CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1En commençant cet article, deux choses me paraissaient importantes : rendre hommage au Docteur Louis Ploton et tenter de mieux écouter le psychanalyste Henri Danon-Boileau.

2J’ai rencontré Louis Ploton en 1991 en effectuant un stage à Lyon, dans l’unité psychogériatrie de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Son livre « la personne âgée », écrit en 1990, commentait et prenait en considération la souffrance des soignants en gériatrie. Cette approche du travail avec les personnes vieilles voire très vieilles me permettait de commencer à sortir de l’effroi devant la grande vieillesse et à penser le vieillissement comme une clinique extraordinairement riche.

3Henri Danon-Boileau, âgé de 85 ans, exprime dans l’introduction de son livre « De la vieillesse à la mort, point de vue d’un usager », l’espoir que la réflexion psychanalytique permette d’envisager autrement la fin de la vie. Il nous dit : « Vieillir est un exercice périlleux dont on connaît le dénouement… mais pourquoi faudrait-il laisser la névrose avec son lot d’angoisse et de blessure gâcher les plaisirs dont on pourrait encore profiter ? »

4C’est nourrie de ces rencontres que j’ai souhaité témoigner d’une clinique du vieillissement dans un cadre classique de consultation ambulatoire.

5Je vais m’arrêter plus particulièrement aux fins de ces thérapies.

6Lorsque « l’au revoir » résonne comme un adieu, la violence de la séparation est difficile en eux comme en nous.

La souffrance des soignants

7Louis Ploton nous met en situation. Il nous invite à nous imaginer traversant le hall d’une maison de repos et de soins. Nous sommes directement happés par les regards à la fois curieux et avides des personnes assises, là, parfois depuis des heures. Des mains se tendent. Allons-nous les saisir et nous arrêter ? Des appels, des demandes se forment mais si lentement. Nous sommes déjà de l’autre côté du couloir mais cette « traversée » a eu un coût. Qu’est-ce que c’est être un soignant dans pareil contexte ? Sommes-nous sans cœur ?

8Il y a, à la fois, tellement d’appétence et de repli dans l’air. Nous n’avons entamé aucune ébauche de contact et notre mauvaise conscience nous fait souffrir.

9En gériatrie, la culpabilité est un danger permanent qui nous guette et nous rend confus, totalement inefficaces. Il nous faut accepter cet écart énorme entre l’idéal thérapeutique et la pratique de terrain.

10L’idéal thérapeutique est exigeant, souvent même persécutant et le travail avec les personnes âgées va constamment le prendre en défaut. Notre action est si parcellaire, nous ne saurons jamais contenir l’étendue des angoisses du grand âge.

11Que pouvons-nous soulager ? La cause n’est-elle pas perdue d’avance ? Nous, soignants, sommes ballottés entre des vécus de toute puissance réparatrice et d’impuissance qui nous mènent parfois jusqu’au dégoût de nous-mêmes et de cet autre, ce vieux, si envahissant.

12« La personne âgée ne répond pas à l’image que nous nous en faisons et que nous désirons d’elle. Le projet de soin et la valorisation que le soignant espère en retirer sont souvent déçus. Nous ne les sauverons pas !

13Le soignant est un acteur agressé pour ce qu’il représente (un soignant…) et pris au piège de sa fonction (… qui guérit)

14Les soignants se mettent alors à déshumaniser le soigné (par exemple en utilisant l’approche médicale ou le soin technique uniquement) pour tenter de canaliser l’agressivité que suscite cet objet non docile et persécuteur » souligne L. Ploton.

15Il faut oser se décaler de ces vécus mortifères et se permettre un changement de regard.

16Bien sur, ces vieillards viennent constamment nous interroger sur notre rapport à la finitude. Mais celui qui vieillit est avant tout un homme ou une femme dont le corps se transforme et la vie psychique « travaille »

17Les mouvements régressifs, les attaques violentes envers les « plus vivants », les traits de caractères rigidifiés, nous montrent des personnalités loin de l’image d’Épinal.

18Le fil conducteur qui nous permet de sortir de l’impuissance et de la haine face aux conflits dont nous sommes les dépositaires, c’est le travail de représentation. C’est à dire la capacité de penser l’impact de la rencontre dans la perspective du temps qui passe, de la vie et de la mort.

19J’en reprendrais quelques aspects plus tard.

20Dans le domaine de la psycho-gériatrie, les facteurs biologiques, psychiques et familiaux amènent naturellement à des démarches pluridisciplinaires. Les modalités d’intervention sont donc diversifiées et les situations varient selon les individus qui y sont confrontés.

21L’intervention psychothérapeutique reste rare chez les personnes âgées. La compréhension psychologique est le plus souvent sollicitée par un intermédiaire : membres de la famille, médecins, intervenants sociaux, débordés par la situation. La clinique ambulatoire se différencie de ces consultations-là.

22Ces patients qui me demandent un rendez-vous et expriment leur besoin de parler à quelqu’un soulignent déjà leur potentiel à se confronter à une relation inter-personnelle et à s’exprimer eux-mêmes sur leur souffrance.

23Tout sujet qui vieillit se confronte à une même question fondamentale : Comment préserver une estime de soi suffisante et contenir les nouvelles variables que l’âge fait sentir ?

24Pour Claude Balier (1976), il s’agit de préserver quelque chose de son identité. Mais comment la personne va-t-elle maintenir un sentiment d’identité personnelle lorsqu’elle est confrontée à des changements nombreux, tant dans le domaine social que biologique, et qu’elle doit faire face à l’angoisse de l’échéance de la mort dont elle se rapproche ? »

25Ces changements et pertes successives ré-interpellent l’équilibre existant, mettant le psychisme au défi de contenir, d’élaborer et d’intégrer ces nouvelles données.

Ce temps qui ne passe pas

26Dans Ce temps qui ne passe pas (Gallimard, NRF, série Tracé), J.B. Pontalis cite cette phrase surprenante de Claude Roy : « Une vie ne s’achève qu’avec le meurtre – qu’avec la mort – qui est un meurtre. Notre chance, c’est cette façon qu’a la vie de ne pas finir ses phrases… » N’est-ce pour cette raison qu’une psychothérapie avec une personne âgée commence ? Certains viennent avec des questions qu’ils n’osent pas se formuler, des émotions qui s’entrechoquent, des images qui tournent dans la tête. Pour d’autres, c’est le ralentissement de la pensée et le vide semble s’installer tel un effet de sidération devant le temps qui passe.

27Dans les deux cas, la confusion envahit le champ de la représentation et les ressources psychiques s’amenuisent.

28Le travail thérapeutique d’un sujet âgé n’est pas à confondre avec l’accompagnement de fin de vie. Cette personne n’est pas dans un adieu au monde mais à la recherche d’une nouvelle aptitude à être au monde.

29Nous pourrions la définir comme une clinique de la perte et nous pourrions argumenter que la mort, réalité inévitable et castration ultime, est dominante dans le travail avec les personnes âgées. Pourtant, nous savons tous que le travail de la perte existe dans tout travail thérapeutique et en chacun d’entre nous, constamment. C’est vrai, mais vieillir est inévitablement la dernière étape de la vie.

30« Nous sommes des “prêts à mourir”, nous dit Henri Danon-Boileau, mais nous ne sommes pas mourants. ».

31Et là, il est important de se rappeler que comme l’inconscient, la souffrance n’a pas d’âge et la vie psychique non plus.

32Pour Gérard Le Goues : « L’appareil psychique du vieillard reste un espace en expansion, désireux de s’enrichir par l’échange et la compréhension jusqu’à la fin de l’existence. »

33A nous de trouver les moyens d’accompagner ces hommes, ces femmes avec ouverture et humilité.

« Qui suis-je encore lorsque je vieillis ? Je ne me reconnais plus. »

34Le travail thérapeutique avec les personnes âgées nous apprend trois choses :

351. Que le temps avance inexorablement et use le corps !

362. Que la vie pulsionnelle et les désirs n’ont pas d’âge !

373. Que l’organisation psychique est à l’affût d’une issue supportable pour le narcissisme !

38La vie change, les diminutions corporelles s’installent, le vécu de perte varie d’intensité suivant le statut psychique que chaque sujet lui attribue.

39Nous pouvons toutefois distinguer les pertes d’objet, les pertes de fonction, les pertes de soi et, en lien avec l’univers fantasmatique infantile, la perte de ce qu’on aura plus mais aussi de ce qu’on a pas été, de ce qu’on a pas reçu. Ces expériences sont régies en fonction de la structure et de l’histoire de chacun.

40Le travail du vieillir évoque l’élaboration de l’instance du moi prise entre un monde interne atemporel et la réalité externe qui confronte l’individu à une butée.

41L’accès à un espace intrapsychique peut se reconstituer grâce à l’étayage que propose le thérapeute, objet externe soutenant le narcissisme du sujet.

42Il nous faut, dans un premier temps, penser à la place de l’autre, l’impact de la perte et de la dégradation. Il nous faut reprendre le fil de l’histoire afin de décondenser les expériences et l’accumulation de celles-ci lors du vieillissement. Le temps de la séance est un temps qui s’arrête, un temps où se rassembler.

43N’est – ce pas ce que témoigne cette patiente de 78 ans lors de notre deuxième entretien en disant : « J’ai retrouvé mon cerveau. »

44Nous pouvons avancer qu’un bon vieillissement limite l’effraction faite au narcissisme. Le sujet peut s’appuyer sur les bons aspects de soi tout en maintenant « commerce » avec le monde externe. Le sentiment de continuité est maintenu dans une vie en mouvement.

45Un mauvais vieillissement laisse la personne débordée par un excès d’excitation pulsionnelle. Nous assistons au démantèlement des ressources internes suscitant un effondrement du Moi ne permettant plus d’intégrer aucun changement. La machine mentale tourne folle, devient répétitive puis comme vidée de toutes possibilités d’adaptation.

46Nous rencontrons alors des personnes âgées enfermées dans des vécus dépressifs et des angoisses majeures, développant des défenses excessives, étouffées par des affects violents faits de rage, de désespoir et de culpabilité.

47Comme nous pouvons l’entendre, vieillir exige une grande souplesse psychique : désinvestir, réinvestir de façon moins coûteuse, plus réaliste. « Renoncer sans se résigner » nous dirait Henri Danon-Boileau. Vieillir sollicite une profonde créativité.

Une perte particulière devient un changement de trop, tout bascule !

Vignette clinique 1

48Dés le premier entretien, l’histoire de Monsieur U. est ainsi condensée. Il arrive chez moi envoyé par un psychiatre. Pourtant, il avait tant espéré que celui-ci puisse faire « quelque chose pour le gamin » (c’est ainsi qu’il se nomme). Et le voilà à nouveau collé à une femme à l’image de son enfance sans père. Le temps s’est contracté, quelque chose du présent fait revivre les douleurs du passé, tout ce qui n’a pu être représenté reste en recherche dans son psychisme. Monsieur U. ne peut accepter l’arrêt (volontaire) de sa profession libérale et le mariage d’un enfant qu’il a eu tardivement.

49C’est comme si dehors, le temps avait avancé trop vite et que le dedans s’était retrouvé projeté en arrière. « Je suis perdu comme un gamin, j’ai 80 ans et je ne suis jamais arrivé à me sentir un homme. »

50Sa vie a été jalonnée d’effondrements aigus exprimés dans des accidents somatiques graves, sa fragilité narcissique l’accompagne depuis toujours.

51Extrêmement ralenti, il cherche ses mots, trouve des blancs puis des mots quand même. Il est écrasé par un état dépressif l’amenant à penser au suicide.

52Nous allons nous rencontrer pendant 3 ans, à raison d’une heure, une fois semaine, régulièrement, avec curiosité puis avec plaisir.

53Le besoin de temps pour se rassembler en s’appuyant sur l’étayage d’une présence attentive m’amènera à un aménagement du cadre : je lui proposerai des consultations d’une heure.

Vignette clinique 2

54Lorsque Madame F. prend rendez-vous, elle ne souhaite pas me dire qui lui a donné mon nom, secret qu’elle gardera jusqu’au bout. Je suis d’emblée frappée par quelque chose de chaotique dans son apparence. Elle est jeune et vieille, terne et brillante, froide et bouillante. Elle consulte sous l’emprise d’une phobie d’impulsion à la naissance de sa première petite fille. Elle n’ose pas la toucher de peur de lui faire du mal. Elle a déjà vécu de pareilles angoisses avec ses propres enfants, il y a de nombreuses années.

55Âgée de 65 ans, elle se demande avant tout quelle femme elle peut encore devenir. Elle souhaite un travail régulier que nous entreprendrons deux ans durant.

56Le temps avance avec une régularité de métronome, nous le savons, c’est comme cela. Pourtant nous voyons que ce n’est pas vrai : le temps est suspendu, s’accélère, s’arrête, hoquette… il n’en fait qu’à notre tête.

57La rencontre thérapeutique peut permettre la relance d’une vie psychique mieux organisée. Proposer un cadre et permettre le déroulement d’un processus interpellent la personne dans sa globalité corps-pensée et dans sa dimension historique. Un champ de possibles s’ouvre à nous qui n’est plus le champ de tous les possibles : vivre avec des limites et des manques.

Si la fin nous surprend, c’est que la vie continue…

58Toute thérapie s’arrête un jour. Mon cadre de travail ambulatoire pose de façon aiguë cette question quand il s’agit d’une thérapie avec une personne âgée. Va t’elle pouvoir venir, pour combien de temps ? Comment comprendre et faire la part des choses entre le désir de venir et la capacité de venir ? Lorsque la personne âgée ne peut plus se déplacer, comment supporter ma violence à ne rien changer ?

59Je ne fais pas de consultation à domicile. Le travail va devoir s’arrêter.

60Il faudra se dire au revoir.

61Lorsqu’on évoque la fin d’une thérapie, on pense à la fin des rendez-vous, la fin des symptômes, la fin de la « névrose de transfert ».

62Dans L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, Freud met en avant l’émergence d’un Moi suffisamment fort pour continuer seul à faire face aux conflits pulsionnels. Il aborde la question de la fin dans l’intégration d’un processus interne en continuelle élaboration, le patient ayant la capacité de poursuivre de la sorte son chemin.

63Seul… Qu’est-ce que cela veut dire ? Ces patients fragilisés nous laissent habités par leurs angoisses. Nous nous proposons comme le réceptacle de leurs vécus persécutoires, de leur difficile acceptation d’une nouvelle forme de dépendance.

64Nous savons qu’en prenant un patient en charge, le travail se terminera un jour et nous aurons à nous quitter. Ce qui est vrai, c’est que nous ne savons pas quand et comment.

65Il y a des thérapies où on se dit « au revoir » et pourtant elles ne se terminent pas. Nous continuons à porter en nous quelque chose qui ne peut pas s’arrêter là.

66Le travail thérapeutique avec des personnes âgées nous amène à ressentir une présence malgré la séparation. Elles nous laissent avec quelque chose, un peu comme une blessure et nous nous demandons s’il nous faut la garder, l’expulser.

67Plusieurs questions continuent en moi à propos de ces prises en charge :

68- Qu’en est-il de l’élaboration du transfert négatif et de la violence inconsciente à l’œuvre chez la personne âgée ?

69- Quel serait le lien entre l’élaboration de cette violence et la capacité d’introjection du travail thérapeutique tel un objet interne suffisamment solide permettant de poursuivre son chemin sans trop d’hémorragie narcissique ?

70- Serait-ce ce défaut d’élaboration qui suscite en moi le sentiment que je ne peux pas les oublier, les lâcher alors que la thérapie est terminée ?

Vignette clinique

71Une femme âgée de 70 ans, très invalidée, venait à ma consultation depuis peu de temps. Les quelques pas du taxi jusqu’à mon bureau lui étaient très pénibles. J’avais le sentiment qu’en ne venant pas à son secours, là, dans la rue, je la maltraitais. Culpabilité que je transformais automatiquement en haine sauvage contre ce taximan qui n’était pas fichu de l’aider.

72Reprenons les réflexions de Freud : une thérapie peut être considérée comme terminée lorsque la névrose de transfert est liquidée. N’oublions pas la colère de Ferenczi reprochant à Freud l’impossibilité d’élaborer son transfert négatif. Pour introjecter un objet suffisamment solide, il faut l’avoir maltraité et qu’il ait survécu à la force de l’amour et de la haine souligne Winnicott.

73Le travail avec les personnes âgées en ambulatoire rend difficile cette élaboration du transfert négatif. Les mouvements violents sont pourtant bien présents : résistance hypocondriaque et envahissement des plaintes, dépression-protectrice à tous changements, régression anale, exhibition, culpabilisation, attaque envieuse. La personne âgée est capable de déployer beaucoup de richesse pour sadiser le thérapeute, le rendant impuissant et incapable de préserver un espace à soi, un espace de vie. Le thérapeute est pris dans un double mouvement : à la fois objet de haine et objet d’étayage. L’augmentation de la dépendance rend la relation thérapeutique particulièrement sensible à la séparation. Les fantasmes d’effondrement, de mort imminente, de colère destructrice sont extrêmement intenses lorsque nos chemins se séparent.

74Comment entendre les liens associatifs de Madame F. lors de l’une des dernières séances ?

75« Au fond, se séparer, ici, c’est comme quitter ses parents. C’est pour aller de l’avant. Je sais que, si c’est nécessaire, votre porte ne sera pas fermée…

76Je ne sais pas pourquoi, parfois lorsque je suis dans mon bain, j’ai envie de jeter le sèche-cheveux dedans, détruire tout ce que j’ai construit. Ce que j’ai construit est le fruit d’un travail tellement laborieux. J’ai peur de tout perdre (…). Ma mère (96 ans) vient de signer une charte “pour mourir dans la dignité”. Elle a toujours eu peur de la vie et puis maintenant, elle a peur que sa vie ne se dégrade. Elle a une telle révolte en elle. Elle est en colère contre la mort inévitable. C’est ridicule ! ».

77Cette mère, en refusant l’acharnement thérapeutique n’évite pas l’idée de sa propre mort. Ces mouvements doubles d’acceptation et de colère déstabilisent Madame F. Cette mère ne sera donc pas toujours présente pour la protéger du temps qui passe. Nous retrouvons là l’idée du meurtre évoqué par Claude Roy. Pour l’inconscient, c’est la mère archaïque qui donne la vie et la mort.

78« C’est notre propre mère qui nous tue », nous dit Henri Danon-Boileau. Comment supporter cela ?

79Henri Danon-Boileau découvre en faisant son auto-analyse, que la peur de mourir ne concerne pas tant l’avenir que le passé. Il la met en lien avec les sentiments de détresse et de désarroi du tout petit dans les premiers instants de la vie. Pour lui, à un niveau inconscient, mère et mort se confondent. Gérard Le Goues commente cette hypothèse en relevant qu’elle est loin d’être gratuite. « En retournant la perspective, Danon-Boileau nous montre où porter nos efforts : sur un passé traumatique bien plus que sur l’avenir, quand nous travaillons avec un sujet vieillissant tétanisé par la peur de la perte et de la mort »

80Madame F. vient à sa dernière séance :

81Elle reprend le chemin parcouru ensemble à travers le thème : Être touchée ou ne pas être touchée par ses émotions, par ma présence. Elle s’est sentie longtemps au milieu d’une pièce, seule, à éviter même le contact avec les murs. Aujourd’hui, elle se questionne sur les limites de notre rencontre « professionnelle » et se sent frustrée. Il reste de l’inachevé, elle ne m’a pas tout dit mais faut-il tout dire se demande t-elle ?

82Sa vie est plus légère, elle se sent plus en contact avec de l’humain en elle comme elle dit, avec la réalité aussi. Elle me raconte qu’elle a mimé sa mère devant celle-ci, lui formulant tout haut l’exaspération que cette vieille femme ressent devant les soins autoritaires prodigués par ses filles.

83(Le mime : « Elles disent que c’est pour mon bien… C’est ce qu’elles disent mais elles ne me laissent plus rien décider sous prétexte que je ne suis plus qu’une vieille peau » Elles ont ri aux éclats toutes les deux.)

84« On est pas toujours nickel, hein ! N’avoir aucune mauvaise pensée, ce n’est pas possible », me dit cette patiente.

85Elle terminera la séance en évoquant l’horloge de mon bureau. Cela l’a toujours stressée cette horloge, ce temps compté. Aujourd’hui elle l’écoute comme un battement et elle pense à un cœur qui bat…

86Si le « mauvais » peut se penser et même se dire et d’autant plus se jouer, alors « le bon » trouve son chemin dans une vie plus légère.

87Ce sont des personnes que l’on quitte avec le sentiment que leur vie va continuer à se déployer. Nous pouvons parler de thérapie avec fin.

La thérapie sans fin

88Monsieur U. me prendra par surprise. Il veut arrêter rapidement ce travail entrepris il y a trois ans. Il veut éviter la tristesse et craint de changer d’avis. C’est vrai qu’un bout de chemin a été parcouru. Il n’est plus envahi par des pensées suicidaires, la dépression reste latente mais me semble souvent être un bon manteau chaud, une protection contre des affects plus agressifs et les sollicitations extérieures. La relation avec ses enfants s’est transformée. Des symptômes persistent, il n’arrive pas à distinguer les signes du vieillissement et les marques de la dépression. La confusion reste grande pour moi comme pour lui me donnant bien souvent un vécu d’impuissance. Il vit pourtant des moments de bonheur qu’il ne dénigre plus. Il se débrouille, il fait « du bricolage psychique » comme dit Jean-Marc Talpin, comme chacun d’entre nous d’ailleurs…

89A la dernière séance, Monsieur U. commente le bilan de notre parcours. Il a le sentiment qu’il ne voit plus sa vie de la même manière. Il a pu s’arrêter sur ses souffrances passées et les accepte. Cela lui a permis de comprendre celles de ses enfants et de les écouter. Ils se sont rapprochés.

90Il a envie d’arrêter parce qu’il en a marre de s’entendre se plaindre (c’est comme cela qu’il rentre en contact avec moi.) Il a envie de voir de quoi il est capable sans moi. Il a peur d’une dépendance à vie. Pourra t’il revenir s’il le souhaite ? Le même jour à la même heure? Il veut tenter le coup, il a une peur folle.

91Je respecterai ce départ proposé comme une fuite. Je ne pensais pas pouvoir explorer plus en avant la charge violente enfermée dans cet homme sans solliciter un trop grand remaniement de son économie psychique. Je trouvais important qu’il prenne la maîtrise d’une relation de dépendance vécue comme trop absorbante. Je savais que notre temps était compté et que bientôt il ne pourrait plus prendre la voiture pour venir à ses consultations. Cela me semblait important qu’il prenne les devants, il n’était tout de même pas qu’un petit garçon.

92Pourtant, mon inquiétude reste intacte. La fragilité narcissique de cet homme, son difficile rapport à la dépendance, l’intensité de ses mouvements internes ont été peu élaborables tant les séances étaient envahies par les plaintes somatiques et la recherche d’une virilité (d’une agressivité) jamais assumée.

93Même jour, même heure : rester là immobile, suspendue, toujours disponible, est-ce là notre fantasme commun?

94L’attente pour conjurer le mauvais sort, pour repousser la mort. Rester éternellement présente pour lui, avec lui. Il nous faut nous quitter, doucement mais fermement sans s’arracher l’un à l’autre.

Un aspect de la souffrance des soignants dans le contre-transfert

95Pour Madame F. comme pour Monsieur U., je me suis surprise à écourter des silences trop émotionnels comme si je souhaitais faire l’économie de cette douleur qui ne se disait pas mais cherchait à se partager autrement.

96Est-ce en partie liée à ce que séparation et mort se confondent voire fusionnent dans le psychisme lorsqu’on est vieux, lorsqu’on pense aux vieux ?

97Ne sommes-nous pas nous-même dépités de constater, malgré nos rationalisations intellectuelles, que la thérapie n’empêche pas le temps d’avancer, le corps de se dégrader, l’esprit de s’émousser.

98La vie psychique est forte mais elle n’est pas toute puissante et notre culpabilité n’a d’égale que notre agressivité devant celui qui nous le rappelle.

99N’oublions pas une des particularités de cette clinique : la relation au vieillard a son équivalent à la relation parents-enfants.

100Notre position de soignant induit un renversement de rôle et nous sollicite inconsciemment dans nos propres pulsions agressives d’enfant devant le parent défaillant. Cet aspect est d’autant plus envahissant pour les soignants qui touchent ce corps diminué.

101Pour nous, thérapeutes, la tâche est un peu plus facile. Notre cadre de travail est mieux délimité. Notre outil privilégié, la pensée, nous permet ce travail incessant de métabolisation et d’humilité devant la vie qui s’altère, devant la pulsion qui « bat », devant les défenses déployées par le vieillard aux abois.

102Notre tâche serait de redonner un espace protégé où cet homme, cette femme peut éventuellement penser ce qui lui arrive. Certains ne peuvent que l’expulser quand ils ne peuvent plus porter seuls l’angoisse et la violence qui les débordent.

103Ainsi, J. Van Habost, psychanalyste à la S.B.P., me disait à propos de ces questions: "Le danger n’est-ce pas toujours cette idéalisation ? Il y a en nous une telle exigence de tout comprendre. Souvent, notre travail se limite à offrir un peu de clarification psychique dans le cadre d’une perplexité partagée."

104Ces quelques mots de J.B. Pontalis lui font écho : « Mobilité du corps, de l’esprit, de l’âme. Se sentir inachevé, se vouloir inachevé. Il serait inhumain d’achever. »

Français

Résumé

Vieillir réveille et suscite des conflits psychiques. Certaines personnes entreprennent une démarche psychothérapeutique. Dans cette prise en charge, le soignant est confronté à la limite du temps et aux renversements des générations. Se séparer équivaut parfois à abandonner voire tuer. Comment penser la clinique du vieillissement ?

Mots-clés

  • vieillissement
  • souffrance des soignants
  • fin de psychothérapie
English

Summary

Getting older provokes psychic conflicts and awakens childish fears. Some people choose psychotherapy. The therapist is confronted with the limited time and with the reversal of generations. To separate sometimes equals abandon, even killing. How can we see the clinical approach of the old age as an approach of life?

Keywords

  • getting older
  • therapist suffering
  • psychotherapy
  • separation

Bibliographie

  • Balier C. (1976), « Élément pour une théorie narcissique du vieillissement », Cahiers de gérontologie, 128-153.
  • Camdessus B. et coll. (1989), Les crises familiales du grand âge, Paris, ESF
  • Charazac P. (1998), Psychothérapie du patient âgé et de sa famille, Paris, Dunod.
  • Colpe D. (1994), L’hospitalisation de la personne âgée, une autre demande, Gérontologie, n° 89, p.33-37.
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  • Ferrey G. et Le Goues G. (1993), Psychopathologie du sujet âgé, Paris, Édition Masson, 2éme édition.
  • Le Goues G. (1991), Le psychanalyste et le vieillard, Paris, PUF.
  • Le Goues G. (2000), L’âge et le principe du plaisir, Paris, Dunod.
  • Ploton L. (1990), La personne âgée, Chronique Sociale, Lyon.
  • Talpin J.M. (1996), « L’institution en souffrance : les défenses et le temps », La revue française de psychiatrie et de psychologie médicale, Société Rhône-Alpes de psychiatrie, 27-31.
Dominique Colpé [*]
  • [*]
    Psychologue, psychanalyste S.B.P.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/03/2007
https://doi.org/10.3917/cpc.028.0257
Pour citer cet article
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