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Archives Juives

2010/1 (Vol. 43)


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Couverture illustrée par Étienne Le Rallic du second roman de la série « Mon curé » de Clément Vautel. André de Lorde et Pierre Chaîne ont adapté le livre au théâtre en 1930, puis Henri Diamant-Berger au cinéma en 1956
Coll. particulière
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On a oublié Clément Vautel, l’auteur à succès des Mon Curé et journaliste le plus populaire de l’entre-deux-guerres. Seuls ses Souvenirs, parus en 1941, sont parfois cités par les historiens [1][1] Christian Delporte introduit son ouvrage, Les Journalistes..., et il n’existe, semble-t-il, aucune étude universitaire sur l’intéressé et son œuvre [2][2] À peine mentionnée dans les travaux récents de Jacques.... En 1959, quelques années après sa mort, François Mauriac note que « Clément Vautel ne signifie plus rien pour la génération d’aujourd’hui [3][3] François Mauriac, « Bloc-notes » du 15 avril 1959,... ». Dès la Libération, le romancier, passé de mode, fait figure de survivant décoté d’une époque révolue où l’on pouvait tout prendre à la légère, les problèmes sociaux, les crises politiques, le nazisme ou les Juifs persécutés. Le journaliste Raymond Manevy écrit en 1945 que « l’antiparlementarisme faisait partie de l’esprit parisien. Comme l’antisémitisme. Il ne sévissait pas seulement dans les salles de rédaction, mais aussi au théâtre et dans les cabarets montmartrois, où les chansonniers, qui en usaient, se donnaient à peu de frais un petit air d’indépendance. » Parmi tous ces « fantaisistes », Vautel, chroniqueur vedette du Journal, trônait dans la grande presse conservatrice : « à défaut de talent, on s’obstinait à lui reconnaître un solide bon sens [4][4] Raymond Manevy, Histoire de la presse 1914-1939, Paris,.... »

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Né en Belgique, dessinateur de papiers peints dans ses jeunes années, Clément Vautel débute sa carrière dans la presse parisienne comme caricaturiste au Charivari. Orienté par hasard vers la chronique, il fait ses armes à l’époque de l’affaire Dreyfus. Dans le quotidien L’Évènement, il assure alors la rubrique des « Notes Parisiennes » et rédige régulièrement le « Bulletin politique ». Au début du XXe siècle, le jeune journaliste entre à La Liberté, où il reste une quinzaine d’années. Également collaborateur au Gaulois, au Petit Bleu ou au Rire, il est un éphémère rédacteur en chef adjoint de La Vie Illustrée. En 1908, Maurice Bunau-Varilla, patron du Matin, lui offre de remplacer le très populaire Harduin, qui vient de décéder, pour la chronique « Propos d’un Parisien ». La guerre interrompt cette collaboration et, à la fin des années 1910, Vautel cède aux avances du Journal, le rival historique du Matin.

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Le succès de ses notes quotidiennes attire bientôt l’attention d’Albin Michel. L’éditeur lui propose un juteux contrat : il est persuadé de détenir, avec le spirituel chroniqueur, un auteur populaire d’avenir. Après des premiers résultats honorables (comme La Réouverture du paradis terrestre, vendue à plusieurs milliers d’exemplaires), Mon curé chez les riches, publié en 1923, rencontre un succès phénoménal. Écoulé à près de 600 000 exemplaires, traduit en sept langues, c’est l’un des plus grands succès de l’entre-deux-guerres. La suite, Mon curé chez les pauvres (1925), marche également très fort [5][5] Emmanuel Haymann, Albin Michel. Le roman d’un éditeur,..., tout comme Madame ne veut pas d’enfant (1924). Avec ces trois titres, Vautel vend plus d’un million d’exemplaires. Dans le même temps, il s’impose comme l’un des journalistes les plus lus et commentés de France. Au milieu des années 1920, la diffusion du Journal dépasse celle de son concurrent Le Matin. Durant la décennie suivante, le quotidien connaît un déclin constant, mais, en 1936, le tirage atteint encore les 650 000 exemplaires [6][6] Pierre Albert, « La presse française de 1871 à 1940 »,.... Sous l’Occupation, Le Journal, replié à Limoges, Marseille puis Lyon, en nette perte de vitesse, soutient le gouvernement de Vichy et la politique de la collaboration. À la Libération, Vautel, qui a notamment publié, en 1942, un médiocre roman-pamphlet contre la franc-maçonnerie [7][7] Clément Vautel, Candide Paturot à la recherche d’un..., est interdit d’exercer pour une durée de cinq ans [8][8] Claude Bellanger, « La presse française de la IVe République »,....

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Journaliste conservateur et caustiquement xénophobe, vague précurseur de l’anarchisme de droite [9][9] Pascal Ory, L’Anarchisme de droite ou du mépris considéré..., connu pour son antiféminisme outrancier [10][10] Son « antiféminisme politique » est en quelque sorte... et la grivoiserie de ses écrits, Clément Vautel a bénéficié d’une audience considérable durant les années 1920 et 1930, au point d’incarner l’archétype de l’auteur « chien de garde » d’une certaine morale nationale. Ainsi, en 1942, lorsque le jeune Jacques Laurent essaye de justifier sa défense de la censure politique vichyssoise, il se réfère à André Gide, montrant la difficulté, pour un écrivain aspirant à la reconnaissance de ses pairs, de combiner allégeance aux valeurs autonomes de l’art littéraire et soutien à Pétain : « Je sais que malgré ma “précaution” de citer Gide, on me traitera de Clément Vautel » – figure par excellence de l’écrivain supposé désireux de « capolariser nos lettres [11][11] Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains 1940-1953, Paris,... ».

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C’est là un fait culturel marquant de l’entre-deux-guerres : les plus grands quotidiens sont anticommunistes et défendent un conservatisme de bon aloi ; il en va de même des hebdomadaires les plus lus, des écrivains les plus réputés, des maisons d’éditions les plus prestigieuses. Dans cette configuration, Vautel, méprisé par le monde des Lettres mais encensé par Monsieur-tout-le-monde, symbolise à lui seul les valeurs du « bon sens », moral et patriotique. Bien cerner ce statut particulier est indispensable pour comprendre le rôle de l’auteur des Mon curé comme vecteur des préjugés nationalistes, xénophobes et antisémites dans l’opinion de son époque.

Un romancier populaire honni par la critique littéraire

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Bénéficiant, au milieu des années 1920, de scores de vente pratiquement jamais atteints dans l’histoire de l’édition, Clément Vautel suscite d’emblée jalousie et attaques d’une rare violence. Il faut dire que lui-même est un critique des plus acerbes, méprisant ouvertement toute avant-garde artistique, ainsi que Stendhal, Baudelaire et ceux qui les lisent, renvoyés au rang de « snobs » et d’imposteurs [12][12] Dans ses mémoires, il revient, non sans fierté, sur.... Le chroniqueur du Journal incarne au point le plus extrême le décalage entre une notoriété immense au sein du grand public et une absence de reconnaissance totale dans le champ littéraire [13][13] Voir les excellentes analyses de Gisèle Sapiro, op..... L’éreintant en 1923, le tout jeune Paul Nizan se justifie dans un nota bene : « Qu’on ne s’étonne pas d’un article sur ce monsieur. Il y a droit. Car enfin, il ambitionne de faire son entrée dans les lettres. Monsieur Vautel atteint les gros tirages : Monsieur Vautel est roi au royaume des aveugles [14][14] Paul Nizan, « Un nouveau critique : Petit essai de.... » André Dahl, qui publie un pamphlet « anti-vautelien » trois ans plus tard, ajoute (lui aussi dans une note de bas de page méprisante) : « On sait que la critique ne rend jamais compte des ouvrages de Clément Vautel. Il semblerait ainsi qu’ils ne rentrent pas dans la littérature [15][15] L’associant, dans une lettre d’hommage pastiche d’Henry.... »

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Vautel assume totalement sa vocation d’hétéronomie. Dans ses Souvenirs, il s’honore d’être journaliste et non écrivain (métier plus facile et dans lequel les « snobs » ne manquent pas), affirme ne jamais faire de service de presse pour ses livres, ne tenir aucun compte des critiques et ne considérer, comme seul juge, que le goût du public. Mettant en scène son amicale rivalité avec Georges de La Fouchardière, son compère anarchiste, autre vedette de la presse populaire, il estime de manière presque modeste :

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Nous le savons bien, nous ne sommes que de simples journalistes, nos “papiers”, fussent-ils mis en bouquins, sont éphémères – nous les oublions nous-mêmes d’un jour à l’autre – et le “grand public”, les “masses”, les “couches profondes” comparent avec bien moins de passion nos qualités et défauts respectifs que le talent de Saint-Granier avec celui de Noël-Noël, le génie de Fernandel avec celui de Michel Simon [16][16] C. Vautel, « Mon film », op. cit., p. 56..

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Si le romancier est méprisé, le journaliste l’est tout autant. En 1922, dans la Nrf, Georges Gabory écrit que Clément Vautel est « chargé de représenter au Journal cet “esprit français” cher aux commis-voyageurs de table d’hôte [17][17] Georges Gabory, « Le Courrier des Muses », La Nouvelle... ». Une fois de plus, l’intéressé retourne la critique. Fier d’incarner le « bon sens » [18][18] « Quand, par extraordinaire, un indulgent confrère..., il se flatte de ne jamais défendre d’idées généreuses (forcément abstraites et fausses), de louer la modération en politique, le travail (qui n’est pas une « servitude ») et les valeurs bourgeoises. Vautel est aussi le chantre de l’« antiféminisme politique » (hostile au vote des femmes, il estime que le suffrage universel constitue déjà un « fléau » suffisant chez les hommes) et d’un conservatisme littéraire et artistique rigoureux (la défense du « vrai », du « réel », contre le « faux » et le « snob ») [19][19] Ibid., pp. 211-245. Le fil conducteur de la démagogie....

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Dans ses livres et ses chroniques, on retrouve un certain nombre des marottes qui font son succès : un humour misogyne, des histoires de maîtresses, un antiféminisme toujours graveleux. Ainsi, dans Madame ne veut pas d’enfant, l’un de ses grands succès (plus de 250 000 ventes), une jeune femme moderne épouse un bon bourgeois et l’entraîne dans sa vie trépidante : cocktails, vernissages, soirées au théâtre, etc. L’héroïne tient à sa liberté et ne veut pas d’enfant, ce qui ne manquerait pas d’abîmer sa plastique parfaite. De fait, elle épuise son mari, lequel n’aspire qu’à une vie douillette, son fauteuil, ses chaussons, une bonne petite femme et des plats mijotés. Et ce bonheur, il finit par le (re)trouver auprès de sa vieille maîtresse, la bonne Louise Bonvin… Comme à son habitude, Vautel amène son lecteur dans les milieux révolutionnaires les plus improbables – cette fois, un mouvement ultra-féministe dirigé par une pasionaria du nom de Malthusia… Le cœur de l’intrigue est la jalousie de l’épouse délaissée qui, munie d’un revolver, finit par rencontrer la maîtresse de son mari. Mais la brave Louise a un cœur d’or, sait rester à sa place et ne désire que rabibocher les deux époux malheureux, servant à la jeune femme moderne une leçon de son cru, pleine de « bon sens » populaire :

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Dans un ménage, il y a le lit, c’est entendu, mais il y a aussi la table. C’est peut-être même ce qu’il y a de plus important. Est-ce curieux ! Les jeunes filles, on leur donne tout à coup un homme à garder, et le plus souvent, elles ne savent faire ni la cuisine, ni l’amour… Alors, c’est bien simple, elles ne le gardent pas. Ah ! vous parlez d’une instruction ! N’est-ce pas qu’il est bon, mon cake ? Ma petite dame, vous êtes comme beaucoup : avec votre mari, vous n’avez pas su vous y prendre… […]

Tenez, je vais vous indiquer une recette… Rien de tel pour consolider les ménages qui se lézardent […]. Voyez-vous, ma petite dame, un gosse, c’est un utile article de ménage et quand on a, comme vous, les moyens de s’offrir ça, il ne faut pas hésiter. Rien de tel pour vous désennuyer tous les deux, pour vous procurer un sujet de conversation, pour vous attacher l’un à l’autre. Les bras d’une femme, pour retenir un homme, c’est souvent moins fort que les bras d’un enfant [20][20] Clément Vautel, Madame ne veut pas d’enfant, Paris,....

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L’histoire s’achève sur la naissance d’un bon gros bébé (un garçon, cela va de soi) et un édifiant plaidoyer nataliste. Toute la philosophie et les procédés littéraires de Clément Vautel sont ainsi résumés. Ils ont fait l’objet de critiques d’une hargne peu commune. Nizan flétrit le « bon sens » vautélien, sa métaphysique « d’après-dîner », sa « morale Louis-Philipparde » et « rampante », reprochant à l’intéressé de ne rien comprendre aux « phénomènes sociaux », dénonçant son patriotisme étriqué, sa haine de la littérature complexe et de qualité, sa xénophobie, sa bêtise. « Le plus curieux, c’est qu’on trouve des abonnés au Journal pour croire que Monsieur Vautel a bien de l’esprit et sauve la France », conclut le jeune critique [21][21] P. Nizan, « Un nouveau critique : Petit essai de Psychologie »,....

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La charge la plus systématique a été portée par André Dahl, dans son ouvrage Mon Curé chez Vautel : « M. Vautel parle chaque matin à deux millions de lecteurs qui trempent sa prose dans leur café au lait et digèrent le tout prestement. M. Vautel écrit des romans, dont on tire des pièces, dont on tire des films, dont on tire des statues, dont on tirera un jour des tableaux, des saladiers, des pissotières ou des manuels de philosophie [22][22] A. Dahl, Mon Curé chez Vautel, op. cit., pp. 19-20. » Par un artifice littéraire classique, Dahl laisse rapidement la parole à l’abbé Poilaucrin (double du curé de Vautel, l’abbé Pellegrin) et au pseudo-récit de ses aventures. Poilaucrin raconte sa quête de l’auteur des Mon curé. Après toutes sortes de péripéties, il finit par le rencontrer, et la farce vire alors au pamphlet pur et simple. Clément Vautel est présenté sous les dehors d’un manipulateur cynique des instincts populaires, convaincu « qu’il suffi[t] de donner chaque matin aux médiocres de basses raisons de penser [23][23] Ibid., pp. 129-130. ». Orientant le débat sur le thème de la morale nationale, Dahl-Poilaucrin reproche à Vautel sa vision sordide des Français : « M. Vautel, la France de 1926 dans vos livres, c’est une chose parfaitement et totalement laide. […] Tous les hommes sont des mufles, toutes les femmes sont des filles ou des folles, les journalistes sont des imbéciles ou des fripouilles, les députés des nigauds, les ouvriers des crétins, les socialistes des fripons et les réactionnaires des gâteux. Voilà la France vue par M. Vautel. Phénomène inexplicable et sans doute unique dans la littérature de tous les temps, si l’on peut classer dans la littérature cette diffamation systématique d’un pays [24][24] Ibid., pp. 141, 151. Estimant, de manière démagogique,.... »

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Au milieu des années 1940, Marcel Aymé va jusqu’à signaler, à propos de Mon Curé chez les riches, « l’importance extraordinaire qu’a eue dans la vie des Français ce roman en apparence anodin ». L’incroyable succès qu’il a rencontré est, en soi, « un fait historique, un fait capital », une véritable révolution silencieuse. On l’a pris pour un aimable divertissement plutôt salé, alors qu’il a favorisé ou pour le moins renforcé un bouleversement profond dans le monde catholique : la rupture avec le sacré et le mystère. « La force de Mon Curé, son génie, et ce qui en fait une création si moderne, c’est sa vulgarité ». Dès lors, non seulement les curés ont adopté une « jovialité bruyante », mais c’est tout l’édifice de l’Église catholique qui s’est peu à peu écroulé. Lui-même se remémore une scène à laquelle il assista à la fin des années 1920 dans une petite ville de province : un curé sortant, tout ruisselant et congestionné, du bordel local, sous le regard attendri des passants… « Le crime de Mon Curé devant l’Église est d’avoir créé dans son sein une atmosphère de familiarité et supprimé ainsi des distances qui étaient pour elle d’une nécessité vitale », conclut Aymé [25][25] Marcel Aymé, « Mon curé sur les quais », in Club des....

Mon Curé chez les pauvres (1925) ou le cliché antisémite comme ressort comique

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À l’évidence, la thèse de Marcel Aymé est excessive [26][26] D’autant que l’image du curé jovial aux mœurs gentiment.... Il reste difficile, faute d’éléments suffisants, d’apprécier la dimension démythificatrice et inconsciemment anticléricale des Mon curé dans la France de l’entre-deux-guerres. Mais la principale raison du succès des aventures de l’abbé Pellegrin réside sans doute dans l’incarnation du souvenir récent et douloureux de la Grande Guerre par la figure consensuelle d’un curé de campagne pittoresque. La guerre, c’était ça : du bon pinard, le langage de charretier des Poilus, une fraternité sans façon rassemblant toutes les classes, du prolétaire au curé. Au demeurant, à condition de tolérer l’humour facile, on rit encore beaucoup à la lecture de certaines scènes des Mon curé ou de Madame ne veut pas d’enfant : Vautel a le sens des situations cocasses et, sur ce plan, son comique résiste parfaitement à l’usure du temps.

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Dans l’arsenal humoristique de l’écrivain, le trait antisémite occupe une place réduite mais non négligeable. Dans Les Folies bourgeoises (1921), dénonciation du snobisme à travers l’histoire (bien entendue grivoise) d’une femme amenée à poser et danser nue « pour l’art », il est fait mention du « petit Cohen-Säuerbach [27][27] C. Vautel, Les Folies bourgeoises, op. cit., p. 13 » – peut-être une allusion à Jules Sauerwein, directeur du service étranger du Matin, ancien collègue de Vautel qui ne lui a pas laissé le meilleur souvenir. Dans Madame ne veut pas d’enfant, un révolutionnaire fébrile parle « avec un accent bizarre, indéfinissable, exotique à coup sûr [28][28] Id., Madame ne veut pas d’enfant, Paris, Albin Michel,... ». Mon curé chez les riches ne comporte, en revanche, aucune allusion de cet ordre.

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Très populaire parmi ses paroissiens et gouailleur à souhait, l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse, n’a pas que des amis à l’archevêché : on lui reproche sa grossièreté et ses allures d’ancien Poilu. Ainsi est posé le héros. Quant à l’intrigue, elle tient à peu de chose. Le château du village est acheté par un Parisien, M. Cousinet, planqué de la Grande Guerre qui s’est enrichi dans la conserve. Le comte et la comtesse de Sableuse, dignes mais quasi cacochymes et ruinés, doivent céder ce bien que leur famille possédait depuis des siècles. L’heureux propriétaire, parvenu et ambitieux, a épousé une aristocrate aux tenues légères, ancienne vedette du Casino de Paris. Invité au château, l’abbé ne tarde pas à faire leur connaissance. Cousinet, qui désire s’attirer les bonnes grâces du populaire curé en vue des prochaines élections où il compte se présenter sous l’étiquette de républicain modéré conservateur, se fait tout miel : il affirme vouloir moderniser le château mais aussi l’église, car le « château et l’église » sont, dit-il solennellement, les « deux jambes de la société [29][29] Id., Mon curé chez les riches, Paris, Albin Michel,... ». Il lance ainsi l’idée d’un chemin de croix peint par un artiste à la mode, imagine des dorures et du marbre partout. Pellegrin est dubitatif, son église est pleine tous les dimanches et il vaudrait mieux investir dans la charité. À l’archevêché, Mgr Sibuë fait la meilleure figure au cynique mais riche châtelain et s’engage à ce que le bon Pellegrin influence ses ouailles. Afin de se donner les meilleures chances, le candidat Cousinet tente aussi d’acheter le vieux comte de Sableuse, avant de se rabattre sur son fils, un jeune et ardent officier qui ne tarde pas à céder aux avances de Mme Cousinet. Pendant ce temps, le mari cocu bat la campagne, avec le soutien de la Ligue des Bons Français. Il est élu haut la main, mais dans le village de Sableuse, paroisse du curé rétif, la liste révolutionnaire l’emporte.

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Voici, en résumé, l’histoire de Mon curé chez les riches. Dans l’adaptation pour le théâtre, les auteurs, André de Lorde et Pierre Chaîne, recourent, par facilité, au raccourci antisémite : apparaît un Lévy-Kauffmann, président de la Ligue des bons Français de France [30][30] André de Lorde et Pierre Chaîne, Mon Curé chez les... – paradoxe comique destiné à susciter le rire. Dans Mon curé chez les pauvres, publié deux ans plus tard en 1925, et vendu à plus de 250 000 exemplaires, Vautel n’hésite pas à exploiter cette veine. Dans cette nouvelle aventure, le brave abbé Pellegrin se laisse entraîner par sa charité de cœur dans un groupuscule d’extrême gauche, le Parti de la révolution humanitaire. Cette confrontation est amusante et pleine de quiproquos. À la fin – dénouement typique de la morale vautélienne –, le curé se reprend et dénonce le « matérialisme ignoble » de « ceux qui préparent la révolution des aigris et des méchants [31][31] Clément Vautel, Mon curé chez les pauvres, Paris, Albin... ».

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Dès la première scène du livre, le bon curé se fait escroquer par un aigrefin dont le nom et le titre inspirent confiance : « Achille de Saint-Preux, critique d’art, commandeur de l’Ordre royal d’Isabelle-la-Catholique ». Beau parleur, flatteur, ce soi-disant aristocrate est, en réalité, un « Levantin », Samuel Zaphyri [32][32] Ibid., pp. 26, 45.. Cette mésaventure conduit l’abbé à fréquenter, après diverses péripéties, le Parti de la révolution humanitaire. De ce groupe subversif, se détache la personnalité d’un jeune dirigeant, Raymond Maxy, « au profil sémitique, aux cheveux longs et crêpelés, aux yeux de gazelle comme embués de songe et de nostalgie ». Ce fils d’un riche banquier [33][33] Ibid., pp. 17-18, 138-140, 159. séduit toutes les femmes qui passent sur son chemin, aspire, en dilettante, à dominer le parti – « les vrais révolutionnaires sont de ma race » – et se réjouit de pouvoir s’appuyer sur la popularité d’un brave curé : « Au fond, ce sera encore une révolution née de la pensée juive. Le camarade Jésus va reprendre son œuvre de destruction. Décidément il n’y a que nous et nos élèves pour bien démolir [34][34] Ibid., p. 120. !.. » Son père, le financier Lazare Maxy, gras et abject, « donne de l’argent aux journaux révolutionnaires [35][35] Ibid., p. 151. ». La scène du dîner chez Maxy, particulièrement édifiante, montre l’opposition entre le bon curé, aux manières si simples, et un monde fétide de cocottes défraîchies friandes de petites jeunes gens, d’intellectuels et de révolutionnaires décadents [36][36] « Un personnage à profil levantin, sorte de marchand....

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Pareil tableau témoigne d’une évidente imprégnation des thèmes habituels de la propagande antijuive et participe de leur diffusion, sur le mode du « ça va de soi », auprès du grand public. De Paul Bourget à Jean Giraudoux ou Pierre Drieu la Rochelle, en passant par Georges Bernanos, André Gide et bien d’autres auteurs plus ou moins obscurs, les considérations sur la nature double (révolutionnaire et capitaliste) des Juifs, systématisée par le célèbre faux des Protocoles des Sages de Sion[37][37] Pseudo-compte rendu du congrès sioniste de 1897, qui..., sont fréquentes dans la littérature de l’époque. À côté des publications antisémites plus ou moins confidentielles, plusieurs best-sellers du début des années 1920 popularisent, chacun à leur manière, le mythe du Juif capitaliste-révolutionnaire et ennemi des valeurs traditionnelles. Quand Israël est roi (1921) des frères Tharaud est particulièrement représentatif de leur hantise d’un bouleversement révolutionnaire en Europe de l’Est, dans le sillage de la Révolution bolchévique de 1917, et des fantasmes liés au rôle des Juifs dans ces mouvements [38][38] Jusqu’à la parution en 1933 de Quand Israël n’est plus.... Cette tension est également au cœur du célèbre roman de Jacques de Lacretelle Silbermann, grand succès de librairie paru en 1922 [39][39] Le roman Silbermann, paru chez Gallimard en 1922, relate.... De même, le roman d’un dénommé Georges Imann, publié en 1926 et dédié à Francis Carco, évoque une mère égoïste et jouisseuse qui trompe son mari avec un langoureux « métèque […], raclure de ghetto [40][40] Georges Imann, L’Adieu nocturne, Paris, À la cité des... ».

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En somme, Vautel ne fait que s’inscrire dans une certaine mode de son temps, l’« antisémitisme mondain », selon le mot de Marcel Proust, qui s’est développé dans la bonne société depuis l’affaire Dreyfus. Au début des années 1920, avec les débats sur la peinture ou la littérature juives [41][41] Éric Michaud, « “Un certain antisémitisme mondain”... et la diffusion sensationnelle des Protocoles des Sages de Sion, le thème « juif » fait parler et fait vendre. Chez Clément Vautel, ces poncifs n’ont comme finalité que celle de susciter l’amusement, par opportunisme comique en quelque sorte. Dans son pamphlet de 1926, André Dahl le pressent, faisant ainsi parler le créateur de l’abbé Pellegrin : « Vers 1932, je compte l’emmener chez les Sénateurs, en 1933, chez les Américains et fin 1937 au Pôle Nord. […] Cela sans préjudice de quelques entreprises commerciales […], le Savon de Mon Curé, les tricots Mon Curé, le Clos de Mon Curé, le corricide Mon Curé et enfin La Cure de Mon Curé qui sera un restaurant genre auberge, dirigé par un nommé Lévy [42][42] A. Dahl, Mon Curé chez Vautel, op. cit., pp. 159-1... ». Mais, contrairement aux prévisions de Dahl, le filon des Mon Curé ne tardera pas à se tarir – après un troisième et ultime épisode cosigné par La Fouchardière, créateur de Bicard le Bouif, dans un improbable (et totalement raté) Le Bouif chez mon curé[43][43] Clément Vautel et Georges de La Fouchardière, Le Bouif... –, même si des contrefaçons ultérieures ont pu maintenir l’esprit Mon curé. Ainsi, Mon curé chez les nudistes, avec l’acteur Paul Préboist dans le rôle du curé, film populaire de 1982 que Vautel n’aurait sans doute pas renié.

Un antisémitisme insidieux : Clément Vautel chroniqueur de la crise des années 1930

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Dans les années 1930, le facétieux romancier ne cherche plus seulement à faire rire et à vendre ses romans. La crise économique, l’instabilité politique et les incertitudes de la situation internationale inspirent au chroniqueur du Journal des jugements moraux et politiques de plus en plus acerbes. Clément Vautel devient l’incarnation de l’observateur réactionnaire et populiste que les contemporains des années 1940-1950 ont souvent moqué.

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Sa chronique « Mon film » du Journal et ses participations aux autres périodiques auxquels il collabore abordent tous les sujets, de l’actualité et du quotidien avec un « bon sens » toujours plus grave, en fonction du contexte. Vautel défend les « humbles », encense les petits instituteurs, se moque des « gros » et des « importants », critique le fisc et la « subventionnite [44][44] Clément Vautel, « Mon film », Le Journal, 6 mars 1... », qui accablent le pauvre contribuable. Il est à la fois le porte-drapeau de l’indignation qu’on qualifierait aujourd’hui de proximité (contre les bourreaux d’enfants, les profiteurs, les politiciens véreux, etc.) et celui de la légèreté et de la bonne humeur s’attachant au bien vivre « français » (les femmes, le vin, l’apéritif traditionnel, etc.). Ses considérations politiques sur les étrangers et les Juifs, relativement rares dans l’ensemble, mais plus fréquentes à partir de 1936, manifestent une certaine constante.

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Au moment de l’affaire Dreyfus, Vautel n’a pas caché sa sensibilité antidreyfusarde. Antidreyfusard et il l’est « par tempérament, par instinct », même s’il croit, affirme-t-il plus tard, Dreyfus innocent… En 1941, il note dans ses Souvenirs que l’affaire Dreyfus représente, à ses yeux, une révolution faite par une « minorité passionnée et audacieuse » qui a tué la Troisième République [45][45] Id., « Mon film », op. cit., pp. 30, 63. Cette idée.... L’analyse est, sous une forme aseptisée, celle de l’antisémitisme le plus traditionnel. En outre, il a connu Léon Blum au Matin avant la Grande Guerre et n’a éprouvé qu’antipathie pour ce collègue nanti et promis aux plus hautes destinées. Certains traits du personnage de Raymond Maxy dans Mon curé chez les pauvres semblent d’ailleurs inspirés de l’auteur de Du mariage.

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Après la victoire du Front populaire, Vautel décrit, avec les sous-entendus dont il est coutumier, un Blum accablé par sa victoire : « On me confond avec Moïse, alors que je ne suis qu’un petit prophète [46][46] Id., « Mon film », Le Journal, 5 mai 1933.… » Alors que le Journal affiche des gros titres sur les massacres de Juifs à Jérusalem et Jaffa [47][47] Dans le cadre de la guerre qui a opposé de 1936 à 1939..., le chroniqueur emploie le terme de « pogrom » pour qualifier la défaite des 250 députés balayés par la victoire du Front populaire et qui vont devoir trouver un nouvel emploi [48][48] Clément Vautel, « Mon film », Le Journal, 12 mai 1...

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Ce sont surtout ses commentaires hostiles aux campagnes politiques menées contre l’antisémitisme hitlérien qui relèvent le mieux la tournure d’esprit particulière de Vautel. Assez classiquement, l’auteur des Mon curé reproche aux militants de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (la LICA) de Bernard Lecache de se faire les défenseurs d’une cause étrangère, de nature à susciter des réactions antisémites [49][49] Voir la réaction cinglante de la LICA, « Une réponse.... Mais le thème qu’il ressasse régulièrement est celui du manque de sincérité et de désintéressement de ces campagnes, rejoignant ses considérations sur les adeptes des avant-gardes littéraires et artistiques, supposés n’agir que par « snobisme », intérêt et vénalité. La LICA est toujours soupçonnée de ne se référer aux valeurs de la République et aux principes d’humanisme de la France que par opportunisme. De manière générale, porte-parole du « bon sens » populaire, Clément Vautel se veut l’interprète de l’esprit de défiance, qu’il considère comme naturel et sain, des Français vis-à-vis des étrangers. Dans sa chronique quotidienne, il dénonce les « métèques » qui se camouflent en francisant leur nom, fulmine contre ceux qui demandent des naturalisations forcément « intéressées » et se moque des Juifs qui se prétendent persécutés en Allemagne afin d’abuser de l’hospitalité traditionnelle de la France [50][50] Ralph Schor, L’Opinion française et les étrangers 1919-1939,....

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Cette minoration de la politique antijuive du IIIe Reich est systématique chez Vautel, et de plus en plus agressive avec les années, à mesure que les faits le contredisent. Ainsi les personnes qui suggèrent de boycotter les Jeux Olympiques de 1936 [51][51] Intimement liés à la politique antijuive, mise entre... en Allemagne ne le font pas, argumente-t-il, par tempérament nationaliste, et parce que Hitler réarme (position qui serait respectable), mais parce que ce dernier « a des théories politiques, sociales, raciales qui déplaisent à [ces] penseurs de gauche. Théories qu’il applique d’une façon parfois un peu rude […] » Pire, dénonce-t-il, ces faux-patriotes comptent, en réalité, sur un Léon Blum devenu président du Conseil pour assouvir leur vengeance [52][52] Clément Vautel, « Mon film », Le Journal, 21 mai 1....

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De fait, sous une forme euphémisée, Clément Vautel n’a de cesse de reprendre à son compte et de diffuser les stéréotypes de l’anti-France, chers à l’extrême-droite [53][53] Emmanuel Debono, « Le visage de l’anti-France dans.... Après l’assassinat du conseiller d’ambassade Vom Rath à Paris par le jeune réfugié juif Herschel Grynspan, qui provoque dans toute l’Allemagne un incroyable déferlement de violence lors de la Nuit de Cristal des 9-10 novembre 1938, Vautel prend d’abord les choses à la légère, jouant sur le double sens du terme « refoulé », le sens freudien et le sens administratif : sans le laxisme des autorités françaises, Grynspan aurait été expulsé du pays depuis bien longtemps, mais il est resté, a tué pour son peuple et mérite donc la « couronne du héros et la palme du martyre [54][54] Clément Vautel, « Mon film : La farce des refoulés »,... ». Après la Nuit de Cristal, il ne trouve pas mieux, dans Cyrano, que de gloser sur la question « Êtes-vous antisémite ? » Certes, estime-t-il, des persécutions récentes ont eu lieu en Allemagne ; elles présentent un « caractère barbare, inhumain ». Mais aucune comparaison ne peut être faite entre elles et le « martyre » des victimes de la révolution marxiste, persécutées par les bolchéviques, « juifs pour la plupart ». Celles-ci sont des victimes innocentes alors que les Juifs dans le IIIe Reich sont, à juste titre, considérés comme un danger du fait de leur exclusivisme et de leur esprit de solidarité. Ce sont eux les vrais racistes. Vautel poursuit sur des poncifs dignes d’Édouard Drumont : il n’existe pas de grands créateurs chez les Juifs, de Wagner, de Berlioz, de Shakespeare ou de Goethe, et ils sont simplement capables d’imitation [55][55] Id., « Êtes-vous antisémite ? », Cyrano, 2 décembre....

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Reconnaissance peu glorieuse : à l’automne 1938, La France enchaînée, le journal de Darquier de Pellepoix subventionné par les services de propagande nazis, rend hommage à l’auteur de Madame ne veut pas d’enfant, qui sait si bien traduire l’« instinct populaire » du peuple français [56][56] Jean Chrétien, « Sommes-nous hitlériens ? Sommes-nous....

« Autour et alentour » : chronique tenue par Clément Vautel dans le journal Cyrano. Édition du 2 décembre 1938
Mémorial de la Shoah-CDJC/fonds LICA
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Ainsi, peut-on constater, sur la durée, les effets insidieux du « bon sens » vautélien et des facéties antisémites de Mon curé chez les pauvres. Dans le climat de la fin des années 1930, ces valeurs et cette philosophie n’ont pu que renforcer une mentalité gagnée par la méfiance, le repli sur soi, une indulgence pour les régimes fascistes (Vautel est un admirateur de Mussolini) et une hostilité à l’égard des Juifs, supposés vouloir déclencher une guerre de vengeance contre Hitler (Vautel est farouchement munichois et pacifiste). En 1941, un collaborateur de la distinguée Revue historique, rendant compte de la publication des Souvenirs du romancier, écrit que les idées qui y sont développées « gravitent autour d’une notion de “bon sens”, dont il n’est pas sûr qu’elle n’ait pas un peu de responsabilité aussi grande que les idées critiquées par M. Vautel dans la défaite française de 1940 [57][57] G. Bn., « Notes bibliographiques », Revue Historique,... ».

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Certes, l’œuvre de Clément Vautel ne peut se réduire aux prises de position politiques de l’intéressé, qui, du reste, nationaliste à l’ancienne mode, demeure hostile à l’Allemagne et réfractaire à tout extrémisme. Il se moque ainsi avec esprit d’Adolf Hitler – qui compare le IIIe Reich à un hérisson comme symbole du pacifisme allemand –, en expliquant qu’en fait, selon la définition du dictionnaire, le hérisson est un animal offensif, capable d’attaquer des poulets [58][58] Clément Vautel, « Mon film : le hérisson et l’aigle.... De manière générale, lorsqu’il se contente de jouer sur les mots, de mettre en scène des situations cocasses de la vie, il est drôle, et ses chroniques sont réputées à cet égard. Dans l’un de ses derniers ouvrages, inhabituellement consacré à l’humour, Alfred Sauvy notait justement, à propos de Vautel, vilipendé comme le grand réactionnaire de son époque : « Cet homme est, sans doute, l’exemple le plus accompli de différence entre la forme et le fond […]. Conservateur résolu, il était plein d’esprit, cet homme, dès que le fond ou le social était hors de question [59][59] Alfred Sauvy, Aux sources de l’humour, Paris, Odile... »…

Notes

[1]

Christian Delporte introduit son ouvrage, Les Journalistes en France (1880-1950). Naissance et construction d’une profession, Paris, Seuil, 1999, p. 9, par une citation désabusée tirée des mémoires de Vautel, le « plus célèbre chroniqueur de Paris », sur le métier méprisé de journaliste. Sur sa « conception ancienne du journalisme », ibid., pp. 232-233. Voir aussi id., « Les journalistes dans l’entre-deux-guerres. Une identité en crise », Vingtième Siècle, n° 47, 1995, p. 160. Thomas Ferenczi, L’Invention du journalisme en France. Naissance de la presse moderne à la fin du XIXe siècle, Paris, Plon, 1993, pp. 101-103, s’appuie également sur les mémoires pour son excellent portrait de Vautel. Sur Vautel chroniqueur populaire, voir Léon Daudet, Bréviaire du journalisme, Paris, Gallimard, 1936, p. 70.

[2]

À peine mentionnée dans les travaux récents de Jacques Migozzi et Philippe Le Guern (dir.), Productions du populaire, actes du colloque international de Limoges, 14-16 mai 2002, Limoges, PULIM, 2004, 448 p., ou de Loïc Artiaga (dir.), Le Roman populaire 1836-1960. Des premiers feuilletons aux adaptations télévisuelles, Paris, Autrement, 2008, 192 p.

[3]

François Mauriac, « Bloc-notes » du 15 avril 1959, in François Mauriac, D’un bloc-notes à l’autre 1952-1969, édition établie, présentée et annotée par Jean Touzot, Paris, Bartillat, 2004, p. 489.

[4]

Raymond Manevy, Histoire de la presse 1914-1939, Paris, Éditions Corréa, 1945, pp. 262-263.

[5]

Emmanuel Haymann, Albin Michel. Le roman d’un éditeur, Paris, Albin Michel, 1993, pp. 153-156.

[6]

Pierre Albert, « La presse française de 1871 à 1940 », in Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou (dir.), Histoire générale de la presse française, t. III : De 1871 à 1940, Paris, PUF, 1972, p. 521.

[7]

Clément Vautel, Candide Paturot à la recherche d’un Idéal. Petite histoire contemporaine, Paris, Albin Michel, 1942.

[8]

Claude Bellanger, « La presse française de la IVe République », in Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou (dir.), op. cit., t. IV : De 1940 à 1958, Paris, PUF, 1975, p. 326.

[9]

Pascal Ory, L’Anarchisme de droite ou du mépris considéré comme une morale, le tout assorti de réflexions plus générales, Paris, Grasset, 1985, p. 287.

[10]

Son « antiféminisme politique » est en quelque sorte un précurseur du « masculinisme », mouvement antiféministe canadien. On notera ce propos d’un de ses militants : « Une femme qui a eu un bon père, qui a un bon mari et deux enfants mâles ne peut pas être féministe ! Ça n’a pas de bon sens. » Cité par Martine Valo, « Antiféminisme. Le massacre qui a traumatisé le Québec », Le Monde Magazine, 12 décembre 2009.

[11]

Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains 1940-1953, Paris, Fayard, 1999, p. 177.

[12]

Dans ses mémoires, il revient, non sans fierté, sur la polémique d’une rare violence lancée contre lui par Paris-Journal au début des années 1920 pour sa critique de Baudelaire et de Stendhal. Clément Vautel, “Mon film”. Souvenirs d’un journaliste, Paris, Albin Michel, 1941, pp. 211-213.

[13]

Voir les excellentes analyses de Gisèle Sapiro, op. cit., sur cette opposition.

[14]

Paul Nizan, « Un nouveau critique : Petit essai de Psychologie », La Revue Sans Titre, nouvelle série, n° 1, octobre 1923, publié in extenso dans Robert S. Thornberry, Les Écrits de Paul Nizan (1905-1940). Portrait d’une époque. Bibliographie commentée suivie de textes retrouvés, Paris, Honoré Champion Éditeur, 2001, p. 24.

[15]

L’associant, dans une lettre d’hommage pastiche d’Henry Ford, à un romancier industriel : « je fais la voiture en série, vous faites, vous, le roman en série. Nous fabriquons en somme le même article : ça n’est pas beau, ça dure ce que ça dure, mais ça se vend bien. » André Dahl, Mon Curé chez Vautel, Paris, Baudinière, 1926, pp. 151, 169.

[16]

C. Vautel, « Mon film », op. cit., p. 56.

[17]

Georges Gabory, « Le Courrier des Muses », La Nouvelle Revue Française, n° 100, janvier 1922, p. 122.

[18]

« Quand, par extraordinaire, un indulgent confrère veut bien me reconnaître, en prenant de très réticentes précautions, quelque mérite, il m’attribue du bon sens. Rien de plus… Mais c’est beaucoup. Il est même assez rare que, faisant une connaissance nouvelle – ce que je n’aime pas – je ne m’entende pas complimenter en ces termes : “On dira ce qu’on voudra contre vous, vous avez du bon sens”. » C. Vautel, « Mon film », op. cit., p. 163.

[19]

Ibid., pp. 211-245. Le fil conducteur de la démagogie vautélienne est de toujours ramener l’objet de ses critiques à des visées basses. Ainsi, ses commentaires contre la musique atonale. Schönberg, Roussel, Kœchlin, Honegger, Milhaud ou Poulenc sont juste, à ses yeux, des « snobs » désireux d’épater. Charles Kœchlin, Écrits, vol. 1, Esthétiques et langage musical, présentés et annotés par Michel Duchesneau, Sprimont (Belgique), Mardaga, 2006, p. 387.

[20]

Clément Vautel, Madame ne veut pas d’enfant, Paris, Albin Michel, 1924, pp. 288, 293-294. Dans cette veine racoleuse, Les Folies bourgeoises, Paris, Albin Michel, 1921, Les Femmes aux enchères, Paris, Albin Michel, 1932, ou Le Fou de l’Élysée. Roman pamphlet, Paris, Albin Michel, 1939.

[21]

P. Nizan, « Un nouveau critique : Petit essai de Psychologie », op. cit., pp. 23-24.

[22]

A. Dahl, Mon Curé chez Vautel, op. cit., pp. 19-20.

[23]

Ibid., pp. 129-130.

[24]

Ibid., pp. 141, 151. Estimant, de manière démagogique, que la France est en fait peuplée « d’honnêtes femmes et de braves hommes ». Ibid., p. 152.

[25]

Marcel Aymé, « Mon curé sur les quais », in Club des Ronchons, Ils en font trop !, Lausanne (Suisse), L’Âge d’Homme, 1998, pp. 12-17.

[26]

D’autant que l’image du curé jovial aux mœurs gentiment relâchées est un classique depuis des siècles, d’où les efforts du concile de Trente et le développement des séminaires…

[27]

C. Vautel, Les Folies bourgeoises, op. cit., p. 13.

[28]

Id., Madame ne veut pas d’enfant, Paris, Albin Michel, 1924, p. 254.

[29]

Id., Mon curé chez les riches, Paris, Albin Michel, 1923, p. 59.

[30]

André de Lorde et Pierre Chaîne, Mon Curé chez les riches, pièce en cinq actes d’après le roman de M. Clément Vautel, La Petite Illustration, n° 393 – Théâtre : n° 212, 4 août 1928. Au demeurant l’évêque est joué par Henri Monteux. Dans ses mémoires, Vautel souligne que l’acteur est juif, mais que Saint Paul aussi était juif.

[31]

Clément Vautel, Mon curé chez les pauvres, Paris, Albin Michel, 1925, p. 280.

[32]

Ibid., pp. 26, 45.

[33]

Ibid., pp. 17-18, 138-140, 159.

[34]

Ibid., p. 120.

[35]

Ibid., p. 151.

[36]

« Un personnage à profil levantin, sorte de marchand de tapis ou de perles qui passait pour être en France le répartiteur des fonds secrets de la propagande communiste » ; « le rédacteur en chef de la Cité futur, grand journal révolutionnaire commandité par un consortium de banquiers cosmopolites et rédigé par une pléiade de pamphlétaires venus d’incertaines Polognes, de douteuses Lithuanies et d’inquiétantes Silésies. » Ibid., p. 167.

[37]

Pseudo-compte rendu du congrès sioniste de 1897, qui établirait le plan d’une conquête juive mondiale, publié au début du siècle et popularisé au début des années 1920 à la suite de la révolution russe et des révolutions allemande et hongroise, les Protocoles des Sages de Sion constituent le mythe antisémite le plus important du XXe siècle. Voir Pierre-André Taguieff, Les « Protocoles des Sages de Sion ». Faux et usages d’un faux, Paris, Berg international/Fayard, 2004, p. 10, pp. 56-58.

[38]

Jusqu’à la parution en 1933 de Quand Israël n’est plus roi et de La Jument errante, Jean et Jérôme Tharaud ont publié au total une dizaine d’ouvrages, à mi-chemin entre le conte et le reportage, ayant pour sujet les Juifs et l’entreprise sioniste. Publiée en 1921 chez Plon, Quand Israël est roi est leur œuvre la plus caractéristique de cette tension. Vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, ce livre décrit le rôle des Juifs dans la révolution hongroise de 1919 et, avant elle, l’emprise progressive des Juifs sur la Hongrie, leur ascension sociale, l’invasion des professions libérales, leur solidarité, leur esprit de revanche et leurs aspirations révolutionnaires. Alors que le pays dénombrait 150 000 Juifs sur 21 millions d’habitants, 18 commissaires du peuple sur les 26 mis en place par la révolution sont juifs (p. 197). La Hongrie de Béla Kun réalise le vieux rêve messianique d’Israël : « Une Jérusalem nouvelle s’élevait au bord du Danube, sortie du cerveau juif de Karl Marx et bâtie par des mains juives sur de très anciennes pensées » (ibid., p. 220). Le thème du complot juif se laisse deviner. Les Tharaud ne cachent cependant pas la violente haine antisémite laissée par la révolution, et le livre se termine sur « Un dialogue sans fin » entre un chrétien et un juif, analyse fine mais fataliste de l’antisémitisme (ibid., pp. 257-281). Voir Michel Leymarie, « Les frères Tharaud. De l’ambiguité du “filon juif” dans les années 1920 », Archives Juives. Revue d’histoire des Juifs de France, n° 39/1, 1er semestre 2006, pp. 89-109.

[39]

Le roman Silbermann, paru chez Gallimard en 1922, relate l’histoire d’une amitié entre un jeune adolescent protestant plutôt falot et son camarade d’école juif Silbermann. Le héros est déchiré entre son attirance pour cet élève brillant, qu’il rêve secrètement de convertir au protestantisme, et son admiration pour Philippe Robin, jeune nationaliste aux manières viriles qui subit l’influence de son oncle, dirigeant d’une ligue antisémite, Aux Français de France. Cette ligue décide justement de mener une campagne contre le père de Silbermann, antiquaire soupçonné de vol. L’ouvrage comporte quelques passages émouvants sur la naissance de l’amitié entre les deux jeunes adolescents et sur la souffrance de Silbermann face aux brimades incessantes dont il est l’objet. Mais, dans la bibliothèque de son ami juif, le narrateur trouve, derrière une rangée d’œuvres littéraires classiques, « une collection de journaux. Mon regard tomba sur le titre : La Sion future ». Au fil des pages, la véritable personnalité de Silbermann se fait jour : son exaltation révolutionnaire, son aigreur vis-à-vis de la France, sa haine de la religion catholique et son sentiment de supériorité (ibid., pp. 54, 81, 114, 164-165). Comme chez les Tharaud et leur chapitre « Un dialogue sans fin », l’un des derniers passages du livre, long monologue de Silbermann, est une analyse assez juste de l’antisémitisme (ibid., pp. 152-159). Mais, comme dans Quand Israël est roi, le lecteur peut conclure qu’il n’y a rien à faire contre la fatalité de race. Silbermann, exécré, abandonne ses rêves littéraires et rejoint son oncle à New-York où il se destine au métier de vendeur de perles ; et, dans une fin à tonalité fasciste, le héros retrouve son « chemin » en retournant auprès de Robin au « visage gai et serein » (ibid., p. 189).

[40]

Georges Imann, L’Adieu nocturne, Paris, À la cité des livres, 1926, p. 62.

[41]

Éric Michaud, « “Un certain antisémitisme mondain” (compte rendu) », in L’École de Paris 1904-1929, la part de l’Autre, Musée d’Art moderne de la ville de Paris, Paris-Musées, 2000, pp. 85-102.

[42]

A. Dahl, Mon Curé chez Vautel, op. cit., pp. 159-160.

[43]

Clément Vautel et Georges de La Fouchardière, Le Bouif chez mon curé, Paris, Albin Michel, 1928.

[44]

Clément Vautel, « Mon film », Le Journal, 6 mars 1933.

[45]

Id., « Mon film », op. cit., pp. 30, 63. Cette idée concernant la dimension révolutionnaire de l’affaire Dreyfus est développée dans son roman antimaçonnique Candide Paturot, op. cit., pp. 74-82.

[46]

Id., « Mon film », Le Journal, 5 mai 1933.

[47]

Dans le cadre de la guerre qui a opposé de 1936 à 1939 les Arabes aux Juifs et aux Anglais en Palestine (N.D.L.R.)

[48]

Clément Vautel, « Mon film », Le Journal, 12 mai 1933.

[49]

Voir la réaction cinglante de la LICA, « Une réponse à M. Vautel », Le Droit de Vivre, janvier 1934.

[50]

Ralph Schor, L’Opinion française et les étrangers 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985, pp. 536, 623-625.

[51]

Intimement liés à la politique antijuive, mise entre parenthèse à des fins de propagande, comme l’a justement rappelé Richard J. Evans, Le Troisième Reich, t. II, 1933-1939, traduit de l’anglais par Barbara Horchstedt et Paul Chemla, Paris, Flammarion, 2009 (1re éd. anglaise 2005), pp. 644-647.

[52]

Clément Vautel, « Mon film », Le Journal, 21 mai 1933.

[53]

Emmanuel Debono, « Le visage de l’anti-France dans la France des années trente : l’exemple de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) », Revue d’histoire de la Shoah, n° 173, 2001, pp. 116, 124, 128.

[54]

Clément Vautel, « Mon film : La farce des refoulés », Le Journal, 9 novembre 1938.

[55]

Id., « Êtes-vous antisémite ? », Cyrano, 2 décembre 1938. Merci à Emmanuel Debono qui m’a transmis une copie de cet article.

[56]

Jean Chrétien, « Sommes-nous hitlériens ? Sommes-nous racistes ? », La France enchaînée, n° 11, 1er-15 septembre 1938.

[57]

G. Bn., « Notes bibliographiques », Revue Historique, t. CXCI, avril-juin 1941, p. 361.

[58]

Clément Vautel, « Mon film : le hérisson et l’aigle noir », Le Journal, 10 novembre 1938. Il se moque aussi de Darquier de Pellepoix. L’été 1938, Vautel, qui écrit dans Cyrano un article humoristique sur l’avènement d’un dictateur fasciste en France, fait ainsi de « Darquoy de Pelletier » le promoteur de lois aryennes. Louis Darquier de Pellepoix, « À l’attention de M. Clément Vautel », La France enchaînée, n° 10, août 1938.

[59]

Alfred Sauvy, Aux sources de l’humour, Paris, Odile Jacob, 1988, pp. 53-54.

Résumé

English

The antisemitic prejudice between common sense and broad French humourClément Vautel (1876-1954), a chronicle writer and popular novelistClément Vautel (1876-1954) the successful writer of Mon Curé, and the most popular newspaper man between the two wars, has been forgotten. A conservative and xenophobe, reknown for his exagerated antifeminism and the saucy tone of his writings, the novelist met with a considerable success, to the point that he was considered as the symbol of some kind of «French wit » and the archetype of the reactionary observer. During the thirties, the economic crisis, the political instability and the questions about the international situation led him to express more and more caustic judgements. In his daily chronicle in Le Journal he attacks, as the famous demagogic common sense man he pretended to be, the foreigners, always suspected to be self-interested, unfaithful, trying to take advantage in any case, and he systematically reduces the importance of the antisemitic persecutions in nazi Germany. In fact, through a witful and moderate tone, Clément Vautel helps to the spreading of the most harmful themes of antisemitism among the general public.

Plan de l'article

  1. Un romancier populaire honni par la critique littéraire
  2. Mon Curé chez les pauvres (1925) ou le cliché antisémite comme ressort comique
  3. Un antisémitisme insidieux : Clément Vautel chroniqueur de la crise des années 1930

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