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1N.d.T. :

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Dans un article paru dans Libération le 14 octobre 2011, Jacques Testart (père d’Amandine, le premier « bébé-éprouvette » en France et président de l’association « Sciences citoyennes ») a indiqué deux pistes possibles pour le « devenir plante » de l’humain, dont il est question dans l’article qui suit. Il s’agit d’une part d’une piste littéraire, d’autre part d’une piste scientifique. Dans le domaine littéraire, l’écrivain italien Primo Levi a rêvé d’une hybridation non mécanique mais végétale dans la nouvelle « Dysphylaxies » du recueil Lilith. Cette forme d’hybridation naîtrait de la levée des défenses immunitaires qui empêchent pour l’instant la fécondation des femmes par des entités animales ou végétales. Au niveau scientifique, des chercheurs chinois viennent de découvrir que des micro-acides nucléiques présents dans la partie de l’ADN qu’on estimait sans intérêt (95 % de l’ADN) ne sont pas détruits par la digestion et qu’ils modulent nos métabolismes, qui sont donc différents selon ce que nous mangeons. Il y a donc passage entre les ordres animal-humain et végétal, au moins dans le cas de la digestion sinon dans celui de la fécondation. Cette découverte considérable par ses perspectives thérapeutiques montre également le danger de l’ingestion des OGM dont on ne connaît pas encore les effets sur la longue durée.

Le premier animal après les humains

3Au cours des trente dernières années, un travail énorme a été consacré en philosophie – spécialement en éthique et philosophie de l’esprit – pour remédier à une lacune évidente de la philosophie occidentale : l’exclusion de l’animal. Pourtant depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, le concept d’animal a joué un rôle majeur pour marquer conceptuellement ce qui différencie l’être humain de tous les autres êtres. Regardez par exemple cette remarque fréquente : « Les dauphins ont été déclarés les créatures du monde les plus intelligentes juste après les hommes, et des scientifiques suggèrent qu’ils sont si brillants qu’ils devraient être traités comme des “ personnes non-humaines ” ». Les études sur la conduite des dauphins ont mis en lumière combien leurs communications sont semblables à celles des hommes et sont plus claires que celles des chimpanzés [1]. L’animal a toujours été conçu et présenté en philosophie comme ce que nous ne sommes pas : le non-humain. Les efforts pour concevoir ou connaître ou exprimer l’humain à travers ou tout à côté de l’animal ont produit une représentation très stable et hiérarchique de l’animal – comme une galerie d’animaux de compagnie – toujours là, juste à côté de nous, mais un peu plus bas. Ceci parce que Être et Animalité sont inséparables.

4L’animal comme non-humain n’appartient pas seulement à un moment triste, myope et améliorable du passé de la philosophie occidentale. Il est central et constitutif de ce passé : penser l’animal joue un rôle critique et essentiel dans la stabilisation ontologique d’une certaine version de la vie humaine, incluant les questions et les réponses en quoi consiste penser. Et cela dominera vraisemblablement le caractère de la pensée à venir, même dans des domaines éloignés de la philosophie de l’animal, car il ne s’agit pas seulement du contenu mais de l’architecture même de la pensée. La saturation de la philosophie occidentale par l’animalité a creusé une ornière dans la pensée éthique et politique occidentale, entraînant ce que j’appelle un stéréotype mental : la répétition rituelle, comme un tic, de jugements binaires et l’extension des catégories en dehors de leur terrain d’élaboration. Penser l’animal semble ne pas nous avoir entraînés à prendre en compte la différence pour ce qu’elle est, et ce qu’elle pourrait faire, par rapport à la pensée héritée, à ses présuppositions et à ses dogmes.

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«[…] Il s’agit de prendre cette différence en compte dans tout le champ différencié de l’expérience et du monde des formes vivantes. Et ceci signifie s’empêcher de réduire la différence différenciée et multiple, d’une manière massive et homogénéisante, à celle qu’il y a entre le sujet humain d’un côté, et le non sujet qu’est l’animal en général, de l’autre… [2] ».

6Mais il semble lui-même avoir sous-estimé la difficulté d’accéder à ce « tout monde des formes vivantes ». Il en est resté aux chats [3] et à la viande [4]. Dans le remarquable plateau sur « Le devenir » de Mille Plateaux, Deleuze et Guattari nous avertissent que le « devenir-animal » est seulement un « devenir parmi d’autres [5] ». Quelqu’un peut « sans ordre logique prédéterminé » apparemment « rencontrer des devenirs-femme, devenirs-enfant… en les trouvant dans des devenirs animaux, végétaux, minéraux allant vers des devenirs bactéries, virus, molécules et imperceptibles ». Mais, en fait, ce plateau est envahi de chiens, loups, oiseaux, chats, chevaux, baleines et tiques. La pensée animale semble bloquer plus que rendre possible « des actes de compréhension réalisés avec le maximum de perspectives possibles [6] ». Pourquoi ? Parce que l’animalité a une place profondément ancrée dans les véritables structures de la pensée, de l’imagination, de la sensation, du désir. Que faudrait-il pour penser réellement autrement, pour penser vraiment écosophiquement ? Serions-nous capables de « penser-plante » et d’éviter de nous restabiliser ontologiquement nous-mêmes ? Est-ce qu’un aspect quelconque des êtres herbacés pourrait nous aider à avoir une nouvelle pensée sans pour autant les domestiquer, y compris en pensée ?

Faire des têtes ou des queues aux plantes

7Que pourrait être une botanique philosophique ? Richard Karban affirme qu’il est à la fois empiriquement et conceptuellement incorrect de dire que les plantes « réagissent » alors que les animaux « agissent » :

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« Les comportements des plantes sont définis comme des réponses morphologiques et physiologiques rapides aux événements, dans le cadre du temps de vie d’un individu… Les comportements des plantes les mieux étudiées comportent le forage pour la lumière, les nutriments et l’eau par un placement des organes là où ils peuvent le plus efficacement se procurer ces ressources. Les plantes s’adaptent aussi par beaucoup de traits défensifs et reproductifs en réponse à l’hétérogénéité de l’environnement dans l’espace et dans le temps… Des découvertes récentes révèlent de hauts niveaux de sophistication qui étaient pensés jusque-là dans le seul domaine de la conduite animale [7] ».

Devenir-plante ?

9C’est un heureux hasard de découvrir le concept de devenir-plante dans le travail de Deleuze et Guattari. Fondamentalement, le concept n’est pas d’abord à propos des plantes mais à propos du devenir. Deleuze et Guattari nomment plusieurs sortes de devenir. Qu’est-ce qui est impliqué par ces différentes sortes de devenir ? Ils tentent d’expliquer le devenir en général à travers l’exemple du devenir-animal. Est-ce que cela a quelque chose à voir avec des animaux réels comme les baleines de l’Atlantique Nord ou les serpents ? Plus ou moins. Allons-nous porter des museaux et aboyer de façon convaincante ? Non. « Ne cherchez pas une ressemblance ou une analogie avec l’animal, car il s’agit d’un devenir-animal en action, de la production d’un animal moléculaire, tandis que l’animal “ réel ” est enfermé dans sa forme et sa subjectivité molaire », disent Deleuze et Guattari. Le devenir n’entraîne pas la fonctionnalité. Il ne s’agit pas d’accomplir ce que les types tendent à accomplir par nature, leur manière de se comporter ou de faire des enfants. La production de l’animal moléculaire signifie l’intensification d’une zone ou d’un bloc de connectivité et de proximité, mais par des adjacences spatiales, temporelles ou même conceptuelles, dans une configuration particulière de mouvement et de repos qui exprime, mais ne représente pas, une ou des qualités de l’animalité, de la vie animale.

10Deux propositions courtes : « le devenir est un verbe avec une consistance par lui-même » et « les devenirs sont une autre puissance ». Le devenir est une intensification changeante, progressive – la prise en compte de « certaines relations de mouvement et de repos » libérées, tandis que l’être entre dans « une zone de proximité particulière avec un autre ». Fondamentalement, « un devenir n’est jamais un ou deux, ou la relation des deux ; il est au milieu… le bloc de devenir qui unit la guêpe et l’orchidée produit une déterritorialisation partagée : de la guêpe, en ce qu’elle devient une pièce libérée du système reproductif de l’orchidée, mais aussi de l’orchidée, en ce qu’elle devient l’objet d’un orgasme de la guêpe, elle aussi libérée de sa propre reproduction ». Le devenir est le nom de cette zone de co-création provisoire dans laquelle les parties et leurs fonctions propres sont elles-mêmes abolies et augmentées.

11Que serait alors un devenir-plante ? En principe le devenir-plante impliquerait que notre matière et nos idées entrent en composition avec quelque chose d’autre d’une manière telle que les particules émises par l’agrégat ainsi composé se parleraient de manière végétale comme fonction de la relation de mouvement et de repos, ou de proximité moléculaire, dans laquelle elles pourraient entrer. Le devenir-plante est l’émission de particules par une alliance hétérogène que nous faisons et qui exprime en action les qualités uniques des plantes et des vies végétales. Ces qualités ne seraient pas en principe les mêmes que celles des femmes et des vies de femmes, ou des enfants et des vies d’enfants, ou des vies canines. Les universitaires ont peu accordé d’attention à l’imagination de ce que l’expression singulière des plantes pourrait être.

Devenir-plante et communication

12La recherche sur la communication des plantes (appelée aussi « signalétique des plantes ») a commencé avec un fort investissement en Amérique du Nord en 1983 environ. Depuis, il y a eu une explosion de recherches et d’articles scientifiques sur le sujet, dans toutes les revues scientifiques. Les méthodes de recueil des données et de discussion des résultats ont été encadrées par un ensemble d’hypothèses et d’expériences résumées par cette matrice question-réponse typique sur les plantes signalant que :

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1- Qu’est-ce qui se passe réellement ? Les plantes ont un « profil volatil » (VOC) qui est une sorte d’empreinte chimique faite de peut-être 100 composés chimiques différents, qu’elles restituent à l’état de repos ; quand une plante est en état de stress (elle est mangée par des insectes comme les pucerons ou envahie par des mauvaises herbes, ou mise à l’ombre, ou assoiffée, ou même endommagée mécaniquement) son profil volatil change.
2- Qu’est-ce que c’est ? La réponse immunitaire d’une plante, à partir du moment où les nouveaux composants chimiques volatils attirent des ennemis naturels vers les insectes qui sont en train de la manger ou vers les mauvaises herbes qui sont en train de la parasiter.
3- Pourquoi une plante devrait « communiquer » ? En réaction à une invasion étrangère, en tant que mécanisme protecteur. Ce changement chimique a un certain coût en énergie pour la plante. Même si la plante individuelle est sacrifiée, le mécanisme sert à accroître le bien-être reproductif : c’est une sélection fonctionnelle.
4- Dans quelle direction va le signal ? De l’intérieur des plantes individuelles, vers l’extérieur.
5- Où la communication survient-elle ? Sur la surface des cellules de la fleur et de la feuille grâce à des composants chimiques qui ont voyagé par voie aérienne.

Y a-t-il des individus qui communiquent plus loin ?

14Le profil chimique d’une plante est souvent complètement unique pour cette plante individuellement. Il ne semble pas y avoir une empreinte chimique simple ou générique pour une sorte de plante en général : « Toutes les plantes rejettent des composés chimiques volatils, et le profil chimique de différentes plantes est différent et peut être spécifique pour chaque plante [8] ». Cette observation rend plus compliquée l’hypothèse de base selon laquelle, dans l’émission du signal, une plante agit comme type génétique. Deuxièmement, le profil volatil d’une plante individuelle donnée change de diverses manières selon les différents types de stress qu’elle endure : si elle est attaquée matériellement elle donne un signal de coup. Si elle est attaquée par un insecte, un autre type de signal [9]. Ceci nous force à imaginer les plantes non seulement comme des individus, mais comme des individus co-évoluant continuellement avec et dans des relations environnementales changeantes qui elles-mêmes sont en train d’évoluer de manières complexes. Les plantes ne sont en aucune façon des êtres isolés dans une externalité qui serait configurée comme externe ou étrangère, par rapport à laquelle elles devraient changer, et contre laquelle elles auraient besoin de droits négatifs. Ce qu’on appelle les types génériques sont des individus réels, et ces individus sont toujours en relations fluides non additives avec les autres. Ces observations poussent à reconnaître la possibilité que les plantes soient des singularités complexes, ou dit autrement, que l’unité la plus réelle et la plus fondamentale de l’existence végétale (son corps) est ce que Spinoza appelle un « mode », « les choses particulières qui existent réellement » (Spinoza : Éthique II : Proposition 9) – chacun avec sa propre nature – plutôt que des types ou des essences (Éthique : Définitions 1-7), et que ces singularités sont par nécessité, complètement immergées dans, constituées par, et constituantes d’un milieu : « Le jeu entre la plante et son environnement est une activité mutuelle [10] ».

La communication par lignages ?

15À travers des douzaines d’exemples [11], nous voyons qu’une sorte de plante expérimente un type de stress et que son profil volatil s’adresse à des plantes sans relation génétique avec elle qui l’aident à améliorer ses capacités de vie, et à monter une défense contre un autre stress à venir. Conceptuellement, nous sommes déjà en train de parler de communication entre voisins et non entre parents. Ces mécanismes de signaux entre espèces plutôt qu’à l’intérieur d’une espèce, appelés encore « signal de plante à plante » changent complètement l’histoire que nous pouvons raconter : « Des faits venant d’au moins deux systèmes montrent qu’il n’y a pas besoin d’être relié pour entrer en communication[12] ».

Entre les plantes : des mutualismes par paires ?

16Les relations entre plantes n’ont rien de nouveau dans une perspective écologique. L’écologie ne commence pas avec l’hypothèse d’individus et d’espèces isolés, mais plutôt par l’établissement d’ensembles de formes de vie qui co-évoluent dans des contextes spécifiques avec une grande variété de formes de partenariats : mutualiste, commensaliste, opportuniste. Ces adjectifs nomment des combinaisons et permutations variées de coûts et avantages à l’intérieur de paires de plantes non de même espèce. Les explications de ces signaux entre espèces font refuser l’hypothèse qu’il s’agit de mutualismes. Les mutualismes sont des interactions coopératives entre espèces, dans lesquelles chaque partenaire bénéficie de l’association. Si on s’intéresse au déroulement du cas prototypique présenté par Deleuze et Guattari (l’appariement de la guêpe et de l’orchidée), la plante en fleurs offre à l’insecte une place pour déposer ses œufs, et de la nourriture toute prête quand la larve éclot (fruit, racine) : « L’insecte offre à la plante la dispersion du pollen, quelquefois directement et quelquefois indirectement, à travers les parasites et prédateurs associés à ce mutualisme [13] ». Quel que soit le mécanisme, le mutualisme consiste en ce que chaque partenaire dépend directement de l’autre pour sa reproduction. Bien que les plantes, les insectes et les animaux fassent partie de blocs plus larges, de complexes dynamiques de vitalité écologique, le concept de mutualisme prétend briser ce vaste ensemble en unités formées par des couples. Ce couple est conçu comme formé d’individus isolés réduits au service de reproduction. À nouveau, les détails de ces appariements suggèrent que quoiqu’il se passe entre les plantes, ce n’est pas à la fois si limité ni si simple à résumer. Car comment exactement sont faites les offrandes si évidemment exclusives entre les membres du couple et comment ces accouplements sont-ils scellés ? Par un troisième élément. Dans beaucoup de cas ce troisième terme est un composé volatil de fleur, un signal chimique, un parfum. Les études des profils chimiques de ces signaux sont époustouflantes. Un composé volatil de fleur n’est en aucun cas une note unique d’information vaporisée à l’intention d’une seule guêpe mais quelque chose d’infiniment complexe. Le signal olfactif émis par la plante hôte doit être spécifique pour attirer et obliger le partenaire spécifique, en incluant le moyen d’agir pendant le moment approprié phéromonologiquement à la visite du pollinisateur [14]. Le parfum émis par la plante hôte et perçu par l’insecte ne devrait pas contenir seulement de l’information sur l’identité de la plante, mais aussi sur son état de développement, notamment sur son état de réceptivité, de préparation à être pollinisée et sur les bonnes ressources à offrir en ce sens. Ce qu’on appelle les partenaires ne sont pas juste en train d’attendre en attendant que le téléphone sonne : ils sont dispersés, et beaucoup d’autres qui conviennent aussi sont dans les parages. Et « le signal émis par la plante et la capacité de l’insecte de détecter le message… ne sont pas assez forts et assez précis pour extraire le signal du bruit [15] ». Une des questions est de savoir si ce qu’on appelle simplement des parfums peut être la matière précieuse qui tient ensemble le réseau complexe des interactions. Le composé organique est un actant dans une interaction complexe, et pas seulement le véhicule de l’interaction pour un couple.

Les autres autres : alliance et non filiation

17Notre vision étroite de ce qu’on appelle des individus et des appariements mutuels implose lorsque nous en arrivons au fait que les plantes entretiennent des interactions simultanées avec divers organismes : des insectes, des champignons, des animaux, des oiseaux. Voilà au moins quatre systèmes d’alliances non conjugales à travers les règnes :

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1- Il y a une larve de doryphore qui mange le maïs. Quand le système racinaire du maïs est attaqué par cette larve, il émet un composé chimique qui attire un nématode qui mange l’agresseur du maïs [16].
2- Il y a une herbe agressive qui induit un processus de défense dans l’orge. Quand les racines de l’orge sont mises en alerte par l’herbe, elles émettent un composant chimique qui réduit le nombre de pucerons qui se tiennent sur l’orge [17].
3- Il y a une fourmi qui attaque l’acacia. Quand l’acacia est attaqué, il émet un composant chimique qui attire ou augmente la population des bactéries qui lui sont associées [18].
4- Il y a une bactérie sur la plante du tabac qui communique avec une autre bactérie relâchant une lactone (AHL). Cette lactone accroît la résistance du tabac à une certaine chenille [19]. L’histoire selon laquelle le signalement entre plantes n’advient qu’entre deux plantes est en train d’imploser. L’idée que le signalement est initié entre les deux créatures grâce à une certaine force ou impulsion contenue dans l’un de ces êtres tombe. L’affirmation que des tiers agissent de manière indirecte, accidentelle ou occasionnelle, se renforce.

Parler de multiple est encore utile ?

19Que penser aussi de cet autre postulat fonctionnel : la prémisse selon laquelle le bénéfice de chaque partenaire dépend directement de l’autre pour sa reproduction ; est-ce un bon axe de jugement ? Il semble qu’il y ait beaucoup de cas inter-espèces dans lesquels il n’y pas de conséquences positives évidentes en termes de bien-être pour l’émetteur, qui reçoit peu de bénéfices en retour. Il y a beaucoup de situations dans lesquelles l’avertissement d’une attaque prévient des voisins qui ne donnent rien en retour. Les signaux aériens améliorent en général la résistance du receveur, mais sans bénéfices évidents pour l’émetteur, ce qui rend très problématique l’explication évolutionniste de ces phénomènes [20]. Il semble y avoir souvent un système d’alerte unidirectionnel inter et intra-espèces, et mêmes entre règnes : « La communication entre les plantes peut produire de larges effets en termes d’induction de produits chimiques défensifs en même temps que de résistance aux herbivores, même s’il n’est pas encore clair pour l’instant si les espèces végétales testées bénéficient de cette communication [21] ».

Territoire ou Rhizosphère ?

20Et où cherchons-nous l’activité de signalement ? Une plus grande confiance dans cette hypothèse nous vient lorsque nous apprenons que la plupart des études initiales se concentraient sur les composés volatils au-dessus du sol. Les plantes, en fait, communiquent à l’intérieur d’une espèce et entre les espèces par d’autres médias que l’air et les différentes régions au-dessus du sol. Des signaux chimiques, mécaniques, électriques voyagent sous la terre. Les connexions des plantes non reliées entre elles par les réseaux mycorhizomatiques pourraient être un passage majeur par lequel l’information est échangée dans les interactions de plante à plante. Une étude récente destinée à contrôler la transmission au-dessus du sol confirme que la rhizosphère – l’étroite région du sol immédiatement adjacente aux racines est directement influencée par les sécrétions des racines et les micro-organismes associés dans le sol – serait une zone majeure pour l’activité de signalement [22].

21Nous avons supposé naturellement que la communication nécessite des oreilles, animales ou humaines, pour capter les vibrations ; et un œil d’aigle, ou des bâtons et des cônes, pour recevoir la lumière, et en particulier des bouches, des palais, des langues pour émettre des signaux sonores. Et naturellement nous supposons que si une communication réelle se produit, elle sera entre et à travers des êtres avec ces éléments corporels, ceux qui habitent la partie de la biosphère que nous communicants habitons : dans l’air, au-dessus de la terre, hors de l’eau, dans nos territoires écologiques. Or les plantes se plaisent dans l’habitation simultanée de deux zones distinctes : elles ont une partie aérienne et une partie terrestre. Les plantes se plaisent dans une relation qui touche ce que nous ne faisons pas, grâce à leur enjambement de deux éléments, la terre et l’air, à l’intérieur desquels elles aiment grandir lentement. En respirant l’air elles peuvent se connecter par la voie des airs avec n’importe quoi dans cette sphère. En touchant la terre, elles peuvent se connecter avec n’importe quoi dans cette autre sphère. Est-ce que les plantes jouissent de qualités et de libertés – de passions peut-être – non disponibles à la surface ? Luce Irigaray dans Éthique de la différence sexuelle note : « Nous devons nous rappeler ou apprendre le rôle du mouvement dans les passions… toutes les formes de passions vécues sur le mode passif dans lequel le sujet est enfermé, contraint, privé de ses racines, qu’elles soient végétales, terriennes ou idéales et célestes. La sève ne circule plus entre le début et la fin de son incarnation [23] ». Les poissons aussi vivent dans une autre zone d’émission et de réception. Et les cormorans relient l’air et l’eau. Les bactéries vivent partout. Le signalement par n’importe quel moyen et par tous, à travers n’importe quel espace et dans tous, consiste à émettre et recevoir des particules chimiques, mécaniques, photovoltaïques, cinétiques. Les plans des quatre éléments – terre, eau, feu, air – ne sont pas de simples milieux supports à utiliser par d’autres organismes communicants particuliers. Il semble au contraire que la mécanosphère ou la rhizosphère soient aussi des agents de communication.

Conclusion : Devenir-plante, ou quels sont vos attachements ?

22Récapitulons nos manques : rien ne prouve que l’amélioration du bien-être soit le but de la communication ; une incapacité de confirmer une fois pour toutes que les fonctions de croissance et de reproduction sont servies par la communication sur le long terme ; une incapacité à localiser la communication dans les signaux directs au sein d’une dyade ; la découverte du rôle permanent et varié de tiers et même d’autres organiques et non-organiques dans tout mécanisme de communication. À travers ce que la communication des plantes pourrait ne pas être, nous commençons à sentir quelque chose d’autre s’exprimer entièrement : d’autres verbes qu’être, évoluer, communiquer, reproduire, défendre. Ce qui s’exprime est le devenir expliqué par Deleuze et Guattari : « Le devenir n’est pas une évolution du moins par descendance et filiation […] Cela concerne l’alliance. […] Si l’évolution inclut de véritables devenirs, c’est dans le domaine des symbioses qui mettent en jeu des êtres totalement différents par les échelles et les règnes, sans filiation possible ».

23Penser les pensées des plantes nous pousse vers l’unité correcte d’analyse : l’agencement. Un agencement est moins une chose qu’un mot désignant une transition avec une consistance particulière, « faite non seulement de gens, mais aussi de bois, de champs, de jardins, d’animaux et de marchandises ». Deleuze et Guattari écrivent encore à ce sujet : « C’est très simple ; tout le monde le sait, mais c’est discuté seulement en secret […] Ces combinaisons ne sont ni génétiques ni structurales ; ce sont des intersections de règnes, des participations non naturelles » ; « Toutes sortes d’éléments hétérogènes apparaissent… matériaux, couleurs, odeurs, sons, postures ». La communication des plantes n’est ni strictement individuelle ni même propre à une espèce, mais elle s’accomplit dans et à travers une capacité multidirectionnelle et fantastiquement versatile d’harmoniser de nombreuses actions. Quoique fassent les plantes, ce sont des complexes d’être ensemble dans le monde, une socialité originale.

24Le devenir-plante nous force à penser les voies complexes par lesquelles un « être plante » nous compose : « Deleuze nous amène à l’idée que les éléments des différents individus que nous composons peuvent être non-humains en nous. Quelle part sommes-nous capables de prendre du loup, de la rivière, de la pierre dans la rivière [24] ? ». Le devenir-plante nous permet de penser des relations comme des alliances transitoires plutôt que des stratégies. Il fait également de l’accomplissement de l’identité et de l’intimité une réalisation radicalement collective, traversant les facultés, les corps, les phylums et même la coupure à laquelle nous croyons tellement, celle entre l’organique et le non-organique. Le devenir-plante ré-imagine la Vie radicalement non pas comme l’accomplissement d’une suite d’étapes organiques mais comme ce qui advient seulement par la vertu d’une incroyable puissance de connectivité.

Notes

  • [1]
    J. Leake, « Scientists Say Dolphins Should be Treated as “ Non-Human Persons “», The Sunday Times of London, 3 janvier 2010. Disponible en ligne : http://www.timesonline.co.uk/to//news/science/article6973994.ece (consulté le 10 avril 2011).
  • [2]
    Jacques Derrida, « And Say the Animal Respon-ded ? », in C. Wolfe (dir.), Zoontologies, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2003, p. 121-146.
  • [3]
    Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, Paris, Galilée, 2006.
  • [4]
    Jacques Derrida « « Eating well » or the Calculation of the Subject : An Interview with Jacques Derrida », in E. Cavada, E. Connor et J.-L. Nancy (dir.), Who Comes after the Subject ?, New York, Routledge, p. 96-119.
  • [5]
    Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980. Toutes les citations qui suivent se réfèrent aux pages 284 à 380 de cet ouvrage.
  • [6]
    Arne Næss, cité par R. Hurley dans la préface à Gilles Deleuze, Spinoza : Practical Philosophy, San Francisco, City Lights Books, 1998.
  • [7]
    R. Karban et K. Shiojiri, « Self-recognition affects plant communication and defense », Ecology Letters, n°12, p. 727.
  • [8]
    S. Y. Dewhirst et J. A. Pickett, « Production of semiochemical and allelobiotic agents as a consequence of aphid feeding », Chemoecology, n° 20.
  • [9]
    Ibid., p. 90.
  • [10]
    M. Willemse, « Evolution of plant reproduction : From fusion and dispersal to interaction and communication », Chinese Science Bulletin, Vol. 54, n°14, p. 2397.
  • [11]
    Voir par exemple M. Heil et R. Karban, « Explaining Evolution of Plant Communication by Airborne Signals », Trends in Ecology and Evolution, n° 25 (3), 2009, p. 137-144.
  • [12]
    Ibid., p. 142. Italiques de l’auteure.
  • [13]
    M. Hossaert-McKey et al., « Floral scents : their roles in nursery pollination mutualism », Chemoecology, n°20, 2010, p. 75En ligne
  • [14]
    Ibid., p. 76.
  • [15]
    Ibid., p. 76.
  • [16]
    I. Hitpold et al., « How maize root volatiles affect the efficacy of entomopathogenic nematodes in controlling the western corn rootworm », Chemoecology, n° 20, 2010, p. 155-162.
  • [17]
    S. Y. Dewhirst et J. A. Pickett, « Production of semiochemical and allelobiotic agents as a consequence of aphid feeding », op. cit.
  • [18]
    M. Heil et R. Karban, « Explaining Evolution of Plant Communication by Airborne Signals », op. cit.
  • [19]
    A. J. Heidel et al., « Interaction between herbivore defense and microbial signaling : bacterial quorum-sensing compounds weaken JA-media-ted herbivore resistance in Nicotiana attenuate », Chemoecology, n° 20, 2010, p. 149-154.
  • [20]
    M. Heil et R. Karban, « Explaining Evolution of Plant Communication by Airborne Signals », op. cit., p. 137.
  • [21]
    R. Karban et al., « Communication bet-ween Plants : Induced Resistance in Wild Tobacco Plants following Clipping of Neighboring Sagebrush », Oecologica, Vol. 125, n° 1, 2000, p. 70.
  • [22]
    A. J. Heidel et al., « Interaction between herbivore defense and microbial signaling : bacterial quorum-sensing compounds weaken JA-mediated herbivore resistance in Nicotiana attenuate », op. cit.
  • [23]
    L. Irigaray, Les passions élémentaires, Paris, Minuit, 1982.
  • [24]
    R. Hurley, op. cit.
Karen L.F. Houle
Philosophe
Traduit de l’anglais par 
Anne Querrien
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 03/10/2012
https://doi.org/10.3917/chime.076.0183
Pour citer cet article
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