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Cahiers Sens public

2009/1 (n° 9)


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C’est fou. C’est fou de voir ce qui s’est passé, ce soir du mardi 4 novembre 2008, voir et ressentir ce que cela a suscité aux États-Unis et aussi dans le monde. D’un seul coup, en un seul soir, le visage des États-Unis semble avoir changé. Comme par magie. Certes, il y a eu plus de vingt mois de campagne électorale pour cette élection présidentielle. Les États-Unis et le monde ont eu le temps de se préparer à toute éventualité. Mais jusqu’à ce mardi soir, chacun savait que tout pouvait changer le lendemain matin en fonction du candidat élu – le sénateur démocrate de l’Illinois Barack Obama ou le sénateur républicain de l’Arizona John McCain.

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C’est d’ores et déjà une nouvelle coalition électorale, comme certains observateurs politiques la qualifient ici. Et elle va bien au-delà de la caricature « libéraux » et « progressistes » contre « conservateurs » et « droite religieuse », ou encore « villes » contre « campagnes ». Des intellectuels et analystes politiques tentent de décortiquer tout cela depuis des mois, et le tenteront pour encore des mois et des années. Génération post-raciale, disent certains. Génération du métissage, disent d’autres. Génération transformatrice, visage du xxie siècle, etc. Sans doute un peu de tout ça.

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J’ai souvent repensé aux moqueries dont ont fait l’objet l’inspiration lyrique des mots et le charisme personnel de Barack Obama. On peut le comprendre. Mais pour tous ceux qui simplement observent et suivent la politique, sur le terrain ou à travers les médias, il faut souvent admettre et concéder une certaine force irrationnelle de la forme et du style en politique. Image et identité fortes ? Pas seulement. Constance et cohérence d’une image et d’une honnêteté fortes. Constance et cohérence d’un message, contemporain, en adéquation avec une époque et une génération. Parfois, durant la campagne, je me suis dit que ce n’était pas tant la génération Obama, que la génération post-George W. Bush. Ce besoin de changement ici aux États-Unis, je l’ai souvent ressenti tout au long de l’année 2008, en tant que journaliste, voyageur, simple témoin, simple humain. Besoin, envie de changement de gouvernement, d’alternance, de nouveauté et de fraîcheur politiques. Cela aurait pu être d’ailleurs incarné par quelqu’un d’autre. Même Hillary Clinton, certainement. C’est juste que bien plus de la moitié de l’Amérique ne voulait plus de Bush. D’abord. Puis c’était à celui qui incarnerait le mieux la génération post-Bush, ou le futur du xxie siècle ? Barack Obama, visiblement. Plus facilement possible aussi du fait de deux mandats, de huit années d’une même administration de plus en plus détestée dans l’opinion publique.

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Oui, c’était d’abord une question d’image et de feeling, enveloppés d’un message porteur. Là aussi, on a pu critiquer et se moquer de ces leitmotivs : « changement », « espoir », « rêve », « idéalisme », « optimisme », « promesse américaine », etc. On pouvait. Mais après huit années « engluées » dans une propagande patriotique construite autour de la peur, de la terreur et de la paranoïa, huit années parfois oppressantes (« Patriot Act », suspicions, discriminations, dérapages, puis manipulations des arguments, amalgames, guerre contre le terrorisme, guerre en Irak), le message, les slogans de la campagne d’Obama ont été les plus porteurs d’optimisme pour l’avenir. Enfin, la crise financière est venue reconfigurer ce champ des possibles. J’ai souvent repensé aussi avoir entendu à de multiples reprises en une année que le sénateur de l’Illinois inspirait confiance et honnêteté, par son charisme et ses idées mêlés à son calme et sa tranquillité. Presque trop cool, ont parfois tenté de l’avertir certains stratèges politiques. La nouvelle force tranquille, version Obama, semble plutôt avoir été gagnante.

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John McCain élu, il n’y aurait pas eu cet élan, cet enthousiasme, cette vague de passion à travers le monde et ni même autant aux États-Unis. McCain élu, cela aurait glacé plus d’un citoyen du monde et des États-Unis aussi. Tout cela en grande partie à cause de l’héritage de George W. Bush. La nuit même suivant le triomphe du jeune sénateur, j’ai surtout essayé d’imaginer la réaction sur place si Barack Obama avait perdu. Tous ces jeunes qui ont voté pour la première fois, pour lui cette nouvelle génération du « Millénaire » – ainsi que tous les autres, leurs aînés. Les femmes. Les Noirs. Les Hispaniques. Et les autres minorités ethniques. Et même de nombreux cols bleus.

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Oui, avec tout ce que j’ai vu autour de moi et à la télévision le mardi 4 novembre, j’ai essayé d’imaginer la déception si le candidat démocrate avait perdu. J’ai repensé à de nombreux témoignages à travers mes rencontres humaines, privées et professionnelles. J’ai souvent entendu et aussi observé ceci, et je ne crois pas caricaturer : qu’il y avait beaucoup plus d’enthousiasme et de passion (certains diront d’hystérie collective) chez les supporters d’Obama que chez ceux de McCain, plus «pragmatiques», quoi que cela ait changé avec l’arrivée de la rafraîchissante gouverneure de l’Alaska, Sarah Palin. Oui, Obama a concrètement su mieux inspirer de nombreux électeurs et nouveaux électeurs. Et ce fut remarquable : autant McCain dans son discours de défaite le soir même, que George W. Bush dans sa déclaration de félicitations à Obama le lendemain, ont reconnu la force de mobilisation et d’inspiration qu’il y avait eu derrière le sénateur de l’Illinois. La force de l’Histoire également. Deux hommes constamment associés par l’adversaire, au final, bons joueurs, clairvoyants et dignes.

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On m’a souvent demandé ce que j’avais ressenti ce fameux mardi soir. De l’émotion. Oui, impression d’avoir vécu un moment historique. Une page d’Histoire. Est-ce trop exagéré et grandiloquent ? En tous les cas un moment charnière, si ce n’est pivot, dans l’histoire des États-Unis. Le symbole fut trop fort pour ne pas laisser déjà une trace dans l’Histoire. Le premier Africain-Américain élu à la présidence des États-Unis d’Amérique. Place maintenant à l’action politique, économique, sociale, environnementale, diplomatique et morale. On verra bien ce qui sera écrit sur les pages suivantes de cette belle histoire.

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Émotion donc, disais-je. Oui, mais presque plus par ricochet à celle des autres. J’ai suivi toute la journée de mardi en solitaire les résultats à la télévision, zappant dès l’après-midi ici sur plusieurs chaînes américaines, écoutant là analyses politiques sur analyses stratégiques pour mon travail, puis, durant la soirée, le verdict du scrutin avec une dizaine d’amis. À Seattle donc. Soirée collective, lasagne et vin rouge au menu, assis dans des canapés ou à même le sol. Peu avant 20h00 locale, heure du Pacifique, il ne manque plus beaucoup de grands électeurs pour élire Barack Obama. L’Ohio est d’ailleurs déjà tombé dans son escarcelle. Et puis 20h00 pile. Projections suivantes, dont celles de la Californie, sans surprise. Barack Obama elected president. Champagne autour de moi… et dans mon verre ! Photo pour immortaliser le moment. Il y avait une joie expressive, une excitation palpable, un soulagement évident et des brillances de larmes chez certains. Il y avait ce soir-là, autour de moi, cinq Américains, quelques Français, Belges et Suisses, oui, de la joie et du soulagement. Puis il y a eu ces larmes aperçues un peu partout dans les rues des États-Unis à travers la télévision, même des larmes sur certains plateaux de télévision, sur CNN par exemple (un analyste politique afro-américain en l’occurrence), oui beaucoup de gorges serrées, même chez les observateurs politiques et autres journalistes. Presque plus aucun commentaire. Juste des images de rues américaines en liesse. J’avoue avoir eu des frissons, par mimétisme émotionnel.

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Mais j’ai presque aussitôt repensé aussi à tous mes voyages aux États-Unis, en 2008 mais aussi à ceux depuis 1994, sur la route, et plus particulièrement à tous ces coins paumés sur la grande carte des États-Unis, à tous ces bleds échoués dans l’Amérique de nulle part, si loin de Washington D.C., si loin de la politique fédérale, « rouges » ou « bleus », à toutes ces réserves d’Indiens aussi, où je me suis imaginé que la ferveur n’avait pas dû être tout à fait la même. Je me suis imaginé des Américaines et des Américains qui ont dû aller se coucher sans même connaître le résultat. J’ai repensé à ces 34 % d’électeurs qui ne sont pas allés voter. J’ai repensé à tous ceux qui n’ont pas d’assurance maladie, qui n’en auront peut-être pas si tôt que ça, et qui s’endettent pour se soigner, à tous ces pauvres et ces clochards trop souvent croisés, aux soi-disant « loosers » que l’Amérique est très douée pour abandonner. Alors j’étais partagé, en silence, entre le moment d’Histoire ultra médiatisé et un jour ordinaire éclipsé pour tant de gens laissés pour compte dans cette Amérique compétitive et cruelle, peu empathique pour ses « loosers ». Je leur souhaite que cela puisse changer, au moins un peu, à l’avenir. That’s hope.

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Émotion légèrement atténuée peut-être aussi pour avoir (trop) suivi cette élection présidentielle américaine 2008 depuis presque deux ans. Overdose parfois. Et sans prétention de prédiction fanfaronne aucune, j’étais sûr depuis un bon moment que le candidat Barack Obama allait gagner. Mardi 4 novembre même, en me levant, j’étais évidemment archi-sûr. Suspense émoussé donc. Mais cela faisait déjà une année environ que j’étais persuadé qu’il pouvait y arriver. Je me suis souvenu de sa déclaration de candidature en février 2007. Je me suis souvenu de nombreuses lectures d’articles de fond, de portraits, d’enquêtes et de reportages sur lui durant l’été et l’automne 2007. Et notamment de citations de deux sénateurs respectés du Congrès à Washington, disant somme toute que son charisme, son jeune âge, son manque d’expérience, son absence d’un long et lourd bilan politique ainsi que le fait qu’il ne soit pas très connu, étaient plutôt l’idéal pour se lancer dans une course à la Maison Blanche. Plus facile pour imposer l’image que l’on veut transmettre.

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De toutes mes lectures et observations sur les États-Unis, compte tenu du contexte particulier de 2008 et de deux mandats républicains consécutifs, du traumatisme post-11 Septembre (instrumentalisé par l’administration Bush) s’éloignant, du mécontentement sur l’Irak, j’étais vraiment de plus en plus convaincu, d’un point de vue de l’analyse électorale, que c’était le tour des Démocrates et que Barack Obama lui-même pouvait gagner. Bref, je me suis aussi souvenu d’une discussion à table en octobre 2007, me revoyant dire avec insistance « vous verrez, il va gagner ». « Impossible », m’avait-on alors répondu.

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J’ai toujours admis que le plus dur serait de remporter les primaires démocrates contre Hillary Clinton. Derniers doutes levés avec la victoire dans la première primaire, début janvier, en Iowa. « Momentum » médiatique et lance de rampement fondamentaux. Baromètre m’ayant définitivement convaincu. J’avoue évidemment que cela a été très indécis et serré jusqu’au bout. J’ai même bien cru me tromper un instant dans mon pronostic après le revers cassant du New Hampshire, deuxième primaire. À d’autres moments, je me suis plusieurs fois demandé toutefois si la chance n’avait pas non plus joué un rôle. Oui, un peu. Puis non, en fait. J’ai pris seulement en cours de route la totale conscience et vérifiée mesure de la qualité de l’équipe de campagne du sénateur de l’Illinois : la stratégie de s’attaquer et travailler à fond dans les 50 États, le travail de fourmis dans ceux où se tenaient les assemblées d’électeurs, les fameux « caucus », le travail sur l’image et le message du candidat démocrate, les slogans incontournables (« change » et « Yes we can »), la qualité des discours, les coups médiatiques, la stratégie de levées de fonds privés, l’utilisation charnière d’Internet, la gestion de la communication, le management, la structure organisationnelle de l’équipe et des bénévoles, la gestion très attentive et proactive des attaques et des contre-attaques, l’homogénéité et la cohésion de la garde rapprochée d’Obama. Plusieurs acteurs et observateurs politiques l’ont pensé et le pensent encore plus avec le recul, dans les deux camps d’ailleurs : ce fut l’une des meilleures, si ce n’est la meilleure équipe de campagne, et donc également la meilleure campagne électorale depuis des lustres. Pratiquement un sans-faute stratégique et d’attitude, ainsi qu’une gestion du temps remarquable comme une patiente montée en puissance.

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Dès le début, il y a eu une constance et une cohérence du message et de la forme, puis petit à petit, notamment grâce à la victoire dans l’Iowa et un meeting « tremplin » lançant la vague d’enthousiasme, grâce à un solide Super Tuesday, grâce à des discours-clés comme celui sur la race et la religion prononcé à Philadelphie (symboliquement très fort et comme une adresse sérieuse et solennelle à la Nation, donc aux allures présidentielles), grâce aux débats déjà solides et rassurants des primaires contre Hillary Clinton, puis grâce à ceux toujours plus solides, sérieux, compétents, rassurants et calmes de l’automne, grâce encore à son discours d’acceptation à la Convention nationale démocrate de Denver fin août, Barack Obama a su lentement mais sûrement se présenter aux Américains comme un futur président crédible et donc « envisageable ». La patiente construction – sur le fond et la forme – de sa crédibilité présidentielle, malgré toutes les attaques sur son inexpérience, ajoutée au souffle du départ et bien sûr au travail de fourmis sur le terrain et sur Internet pour mobiliser de nouveaux électeurs et récolter des fonds, auront été les clés du succès, je crois. Campagne structurelle, organisationnelle, financière, stratégique, médiatique, Internet et communicative quasiment parfaite.

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Et quelles sont alors les raisons vraisemblables de la défaite de John McCain ? Sans doute en premier lieu un manque de leadership et de fermeté dans le management au sein de sa propre équipe : il n’aurait jamais dû s’en remettre à certains proches ou nouveaux conseillers sur les questions de stratégies agressives sur la personne d’Obama (notamment ces fameux messages publicitaires télévisés de l’été 2008 sur la célébrité et le messianisme du candidat démocrate) ni sur le choix approuvé/imposé de la gouverneure de l’Alaska Sarah Palin comme colistière. McCain l’a dit lors de son speech de défaite le soir du 4 novembre déjà, puis plusieurs fois par la suite à la télévision : en somme, cette défaite ne relevait que de sa propre responsabilité. Je partage cet avis. En tant que « commander in chief » d’abord de sa propre équipe de campagne, il y a des stratégies qu’il n’aurait jamais dû accepter et peut-être des conseillers qu’il aurait dû renvoyer. Même des observateurs politiques républicains avaient recommandé au sénateur de l’Arizona de faire de l’ordre dans son équipe, l’été dernier déjà, et surtout après la Convention nationale républicaine début septembre, puis, enfin, au début de la crise financière.

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J’ai le sentiment que John McCain a un peu laissé échapper le management de son équipe à la suite de la fin de l’été 2007, période où il était à deux doigts de devoir renoncer à la poursuite de sa campagne, tant la situation financière et le moral des troupes étaient proches de zéro. Il a alors fait confiance à des « requins » de la stratégie « opérations coups de poing », qui ont certes secoué le « staff » McCain dans un premier temps pour le remettre sur les rails, mais dérapé ensuite avec de mauvais choix (lignes d’attaques douteuses et Sarah Palin). Bref, dans l’ensemble, une bien moins bonne campagne que celle de l’équipe démocrate adverse, à tous les niveaux possibles (sur le terrain, s’agissant de la récolte d’argent, de la stratégie de communication, de la cohérence et de la force des messages politiques mais aussi plus psychologiques d’espoir et d’optimisme, de coups médiatiques, d’organisation, de structure, d’homogénéité, etc.).

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Les quelques phrases et propos contradictoires et incohérents de McCain juste avant, mais aussi pendant tout le début de la crise financière ne l’auront pas servi non plus. D’abord (je cite de mémoire) : « l’économie, ce n’est pas ma spécialité ». Ensuite : « les fondements de notre économie sont solides ». Puis encore : la suspension de sa campagne… montrant en fait bien plus son incapacité apparente à savoir gérer plusieurs choses en même temps que montrant sa responsabilité d’État (son fameux « Country First ») passant par-dessus tout, à commencer par sa propre campagne. Précipitation et panique, en somme. Va-et-vient. « Flip-flop », comme on dit ici aux États-Unis. Attitude générale inconstante, incohérente et contradictoire donc. Au final : image véhiculée de quelqu’un de peu fiable sur l’économie (en plus du déficit de confiance général des citoyens vis-à-vis des Républicains s’agissant d’économie déréglée, même si l’on a là un rien de « cliché »). Sur cet épisode majeur de la crise financière, John McCain a tout simplement laissé le leadership à Barack Obama et son calme, sa réflexion, sa clairvoyance, sa clarté des interventions et ses premières propositions prioritaires et cohérentes.

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Le choix de Sarah Palin n’aura définitivement pas été le bon. McCain ne la connaissait pratiquement pas (mauvais point pour l’alchimie d’un tandem, du moins pour un minimum de complicité et de synergie humaines). Imaginons le travail préparatoire et de coordination qu’il a fallu pour qu’il sache un peu avec qui il allait faire campagne. Il a d’ailleurs manqué du temps, et cela s’est vu. Ce n’était qu’un choix stratégique pour créer un effet médiatique et bien sûr rassurer/séduire (maladroitement, ou trop caricaturalement, à mon avis) une certaine aile conservatrice et religieuse du parti, redonner sans doute aussi du tonus et du dynamisme au «ticket» républicain. Pas forcément mauvais si on ajoute l’aspect nouveauté et rafraîchissement de Sarah Palin, son côté apparent « femme américaine et famille ordinaire », son existence méconnue sur le plan national (donc qui attise à fond la curiosité des médias et créé un effet de « momentum » au début), le fait qu’elle soit membre d’un exécutif (les gouverneurs d’État ont davantage la cote et la confiance auprès du peuple que les sénateurs par exemple, lors des élections présidentielles). Mais mauvais choix alors sur l’expérience nationale, les connaissances et les compétences sur de nombreux dossiers (simplement pas prête à deux mois de l’élection, au moment du choix, pour étudier à fond tous les dossiers nécessaires). D’où ce côté « choix improvisé ». On a pu critiquer Obama sur son inexpérience aussi, mais il n’empêche qu’il aura eu deux ans pour étudier et solidifier tous les dossiers possibles inhérents à une campagne présidentielle (et notamment la politique étrangère, où il s’est finalement montré très à la hauteur, surtout jamais ridicule). Pour Palin, le temps a clairement manqué pour construire et affiner son image de vice-présidente fiable, remplaçante crédible en cas de démission ou de décès de McCain. Quelques hésitations, gaffes ou absences de réponses lors d’interviews télévisées n’auront pas aidé à sa réputation.

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L’héritage de George W. Bush, de son administration, de huit années d’un même gouvernement et donc d’un besoin naturel d’alternance et de changement aura donc également été fatal. Je crois que McCain a fait tout ce qu’il pouvait par rapport à Bush et ne pouvait pas faire beaucoup plus, ne pouvait pas faire mieux. Son slogan aussi utilisé du « changement » (version « maverick ») n’a pu dès lors qu’être une pâle copie de l’original du camp adverse, plus naturellement légitime, donc crédible. Autre pierre d’achoppement : la position de McCain sur la guerre en Irak, au même titre que pour Hillary Clinton lors des primaires démocrates. Durant toute la campagne, l’Irak n’a plus jamais vraiment eu la cote auprès de nombreux Américains. Mais surtout, l’idée que c’était une erreur/mensonge (s’agissant des arguments avancés à l’époque : armes de destructions massives et liens Al-Qaïda/Saddam Hussein) a fait son chemin dans la conscience collective américaine. Barack Obama et son colistier Joe Biden ont très bien su, et honnêtement, exploiter cela, en se focalisant sans complexe sur l’Afghanistan, Oussama ben Laden, les Talibans et les vrais réservoirs de terroristes et terreaux du terrorisme. Recentrage qui a fait mouche, je crois, et particulièrement bien articulé par les deux candidats démocrates lors de tous les débats présidentiels et vice-présidentiel. John McCain s’est vu ainsi enlever ses projecteurs sur la seule question irakienne, sa grande spécialité.

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Enfin, pêle-mêle, d’autres raisons probables de l’échec du candidat républicain : pas autant d’argent que son adversaire (dilemme fonds publics/fonds privés), son âge avancé (je suis de ceux qui pensent que cela a joué au moins un petit rôle dans la campagne et sans doute aussi le jour de l’élection dans l’isoloir – au même titre sûrement que la couleur de la peau d’Obama pour certains), dans l’ensemble et surtout, un léger déficit d’enthousiasme et de popularité de la part des médias américains à propos de sa candidature, peut-être enfin un manque de chance pour McCain (que serait-il arrivé sans la crise financière, mais par exemple avec une crise internationale ou un nouveau conflit quelque part dans le monde ?). Peut-être également qu’il n’était pas à la bonne place au bon moment, dans ce cycle historique et politique du contexte de 2008. L’Histoire nous le dira peut-être un jour avec plus d’acuité.

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Ce détail encore du « timing de l’histoire » : sans la question du vote sur la guerre en Irak le distinguant notamment d’Hillary Clinton lors des primaires démocrates, sa chance fut peut-être de ne pas être encore au Congrès à l’époque de ce vote, car aurait-il vraiment voté non s’il avait été déjà sénateur en 2002 et 2003…? – et sans cette crise financière qui l’a donc bien aidé dans la course finale contre John McCain, je me demande si Barack Obama aurait été élu si facilement, voire… élu tout court. Que penser aussi de l’absence d’utilisation lors des deux derniers mois de campagne par le camp républicain de la polémique des primaires sur le fameux et virulent révérend Jeremiah Wright (ancien pasteur controversé de Barack Obama) ? Le destin du sénateur de l’Illinois aurait pu prendre un autre cours… Et en même temps, non. La liste des manquements, mauvais choix, failles, erreurs et maladresses de la campagne électorale de McCain est trop longue. Et puis on aurait cette tendance irrationnelle à croire que c’était écrit, je ne sais où : Barack Obama deviendrait le premier Africain-Américain à être élu président des États-Unis.

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Je revois aujourd’hui encore ces titres de journaux du mercredi 5 novembre: « Obama », « Mr. President », « 44th », « Historique », « Le changement arrive », « Le président du changement », « Le président transformateur », etc. Je revois ces scènes de liesse en ville surtout, mais aussi en campagne parfois. Et dans le monde. Je me suis amusé à regarder les téléjournaux suisses et français. Deux exemples. L’écrivain et philosophe français Bernard-Henri Lévy s’enthousiasme avec fougue et lyrisme pour Barack Obama. Le correspondant de France 2 à Washington en perd presque ses mots en direct sur un toit de New York. La frénésie mondiale est étalée sur de nombreuses chaînes de télévision. L’universalité du vent d’espoir et d’optimisme qu’un seul homme, fût-ce Obama, fût-ce le président des États-Unis, peut susciter. C’était donc un peu fou, cette opération marketing instantanée de charme et de séduction, presque malgré elle, issue d’une campagne électorale et d’une élection présidentielle dans un pays particulier, les États-Unis. C’est complètement mystérieux et fou ces mécanismes individuels et collectifs d’idéalisation, de projections, de fantasmes et d’attentes pour une image, une icône, un symbole. D’un autre côté, quelle leçon sur le pouvoir de séduction et d’intérêt que peut soudain avoir la politique, même hors de son pays.

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Passionnant de voir ce que le 44e président des États-Unis réussira à faire de toute cette popularité domestique et mondiale, comment il gérera toutes ces attentes, mais surtout comment il affrontera dans l’action les défis incroyables qui l’attendent lui et son administration. L’Obama-président sera-t-il aussi fort que l’Obama-candidat ? L’administration Obama sera-t-elle aussi parfaitement huilée que l’équipe de campagne Obama ? Gouvernera-t-il en parfaite adéquation avec ses idées, programmes et promesses ? Ecrira-t-il très vite les premiers gros chapitres de l’Histoire qui a débuté avec son élection du 4 novembre 2008 ? Ou décevra-t-il forcément assez vite ? Sur son ultime slogan au lendemain de sa victoire, sur son site Internet officiel : « Change can happen », une grande partie des électeurs américains serait en droit de suggérer : « Change must now happen ». Après le « Yes we can », le monde se demande : « But can he ? ».

Notes

[1]

Par Jean-François Schwab, journaliste libre installé à Seattle, État de Washington, et chroniqueur du blog americapolyphony depuis février 2008 (http://alterjournalisme.blogs.courrierinternational.com/).


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