du meilleur monde possible. Si, nous le verrons, les textes semblent plutôt pencher vers l’idée d’un progrès universel, la nature de celui-ci reste cependant problématique. Car trois questions se posent alors :

  1. Qu’est-ce qui progresse, s’il y a progrès ? Ce peut être l’univers tout entier – sans que cela implique forcément le progrès de toutes ses parties – ou bien certaines de ses parties seulement, soit que les autres doivent perdre proportionnellement en perfection, dans un univers dont la perfection globale demeurerait stable (par compensation interne), soit que les autres stagnent, dans un univers en expansion relative (par le perfectionnement d’une catégorie particulière de substances, par exemple les esprits).
  2. De quel type de progrès s’agit-il ? Le progrès peut s’opérer de diverses manières et suivant un rythme varié : de façon continue et linéaire, ou discontinue en connaissant des phases plus ou moins longues et plus ou moins accentuées d’accroissement, de déclin ou de stabilité. Plusieurs modèles de progrès peuvent être envisagés selon l’alternance de ces phases et le rapport entre les points maxima et minima atteints au cours de l’évolution du monde. Une certaine forme de retour cyclique, c’est-à-dire de révolution, pourrait même être envisagée, à condition qu’elle ne suppose pas la pure et simple répétition périodique des mêmes événements et des mêmes individus [7].
  3. Combien de temps dure le progrès ? Le perfectionnement peut aller à l’infini, ou bien être borné, une fois l’univers et les êtres qui le composent parvenus à leur maturité. C’est la question de la fin et du commencement du monde dans le temps qui est posée. C’est également la possibilité de penser une combinaison entre les différents modèles de progrès envisagés. Rien n’interdit en effet de considérer leur coexistence (à des moments différents) dans l’évolution générale du monde. Après une phase ascendante de développement, et une fois obtenue toute la perfection dont l’univers est capable, pourrait suivre une phase de stagnation dans laquelle le changement ne serait plus un mouvement vers le mieux, mais consisterait en une simple variation dans le meilleur (par le passage d’une perfection à une autre de même degré, quoique de nature différente [8]).

4Cette question du progrès universel n’est évidemment pas sans rapport avec celle du meilleur monde possible. Les deux questions sont liées (en tant qu’elles portent sur la nature de l’univers existant) et pourtant elles ne doivent pas être confondues. Dans un cas, il s’agit de considérer le monde et les choses qui le composent dans leur évolution propre (d’un moment, d’un état au suivant et au précédent), c’est-à-dire d’inscrire le plus parfait (perfectius ou perfectissimum) dans un développement croissant, au rythme variable ; dans l’autre cas, il s’agit de comparer le monde, pris dans sa totalité infinie, à un autre monde possible, par rapport auquel il sera jugé plus parfait, voire le plus parfait possible. Le plus parfait ici n’est pas apprécié au regard du temps ni au travers d’un devenir, mais dans une évaluation comparative de séries infinies de choses possibles. Le sens de meilleur n’est en réalité pas le même : à cet égard les deux questions sont indépendantes. En effet : pas plus que la thèse du meilleur monde n’implique celle du progrès de toutes choses, le progrès de toutes choses – s’il est établi – ne prouverait l’existence du meilleur monde. L’affirmation selon laquelle arrive toujours le plus parfait et le plus parfait qui puisse suivre de chaque chose [9] pourrait valoir même dans un monde qui ne serait pas le meilleur possible. Rien n’interdit en effet de penser que dans la pyramide des mondes évoquée au § 416 de la Théodicée, il ne se trouvera des univers inférieurs en perfection au nôtre (le meilleur), mais qui néanmoins admettent le progrès.

5La thèse du meilleur monde possible est, pour Leibniz, aussi bien compatible avec l’idée d’un progrès qu’avec celle d’une absence de progrès. Elle ne semble donc pas permettre, prise seule, de décider a priori, par la seule raison, laquelle des deux hypothèses est la bonne. Cela ne signifie pas, cependant, qu’elle aura la même signification, selon qu’il y a ou non progrès et, le cas échéant, selon les modèles de progrès proposés. Le meilleur monde ne sera pas celui dont chaque état, ni chaque partie seront les meilleurs possibles, si l’on admet, par exemple, un progrès composé de phases régressives, dans lequel les substances n’avancent pas toutes au même rythme (voire dans lequel certaines stagnent et même diminuent en perfection). Il avancera en revanche toujours et sans interruption vers un état plus parfait (tel que chaque moment du monde est nécessairement meilleur que le précédent), si c’est un modèle de progrès général et continu des choses qui s’impose. Ou encore, il devra être considéré comme le meilleur absolument parlant dans chacun de ses états, à chacun de ses moments, en l’absence de progrès, c’est-à-dire en cas de conservation perpétuelle de la même perfection totale (ce qui n’exclut pas des variations de perfection dans les parties).

6Notre enquête sur le traitement leibnizien du progrès s’appuiera sur l’étude des différentes formes que peut prendre l’évolution des créatures et du monde, telles qu’elles sont exposées dans les deux opuscules latins publiés par Gaston Grua sous le titre De progressu in infinitum et An mundus perfectione crescat[10] (partie 2). Nous verrons les interprétations que ces formes autorisent et la conception de la perfection qu’elles impliquent, d’abord dans le cas d’une évolution sans progrès (partie 3), puis dans le cas d’un perfectionnement universel (partie 4). Il apparaîtra alors que, même si la thèse du meilleur monde possible vaut quel que soit le cas de figure retenu (stabilité, croissance en perfection de l’univers, avec ou sans périodes de déclin), le principe du meilleur semble plaider en faveur d’un perpétuel progrès du monde, et permettre, sinon de déterminer positivement la forme particulière qu’il doit prendre (parce qu’elle serait la plus convenable), tout du moins d’exclure certains modèles d’évolution – ce qui n’empêchera pas, éventuellement, de leur attribuer une pertinence et une portée locales, au regard d’une partie ou d’une catégorie déterminée de substances.

2 – Les différents modèles de progrès

7Les deux textes intitulés De progressu in infinitum et An mundus perfectione crescat[11], datés des années 1694-1696, constituent, à notre connaissance, l’essai le plus abouti et le plus complet de typologie des formes de progrès possibles. Ils occupent à cet égard une place tout à fait particulière – sinon unique – dans le corpus leibnizien. Grua émet l’hypothèse que leur rédaction soit liée à la lecture de François-Mercure van Helmont en 1694, ou bien aux entretiens menés directement avec lui en 1696. Ces circonstances ont pu relancer l’intérêt de Leibniz pour la question du progrès universel (qui l’occupe en réalité depuis au moins 1679), l’engager à dresser par écrit (pour lui-même ou dans le but de répondre à son interlocuteur) la liste des modèles d’évolution possible du monde, mais elles ne sauraient être à l’origine d’un bouleversement radical dans la pensée du philosophe sur le sujet [12].

8En raison de leur complexité et de leur caractère très technique, ces deux textes méritent d’être cités dans leur intégralité. Nous en proposons la traduction suivante.

9

[Grua 94] Du progrès à l’infini
Si toutes choses redescendent pendant (inter) qu’elles montent, et ne progressent pas (progrediantur) en ligne droite, on demande comment définir le progrès à l’infini, s’il y a ascension, descente ou ni l’une ni l’autre. Si nous disons qu’une chose monte, un autre dira qu’elle redescend après de longues périodes, quoiqu’elle remonte parfois à nouveau. Je dis donc qu’il y a véritable ascension, s’il est maintenant possible de prendre un point en-dessous duquel elle ne descendra plus, et après un certain temps d’une longueur quelconque, qu’elle parvienne de nouveau à un point plus élevé [que le premier] en-dessous duquel elle ne descendra plus. [Grua 95] Et ainsi à l’infini. Même chose mais à l’inverse pour la descente. Mais s’il n’y a aucun point, dont on puisse dire maintenant ou enfin : on ne repassera pas par ici, il y aura révolution, dans laquelle il n’y a ni ascension ni descente.
[Grua 95] Si le monde croît en perfection
On demande si le monde tout entier croît ou décroît en perfection, s’il conserve bien toujours la même perfection – ce que je pense plutôt – quoique ses diverses parties échangent entre elles de manière variée la perfection, de sorte que celle-ci passe des unes aux autres. Si la perfection du monde reste la même, certaines substances ne peuvent croître perpétuellement en perfection, que si d’autres décroissent perpétuellement en perfection. Une substance qui croît en perfection ou bien croît continûment, ou bien croît et à nouveau décroît, mais de sorte qu’on reconnaisse cependant qu’elle ait davantage crû que décru. Si quelque substance progresse en perfection à l’infini soit directement, soit avec des intervalles de régression (interpositis regressibus), il est nécessaire de pouvoir assigner maintenant un degré de perfection maximum (maximus) en-dessous duquel elle ne descendra jamais ensuite, et après quelque temps [de pouvoir en assigner] de nouveau un autre plus grand que le premier. Cependant il n’est pas nécessaire pour cela que le degré le plus haut (summus) de l’ascension soit toujours atteint (promoveatur). Auquel cas, il est nécessaire que le degré le plus bas (infimum) de l’ascension pendant (intra) un temps donné, bien qu’il soit toujours atteint, rencontre cependant une limite déterminée, ou tombe enfin dans le degré le plus haut de l’ascension ; dans ce cas alors la substance conserverait pour l’éternité le même degré de perfection. Si le degré le plus bas cesse enfin d’être atteint, ou du moins a une limite, au-delà de laquelle elle ne monte pas, mais que le degré le plus haut de l’ascension soit toujours atteint, le progrès de la perfection va à l’infini, mais il est achevé (perfectus) quand le degré le plus bas de la descente n’a aussi aucune limite, et qu’au-dessus il n’y a pas d’ascension.
Mais si la substance descend à l’infini en-dessous d’un degré quelconque, et monte aussi au-dessus [13] d’un degré quelconque, elle semblera cependant monter, si elle monte plus qu’elle ne descend.
Ou bien dirons-nous que le monde croît nécessairement par la vertu (virtute), parce que les âmes sont affectées par toutes les choses passées ? En effet, comme nous l’avons démontré ailleurs, il n’y a pas dans les âmes de parfait oubli, bien que nous ne nous souvenions pas de ce qui fut distinct, cependant tout ce que nous percevons maintenant se compose (consistit) de parties dans lesquelles entrent toutes les actions précédentes. Est-ce donc que les âmes doivent toujours être amenées par périodes à des pensées plus expressives (expressiores) ? S’il ne peut se faire qu’il y ait une perfection qui ne puisse pas augmenter, il s’ensuit que la perfection de l’univers augmente toujours ; ainsi en effet il est plus parfait que s’il n’augmentait pas. La béatitude [14] ne consiste pas dans un certain degré le plus haut, mais dans un accroissement perpétuel de joies (gaudiorum). L’Être suprême n’augmente pas en perfection, parce qu’il est hors des temps et des changements, et embrasse également (aeque) les choses présentes et les choses futures.

10Le premier texte énonce ce que l’on pourrait appeler la règle générale du progrès en cas d’évolution non linéaire, c’est-à-dire ponctuée de périodes de recul d’amplitude et de durée variables. La notion de progrès est prise ici en son sens premier et général de processus réglé, pouvant correspondre aussi bien à un mouvement global d’ascension, de descente qu’à un mouvement au total stationnaire. Leibniz examine les conditions d’une progression à l’infini, sans limite, ce qui exclut, d’une part, l’idée d’une fin dans le temps (laquelle aurait quelque chose d’arbitraire et de miraculeux, puisque rien n’empêche l’ordre naturel de succession des états du monde de se poursuivre indéfiniment, chaque état comportant la raison du suivant [15]), d’autre part, l’idée d’un degré de perfection au-delà et en-dessous duquel il ne serait plus possible respectivement de monter (au cours de l’ascension) ni de descendre (en cas de décroissement). En dépit du comportement variable d’une chose (qui peut alternativement monter, descendre, stagner), il est nécessaire de pouvoir mesurer son évolution globale, de la calculer et d’en donner une représentation mathématique. La règle générale d’un progrès par phases régressives est établie à partir de la considération des minima et des maxima d’une courbe géométrique. Trois cas se présentent :

  1. Il y a ascension s’il existe un point limite, en-dessous duquel la courbe ne descendra plus, et après une période déterminée, s’il se trouve un nouveau point limite (supérieur au précédent), sous lequel la courbe ne descendra plus, et ainsi à l’infini. L’intervalle entre ces deux minima – qui peut être de la longueur que l’on veut – peut correspondre à une phase de stagnation (la courbe reste au niveau du premier minimum) ou d’ascension suivie éventuellement d’une descente, laquelle ne pourra cependant aller en-deçà du premier minimum (Fig. 1).
  2. Il y a, à l’inverse, décroissement, s’il existe un point limite, au-dessus duquel la courbe ne montera plus, et après une période déterminée, s’il se trouve un nouveau point limite (inférieur au précédent), au-dessus duquel la courbe ne montera plus, et ainsi à l’infini. L’intervalle entre ces deux maxima – qui peut être de la longueur que l’on veut – peut correspondre à une phase de stagnation (au niveau du premier maximum), de descente suivie éventuellement d’une ascension, laquelle ne pourra cependant aller au-delà du premier maximum (Fig. 2).
  3. Il y a enfin stagnation et révolution cyclique (retour au même état), sans accroissement ni décroissement, s’il est impossible de poser, à un moment quelconque, un point limite minimum en deçà duquel la courbe ne descendra plus, et un point limite maximum au-delà duquel la courbe ne remontera plus (Fig. 3).

Fig. 1
Fig. 1
Fig. 2
Fig. 2
Fig. 3
Fig. 3

11Cette progression à l’infini, sous ses trois formes spécifiques, est définie en mathématiques par la limite d’une fonction de variable réelle. Elle repose également sur la notion fondamentale (en statistique comme dans la science économique contemporaine) de seuil : il y a progrès ou régression si la courbe franchit à un moment donné et de façon irréversible un palier, qu’elle devra par la suite dépasser ou abandonner pour un autre plus élevé ou au contraire plus bas. Cette notion sert encore à définir la stagnation, dans la mesure où celle-ci se caractérise par l’absence de paliers, c’est-à-dire par l’impossibilité de trouver de valeur limite dans le processus considéré. Leibniz se sert d’une image pour illustrer la marche ascendante des êtres qui gagnent peu à peu en perfection, en dépit de phases de recul. Il imagine des hommes

12

« […] qui voudroient monter une haute montagne revestue de verdure, mais escarpée comme un rempart ayant quelques reposoirs ou degrés par intervalles, où après avoir grimpé et approché d’un reposoir ou banquet, ils retombent quelques fois tout d’un coup sur un autre plus bas, et sont obligés à un nouveau travail. Cependant ils ne laissent pas de gagner peu à peu un degré aprés l’autre. Et quelques fois on recule pour mieux sauter [16] »

13Ces degrés, reposoirs ou banquettes marquent les étapes successives de l’ascension. Ils deviennent des seuils sur lesquels les hommes prennent appui pour gravir la montagne, dès lors qu’il est impossible de redescendre à un niveau plus bas qu’eux – c’est-à-dire une fois la perfection définitivement acquise.

14Ces schémas généraux de progression ascendante, descendante et stable restent cependant incomplets et exigent d’être affinés. Et ce pour deux raisons : d’une part, parce que l’ascension n’a été mesurée jusque là que par l’observation du comportement des minima (et non des maxima), et le décroissement par l’observation du comportement des maxima (et non des minima) ; d’autre part, parce que ces modèles de progrès sont encore susceptibles de sous-espèces, si l’on prend maintenant en compte dans chaque cas, de façon conjointe, l’évolution respective des minima et des maxima.

15Leibniz suggère en effet dans le An mundus prefectione crescat un autre modèle d’ascension fondé cette fois sur la considération du degré maximum de perfection atteint par la substance, en dessous duquel elle ne devra désormais plus décroître. Degré qui, après un certain laps de temps, devra être dépassé par un degré supérieur encore, et ainsi à l’infini. Il n’y aura donc pas seulement ascension lorsque la courbe des minima monte (comme l’indiquait le De progressu in infinitum), mais encore lorsque la courbe des maxima augmente en dépit d’éventuelles périodes de régression. La figure 4 est ainsi le pendant de la figure 1. Leibniz n’évoque pas le modèle de régression correspondant. Il est pourtant facile à déduire : il est fondé sur la considération du degré minimum de perfection atteint par la substance, au-dessus duquel elle ne remontera plus. Degré qui, après un certain laps de temps, devra être abandonné pour un degré inférieur encore, et ainsi à l’infini. Il n’y aura donc pas seulement régression lorsque la courbe des maxima baisse continuellement (comme l’indiquait le De progressu in infinitum), mais encore quand la courbe des minima diminue en dépit d’éventuelles périodes d’ascension. La figure 5 vient alors compléter la figure 2.

Fig. 4
Fig. 4
Fig. 5
Fig. 5

16Jusqu’à présent un seul paramètre du progrès a été pris en compte à chaque fois : soit la courbe des maxima, soit celle des minima. La suite du texte [17] complexifie les modèles en mettant en rapport les deux courbes, afin d’étudier de manière exhaustive tous les schémas de progression possibles ; ou plus exactement : toutes les formes de stagnation et d’ascension possibles, dès lors que la régression est implicitement rejetée comme modèle non pertinent d’évolution du monde – ses espèces pouvant, de toute façon, être aisément déduites à partir des espèces correspondantes d’ascension dont elles sont le symétrique. Suivant le comportement respectif des minima et des maxima d’une fonction f(x), décrivant la perfection variable d’une substance, le texte leibnizien suggère trois nouveaux modèles de stagnation ou révolution (dont un est susceptible de variante) et trois nouveaux modèles de progrès-ascension (dont un est également susceptible de variante).

17Si la courbe des maxima devient stable (se confondant alors avec une droite), trois possibilités se présentent :

  1. La courbe des minima diminue ou augmente pendant un certain temps, puis se stabilise et reste au même niveau in infinitum, ayant rencontré une limite déterminée (Fig. 6a et 6b).
  2. La courbe des minima augmente de telle sorte qu’elle finisse par rencontrer la droite des maxima, au point que minima et maxima coïncident (elle « tombe enfin dans le degré le plus haut de l’ascension » ; cf. Fig. 7).
  3. La courbe des minima diminue sans jamais rencontrer de limite (« le degré le plus bas de la descente n’a aussi aucune limite, et […] au-dessus il n’y a pas d’ascension », cf. Fig. 8).

Fig. 6a
Fig. 6a
Fig. 6b
Fig. 6b
Fig. 7
Fig. 7
Fig. 8
Fig. 8

18Dans ces trois cas, la substance conserve globalement, mais non forcément localement, c’est-à-dire à chaque moment de son évolution, la même quantité de perfection.

19Si maintenant la courbe des maxima augmente, trois possibilités existent :

  1. La courbe des minima augmente continûment, de façon exactement parallèle à celle des maxima (Fig. 9).
  2. La courbe des minima, après une phase éventuelle d’ascension ou de descente, rencontre une limite au-delà de laquelle elle ne monte ni ne descend plus, et reste continuellement au même niveau (Fig. 10a et Fig. 10b).
  3. La courbe des minima descend à l’infini, mais selon une amplitude moins grande que celle de la courbe des maxima (également en progression à l’infini), de sorte qu’au total la substance « monte plus qu’elle ne descend » (Fig. 11).

Fig. 9
Fig. 9
Fig. 10a
Fig. 10a
Fig. 10b
Fig. 10b
Fig. 11
Fig. 11

20Dans ces trois cas, la substance s’accroît globalement en perfection, mais non forcément localement, c’est-à-dire à chaque moment de son progrès. On notera qu’il est facile d’obtenir les modèles de régression correspondant à ces modèles d’ascension, en posant des courbes de maxima descendantes et des courbes de minima respectivement descendante, descendante puis stable, croissante puis stable. Enfin, le dernier modèle de décroissement sera celui où la courbe des minima descendra à l’infini selon une amplitude plus grande que celle de la courbe des maxima. De sorte qu’au total la substance descend plus qu’elle ne monte.

21Pour être tout à fait complet, il faudrait encore évoquer les modèles de progrès tirés de la ligne, du cercle, de la spirale et de l’ovale, que Leibniz propose dans d’autres textes [18]. Nous n’entreprendrons pas de le faire ici, considérant qu’ils ne constituent pas de véritables formes alternatives par rapport à celles déjà répertoriées, mais qu’ils en sont des illustrations géométriques, élaborées pour certains dans le cadre de la réflexion sur l’éternel retour, afin de penser une révolution cyclique qui ne soit pas forcément la répétition exacte des mêmes états du monde (le cercle), mais soit compatible avec une progression (la spirale). Dans la partie qui suit, nous nous attacherons donc à l’interprétation des modèles de progrès dégagés de la lecture des deux opuscules traduits ci-dessus.

3 – L’interprétation des modèles stationnaires et la perfection quantitative

22Dans le An mundus perfectione crescat, les modèles de progrès sont construits à partir de la considération d’une substance. C’est dire qu’ils s’appliquent d’abord à des choses singulières, lesquelles peuvent très bien croître, décroître en perfection, ou rester au même niveau dans un monde qui, par ailleurs, pris en son entier, pourra suivre son évolution propre : augmenter, régresser ou demeurer stable. Cette dernière hypothèse (la stagnation) semble avoir, au début du texte, la préférence de Leibniz et constituer le cadre de sa réflexion sur les diverses espèces possibles de progression. Dans un monde où se conserve la même quantité de perfection au total, ascension et régression ne peuvent avoir de sens que localement, à l’égard des parties [19], et il s’agit de déterminer toutes les formes qu’elles peuvent prendre.

23Cela ne signifie pas cependant que ces formes ne sont pas pertinentes au niveau du monde lui-même, pour en décrire l’évolution générale, mais qu’il ne faut pas confondre deux questions : celle du progrès des parties et celle du progrès du tout de l’univers. Car ce qui vaut pour le tout ne vaut pas forcément pour la partie, et inversement. Le monde peut suivre un modèle de progression différent de celui des créatures qui le composent, prises chacune individuellement. Le perfectionnement croissant de l’univers pourrait ainsi exiger la stagnation, voire la rétrogradation temporaires ou même perpétuelles d’une certaine catégorie de substances. À l’inverse, la conservation de sa perfection globale n’empêcherait pas des changements de perfection dans ses parties. Ces changements supposeraient un système de compensation par transfert de perfection d’une substance à une autre, dans un jeu à somme nulle (sans gain ni perte au total) : certaines substances ne pouvant croître que si, par ailleurs, d’autres décroissent en retour. Rien n’interdit encore de penser la coexistence de plusieurs modèles dans le même univers, suivis en même temps par des créatures différentes, ou par la même créature mais à des stades successifs de son développement.

24Le calcul permet de déployer toute la gamme des progressions possibles. Mais il ne peut aider à choisir lequel est sinon le vrai, en tout cas le plus probable. Des arguments extérieurs aux mathématiques, tirés de la physique, de la métaphysique et de la psychologie seront nécessaires pour les départager – ou tout du moins pour indiquer de quel côté penche plutôt la balance. Avant d’y venir plus précisément, il convient d’examiner sur quelle conception de la perfection repose chacun des deux grands modèles retenus – le modèle stationnaire et le modèle de croissance –, et quelle signification reçoit la thèse du meilleur monde possible dans l’un et l’autre cas. Trois niveaux sont ici à distinguer : i) le progrès d’une substance singulière (point de vue de la partie) ; ii) le progrès du monde envisagé dans ses différents moments, par comparaison de l’un de ses états avec l’état précédent et le suivant (point de vue du tout dans son devenir) ; iii) enfin la perfection de l’univers défini comme « toute la suite et toute la collection de toutes les choses existantes », embrassant tous les temps et tous les lieux [20] (point de vue du tout pris absolument, tel que Dieu le conçoit avant son existence et le compare à l’infinité des autres univers possibles).

25Commençons par le modèle stationnaire, où la quantité de perfection du monde reste globalement constante. Au regard de la partie, cette forme d’évolution suppose que tout accroissement de perfection d’une substance particulière ne puisse se faire qu’au détriment d’une autre ou de plusieurs autres (puisque la déperdition peut très bien être répartie entre plusieurs substances). Autrement dit, le point maximum atteint par la courbe de la substance A doit se trouver exactement compensé par un point minimum correspondant et de même hauteur (en valeur absolue) dans la courbe de la substance B, ou par des minima de moindre hauteur dans les courbes des substances C, D, etc., de sorte que la somme de ces minima équivaille (en valeur absolue) au maximum atteint par A. Comment et suivant quelle règle s’opère cette redistribution constante et proportionnée de la perfection entre les parties du monde ? On répondra, en se fondant sur l’article 15 du Discours de métaphysique, qu’il y a acquisition et diminution de la perfection selon que la substance agit ou pâtit, c’est-à-dire exprime mieux, plus distinctement certains phénomènes, ou au contraire les exprime moins bien, plus confusément et, par conséquent, peut ou non se les attribuer. Dans une métaphysique où la substance est indépendante de toute influence extérieure (à l’exception de celle de Dieu), action et passion ne peuvent indiquer qu’une différenciation qualitative interne, à savoir une variation de l’expression en degré. Comme l’écrit Leibniz :

26

C’est donc ainsi qu’on peut concevoir que les substances s’entrempechent ou se limitent, et par consequent on peut dire dans ce sens qu’elles agissent l’une sur l’autre, et sont obligées pour ainsi dire de s’accommoder entre elles. Car il peut arriver qu’un changement qui augmente l’expression de l’une, diminue celle de l’autre [21].

27On dira ainsi de deux choses que l’une agit sur l’autre, dès lors que c’est par la première que s’expliquent les changements de la seconde. Ou encore : que c’est en considérant la première que l’on peut rendre raison de l’état de la seconde, quoique, au sens strict, cet état soit toujours une suite de sa nature propre. Une substance « agit » lorsqu’elle est en quelque sorte le point de référence par rapport auquel toutes les autres choses sont réglées, et « pâtit » à l’inverse lorsque c’est elle qui est au diapason des autres.

28Une difficulté se présente néanmoins. Cette définition de la relation causale sans action transitive physique permet d’expliquer de manière satisfaisante l’état respectif de deux substances en rapport – pour ainsi dire – étroit, c’est-à-dire directement concernées par les mêmes phénomènes, l’une passant à une expression plus parfaite et exerçant sa puissance, quand l’autre passe à un moindre degré et « fait connoistre sa foiblesse [22] » (comme dans la situation où un homme en frappe un autre). Dans le cas d’un phénomène qui implique leur participation commune (le rapport d’agent à patient), le transfert de perfection de l’une à l’autre se comprend aisément : l’une gagne ce que l’autre perd. Mais qu’en est-il en dehors de ces exemples-là ? Si, comme le suggère le An mundus perfectione crescat, certaines substances ne peuvent croître perpétuellement en perfection qu’à la condition que d’autres décroissent proportionnellement, il semble que les élus ne puissent progresser dans la béatitude que si les damnés souffrent encore et même davantage. Or on voit mal ici le rapport qu’il y a entre le bonheur des uns et le malheur des autres, en quoi progresser dans la connaissance de l’harmonie universelle et dans l’amour de Dieu peut causer chez d’autres sinon une ignorance toujours plus grande, en tout cas des douleurs renouvelées et une haine à l’égard de Dieu continuellement augmentée [23]. On répondra que le progrès des bienheureux n’implique pas forcément le progrès des damnés dans la misère, si la perte de perfection (requise pour maintenir la stabilité générale) est assumée par d’autres créatures, destituées de raison et innombrables, enveloppées dans cet « abîme des choses » dont parle le De rerum Originatione radicali[24]. Telle est l’interprétation proposée par Pauline Phemister [25] : ces créatures en nombre infini ne viendraient jamais à se développer, mais régresseraient même afin de dégager la quantité de perfection nécessaire à l’avancée perpétuelle des esprits. Cette hypothèse favorise l’origénisme, en permettant de penser le salut de toutes les créatures raisonnables, mais ne règle en rien notre problème, car on ne comprend pas davantage comment le progrès de celles-ci pourrait produire ce décroissement correspondant au sein d’une autre catégorie de substances.

29La solution ne peut consister qu’à séparer causalité et variation dans l’état respectif des créatures, en posant que la distribution de la perfection relève de l’harmonie universelle, entendue ici comme système général de compensation, assurant le maintien d’une quantité totale de perfection toujours constante. Dieu a choisi le monde dans lequel le perfectionnement de certaines substances est permis par la régression d’autres, sans que la raison (ou cause) de cette régression soit ce perfectionnement. Car le pécheur impénitent n’est pas damné parce que l’élu est sauvé ou pour qu’il puisse l’être : l’un est damné par sa faute, en raison de sa mauvaise volonté, l’autre sauvé par sa vertu, en raison de sa volonté bonne et de la grâce qu’il a reçue. Chaque substance suivant la loi de son développement, Dieu fait correspondre la diminution de la perfection de l’une à l’accroissement de la perfection d’une autre, sans que l’on puisse dire ni que ce transfert soit arbitraire, n’obéisse à aucune règle (il relève toujours de l’ordre, des lois de la nature et de la grâce, et particulièrement ici des lois de la justice), ni cependant que l’une agisse à proprement parler sur l’autre. La compensation étant opérée au niveau global, toute tentative pour identifier terme à terme, de substance à substance, les échanges de perfection (à qui profite le gain, à qui revient la perte) devient alors difficile sinon vaine, sauf dans le cas des rapports d’agent à patient tels que décrits plus haut. Car la perfection apparaît comme une quantité (de réalité ou d’essence) homogène, en elle-même indifférente, susceptible de passer d’une substance à l’autre, quelles que soient la nature et les qualités de cette substance.

30Cette conception purement quantitative de la perfection en fait un bien rare, une ressource limitée que se disputent, pour ainsi dire, les créatures, puisqu’il leur est impossible d’en jouir en commun ou de la partager sans perte [26]. La richesse de l’un (l’acquisition de la perfection) fait la pauvreté de l’autre (la perte de ce qu’il avait ou de ce qu’il aurait pu avoir). L’entrempêchement ne signifie pas alors seulement cette accommodation, cet ajustement des états des substances les uns aux autres, de sorte que ce qui arrive à l’une se ressente de ce qui se passe dans toutes les autres (et inversement), mais encore cette limitation des unes par les autres due à la distribution d’une perfection en quantité fixe, que toutes ne peuvent posséder en même temps.

31Au niveau du tout maintenant, il faut noter que Leibniz n’examine pas l’hypothèse d’une alternance d’états du monde successivement croissants puis décroissants, qui permettrait de conclure à une évolution générale stationnaire, finalement sans gain ni perte en perfection (Fig. 12) [27]. Il ne retient en effet que le cas d’un univers dont la perfection est égale à chacun de ses moments, c’est-à-dire en quantité constante d’un état à l’autre (Fig. 13) [28].

Fig. 12
Fig. 12
Fig. 13
Fig. 13

32Pourquoi ? Sans doute parce que la simple alternance de phases d’avancée et de recul ne tendrait à aucun but : leur répétition à l’infini ne produirait aucun progrès et serait donc stérile. Il ne s’agirait pas ici de reculer pour mieux sauter, mais de reculer pour revenir ensuite au même point d’où l’on était parti. Un tel retour périodique du même n’est pas permis, car, comme l’écrivait déjà Leibniz dans les années 1689-1690, en ce cas « il n’y aurait pas de cause finale » et l’action divine créatrice ne poursuivrait aucun but [29]. Le principe de raison suffisante écarte cette hypothèse, mais non, pour autant, celle d’un monde qui conserverait la même quantité de perfection à chaque instant – en dépit de sa répartition différenciée et changeante entre les substances particulières. Il y aurait en effet, en ce cas, une raison à la stagnation universelle : le meilleur aurait été atteint immédiatement et d’un seul coup au niveau global dès le premier instant du monde (s’il y en a eu un). Aucun progrès ne serait donc à attendre d’un état à l’autre de l’univers, celui-ci possédant d’emblée toute la perfection dont il est capable. Quelle serait alors la cause finale de cette évolution sans accroissement ni décroissement ? Quel but la volonté de Dieu pourrait-elle se donner dans la Création d’un monde toujours égal en perfection ?

33Le § 202 de la Théodicée suggère une réponse en évoquant une progression non pas dans le degré, mais dans la nature de la perfection elle-même. Contrairement à ce que prétend le théologien François Diroys – pour qui tout changement suppose l’aller du moins bon au meilleur ou du meilleur au moins bon [30] – l’absence de progrès et de régression n’exclut pas le changement, non seulement, nous l’avons vu, dans les parties (à condition cependant que se conserve la même somme de perfection totale), mais encore dans le tout, si l’on considère que le passage d’un état du monde (en t1) au suivant (en t2) se fait du meilleur au meilleur, ou d’une sorte de meilleur à une autre, comme lorsque l’on passe du plaisir de la musique à celui de la peinture : « le degré des plaisirs pourra être le même, sans que le dernier ait pour lui d’autre avantage que celui de la nouveauté ». Dans ce cas de figure, chaque état du monde est le meilleur possible, tout comme le sont le précédent et le suivant. La variété (qui est l’une des conditions de l’harmonie et du plaisir éprouvé à sa contemplation) n’est alors qu’une variation dans le meilleur. Elle se fait ici par la nouveauté et non par une différence dans la quantité de perfection. La liaison d’un état à l’autre n’est pas pour autant indifférente, c’est-à-dire telle que l’état du monde en t1 et l’état du monde en t2 puissent être parfaitement interchangeables. La série des états universels, dont chacun est le plus parfait possible, ne se déploie pas sans règle ni raison, mais suit un ordre intelligible qui est lui-même le meilleur.

4 – L’interprétation des modèles de croissance et la perfection qualitative

34Qu’en est-il maintenant dans les cas de progression croissante du monde en perfection ? Du point de vue des parties, quatre possibilités existent.

35(1) Le progrès se fait par le perfectionnement d’une catégorie de substances (les esprits) alors que les autres demeurent stables. Cette hypothèse est suggérée par Leibniz dans un texte de 1676 :

36

L’univers lui-même croît-il continuellement en perfection, demeure-t-il au même degré de perfection ou bien diminue-t-il ? Il semble que la perfection des esprits augmente toujours au total, mais que celle des corps n’augmente pas, car elle augmenterait en vain, et c’est la véritable raison a priori pour laquelle les forces demeurent toujours les mêmes. Il y a toujours la même puissance, mais notre science n’est pas toujours la même [31].

37Dans les corps, c’est-à-dire dans le règne des forces mécaniques, la quantité de perfection reste la même, car un progrès y serait inutile, sans raison. Le monde progresse du seul fait des esprits, dont la perfection totale est toujours croissante – ce qui n’exclut pas la régression temporaire voire perpétuelle de certains d’entre eux (les damnés). D’où les deux possibilités suivantes (qui supposent également la stabilité dans l’ordre physique) :

38(2) Le progrès se fait par le perfectionnement de certains esprits (les bienheureux), malgré la régression d’autres (damnés), car le taux de croissance, pour ainsi dire, des uns est plus élevé que le taux de décroissance des autres. Autrement dit, les bienheureux progressent plus vite dans la perfection que les damnés dans l’imperfection, de sorte que le solde total de progrès est positif. Le modèle suivi correspond à la Fig. 11. Si l’on en croit cependant un passage de l’Abrégé de la Théodicée, Leibniz considère que la régression devrait rencontrer une limite, au-delà de laquelle il ne serait plus possible aux damnés de diminuer davantage en perfection. En effet,

39

Les bienheureux approchent de la divinité, par le moyen d’un divin Mediateur, autant qu’il peut convenir à ces creatures, et font des progrès dans le bien, qu’il est impossible que les damnés fassent dans le mal, quand ils approcheroient le plus pres qu’il se peut de la nature des demons. Dieu est infini, et le demon est borné ; le bien peut aller et va à l’infini, au lieu que le mal a ses bornes [32].

40Le modèle suivi serait alors plutôt celui de la Fig. 10b.

41(3) Le progrès des bienheureux et la régression des damnés avancent en réalité au même rythme, mais comme les bienheureux l’emportent en nombre sur les damnés, la perfection globale reste croissante. Une telle hypothèse suppose que la quantité de damnés, quoique supérieure aux élus parmi les hommes, soit compensée et même dépassée au niveau universel par un nombre supérieur d’esprits bienheureux (génies, anges), comme le suggèrent le § 19 de la Théodicée et les § 57-58 de la Causa Dei.

42(4) Le progrès est général, il concerne toutes les créatures sans exception, quoiqu’il se fasse dans des temps, à des rythmes différents et en passant par des périodes plus ou moins longues de recul et de stagnation. Telle est, semble-t-il, la thèse défendue dans le De rerum originatione radicali d’une marche en avant perpétuelle de tout l’univers – y compris donc des créatures non rationnelles – vers « un état toujours supérieur de culture (ad majorem semper cultum) », progrès qui ne sera jamais achevé : car

43

[…] bien que de nombreuses substances soient déjà parvenues à une grande perfection, cependant, à cause de la divisibilité du continu à l’infini, il reste toujours dans l’abîme des choses des parties encore assoupies à réveiller et à faire parvenir à un état supérieur et meilleur, et pour le dire en un mot, à une meilleure culture (ad meliorem cultum) [33].

44Le progrès se poursuivra tant que demeurera une parcelle de réalité (et il en demeura toujours) non encore parvenue à son plein accomplissement et à toute la perfection possible. Le modèle suivi ici est illustré par la Fig. 9.

45Le perfectionnement, considéré maintenant au niveau du monde lui-même dans ses moments successifs, n’implique pas que chaque état soit en lui-même le plus parfait possible (absolument parlant, comme c’est le cas dans le modèle stationnaire retenu par Leibniz), ni forcément que chaque état soit plus parfait (relativement parlant) que le précédent et toujours inférieur en perfection au suivant (si une progression en ligne droite, sans phases régressives, est exclue). Pour qu’il y ait ascension, il faudra cependant :

  1. Soit, conformément à la règle générale énoncée dans le De progressu in infinitum, qu’après une période déterminée le monde ne puisse plus reculer en-deçà d’une certaine valeur limite, qu’il pourra ensuite abandonner pour une valeur limite supérieure (Fig. 9), ou conserver, si la courbe de ses minima se stabilise et devient une droite comme dans les Fig. 10a et 10b.
  2. Soit, conformément à la Fig. 11, que le monde gagne au total plus de perfection qu’il n’en perd, car l’amplitude de la croissance est plus forte que l’amplitude de la décroissance.

46Dans l’hypothèse d’un univers stationnaire où la perfection demeure identique à chaque instant, nous avons vu que ce n’est pas seulement le monde pris comme totalité embrassant toutes les créatures, tous les temps et tous les lieux, mais encore chacun de ses états successifs qui doit être dit le meilleur – sans que l’on puisse dire que l’un (par exemple celui qui vient après) soit plus parfait que l’autre (celui qui précède). Si, au contraire, il y a progrès général du monde, seule la suite entière des choses, c’est-à-dire l’ensemble de tous les états successifs du monde, peut être dit à bon droit la meilleure, sans que cela implique que chaque partie ou chaque état pris individuellement le soient. Le changement n’est pas ici une variation dans le même degré, mais un mouvement perpétuel vers une plus grande perfection globale. Chaque état n’est pas le meilleur possible: si la progression est continue (ce qui n’est pas certain, puisqu’il faut parfois « reculer pour mieux sauter »), il est toujours meilleur que celui qui le précède, mais moins bon que celui qui le suit. La perfection absolue de l’ensemble n’exclut pas l’imperfection relative de la partie [34]. Dans ce cas, Dieu ne crée pas l’univers immédiatement et complètement parfait, il ne donne pas d’emblée aux créatures qui l’habitent toute la perfection dont elles sont capables [35]. Pris à n’importe quel moment de son histoire, le monde n’est jamais, comme tel, le meilleur possible, car toutes les choses qui le composent ne sont pas parvenues au dernier degré de leur développement. Il n’est pas entièrement accompli, achevé après la Création.

47Alors que, dans la première hypothèse, le meilleur est à chaque moment, recommence à chaque instant, protéiforme, dans la seconde, il doit toujours être, il consiste dans la fin vers laquelle tend perpétuellement le monde en même temps que dans la récapitulation de tous ses moments. Le meilleur n’est pas atteint à un stade ultime (qui serait en quelque sorte la fin de l’histoire), il réside dans le progrès lui-même, dans le processus infini de déploiement du monde, par lequel chaque substance parvient à maturité. Chaque état particulier peut être dit le meilleur, absolument parlant selon la première hypothèse, relativement parlant (en tant précisément qu’il appartient à la meilleure série de choses possibles) selon la seconde. Qu’il progresse ou non, l’univers, dans sa totalité infinie, peut cependant être considéré, lui, comme le plus parfait possible en un sens absolu sans pour autant devenir, comme le croyait Diroys, un dieu.

48Sur quelle base est-il possible de départager les deux modèles – stabilité ou accroissement graduel de l’univers ? L’argument fondamental sur lequel repose le premier est la démonstration, établie depuis 1678 [36], de la conservation de la même force dans l’univers (mesurée par mv2). Cette thèse physique est en réalité le corollaire d’une autre, métaphysique : le monde créé par Dieu comporte une certaine quantité de réalité et d’être, et il est impossible qu’il puisse de lui-même et par lui-même en produire davantage. Tout ajout d’être, de réalité, de perfection nouvelle, c’est-à-dire qui ne serait pas déjà compris dans l’univers ne pourrait advenir sans intervention divine, sans un miracle comparable à celui de la Création. Mais l’hypothèse du progrès universel a également des arguments en sa faveur, au nombre de trois principaux :

  1. Un argument métaphysique et téléologique : le progrès de toutes choses (ce qui ne signifie pas forcément le progrès de chaque chose en particulier et à chaque moment) est présenté dès le De affectibus (1679) comme une véritable loi de l’être et le moteur du devenir. Selon cette loi, « arrive toujours ce qui enveloppe plus de réalité, ou ce qui est plus parfait (perfectius) [37] » et « de chaque chose suit le plus parfait qui puisse suivre de cette chose [38] ». Il faut encore ajouter ce principe, énoncé dans le An mundus perfectione crescat, selon lequel dans l’ordre des choses créées, la perfection est toujours susceptible de degrés, donc d’augmenter. Il est ainsi possible, si rien n’y fait obstacle, de passer à des états plus parfaits encore, et ce à l’infini. Or, comme il n’y a rien en dehors de l’univers (lequel comprend tout), il n’y rien qui puisse empêcher son progrès continuel [39].
  2. Un argument psychologique, lui-même double : a) l’esprit n’oublie jamais, si bien qu’un retour périodique des mêmes êtres et des mêmes événements est impossible. La mémoire exclut la répétition à l’identique [40] ; b) la nature de la félicité implique accroissement et nouveauté dans le plaisir – lui-même défini comme marque du passage du sujet à un degré de perfection supérieur.
  3. Un argument théologique et moral : Dieu, doué d’un entendement infini, agit de la manière la plus parfaite et sa volonté est déterminée par des fins, à savoir sa propre gloire. Cette gloire consiste dans le plaisir qu’il prend à contempler la réalisation progressive de son œuvre dans le temps [41]. Œuvre qui semblerait inachevée, si l’univers devait se priver à jamais du perfectionnement de certaines de ses parties (les damnés et toutes les substances endormies dans « l’abîme des choses »), et ne tirait pas profit de la réserve considérable de progrès dont celles-ci sont susceptibles.

49À la lecture des textes auxquels nous avons accès, il apparaît que, lorsqu’il ne refuse pas de trancher pour l’un ou l’autre modèle, Leibniz se déclare le plus souvent en faveur du progrès, sans préciser il est vrai la forme qu’il doit prendre. Comment concilier alors l’idée d’un perfectionnement infini du monde et la thèse de la conversation de la force au niveau général ? La solution consiste, selon nous, à reconsidérer la notion de perfection, en lui accordant une signification non exclusivement quantitative, mais encore qualitative[42], comme le suggère la lettre à Wolff du 18 mai 1715. La perfection y est définie comme « harmonie des choses ». Elle est « l’accord ou l’identité dans la variété », et ce qui rend toutes les choses remarquables et susceptibles d’être considérées (observabilitas universalium et gradum considerabilitatis). Elle renvoie, du point de vue ontologique, à un rapport entre des contraires (un/multiple, même/différent) et, du point de vue épistémique, à un degré d’intelligibilité, car « l’ordre, la régularité et l’harmonie reviennent au même [43] ». Le progrès du monde à l’infini ne signifie donc pas l’acquisition de plus de réalité, de puissance ou d’être. Ce qui se développe est déjà en germe dans chaque créature, dès le premier instant du monde, de sorte que la quantité totale d’essence et de force demeure identique. Du point de vue strictement quantitatif, il n’y a ni gain ni déperdition. Qu’est-ce qui change alors et permet de dire qu’il y a augmentation générale de la perfection ? La croissance des choses, le passage à la maturité, le développement progressif de tout ce qu’elles renferment et de tout ce dont elles sont capables[44]. L’univers devient plus parfait parce qu’il avance continuellement vers plus d’ordre, de beauté et d’intelligibilité. Ce qui signifie, pour les esprits qui le contemplent et le connaissent, des perceptions plus distinctes (des pensées « plus expressives [45] »), une compréhension toujours plus grande et cet émerveillement source d’une félicité sans cesse nouvelle. Dans cette perspective, aucune perfection ne peut être perdue, mais toute perfection acquise l’est définitivement par la substance [46], qui ne saurait donc repasser identiquement par les mêmes états, les mêmes événements et ne peut diminuer qu’en apparence. La régression n’est qu’un repli, une suspension temporaire, avant un redéploiement futur.

Conclusion

50Si, en définitive, la pensée leibnizienne semble s’orienter vers un modèle de progrès – ce que confirme cette déclaration à Morell en 1698 : « l’univers va tousjours en mieux, ou s’il recule c’est pour mieux sauter [47] » –, la préférence affichée dans le An mundus perfectione crescat pour la conservation de la même perfection dans le monde serait à interpréter soit comme un hapax, soit comme valant du point de vue exclusivement quantitatif. Car sur ce plan-là, il est vrai que le monde ne saurait produire de lui-même et naturellement davantage d’être et de réalité qu’il n’en a reçu initialement. Si les modèles de stagnation doivent par conséquent être écartés – dès lors que l’on envisage la perfection en son sens qualitatif –, la forme du progrès universel reste encore indécise. Nous avions dégagé quatre possibilités, illustrées par les figures 9 à 11. Seul le principe du meilleur (mais non, on l’a dit, la thèse de la création du meilleur monde possible) permettrait de trancher, en déterminant la forme de progrès qui, pour des raisons métaphysiques et morales, serait la plus digne d’être choisie par Dieu, c’est-à-dire la plus convenable. Les figures 10a, 10b et a fortiori 11 présenteraient l’inconvénient suivant : le meilleur monde possible serait celui dans lequel, au cours du temps et au fur et à mesure que l’ascension prendrait de l’ampleur, les chutes (c’est-à-dire les passages par des périodes de régression) seraient de plus en plus accusées et seraient donc de plus en plus brutales – l’écart entre le point maximum et le point minimum ne cessant de s’accroître. Le modèle représenté par la figure 9 est sans doute, sinon le plus harmonique, celui dans lequel l’alternance entre ascension et régression est la plus équilibrée et se fait pour ainsi dire sans choc. D’autant que ce modèle correspond, au regard cette fois des parties composant le monde, à un progrès général de toutes les substances (et pas seulement des esprits ou de certains esprits, les élus), à des rythmes et suivant des périodes variables d’avancée et de recul. Modèle peut-être le plus conforme à l’idée d’un Dieu suprêmement sage et bienveillant, qui ouvrirait à toutes ses créatures, sans exception ni préférence, la possibilité d’un perfectionnement infini.

Notes

  • [1]
    Cf. R. Goclenius, Lexicon Philosophicum, Francfort, 1613, « Progressio », p. 881.
  • [2]
    Qui peut être poursuivi, contrecarré ou même brutalement interrompu.
  • [3]
    Voir notamment : Dynamica de Potentia et Legibus Naturae corporeae (1689), pars 2, sect. 3, prop. 12 (GM VI, 496-499) ; Pour Denis Papin (février 1692), A III, 5, 265-266 ; À Guillaume François de l’Hospital (15/25 janvier 1696), A III, 6, 622 ; À Johann Bernoulli (28 janvier/7 février 1696), A III, 6, 651-652 ; À Johann Bernoulli (17/27 décembre 1697), A III, 7, 687 ; À Jacob Bernoulli (avril 1703), GM III, 69.
  • [4]
    Cf. Goclenius, op. cit., p. 881.
  • [5]
    Là encore l’étymologie est utile : le latin gradus (pas, marche, degré) vient du même verbe gradior.
  • [6]
    Voir le tout début du De progressu in infinitum (Grua 94) traduit infra.
  • [7]
    Sur la question de l’éternel retour chez Leibniz, voir notre article : « Contre l’éternel retour : progrès du monde et félicité des esprits avant les années 1694-1696 », in Leibniz und die Realität, A. Pelletier dir. (Studia Leibnitiana – Sonderheft), Franz Steiner Verlag, à paraître (2014).
  • [8]
    Cf. Théodicée, § 202.
  • [9]
    Cf. A VI, 4-B, 1428-1429.
  • [10]
    Grua 94-95.
  • [11]
    Michel Serres donne une traduction de ces deux opuscules et en propose une interprétation dans Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, PUF (Épiméthée), 1968, p. 233-254. Voir aussi le commentaire de Jon Elster dans Leibniz et la formation de l’esprit capitaliste, Aubier Montaigne, 1975, p. 234-238.
  • [12]
    Comme l’on cru, à tort, certains commentateurs. Sur ce point, votre notre article, op. cit. (à paraître).
  • [13]
    Nous lisons supra au lieu de infra.
  • [14]
    Leibniz avait d’abord écrit : « Le plaisir (Voluptas) ».
  • [15]
    C’est aussi et pour les mêmes raisons l’idée d’un commencement dans le temps qui devient problématique, puisque rien n’interdit de régresser toujours dans la série des états du monde, sans rencontrer d’état absolument premier.
  • [16]
    À Sophie-Charlotte (8 mai 1704), GP III, 346.
  • [17]
    À partir de « Cependant il n’est pas nécessaire pour cela que le degré le plus haut de l’ascension soit toujours atteint » (Grua 95).
  • [18]
    Cf. notamment À l’Électrice Sophie (3/13 septembre 1694), A II, 2, 848-849 ; LH IV, 5, 9, folio 7 verso édité et traduit par M. Fichant dans De l’horizon de la doctrine humaine […], Vrin, 1991, p. 58 ; À Bourguet (5 août 1715), GP III, 582.
  • [19]
    Leibniz semble en effet ne pas considérer ici l’hypothèse d’une alternance successive de phases d’ascension et de régression du monde dont la perfection resterait pourtant, envisagée dans la suite infinie du temps, globalement stable. Sur ce point voir infra.
  • [20]
    Cf. Théodicée, § 8.
  • [21]
    Discours de métaphysique § 15, A VI, 4-B, 1553-1554.
  • [22]
    Ibid., p. 1554.
  • [23]
    Sur ce « progrès » dans la haine et la damnation, voir notamment Confessio Philosophi. La profession de foi du philosophe, texte, traduction et notes par Y. Belaval, Vrin, 1970, 1993, p. 85.
  • [24]
    GP VII, 308.
  • [25]
    Voir son article « Progress and perfection of world and individual in Leibniz’s philosophy, 1694-1697 », in Einheit in der Vielheit, VIII. Internationaler Leibniz-Kongress, 2006, II, p. 812.
  • [26]
    Cette conception rattacherait Leibniz au courant mercantiliste en économie. Sur la tension, au sein de la pensée leibnizienne, entre une approche « mercantiliste ou statique » et une approche « capitaliste et dynamique », voir Jon Elster, op. cit., p. 15, p. 26-27, 46-49, 239-240.
  • [27]
    Il est vrai que les figures 6a et 6b reviennent à la figure 12, une fois leur courbe des minima stabilisée. Cependant, 6a et 6b décrivaient l’évolution possible d’une substance particulière et non du monde.
  • [28]
    Notons que la figure 7 (qui vaut cependant pour une substance particulière) se confond avec la figure 13 une fois que sa courbe des minima rejoint celle des maxima.
  • [29]
    Cf. De Mundi perfectione continuo augente, A VI, 4-B, 1642. Pour un commentaire détaillé de ce texte, nous renvoyons encore à notre article, op. cit.
  • [30]
    Voir François Diroys, Preuves et prejugez pour la religion chrestienne et catholique contre les fausses religions et l’athéisme, Paris, 1683, Livre I, p. 31.
  • [31]
    De origine rerum ex formis (avril 1676 ?), A VI, 3, 521-522.
  • [32]
    Cf. Théodicée, Abrégé, GP VI, 378.
  • [33]
    De rerum originatione radicali, GP VII, 308.
  • [34]
    Cf. Théodicée, § 212-213.
  • [35]
    Cf. Théodicée, § 202 : « Il se pourroit donc que l’univers allât tousjours de mieux en mieux, si telle étoit la nature des choses, qu’il ne fût point permis d’atteindre au meilleur d’un seul coup » (GP VI, 237).
  • [36]
    Cf. De corporum concursu, édité et commenté par M. Fichant in La réforme de la dynamique, Vrin (Mathesis), 1994.
  • [37]
    A VI, 4-B, 1428 : « Nam regula generalis est semper id fieri quod plus involvit realitatis, seu quod est perfectius ».
  • [38]
    Ibid., 1429 : « Axioma : ex unoquoque sequitur perfectissimum quod ex eo sequi potest ».
  • [39]
    Cf. À l’Électrice Sophie (1696), GP VII, 541, 543.
  • [40]
    Cf. An mundus perfectione crescat, Grua 95 ; voir aussi A VI, 2, 360 ; A VI, 3, 588. A la différence du corps, cf. Theoria motus abstacti, A VI, 2, 266 (17).
  • [41]
    Cf. A VI, 4-B, 1642.
  • [42]
    Sur cette question, voir notre article « Perfection, harmonie et choix divin chez Leibniz : en quel sens le monde est-il le meilleur ? », Revue de métaphysique et de morale (n° 2, 2011), en particulier p. 196-201.
  • [43]
    À Chr. Wolff (18 mai 1715), GB 172.
  • [44]
    Cf. À l’Électrice Sophie (1696), GP VII, 543.
  • [45]
    Cf. An mundus perfectione crescat, Grua 95.
  • [46]
    Cf. Discussion avec Gabriel Wagner (décembre 1697), Grua 394 : « Omnis perfectio substantiae acquisita in perpetuum ei proderit cui est acquisita, etsi interdum usus tempore aliquo interrumpatur. Uti motus non perit, ita nec perfectio ». Voir aussi Grua 398 : « Et cuivis monadi manet perfectio semel acquisita indelebili charactere, etsi non semper distincte percipi possit, uti conatus impressi corpori nunquam delentur, sed cum aliis tantum componuntur ».
  • [47]
    Grua 127.
Français

Cet article étudie les différents modèles de progrès possibles répertoriés par Leibniz dans deux textes latins datés des années 1694-1696. Il montre la conception de la perfection que ces modèles impliquent, dans l’hypothèse d’une évolution des créatures et du monde sans progrès, et dans le cas d’un perfectionnement universel. Quoique la thèse du meilleur monde vaille quelle que soit l’hypothèse retenue, il apparaît que le principe du meilleur plaide en faveur d’un perpétuel progrès du monde et permet, sinon de déterminer la forme particulière qu’il doit prendre, tout du moins d’écarter certains modèles d’évolution.

Mots-clés

  • progrès
  • perfection
  • monde
  • Théodicée
  • Leibniz
Paul Rateau
Université Paris I (Panthéon-Sorbonne)
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/02/2014
https://doi.org/10.3917/aphi.771.0081
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