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2007/4 (n° 32)


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« Point de cantique, Tenir le pas gagné. (...)

Cependant c’est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle.

Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes. »

A. Rimbaud, in Une saison en enfer.
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Gageons que la guerre n’est rien d’autre que l’affrontement, par des moyens violents de groupes politiques et/ou sociaux qui cherchent, par ce biais, à résoudre les antagonismes qui les séparent. Gageons que la ville est le lieu où ces antagonismes se trouvent les plus proches les uns des autres dans une sorte de « coprésence » qui est la marque même de l’urbanité. Gageons enfin que la géographie des acteurs, des forces en présence, des populations, des actions militaires et des activités humaines donnent du sens aux multiples lieux d’une ville et à leur usage. Qu’est-ce que la géographie militaire, entendue comme l’étude des lieux et de leurs usages dans le cadre d’un conflit, peut nous dire du siège de Sarajevo ? Elle peut peut-être répondre à quelques questions simples et parfois même évidentes que l’étude du siège de Sarajevo soulève. Posons-les en vrac avant d’y mettre du sens : pourquoi le siège a-t-il duré aussi longtemps, comment survit-on pendant d’aussi longues années dans une ville assiégée ? Si la ville est le lieu d’un vivre-ensemble, l’affrontement de deux populations urbaines constitue-t-il la négation de la ville ? Pourquoi la ville ne s’est-elle pas vidée de sa population ? Comment approvisionner une ville coupée du reste du pays ? Pourquoi la ville n’a-t-elle pas été prise ? Quelle forme la ville donne-t-elle à la guerre et plus généralement à la conflictualité ? Quelles transformations la ville a-t-elle connues pendant et après la guerre ?

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De l’ensemble de ces interrogations dont l’évidence est peut-être moins naïve qu’il y paraît, ressortent finalement trois axes de réflexion. Le premier concerne le choix militaire, politique, peut-être moral, de la ville comme lieu d’expression de la conflictualité. Le deuxième concerne les modalités de la vie quotidienne et de l’action militaire, dans une ville devenue théâtre mais aussi et surtout actrice du conflit. La dernière concerne les modifications que la guerre introduit dans l’usage de la ville et de ses lieux. Au final, on s’interrogera sur la façon dont le conflit introduit un usage particulier de la ville et sur la façon dont cet usage la transforme.

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Ces interrogations ne valent pas que pour un lieu précis à un moment précis. Parce que les villes concentrent aujourd’hui l’essentiel de la population mondiale, parce qu’elles sont devenues les nœuds d’un espace mondial en construction, parce que la conflictualité y trouve aujourd’hui le champ privilégié de son expression, il importe, à travers l’exemple de Sarajevo, de poser les jalons d’une approche plus systémique de la ville et de sa relation à la guerre. Et c’est à la géographie qu’il faut demander d’apporter les réponses à ces interrogations, au ras des lieux mais dans toute la diversité de leur polysémie.

I – SARAJEVO, VILLE OU SYMBOLE ?

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Lorsque le conflit éclate entre Serbes de Bosnie, soutenus par la Serbie, et les Bosniaques de Bosnie-Herzégovine au début de l’année 1992, en quoi Sarajevo représente-t-elle un objectif militaire et politique ? La réponse à cette question n’est pas simple car elle nécessite de se pencher sur les causes complexes et enchevêtrées du conflit. Bornons-nous à aborder le problème, à la manière de Jean-Pierre Derriennic dans Les Guerres civiles [2][2]  Jean-Pierre Derriennic, Les Guerres civiles, Paris,..., sous l’angle de la composition socio-économique des acteurs du conflit et sous l’angle géographique. Le conflit en Bosnie met en présence, au-delà des antagonismes religieux et culturels propres à chaque confession, deux sociétés et deux types d’espaces : les villes et sociétés citadines et les campagnes et sociétés rurales. Au début des années 1990, les fractures et déterminants ethno-confessionnels apparaissent beaucoup plus nets dans les zones rurales où Serbes et Bosniaques cohabitent plutôt qu’ils ne se mélangent. Les logiques patrimoniales, liées à l’exercice d’une activité ou à la possession de la terre, limitent les mariages mixtes et les phénomènes de convergence de pratiques sociales entre des groupes ethno-confessionnels qui, au final, partagent de mêmes territoires ruraux sans se penser comme identiques. L’inverse se produit dans les villes. Sarajevo est au début des années 1990 une ville où la cohabitation des Serbes et des Bosniaques passe par des mariages mixtes, des quartiers peu marqués sur le plan confessionnel, des codes sociaux urbains qui masquent les différences confessionnelles au lieu de les accentuer. Il existe donc préalablement au conflit une forte disparité entre les espaces ruraux et urbains au regard de l’appartenance ethno-confessionnelle. Les villes ont donc pris, dans le cadre d’un conflit où les motivations et revendications sont ethno-confessionnelles, un relief particulier au point de devenir des objectifs militaires à part entière.

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À ce point de l’analyse, il importe de rappeler le statut particulier des villes au regard des doctrines stratégiques. Elles n’ont jamais constitué des objectifs militaires à part entière. Le combat y est difficile : les villes, par leur bâti et leur entrelacs de rues limitent la manœuvre, les possibilités défensives y sont favorisées par rapport à l’offensive, et leur contrôle nécessite un volume de forces important. Les villes sont donc au regard de ces doctrines des lieux répulsifs qu’il importe d’éviter ou de contourner. Cependant la guerre étant une forme d’affrontement armé visant un objectif politique, les villes ont toujours constitué des objectifs finaux. Leur prise ou leur reddition étant plus ou moins perçues comme le marqueur de la victoire surtout lorsque celle-ci est la capitale d’un État (Paris en 1870 ou en 1940, Berlin en 1945 ou Bagdad en 2003). D’une certaine manière, on peut dire que la ville est le lieu d’apparition du politique dans le militaire. La prise ou le siège d’une ville doit donc être regardé comme l’expression d’un but final à l’action armée. Elle vaut bien plus par le signifiant politique que sa prise implique que par le gain militaire qu’elle représente. Les mondes antiques comme médiévaux qui ont fait de la prise des villes des objectifs guerriers à part entière et de la poliorcétique, la science de la prise des villes, ne sont nullement divergents par rapport aux doctrines stratégiques modernes et contemporaines. L’objectif poursuivi par les guerriers grecs ou les osts médiévaux lors de la prise de villes était bel et bien politique.

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En quoi le conflit en Bosnie-Herzégovine constitue-t-il une exception au regard de ces doctrines stratégiques ? Lieu d’une construction sociale différente de celle des espaces ruraux, on peut postuler qu’il importait aux acteurs du conflit d’y porter la guerre ; l’objectif politique devenant du même coup objectif militaire à part entière. Dans ce long siège de Sarajevo, le caractère symbolique, la valeur politique ont été loin d’être négligeables. Et s’ils n’expliquent pas la transformation en objectif militaire, ils permettent de rendre compte à la fois de la durée, de la forme du siège et de l’importance que le siège de Sarajevo a pris dans le conflit bosniaque.

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S’inscrivant pleinement dans le mouvement initié par la guerre du Vietnam, réorchestré par l’essor du terrorisme international au milieu des années 1970, et qui a fait des médias un acteur primordial de la guerre contemporaine, le conflit bosniaque a fait l’objet d’une médiatisation à la hauteur de ce qu’un conflit européen pouvait susciter. Quand bien même cette médiatisation n’aurait pas été voulue par les acteurs du conflit eux-mêmes, elle a néanmoins constitué une des dimensions du conflit. Et là comme ailleurs, les acteurs ont dû intégrer cette dimension dans leur stratégie comme dans leur tactique. Sans machiavélisme mais avec le sens de la réalité du conflit, le siège de Sarajevo est donc très rapidement devenu une pièce du dispositif médiatique construit autour du conflit en Bosnie. Quelle place ce siège avait-il ? Limitée dans l’espace, ville occidentale où quelques années auparavant les jeux olympiques d’hiver avaient eu lieu, et possédant un aéroport international au sud de la ville la rendant plus accessible que beaucoup d’autres lieux du conflit, Sarajevo possédait les atouts indéniables d’une médiatisation à l’échelle mondiale. Elle offrait un condensé facilement accessible du conflit balkanique. C’est là, entre autres, la raison de sa postérité médiatique. Qu’en était-il pour les acteurs du conflit eux-mêmes ? Serbes de Bosnie et Bosniaques n’en ont pas fait le même usage, mais chacun a trouvé dans l’image de ce siège des outils au service de sa cause.

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Du point de vue des Serbes de Bosnie, c’est l’image d’une ville assiégée qui, réduisant la question des musulmans de Bosnie à une ville, constitue l’élément clé d’une stratégie visant à donner aux Serbes une importance bien supérieure à leur poids démographique en Bosnie-Herzégovine. Par sa taille, par l’importance du dispositif militaire déployé autour de la ville, par l’usage de l’artillerie, le siège pouvait servir la cause des Serbes de Bosnie en insistant sur leur toute-puissance. La focalisation sur Sarajevo leur a en outre permis, à l’abri d’une couverture médiatique, de mener à bien des exactions sur le reste du territoire. Finalement, même si le siège a mobilisé des forces, militairement, il est rapidement apparu que les Serbes de Bosnie, même appuyés par la Serbie, n’étaient pas en mesure de prendre la ville par la force. La prise de la ville, pour inenvisageable qu’elle fut dès l’installation des forces de l’ONU et l’organisation de l’armée bosniaque, n’en demeurait pas moins un objectif militaire et politique final tant la ville était devenue symbole même de la lutte entre Serbes et Bosniaques.

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Pour les Bosniaques, le rôle joué par le siège de Sarajevo n’a pas été négligeable dans la poursuite de leurs objectifs stratégiques. Assiégée, la ville prenait valeur de symbole pour le bien-fondé de leur cause. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la volonté maintes fois affirmée des leaders politiques et militaires bosniaques de maintenir la population dans la ville, en particulier après un important exode de la population (on estime à 150 000 le nombre de citadins à avoir quitté la ville au début du conflit), remplacée par des ruraux issus d’enclaves musulmanes conquises par les Serbes. Dans ce transfert de population et dans l’interdiction de quitter la ville, il faut lire l’intégration du siège dans la stratégie bosniaque. Perdre la ville devient l’équivalent géographique de perdre la guerre. Tactiquement parlant, ne pas faire « ville ouverte » constituait aussi un moyen de fixer une partie des effectifs militaires et de l’armement des forces serbes autour de la ville, le siège devenant une sorte de point de fixation des forces serbes alors que la défense de la ville ne nécessitait pas un engagement militaire équivalent.

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Les deux logiques militaires, orchestrant, à des fins politiques et stratégiques (au sens militaire du terme), une couverture médiatique intense, ont donc d’une certaine manière contribué au statu quo pendant presque quatre ans. C’est probablement de cette intégration du symbole dans la stratégie, autant que dans la présence d’une force d’interposition, qu’il faut comprendre la durée du siège et son absence d’évolution.

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Envisagé à cette échelle, le siège de Sarajevo offre néanmoins peu d’intérêt pour une analyse géographique du conflit. C’est au plus près des lieux et des usages que les habitants et belligérants ont fait de la ville entre 1992 et 1996 qu’il faut mesurer les effets du conflit sur les espaces urbains.

II – LES USAGES DE LA VILLE EN TEMPS DE GUERRE

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Les définitions géographiques de la ville diffèrent. Néanmoins, parmi les géographes, un consensus se dégage pour caractériser la ville de trois manières. La ville est d’abord un lieu de concentration de population qui se traduit par ce que le géographe Jacques Lévy appelle la coprésence ; elle se définit ensuite par les liens de dépendance qu’elle tisse avec d’autres espaces d’où elle tire une grande partie de son approvisionnement et que parfois elle contrôle (on parle alors de son arrière-pays et de son aire d’influence) ; elle se traduit enfin par des fonctions de centralité.

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Assiégée, divisée, la ville perd une grande partie de sa capacité à assurer la coprésence qui définit le mode de vie urbain, à assurer son approvisionnement et son influence sur son arrière-pays, et les fonctions de centralité se trouvent, de fait, soit multipliées soit atrophiées.

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Sarajevo pendant les quatre années que dura son siège a ainsi connu une mutation complète des lieux, de leurs fonctions et de leurs usages.

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Combattre en zone urbaine n’est pas un exercice aisé. Cela entraîne d’abord une redistribution de la valeur des lieux. Si la guerre a un usage spécifique de la ville, il importe de mettre en regard les spécificités de la ville avec les tactiques et les matériels mis en œuvre. Pour l’essentiel, hormis au début du conflit en avril 1992, le siège de Sarajevo n’a pas donné lieu à des affrontements d’infanterie en zone urbaine. Rien de comparable avec ce que connurent comme type de combats Beyrouth durant la guerre civile libanaise, ou encore Stalingrad. L’essentiel des combats furent des tirs indirects d’artillerie menés de part et d’autre (en vue de saper le moral des assiégés ou au contraire de desserrer l’étau serbe autour de la ville) et des tirs de snipers utilisant les positions hautes autour de la ville ou les immeubles élevés que l’on trouve à l’ouest de la ville. Des lieux délaissés sont devenus en l’espace de quelques jours les nouveaux lieux autour desquels la ville s’est structurée. Ainsi les toits plats des immeubles titistes à l’ouest de la ville, l’immeuble des postes et télécommunications, les vastes artères de Novi grad, la route de l’aéroport ont ainsi constitué les nouveaux nœuds de la ville, points autour desquels la vie quotidienne comme les usages militaires se sont noués. Complémentairement à cette redistribution des lieux, la perception des quartiers s’est trouvée rapidement modifiée. Les tirs de mortiers, principal vecteur du harcèlement des forces serbes installées sur les hauteurs autour de la ville ou dans les quartiers périphériques à majorité serbe, ont une capacité de destruction du bâti relativement limitée. Leur potentiel de destruction dépend en fait en grande partie des matériaux de construction. Dans la représentation collective des sociétés européennes, les centres-villes sont perçus comme des cœurs, des lieux relativement protégés et susceptibles d’ailleurs d’offrir à ceux qui y vivent une garantie de protection. Le début du siège a conforté cette représentation chez les Bosniaques faisant de la vieille ville de Sarajevo (Stari grad) un lieu relativement à l’abri de la guerre en comparaison des faubourgs qui cumulaient tirs de mortiers, mouvements blindés et déploiement de snipers. Les petites ruelles, les immeubles bas, l’absence de dégagement permettant d’observer le redéploiement des forces serbes sur les hauteurs ont pu faire écran à la réalité de la guerre. C’est pourtant sur la vieille ville que les tirs de mortiers ont entraîné le plus de destructions et où, les positions des forces respectives se stabilisant, les tirs d’artillerie se sont concentrés. La volonté de frapper le centre témoigna alors de la poursuite d’un objectif idéologique de destruction des symboles architecturaux de la présence ottomane en Bosnie, qui, justement, se concentrent dans la vieille ville. Cette concentration des tirs a eu pour conséquence de faire peu à peu du centre une périphérie.

III – LES RECOMPOSITIONS DE L’ESPACE URBAIN

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Le siège de Sarajevo a également entraîné une recomposition des espaces urbains et des fonctions de centralité propre à la ville. Certains espaces périphériques sont ainsi devenus les nouveaux lieux centraux, objets de l’attention et de la convoitise des belligérants, lieux de pouvoir au sens propre du terme, dont la possession et/ou la conquête pouvait devenir le signe de la victoire ou de la résistance victorieuse. Il en fut ainsi pour le quartier périphérique de Dobrinja où se déroulèrent au début du conflit les plus importants combats d’infanterie. Ce quartier périphérique au peuplement mixte est devenu un objectif pour les forces serbes pour lesquelles il représentait la clé d’un encerclement complet de la ville, comme pour les Bosniaques pour lesquels il importait plus que tout qu’il ne tombe pas aux mains des Serbes. L’importance de l’aéroport international dans la morphologie urbaine de Sarajevo durant le conflit mérite aussi d’être soulignée. À la fois clé de l’approvisionnement par voie aérienne, siège d’une partie de la force d’interposition, l’aéroport est devenu un lieu central. En outre, le souterrain qui passait sous les pistes permettait un approvisionnement de la ville par voie terrestre, une voie d’exfiltration pour ceux qui souhaitaient quitter la ville et un cordon reliant la ville assiégée et le reste du pays.

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La ligne de front a constitué un lieu particulier dont la centralité peut être relativisée car il est autant attractif que répulsif, mais qui n’en demeure pas moins l’objet de toutes les attentions y compris pour les civils. La ligne de front est, parmi tous les espaces marqués par la conflictualité, le plus investi par la conscience collective, et curieusement celui dont la vocation initiale, avant guerre, est la plus occultée par la même conscience collective. Comme si les signes tangibles de la guerre, les altérations qu’elle fait subir à la ligne de front la vidaient de tout usage et de toute représentation autre que strictement guerrière. D’une certaine manière, on pourrait presque parler d’un non-lieu dans le sens que lui donne l’anthropologue Augé lorsqu’il parle des aéroports ou des échangeurs routiers. La ligne de front à Sarajevo se trouvait pour l’essentiel en marge de la ville, au point de contact entre l’espace urbain et les espaces ruraux et montagnards qui dominent la ville au nord. La matérialisation de la ligne de front y avait pris l’apparence de tranchées qui pour la plupart n’était pas occupées et n’étaient d’ailleurs pas en mesure d’être réellement investies par des combattants car pas assez profondes. Ce travail de construction d’une ligne de front, non pas fictive mais symbolique et sans usage militaire effectif, doit être comprise comme la volonté de marquer les limites d’un territoire que chaque belligérant considère comme sien. Les tranchées autour de Sarajevo ont fonctionné un peu à la manière des monuments votifs chrétiens que les Libanais ont construit sur les lieux où tel fils, tel père, tel frère est tombé durant la guerre civile : marqueur d’appartenance territoriale d’une communauté, signe de la présence du conflit et lieu d’une mémoire sans cesse ravivée. En outre, la ligne de front a servi pendant toute la guerre d’interface commerciale entre Serbes et Bosniaques. Une grande partie des échanges et des trafics y avait lieu, en général à la nuit tombée. La ligne de front a donc servi de point de contact et d’échanges. Cette fonction étonnante au premier regard ne doit pas surprendre. Outre la communauté linguistique et la proximité de mode de vie qui unissaient assiégés et assaillants, la matérialité de la ligne de front, en ce qu’elle témoignait de la conflictualité, autorisait du même coup les contacts et trafics. Une ligne de front plus fluctuante, ou simplement moins matérialisée, n’aurait probablement pas autorisé ce type de contact. D’une certaine manière la ligne de front à Sarajevo a fonctionné de la même manière que celle qui divisait Beyrouth en deux : surmatérialisée et surinvestie par la conscience collective, son acceptation pouvait donner naissance, à certains endroits et à une certaine heure aux nécessaires enjeux de l’échange. À Sarajevo comme à Beyrouth, la vraie ligne de confrontation passait par les positions dans les premières habitations pour les Bosniaques ou sur les hauteurs pour les Serbes, la ligne de contact étant considérée comme un entre-deux.

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Si la ville se caractérise par les flux qui la traversent et l’animent, il importe aux assaillants de perturber ces flux, de les réduire à néant pour vider la ville de sa substance. Les forces serbes ont, durant tout le siège, puissamment cherché à rendre le mouvement à l’intérieur de la ville inexistant en lui conférant une haute insécurité. De quelle manière s’y sont-ils pris ? Le blocus de la ville, résultant de son encerclement, en a constitué le premier moment fort et l’élément indispensable. Mais d’autres actions furent menées. L’alimentation en électricité et en gaz était, par exemple, contrôlée depuis l’extérieur de la ville par les Serbes. Durant toute la guerre, les assaillants ont perturbé l’alimentation, la fermant et l’ouvrant brutalement, le tout entraînant explosions de gaz, détérioration des appareils et au final incertitude des habitants quant à la disponibilité en énergie. La mobilité des hommes, consubstantielle à la ville et garantie en temps de guerre de l’efficacité de la résistance en même temps que facteur de cohésion collective, fut l’objet constant des micro-opérations de guerre que sont les tirs de snipers. Les tireurs isolés, pour être efficaces en zone urbaine, doivent eux-mêmes bénéficier de l’environnement urbain qui leur offre, avec ces bâtiments élevés : positions adéquates, champs d’observation et de tir, abris et discrétion. Le long de la ligne de front, seul le quartier serbe de Grbavica, situé au sud de la ville, offrait ces conditions. En outre, le quartier d’époque titiste qu’il jouxtait, avec ses larges avenues dégagées et sa moindre densité de bâti, constituait un lieu particulièrement favorable aux tirs isolés.

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Au terme de cette courte analyse, on retiendra que la guerre en zone urbaine résulte souvent plus d’une volonté politique se traduisant par les armes que d’une recherche d’efficacité tactique ou opérationnelle. Les gains et les pertes purement militaires y sont négligeables au regard des effets moraux, politiques et médiatiques que cette guerre induit. En outre, mener la guerre en zone urbaine entraîne l’inclusion d’office des populations civiles, devenues à la fois victimes et objectifs du conflit. On ne s’étonnera pas dès lors d’observer l’émergence de ce type d’affrontement lors des guerres civiles. On retiendra aussi que l’impact médiatique des combats qui s’y déroulent est démultiplié parce qu’il affecte des consciences occidentales dont la représentation spatiale dominante est essentiellement urbaine, créant un effet miroir particulièrement puissant. Envisagé à une autre échelle, le siège de Sarajevo témoigne, y compris dans ses destructions, que la guerre, « activité humaine » s’il en est, réorganise l’espace, transforme la valeur des lieux et leur usage, modifie les centralités autour desquelles la ville s’est construite. D’une certaine manière la guerre détourne la ville en même temps qu’elle l’instrumentalise.

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L’exceptionnelle longévité du siège de Sarajevo résulte de la conjonction de facteurs au premier rang desquels on trouvera la volonté de résister des Bosniaques qui y engagèrent un combat pour leur survie politique. Mais au-delà, deux facteurs l’expliquent tout autant : la présence d’une force multinationale d’interposition qui a contribué à geler les positions, les gains et les pertes territoriaux ; et surtout, de notre point de vue, le remplacement d’une partie non négligeable de la population urbaine d’origine par des ruraux chassés par le conflit de leurs enclaves. Ces populations rurales se sont sans doute mieux adaptées à l’usage dévoyé et contraint de la ville en temps de guerre que les populations urbaines qui trouvèrent pour beaucoup la voie de l’exode. Nul doute que si les autorités bosniaques n’avaient pas fait de Sarajevo le point clé de leur stratégie et avaient laissé la population s’engager davantage sur le chemin de l’exode, le siège n’eut pas duré aussi longtemps.

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Enfin nous espérons qu’au terme de cette étude nous aurons convaincu que l’approche des conflits sous l’angle de leur géographie permet de mettre au jour logiques de guerre et clés de compréhension. De même, nous aurons cherché à convaincre ceux que la guerre interroge que les lieux y sont des signes, manipulés, dévoyés, instrumentalisés sans doute, mais des signes tout de même et que l’espace est un acteur à part entière, imposant ses lois et contraintes, façonnant ici et là les comportements, limitant le champ d’expansion de la violence ou le canalisant ; bref que l’espace est bien plus qu’un simple théâtre, fut-il des opérations.

Notes

[1]

Cet article doit beaucoup aux travaux de Jean-Pierre Derriennic sur les guerres civiles, à ceux de Philippe Boulanger sur la géographie militaire, de Jean-Louis Dufour sur la guerre dans les villes ainsi qu’à une remarquable étude réalisée par le ministère de la Défense dans Les cahiers d’étude doctrinale sur Géographie et combat en zone urbaine, Paris, Ministère de la Défense, janvier 2005.

[2]

Jean-Pierre Derriennic, Les Guerres civiles, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, 281 p.

Plan de l'article

  1. I – SARAJEVO, VILLE OU SYMBOLE ?
  2. II – LES USAGES DE LA VILLE EN TEMPS DE GUERRE
  3. III – LES RECOMPOSITIONS DE L’ESPACE URBAIN

Pour citer cet article

Régnier Paul-David, « Sarajevo, les géographies d'un siège. Fonctionnement, valeur symbolique et recomposition des espaces urbains en temps de guerre », Cités, 4/2007 (n° 32), p. 83-92.

URL : http://www.cairn.info/revue-cites-2007-4-page-83.htm
DOI : 10.3917/cite.032.0083


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