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Cahiers de Gestalt-thérapie

2007/1 (n° 20)


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Avant même de proposer une définition de l’art-thérapie, je vais essayer de dire synthétiquement ce que n’est pas l’art-thérapie :

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- L’art-thérapie n’a pas d’objectif précis, que celui-ci soit la réduction du symptôme, la simple distraction, la socialisation ou une visée professionnelle. Elle n’est ni rééducation, ni thérapie occupationnelle, ni ergothérapie, ni sociothérapie.

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- L’art-thérapie n’est pas un test projectif. Elle ne sert pas à parfaire un diagnostic. Elle ne sert pas non plus à dévoiler les problématiques de la personne, par exemple « Ton tableau révèle ta hantise de la mort ! », elle est déjà leur dépassement dans leur mise en scène, leur figuration complexe dans une production artistique. Elle ne révèle pas ce qui est, elle ne montre pas ce qui était déjà là, elle amorce un mouvement vers ce qui peut être, ce qui peut se représenter dans le symbolique et se mettre en processus d’une création à l’autre.

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Pour éclairer cette distinction, je prendrai l’exemple d’un dessin qui représente la violence d’un monstre sur le héros. Cela peut être perçu par le thérapeute comme signifiant la violence d’un père réel sur son fils, le dessin a servi de test pour mieux connaître le patient. Mais on peut aussi le prendre comme une symbolisation thérapeutique de cette même violence par le patient lui-même, ce qui le soulage et permet de la dépasser car il est alors Sujet, auteur d’une production qu’il nourrit de ses peurs, ce qui l’aide à les conjurer. Cette perspective est dynamique et va dans le sens des ressources de la personne pour surmonter elle-même ses difficultés si elle est bien accompagnée de façon discrète et respectueuse, alors que la première attitude à visée cognitive, plus statique, est fréquente dans un Occident qui cherche toujours à tout expliquer plutôt qu’à offrir sa vacuité à l’inconnu, comme le préconise l’art-thérapie qui respecte l’indicible et se déploie dans la pénombre. La lumière crue qui abolit toute nuance s’oppose ainsi aux nuances de l’ombre que Jun’ichirô Tanizaki a célébrée (In’ei Raisan, 1933).

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- L’art-thérapie ne se limite pas à une expression en vue de décharge et de soulagement. Elle n’est ni thérapie émotionnelle ni recherche de catharsis ni expulsion du mal qui confine à l’exorcisme. L’abréaction qu’elle permet éventuellement ne vaut que si elle s’intègre dans un processus qui la prolonge : le but pour la personne n’est pas de se débarrasser de ce qui la gêne mais de le transformer en création de soi-même.

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- L’art-thérapie ne concerne pas que la personne, c’est un combat ou plutôt une négociation avec la matière : peinture, pâte à modeler, terre, collage, sculpture, marionnette, invention orale ou écrite, voix, musique, gestualité, corps en mouvement, etc., et la personne n’œuvre pas principalement dans le /je/ de l’introspection. L’art-thérapie est une façon de parler de soi sans dire « je ». La matière n’est pas un médiateur mais un interlocuteur qui a son caractère, qui se défend, qui a ses exigences. C’est le thérapeute qui est le médiateur entre le(s) patient(s) et la matière.

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- L’art-thérapie est un projet qui tente de relever le défi de la transformation, au moins partielle, de la maladie physique ou mentale, du malaise, de la marginalité douloureuse, du handicap, en enrichissement personnel. La douleur, le mal, le trauma deviennent des épreuves que la personne doit surmonter, dépasser pour en faire une étape de son cheminement.

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- L’art-thérapie comme toute vraie thérapie est un accompagnement du travail d’un sujet sur lui-même, d’une « autothérapie », avec la particularité qu’il le fait à travers ses productions soutenues par l’art-thérapeute. Celui-ci permet que ces productions issues de la personne tracent un parcours symbolique vers un « être davantage » qui comprend forcément un « aller mieux ».

Proposition de définition :

L’art-thérapie est un accompagnement de personnes en difficulté (psychologique, physique, sociale ou existentielle) à travers leurs productions artistiques : œuvres plastiques, sonores, théâtrales, littéraires, corporelles et dansées. Ce travail subtil qui prend nos vulnérabilités comme matériau, recherche moins à dévoiler les significations inconscientes des productions qu’à permettre au sujet de se re-créer lui-même, se créer de nouveau, dans un parcours symbolique de création en création. L’art-thérapie est ainsi l’art de se projeter dans une œuvre comme message énigmatique en mouvement et de travailler sur cette œuvre pour travailler sur soi-même. L’art-thérapie est un détour pour s’approcher de soi.

L’art-thérapie est une symbolisation accompagnée

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Pour éclairer ce qu’est l’art-thérapie je vais donner un exemple de supervision issu de la escuela de arteterapia de Barcelone dont je suis aussi le directeur. Cette vignette clinique permet de différencier le travail de métaphorisation à quoi procède l’art-thérapie, et la volonté de rester dans l’expression directe qui est un autre projet qui prend la production pour revenir à la personne. L’art-thérapie n’est pas tout à fait l’association libre (à quoi ça vous fait penser ?). Elle n’est nullement l’explicitation (cela voudrait dire que), ni la volonté - de la personne ou de l’accompagnant - d’élire la production comme objet qui exprime un vécu, presque à l’instar d’un document. L’expression ne sert alors qu’à aborder un souvenir ou un ressenti actuel, c’est une façon de faire parler de soi et le soignant n’a rien de plus pressé que d’y insister sans cesse.

Ita et la matière

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Ita a 51 ans, elle est en traitement depuis l’âge de 20 ans. Elle est décrite comme atteinte de psychose maniaco-dépressive avec des défenses obsessionnelles : goût de la propreté, rituels quotidiens qui envahissent sa vie. Elle fait souvent des accès maniaques d’agitation psychomotrice, avec perte du sens des réalités et idées floues quasi délirantes, ce qui masque une dépression profonde qu’elle renverse dans son contraire.

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Elle aime peindre et participe à un atelier d’expression dans un centre de jour de Barcelone.

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Les premiers dessins sont très géométriques, ils sont faits de lignes droites à angle droit, rouges et vertes. Elle donne de vagues significations aux couleurs utilisées : rouge parce que l’animatrice a une robe rouge, cela pour lui dire qu’elle est jolie.

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Mais la matière la rejoint en quelque sorte, elle peint en effet ensuite de façon grossière, en s’en mettant sur les mains, des traits rouges beaucoup moins réguliers, sorte de machinerie qui évoque selon elle le corps humain ou tout du moins sa circulation sanguine autour d’un réservoir quadrangulaire qui figure le cœur.

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La séance suivante, elle continue dans le rude, le brut, le grossier, c’est un tunnel noir qu’elle dessine sans intentionnalité et qui se révèle à elle, dans la surprise, évoquant un cauchemar qu’elle faisait quand elle avait des idées de suicide : un tunnel terrible, jour après jour. Elle fait alors allusion moins à une activité onirique qu’à un vécu terrifiant, dont elle dit qu’elle ne sortait que pour des abîmes bien pires encore. Il se dégage d’ailleurs de cette peinture, faite de matière noire, une impression d’épouvante.

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Plutôt que de la pousser à aller plus loin dans la transformation de cette peinture en tableau, dans une tension vers l’œuvre, la soignante l’interroge sur ses idées suicidaires et ce qu’elle a alors ressenti, comme si la production ne servait qu’à un travail en /je/ sur soi-même. Ita se fait peur rien qu’à dire cet épisode de sa vie, elle regarde son tableau comme un témoignage qui trahit ce qu’elle ne voulait pas aborder.

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Du coup elle se reprend et utilise dans la même séance les crayons pour un autre dessin. C’est un arbre avec une seule feuille, le symbole de la solitude, précise-elle, un autre avec de multiples feuilles figure la multitude, elle dit rechercher dans sa vie le moyen terme mais n’y parvient pas.

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Après le choc visuel du tunnel imprévu que sa main a figuré sans qu’elle le veuille, elle revient ainsi à des illustrations convenues de ce qu’elle veut dire des insatisfactions de son existence, réitérant là un discours qu’elle a l’habitude de tenir. Dès lors, on retombe dans le « cucul-joli-joli » des pastels figurant des montgolfières qui lui rappellent ses souvenirs d’enfance (elle ajoute d’ailleurs, faisant contraste avec ses dessins, qu’elle en avait une peur affreuse).

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La séance suivante, elle dessine des parapluies en hommage à sa mère qui en faisait collection et puis un portrait du chanteur José Carreras dont elle était tombée amoureuse en 1992. Ensuite c’est l’apologie assez démonstrative de pigeons en cage qu’on libère. Cette image conventionnelle lui permet de parler de sa liberté depuis qu’elle n’a plus son fiancé. C’est ensuite la figuration de petits cœurs rouges comme flottant sur le fond blanc de la feuille, l’on retrouve ainsi en version mièvre la force des premiers dessins. Elle commente : « Ceci est mon cœur, grand, rouge, avec des envies d’aimer beaucoup de gens », phrase dite sur le mode de la conversation et dont la stéréotypie ne peut donner sujet à travail approfondi. Je signale au passage qu’il faut systématiquement se méfier des petits cœurs rouges, poncif se voulant signifiant et démonstratif.

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Ces conformités constituent des défenses contre l’irruption de l’horreur du tunnel qu’il aurait été plus judicieux de traiter esthétiquement, en insérant la forme, sans s’attacher à son contenu, dans une composition. Il suffisait de s’attarder devant le rond noir, en sachant qu’il est pour Ita rappel de sa dépression grave, et repérer qu’un de ses bords fait spirale et peut être continué dans la réalisation d’un tableau. Celui-ci inclura ainsi le noir épouvantable dans une œuvre plastique.

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Pendant la supervision, je me suis demandé quels conseils donner pour résoudre l’impasse thérapeutique de quelqu’un qui s’épouvante d’évoquer ses idées de suicide révélées et réveillées par sa production.

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Malgré tout, déjouant la volonté de refuge dans la superficialité, on peut voir dans ce passage du souterrain obscur aux figures légères non reliées au sol, une métaphore du mouvement de l’histoire même de Ita qui passe de la dépression à la manie.

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Sa production figure en effet l’envol de plus en plus lointain de la terre comme peut l’être le passage à ce qu’on nomme l’état maniaque, perte du sens des réalités, fuite des idées, inversion de la lourdeur dépressive et du temps arrêté en une accélération temporo-spatiale analogue au mouvement brownien des poussières dans un rai de soleil. Rappelons que Ludwig Binswanger [1][1] L. Binswanger, Über Ideenflucht, Schweitzer Archive... décrit l’homme maniaque comme « l’homme aux idées fuyantes », renonçant au côté problématique de la réalité, il paraît prendre le monde à la légère : celui-ci est « léger, large, changeant, permettant au maniaque de planer, de voler, de nager »

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Le début pour quelqu’un qui se dit assez compétente en peinture a été assez vite grossier, ce qui l’a peut-être surprise. C’est à partir du dessin du trou noir du cauchemar qui l’aspire de façon terrifiante que Ita est passée de la peinture aux crayons de couleur ou au pastel pour créer des dessins bien propres et assez conformes. Parallèlement à cet allégement de la matière, le contenu de ses dessins s’est envolé lui-même : montgolfières ou parapluies posés sur un fond blanc mis en espace comme les éléments d’un rébus. Formes et contenu ont été congruents.

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La question pour aller plus avant est : Comment introduire davantage de pesanteur, d’épaisseur, de matière, de terre sans pour autant tomber dans la terreur du cauchemar ?

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La thérapie avance par petites touches, par petits pas. Il suffirait par exemple de proposer au groupe (et non à elle-même en particulier en réponse à ce qu’elle considère sans doute comme un progrès vers une meilleure qualité de ses productions) d’explorer les trois dimensions. Ainsi Ita pourrait inclure des dessins dans un ensemble qui agirait comme une installation qui doit tenir au sol. D’ailleurs ses deux arbres sont moins intéressants dans leur démonstration délibérée de ce que peuvent être la solitude et la solidarité que dans leur absence commune de racines. Ce dispositif de reprise de ses dessins permet aussi de rétablir une temporalité rétrospective moins terrible que la réminiscence épouvantable qu’a provoquée la représentation du tunnel.

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Le dessein actuel est ainsi de retrouver la félicité dont elle parle (que la manie ne fait que caricaturer) davantage ancrée dans la réalité, passer en quelque sorte de la tête en l’air isolée dans le vent à la surface plantaire comme socle.

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On voit à l’œuvre la tentation constante de « thérapeutes » qui « comprennent » la production en séance comme prétexte à associations à interpréter. Le détour par l’expression ne ferait ainsi que fournir le starter d’un matériau facilité à traiter de façon classique. C’est cette tentation qui, entre autres, fait bien du tort à ce que l’on entend généralement par art-thérapie comme extension abusive d’un dispositif psychothérapeutique usuel. La métaphore est une figure de rhétorique qui introduit un déplacement (inattendu) de sens.

Le problème est bien là : non pas le décryptage des métaphores ni l’illustration délibérée dans une métaphore mais l’accompagnement du processus de métaphorisation implicite.

Pour finir, comme on me l’a demandé, je parlerai un peu de l’expression. Celle-ci me semble un moment indispensable (ce n’est pas pour rien que mon institut parisien s’appelle Institut National d’Expression, de Création, d’Art et Transformation) mais il ne doit, selon moi, qu’être une étape vers une création.

Si l’on en fait le but sans aller plus loin, on prend les risques suivants :

Expression/Création. Amont/Aval

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Qui s’intéresse à l’expression sans qu’elle soit une étape vers une création risque d’avoir une pensée tournée vers l’amont, c’est-à-dire vers ce qui est exprimé, ce qui a présidé à l’expression. Le travail dès lors est rétrospectif : qu’est-ce que l’expression a exprimé ?

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Qui s’intéresse à la création a une pensée tournée vers l’aval, c’est-à-dire vers ce qui va être créé. Le travail dès lors est prospectif et dynamique à la suite du mouvement déjà commencé.

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Je ferai ici l’analogie avec la distinction en sémiologie subjectale entre le Sujet de Droit qui applique un Savoir déjà acquis sur son identité, et le Sujet de Quête tendu vers l’acquisition d’une identité toujours mouvante et qui est à venir.

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Qui travaille dans l’expression risque de ne s’intéresser qu’au contenu qu’il renvoie à la personne. Qui travaille dans la création s’intéresse au devenir de la forme créée.

Il s’agit alors, pour la personne, moins de découvrir la signification que l’accompagnant a déjà devinée que de poursuivre le travail dans une évolution imprévisible. À la limite, on peut dire que son mouvement, et elle-même, peut n’avoir pas de fin alors que la finalité de l’expression peut ne se trouver que dans le passé à ramener au jour.

Note

[1]

L. Binswanger, Über Ideenflucht, Schweitzer Archive für Neurologie und Psychiatrie, 1931-1932 ; Sur la fuite des idées, Grenoble, Jérôme Millon, 2000.

Plan de l'article

  1. L’art-thérapie est une symbolisation accompagnée
  2. Ita et la matière
    1. Expression/Création. Amont/Aval

Pour citer cet article

Klein Jean-Pierre, « L'art-thérapie », Cahiers de Gestalt-thérapie, 1/2007 (n° 20), p. 55-62.

URL : http://www.cairn.info/revue-cahiers-de-gestalt-therapie-2007-1-page-55.htm


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