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1En octobre-novembre 2001, l’Opération Enduring Freedom effectuée dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », mais sous mandat onusien, a replacé sous les feux de l’actualité l’Afghanistan [1] – un pays en proie à la guerre civile et aux interventions militaires extérieures depuis quelque trente ans. Malgré une relative et éphémère stabilisation, en 2002, après la chute du régime des Talibans et la conférence de Bonn, l’insécurité s’est aggravée d’une façon alarmante. Alors que leur échec était devenu patent en Irak, dès 2004, et que la situation se détériorait également dans le Pakistan voisin, les Américains, leaders de la coalition, ont été acculés à une révision de leur stratégie. La France, quant à elle, a redécouvert un pays auquel elle était liée, au moins depuis les années 1920, par des relations qui ont longtemps privilégié les domaines éducatif, culturel, agricole et humanitaire. Depuis la réouverture de l’ambassade de France, en février 2002, les visites de haut niveau se sont succédé et la coopération bilatérale a été étendue à d’autres domaines, y compris militaire [2]. D’abord limitée aux forces spéciales, la présence militaire française, tout en demeurant modeste, a progressivement été renforcée : dans le cadre de la Force internationale d’assistance à la sécurité (IFAS) de l’OTAN (un peu plus de 60 000 soldats, dont près de 29 000 Américains) et de l’opération Enduring Freedom sous commandement américain, quelque 2 800 soldats français participent officiellement à la lutte contre « l’insécurité » et les trafics de drogue, à la formation de l’armée et de la police afghanes. L’embuscade qui a coûté la vie à dix d’entre eux, dans la vallée d’Uzbin en août 2008, a précipité un débat, dans la presse et au Parlement, que certains experts appelaient depuis longtemps de leurs vœux. Elle a rappelé brutalement, s’il en était besoin, l’efficacité et la virulence croissantes de la résistance opposée aux soldats de l’IFAS, en particulier par les Talibans, et l’impuissance de la communauté internationale à y apporter une réponse opérante.

2En organisant, le 29 avril 2009, une journée d’études sur les crises en Afghanistan depuis le milieu du xixe siècle, le CEHD souhaitait contribuer à son tour, dans ce contexte particulièrement difficile, à une meilleure compréhension des origines, des spécificités et des enjeux de la crise actuelle, dans son environnement tant local, que régional et international. Introduite par le professeur Gérard Fussman, titulaire de la chaire d’Histoire du monde indien au Collège de France, et conclue par Nicolas Regaud, directeur-adjoint de la Direction des affaires stratégiques au ministère de la Défense, cette journée d’études a bénéficié des analyses rapportées par plusieurs intervenants – chercheurs, anciens diplomates et officiers supérieurs – de séjours récents en Afghanistan et au Pakistan. Sans entrer dans le détail de communications fort riches, et en attendant la mise en ligne des actes sur Internet, il peut être utile de tirer quelques enseignements généraux de cette journée.

3En premier lieu, s’impose le poids de la longue durée et des permanences historiques, car les guerres qui se sont déroulées depuis le milieu du xixe siècle dans ce pays placé au contact de plusieurs grandes aires de civilisation, à commencer par les guerres anglo-afghanes de 1838-1842, 1878-1881 et 1919, ont aggravé des problèmes structurels – socioéconomiques, interethniques ou religieux. Ainsi, la dépendance alimentaire des Afghans, en partie due aux contraintes géographiques, est à l’origine de grandes difficultés qui n’ont jamais été résolues : une émigration importante, le développement d’activités illégales comme la culture du pavot, l’instabilité et l’insécurité. Même si l’aide internationale est sans doute encore longtemps nécessaire, la reconstruction du pays et le développement d’une économie d’autosubsistance doivent constituer aujourd’hui une priorité.

4La quête de légitimité politique pour le gouvernement central passe aussi par la recherche du meilleur équilibre entre les ethnies, au sein d’un pays dont les divisions récurrentes ont souvent ouvert la voie à l’instabilité politique et aux interventions étrangères. En 2001, l’intervention américano-britannique s’est appuyée localement sur l’Alliance du Nord, une coalition composée majoritairement de Tadjiks, qui a livré en vain une guerre aux Talibans, pachtounes. Le vigoureux nationalisme pachtoune, qui a permis à cette ethnie de dominer le pouvoir politique, sauf entre 1992 et 1996 est aujourd’hui porté principalement par les Talibans. Grâce à leurs réseaux religieux, ceux-ci cherchent à unifier les communautés pachtounes. Alors qu’au xviiie siècle, l’Afghanistan réunissait à l’intérieur de ses frontières la totalité des tribus pachtounes (dont celles du futur Pakistan), ce nationalisme ethnique a été contrarié par l’imposition d’une frontière artificielle par les Occidentaux dans le cadre du « Grand Jeu » russo-britannique, malgré les protestations de l’émir Abur Rahman Khan et par la suite de tous les gouvernements afghans. Depuis 1893, en effet, la ligne Durand, perçue à l’époque par les Afghans comme une ligne de partage d’influences provisoire entre la Grande-Bretagne et la Russie, continue de couper littéralement en deux les populations pachtounes et demeure une grave source de contestation. Plusieurs dizaines de millions de Pachtounes, de plus en plus soudés par l’Islam, vivent actuellement de part et d’autre de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, que traversent chaque jour plus de 20 000 personnes. Force est d’admettre que la Constitution de 2004, en entérinant officiellement la reconnaissance de quatorze groupes ethniques, deux langues officielles sur la totalité du territoire afghan (le pachto et le dari) et de six autres dans les régions où elles sont parlées, tendait au contraire à neutraliser la dynamique nationaliste – voire impérialiste, comme l’ont qualifiée certains intervenants – portée par les Pachtounes d’Afghanistan (près de la moitié de la population afghane) et du Pakistan (un peu plus de 15% de la population pakistanaise, mais au moins deux fois plus nombreux qu’en Afghanistan). De même, le caractère multiethnique a-t-il été volontairement recherché dans la composition de l’armée afghane.

5Les intervenants ont également souligné le poids des acteurs régionaux dans la crise et, par conséquent, la nécessité d’en tenir pleinement compte dans la recherche d’une solution : en premier lieu le Pakistan, dont l’émergence à partir de 1947, avec le soutien privilégié des Occidentaux dans le cadre de la politique de containment du communisme, avait contraint l’Afghanistan, pourtant désireux de mener une politique non-alignée, à se rapprocher d’une façon croissante de l’URSS, avec laquelle il entretenait des liens particuliers depuis le xixe siècle, tout au moins jusqu’à l’invasion soviétique du 27 décembre 1979. Au Pakistan, la menace talibane est devenue beaucoup plus concrète, ces derniers mois, dans l’esprit des Pakistanais, et la fragile unité de ce pays est à son tour mise à rude épreuve. L’armée pakistanaise est favorable aux Talibans en Afghanistan, afin de s’assurer un gouvernement bien disposé à son égard, à Kaboul, et de bénéficier ainsi d’une profondeur stratégique face à l’ennemi de toujours : l’Inde. En revanche, rempart traditionnel du régime pakistanais, l’armée entend bien lutter contre une menace talibane engagée dans une stratégie de conquête du pouvoir à Islamabad. Si elle voit d’un œil bienveillant le nationalisme pachtoune en Afghanistan, elle s’en méfie singulièrement au plan intérieur. À l’inverse, l’Inde a encouragé la politique du « Patchounistan », dont l’indépendance avait même été proclamée en 1949 par une poignée d’insurgés soutenus par le prince Daoud (cousin du roi Zaher), mais refusée par Washington, protecteur du Pakistan. L’Inde ne peut, elle aussi, rester indifférente aux collusions existantes entre les Talibans et les mouvements djihadistes, comme le Jaish-e-Mohammad et le Lashkar-e-Taiba, portant le fer au Cachemire indien [3]. Or, comme l’ont souligné plusieurs intervenants, le ressentiment des Talibans à l’encontre des Occidentaux, et particulièrement des Américains, s’est nourri d’une connivence excessive de ces derniers avec l’Inde et Israël. Le slogan de Ben Laden – « l’alliance des Juifs et des croisés » – ne serait d’ailleurs pas dénué d’impact à Kaboul.
La perception négative de l’Occident sera sans doute durable mais la stratégie américaine évoquée par plusieurs intervenants tient d’ores et déjà un plus grand compte de ces réalités et de l’interdépendance entre les théâtres. Depuis les années 1980, cette stratégie a été profondément influencée par l’expérience traumatique du Vietnam. La défaite au Vietnam a d’abord motivé une volonté de revanche, qui s’est traduite notamment par le financement – via les services secrets pakistanais (l’ISI) et à part égale avec l’Arabie Saoudite – des mercenaires fondamentalistes (particulièrement ceux de Gulbuddin Hekmatyar [4]), pour combattre la présence des Soviétiques et les acculer au départ (effectif en 1989). En déclenchant les opérations militaires en Afghanistan, en octobre 2001, l’administration Bush s’est délibérément affranchie d’une partie des recommandations contenues dans la doctrine Weinberg-Powell pour assurer la victoire militaire, tout en marquant son désintérêt vis-à-vis du nation building : l’absence d’une véritable stratégie après le renversement du régime des Talibans, compensée alors par des solutions tactiques à court terme telles que l’appui feu, a conduit à l’enlisement des troupes puis, en fin de compte, à une réintroduction progressive des méthodes de lutte antiguérilla qui avaient déjà été expérimentées au Vietnam, avec des fortunes diverses, entre 1967 et 1972. Mais si, dans le domaine de la lutte antiguérilla, les États-Unis surclassent désormais les Français et les Britanniques, ils n’ont pas résolu les contradictions entre l’objectif de conquête des cœurs et des esprits inhérent à cette forme de lutte et le recours à des procédés qui continuent d’alimenter le cercle vicieux de la haine et de l’insécurité : les bombardements aériens, particulièrement destructeurs pour les populations civiles d’Afghanistan et du Pakistan comme ils l’avaient été autrefois au Vietnam, au Laos et au Cambodge ; voire, les sociétés militaires privées (SMP), dont l’intérêt pour la paix reste à démontrer. Plusieurs intervenants ont été personnellement témoins de cette dégradation permanente de l’environnement sécuritaire, que l’année 2008 a porté à son paroxysme [5].
Enfin, si chacun des participants a reconnu les difficultés de la sortie de guerre en Afghanistan, et les efforts réels de la communauté internationale pour la précipiter, il est apparu indispensable à tous, non seulement d’accroître la coordination entre les acteurs, militaires et civils, publics et privés ; mais aussi, de développer simultanément ces efforts en faveur de la sécurité et de son indispensable corollaire, le développement économique du pays. Dans cette perspective, les Talibans, du fait de leur base sociale et idéologique, sont incontournables. Produits de migrations massives et de l’Islam radical, ils n’ont connu que la guerre depuis les années 1980. Animée, à l’origine, d’un idéal d’une certaine justice sociale (perceptible jusque dans la charia, dont certaines dispositions seraient même moins répressives à l’égard des femmes que la coutume pachtoune, le « pachtounwali »), leur résistance est d’abord apparue comme une revanche des ruraux sur les citadins. Mais elle est devenue impopulaire à partir du moment où, absorbés par le Djihad, ils ont abandonné aux ONG le soin de nourrir la population. Depuis 2003, les Talibans ont néanmoins su remobiliser, en instrumentalisant à leur profit le vecteur religieux, pour exploiter le déficit de légitimité et le manque d’efficacité du gouvernement Hamid Karzaï, marqué dès sa naissance par son parrainage étatsunien et par une forte corruption.
Comme l’ont souligné la plupart des intervenants, l’amélioration de la sécurité en Afghanistan semble donc plus que jamais indissociable d’une augmentation du niveau de vie de tous les Afghans, encore classé parmi les plus pauvres de la planète. Si telles étaient déjà, sur ce point, les recommandations des ONG françaises lors du colloque qui les a réunies le 22 mai 2008 [6], il est apparu à certains participants de retour d’Afghanistan que les initiatives prises dans ce domaine par les populations elles-mêmes autorisaient quelques espoirs. Nul doute, en effet, que ce conflit ne pourra être résolu par des moyens exclusivement militaires. Mais les experts divergent sur les modalités de la recherche d’une solution politique : aux partisans de négociations avec les Talibans que les Occidentaux qualifient de modérés, s’opposent ceux qui sont d’ores et déjà convaincus de leur échec, puisque les Talibans n’ont, en fin de compte, jamais été aussi sûrs de leur victoire et déterminés à obtenir le départ des forces étrangères [7].

Notes

  • [*]
    Pierre Journoud est chercheur au Centre d’études d’histoire de la défense (CEHD), et chercheur associé à l’UMR IRICE.
  • [1]
    Le colloque, qui s’est tenu le 29 avril 2009 à l’École militaire (Paris), a été organisé par le CEHD. Cet article qui en rend compte est publié conjointement dans le Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et sur le site internet du CEHD.
  • [2]
    Sur les relations franco-afghanes, qui n’ont que très peu été abordées pendant cette journée d’études, on renverra le lecteur, faute d’ouvrages scientifiques, aux sites Internet du ministère des Affaires étrangères et de l’ambassade de France en Afghanistan, ainsi qu’au compte rendu de l’audition de Régis Koetschet, ambassadeur de France en Afghanistan, devant les membres de la commission des Affaires étrangères (16 avril 2008) – en ligne sur le site internet de l’Assemblée nationale.
  • [3]
    Peu abordée au cours de cette journée d’études, la politique des Républiques d’Asie centrale, de l’Iran, de l’Arabie Saoudite ou encore de la Chine, vis-à-vis de l’Afghanistan, a déjà fait l’objet de nombreux articles, notamment dans la revue Politique étrangère.
  • [4]
    Chef du Hezb-e-islami (parti islamique), Gulbuddin Hekmatyar est l’un des chefs de guerre afghans les plus vieux et les plus fanatiques. C’est lui qui a revendiqué l’embuscade du 18 août 2008 (Le Monde, 29 septembre 2008). Pourtant pachtoune comme eux, il aurait refusé, jusqu’à présent, les propositions de front commun faites par les Talibans (Libération.fr, 29 septembre 2008).
  • [5]
    Selon un rapport de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan, le nombre de victimes civiles dues au conflit armé en Afghanistan a augmenté de 40% en 2008 par rapport à l’année précédente. Sur les 2 118 civils qui sont morts en 2008, 55% des décès sont attribués aux forces « antigouvernementales » et 39% aux forces de sécurité afghanes et aux troupes internationales. Pour ces dernières, les bombardements aériens ont été responsables de 64% des décès de civils. Cf. l’article en ligne sur le site du Centre d’actualités de l’ONU, 1er février 2009 [site consulté le 20 juillet 2009] : http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=18470&Cr=afghanistan&Cr1=MANUA
  • [6]
    On trouvera sur internet le texte de ces recommandations faites lors du colloque « La société afghane, quelles dynamiques ? », dans la perspective de la conférence internationale du 12 juin 2008 sur l’Afghanistan : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/Recommandations_du_colloque_du_22_mai_2008.pdf [site consulté en juillet 2009].
  • [7]
    Conférence de Gilles Dorronsoro, 9 septembre 2009 (texte en ligne sur le site de la Carnegie Endowment for International Peace : [site consulté le 9 septembre 2009] http://carnegieendowment.org/files/0911carnegie-afghanistan2.pdf).
Pierre Journoud [*]
  • [*]
    Pierre Journoud est chercheur au Centre d’études d’histoire de la défense (CEHD), et chercheur associé à l’UMR IRICE.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2010
https://doi.org/10.3917/bipr.030.0183
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