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Cahiers jungiens de psychanalyse

2006/3 (N° 119-120)


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En reprenant le titre du livre de Jorge Semprun, L’Écriture ou la vie[1][1] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, Paris, Gallimard,..., j’ai souhaité mettre l’accent sur le choix qui est en jeu dans l’alternative que nous propose l’auteur. Il faut bien se rendre à l’évidence : si nous nous référons au couple d’opposés qui est évoqué dans cette alternative, l’écriture prend la place de la mort. Est-ce à dire qu’elle conduit à la mort ? Pour Jorge Semprun, certainement.

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Nous le savons aujourd’hui, Jorge Semprun put finalement écrire, dix-huit ans après sa sortie du camp de Buchenwald, un premier livre, Le Grand Voyage[2][2] J. Semprun, Le Grand Voyage, Paris, Gallimard, 1963...., premier d’une longue série où l’expérience de son arrestation par la Gestapo et de sa déportation apparaît.

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Mais ce fut impossible avant. Le choix de vivre qu’il fit en décembre 1945, alors qu’il avait été libéré en avril de la même année, se fit au prix d’un renoncement. Il dut abandonner l’écriture qui le renvoyait immanquablement à la mort. « Tout au long de l’été du retour, de l’automne, jusqu’au jour d’hiver ensoleillé, à Ascona, dans le Tessin, où j’ai décidé d’abandonner le livre que j’essayais d’écrire, les deux choses dont j’avais pensé qu’elles me rattacheraient à la vie – l’écriture, le plaisir – m’en ont au contraire éloigné, m’ont sans cesse, jour après jour, renvoyé dans la mémoire de la mort, refoulé dans l’asphyxie de cette mémoire [3][3] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 119.... » Dans un autre de ses livres, Federico Sanchez vous salue bien, Jorge Semprun écrit : « L’écriture m’enfermait dans la clôture de la mort... Il fallait choisir l’écriture ou la vie, j’ai choisi cette dernière [4][4] J. Semprun, Federico Sanchez vous salue bien, Paris,.... »

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Choix que nous pouvons imaginer difficile, puisque « la vocation d’écrivain » de Jorge Semprun semble dater de l’enfance si nous nous référons à ce qu’il écrit dans un de ses livres qui parle admirablement bien de l’exil, Adieu, vive clarté... : « Il était établi, en effet, que je serais écrivain, que je poursuivrais la tradition paternelle. C’était une évidence familiale, depuis que j’avais atteint l’âge de raison [...]. La seule alternative à cette vocation d’écrivain qui m’était attribuée, inscrite dans mon hérédité familiale, c’était ma mère qui la formulait parfois, avec une tendresse ironique. Ou amusée, du moins. “Écrivain ou président de la République !”, proclamait-elle à la cantonade [...]. L’une de ces vocations ou destinées m’ayant été interdite par le cours de l’histoire, il m’a bien fallu, après quelques péripéties, devenir écrivain [5][5] J. Semprun, Adieu, vive clarté..., Paris, Gallimard,.... »

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« J’ai choisi... », écrit Jorge Semprun. Nous allons voir plus loin qu’il le dit d’une autre façon. Certes, à un seul endroit, et cela pourrait échapper à notre attention de lecteur, tant il parle souvent en termes de « choix », mais pour la lectrice que je fus sa façon de dire m’a donné à réfléchir sur la force d’un processus inconscient à l’œuvre en lui – je pourrais dire : qui est à l’œuvre en chacun de nous, mais en sachant, par expérience, que parfois les forces destructrices sont plus fortes que les forces de vie. Nous pouvons le repérer sur un plan personnel tout aussi bien que sur un plan collectif ; notre histoire contemporaine nous y oblige.

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Pour préciser et alimenter notre réflexion sur la « force du processus », nous pouvons nous référer à Jung. En d’autres termes, il s’agit de réfléchir sur « le génie de l’homme, [sur] ce qu’il y a en nous de supérieur et de plus vaste et dont nul ne connaît l’ampleur [6][6] C.G. Jung, Aïon, Paris, Albin Michel, 1983, p. 60. »... et qui peut se manifester « lors des insolubles collisions de devoirs ». Le parcours de Jorge Semprun, son expérience vécue au camp de Buchenwald – su vivencia, dirait-il, mot espagnol qui rend bien davantage que « expérience vécue » ou « vécu », cette vivencia et cette mort qui l’a « traversé » selon ses propres termes – cette vivencia donne à réfléchir aussi sur l’ombre du soi, cette « moitié obscure de la totalité humaine, sur laquelle on ne peut porter un jugement trop optimiste [7][7] Ibid., p. 57. ». C’est dans ce même livre, Aïon, que Jung nous parle de « cette moitié obscure » qui habite le collectif ainsi que l’homme lui-même. Livre difficile s’il en est, mais livre salutaire, car il nous invite à considérer et à prendre au sérieux cette question du mal : « Il est aujourd’hui, comme de tout temps, d’une grande importance que l’homme n’omette pas de voir le danger du mal qui guette en lui. Ce danger n’est malheureusement que trop réel, et c’est pourquoi la psychologie doit insister sur la réalité du mal et rejeter toute définition qui le regarderait comme insignifiant ou même inexistant [8][8] Ibid., p. 68.. » Le mal n’est pas qu’une privatio boni, il existe, et si nous voulons le mettre à l’extérieur de nous, alors c’est la porte ouverte, entre autres, aux camps d’extermination et de concentration avec la mort de millions de Juifs et d’autres hommes. Cette question du mal qui court tout au long du livre de Jorge Semprun, est présente dès la première page sous forme d’exergue dû à André Malraux : « ... je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité. » Et « ... de cette expérience du Mal, l’essentiel est qu’elle aura été vécue comme expérience de la mort... Je dis bien “expérience”... Car la mort n’est pas une chose que nous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé, comme d’un accident dont on serait sorti indemne. Nous l’avons vécue... Nous ne sommes pas des rescapés, mais des revenants... Ceci, bien sûr, n’est dicible qu’abstraitement. Ou en passant, sans avoir l’air d’y toucher... [...] Car ce n’est pas crédible, ce n’est pas partageable, à peine compréhensible... [...] Et pourtant, nous aurons vécu l’expérience de la mort comme une expérience collective, fraternelle de surcroît [9][9] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 99-...... »

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Intrication du mal et de la mort inassimilables, inélaborables pour le jeune Semprun âgé alors de vingt ans. Déjà, à treize ans à peine, il avait connu l’exil, son père étant engagé dans le gouvernement de la République en Espagne, et, là-bas, la guerre civile venait d’éclater. Puis, à seize ans, ce fut, avec tous les morts tombés entre-temps, la victoire du franquisme et la chasse aux communistes, entre autres, qui devint institutionnelle. Pour ma part, je fais l’hypothèse que toute cette vivencia qui s’est déroulée pendant la jeunesse de Jorge Semprun n’a pas été sans importance dans le choix qui fut le sien par rapport à l’oubli, et par rapport au choix de devenir militant communiste, jusqu’au moment où il put écrire son premier livre : Le Grand Voyage, qu’il publia dix-huit ans après sa sortie du camp de Buchenwald.

Malgré la mort, écrire sera possible

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Entrons dans le livre L’Écriture ou la vie, et suivons sa progression.

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Depuis janvier 1944, Jorge Semprun est à Buchenwald en tant que « rouge espagnol ». Depuis ce temps-là, il n’avait plus de visage, pas de miroir pour se regarder, mais ce 12 avril 1945 – le camp a été libéré la veille –, devant lui, trois officiers le regardent ; à leur « œil affolé, rempli d’horreur [10][10] Ibid., p. 13. », il comprend qu’il doit « avoir un regard fou, dévasté [11][11] Ibid., p. 14. ». Et, dès ce premier instant, le doute est là : « On peut tout dire de cette expérience. Il suffit d’y penser. Et de s’y mettre. D’avoir le temps, sans doute, et le courage d’un récit illimité, probablement interminable, illuminé – clôturé aussi, bien entendu – par cette possibilité de se poursuivre à l’infini. Quitte à tomber dans la répétition et le ressassement. Quitte à ne pas s’en sortir, à prolonger la mort, le cas échéant, à la faire revivre sans cesse dans les plis et les replis du récit, à n’être plus que le langage de cette mort, à vivre à ses dépens, mortellement. Mais peut-on tout entendre, tout imaginer ? Le pourra-t-on ? En auront-ils la patience, la passion, la compassion, la rigueur nécessaires ? Le doute me vient, dès ce premier instant [12][12] Ibid., p. 23-24.... » Le doute surgit, mais il ne concerne pas l’écriture : en passant par « l’artifice d’un récit maîtrisé [13][13] Ibid., p. 23. », écrire sera possible. En tout cas, la possibilité que cela soit impossible n’est pas évoquée à ce moment-là.

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Et, au fil des pages, Jorge Semprun nous donne à voir en lisant la mort dans le regard des vivants, nous donne à entendre la prière des morts à travers la voix d’un Juif hongrois agonisant, rapporte le témoignage d’un Juif polonais survivant du Sonderkommando d’Auschwitz, et aborde pour la première fois dans le livre la question du mal en reprenant la phrase de Malraux que j’ai citée précédemment : « Je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité. »

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Puis vient la relation d’un moment improbable où le bibliothécaire appelle le « camarade Semprun » par l’intermédiaire du haut-parleur du camp : il lui réclame les trois livres non rendus ! Dont un de Schelling où celui-ci « explore le fondement de l’humain. Fondement obscur, problématique, mais, écrit-il, “sans cette obscurité préalable, la créature n’aurait aucune réalité : la ténèbre lui revient nécessairement en partage” [14][14] Ibid., p. 74. ». Moment improbable aussi où un portrait gigantesque de Staline s’étale au frontispice de l’un des baraquements de prisonniers soviétiques.

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Le mal et le communisme, l’un et l’autre apparaissent sous la plume de Jorge Semprun, mais ils sont séparés l’un de l’autre. Le stalinisme et le goulag ne sont pas encore des réalités auxquelles le jeune Semprun a accès. À ce moment-là, il savait à peine qui était Staline. « C’est pour plus tard, les années de glaciation partielle et partisane de ma pensée [15][15] Ibid., p. 77.. » Semprun adulte, le Semprun qui a franchi le mi-temps de la vie, s’exprime : « La société soviétique devait forcément être une société nouvelle, tel était le point de départ : figure de rhétorique imposée [16][16] Ibid., p. 79.. » Si le jeune Semprun avait compris l’attitude d’un camarade russe qu’il avait sous les yeux, l’adulte Semprun fait l’hypothèse qu’il aurait peut-être pu s’épargner le long détour, non dépourvu d’oasis de courage et de fraternité, par les déserts du communisme. « Probablement l’illusion d’un avenir m’empêchait-elle de comprendre. Ou plutôt, d’en avoir la volonté, même si j’en avais les moyens. Probablement ne me donnait-elle pas le désir de comprendre, mais bien celui de désirer. Et il n’y avait rien de plus désirable que l’avenir, après tant d’agonie [17][17] Ibid.. »

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Rien de plus désirable, en effet, en particulier quand on a vingt ans, et la suite du chapitre est évocatrice de cette jeunesse : Jorge Semprun se décrit alors qu’il récite, plus exactement, qu’il crie à pleins poumons un poème de René Char ; puis vient sa narration, au jeune officier arrivé à Buchenwald la veille, de « l’univers de la mort par un chemin dominical [18][18] Ibid., p. 82. », lui parlant des concerts de musique qui avaient lieu le dimanche, plutôt que des morts ; puis le voilà qui évoque un souvenir de chanson revenu à sa mémoire en espagnol, et quelques lignes plus loin il nous rappelle qu’il avait vingt ans à Buchenwald. Pur hasard ? Il me semble que l’on peut voir là un processus de narration à l’œuvre qui se déploie et qui, à mes yeux, donne un poids particulier à « l’illusion d’un avenir » dont il a été question juste auparavant. Certes, l’illusion, l’idéalisation ne sont pas une exclusivité de la jeunesse, mais elles sont grandement attachées à cette période. Et comment, confronté en permanence à la mort, ne pas avoir à l’horizon l’espoir d’une « société nouvelle » où la fraternité régnerait ? Mais n’anticipons pas, restons dans le corps du texte.

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La rencontre avec le lieutenant Rosenfeld, officier de la IIIe armée de Patton qui a libéré le camp, cette rencontre est l’occasion de donner tout son poids à l’étudiant de philosophie qu’était le jeune Semprun à cette époque, pétri de lectures diverses : Kant, Heidegger, Levinas... et de revenir sur la question du Mal : « L’essentiel..., c’est l’expérience du Mal. Certes, on peut la faire partout cette expérience... Nul besoin des camps de concentration pour connaître le Mal. Mais ici, elle aura été cruciale, et massive, elle aura tout envahi, tout dévoré... C’est l’expérience du Mal radical [19][19] Ibid., p. 98.... » L’occasion d’évoquer aussi les « conversations du dimanche... autour de Halbwachs et Maspero ». Oui, grâce à la philosophie, à la littérature, à la poésie, aux arts, à toutes les formes d’art, nous le savons aujourd’hui, car nombreux sont ceux qui l’ont écrit, grâce à ce que d’aucuns appellent la culture, nous savons qu’un certain nombre d’hommes et de femmes ont pu survivre aux camps d’extermination et de déportation. Dans cette évocation, nous pouvons sentir toute la force de l’esprit humain, mais toute cette force est aussi mise à mal jour après jour par l’expérience de la mort. Ainsi, de Maurice Halbwachs, Jorge Semprun en avait déjà parlé précédemment pour décrire comment il avait pris dans ses bras, lors du dernier dimanche de sa vie, ce professeur de philosophie qu’il admirait et aimait tant, et comment il lui avait récité un poème de Baudelaire, « comme on récite la prière des agonisants [20][20] Ibid., p. 51. » ; mais il avait aussi évoqué cette mise à mal : « Une sorte de tristesse physique m’a envahie. J’ai sombré dans cette tristesse de mon corps. Ce désarroi charnel, qui me rendait inhabitable à moi-même. Le temps a passé, Halbwachs était mort. J’avais vécu la mort de Halbwachs [21][21] Ibid., p. 53 ; c’est moi qui souligne.. » Comme nous l’avons déjà précisé : « De cette expérience du Mal, l’essentiel est qu’elle aura été vécue comme expérience de la mort... », jour après jour et dans le corps. Dans le corps à corps, avec les visions, les odeurs, les bruits, toutes les sensations entraînant ce « désarroi charnel » qui va resurgir de façon inattendue, avec force, quand il va être revenu du camp de Buchenwald... et qui va peser de tout son poids, me semble-t-il, sur le pouvoir d’écrire.

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La question de l’écriture évoquée dès les premiers instants du livre, la vision déjà exposée d’un « récit maîtrisé » est développée. Ils sont plusieurs à attendre le « retour » ou le « rapatriement ». Pour Jorge Semprun, il est difficile de reprendre à son compte l’un des deux termes comme correspondant à une réalité personnelle, lui en exil depuis septembre 1936. « Quoi qu’il en soit », selon l’expression qu’il aime à employer, il est question de raconter, d’être écouté, de bien raconter, de raconter « sans artifices »... Pour le jeune Semprun, c’est « une évidence » : « Raconter bien, ça veut dire : de façon à être entendus. On n’y parviendra pas sans un peu d’artifice. Suffisamment d’artifice pour que ça devienne de l’art ! » Et, bien sûr, la question du Mal sera centrale : « ... l’enjeu ne sera pas la description de l’horreur. Pas seulement, en tout cas, ni même principalement. L’enjeu en sera l’exploration de l’âme humaine dans l’horreur du Mal... Il nous faudra un Dostoïevski [22][22] Ibid., p. 138. ! » La fougue du jeune Semprun est manifeste, et nous ne serons pas étonnés qu’il en appelle à l’un des grands de la littérature russe. Mais cette fougue ne va pas pouvoir le porter dans son projet d’écriture.

Le doute dans le corps

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Deux jours à peine après son retour à Paris, la certitude quant à ce retour précisément vacille. Une bourrasque de neige s’abat, brève mais violente, sur le défilé et les drapeaux du 1er Mai. Alors, « le monde s’est effacé autour de moi dans une sorte de vertige. Les maisons, la foule, Paris, le printemps, les drapeaux, les chants, les cris scandés : tout s’est effacé. J’ai compris d’où venait la tristesse physique qui m’accablait, malgré l’impression trompeuse d’être là, vivant, sur la place de la Nation, ce 1er Mai. C’est précisément que je n’étais pas vraiment sûr d’être là, d’être vraiment revenu. Une sorte de vertige m’a emporté dans le souvenir de la neige de l’Ettersberg. La neige et la fumée sur l’Ettersberg. Un vertige parfaitement serein, lucide jusqu’au déchirement. Je me sentais flotter dans l’avenir de cette mémoire. Il y aurait toujours cette mémoire, cette solitude : cette neige dans tous les soleils, cette fumée dans tous les printemps [23][23] Ibid., p. 150 ; c’est moi qui souligne. ». La prégnance de la vivencia de la mort passe par la sensation, quelque chose s’impose dans le corps via cette neige qui surgit. Quelques instants auparavant, il entendait la rumeur des chants anciens, il pouvait se dire qu’il était vivant, qu’il était revenu, une tristesse pourtant lui étreignait le cœur, un malaise sourd et poignant l’oppressait... Une tristesse dans le corps, pourrait-on dire, mais qui n’était pas encore ressentie et qui peut l’être par la sensation de cette simple bourrasque de neige... cette sensation qui vient de l’extérieur et qui rejoint celle de l’intérieur.

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Les troubles fugaces vont se succéder au cours des semaines et des mois qui vont suivre le retour de Jorge Semprun à Paris. Ainsi, pendant l’été 1945, une soirée s’annonce comme « une fête de plus ». « Mais probablement aurais-je dû être attentif à quelques signes à peine perceptibles. Ainsi, une trouble inquiétude m’avait fugacement saisi en parcourant l’appartement vide avec Odile, à la recherche d’un lit pour la nuit prochaine. Rien de précis, certes, pas de coup au cœur, de battement soudain du sang. Plutôt un malaise fugitif, tiède, un peu gluant, qui effleurait mon âme. J’aurais dû être d’autant plus attentif que je savais fort bien, après trois mois d’expérience, à quel point le bonheur de vivre m’était fragile. À quel point il me fallait m’efforcer de tout mon cœur pour m’y tenir [24][24] Ibid., p. 159.. » Attentif, finalement, à bien lire, Jorge Semprun, semble l’avoir été : devant les meubles recouverts de housses blanches, il est « sournoisement » ramené à son enfance, à l’appartement de son enfance quand il rentrait des longues vacances d’été, et là, ce qui apparaît, c’est le « déracinement » : « Soudain, non seulement il devenait évident, clairement lisible, que je n’étais pas chez moi, mais encore que je n’étais nulle part. Ou n’importe où, ce qui revient au même. Mes racines, désormais, seraient toujours nulle part, ou n’importe où : dans le déracinement en tous les cas [25][25] Ibid., p. 161.. » Même si le sentiment est bref, il est ressenti et identifié. Et il n’est pas des moindres : l’exil à treize ans que nous avons déjà mentionné, comment ne pas en être blessé [26][26] Semprun ne le mentionne pas explicitement dans ce texte,... ? Que cette réminiscence soit propice à éveiller un trouble intérieur, nous le comprendrons aisément. D’autant qu’elle s’est vue augmentée d’une autre réminiscence dans la même soirée, cette belle soirée d’été, qui devait compter comme une « fête de plus » : quelques notes de Stardust entendues, jouées par un ensemble de jazz, quelques notes de Stardust, les mêmes que jouait à Buchenwald un trompettiste norvégien, Jiri Zak. Que les effets de ces réminiscences soient incontrôlables, nous le savons bien, nous qui travaillons sans cesse avec les émergences de la vie intérieure. En effet, la nuit même, Jorge Semprun est réveillé en sursaut d’un rêve où il entend une voix qui retentit : « Crématoire, éteignez ! » « Pendant quelques secondes – un temps infini, l’éternité du souvenir – je m’étais retrouvé dans la réalité du camp, une nuit d’alerte aérienne... [...] Cette voix enflait, devenait bientôt assourdissante. Je me réveillais alors en sursaut. Mon cœur battait follement, j’avais l’impression d’avoir crié. Mais non, Odile dormait à mes côtés, paisiblement [27][27] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 164. » « Mais le réveil ne tranquillisait pas, n’effaçait pas l’angoisse, bien au contraire. Il l’approfondissait, tout en la transformant. Car le retour à l’état de veille, au sommeil de la vie, était terrifiant en lui-même. C’était que la vie fût un songe, après la réalité rayonnante du camp, qui était terrifiant [28][28] Ibid., p. 165-166.. »

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Le projet d’écrire un « récit maîtrisé », un livre où – pourquoi pas ? – « la musique en serait la matière nourricière », ce projet « s’avérait irréalisable, du moins dans l’immédiat et dans sa totalité systématique. La mémoire de Buchenwald était trop dense, trop impitoyable, pour que je parvienne à atteindre d’emblée une forme littéraire aussi épurée, aussi abstraite. Quand je me réveillais à deux heures du matin, avec la voix de l’officier SS dans mon oreille, avec la flamme orangée du crématoire m’aveuglant le regard, l’harmonie subtile et sophistiquée de mon projet éclatait en dissonances brutales. Seul un cri venant du fond des entrailles, seul un silence de mort aurait pu exprimer la souffrance [29][29] Ibid., p. 169. ». Le jeune Semprun plein de fougue ne parvient pas à trouver la mise en forme où il y aurait suffisamment d’« artifice ». Le jeune Semprun n’avait pas encore fait l’expérience, dans la totalité de son être, corps et âme, de « se retrouver vivant » avec le projet d’écrire. « Le bonheur de l’écriture, je commençais à le savoir, n’effaçait jamais ce malheur de la mémoire. Bien au contraire : il l’aiguisait, le creusait, le ravivait. Il le rendait insupportable [30][30] Ibid., p. 171.. »

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Les tentatives d’écrire au cours de cet été, de cet automne de 1945, inéluctablement conduisent Jorge Semprun à la même difficulté : « Mon problème à moi, mais il n’est pas technique, il est moral, c’est que je ne parviens pas, par l’écriture, à pénétrer dans le présent du camp, à le raconter au présent... Comme s’il y avait un interdit de la figuration du présent... Ainsi, dans tous mes brouillons, ça commence avant, ou après, ou autour, ça ne commence jamais dans le camp... Et quand je parviens enfin à l’intérieur, quand j’y suis, l’écriture se bloque... Je suis pris d’angoisse, je retombe dans le néant, j’abandonne... Pour recommencer autrement, ailleurs, de façon différente... Et le même processus se reproduit [31][31] Ibid., p. 176.... » La description, me semble-t-il, rend compte du phénomène à l’œuvre : d’une sensation interne qui immanquablement est mortifère. Revenir au cœur de cette vivencia produit un état d’angoisse, un état émotionnel proprement terrassant. Nous sommes bien loin de la réflexion de Jung dans son texte « La fonction transcendante » où il écrit : « Pour pouvoir capter l’énergie située au mauvais endroit on doit prendre l’état émotionnel comme base ou point de départ de la procédure. On acquiert le plus de conscience possible de cet état en s’y plongeant sans retenue et en fixant par écrit tous les fantasmes et autres associations qui émergent. [...]... travail [qui] peut déjà en lui-même exercer une influence favorable et tonifiante [32][32] C.G. Jung, « La fonction transcendante », L’Âme et.... » Contrairement à ce processus pouvant conduire à plus de vie, Jorge Semprun était conduit à chaque fois à moins de vie et vers la mort, vers la vivencia de la mort. Ce n’est pas la mise en forme elle-même qui est mortifère, c’est là où elle conduit : « Tel un cancer lumineux, le récit que je m’arrachais de la mémoire, bribe par bribe, phrase après phrase, dévorait ma vie. Mon goût de vivre, du moins, mon envie de persévérer dans cette joie misérable. J’avais la certitude d’en arriver à un point ultime, où il me faudrait prendre acte de mon échec. Non pas parce que je ne parvenais pas à écrire : parce que je ne parvenais pas à survivre à l’écriture, plutôt [33][33] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 204. »

Renoncement imposé et choisi

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Avec un voyage dans le Tessin, avec la rencontre d’une femme qui ne saura rien de lui, rien de son histoire passée, ancienne et récente, ainsi, avec décembre et l’hiver approchant, va arriver le temps de prendre la décision qui allait changer sa vie. « Ou plutôt, c’est là que [j’ai] commencé à la prendre. Mieux encore : qu’elle avait commencé à être prise, à se prendre, sans que j’eusse à intervenir pour infléchir le cours des choses[34][34] Ibid., p. 217 ; c’est moi qui souligne.. » Comme je le soulignais au début de ce texte, Jorge Semprun écrit souvent, tout au long de son livre : « Il me fallait choisir entre l’écriture et la vie, j’avais choisi celle-ci. J’avais choisi une longue cure d’aphasie, d’amnésie délibérée, pour survivre [35][35] Ibid., p. 205.. » Mais là, sous sa plume, le moi conscient semble passer au deuxième plan, et il s’agit davantage d’un processus plus vaste qui fait penser que la décision s’impose, même si, quelques lignes plus loin, il écrit à nouveau en termes de choix et de décision à prendre « avec détermination ». Elle s’impose, comme s’est imposée cette femme rencontrée dans le Tessin dont il dit : « Elle m’a gardé dans la vie [36][36] Ibid., p. 204.. » Et, comme je l’ai déjà souligné dans ce texte, c’est pour insister sur le processus à l’œuvre que je m’arrête sur cette façon de dire, d’écrire plutôt, et pour insister par là même sur ce que nous appelons, en termes jungiens, la force du soi quand elle est du côté de la vie. Mais l’issue aurait pu être fatale, la force du soi dans sa face sombre existe également, la mort et le mal réunis dans les camps d’extermination et de déportation en sont la terrifiante mais non moins effective réalité ; cette vivencia aurait pu s’imposer avec une force toute aussi grande et amener la mort, nous savons qu’elle l’a amenée pour d’autres, malheureusement.

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Cela étant souligné, il n’en reste pas moins que la décision qui s’est opérée à ce moment-là relève aussi d’un choix qui était permanent, car l’oubli a demandé un travail de refoulement constant : « J’ai choisi l’oubli, j’ai mis en place, sans trop de complaisance pour ma propre identité, fondée essentiellement sur l’horreur – et sans doute le courage – de l’expérience du camp, tous les stratagèmes, la stratégie de l’amnésie volontaire, cruellement systématique [37][37] Ibid., p. 236.. » De cet oubli, Jorge Semprun ne s’est que rarement senti coupable. Une fois, pourtant – « une fois n’est pas coutume » –, devant une jeune Allemande qu’il trouvait belle et qui incarnait l’innocence présumée, il se sentit coupable d’« avoir délibérément oublié la mort. D’avoir voulu l’oublier, d’y être parvenu. Avais-je le droit de vivre dans l’oubli ? De vivre grâce à cet oubli, à ses dépens ? Les yeux bleus, le regard innocent de la jeune Allemande me rendaient insupportable cet oubli. Pas seulement le mien : l’oubli général, massif, historique, de toute cette ancienne mort [38][38] Ibid., p. 194. ». De cet oubli personnel qu’il relie à l’oubli collectif – de cet oubli exprimé, pourrait-on dire, par le silence –, Éva Weil, dans un article [39][39] É. Weil, « Silence et latence », Revue française de..., propose d’en parler en termes de latence, latence chez ceux qui ont vécu l’expérience des camps, latence chez ceux qui ne l’ont pas vécue, qui ne peuvent pas écouter. Elle insiste, entre autres, sur la notion de « développement des sublimations [40][40] Ibid., p. 171. », notion que, pour ma part, je relie à l’idéalisation.

Face au mal, recherche de la fraternité

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Cette idéalisation que j’ai déjà évoquée en soulignant qu’elle est le propre de la jeunesse, même si elle n’en a pas l’exclusivité, cette sublimation/idéalisation me semble présente dans le processus à l’œuvre chez Jorge Semprun au moment où il va choisir la vie plutôt que l’écriture. Car, dans le même mouvement qui l’a amené à choisir la vie plutôt que l’écriture, à choisir l’amnésie délibérée pour survivre, il écrit, dans Federico Sanchez vous salue bien : « J’ai choisi du même élan l’illusion d’un avenir, par le moyen de l’engagement politique [41][41] J. Semprun, Federico Sanchez vous salue bien, op. cit.,.... » Semprun adulte, celui qui écrit L’Écriture ou la vie, en 1994, peut écrire, cinquante ans après son expérience de Buchenwald : « Une sorte de malaise un peu dégoûté me saisit aujourd’hui à évoquer ce passé. Les voyages clandestins, l’illusion d’un avenir, l’engagement politique, la vraie fraternité des militants communistes, la fausse monnaie de notre discours idéologique : tout cela, qui fut ma vie, qui aura été aussi l’horizon tragique de ce siècle, tout cela semble aujourd’hui poussiéreux : vétuste et dérisoire [42][42] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 266. » Mais le jeune Semprun a besoin de se sortir de cette vivencia ; souvenons-nous : « Il n’y avait rien de plus désirable que l’avenir, après tant d’agonie. » « Transformer le monde » est peut-être aux dires de certains, entre autres de l’une amie de ses amies qu’il revoit à son retour de Buchenwald, « une grande sottise, ronflante et lourde de conséquences [43][43] Ibid., p. 173. »..., transformer le monde est peut-être cette sottise ronflante, si tant est qu’elle le soit, d’ailleurs, car sinon nos utopies, nos valeurs, la quête qui peut être la nôtre d’œuvrer à ce que ces valeurs prennent corps ne sont-elles pas non plus ce qui nous amène à avancer sur notre chemin de vie ?... Mais donc, si transformer le monde est peut-être cette sottise ronflante, il est clair que toute jeunesse, mais aussi toute vie d’être humain ne se conduit pas seulement en référence à de grandes idées, à de grands principes, la vie a besoin de se dérouler – « et plus que ça, écrit-il, être vécue ». Ainsi, dans le même élan, Jorge Semprun a choisi l’oubli et l’engagement politique.

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Jorge Semprun est devenu un autre, Federico Sanchez, travaillant dans la clandestinité comme militant du Parti communiste espagnol. Il s’explique sur ce parcours dans son livre Autobiographie de Federico Sanchez[44][44] J. Semprun, Autobiographie de Federico Sanchez, Paris,.... Mon propos n’est pas de m’y arrêter, mais ce livre est à signaler car il est un bel exemple de réflexion sur soi-même et d’autobiographie qui n’évite pas l’autocritique. Autrement dit, la question du Mal, de « la ténèbre en soi », n’est pas pour Jorge Semprun une question philosophique mais une question qu’il ne s’est pas épargnée à lui-même.

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Les années passèrent, et on peut imaginer que l’énergie dépensée pour rester en vie, en tant que militant clandestin, facilitait les « stratagèmes » dont nous parle Jorge Semprun. Les années passèrent avec les faits qui allaient entamer « l’illusion de l’avenir », avec les processus inconscients qui étaient à l’œuvre et qui travaillaient souterrainement. Et, « une nuit soudain », après une semaine de récit sur Mauthausen de l’homme qui l’hébergeait à Madrid, obligé de rester enfermé dans l’appartement qu’il habitait car « des pans entiers de l’organisation clandestine semblaient s’écrouler [45][45] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 247 », une nuit soudain, la neige tomba sur le sommeil de Semprun. Souvenons-nous de la neige de l’Ettersberg, retrouvée le 1er mai à Paris, cette neige qui avait fait naître une « tristesse physique » accablante [46][46] Cf. supra, p. 104.. Mais, depuis quinze ans, « jamais la neige n’était plus tombée sur mon sommeil. Je l’avais oubliée, refoulée, censurée [47][47] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 250 ». Or, cette nuit-là, la neige était tombée sur son sommeil, et il se réveilla en sursaut. « Mais ce n’était pas de l’angoisse qui me réveillait, l’inquiétude. J’étais étrangement calme, serein. Tout me semblait clair, désormais. Je savais comment écrire le livre que j’avais dû abandonner quinze ans auparavant. Plutôt : je savais que je pouvais l’écrire, désormais. Car j’avais toujours su comment l’écrire : c’est le courage qui m’avait manqué. Le courage d’affronter la mort à travers l’écriture [48][48] Ibid., p. 251.. » Jorge Semprun, ici, parle de courage au moment où l’écriture redevient possible. Il est important de se souvenir qu’il parlait aussi de courage au moment où il s’agissait de renoncer à l’écriture : quinze ans avant, aux prises avec le choix entre l’écriture ou la vie, dans le Tessin, la question était posée : « Aurais-je le courage – la cruauté envers moi-même – de payer ce prix [49][49] Ibid., p. 218. ? » Choix qui ne fut pas pris sans douleur, choix qui fut pris au nom de la vie.

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Expérience singulière qui n’est comparable à nulle autre. Jorge Semprun évoque Primo Levi qui, lui, écrivit immédiatement après sa sortie d’Auschwitz. Précisons ici qu’il n’a pas manqué de souligner fermement que l’expérience des camps de déportation et celle de l’extermination collective sont distinctes [50][50] J. Semprun, É. Wiesel, Se taire est impossible, Paris,..., mais il n’en reste pas moins vrai que son expérience est singulière et qu’elle est à lire comme telle. « Primo Levi a parlé à plusieurs reprises, écrit-il, de ses sentiments de cette époque, des joies sévères de l’écriture. Il s’est alors senti revenir à la vie, littéralement, grâce à elle... [...] Mon expérience avait été différente. Si l’écriture arrachait Primo Levi au passé, si elle apaisait sa mémoire (“Paradoxalement, a-t-il écrit, mon bagage de souvenirs atroces devenait une richesse, une semence : il me semblait, en écrivant, croître comme une plante”), elle me replongeait moi-même dans la mort, m’y submergeait. J’étouffais dans l’air irrespirable de mes brouillons, chaque ligne écrite m’enfonçait la tête sous l’eau, comme si j’étais à nouveau dans la baignoire de la villa de la Gestapo, à Auxerre. Je me débattais pour survivre. J’échouais dans ma tentative de dire la mort pour la réduire au silence : si j’avais poursuivi, c’est la mort, vraisemblablement, qui m’aurait rendu muet [51][51] J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 258.... »

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Rachel Rosenblum, dans l’article « Peut-on mourir de dire ? Sarah Kofman, Primo Levi », souligne que Jorge Semprun a réussi à écrire et « aussi à survivre », contrairement à Primo Levi qui se donna la mort le 11 avril 1987. La réflexion à laquelle nous invite son article est guidée par différentes questions : Peut-on dire la catastrophe sans en mourir ? Comment la dire ? À qui la dire ? « Quelles sont, en d’autres termes, les modalités des “bons récits”, des récits auxquels on survit ?... [...] Ces questions s’adressent à chacun d’entre nous, poursuit-elle, mais particulièrement aux psychanalystes. C’est aux psychanalystes qu’il revient en effet de moduler la parole par l’écoute, de maintenir la possibilité d’une élaboration face à l’horreur. C’est à eux qu’il revient d’être présents jusqu’au bout. C’est à eux qu’il revient d’accueillir le récit [52][52] R. Rosenblum, « Peut-on mourir de dire ? Sarah Kofman,.... » Les questions posées sont légitimes mais, pour ma part, je pense qu’il est extrêmement difficile d’y répondre.

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Et précisément, en tant que psychanalystes, il me semble très important de rester attentif à la singularité des expériences tout en acceptant d’être déroutés par les chemins empruntés par chacun. Comment un très jeune adulte élabore-t-il un traumatisme lié à l’histoire ? Comment s’élabore un tel traumatisme qui vient se surajouter aux traumatismes vécus antérieurement ? Quelle est la place de l’action dans les moyens d’élaboration d’un traumatisme ? Évidemment, dans nos cabinets, c’est à la parole et à la reviviscence des vécus du passé auxquelles nous donnons toute leur place. Mais n’oublions pas que l’horreur peut susciter le silence, et qu’il ne nous appartient ni de susciter des récits là où le silence s’impose, ni de retenir un engagement dans l’action quand bien même nos cabinets en seraient désertés. Le processus d’individuation de chacun est singulier, mystérieux car d’une complexité insondable.

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Laissons la parole une dernière fois à Jorge Semprun au moment où il reçoit le prix Formentor, le 1er mai 1964, pour son premier livre, Le Grand Voyage, écrit en français, car « pour ma part, écrit-il, j’avais choisi le français, langue de l’exil, comme une autre langue maternelle, originaire. Je m’étais choisi de nouvelles origines. J’avais fait de l’exil une patrie [53][53] Ibid., p. 284. ». Au moment où Carlos Barral lui tend un exemplaire de l’édition espagnole, un exemplaire en blanc, car la censure franquiste en a interdit la publication en Espagne, il dit : « Je ne suis pas joyeux... C’est-à-dire, sous la joie évidente de cet instant, une profonde tristesse m’envahit. “Tristesse” n’est peut-être pas le mot, d’ailleurs. Je sais qu’à cet instant ma vie change : que je change de vie. Ce n’est pas une proposition théorique, la conclusion d’une introspection psychologique. C’est une impression physique, une certitude charnelle. Comme si au cours d’une longue promenade je sortais soudain de l’ombre d’une forêt dans le soleil d’un jour d’été. Ou le contraire. En somme, je change de vie comme on passe de l’ombre au soleil, ou du soleil à l’ombre, en un instant précis, qui instaure une différence physique, à fleur de peau, une différence ténue mais radicale entre l’avant et l’après, entre le passé et l’avenir [54][54] Ibid., p. 277 ; c’est moi qui souligne.. »

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Jorge Semprun a renoncé à écrire, puis a réussi à écrire. Tout un chemin où la sensation se révèle être comme une certitude pour avancer sur son chemin de vie, comme un guide sur son chemin d’individuation [55][55] Cf. C.G. Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient,....

Notes

[*]

É. Conesa est psychanalyste, membre du collège des didacticiens de la Société Française de Psychologie Analytique. Cet article est un texte remanié ayant fait l’objet d’un exposé, au mois de mai 2006, dans le cadre des conférences proposées par l’Association jungienne de psychanalyse Midi-Pyrénées.

[1]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, Paris, Gallimard, 1994.

[2]

J. Semprun, Le Grand Voyage, Paris, Gallimard, 1963. Le livre fut écrit en 1961 et édité en 1963.

[3]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 119-120.

[4]

J. Semprun, Federico Sanchez vous salue bien, Paris, Grasset, 1993, p. 26.

[5]

J. Semprun, Adieu, vive clarté..., Paris, Gallimard, 1998, p. 20. Cf. la recension de ce livre dans les Cahiers jungiens de psychanalyse, n95, été 1999, p. 99-100.

[6]

C.G. Jung, Aïon, Paris, Albin Michel, 1983, p. 60.

[7]

Ibid., p. 57.

[8]

Ibid., p. 68.

[9]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 99-100.

[10]

Ibid., p. 13.

[11]

Ibid., p. 14.

[12]

Ibid., p. 23-24.

[13]

Ibid., p. 23.

[14]

Ibid., p. 74.

[15]

Ibid., p. 77.

[16]

Ibid., p. 79.

[17]

Ibid.

[18]

Ibid., p. 82.

[19]

Ibid., p. 98.

[20]

Ibid., p. 51.

[21]

Ibid., p. 53 ; c’est moi qui souligne.

[22]

Ibid., p. 138.

[23]

Ibid., p. 150 ; c’est moi qui souligne.

[24]

Ibid., p. 159.

[25]

Ibid., p. 161.

[26]

Semprun ne le mentionne pas explicitement dans ce texte, mais dans ce retour à l’appartement de son enfance, via les meubles recouverts de housses blanches, comment ne pas penser à la mort de sa mère survenue dans sa vie de petit garçon alors qu’il était âgé de huit ans ?

[27]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 164.

[28]

Ibid., p. 165-166.

[29]

Ibid., p. 169.

[30]

Ibid., p. 171.

[31]

Ibid., p. 176.

[32]

C.G. Jung, « La fonction transcendante », L’Âme et le soi, Paris, Albin Michel, 1990, § 199, p. 186-187.

[33]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 204.

[34]

Ibid., p. 217 ; c’est moi qui souligne.

[35]

Ibid., p. 205.

[36]

Ibid., p. 204.

[37]

Ibid., p. 236.

[38]

Ibid., p. 194.

[39]

É. Weil, « Silence et latence », Revue française de psychanalyse, t. LXVI, n1, 2000, p. 169-179.

[40]

Ibid., p. 171.

[41]

J. Semprun, Federico Sanchez vous salue bien, op. cit., p. 27 ; c’est moi qui souligne.

[42]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 266.

[43]

Ibid., p. 173.

[44]

J. Semprun, Autobiographie de Federico Sanchez, Paris, Le Seuil, 1978. Ce livre, est à ma connaissance, le premier livre écrit en espagnol : Autobiografia de Federico Sanchez, Barcelona, Editorial Planeta, 1977.

[45]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 247.

[46]

Cf. supra, p. 104.

[47]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 250.

[48]

Ibid., p. 251.

[49]

Ibid., p. 218.

[50]

J. Semprun, É. Wiesel, Se taire est impossible, Paris, Éd. Mille et une nuits - Arte Éditions, 1995. Je remercie Laurent Meyer de m’avoir fait connaître ce précieux petit livre. Pour approcher le travail psychanalytique mené avec les enfants ou les petits-enfants de rescapés des camps d’extermination, cf. M. Sandor-Buthaud, « La Shoah et l’exil. Où est l’humain ? », Cahiers jungiens de psychanalyse, n95, été 1999.

[51]

J. Semprun, L’Écriture ou la vie, op. cit., p. 258-259.

[52]

R. Rosenblum, « Peut-on mourir de dire ? Sarah Kofman, Primo Levi », Revue française de psychanalyse, op. cit., p. 116.

[53]

Ibid., p. 284.

[54]

Ibid., p. 277 ; c’est moi qui souligne.

[55]

Cf. C.G. Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, Paris, Gallimard, « Idées », 1964, p. 247 : « J’utilise à dessein l’expression : “percevoir le soi” pour bien marquer combien la relation du moi au soi relève de la sensation. »

Résumé

Français

En suivant pas à pas le livre de Jorge Semprun, L’Écriture ou la vie, l’auteur tente de dégager ce qui empêcha cet écrivain d’écrire comme il le projetait à sa sortie du camp de Buchenwald. La mort et le mal apparaissent comme une expérience vécue dans le corps (une vivencia), inassimilable amenant un chemin d’individuation qui passe par le silence, l’oubli et l’action.

Mots-clés

  • Corps
  • Écriture
  • Individuation
  • Mal
  • Mort
  • Ombre du soi
  • Sensation
  • Soi
  • Vivencia

English

The author analyzes Jorge Semprun’s book Literature or Life in an effort to define exactly what prevented Semprun from writing, as he had been planning to do, when he was released from Buchenwald. Because death and evil appear to be a vivencia, or an experience imprinted on the body, they cannot be assimilated. They thus lead to an individuation process which requires silence, oblivion, and action.

Plan de l'article

  1. Malgré la mort, écrire sera possible
  2. Le doute dans le corps
  3. Renoncement imposé et choisi
  4. Face au mal, recherche de la fraternité

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