CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Depuis des décennies prévaut la conviction que la Suède constitue un modèle. Si tous les analystes n’ont pas employé l’expression « modèle suédois », tous s’accordent depuis les années 1920 à reconnaître une certaine spécificité à ce pays en ce qui concerne l’État-providence, le domaine des relations professionnelles, l’organisation du travail, les relations internationales ou l’égalité des genres. De nombreux chercheurs ont certes souligné que le modèle était plus mythique que réel, que les prestations sociales étaient loin d’être aussi universellement accordées qu’on le croyait, que les pratiques d’enrichissement du travail étaient minoritaires et que de nombreuses inégalités de genre demeuraient (Esping-Andersen, 1999 ; Swenson, 2002). Il n’empêche, l’existence d’un modèle spécifique est incontestable dans les représentations et la littérature scientifique, et ce seul point oblige à s’interroger sur sa nature, ses fondements et ses conséquences.

2Sans doute convient-il du reste de commencer par se demander si l’expression, pourtant consacrée, de « modèle suédois » est réellement pertinente et adaptée. Les Suédois, au moins jusqu’à une période récente, l’utilisaient peu et elle est très difficile à définir. Certains observateurs la décrivent comme uniquement liée au domaine des relations professionnelles. Dans une perspective systémique et sociétale, beaucoup d’analystes l’ont au contraire définie de façon à la fois large et imagée. On a ainsi pu définir le « diamant suédois » par une démocratie intégrative et consensuelle, un modèle corporatiste spécifique, un haut degré d’ouverture économique sur le monde et une politique de neutralité et de non-alignement (Miles, 1997). S’il n’est pas douteux que ces définitions rendent bien compte, d’une part de la spécificité de la situation suédoise, et d’autre part de l’encastrement des aspects institutionnels, économiques et sociaux, on peut tout de même s’interroger sur leur caractère extrêmement englobant.

3On devrait en toute rigueur employer un autre terme, par exemple « exception suédoise », non seulement pour contourner les difficultés de définition ainsi que les intérêts et prénotions que porte l’expression « modèle suédois », mais aussi pour éviter de donner l’impression que ce modèle en était bien objectivement un, qu’il est resté stable à travers le temps et que ceux qui l’ont d’une part mis en œuvre et développé, et d’autre part perçu et théorisé, importaient peu par eux-mêmes. Il reste que l’expression « modèle suédois » est aussi un objet d’étude en soi et qu’il convient de bien préciser la période où elle s’applique et la nature de ceux qui l’emploient. Nous chercherons donc ici, en retraçant l’histoire de l’exception suédoise, à voir comment ce sentiment d’une spécificité s’est transformé en un objet social bien labellisé à défaut d’être clairement identifié : le « modèle suédois ».

4Pour qu’un système social acquière le rang de modèle, il ne suffit pas en effet qu’il présente un intérêt spécifique, il faut encore que des acteurs sociaux le perçoivent, s’en saisissent et le valorisent. Ce qui est en jeu, ce n’est pas le modèle suédois en soi, ou en tout cas pas seulement, c’est aussi la répartition des intérêts et des responsabilités entre les syndicats qui représentent les cols bleus et ceux qui représentent les cols blancs, c’est l’état des forces entre les industries exportatrices suédoises et celles qui sont plutôt tournées vers le marché intérieur, c’est l’équilibre des pouvoirs entre les divers ministères suédois, ainsi qu’entre ces derniers et les importantes agences chargées de l’administration et de la mise en œuvre des décisions et des réglementations. C’est également, à un autre niveau, la répartition des postes universitaires et des positions intellectuelles entre les différents chercheurs et courants scientifiques. Dans ces différents champs, tous peuvent avoir intérêt non seulement à ce que l’existence du modèle suédois soit reconnue, mais aussi à ce qu’il soit perçu de telle ou telle façon, exemplifie telle ou telle configuration en termes de relations sociales ou d’intérêt intellectuel.

5Et, bien sûr, il va de soi que les mêmes considérations valent pour ceux qui, depuis des décennies, combattent le modèle suédois ou annoncent sa fin. Il faut au surplus veiller à ne pas avoir une vision trop mécaniste ni trop radicale de ce que pourrait être celle-ci. Pierson (1996) ouvre incontestablement des perspectives de ce point de vue en soulignant la profonde différence de nature entre le processus de constitution de l’État-providence, qui a consisté à créer des politiques populaires dans un environnement faiblement structuré en groupes d’intérêt, et le processus de retrait, qui consiste à démanteler ces politiques alors même que des groupes d’intérêt se sont constitués en très grand nombre pour en surveiller l’application et en défendre l’existence. De la même façon que les prophéties sur la mort de l’État-nation se révèlent trop sommaires pour rendre compte des processus réellement en œuvre, même s’ils correspondent effectivement à des retraits dans certains domaines (Wright, Cassese, 1996), les analyses en termes de fin du modèle suédois sont trop globales pour saisir une évolution qui correspond sans doute davantage à une reconfiguration du pouvoir économique, politique et syndical.

6C’est donc d’une décomposition qui prenne en compte l’histoire dont nous avons besoin. C’est cette histoire que nous voudrions ici retracer, une histoire qui ne sera pas seulement celle du modèle suédois mais aussi celle des regards et des intérêts qui l’ont effectivement érigé en modèle.

L’éMERGENCE DE L’EXCEPTION SUéDOISE

7Il est d’abord à signaler que, tout autant qu’en Suède, les origines du modèle suédois des relations professionnelles sont à chercher au Danemark. C’est là que furent introduits les aspects institutionnels (renoncement des syndicats à la voie révolutionnaire en 1899, introduction de médiateurs gouvernementaux en 1910) qui permirent une nouvelle approche des relations professionnelles (Turner, Nordquist, 1982). L’apport suédois fut de nature différente en ce qu’il releva de l’élaboration d’une nouvelle perspective économique. Elle fut proposée par un groupe d’économistes [1] qui, à la fin des années 1920 et donc dès avant Keynes, établirent une relation entre chômage et insuffisance de la demande. Ils surent conquérir l’attention du Parti social-démocrate à la fin des années 1920 dans le cadre de sa réflexion sur le chômage (Berman, 1998 ; Blyth, 2001). Celui-ci trouva dans leurs théories novatrices à la fois une caution scientifique et un levier pour appuyer la politique de réformes sociales qu’il préconisait. Elles donnaient en effet un rôle économique à l’État, mettaient la recherche du plein-emploi au premier plan et recommandaient à cette fin la conduite de politiques contra-cycliques (c’est-à-dire de politiques qui consistent à relancer les dépenses budgétaires en période de sous-emploi et à les réduire en période de contraction de la demande).

8Jusqu’aux années 1920, la Suède se signale toutefois beaucoup plus par la fréquence des grèves et des lockouts que par la coopération entre employeurs et travailleurs. Jusqu’à cette date, l’industrialisation y est au surplus encore très relative, et la majorité de la population habite dans des zones rurales. De fait, après sa fondation en 1889, le Parti social-démocrate suédois se définit très vite comme le parti des petites gens, un parti certes d’ouvriers, mais appelé à représenter aussi les fermiers et les ruraux (Esping-Andersen, 1992). Lors des élections législatives de 1928, le dirigeant de ce parti, Per Albin Hansson, développe une vision de l’État comme « foyer du peuple », c’est-à-dire d’un espace public marqué par la solidarité, laquelle marquera durablement la Suède.

9Sa conséquence la plus immédiate est qu’elle permet en mai 1933 la conclusion du « compromis historique » : une alliance entre les agrariens, c’est-à-dire les représentants des fermiers, et les sociaux-démocrates. Les premiers consentent à une politique de réformes sociales qui donne la part belle aux sociaux-démocrates en échange d’un soutien aux prix agricoles et d’une limitation des conflits sociaux. Certes périodiquement interrompue, l’alliance devait malgré tout durer vingt-quatre ans en Suède et ne fut rompue qu’en 1957 après une élection désastreuse pour le parti agrarien. Elle assura donc la stabilité politique nécessaire à l’établissement des institutions constitutives du modèle suédois. Ce n’est qu’à compter de cette alliance que la Suède offre l’exemple le plus achevé du modèle nordique d’une négociation des conditions de travail qui se concrétisa par l’accord de Saltsjöbaden (1938).

10Cet accord fut conclu entre LO (Landsorganisationen i Sverige), la confédération ouvrière, et SAF (Svenska arbetsgivarförening), la confédération patronale. LO accepte le mode de propriété capitaliste et la primauté des employeurs sur les recrutements et licenciements, écarte donc la voie des nationalisations, tandis que SAF s’engage au nom des employeurs à pratiquer la concertation. Si les historiens sont d’accord pour affirmer que cet accord correspond aussi à l’établissement d’un rapport de force au sein de chacune des confédérations, ils s’opposent sur la détermination de ceux qui l’ont préconisé et en bénéficient. Pour Esping-Andersen (1992), ce sont les syndicats et les fédérations patronales des industries domestiques, en particulier le bâtiment et les industries agroalimentaires, alors dominantes, qui ont milité pour cet accord au sein de LO et de SAF car la recherche du plein-emploi leur garantissait une demande intérieure importante. Pour Swenson (1991 et 2002), ce sont au contraire le syndicat métallurgique (Metall), qui s’affirme à cette occasion comme central au sein de LO, et les firmes exportatrices, en pleine expansion, qui prennent le contrôle de SAF. Tous deux ont selon lui milité pour l’accord afin de limiter la hausse des salaires dans les secteurs protégés de la concurrence internationale, la contagion aux autres secteurs et enfin l’afflux des travailleurs vers les secteurs protégés.

11Pontusson (1992) offre un compromis tentant en avançant que la force du Parti social-démocrate lui permet alors de combiner deux alliances avec des industries dont les intérêts sont en partie opposés. Il n’est pourtant guère douteux, comme l’a montré Swenson (2002), que c’est à cette époque que les grandes firmes exportatrices prennent le contrôle de SAF et y imposent une politique de centralisation des salaires. De fait, si l’accord favorise sans doute à court terme les industries domestiques, ce n’est pas leur développement qu’il permettra. Mais le point essentiel est moins de savoir qui a vraiment favorisé cet accord, que de noter que sa négociation marque l’affirmation des deux confédérations, aussi bien de SAF que de LO, au détriment de leurs membres et des employeurs ou unions syndicales qui n’en sont pas membres. C’est donc moins un moment de réel développement du modèle suédois que de mise en place des acteurs et institutions qui en permettront le développement.

12En effet, si c’est aussi durant cette période que, en grande partie sous l’impulsion de Gustav Möller, ministre des Affaires sociales de 1924 à 1926 puis de 1932 à 1951, commence à s’édifier l’État- providence suédois, celui-ci est encore loin de se signaler par l’ampleur de ses réalisations. C’est plus le moment d’une prise de conscience qu’une politique sociale généreuse envers les femmes et les familles est nécessaire, ce qui est inséparable du sentiment alors prégnant d’une grave crise démographique dont Alva et Karl Gunnar Myrdal sont les principaux propagandistes dans un livre (La crise démographique) qui a un très grand retentissement lors de sa publication en 1934. Il convient surtout de souligner que les politiques sociales qui se développent alors sont modestes et visent à assurer des prestations minimales et non à atteindre l’égalité et l’universalité (Esping-Andersen, 1992 ; Swenson, 2002).

13C’est alors que le journaliste américain Marquis Childs (1936) popularise la conception que la Suède représente une solution originale, « intermédiaire » aux problèmes posés par l’activité économique. Contre notre attente moderne, et la réputation que l’histoire lui a faite, le livre porte en fait sur les coopératives, les monopoles d’État et l’action pragmatique et éclairée des gouvernements, et non sur les relations entre patronat et syndicats. Son succès tient sans doute pour beaucoup à son titre plus qu’à un contenu plus descriptif et moins tourné vers l’opposition entre communisme et fascisme qu’on ne pourrait le croire [2] et qu’on ne l’a dit.

14Entre 1889 et 1945 est donc consacrée une exception suédoise, qui n’est pas encore dénommée sous le terme de « modèle suédois », mais n’en est pas moins perçue, célébrée et popularisée par Marquis Childs. Elle repose d’une part sur une alliance des fermiers, des industries domestiques et exportatrices et des ouvriers métallurgiques, et d’autre part sur une rhétorique du « foyer du peuple », laquelle assure une place essentielle à l’État, ce qui conduit effectivement à l’édification d’un État-providence encore faiblement universel et redistributif, mais pionnier. Toutefois, sa véritable originalité est plutôt de correspondre à une nouvelle politique économique définie non par des politiques ou les partenaires sociaux mais par des universitaires. Elle attire un intérêt international qui repose en partie sur un malentendu car elle est perçue à travers le prisme de l’opposition entre communisme et capitalisme alors que ses composants étaient domestiques.

APOGÉE DU MODÈLE SUÉDOIS (1945-1975)

15La période qui suit la Seconde Guerre mondiale est celle où se développent une réelle universalité des prestations sociales et la recherche d’une plus grande égalité. Ce développement est à l’origine d’un vif intérêt des chercheurs qui s’efforcent de construire des typologies des régimes d’État-providence et constituent ainsi le champ d’étude des politiques sociales. Leur représentant le plus éminent est sans doute Titmuss (1958), lequel tient la Suède pour le type même du régime « institutionnel » [3], tout en considérant que les pays nordiques pouvaient et devaient être regroupés dans ce type. Heclo, dans la comparaison des politiques sociales en Angleterre et en Suède (1974), qu’il entreprend en 1967, ouvre une piste qui sera abondamment reprise par les néo-institutionnalistes, en soulignant l’importance des institutions politiques dans le développement de ces politiques. Sont en jeu non seulement la qualité de l’administration et le montant des ressources financières dont elle dispose, mais aussi le lien privilégié entre le gouvernement et le syndicat LO [4], et donc ce qu’on analysera plus tard comme le degré de centralisation du gouvernement et la présence ou non de groupes d’intérêt dotés d’une part d’un pouvoir d’obstruction (ou droit de veto) et d’autre part d’une capacité de proposition, d’étude et de lobbying. S’ouvre ainsi une tradition de réflexion sur le modèle nordique plutôt que suédois d’État-providence. La Suède jouera toutefois un constant rôle d’étalon dans les comparaisons internationales en matière de politiques sociales et donc un rôle non négligeable dans le développement de ce domaine universitaire et plus généralement dans celui de l’analyse des politiques publiques.

16Cette période est aussi celle où s’implante le modèle Rehn/ Meidner, qui la symbolise souvent. Ce modèle Rehn/Meidner, du nom de deux économistes de LO qui l’ont élaboré, fut adopté au Congrès de LO de 1951. Il a pour originalité de combiner un vigoureux plaidoyer pour les gains de productivité et un appel à l’égalité des rémunérations. Il recommande une négociation centralisée des salaires visant à la solidarité afin d’une part de ne pas pénaliser les travailleurs employés dans des branches ou des entreprises peu productives et d’autre part de contraindre ces dernières à accroître leur efficacité pour survivre malgré des coûts salariaux élevés. Il en résulte en effet mécaniquement une hausse des coûts salariaux pour les entreprises les moins productives et une baisse de ceux-ci pour les plus productives par rapport aux résultats qu’aurait vraisemblablement donnés une négociation décentralisée. Les entreprises les plus compétitives doivent donc bénéficier de profits plus élevés, ce qui justifie le recours à des impôts élevés sur les bénéfices. Ces impôts élevés permettent en retour de financer des politiques actives [5] de lutte contre le chômage pour venir au secours des travailleurs licenciés par des entreprises en difficulté et accroître la mobilité du travail (Durand, 1994).

17Encore convient-il de dire que le modèle Rehn/Meidner est en partie une réécriture de l’histoire, une reconstruction mythique qui ne correspond pas entièrement à la réalité. L’institutionnalisation effective de négociations salariales centralisées à compter de 1952 fut aussi le résultat d’une conjonction entre la volonté du gouvernement de contenir la hausse des salaires et l’inflation, qu’il avait clairement exprimée en 1948 et 1949, et celle des entreprises de tirer parti de cette modération salariale (Pontusson, 1992). Autrement dit, LO, et en l’espèce Rehn et Meidner firent de nécessité vertu et conçurent un modèle qui affichait l’objectif de réduire les disparités salariales alors que les employeurs et l’État l’adoptaient pour de tout autres raisons.

18Il ne s’agit toutefois plus des mêmes branches syndicales qui ont favorisé cette centralisation. Ce sont les syndicats des secteurs publics qui bénéficient de la centralisation des salaires, et la soutiennent, alors que Metall ne l’accepte que par crainte de voir les employeurs rompre avec leur politique de coopération (Swenson, 1991). Cette centralisation, si elle répond toujours aux souhaits des industries domestiques en ce qu’elle leur garantit une demande élevée, les met par contre en danger par l’appel à une plus grande concurrence et à une réduction des profits. Elle correspond en revanche parfaitement dans les années 1950 et 1960 aux intérêts des industries exportatrices suédoises qui sont alors en plein développement. Elle leur garantit en effet à la fois une certaine modération salariale et des profits élevés qui peuvent financer des investissements importants, ce qui limite l’impact des impôts, et donc facilite leur développement international.

19Enfin, un composant essentiel qui fait alors la renommée de ce modèle correspond à des expériences d’élargissement et d’enrichissement du travail. L’installation, en 1974, de groupes semi-autonomes de production dans l’usine Volvo de Kalmar attire de nombreux regards et correspond à une nouvelle déclinaison du modèle suédois dans le domaine cette fois de l’organisation du travail. L’objectif est de renoncer à la logique de la chaîne pour contrer les effets négatifs que suscite l’OST face à une main-d’œuvre qualifiée. Ces méthodes suscitent un intérêt mondial car elles sont perçues à travers le spectre extrêmement large de l’anti-taylorisme qui permet de réunir aussi bien les préoccupations des marxistes, des gestionnaires que des humanistes. Conjuguant une coopération exemplaire des partenaires syndicaux et patronaux en matière de relations professionnelles et une tentative originale de combattre les excès du taylorisme, le « modèle suédois » est au faîte de sa gloire et est réellement perçu comme sociétal et systémique.

20Une enquête sur les classes supérieures suédoises (Kullenberg, 1974), d’autant plus intéressante qu’elle fut reconduite vingt ans plus tard par la même journaliste, montre que, dans les années 1970, le modèle suédois jouit d’une très large adhésion. La classe supérieure se confond alors avec l’aristocratie traditionnelle et s’applique à se faire la plus discrète possible. Ses membres souhaitent cacher leur statut lorsqu’ils rencontrent des inconnus et ajoutent, pour ce faire, à leur patronyme un suffixe à consonance plutôt populaire. À la même époque, dans un livre caricatural qui fait scandale, Huntford (1975) surexpose la face négative de ce consensus en décrivant la société suédoise comme totalitaire et bureaucratique.

LES PREMIÈRES FRACTURES (1976-1982)

21La réalisation de l’État-providence correspond toutefois pour beaucoup de sociaux-démocrates à une étape plus qu’à un objectif en soi, le but restant d’atteindre effectivement à une nouvelle forme d’ « égalité » et de « démocratie industrielle », comme en témoignent les titres des projets adoptés par LO à ses congrès de 1969 et 1971. Si l’entreprise est visée par cette tentative, ces rapports prônent aussi une vaste et ambitieuse réforme du système éducatif (Tilton, 1991). À la fin des années 1960 apparaissent par conséquent des tensions entre les partenaires sociaux, notamment à l’occasion d’une série de grèves des mineurs en 1969. Elles sont suivies par une offensive juridique de LO qui obtient le vote de lois portant notamment sur la représentation des travailleurs au conseil d’administration des sociétés (1973), sur la sécurité de l’emploi (1973) et sur la co-détermination [6] (1976).

22Surtout, LO propose lors de son congrès de 1976 de mettre en place une taxe de 20 % sur les profits, qui alimenterait des fonds salariaux gérés par les syndicats et consacrés à acheter des actions des entreprises suédoises. Présentés comme la solution pour faire progresser la démocratie industrielle et assurer des investissements en Suède, ces fonds sont perçus comme une nationalisation masquée par le patronat et donc comme une violation de la lettre et de l’esprit des accords de Saltsjöbaden. Ils sont par ailleurs très mollement accueillis par le Parti social-démocrate qui ne sait se positionner à leur égard [7], et beaucoup d’observateurs estiment que cette proposition de LO est l’une des causes majeures de sa défaite surprise aux élections législatives tenues la même année.

23Il convient pourtant de noter que la victoire électorale d’une coalition « bourgeoise » [8], et son gouvernement de 1976 à 1982, s’il consacre l’échec des fonds salariaux, ne s’accompagne en rien d’une tentative de démantèlement de l’État-providence ni d’une suppression de la négociation centralisée des salaires, alors que la Suède est pourtant confrontée à une sévère crise économique et à d’importants déficits publics. Face à une situation économique dégradée, le gouvernement s’en remet à l’arme des dévaluations. Les partis « bourgeois », sans doute mal préparés à exercer le pouvoir, sont alors à ce point prisonniers de la vision sociale-démocrate qu’ils sont incapables de rompre avec les pratiques et les politiques en place.

24Pourtant, ce changement électoral n’en révèle pas moins très clairement une évolution non seulement des représentations, mais aussi des comportements des acteurs. La proposition syndicale de créer des fonds salariaux a à la fois soulevé un très vif débat et sorti SAF d’une certaine torpeur. La confédération patronale arrive entre 1970 et 1980 à doubler les contributions que lui versent ses membres, à nouer des relations avec des économistes plus proches de l’approche néoclassique et à investir dans la communication de ses thèses auprès de l’opinion publique suédoise (Blyth, 2001). Elle qui avait pour stratégie de défendre ses intérêts au sein d’une négociation centralisée avec les syndicats commence à s’adresser à l’opinion publique et va de plus en plus le faire.

25Cette évolution n’est pas encore perçue par les analystes de l’époque qui, au moment où le modèle suédois craque, s’interrogent sur les raisons de son succès. Le débat est alors de déterminer si le développement de l’État-providence est dû à la seule croissance économique (Wilensky, 1975), conformément à la théorie fonctionnaliste de la convergence, ou, selon une perspective néomarxiste, à des variables idéologiques et politiques (Stephens, 1979), et en particulier aux liens entre les partis de gauche et les syndicats (Korpi, 1978). Dans cette logique, proche du modèle Rehn-Meidner, les syndicats ont intérêt à imposer au patronat un « compromis de classe » par lequel ils acceptent une modération salariale en échange d’une politique d’investissement et d’emploi, mais ils ne peuvent l’imposer que s’ils sont puissants et ont accès au gouvernement.

LA CRISE ÉCONOMIQUE, POLITIQUE ET IDÉOLOGIQUE DU MODÈLE SUÉDOIS (1982-1991)

26Ironiquement, c’est au Parti social-démocrate qu’il revenait de rompre avec la traditionnelle politique suédoise dès son retour au pouvoir en 1982. Il définit et applique une nouvelle stratégie qui rompt avec le modèle Rehn/Meidner et semble même embrasser les prescriptions de ses adversaires politiques : la « troisième voie ». Le ministre des Finances, Kjell-Ollof Feldt, s’éloigne de fait des économistes de LO et s’entoure de conseillers plus influencés par la théorie néoclassique (Pontusson, 1992). Il prétend définir une politique intermédiaire entre la stratégie néo-libérale des conservateurs britanniques et la politique d’inspiration keynésienne des socialistes français. Dans l’objectif affiché d’atteindre le plein emploi sans inflation, il privilégie la croissance et les profits contre les salaires, et inaugure de ce fait sa gestion par une nouvelle dévaluation compétitive de 16 %. Cette politique novatrice, favorisée par le contexte économique international, connaît un succès mitigé puisque, si la croissance est forte, le gouvernement échoue en revanche à totalement contenir l’inflation.

27Si elle n’atteint qu’une partie des objectifs gouvernementaux, cette stratégie convient pourtant fort bien aux employeurs, et en particulier à ceux qui sont tournés vers l’exportation. Ceux-ci poussent leur avantage en offrant des hausses de rémunération conséquentes à Metall et Fabriks (le syndicat des travailleurs de l’industrie), pour peu qu’ils renoncent à participer aux négociations salariales centralisées. L’objectif est d’empêcher le transfert des augmentations salariales au secteur public, et donc de maintenir l’aspect compétitif des dévaluations en contenant l’inflation. Or Metall est fragilisé par la transformation de la structure professionnelle. Celle-ci est marquée par une diminution nette de la part relative des cols bleus et un accroissement de celle des cols blancs entre les années 1950 et 1980, et Metall a donc besoin d’affirmer son identité. Il accepte par conséquent l’offre des employeurs en 1983 et SAF peut annoncer son refus de poursuivre une négociation salariale centralisée dans le secteur métallurgique. La confédération patronale parvient même à organiser une grande manifestation le 4 octobre 1983 contre un éventuel retour des fonds salariaux qui rassemble cent mille personnes à Stockholm. Le gouvernement social-démocrate ne les adoptera de ce fait que sous une forme extrêmement limitée en 1983 [9]. Le résultat en est une profonde division du monde syndical et des affrontements ouverts au congrès de LO de 1986, le président de Metall accusant les syndicats du secteur public de présenter des demandes salariales irresponsables et de se comporter comme des parasites (Swenson, 1991).

28Quelques années plus tard, le 26 octobre 1990, le gouvernement suédois (alors social-démocrate) annonce un ensemble de mesures d’austérité économique, qu’il lie, à la surprise générale, à la décision de devenir un membre de l’Union européenne. Par cette décision, le gouvernement lie, sans doute contre sa volonté, crise économique, mesures d’austérité et engagement européen, ce qui perdurera dans le débat. C’est ainsi que l’adhésion à l’Union européenne est perçue comme un renoncement, un échec qui met en péril l’exception suédoise et que la préservation du « modèle suédois » devient immédiatement le sujet majeur du débat sur l’Union européenne en Suède (Simoulin, 2000), ce modèle devenant un thème national alors qu’il avait plutôt attiré les regards des étrangers jusqu’à cette date.

29Outre ce revirement sur l’Europe, la crise économique est par ailleurs l’une des explications majeures des « élections tremblement de terre » de septembre 1991 qui voient le Parti social-démocrate réaliser son plus mauvais score depuis 1922, perdre le pouvoir au profit d’une coalition bourgeoise et assister à l’entrée au Parlement de deux nouveaux partis de droite extrêmement opposés à son programme (Rothstein, 1994). Il est également victime de la dramatique crise économique, et en particulier bancaire, qui frappe la Suède à la fin des années 1980. Cette période n’est pas seulement celle où le modèle suédois est intimement lié à la question européenne en Suède, elle est aussi celle de sa crise économique et financière.

30Depuis quelques années, ce modèle est même présenté comme étant en crise prononcée, voire fini. On a découvert que les expériences novatrices en matière d’organisation du travail, notamment dans certaines usines Volvo, étaient en fait minoritaires et ne reflétaient pas la réalité du travail dans les entreprises suédoises, lesquelles restent profondément taylorisées. Contrairement aux thèses des chercheurs, et même aux espoirs et aux croyances des ouvriers, le modèle suédois de l’organisation du travail ne s’applique pas vraiment (Durand, 1994). L’usine la plus novatrice de Volvo, celle d’Uddevalla, ferme ses portes et l’ensemble du « modèle suédois » apparaît soudain aux chercheurs comme une expérience. Aussi bien en ce qui concerne la négociation centralisée des salaires que l’enrichissement du travail, c’est-à-dire les relations professionnelles que l’organisation du travail, le problème n’est donc plus d’analyser le modèle suédois, mais d’expliquer sa fin.

31Une analyse élaborée (Durand, 1994) consiste à désigner trois facteurs décisifs qui, même s’ils étaient imbriqués, auraient été l’internationalisation du capital suédois, le choix par les syndicats d’une stratégie de législation sur les relations professionnelles et la croissance numérique des cols blancs. On peut même expliquer ce décès de façon dynamique en avançant que la tertiarisation de l’économie et l’importance croissante des cols blancs, aussi bien sur le plan du nombre, de l’influence politique que des représentations, auraient obligé LO, la confédération syndicale dominée par les cols bleus, à défendre sa place prééminente et son identité. Ces évolutions l’auraient poussée à tenter de prendre l’offensive par la voie législative dans les années 1970. Cela se serait heurté au fait que l’internationalisation du capital suédois dans les années 1960 et 1970 aurait rendu les employeurs plus exigeants envers leur main-d’œuvre nationale et moins ouverts à la coopération avec les syndicats. L’offensive juridique de LO aurait entraîné une contre-offensive des employeurs et une « politisation » croissante de leur part au cours des années 1970 et 1980.

LES TENTATIVES DE RECOMPOSITION (1991-2005)

32Les partis « bourgeois » sont en tout cas de retour au pouvoir et ils y reviennent dans un tout autre état d’esprit qu’en 1976. En premier lieu, le contexte international a changé et Thatcher et Reagan ont consacré le retour du libéralisme. Cette période est aussi celle d’une évolution sensible des attitudes des citoyens suédois envers la réussite sociale et professionnelle, l’individualisme et l’argent. Dans sa nouvelle étude, Kullenberg (1995) note que ce sont désormais les personnes des classes moyennes qui, dans les années 1990, face à des inconnus, ont tendance à adopter un nom doté d’un suffixe à consonance aristocratique. La classe supérieure ne se confond plus avec la seule aristocratie traditionnelle, laquelle ne cache plus son nom et se plaint même de ceux qui travestissent le leur. Elle comprend aussi une population de « nouveaux riches » (sic) qui ont bénéficié de l’essor des firmes exportatrices et affichent leur statut.

33Le nouveau gouvernement suédois supprime de fait dès 1991 les rares et petits fonds salariaux qui avaient été constitués. Les lois votées dans les années 1970 sur le travail sont assouplies ; la loi sur la sécurité de l’emploi est notamment revue en 1993 pour faciliter le licenciement et le recours au personnel intérimaire (Durand, 1994). Surtout, SAF annonce en 1991 son intention de ne plus participer à aucune négociation centralisée des salaires [10]. En revanche, le nouveau gouvernement ne remet pas radicalement en cause l’État-providence. En 1992, est certes adoptée une période d’attente de cinq jours pour l’indemnisation du chômage, et l’accès à la retraite à taux plein liée à la résidence est conditionné la même année au fait d’avoir résidé quarante ans en Suède. En 1993, c’est une période d’attente d’un jour pour l’indemnisation d’un congé maladie qui est introduite, tandis que l’indemnisation des deux premières semaines est transférée à l’employeur afin de prévenir tout laxisme de sa part. Le nombre de lits d’hôpital est drastiquement réduit [11], un certain nombre de dépenses sont transférées à la charge des malades, et il en va de même en ce qui concerne les crèches ou l’enseignement où le recours au système privé s’accroît. Mais le principe d’universalité n’est en rien abandonné, les politiques actives de lutte contre le chômage sont développées et les changements consistent pour l’essentiel à réduire le montant et la durée des allocations et/ou à introduire des périodes d’attente.

34Le débat a changé de nature en Suède même, tout comme le rapport de forces entre les partenaires sociaux. Les syndicats sont fragilisés par leurs divisions et par l’échec des fonds salariaux, tandis que SAF est au contraire au zénith de son influence. Ayant abandonné la centralisation des salaires, elle n’a plus besoin de nouer une alliance privilégiée avec telle ou telle branche syndicale et se tourne vers une stratégie de communication auprès de l’opinion publique. Très vite, la confédération patronale reconvertit les méthodes qu’elle a utilisées pour mettre fin à la centralisation des négociations salariales dans la promotion de l’adhésion de la Suède à l’Union européenne. Dès 1992, elle se lance dans une intense campagne de communication envers l’opinion publique suédoise qui s’accélère lorsqu’un référendum est décidé pour le 16 novembre 1994. SAF mobilise alors les entreprises, publie des articles et des brochures, crée une ligne téléphonique de renseignement sur l’Union européenne, finance des tournées de promotion du « oui » à l’adhésion, etc. Qui plus est, elle affiche et revendique son rôle dans le débat, alors que la plupart des partis politiques sont divisés sur la question européenne et de ce fait quasi paralysés. Elle couronne ce lobbying par la publication d’un livre confié à son responsable de la communication (Brantingson, 1995) qui revendique une part importante du succès du référendum (52,2 % de « oui »).

35Sans doute vaut-il de noter d’une part que l’un des thèmes de campagne les plus importants des opposants à l’adhésion est alors qu’elle remettrait en cause le modèle suédois, et d’autre part que ces opposants se rangent avant tout chez ceux qui bénéficient des services sociaux, soit qu’ils y travaillent (notamment les femmes), soit qu’ils en dépendent. Il importe surtout de souligner que la candidature suédoise à l’adhésion a été présentée en 1990 par le gouvernement social-démocrate d’Ingvar Carlsson, les négociations avec la Commission européenne conduites par le gouvernement bourgeois de Carl Bildt, et le référendum défendu en 1994 par le gouvernement social-démocrate à nouveau mené par Ingvar Carlsson. Autrement dit, il y a eu une très grande continuité sur le dossier européen, alors même que les sociaux-démocrates étaient très divisés à son sujet et qu’une partie de leur électorat rejetait l’adhésion par crainte d’une remise en cause du modèle suédois.

36Il en va de même sur le dossier de l’État-providence. Comme le gouvernement bourgeois de Carl Bildt, les gouvernements sociaux-démocrates qui lui succèdent à partir de 1994 conservent le principe fondamental de l’universalité des prestations tout en rendant plus strictes les conditions d’attribution des aides et en en réduisant fréquemment les montants et la générosité. Une décision majeure prise en 1995 fut ainsi de ne plus ajuster le montant des prestations sur celui de l’inflation et de tenir compte d’un éventuel déficit budgétaire. En 1997, la réception d’une allocation-chômage fut conditionnée au fait d’avoir travaillé au moins six mois dans l’année écoulée. Surtout, en juin 1998, le Parlement vota une réforme majeure des retraites qui avait été préparée par un accord conclu en 1994 entre les sociaux-démocrates, les conservateurs, les libéraux, le Parti du centre et les démocrates-chrétiens. Alors que le montant de la retraite complémentaire était jusque-là basé sur les quinze meilleures années d’activité professionnelle, il dépend à compter de 1999 de l’ensemble des revenus perçus au long de la vie professionnelle. Les pensions seront donc d’autant plus importantes que le travailleur concerné aura pris sa retraite tard, seront indexées sur le niveau de la croissance économique et comprendront une part de revenus par capitalisation [12].

37De la même façon que le gouvernement bourgeois de 1976 s’était révélé incapable de rompre avec les pratiques et les représentations des sociaux démocrates, le gouvernement social-démocrate de 1994 n’a pas pu ou pas voulu inverser la rupture (certes relative) enclenchée par ses adversaires conservateurs. Il est toutefois à noter que ce même gouvernement social-démocrate a remporté les élections législatives de 2002 en s’affichant au contraire comme le garant de l’État-providence. Confirmé par les urnes, le nouveau gouvernement a aussitôt affiché l’objectif de réduire de moitié le nombre (très important) des absences pour congé-maladie sur son mandat. C’est donc en pariant sur son image de garant du maintien d’un État-providence rénové, où droits mais aussi devoirs ont été clairement réaffirmés, que Göran Persson et son gouvernement ont entrepris la campagne référendaire sur l’adhésion de la Suède à l’euro le 14 septembre 2003.

38L’échec de ce référendum (57 % de « non ») fut d’autant plus important et remarqué qu’il avait été précédé de l’assassinat quelques jours plus tôt d’Anna Lindh, la ministre des Affaires étrangères, sans doute la partisane la plus résolue et la plus brillante du « oui ». Cela renforce la portée du refus des électeurs de voir l’européanisation remettre en cause la spécificité suédoise et en particulier le modèle d’État-providence. Comme lors du référendum d’adhésion (1994), ce sont les bénéficiaires de celui-ci et ceux qui y travaillent qui ont le plus massivement voté pour le « non ». Une nouvelle fois, il apparaît donc que le modèle suédois est devenu un enjeu mobilisateur et intimement lié à la question européenne.

39Si la période précédente a correspondu à une remise en cause radicale du modèle suédois des relations professionnelles, en l’expliquant par des phénomènes qui tenaient aux relations entre les partenaires sociaux, celle-ci voit naître des explications de la crise de l’ensemble du modèle suédois par la globalisation. Celle-ci aurait en particulier empêché à partir du milieu des années 1980 la poursuite des politiques de dévaluation compétitive qui avaient été un facteur peu perçu mais décisif de la compétitivité suédoise (Moses, 2000). Le gouvernement se serait de ce fait retrouvé dépourvu de son moyen d’action habituel et la montée du chômage dans les années 1990 aurait remis en cause le fonctionnement de l’État-providence en Suède du fait de son coût croissant. Les employeurs auraient en outre tiré parti de la globalisation pour pousser à la déréglementation, limiter leur coopération avec les syndicats et remettre en cause l’État-providence suédois. C’est en un mot la thèse de la « dépendance structurelle » de l’État-nation envers les flux financiers internationaux [13] appliquée au cas de la Suède.

40Il reste que le « modèle suédois », s’il a perdu une grande partie de son lustre international, est devenu un enjeu politique et idéologique au sein de la société suédoise. La plupart des experts concluent certes à un maintien pour l’essentiel de l’État-providence suédois, même s’ils concèdent qu’il repose désormais sur un sol plus fragile (Kautto et al., 1999). Ils affirment, qui plus est, que malgré les réformes, ce modèle conserve sa spécificité par rapport aux autres modèles européens (Kautto et al., 2001), un avis qui semble partagé par bon nombre de Suédois (Falkehed, 2003). Mais ces opinions ne font pas toujours autorité dans un débat public où les opposants à l’européanisation et à la globalisation leur opposent une dénonciation des coupes budgétaires, des privatisations et de la libéralisation dont serait selon eux victime le modèle suédois.

41Enfin, il est à noter que c’est sur l’action des acteurs patronaux et leur contribution à l’édification du modèle social suédois que l’on se penche aujourd’hui (Swenson, 2002). Là où les analystes du « modèle suédois » avaient toujours souligné l’importance que représentaient le fort taux de syndicalisation de la Suède, la force de LO et sa proximité avec les gouvernements sociaux-démocrates (Esping-Andersen, 1992), on découvre que le partenaire patronal était également bien organisé, avait accès aux ministres et avait lui aussi fait le choix de la coopération. Un signe de plus de ce que le regard porté sur le modèle suédois a changé de manière décisive depuis 1982.

CONCLUSIONS : LES RECONFIGURATIONS DU MODÈLE SUÉDOIS

42Il apparaît clairement, en premier lieu, qu’il faut prendre garde à ne pas trop objectiver ce fameux modèle, c’est-à-dire à ne pas oublier d’une part qu’il était historiquement daté, lié donc à des conditions historiques particulières, et d’autre part qu’il a connu des évolutions marquantes depuis sa naissance. L’exception suédoise des années 1920 n’est en rien comparable par son ampleur et ses ambitions au modèle qui se développe après la Seconde Guerre mondiale, et pourtant elle en constitue les fondations et le conditionne à ce titre. De la même façon que le « modèle japonais » ne tenait pas à une aptitude particulière des Japonais au consensus, mais aux circonstances spécifiques de l’après-guerre (Coriat, 1991), le modèle suédois n’est pas dû à un goût inné des Suédois pour la négociation mais à une combinaison de conditions économiques, politiques et sociales. Et, comme chacune de ces conditions a évolué au fil du temps, la permanence apparente du modèle s’assimile moins à un maintien intangible de pratiques et d’institutions qu’aux résultats d’une suite d’adaptations et d’accommodations des aspects remis en question.

43Une seconde conclusion qui se dégage est qu’il y a souvent un décalage entre la réalité de l’exception suédoise à certains moments et la façon dont elle est perçue. Les lectures qui en sont faites ne se comprennent qu’à travers les débats d’époque, soit entre le communisme et le capitalisme dans les années 1930, soit entre théories fonctionnalistes et néomarxistes dans les années 1970, soit entre tenants et critiques de la globalisation dans les années 1990. L’autonomie de l’ordre du discours ne peut certes être que relative et on ne peut séparer qu’artificiellement les faits et les discours qui portent sur eux. Il n’en demeure pas moins que ce n’est pas seulement la réalité du modèle suédois qu’il faut interroger, ni même ses évolutions, c’est aussi le rapport entre celui-ci et les regards qu’on a portés sur lui.

44De ce point de vue, on peut sans doute distinguer trois grandes périodes dans l’histoire de l’exception suédoise. Elle est d’abord perçue comme une voie intermédiaire entre capitalisme et communisme, Childs l’expliquant dans les années 1930 par l’importance du mouvement coopératif et le pragmatisme des Suédois. Elle apparaît après la Seconde Guerre mondiale comme un modèle de relations professionnelles et d’organisation du travail tandis que les analystes des années 1960 et 1970 insistent sur la force du syndicat LO et les particularités du système politique suédois où la concentration de l’autorité politique fait qu’il y a peu de points de veto. Elle s’assimile enfin à un État-providence qui est devenu un enjeu électoral de première importance et est intimement lié à la question européenne et à la globalisation. Il apparaît pourtant à confronter ces analyses qu’elles ne parlent que rarement du même modèle et des mêmes acteurs, à tel point que ne subsiste réellement à travers le temps que le sentiment qu’il y a une exception suédoise et non son contenu, ses origines et sa signification.

45Encore convient-il de noter qu’on aurait pu étendre l’histoire de ce terme à bien d’autres domaines, comme celui des relations internationales, où la neutralité suédoise a été abondamment commentée, ou celui de l’égalité des genres, où la Suède a toujours été présentée comme un modèle. Comme toute notion qui « réussit », par exemple celle de « cadres » (Boltanski, 1982) ou celle de « gouvernance » (Simoulin, 2003), le modèle suédois a acquis des propriétés agglutinantes. Il a été repris pour éclairer des phénomènes ou des domaines auxquels il ne correspondait pas initialement, d’une part car le terme a par lui-même une résonance sociétale, mais aussi car il a acquis une telle visibilité que l’employer ou en étendre le sens confère quasiment d’office une certaine audience à un auteur, tel Falkefed (2003), qui emploie ce seul titre pour un livre qui étudie ce que pourrait devenir la France à la lumière de toutes les réformes introduites en Suède. La tentation est ainsi réelle de regrouper plus ou moins l’ensemble de la société suédoise derrière cette appellation et c’est seulement en prenant en compte les profondes évolutions du modèle suédois et en retraçant les attributions centrales qui ont permis son émergence et son développement que nous pouvons nous en garder. C’est en outre ainsi que nous pourrons nous préserver des illusions de l’âge d’or, de cette impression si tentante à la fois que la représentation que nous avons du passé était fidèle et que celui-ci était sans aucun doute préférable à la situation actuelle.

Notes

  • [1]
    Ce groupe, parfois qualifié d’ « École de Stockholm » ou d’ « École suédoise des finances publiques », comprenait notamment Knut Wicksell (1851-1926), Gustav Cassel (1866-1945), Eli Heckscher (1879-1952), Bertil Ohlin (1899-1979, prix Nobel en 1977), Erik Lindahl (1891-1960) et Karl Gunnar Myrdal (1898-1987, prix Nobel en 1974). Tous ne sont pas favorables aux sociaux-démocrates et Bertil Ohlin consacrera même une partie importante de sa vie à l’activité politique à la tête du Parti libéral. C’est essentiellement Karl Gunnar Myrdal et Ernst Wigforss (le principal idéologue et économiste du Parti social-démocrate dans les années 1930 et le ministre des Finances de 1932 à 1949), qui vont jouer le rôle de passeur entre ce groupe d’économistes et ce parti.
  • [2]
    Il convient toutefois de noter que l’auteur s’est en quelque sorte plié à son succès en rédigeant des préfaces aux éditions successives qui insistaient beaucoup plus que l’ouvrage lui-même sur cette opposition entre fascisme et communisme et sur l’alternative originale qu’offrait la Suède.
  • [3]
    Par opposition au modèle « résiduel », le modèle institutionnel vaut pour une population entière.
  • [4]
    Op. cit., p. 300-304.
  • [5]
    Par opposition aux politiques passives qui visent à transférer des revenus aux personnes sans emploi pour préserver au moins une partie de leur niveau de vie et limiter la baisse de consommation qu’entraîne le chômage élevé, les politiques actives ont pour but de maintenir l’employabilité de ces personnes en finançant des actions de formation et en prenant en charge les coûts de la mobilité géographique et professionnelle.
  • [6]
    Cette loi assurait l’accès des syndicats à toutes les informations disponibles et obligeait les employeurs à négocier avec eux avant l’adoption de tout changement important les affectant.
  • [7]
    Le Parti social-démocrate doit au surplus gérer le problème d’une reprise de l’inflation à partir de 1975 qui provient d’une hausse des salaires. LO propose en fait les fonds salariaux précisément au moment où la négociation centralisée des salaires remplit moins bien l’objectif gouvernemental de contenir l’inflation, ce qui explique aussi la tiédeur des sociaux-démocrates à leur égard.
  • [8]
    On emploie en Suède le terme de « bourgeois » pour désigner les partis de droite et du centre.
  • [9]
    S’il les adopte malgré tout, ce n’est pas seulement pour satisfaire son allié syndical, c’est aussi pour lui faire accepter sa politique de modération salariale.
  • [10]
    On trouvera une histoire précise et détaillée des multiples négociations qui ont eu lieu, entre 1983 et 1993, entre les acteurs sociaux sur la négociation centralisée des salaires dans les divers domaines de l’économie dans l’étude de Goetschy (1994).
  • [11]
    Entre 1975 et 2000, le nombre de lits d’hôpital serait passé de 136 000 à 29 000 (Falkehed, 2003).
  • [12]
    Chaque revenu touché donne lieu à une cotisation de 18,5 %. 16 % sont consacrés à la retraite par répartition et 2,5 % sont versés dans un fonds de pension que la personne concernée choisit.
  • [13]
    Sur cette thèse, développée aussi bien par des auteurs néo-libéraux que marxistes, on pourra consulter l’utile revue de Duane Swank (2002).
Français

RéSUMé

Si l’existence du « modèle suédois » est avérée dans la littérature scientifique et les représentations, l’étude montre toutefois que les différentes périodes d’affirmation de cette spécificité correspondent à l’investissement d’acteurs différents qui ne poursuivent pas les mêmes intérêts, ne passent pas les mêmes alliances et ne favorisent pas les mêmes politiques. Il faut retracer la genèse et le développement du « modèle suédois » lui-même, ou plutôt de ce qu’on pourrait qualifier d’exception suédoise, pour éviter certaines difficultés dues aux intérêts que porte en lui ce terme. Mais il faut aussi restituer l’histoire de l’intérêt qu’on lui a porté et des lectures qu’on en a données aux différentes périodes qu’on peut distinguer. C’est ainsi qu’on peut mieux comprendre les raisons de l’attention internationale qui a été portée à ce modèle et celles pour lesquelles sa fin a été si souvent proclamée.

Mots cles

  • Modèle suédois
  • État-providence
  • Politiques actives
  • Européanisation

Key words

  • Swedish model
  • Welfare State
  • Active policy
  • Europeanization
English

SUMMARY

The existence of the « Swedish model » is a recognized fact in scientific literature and representations. A historic survey shows however that its apparent everpresence is due to the continuous but changing action of diverse social actors who pursue different interests, conclude specific alliances and do not sustain the same policies. We thus try to outline the « Swedish model » birth and development, although it might be better to talk about a « Swedish exception » in order to avoid some difficulties linked to the interests vested in this label. But it is also necessary to analyze the attention which has been turned on this model and the lectures that the researchers have proposed to explain it at various stages of its history. This attempt is useful to understand the motives of the international interest that this model has continually aroused and the reasons why its end has regularly been proclaimed.

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Vincent Simoulin
LEREPS
(Laboratoire d’étude et de recherche sur l’économie,
les politiques et les systèmes sociaux)
Université des Sciences sociales de Toulouse
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 03/10/2007
https://doi.org/10.3917/cis.119.0289
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