CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1En révélant de façon dramatique les limites et les dérives des dispositifs de sécurité industrielle, la catastrophe de Fukushima réactualise la pensée de Félix Guattari, pour lequel « seule une articulation éthico-politique, que je nomme écosophie, entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine, serait susceptible d’éclairer convenablement ces questions [1]. » Cette perspective permet d’attirer l’attention sur la nécessité de relier des dimensions souvent étudiées séparément ou même opposées en matière de gestion des risques. En prenant appui sur une enquête anthropologique de terrain réalisée de 2005 à 2007 dans la zone industrielle de Marseille/Fos-sur-Mer, cet article propose quelques exemples pour illustrer les manières dont différents dispositifs de sécurité peuvent articuler des questions techniques, liées à la nature des menaces, avec des enjeux de pouvoir, des visions du monde et des rapports sociaux, des manières de traiter les informations ou de composer avec une émotion comme la peur. Ces dispositifs étant eux-mêmes instables, nous verrons ensuite comment leur détraquement peut paradoxalement assurer le fonctionnement de la société de contrôle des risques.

Trois dispositifs de sécurité

2Situés à une vingtaine de kilomètres au nord de Marseille, l’étang de Berre et la zone industrielle de Marseille/Fos-sur-Mer concentrent une quarantaine d’installations dangereuses : raffineries, chimie, sidérurgie, terminaux méthaniers, centrale électrique, base militaire aérienne etc. La zone a déjà connu trois catastrophes, les accidents ne sont pas si rares, les pics de pollutions récurrents et il ne se passe pas un jour sans qu’une conduite ne monte anormalement en pression, qu’une vanne ne se bloque ou qu’une couleur suspecte ne teinte la fumée d’une cheminée. On peut alors distinguer schématiquement trois grands types de dispositifs de sécurité, qui sont mis en place pour se protéger des menaces, les conjurer ou encore les affronter.

Protéger des dangers

3Le premier type de dispositif sécuritaire est protecteur. Il construit des barrières de tous types qui s’appliquent aux installations comme aux hommes. Il protège les sites industriels de barbelés parfois électrifiés. Il protège les riverains des autoroutes en dressant des murs anti-bruits. Pour les ingénieurs du risque, ce qu’ils nomment « barrières » sont des vannes, des soupapes de sécurité et des capteurs de surveillance placés au sein même des unités de production pour permettre d’enfermer le danger autant que possible dans le périmètre de l’usine. Quand l’accident industriel déborde les limites des installations, les barrières apparaissent pour les hommes : les routes sont coupées par des barrages de police, les autoroutes déviées par les services de l’équipement. Que préconisent les institutions en cas de propagation d’un nuage toxique ? Se confiner, calfeutrer portes et fenêtres, rester à l’intérieur, ne pas téléphoner pour laisser les lignes disponibles à l’organisation des secours, écouter la radio, ne pas aller chercher ses enfants à l’école, attendre la fin de l’alerte. Les barrières sont ainsi le mode de protection d’un dispositif de sécurité qui repose sur des interdits et qui nécessite et légitime l’action d’un pouvoir. Il s’agit de toutes ces sociétés fermées ou d’enfermement, où se manifeste l’expression d’un pouvoir hiérarchique, séparateur et protecteur. Par exemple l’école, la famille, l’usine, l’armée, la prison, et tous leurs rapports de domination maître/élève, chef/subordonné, homme/femme, parent/enfant etc.

4La menace qui définit ce type d’organisation, c’est le danger, au sens étymologique du terme. Danger vient de l’ancien français dangier, terme qui signifiait « pouvoir, domination » au xiie siècle et qui fut vraisemblablement forgé à partir du latin dominus « maître, seigneur ». Être en danger, c’est donc être à la merci d’un pouvoir, d’une force souveraine. À chaque fois que le danger, la dangerosité, sont invoqués, un pouvoir de confinement se manifeste. Comme l’a montré Michel Foucault : sont « dangereux » ceux que l’on veut enfermer, les fous, les criminels, les pervers [2]. Et réciproquement, le pouvoir fabrique le danger en enfermant, puisqu’il n’y a rien de tel que d’aller en prison ou à l’asile pour apprendre à devenir dangereux ou aliéné. Le dispositif agit comme un transformateur des menaces en interdits. À des fins de protection, il est interdit de construire dans les « zones de servitude » qui entourent les « installations dangereuses ou insalubres » : sites industriels, lignes haute tension, zones militaires, cimetières… Autre exemple signalé par une ingénieure de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (Ademe) : « En Haute-Saône, le préfet a dit que tant qu’il sera là, il n’y aura pas d’enquête publique sur les déchets car il avait reçu des menaces ». Le pouvoir réaffirme par le danger son autorité, en privant ses opposants des possibilités de se faire entendre. La culture du secret sera alors la réponse et la méthode du dispositif envers les informations jugées dangereuses. D’une part, le secret assure un pouvoir à ceux qui le détiennent et le pouvoir use du secret, et de la mise au secret, pour s’affirmer. Il s’agit par exemple de la supériorité que le savoir s’arroge sur les profanes : faut-il divulguer le nombre de « presque accidents » arrivant tous les ans sur les sites industriels ? Le nombre de fois que l’on trouve des flaques sous les canalisations ou des vannes bloquées qu’il aurait fallu pouvoir fermer en cas de problème ? Réaction unanime des responsables : « Des gens mal initiés ne comprendront pas. Si ça sort dans les journaux, on ne s’en sort pas ». D’autre part, les informations sont barrées pour protéger les intérêts des pouvoirs : ceux de la Nation avec le secret-défense, ceux des entreprises avec le secret commercial ou industriel, et plus abstraitement, ceux de l’ordre public avec le leitmotiv « ne pas affoler la population ». Un militant associatif marseillais en donne un exemple : « J’ai demandé [aux services de l’État] pourquoi sur la nationale ils ne mettaient pas un panneau “ Vous entrez dans une zone Seveso – Vous sortez de zone Seveso. ” Ils m’ont répondu : “ Il ne faut pas affoler les gens ” ». La peur est alors traitée comme un danger que le pouvoir s’emploie à barrer pour l’empêcher de se propager. Ne pas affoler, éviter les sujets qui fâchent, autant de pratiques caractéristiques du dispositif. Quand le danger rôde, les institutions matérialisent les barrières que les individus ne doivent pas franchir sous peine de mise en danger et de mort. La peur sert à maintenir ces barrières. Loin de brouiller les marques, le danger de mort d’un accident industriel les renforce et réaffirme par cette opération l’emprise des institutions sur les individus. Ainsi que le rappelle l’anthropologue Mary Douglas, « des individus en situation de crise ne prennent jamais tout seuls les décisions qui engagent la vie ou la mort. Le choix de qui sera sauvé et de qui mourra est déterminé par les institutions [3] ».

Conjurer les risques

5Le deuxième type de dispositif sécuritaire est conjurateur. Il se met en place quand il n’y a plus de barrières étanches possibles, mais seulement des points de fuite. C’est typiquement le cas de la pollution, ce mal qui ne peut être ni enfermé, ni stoppé, mais seulement filtré, piégé, réduit. La pollution passe, elle dure, elle est diffuse de toute façon. Ce n’est pas un danger de mort subite contre lequel on peut espérer s’abriter. Son mal est plus insidieux, dilué et enveloppant. Moins spectaculaire, il donne naissance aux politiques gestionnaires du moindre mal. Aux sombres dangers libérés par la transgression des interdits, succède la clarté chiffrée des risques. Dans sa version la plus simple, le risque est défini comme la multiplication d’un dommage par une probabilité d’occurrence. C’est un pourcentage de perte ou de destruction, la probabilité d’un dommage quantifié, une chance de perdre plus ou moins gros. Le risque est alors affaire de gestion, de calcul et d’anticipation. « Le principe de gestion repose sur la maîtrise du risque et non sur son élimination », explique un ingénieur de Gaz de France. Le risque n’est pas une menace que l’on peut supprimer, mais tout au plus conjurer, et qu’il convient donc d’accepter et de rendre acceptable. Alors la « culture du risque » devient une affaire de confiance dans le dispositif sécuritaire, un enjeu de gestion de la peur.

6En termes de pouvoir, on passe ainsi du modèle des sociétés d’enfermement décrites par Foucault aux sociétés de contrôle annoncées par Deleuze [4]. Il ne s’agit plus de barrer et d’interdire. Les institutions ont eu beau refouler le nuage de Tchernobyl aux frontières françaises, on sait bien que les pollutions n’ont pas de frontières et que les institutions du pouvoir ont plutôt cherché à éviter que ne se propagent panique, désorganisation et aveu d’impuissance, pollutions sociales autrement plus menaçantes pour elles. Dans l’ordre du contrôle, on passe de l’interdit à la norme [5], des dispositifs d’enfermement aux dispositifs de surveillance, et comme l’a montré le philosophe du droit Norberto Bobbio [6], du contrôle contraignant au contrôle persuasif. Les transgressions ne sont plus interdites, les dépassements sont au contraire normalisés au point de devenir eux-mêmes l’objet de nouvelles normes. Prenons par exemple la réglementation sur la pollution de pointe par les poussières, les petites particules de l’ordre du micron. En 2006, l’organisme qui mesure et surveille la qualité de l’air au niveau de l’Étang de Berre a enregistré 16 journées de dépassement des normes à Fos-sur-Mer. Or la réglementation autorise 35 jours de dépassements par an. La situation redevient donc « normale » et l’on voit bien que le meilleur moyen de conjurer un risque reste de montrer que la situation est normale car normée. Agissant pour le bien de tous, les normes de sécurité utilisent alors le risque pour assurer un pouvoir de contrôle sur les industriels ou les individus. Pour construire un incinérateur par exemple, le coût du filtre représente désormais près de la moitié de l’investissement total en raison du renforcement des normes. Mais les normes créent aussi un jeu de dupes. Qu’il n’y ait qu’une seule industrie respectant les normes d’émission de polluants ou une quarantaine, comme c’est le cas autour de l’étang de Berre, la quantité totale cumulée et les effets cocktails des combinaisons de polluants ne sont bien sûr pas les mêmes. Et si les normes ne font pas la différence, les habitants la ressentent quotidiennement. Ainsi se construit le paradoxe d’une situation où la multiplication d’installations aux normes rend le territoire hors-norme. Le contrôle va alors s’employer à conjurer ses propres vicissitudes. Dans cette optique, il s’agit de rassurer et d’appliquer à la peur les mêmes principes de gestion des risques.

7La peur est à la fois la bête noire et le mistigri du contrôle. Elle en nie les valeurs de rationalité, mais elle permet d’accuser ses adversaires d’irrationalité et légitime les mesures de contrôle qui se donnent pour objectif de l’enrayer. Exemple caractéristique : l’incinérateur de Marseille est présenté comme moderne, de « dernière génération », fiable et en avance sur les normes les plus draconiennes. Ses partisans vont alors s’appuyer sur l’argument que leurs détracteurs ne peuvent le contester que parce qu’ils ont une peur pathologique et exagérée des dioxines. Cette assertion enrichit les procédures de conjuration puisqu’une étude sera diligentée par le conseil scientifique de la communauté urbaine de Marseille pour « prouver » l’innocuité de l’incinérateur. Elle permet également de sortir du débat les questions de pouvoir, liées au fait que les élus de Marseille imposent cet équipement sur le territoire d’une commune qui n’en veut pas. Et ce pour la seule et bonne raison que leurs électeurs n’en ont pas voulu non plus. La peur est ici considérée comme la conséquence néfaste d’un manque de connaissance, devant être comblé à grand renfort d’opérations de communication. « Je crois qu’on a peur de ce qu’on ne connaît pas », disait le maire (PS) de Berre-l’Étang lors d’une conférence sur la gestion des risques industriels. On comprend alors que, dans les discours de conjuration, les vieux réflexes protectionnistes de rétention des informations et d’évitement des sujets qui fâchent soient décriés comme contre-productifs : « Il est nécessaire de faire redescendre les informations aux usagers, explique un consultant spécialiste des opérations de concertation. Aujourd’hui je considère que les conflits vont venir de la frilosité des services de l’État et de la mauvaise communication des intercommunalités ». Le contrôle est ainsi une manière d’éviter les troubles par l’apaisement, la manière douce, la transparence et la raison. Il s’agit d’un dispositif pastoral qui se légitime en œuvrant pour le bien de tous. Sa devise peut se résumer dans cette expression qu’une responsable de la préfecture formulait en entendant sur TF1 une dame se plaindre d’avoir été bloquée pendant trois heures dans un centre commercial pendant l’organisation d’un exercice de simulation d’accident : « Mais je suis animée des meilleures intentions… C’est pour votre bien qu’on vous emmerde ».

Affronter les périls

8Troisième et dernier type de dispositif : quand les barrières, les filtres et les normes se détraquent, des lignes de front les remplacent. Voici le dispositif guerrier qui considère la vie comme un combat et la victoire comme le sens de la vie. La sécurité des biens, des personnes ou des idées est alors gagnée au terme d’une lutte contre les institutions, le pouvoir, ou les idées établies. Et bien sûr, le dispositif est également employé par le pouvoir et les institutions au nom de l’intérêt général ou de la sécurité nationale. Dans tous les cas, le dispositif ne s’affranchit pas des menaces en les considérant comme des risques qu’il faut apprendre à gérer, dont il faut chercher à s’accommoder, ni comme des dangers dont il faut absolument éviter le contact et qu’il convient de circonscrire. Ce qui importe, c’est de ne pas se laisser faire, ni de se faire avoir. Les menaces y sont faites pour être affrontées. Ce sont des périls, c’est-à-dire selon l’étymologie, des « épreuves » dont on sort grandi, auréolé de gloire et plus fort… si l’on y survit. Entrent typiquement dans ce registre ces propos d’un ouvrier du nucléaire : « On prend des doses, on s’fait irradier… C’est vrai on met peut-être sa vie en danger… Mais bah ! on est costaud [7]. » Les cicatrices laissées par les machines en usine opèrent la même fonction de rite de passage que celles laissées par les scarifications rituelles décrites par les ethnologues. Pour être un ouvrier pleinement accompli et appartenir à « l’aristocratie en bleu de chauffe », il ne suffit pas de maîtriser les machines, les gestes et les techniques qui permettent de tenir les cadences : « Il faudra encore avoir connu l’accident du travail », note Véronique Moulinié [8]. Si l’on périt, si l’on échoue ou si la situation environnementale se révèle catastrophique, ce n’est alors ni par accident, ni par manque de chance. C’est bien au contraire par bêtise, par inexpérience ou par faiblesse. Parce qu’on n’aura pas réagi à temps. Le péril est une faute dont on est collectivement ou individuellement responsable. En cela, le dispositif guerrier n’est pas un dispositif qui fonctionne à la norme ou à l’interdit. Son mode juridique relève de l’ordalie, ce « jugement de Dieu » où la culpabilité de l’accusé est démontrée par sa défaite dans l’épreuve qui lui est imposée. Dans son livre Passions du risque[9], qui traite en fait du péril, l’anthropologue David Le Breton montre que l’ordalie caractérise nombre des pratiques modernes définies comme des prises de risque. Des sports extrêmes aux relations sexuelles non protégées en passant par les personnes atteintes d’une maladie incurable, mais qui choisissent de lutter contre leur maladie plutôt que de s’y abandonner, il s’agit à chaque fois de défier la mort pour mieux se sentir exister. La peur devient alors une épreuve personnelle, mais aussi une injonction à la lutte. C’est ce qu’explique un responsable associatif anti-incinération, devenu depuis conseiller municipal de la ville de Marseille :

9

« Pour la dioxine on ne sait pas tout. Le risque sanitaire est réel. La dioxine s’accumule dans les graisses et se transmet de la mère à l’enfant. Je fais peur aux gens avec ça car quand on n’a que dix minutes pour parler, il faut être fort pour les bousculer. Il faut le dire, pas pour créer le chaos, mais pour régler le problème. »

10Il y a dans la peur une puissance qui permet de mobiliser les gens, mais aussi de démonter les propos rassurants des sociétés de contrôle et également de percer les remparts protecteurs des sociétés d’enfermement. C’est ainsi que procède cette autre association pour lutter contre l’ostracisme des industriels et des services de l’État :

11

« Nous on est totalement exclus. Il faut forcer les portes car elles ne sont pas ouvertes. On a fait des tracts pour faire peur à la population pour pouvoir entrer. On est souvent boycottés. (…) Moi par expérience, je sais que les gens ne se sont déplacés que lorsqu’on a marqué sur un tract “ attention danger ”. Je le déplore, mais c’est comme ça. »

12Il ne s’agit plus de rassurer ou de ne pas affoler, mais bien au contraire de faire peur. Tactique que les associations ne sont pas les seules à utiliser et qui fait au contraire partie du jeu politique. Ainsi que me l’expliquait un membre de l’opposition, il lui arrivait parfois dans l’assemblée d’une collectivité de jouer sur la paranoïa du secrétaire du groupe de la majorité en lui demandant de bien vouloir lui transmettre des bilans et des dossiers, n’ayant a priori rien à voir les uns avec les autres, pour que le secrétaire commence à avoir des doutes et se demande s’il n’aurait pas fait une erreur quelque part qui puisse justifier une si grande attention de l’opposition. Le but était le suivant : « L’idée c’est de faire peur, partant du principe que quand on a peur, on fait des erreurs ». La peur devient alors une arme. Le premier responsable associatif disait : « Faire peur pour être fort ».

13Cette force qui porte et que requiert la lutte, n’est ni de l’ordre du pouvoir ni de celui du contrôle, mais de celui de la puissance, qui a une dimension à la fois héroïque, joyeuse mais aussi sacrificielle ou victimaire. Outre le fait que les manifestations sont souvent joyeuses, c’est la destruction de ce sentiment qui provoque la colère et laisse un goût de paradis perdu suffisamment puissant pour entrer dans une logique sacrificielle : « Moi je suis venu ici pour le soleil, s’exclame un militant lors d’une réunion publique contre l’incinérateur de Marseille. J’ai 80 ans. Je vous jure que je mourrai, mais l’incinérateur ne sera pas fait ! » La puissance est alors ballottée entre la joie que procure son emploi, et le sacrifice qu’elle exige pour y parvenir. Quand le pouvoir a une dimension paranoïaque qui consiste à vouloir enfermer son bien pour le garder des autres, la puissance a de son côté une dimension mégalo à vouloir le gagner quoiqu’il en coûte, à son propre sacrifice ou à celui des autres. Le dispositif guerrier fabrique et se nourrit de victimes. Ce registre se retrouve aussi bien chez les contestataires les plus virulents de l’incinération que chez certains élus farouchement pro-incinération. Dans les deux cas, il s’alimente des situations d’impuissance, qu’il s’agisse chez les premiers de l’impuissance à se faire entendre, considérer et reconnaître, ou chez les seconds de la frustration de ne pouvoir mener à bien leurs projets et d’échouer.

Le détraquement des dispositifs

14Les barrières, filtres et normes sont-elles assez fortes pour protéger la société de la catastrophe ? Une telle question est devenue obsolète si l’on considère l’hypothèse que la société mondiale de contrôle a réussi à faire des crises et des catastrophes le moteur de son propre développement [10]. Aux zones vulnérables d’en subir les conséquences… Jamais un accident industriel, si grave soit-il, n’a encore arrêté l’industria-lisation ni ses entrepreneurs. Ce serait effectivement une première si la catastrophe de Fukushima permettait à l’Allemagne de sortir du nucléaire. Il s’agit maintenant de savoir jusqu’à quel point de saturation les sujets pourront supporter les effets pervers d’un mode de développement qui, à cause et malgré ses progrès techniques, se découvre singulièrement impuissant à empêcher les catastrophes dans les zones qu’il n’a pu que laisser dans l’ombre. Ainsi la société de contrôle des risques ne fonctionne qu’en se « détraquant » et en s’organisant « dans un réseau flexible de micro-conflictualité [11]. »

15Tout cela, les conséquences de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001 l’ont bien illustré. La catastrophe subie par cette filiale du groupe TotalFinaElf n’a pas empêché ce dernier d’enregistrer des bénéfices records quelques années plus tard. Ce qui a changé pour les sujets, c’est que les interdits et les normes ont été renforcés pour leur bien. C’est suite à AZF que les services de l’État disposent d’un outil sans précédent de maîtrise de l’urbanisation, pouvant aller jusqu’à l’expropriation : les Plans de Prévention des Risques Technologiques. Et pour rendre ces mesures « acceptables » ont été créées des Commissions Locales d’Information et de Concertation (CLIC), qui sont précisément des arènes privilégiées de désamorçage des conflits par institutionnalisation de micro-conflictualités entre groupes d’acteurs triés sur le volet. Si progrès il y a, on voit donc qu’il est avant tout celui des dispositifs de pouvoir et de contrôle. Les luttes écologiques comme les guerres semblent quant à elles n’avoir plus ni fins ni victoires possibles. Au terme d’une vingtaine d’années de luttes, d’avancées, de reculs et de multiples rebondissements, l’incinérateur de Marseille à Fos-sur-Mer est finalement entré en service début 2010, malgré l’opposition unanime de la population et des élus locaux. Une quarantaine de recours juridiques ont été déposés pour tenter d’empêcher sa construction. Peine perdue, semble-t-il. Les seuls arguments qui ont permis de suspendre quelque temps le projet n’étaient d’ailleurs pas du tout ceux qui étaient à l’origine du conflit, c’est-à-dire le passage en force de la communauté urbaine de Marseille qui implante chez les autres une industrie polluante dont elle n’a pas voulu sur son territoire. Ce n’étaient pas non plus les arguments sanitaires au regard du cumul de pollutions dans cette zone parmi les plus polluées de France. Non, c’étaient les arguments pour la défense de la nature, et en particulier d’une espèce protégée de lys : « Si d’aventure nous réussissions à protéger une espèce végétale là où nous n’avons pas réussi, parce que nous n’avons jamais été entendus, à protéger la santé humaine, je trouverais cela assez cocasse et pour tout dire assez lamentable », expliquait un élu de Fos-sur-Mer. L’usage politique de la nature n’aura finalement permis que de ralentir le chantier, mais l’on voit bien que tout ce qui pousse à entretenir le fossé entre protection de la nature et considération de la vie des gens ne peut que faire le jeu des processus de détraquements.

16Autre conséquence de ces processus, l’opposition a priori radicale entre sécurité et catastrophe a tendance en pratique à se brouiller, car tout le monde ne met pas les mêmes choses derrière ces deux termes, ni ne partage les mêmes appréhensions [12]. La pollution peut être ainsi considérée comme un moindre mal devant le risque de BLEVE d’une installation (phénomène de boule de feu). Les uns pourront attacher plus d’importance aux bruits, aux odeurs ou aux fumées de l’installation qui leur pourrissent la vie au quotidien. Les autres redouteront beaucoup plus de perdre leur emploi. Tous ces phénomènes sont au final des catastrophes : climatique, industrielle, psychologique, professionnelle… Il ne devrait donc pas y avoir lieu de les hiérarchiser, mais le dispositif de pouvoir ne procédera pas autrement et le dispositif de contrôle se saisira des hiérarchies de dangers pour optimiser ses efforts de gestion des risques. Les menaces sont en effet souvent montées les unes contre les autres, notamment parce que le danger n’est parfois évité qu’au prix et au risque de la pollution, à la façon de ces gaz qui sont envoyés brûler dans les torches pour éviter l’explosion d’une installation. C’est l’enseignement de la pluie de pétrole du 7 août 2005 près de Martigues : ce sont les soupapes de sécurité qui ont dégazé dans l’atmosphère pour éviter l’explosion par surpression. Mieux, on saura nous rassurer en nous montrant la fumée de telle torche de sécurité du complexe, car c’est lorsqu’elle s’arrête de cracher que le pire est à redouter…

17Il en résulte un brouillage généralisé des représentations, des catégories et des moyens d’oppositions, mécanisme qui s’apparente à celui du carnaval. Ce dernier se définit par le principe de destruction de la frontière que matérialise la scène, si bien que l’on ne peut plus faire la différence entre acteurs et spectateurs. La démocratie représentative apparaît comme une démocratie de carnaval. Dans les assemblées d’élus, le niveau ne vole pas toujours bien haut, il est même régulièrement en dessous de la ceinture. Les manifestations deviennent des processions carnavalesques : en 2007, le carnaval de Marseille avait un Carmantran en forme d’incinérateur et baptisé « Dingo », ce qui est le verlan du nom du maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin. Le roi du Carnaval fut, comme il se doit, jugé et brûlé. Le comble pour un incinérateur. Le canular devient une arme : en 2006, un canular à la bombe sur un wagon de chlore à Fos a déclenché une vague d’indignation. Il y avait écrit dessus « Non à l’incinérateur ». Un carnaval qui, loin de régénérer le pouvoir comme le pensait Mikhaïl Bakhtine, le corrode et accroît au contraire le ressentiment [13], et ce d’autant plus que le contrôle supprime la possibilité même de trouver un adversaire auquel s’opposer [14]. Qui est responsable de la mise en marche de l’incinérateur ? Est-ce le maire de Marseille ? Est-ce le préfet ? Est-ce le constructeur industriel, le ministère de l’environ-nement ou l’Europe et son arsenal législatif ? L’adversaire des luttes écologiques est une nébuleuse informe qui n’a ni queue ni tête. Même difficulté pour la pollution. Si les médecins arrivent à identifier de quel type de pollution un malade atteint de cancer peut être victime, il sera en général impossible de savoir à qui l’attribuer, étant donné que le polluant incriminé peut être produit par de nombreuses sources différentes. Dès lors, comment lutter si l’adversaire est insaisissable ?

18Les défis sont nombreux et l’écosphie n’est au bout ni de ses peines ni de ses espoirs. Dans cette perspective, la recherche du bon ou du meilleur dispositif semble vaine, menaçante et illusoire. Vaine car aucun dispositif n’est « mauvais » en soi ni meilleur que les autres. Pour Isabelle Stengers par exemple, « refuser de prendre le pouvoir afin de garder les mains propres » n’est pas une réponse adaptée aux catastrophes : « Comment avoir du pouvoir est sans doute une meilleure question [15] ». Menaçante, car ni le pouvoir ni le contrôle ou la puissance absolue ne sont souhaitables. Qu’un dispositif l’emporte sur les autres, se les accapare et se mette à tourner sur lui-même, la situation devient à coup sûr catastrophique : fantasmes de toute-puissance, totalitarisme, abus de pouvoir, spectres de « Big Brother », terrorisme, etc. Illusoire, car les dispositifs évoqués ne sont jamais « purs » ni isolables les uns des autres, au grand dam de certains responsables marseillais : « Les déchets ne sont ni à droite ni à gauche mais devant nous, disait le préfet. L’incinérateur est un problème technique et d’acceptation par les riverains ». On reconnaît ici la trace du contrôle, mais la finalité de ce discours est bien d’imposer l’équipement : « Si le dossier actuel ne pouvait aboutir, il faudrait trouver une autre solution. Mais je n’ai pas entendu parler d’autre solution ». Derrière le contrôle, on peut donc trouver le pouvoir. Les hommes de pouvoir quant à eux peuvent très bien concevoir leurs actions sur le registre de la puissance, ainsi qu’en témoignent ces propos de l’élu marseillais en charge de l’incinérateur : « Là où il y a une volonté, il y a un chemin. Et ensuite les autres vous rejoignent sur le chemin du succès. Mais au début c’est dur, on casse les cailloux. » Enfin, les machines de guerre des militants anti-incinérateurs les plus virulents n’ont jamais été braquées contre l’industrie. Elles demandent au contraire plus de contrôle : « Souvent à Fos, une odeur est une alerte. On se dit “ ah je ne vais pas aller courir autour de l’étang ce matin ”. On souhaiterait plus de capteurs, plus de police. » Les dispositifs étant ainsi toujours imbriqués les uns dans les autres, ce seraient plutôt leurs agencements qu’il faudrait étudier pour ne pas donner une vision réduite des enjeux des conflits. Faire passer l’attention des dispositifs aux agencements, déconstruire les agencements factices et indésirables, en rechercher et en inventer de nouveaux, telles pourraient alors être les tâches de l’écosophie à venir.

Notes

  • [1]
    Félix Guattari, « Les trois écologies », Multitudes Web, mis en ligne le 19 mai 2006. http://multitudes.samizdat.net/Les-trois-ecologies.html
  • [2]
    Michel Foucault, « Enfermement, psychiatrie, prison » (1977), in Dits et écrits II, Paris, Gallimard, p. 341-343.
  • [3]
    Mary Douglas, Comment pensent les institutions, Paris, La Découverte, 2004 (1986), p. 32.
  • [4]
    Gilles Deleuze, Pourparlers. 1972-1990, Paris, Les Éditions de Minuit, 2003 (1990), p. 236 et p. 240.
  • [5]
    Michel Foucault, « L’extension sociale de la norme » (1976), in Dits et écrits II, Paris, Gallimard, 1994, p. 74-79.
  • [6]
    Giovanni Busino, « Bobbio Norberto (1909-2004) », in Dictionnaire des philosophes, Paris, Encyclopaedia Universalis et Albin Michel, 2006, p. 261.
  • [7]
    Françoise Zonabend, La Presqu’île au nucléaire, Paris, Odile Jacob, 1989, p. 156.
  • [8]
    Véronique Moulinié, « Peur, méfiance et défi face à la machine. Du bon usage des émotions dans l’usine » in Terrain, n° 43, septembre 2004, p. 62.
  • [9]
    David Le Breton, Passions du risque, Paris, Métailié, 2000, p. 17. En ligne
  • [10]
    Jean Baudrillard, « Le chantage à la sécurité », in L’échange symbolique et la mort, Paris, Gallimard, 1976, p. 269-273 ; Naomi Klein, La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre, Arles, Actes Sud, 2008.
  • [11]
    Michael Hardt, « La société mondiale de contrôle », in Éric Alliez (dir.), Gilles Deleuze, une vie philosophique, Le Plessis-Robinson, éd. Synthélabo, 1998, p. 359-375.
  • [12]
    Tobias Girard, « La sécurité ressuscite ce qui nous menace », in Méta-morphoses de la catastrophe », Multitudes, n° 43-44, 2010, p. 127-133.
  • [13]
    Michael Bernstein, Bitter Carnival. Ressen-timent and the Abject Hero, New Jersey, Princeton University Press, 1992.En ligne
  • [14]
    Jean Baudrillard, Carnaval et cannibale, Paris, Éditions de l’Herne, coll. « Carnets », 2008, p. 40-50.
  • [15]
    Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte, 2009, p. 121-122.
Tobias Girard
Doctorant en anthropologie
Mis en ligne sur Cairn.info le 03/10/2012
https://doi.org/10.3917/chime.076.0041
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour ERES © ERES. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...