CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 – Introduction

1En Corse, d’une certaine façon, on peut affirmer que le combat pour la reconnaissance d’une langue minorée a été symboliquement gagné. Ainsi, parmi les Corses d’origine, peu se risqueront à parler de patois, convoquant plutôt le vocable « langue », tandis que l’enseignement bilingue accueille désormais, à l’école primaire publique, 30 % de la population scolaire et que l’Assemblée territoriale, élue en 2010, s’apprête à proposer au gouvernement des mesures ambitieuses telles que la coofficialité du corse et du français [2].

2Pour autant, et même si l’on peut parler d’une dynamique en cours depuis plus de trente ans, dont on mesure les effets tangibles, on ne peut considérer que la problématique des langues, corrélée à celle de (des) l’identité(s), s’en trouve totalement clarifiée.

3En effet, la Corse, après avoir été absente de la révolution industrielle, est entrée tardivement dans l’économie moderne, au début des années soixante. Le choc culturel qui s’en est suivi, caractérisé par un fort sentiment de dépossession (au sens de Lafont, 1967, 1971), a provoqué une résurgence de la revendication nationalitaire, pourtant présente dans l’entre-deux guerres mais dans un contexte international la rendant difficilement audible. La question de la langue est apparue, au fil des années, des décisions de l’Assemblée régionale puis territoriale, de première importance. Dans la mesure où, par exemple, celle-ci est considérée comme un indispensable facteur de cohésion sociale dans le plan de développement de la langue adopté à l’unanimité en juillet 2007.

4Si l’inscription dans la loi de la reconnaissance du « peuple corse, composante du peuple français », fut rejetée par le Conseil constitutionnel en 1991, l’idée de « communauté de destin » a fait son chemin dans les esprits, sans pour autant devenir majoritaire. Dans le même temps, entre 1962 et 2008, la population a quasiment doublé (de 160 000 à plus de 300 000 habitants), s’est massivement urbanisée, avec une immigration dont les flux historiques ont changé et dont le pourcentage apparaît loin d’être négligeable par comparaison avec d’autres régions métropolitaines, compte non tenu des statistiques relatives à l’ensemble Île-de-France. Avec, dans ce cas précis, le risque classique de confusion qui conduit communément à considérer qu’il existe un problème d’ordre ethnique là où ne se dissimulent en fait que de très prosaïques difficultés sociales. En définitive, il paraît aujourd’hui difficile, y compris pour le mouvement nationalitaire, de valider la rhétorique romantique d’une langue/un peuple/une nation, fût-elle conjuguée sur le mode bilingue.

5Dans cette étude, je me propose de mettre en évidence la complexité de la situation linguistique et culturelle locale, dans un contexte national marqué par de fortes incertitudes quant à la question de l’identité nationale : on peut en effet dire qu’elle oscille entre des tendances centripètes, relatives à la recherche d’un vivre ensemble refondé, et des contraintes centrifuges, qui renvoient, elles, à des tentations de repli ou de recherche inquiète de l’entre-soi. Je le ferai à travers l’examen de données diverses, que d’aucuns percevront comme hétérogènes et distantes, voire disjointes, les unes des autres. En ce qui me concerne, je les vois comme autant d’observables pertinents susceptibles de nous apporter une aide précieuse dans notre effort de compréhension du réel, hic et nunc.

6Je m’intéresserai dans un premier temps au principe de polynomie et à son application dans le contexte local. Puis j’examinerai l’état actuel de la langue parlée dans les échanges informels quotidiens, caractérisé par une situation d’hybridation plus ou moins poussée, au sein duquel est en cours un basculement. Je procéderai ensuite à un sondage dans le champ de la langue parlée et écrite, médiatique et littéraire, marqué par un double mouvement d’élaboration linguistique, au sens de Kloss (Thiers, 1986), et d’émancipation vis-à-vis des contraintes de la normalisation. J’achèverai ce parcours empirique en investiguant les problèmes que posent le développement d’un enseignement que l’on peut désormais qualifier de biplurilingue face à la perception des langues que peuvent avoir les communautés immigrées et face aux stratégies parentales en matière de parcours scolaire de leurs enfants : en effet, une offre différenciée telle que celle d’une filiarisation (enseignement standard vs enseignement biplurilingue) plus ou moins dynamique comporte le risque d’un développement parallèle et ségrégué (selon le clivage structurel mentionné plus haut) de deux types de formation de la jeunesse au sein du service public d’éducation.

7On pourra reprocher à la proposition ci-avancée une forme d’excès dans l’éclectisme conduisant inévitablement à l’éparpillement. Je la conçois personnellement comme une tentative de synthèse dans laquelle j’essaie de ne laisser dans l’ombre aucun des traits que je considère comme saillants dans la dynamique collective en cours.

2 – Polynomie, standardisation, variation

8Il me faut à présent, pour initier ce parcours d’étude, procéder à un retour historique. Paul Arrighi, professeur agrégé d’italien, peut être considéré comme l’un des précurseurs principaux de la défense et de l’illustration de la langue corse. Ayant fondé en 1923, avec son collègue Antoine Bonifacio, également agrégé d’italien, L’Annu corsu[3], revue littéraire bilingue, il écrit pourtant, en 1924, dans un article de cette même publication (Archives Départementales de Corses du Sud, Rev 37) :

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Nous déclarons d’abord nettement, pour dissiper toute équivoque, que nous ne demandons pas l’enseignement du corse dans nos écoles ; nous nous séparons ici de certains de nos confrères… Nous croyons… que la fixation de notre langue, son étude comparée avec le français, ne peuvent que contribuer à délimiter nettement leurs domaines respectifs… De même, quand nous aurons, comme c’est notre ambition et notre espoir, fixé les règles de notre langue, nous aurons en même temps rendu service à cette langue française que l’on nous accuse de vouloir tuer ! Et alors seront rendues plus faciles et plus profitables ces comparaisons entre la langue locale et la langue nationale dont plusieurs de nos maîtres d’école se servent déjà avec les meilleurs résultats.

10On retrouve en l’occurrence, et compte tenu de la doxa des temps considérés, un dogmatisme relativement prévisible s’appuyant sur un mimétisme décontextualisé avec la construction de la langue française. Sans compter les symptômes patents d’une attitude diglossique intériorisée et l’influence idéologique, dans le contexte de l’époque, du point de vue d’un Bréal, qui prône l’usage des dialectes locaux au service de l’apprentissage du français (Dellesalle, 1977), mais aussi du discours favorable aux « petites patries », très en vogue sous la IIIe République (Chanet, 1996). Pourtant, le même auteur aura rédigé, dans la même livraison, l’article Ortografia[4], qui servira de base à la rédaction du manuel d’orthographe Intricciate è cambiarine[5], publié en 1971 par D. A. Geronimi et P. Marchetti, ce dernier opus jouant un rôle décisif dans le processus de diffusion du corse dans l’enseignement et dans la mise en place d’une orthographe unifiée, reconnue de fait comme commune par l’ensemble des usagers actuels.

11Enjambons à présent les décennies pour signaler l’intervention décisive de Jean-Baptiste Marcellesi, relative à la production du concept de polynomie (1984), qui prend en compte deux critères essentiels, la reconnaissance du principe de variation, au-delà des variétés elles-mêmes, et celui d’individuation, dans le sens où une langue, très proche d’une autre (en (l’occurrence l’italien), s’en distancie par la volonté de ses locuteurs. A quelques vingt ans de distance, Marcellesi y revient d’ailleurs sous forme de bilan critique (2003, 29) :

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« … De toute façon, je pense que la norme imposant une variété unique (ou quelques variétés) ne correspond absolument pas au terrain. A plus forte raison pour les langues " minorées, régionales, minoritaires " et autres : c’est le désastre, puisque c’est une forme unique qui ne correspond absolument pas à l’usage, qui va être imposée. Et donc il faudra attendre que les gens l’aient apprise pour qu’on puisse vraiment l’enseigner. Tout le monde a retenu une idée qui leur parut pratique : chacun écrit, enseigne, sa variété. Mais pourquoi ça prend ? Parce que toute autre démarche est impossible. Elle ne ferait que disqualifier ceux qui parlent couramment corse (puisque chacun le parle dans sa variété), et au profit de qui ? au profit de la langue dominante, puisqu’ils seraient disqualifiés pour X temps, le temps qu’ils se mettent à apprendre la manière de parler une langue imposée. Or, pour le français, c’est autre chose puisque c’est un processus millénaire, mais pour la survie des langues régionales et minoritaires (de France en tout cas) on ne va pas attendre un millénaire pour les sauver ! C’est tout de suite ! Moi je n’ai pas d’autres moyens que de dire " il faut que chacun puisse écrire ce qu’il parle ou adopter d’autres formes qu’il lui convienne, en tout cas que ça ne soit pas imposé ».

13L’intuition marcellesienne, rationalisée dans le concept de polynomie, apparaît corroborée par les constats auxquels j’ai moi-même pu procéder (2008), à savoir que celui-ci a permis aux acteurs, pleinement désireux de s’engager sur le terrain (et la production de manuels didactiques en témoigne, ainsi que l’arrêté du 30 avril 1991 relatif au capes [6], sans compter les initiatives prises à la télévision régionale et sur la radio de service public), de libérer en quelque sorte leur désir d’expression et de communication, sans subir le licol d’une norme précontrainte.

14Mais on peut aller plus loin en la matière, en fonction de l’enrichissement que tel ou tel auteur aura pu apporter au concept. Pour Marcellesi (1991), la polynomie suppose une fusion à plus ou moins long terme des variétés, dans les faits, par la création d’une koinè issue de l’accélération de l’urbanisation. En effet, la majeure partie de la population de l’île vivant dans des villes ou ce qui peut y ressembler, on est loin du temps où, à l’intérieur de chaque pieve [7], chacun utilisait le dialecte local. Mes propres travaux (2011a) confirment d’ailleurs cette tendance : sur six professeurs de corse, interrogés par mes soins à propos de la polynomie, cinq utilisent en fait personnellement un corse référencé dialectalement mais fortement hybridé par son usage dans un espace de vie autre que celui d’origine.

15Pour Jean-Marie Comiti (2005), la polynomie peut constituer une bonne matrice pour l’éducation à l’altérité, par transitivité positive pourrait-on dire : la reconnaissance de la différence au sein de sa propre langue devrait conduire à l’acceptation des différences en général. Pour Alexandra Jaffe (2005), la polynomie constitue à la fois un objectif didactique et une attitude réflexive et tolérante des enseignants dans la salle de classe : son enquête auprès d’enseignantes de classes bilingues du primaire montre la souplesse dont font preuve les praticiennes dans la gestion des rapports langagiers et à propos de la question de l’orthographe de la langue. Alain Di Meglio (2008) élargit l’acceptation du concept à une intertextualité littéraire et à une intercompréhension linguistique avec les marges italiennes, la Gallura en particulier, dont la variété linguistique est, pour des raisons historiques, le fruit d’une évolution différenciée d’une variété de corse du sud.

16On pourra enfin, à titre provisoire, reprendre les propos de Jacques Thiers qui opère lui aussi un retour sur l’application du principe polynomique à la situation corse où, in fine, les usagers auront adopté une attitude souple vis-à-vis des questions de norme et de standardisation :

17Le bilan corse de la langue polynomique peut être considéré comme positif car dans la première période de sa diffusion il est venu entériner ce que la conscience des locuteurs et la volonté populaire savent depuis toujours, sans recours aux théories linguistiques ! Il n’est pas indispensable d’unifier une langue pour la considérer comme majeure, la reconnaître officiellement comme telle et la doter des compétences, des fonctions et des attributions institutionnelles accordées aux langues officielles. (2004, 25)

18Faisant en quelque sorte écho aux propos de Marcellesi, cité plus haut, Thiers souligne l’importance à accorder aux données subjectives et individuelles, notamment dans les situations de langue minorée où « le plus souvent, les nécessités des luttes pour la reconnaissance et la promotion des langues et des cultures dominées conduisent à une vision manichéenne des réalités plurilingues, engendrent le mal-être et la souffrance de la personne confrontée au conflit linguistique et culturel et substituent le fantasme du monolinguisme aux ressources plurielles de la réalité langagière » (ibid., 27). Et l’on pourra conclure provisoirement ici en mentionnant que le choix de la reconnaissance de la variation pour une langue minorée, opéré empiriquement et accompagné théoriquement, peut aujourd’hui servir en quelque sorte de point d’appui pour une didactique renouvelée du français dans la perspective d’une éducation plurilingue (Castellotti, Coste, Duverger, 2008 ; Castellotti, 2011).

3 – Une situation linguistique mouvante

19Comment caractériser la situation linguistique de la Corse aujourd’hui ? Comment identifier l’état linguistique et sociolinguistique de l’espace dans lequel s’est développée une forme d’enseignement que l’on peut considérer comme innovante ? Je répondrai pour commencer qu’il suffit de laisser en quelque sorte « traîner l’oreille » pour se rendre compte de l’évidence du multilinguisme sociétal. Si l’on se rend par exemple sur la place Vincetti, à Bastia, on constatera que les travailleurs maghrébins ont fait de certains bars des lieux de sociabilité urbaine et qu’ils y utilisent l’arabe dialectal ou le berbère dans le cadre de leurs interactions langagières. Que, si l’on se faufile à l’intérieur des quartiers jouxtant ladite place, on peut entendre parler portugais, ou corse, ou français, ou encore des mélanges de français et de corse. Que, à une certaine heure de la matinée, dans ce même espace public, les Bastiais originaires d’une vallée de la Castagniccia reconstituent quotidiennement, et dans les deux langues composant leur répertoire, l’espace social villageois. Idem pour la place principale de Bastia, la place Saint Nicolas, où les langues s’entrecroisent sans se mélanger, sauf plus ou moins systématiquement dans le cas du français et du corse.

20Je voudrais ajouter à ces constats une remarque d’ordre didactique : voici quelques années, avec deux collègues, nous proposions, dans un manuel de langue destiné aux classes de 4e et de 3e (Acquaviva M., Massiani S., Ottavi P., 1997, Pè l’andati di a lingua, Ajaccio, CRDP de Corse), une sorte d’initiation linguistique aux phénomènes de contact entre corse et français, en distinguant (sans doute pas avec la finesse suffisante) différents « registres », du français normé au corse disons sans contact, en passant par les strates intermédiaires. Les retours que nous avons obtenus des enseignants quant aux réactions des élèves, les constats que j’ai moi-même pu effectuer en tant que praticien, ont en général témoigné de l’intérêt et de la motivation des scolaires pour ce genre d’initiation (modeste) à l’observation des phénomènes et des comportements langagiers, ce qui ne peut d’ailleurs que plaider pour une véritable éducation langagière globale (Coste, 2008).

21Une enquête conduite au bénéfice de la DGLFLF, en 2010, dont un article synthétique est paru récemment (Ottavi, 2011b) et au sujet duquel une analyse plus systématique et plus fouillée a été instruite (Ottavi, 2012), laisse apparaître des tendances contradictoires, que l’on peut résumer ainsi. Primo, on constate la coexistence de différentes langues au sein de l’écosystème linguistique corse : français, corse, arabe dialectal, berbère, portugais, auxquelles il faut rajouter l’apport récent de langues slaves dues à la présence de travailleurs polonais et roumains, en majorité. Secondo, français et corse coexistent largement en situation de contact, qu’il s’agisse de conversations informelles dans la rue ou bien encore de l’étude d’un mois d’intervention des auditeurs dans le cadre de deux émissions de radio du média de service public. Au point d’ailleurs que, par exemple, à Ajaccio, on peut carrément poser la question de la présence d’un interlecte de forme basilectale, au sens de Prudent (1981). Tertio, dans les enquêtes conduites dans l’espace public, les langues allophones sont très peu présentes, ce qui semble signifier une relative invisibilité des langues d’immigration en contexte public ouvert (par opposition à ce que j’appellerai ici le « contexte public d’élection », caractérisé par les fameux cafés bastiais de la place Vincetti), et donc une forme de repli vis-à-vis d’attitudes portant à la mixité sociale (j’y reviendrai d’ailleurs en dernière partie de cette étude). Quarto, que le corse fait l’objet d’un « passage à l’acte » assez systématique, en espace public ouvert comme sur les ondes de la radio, dans ce dernier cas en grande partie grâce à l’attitude des animateurs, qui jouent très loyalement le jeu de l’interaction langagière : on retrouve alors, dans un usage exclusif comme dans un usage mixte, la dimension de langage de la langue minorée telle que la présente Poche (2000). Qu’à ce sujet d’ailleurs, on découvre des phénomènes d’hybridation différenciés, dans le cas par exemple d’une personne âgée, originaire du Cap corse et arrivée dans les années trente de Porto Rico en Corse à l’âge de six ans, sans savoir parler ni français ni corse, et qui s’exprime avec aisance en corse mais avec la prosodie de l’espagnol d’Amérique centrale, ou bien encore d’un Maghrébin qui, à la fin du dernier ramadan, formule dans un corse maîtrisé ses vœux de santé et de prospérité pour tous les insulaires, sans se départir lui non plus de la prosodie de sa langue originelle. Quinto, si l’usage du corse reste vivace, y compris dans l’espace public, l’analyse par strate générationnelle laisse apparaître un net reflux dans les jeunes générations, malgré trente ans d’enseignement (certes obligatoire pour l’Etat, mais facultatif pour les familles) de la langue. Romain Colonna a réalisé une enquête auprès des étudiants de l’université de Corse (2007) : si 25 % d’entre eux sont de bons locuteurs (leur compétence a été vérifiée), au mieux 8% déclarent utiliser fréquemment la langue dans leurs relations avec leurs pairs. Ce qui amène ainsi Colonna, qui a approfondi la question, à affirmer que si les politiques publiques, notamment celle de la Collectivité Territoriale de Corse, favorisent un « effacement du cadre diglossique » (2011, 73), on n’en assiste pas moins à un déplacement du conflit du côté de l’individu (ce qu’il nomme le « conflit diglossique interne au sujet », ibid.), qui n’en a apparemment pas fini avec l’intériorisation de la minoration. A ce titre, il faut d’ailleurs remarquer que l’Etat, arguant de l’article 2 de la Constitution, a agi jusqu’à présent avec constance contre toute tentative d’usage du corse dans l’espace légal, notamment en 2009, lorsque le sous-préfet de Calvi a déféré au tribunal administratif la délibération du conseil municipal de Galeria (dont l’actuel maire est UMP) stipulant qu’un conseil sur deux serait tenu en langue corse, avec communication de la traduction des débats à l’administration départementale.

22On relève donc, au final, des tendances relativement contradictoires, qui vont d’une utilisation libérée de la parole en langue minorée, souvent dans le cadre du contact avec le français, à des attitudes d’auto-dépréciation implicite des jeunes locuteurs pourtant corsophones, sans compter la difficulté à voir émerger des langues allophones en espace public ouvert ou d’élection (deux étudiants ont travaillé pour l’enquête de la DGLFLF sur Ajaccio et Île-Rousse).

4 – Médias et littérature

23Incontestablement, de par les possibilités de la loi (Eysseric, 2005), les médias de service public ont apporté depuis le premier statut particulier de l’île, en 1982, une visibilité à la langue corse dans l’espace public. Si la radio locale de service public pratique de façon systématique et depuis longtemps un bilinguisme partiel de fait, tandis qu’une radio associative, celle de l’ADECEC, diffuse localement entièrement en corse, la chaîne locale de FR 3, Via Stella, disponible sur la TNT et sur le satellite, le fait pour l’instant de façon plus parcimonieuse, encore que l’actuel directeur de l’antenne manifeste sa volonté d’aller plus avant en la matière, selon les souhaits de la Collectivité Territoriale de Corse : « La langue corse doit occuper une place majeure sur notre antenne, et, dès la rentrée, le Corsica Prima sera une édition en langue corse. Nous réaffirmons que Via Stella doit jouer un rôle éducatif dans l’apprentissage de la langue corse. Nous allons engager avec la Collectivité Territoriale de Corse et le Rectorat une réflexion sur le doublage et/ou le sous-titrage de certaines émissions » [8]. Il me faut également mentionner les efforts notables fournis par la Collectivité Territoriale de Corse, tels que par exemple elle les exprime sur son site dans le cadre de l’ambitieux plan de développement de la langue corse, voté à l’unanimité en juillet 2007. Elle finance ainsi des séries animées télévisées pour jeunes enfants, des émissions télévisées en langue corse sur le patrimoine, un jeu multimédia, deux magazines pour enfants, ainsi que les séquences langue corse d’un magazine télévisé pour les 7/13 ans [9].

24L’ensemble de ce dispositif a incontestablement donné un allant à la langue locale, dont Jacques Fusina constate très tôt les effets bénéfiques (1994). Mais les médias audiovisuels, particulièrement la radio, offrent également un observatoire intéressant en matière de circulation de la norme linguistique. Je n’insisterai pas ici, par manque de place, sur les problèmes de la néologie évoqués par Jean Chiorboli (2004), si ne n’est pour constater que la plupart des acteurs impliqués l’ont fait sans le secours d’aucune instance officielle et que donc, d’une certaine façon, l’utilisation de la langue dans l’exploitation d’outils modernes de communication témoigne à la fois de l’enracinement de la question linguistique d’un point de vue sociologique mais aussi de l’engagement d’individus dont tous ne partagent pas forcément, a priori, l’engagement nationalitaire. Il me faut également remarquer que la recherche néologique effectuée par les professionnels, comme l’effort de dégager un certain style communicationnel, s’inscrivent très clairement dans la dynamique de l’élaboration linguistique, telle que définie par Jacques Thiers (cf. supra). Je noterai dans un premier temps la sensibilité linguistique des auditeurs ou spectateurs, généralement satisfaits de disposer d’un accès à la langue via des moyens de communication moderne, mais aussi leur exaspération lorsque, à l’occasion, certain journaliste télévisuel emploie un vocabulaire fait de néologismes dont l’auteur initial prétend les avoir puisés au thesaurus de la langue originelle mais qui demeure incompréhensible pour le grand public. Une émission radiophonique, le forum, diffusée tous les jours ouvrables en début de matinée, a fait quelques années en arrière la part belle aux récriminations des téléspectateurs quant à un tel usage. En fait, on peut considérer que l’attitude en question procède d’une triple erreur, psychologique, sociolinguistique et communicationnelle. Sur le plan psychologique, le recours massif à des néologismes intempestifs, récurrents et non transparents provoque une réactivité agressive du public, qui dénonce tout de go, et avec vivacité, une langue dans laquelle il déclare ne pas se reconnaître ; sur le plan sociolinguistique, il suscite une prise de distance et parfois du découragement quant aux possibilités de régénération de la langue ; sur le plan communicationnel enfin, il détourne le public du contenu du message pour insister involontairement sur l’outil, ce qui revient en quelque sorte à obérer le message proprement dit et à porter atteinte à l’objectif principal de la prise de parole dans la langue. D’une façon générale, Jacques Thiers (2008) note qu’en à peu près vingt ans s’est développée une attitude de respect mutuel entre locuteurs, animateurs et journalistes, les uns et les autres évitant, autant que faire se peut, une forme de pédantisme professionnel ou une attitude de censure par trop stigmatisante. Il souligne également la capacité des animateurs de radio à jouer avec les contacts de langue, dans une interaction langagière de bon aloi qui, incontestablement, met la communication, soit le contenu du message lui-même, en exergue. Or il est clair qu’ici réside un enjeu majeur dans la banalisation de l’usage linguistique du corse sur les antennes, à savoir la neutralité du média linguistique, qui doit/devrait s’effacer au bénéfice du contenu sémantique véhiculé. Etant donné la situation, on n’a pas dépassé, pour des raisons compréhensibles, l’attachement au moyen de communication lui-même au bénéfice de l’information, car le processus de reconnaissance linguistique apparaît loin d’être achevé. Par contre, la spontanéité de certains échanges entre animateurs et auditeurs, tout à fait conforme aux conversations informelles que l’on peut saisir au détour d’une rue ou à la terrasse d’un café, témoigne d’une forme d’allègement symbolique dans le recours spontané à la langue minorée et crée les conditions d’une identification des auditeurs à cette possibilité de communication, dans une logique post-diglossique (Ledegen et Simonin, 2009).

25Si l’on fait à présent une incursion dans le champ littéraire, on notera une évolution sensible de la prise de parole en corse, et ce sur deux plans. Tout d’abord, il semble qu’à travers les thématiques abordées, l’écrivain de langue corse (il y aurait à gloser ici sur le choix d’un tel terme) se détourne des préoccupations patrimoniales, nimbées de nostalgie passéiste, pour aborder des thématiques relevant de la modernité, tournant ainsi le dos à la problématique de l’exiguïté telle que François Paré (1994) la définit pour les littératures en langue minorée : référence systématique à l’espace plutôt qu’au temps, choix préférentiel de la poésie et du vecteur musical, nostalgie prégnante. Ensuite, on notera que la question de la surconscience linguistique, telle que développée par Lise Gauvin (2000), soit une survalorisation du code au détriment de la création littéraire proprement dite, semble aujourd’hui moins prégnante, dans le cadre d’une autonomisation de l’écrit de fiction vis-à-vis de la revendication linguistique. Ceci apparaît d’autant plus remarquable que le potentiel de lectorat demeure faible et que, en matière de langue minorée, se risquer à la critique littéraire n’apparaît guère aisé, celui qui prend la responsabilité d’écrire devenant alors en quelque sorte intouchable par le simple fait qu’il a « osé » se commettre dans la langue. Mais il est indéniable que, depuis quasiment vingt ans maintenant, des plumes sont en quelque sorte nées, qui tracent le sillon d’une création originale. Je citerai ici, par souci de brièveté, trois auteurs, Ghjacumu Thiers, Marcu Biancarelli et Ghjuvan Luigi Moracchini, qui ont tous écrit des romans. On ne présente plus le premier, sociolinguiste, poète, dramaturge, romancier, qui poursuit opiniâtrement son action au bénéfice de la langue. Ses interrogations sur l’identité s’opèrent à travers l’étude psychologique fouillée de personnages complexes : la force de Thiers réside sans doute, outre la qualité de son écriture, dans la capacité à poser des problèmes d’ordre général, celui de l’identité collective en particulier, à travers l’évolution d’individus dont il cerne les contradictions et les ambiguïtés. Son roman A barca di a madonna (1996), sans doute le plus dense et le plus accessible, est à rapprocher de La vierge du grand retour de Raphaël Confiant (1996). Mais son dernier ouvrage, Septième ciel (2009) écrit en trois langues (français, ou plutôt variété de français régional, italien, la langue historique, et corse) joue sur le rapport aux identités et pose sur une trame narrative complexe la question du rapport entre langues et identités [10]. Si Ghjuvan Luigi Moracchini s’intéresse, dans son dernier roman, N’aghju da empia un campusantu[11] (2010) à l’histoire d’une femme seule, dont le parcours est marqué d’échecs affectifs, d’incompréhension, d’incommunicabilité et de solitude assumée, Biancarelli étudie avec lucidité, rage et froideur le délitement de la société agro-pastorale et l’irruption du tout-tourisme dans l’extrême sud, transformant Porto-Vecchio en une sorte de moderne Tijuana, selon ses propres dires, ville au développement débridé, aliénant et profondément inégal selon que l’on en jouit directement ou que l’on en constitue l’un des soutiers alimentant malgré soi une sorte de machine infernale. Son dernier roman, Murtoriu[12] (2009), décline avec force ces thématiques d’une Corse ségréguée, aliénée à la puissance de l’argent et d’individus livrés à une forme d’errance anomique, utilisant la violence à des fins personnelles ou la retournant parfois contre eux. La question de la langue paraît intéressante à poser chez ces trois auteurs, car chacun à sa manière assume, de façon plus ou moins consciente, son bilinguisme ou son plurilinguisme, soit en privilégiant un mode d’adresse au lecteur délibérément adossé à une langue marquée par les phénomènes de contact, soit en jouant de l’ensemble du capital linguistique historique dont la communauté, en synchronie et en diachronie, peut disposer hic et nunc, tournant ainsi le dos, en quelque sorte, au programme de développement d’une langue littéraire répondant aux idéaux d’une Pléiade locale.

5 – L’enseignement biplurilingue : une perspective d’avenir ou un risque de ségrégation scolaire ?

26J’achèverai ce parcours par l’examen de la situation actuelle de l’enseignement bilingue et en insistant sur l’intérêt qu’il convient de porter au comportement et aux représentations linguistiques de familles immigrées issues des populations les mieux implantées en termes démographiques, à savoir les Marocains et les Portugais. Je le ferai en me référant aux travaux respectifs de Sébastien Quenot (2010) et de Jean-Michel Géa (2012).

27Dans le premier cas, on peut considérer que l’enseignement bilingue, tout au moins à l’école primaire, connaît une réussite incontestable. En effet, 30 % des élèves fréquentent une école de ce type, sachant que l’offre scolaire publique est ultra-majoritaire dans l’île. Quantitativement, on enregistre donc une réussite certaine, d’autant plus que, d’une part, en cas d’ouverture d’un site bilingue [13], la demande dépasse souvent l’offre de places, d’autre part, lorsqu’existent deux filières au sein du même établissement, un déséquilibre de la demande peut se constater rapidement au bénéfice du bilingue. Cependant, il convient de porter sur cette progression des effectifs un regard nuancé. D’une part, les besoins de recrutement sont tels que l’on a dû faire appel à des personnels, par exemple par le biais de la procédure d’habilitation [14], dont la formation sociolinguistique laisse à désirer, si bien que, des documents vidéos de classe l’attestent, certains ont du mal à se situer quant à une utilisation efficiente de la langue corse, notamment dans sa forme scolaire. D’autre part, et c’est sans doute plus préoccupant, on s’aperçoit que la filiarisation, imposée de fait par le choix, dans les centres urbains, entre offre bilingue et offre « standard » au sein d’une même école, conduit les familles à des stratégies relevant de la libéralisation plus ou moins dévoilée de l’offre éducative (Van Zanten, 2009). Les écoles bilingues constituent incontestablement un lieu d’innovation pédagogique, notamment en matière d’éducation plurilingue pour les maîtres historiquement les plus impliqués et les plus avancés (Cortier et Di Meglio, 2004). Mais, du fait de leur succès apparent, elles s’adressent à des publics aux motivations diverses, et les choix des familles peuvent se révéler contradictoires avec les idéaux désintéressés d’une éducation biplurilingue. Il semble ainsi, au vu des entretiens semi-directifs réalisés par Sébastien Quenot, qu’existe une tendance utilitariste notable, qui consiste à choisir l’école bilingue pour les bénéfices cognitifs qu’elle apporte, avec ses promesses d’anticipation sur la préparation à l’entrée sur le marché du travail, mais aussi du fait d’une volonté de préservation de sa progéniture du contact avec des enfants issus de l’immigration, communauté scolaire ne rimant pas alors forcément avec mixité sociale : Quenot (cf. supra) note ainsi qu’à L’Île-Rousse, en 2006-2007, le CP de la filière standard est composé très majoritairement d’enfants issus de l’immigration. Pour autant, il ne faut pas procéder à une lecture univoque de la situation : les motivations sont diverses, plus ou moins volontiers révélées, entre autres une indéniable volonté de récupération identitaire même si, dans le cas d’une famille nucléaire où l’on a un locuteur corsophone, on pourra laisser à l’école le soin d’assurer la transmission intergénérationnelle… Mais il ne faut pas négliger d’autres phénomènes, plus dissimulés, tels que par exemple les efforts déployés par les enseignants de telle filière monolingue d’une école du centre de l’île pour dissuader les familles immigrées de placer leur enfant dans la filière bilingue : la question des postes est directement mise en jeu, du fait de la perte d’effectifs au détriment de l’enseignement standard… Ou encore les tensions générées au sein d’une fratrie, parce que le père a choisi de parler corse à la petite dernière, scolarisée en bilingue, alors que les deux grands n’ont pas bénéficié de cette transmission. En fait, tout ceci procède du curriculum caché (Perrenoud, 1993 ; Forquin, 1996) au sein duquel il faut introduire non seulement tout l’implicite des apprentissages, ce qui n’est pas ouvertement signifié par les programmes, mais aussi les valeurs partagées ou non entre enseignants, élèves et parents, les codes culturels mais aussi les protensions familiales (au sens de la capacité des parents/acteurs à procéder par anticipation aux bons choix pour leur progéniture), qui relèvent du souci de distinction, au sens bourdieusien. Au bout du compte, tout ceci peut apparaître comme correspondant à une forme de désengagement progressif de l’Etat qui, in fine, « délègue la responsabilité de l’intégration ou de l’exclusion sur les acteurs locaux parmi lesquels les familles. Dans cette politique publique les dés sont pipés. Il gagne dans tous les cas de figure. Si l’intégration est réussie, ce sera grâce à cette nouvelle donne, tandis que l’échec sera à imputer aux choix effectués par les familles » (Quenot, 2012, 211). Mais ceci est sans doute plus flagrant dans le second degré, où la gestion des filières bilingues est totalement confiée à l’établissement lui-même, dans une logique non avouée de dérégulation du système, alors qu’une forme d’encadrement administratif structuré existe malgré tout dans le primaire (Gherardi, Ottavi, 2012).

28Jean-Michel Géa étudie depuis plusieurs années à présent le comportement et les représentations linguistiques des familles immigrées, portugaises et marocaines en particulier (2005). Ses travaux les plus récents (2012), menés auprès de familles installées sur la plaine orientale, à partir d’entretiens semi-directifs et d’observations participantes, laissent apparaître d’assez fortes différences entre les deux échantillons de population étudiés. Chez les Maghrébins, Géa note un bilinguisme familial se prolongeant de façon non négligeable jusqu’à la troisième génération, contrairement à la tendance globale constatable en France continentale. Chez les Portugais au contraire, ce bilinguisme a tendance à se déliter à partir de la seconde génération, pour devenir résiduel à la troisième. Le rapport au corse apparaît très différent d’une population étudiée à l’autre. Si les Portugais semblent l’adopter sans trop de difficultés dans leurs relations de travail (la distance linguistique n’est pas très grande, en fait), les Marocains affichent plutôt une attitude de réserve, voire de rejet. Diverses explications sont avancées par Géa. La première relève de la dimension sociologique : les Portugais, souvent employés du bâtiment, travaillent ainsi au contact de maçons ou de manœuvres corses, dont la langue de labeur est souvent le corse, si bien qu’insensiblement, dans les tâches à accomplir, est à l’œuvre une forme d’intégration linguistique sur le tas. Les Marocains, quant à eux, sont la plupart du temps des ouvriers agricoles travaillant massivement entre eux mais exécutant aussi, dans les vergers d’agrumes, des journées plus ou moins solitaires, en tout cas peu exigeantes en termes de tâches collaboratives. Mais d’autres raisons peuvent jouer, d’ordre sociolinguistique et anthropologique. Tout d’abord peut être à l’œuvre une diglossie qui conduit les Maghrébins à valoriser le français, ancienne langue de colonisation et langue de promotion sociale. Ensuite existe très certainement le non-dit d’une présence des Corses très forte au Maroc et dans tout le Maghreb, au service de l’ancienne puissance colonisatrice, qui a joué un rôle très actif dans la répression coloniale au titre des « mystifiés de la colonisation » (Memmi, 1973, 43) ; ce qui ne peut manquer de déboucher, au moins par hypothèse, sur une prévention des anciens colonisés vis-à-vis des insulaires en général. Mais il faut aussi noter, avec la remarque d’une jeune femme, que la langue corse est systématiquement utilisée dans des tags racistes envers sa communauté d’origine, ce qui ne facilite pas forcément la bonne entente entre les peuples. Si des témoignages épars font état de situations différenciées, dont les constats ne corroborent pas forcément ceux de Géa (et il faudra tenter d’en savoir plus en termes d’études de cas, au plan qualitatif), il n’en demeure pas moins que se pose ici la question du vivre ensemble, dans une île qui a accordé un grand nombre de voix au Front national lors de la dernière élection présidentielle. Et, en pensant à certains tags comme aux réponses de certaines personnes interviewées par Géa, on peut se demander si, dans l’économie des échanges sociaux, n’est pas à l’œuvre une sorte de mimétisme conduisant certains ressortissants de chaque communauté à construire une image négative de l’Autre par crainte anomique de l’anéantissement par disparition de ses propres valeurs d’appartenance.

6 – Conclusion

29On percevra donc, à la lecture de ces informations et analyses, apparemment disparates, la complexité d’une situation à la fois originale et illustrative de problématiques sociales contemporaines très larges. Contrairement à d’autres régions de France (Martel, 1987), la revendication identitaire locale non seulement ne s’est pas étiolée mais s’est vue en quelque sorte légitimée par les avancées institutionnelles dont la Corse a bénéficié, qui permettent le développement de l’offre éducative bilingue, l’enseignement généralisé du corse comme matière (95 % des élèves en primaire, plus de 50 % en collège, 25 % en lycée) mais aussi une forte poussée politique, au sein de la représentation élue, au bénéfice de l’officialisation du corse. L’université de Corse, dans sa fonction d’aide à la décision, accompagne ce mouvement et a notoirement contribué à développer l’idée d’éducation plurilingue et pluriculturelle auprès des élus de l’Assemblée territoriale. Les enjeux sont à la fois exaltants, ambitieux et très difficiles à atteindre.

30Il est clair qu’une langue minorée comme le corse ne se sauvera pas contre tous les autres idiomes mais en entrant de façon nécessaire dans le répertoire langagier individuel de l’ensemble des personnes composant la communauté corse actuelle, dans son acception la plus large. Que ceci ne peut se faire que dans le cadre d’une vaste recomposition identitaire dont les chercheurs doivent poser les fondements théoriques, les institutions définir la matrice légale et les individus, dans le cadre des interactions générées par le commerce social qu’ils développent et entretiennent mutuellement, construire pas à pas les éléments constitutifs, concrets et symboliques. L’éducation biplurilingue et pluriculturelle, si elle n’est pas trahie dans ses finalités, et l’on se rend compte de l’instabilité et des ambiguïtés idéologiques du terrain éducatif actuel, peut contribuer à alimenter ce projet sociétal ambitieux. Et l’on peut comprendre, dans un tel cadre, que la question de la non obligation du corse à l’école pose désormais au moins autant de problèmes que celle de son caractère imposé.

31La situation est mouvante et contradictoire. On sent bien, en matière d’idéal scolaire ou d’expression littéraire, un souhait réel de réaliser une aspiration identitaire collective et de procurer une respiration socioculturelle qui appartienne en propre à l’individu, sans restriction. En cela, on se trouve bien dans un cheminement dialectique associant l’identité-résistance, l’identité légitimante et l’identité projet, au sens de Manuel Castells (1999). Cela passe nécessairement par certains renoncements, sans reniement de soi, tant du côté de l’Etat que de celui de la communauté historique (Di Meglio, 2010) ou encore de celles d’implantation plus ou moins récente. Car, au bout du compte, ce qui est visé n’est ni plus ni moins que la cohérence et la cohésion du corps social, fût-il de taille réduite, dans toute sa complexité. En effet, au même titre que les vastes ensembles sociétaux, celui-ci contribue contextuellement, dans le rôle qui est le sien, à sa juste place, à l’élaboration globale d’une modernité à partager, non forcément à subir.

Notes

  • [1]
    Pascal Ottavi, Università di Corsica Pasquale PaoliUMR CNRS 6240 LISA
  • [2]
    Dans ce cadre, un conseil de la langue corse a été mis en place par la Collectivité territoriale de Corse le 8 décembre 2012.
  • [3]
    L’Année corse.
  • [4]
    Orthographe.
  • [5]
    Littéralement « lettres tressées » et consonnes mutantes.
  • [6]
    Qui prévoit ainsi qu’« aucune variété linguistique ne sera privilégiée… ». Ledit arrêté va même plus loin en ajoutant que « les systèmes graphiques autres que celui aujourd’hui majoritairement utilisé, seront acceptés également »…
  • [7]
    Ancienne division territoriale héritée de l’administration pisane et correspondant, grosso modo, soit à une vallée soit à son débouché maritime.
  • [8]
    Déclaration de Bernard Joyeux, directeur d’antenne, accessible à partir du lien suivant : viastella.corse.france3.fr/edito1i.asp
  • [9]
  • [10]
    On pourra se référer au billet intitulé Un récit de lecture : Pasquale Ottavi et Ghjacumu Thiers, publié sur le blog Pour une littérature (et autres arts) corse(s), pourunelitteraturecorse.blogspot.com/.
  • [11]
    Je vais en remplir un cimetière.
  • [12]
    Littéralement, « Le glas » : il vient d’être publié dans sa version française chez Actes sud, en 2012, sous le titre La ballade des innocents.
  • [13]
    Les conditions sont relativement exigeantes : il faut obtenir l’accord préalable de l’équipe pédagogique, du conseil d’école, de la municipalité. Ceci suppose donc un effort conséquent de préparation du dossier, de façon à obtenir le consensus recherché.
  • [14]
    Cf. circulaire 2001-22 du 29 octobre 2001.
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Pascal Ottavi [1]
  • [1]
    Pascal Ottavi, Università di Corsica Pasquale PaoliUMR CNRS 6240 LISA
Mis en ligne sur Cairn.info le 20/03/2014
https://doi.org/10.3917/cisl.1302.0137
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