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Cliniques méditerranéennes

2003/2 (no 68)

  • Pages : 320
  • ISBN : 9782749201559
  • DOI : 10.3917/cm.068.0207
  • Éditeur : ERES

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Origine des fantasmes, fantasme des origines

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Le fantasme est un scénario imaginaire généralement inconscient, qui sous une forme hallucinatoire procure du plaisir au sujet et le console d’une réalité extérieure frustrante. Bien que s’affranchissant du principe de réalité [1][1] Cf. S. Freud, « Formulation sur les deux principes..., l’élaboration du fantasme s’étaye « sur le souvenir d’une expérience antérieure, la plupart du temps infantile [2][2] Ibid., p. 39. ». S’il est comme le rêve, une construction de l’inconscient visant à la réalisation imaginaire d’un désir insatisfait, le fantasme paraît consubstantiel au processus de pensée. Le fantasme aurait valeur de contre-investissement, avec la fonction de protéger du déplaisir en créant de façon hallucinatoire un plaisir anticipé. À la suite de Freud, Melanie Klein et Lacan ont insisté chacun à leur façon sur la fonction de pare-excitation de la mise en scène fantasmatique, c’est-à-dire sur l’usage défensif du fantasme à l’égard d’un réel potentiellement traumatique, frustrant, porteur d’une jouissance « mauvaise [3][3] Chez Freud, le fantasme « Un enfant est battu » (dans... ».

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Nous nous intéresserons aux fantasmes des origines qui apparaissent comme prototypiques de tout fantasme. C’est ainsi que le fantasme commun : « On bat un enfant », peut se déduire des fantasmes de séduction et de scène primitive. Les fantasmes originaires sont des constructions imaginaires venant rendre compte de la prise du sujet dans le désir de l’Autre, à partir du lien généalogique.

Fantasmes des origines, fantasmes originaires [4][4] Décrits en 1915 par Freud, « Un cas de paranoïa en...

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À la suite de Freud, Laplanche et Pontalis ont regroupé les fantasmes des origines [5][5] J. Laplanche, J.-B. Pontalis, Fantasme originaire,... en trois catégories dont nous verrons qu’elles sont communicantes entre elles :

  • les fantasmes de séduction par l’Autre (le père en premier chef, un parent ou étranger mâle [6][6] Freud évoque aussi une séduction préœdipienne par la...) ;

  • le fantasme de scène primitive relatif à l’origine de l’enfant, associe la naissance à une relation sadomasochiste entre les parents. Au niveau collectif, ce fantasme des origines se généralise en mythe : celui du père primitif jouisseur et de ses avatars avec sa horde (origine de la société) ;

  • les fantasmes de castration par l’un des parents (ou par un animal phobogène).

Ces fantasmes ont en commun de répondre à la question : Comment le désir se branche-t-il sur le corps propre, et entre l’homme et la femme ? Plus précisément, pour un enfant donné, en quoi consiste le désir de l’Autre dans le triangle familial ? Comment éclairer ce lien obscurément pressenti entre le réel de la différence des sexes et la circulation d’un désir accompagné d’irruptions jouissives, à l’occasion des rencontres avec l’Autre et son corps ?

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La réponse est invariablement la même : au moyen d’un scénario sadomasochiste jouissif (viol, fustigation, castration). L’autre invariant révèle la présence du fantasmeur dans la scène, comme voyeur ou victime, à moins que ces deux positions ne se superposent, l’inconscient n’étant pas avare dans son recours à la ruse ubiquitaire (condensation). La problématique du « voir » s’articule avec celle du « savoir », car comme le repèrent Laplanche et Pontalis, ces fantasmes infantiles touchent à l’origine de la sexualité « par introjection du désir, du fantasme, du “langage” adulte [7][7] Ibid., p. 39. ».

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Le fantasme de séduction rend compte du mystère de l’origine du désir infantile par la contagion traumatisante d’un Autre abuseur. Il contient une part réaliste, puisque ce sont les parents – la mère surtout – qui lui offrent les premières satisfactions, l’orientent vers les objets pulsionnels, et érogénéisent son corps en l’inscrivant dans le désir de l’Autre. Le fantasme de castration interprète quant à lui, la différence des sexes dans un champ familial vectorialisé par le désir (la rivalité et l’interdit viennent a posteriori fonder le désir [8][8] Freud évoque la condition du tiers lésé, soit la nécessité...).

Le fantasme de la scène primitive sauve la réputation maternelle

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À la question « D’où viennent les enfants ? », les enfants répondent par l’élaboration d’un fantasme. Dans cette logique, les fantasmes des origines répondent certes à une curiosité légitime sur le réel de la vie [9][9] Dans ses débuts, Freud pensait que cette question risquait..., mais aussi à des déceptions œdipiennes.

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Et d’abord en quoi la scène primitive entre les parents est-elle fantasmatique, en dehors du fait qu’il s’agit d’une histoire antidatée, l’enfant assistant en quelque sorte à sa propre conception ? André Green rappelle que ce fantasme relate un viol anal de la mère [10][10] André Green, « L’originaire dans la psychanalyse »,.... Comme pour les deux autres catégories de fantasme, le père tient le mauvais rôle de l’agresseur, d’un monstre sadique, clone du père primitif. Il ne s’en prend pas ici à son enfant, mais à sa « pauvre » épouse. Cette construction fait d’elle une victime, masochiste dans l’âme pour accepter pareil traitement sans broncher autrement que par des râles sublimement contenus.

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Pour reprendre le travail de Green, « il n’est rien de plus intolérable à l’enfant (des deux sexes) que la mère jouisse par quelqu’un d’autre que lui, et surtout d’une manière qu’il n’est à sa portée ni de comprendre ni de provoquer [11][11] Ibid. ». Mieux, ce fantasme protège l’enfant de la pénible représentation d’une mère jouisseuse, d’une « salope » de mauvais goût. Lorsqu’il était encore un bébé kleinien, le nourrisson frustré par les inconstances et insuffisances maternelles, clivait le sein en deux entités distinctes (bon/mauvais) pour garder l’illusion d’une entité « toute bonne ». Ce procédé archaïque n’étant plus crédible chez l’enfant œdipien – sa mère n’est littéralement pas coupable –, il n’acceptera pas pour autant de concevoir qu’elle puisse être à la fois sainte et putain. Il préfère attribuer toute la faute au père, rival des enfants des deux sexes durant peut-être plus longtemps qu’on ne l’imagine.

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Outre son intérêt explicatif sur le mystère de la relation parentale et de la reproduction, l’invention d’un tel scénario innocente la mère, c’est-à-dire sauvegarde l’idéal maternel de l’enfant. Il est plus facile d’aimer une vierge qu’une putain, même si comme Freud le remarque, la seconde est sensuellement la plus désirable des deux. La mère irréprochable mais abîmée et salie par le père jouisseur, devient secourable et offre au garçon un rôle de héros salvateur dans sa rivalité œdipienne. Le film Taxi driver met joliment en scène ce fantasme masculin si courant, d’avoir à sauver une malheureuse prostituée sans toit ni loi, une sainte déchue par la faute d’un proxénète sadique à supprimer, seul obstacle à leur bonheur.

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– Côté « garçon », l’identification au père du fantasme orientera volontiers les hommes dans une relation d’emprise sadique avec les femmes. Le père est donc celui par qui vient le danger (voleur et violeur de sa mère, castrateur potentiel). Mais à la puberté la femme sera vécue comme à son tour redoutable, en devenant dangereusement réelle. Ève séductrice, la femme devient distincte de la représentation maternelle, laquelle reste par définition intouchable. Chez un nombre non négligeable d’hommes, et tel qu’on peut l’entendre explicitement chez des alcooliques allégés de leurs inhibitions, le « Toutes des salopes sauf ma mère » reste vivace, témoignant d’une tenace irrésolution œdipienne (aucune n’atteindra à la valeur de l’objet libidinal maternel, seul à lui rester interdit). En sauvant la représentation maternelle, le garçon témoigne de la persistance de son attachement incestueux à sa mère.

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– Le fantasme de scène primitive paraît moins commode à négocier pour la fille, plus ambivalente à l’égard de sa mère. La mère étant son horizon identificatoire, au moins le modèle est-il noble et valeureux ; elle prend conscience qu’elle devra le moment venu, faire le don de son corps, le sacrifice de sa virginité, et concéder le partage de ses parties les plus intimes. La fille voit ainsi son destin anatomique se redoubler, à travers la position passive attribuée à sa rivale victimisée dans le fantasme (viol anal ou génital). Du Petit Chaperon rouge à Barbe-Bleue, la fille semble poussée vers la voie masochiste lorsqu’elle accepte d’assumer une position féminine [12][12] Les slogans publicitaires : « Babette, je la lie, je.... Les deux sexes sont pourtant attirés par ce destin, comme en témoignent les fantasmes de fustigation des enfants qui cherchent souvent à les réaliser in vivo, en provoquant leurs parents. « On bat un enfant » constitue la tentative de rejouer le scénario de la scène primitive, en se substituant à la mère-victime ou en assistant comme voyeur au châtiment sexuel d’un membre de la fratrie.

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Peut-être tenons-nous ici la raison pour laquelle la mère n’est jamais la séductrice du fantasme infantile, alors qu’elle est dans la réalité l’initiatrice sexuelle des nourrissons, par le biais des soins corporels et des jeux sensuels. Le désir comme danger traumatique doit surgir du différencié, de l’extérieur de la douillette dyade mère-enfant. Il faut qu’il existe de l’étranger au sein même de la famille, pour rendre compte de l’effraction d’un désir de l’Autre, assaillant le sujet du dehors comme du dedans : c’est le père comme tenant lieu du désir qui tiendra cette fonction de séducteur-agresseur : l’unheimlich, l’étrange familiarité d’un déjà vu, c’est le père, puisqu’il est tout à la fois au foyer (heim) et étranger (unheim[13][13] Préférant la fidélité à l’esprit du concept au risque...).

Le fantasme de séduction comme version féminine du fantasme de castration

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Le fait que les fantasmes de séduction par le père soient plus spécifiques à la position féminine, est à mettre en parallèle avec la constatation que le fantasme de castration paraît à l’opposé, plus repérable et prégnant du côté masculin. Freud voyait dans le fantasme de séduction par le père, une version féminine typique du scénario œdipien [14][14] S. Freud, Nouvelles conférences, p. 161-162.. Je propose de faire un pas de plus en considérant ce fantasme de séduction par le père comme équivalent féminin du fantasme de castration.

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Des émois ressentis à l’égard d’approches même ludiques du père – lui-même inévitablement ambivalent –, amèneraient la fille à les interpréter comme une tentative de séduction, et par-delà comme un viol [15][15] Ce serait l’inverse de la confusion des langues décrite.... Je pense à plusieurs cas de fillettes qui chahutant avec leur père (plus souvent le beau-père), hurlent et pleurent de façon disproportionnée, arguant d’une brutalité physique qui de toute évidence n’a eu lieu que dans le fantasme. Marie Cardinal dans Les mots pour le dire relate qu’avant l’âge de deux ans, elle a surpris son père la filmant en train d’uriner [16][16] M. Cardinal, Les mots pour le dire, Grasset et Fasquelle.... Le souvenir de ce viol scopique ultérieurement refoulé, fera retour sous forme de symptômes. L’auteur nous propose une interprétation cathartique de la cure où la remémoration aurait été la clef de sa guérison. Pourtant, à travers l’œil sonore de la caméra paternelle venant comme un souvenir écran, c’est l’attribution à son père d’un désir sexuel la concernant, qui paraît avoir eu un rôle déterminant. Cette scène réelle tient sa charge traumatogène dans le fait qu’elle a rencontré, sinon réalisé le fantasme de séduction de la fillette. Tel Cupidon, l’Autre paternel a lancé ses flèches ; pour Cardinal ce fut en plein sexe. L’hémorragie utérine incoercible dont elle souffre, prend valeur de castration punitive pour prix d’une jouissance de contrebande liée à son fantasme de séduction par le père [17][17] Cela n’exclut pas que l’hémorragie utérine renvoie.... Perdre son sang (elle parle de « vidange ») n’est pas sans évoquer son lâchage urinaire devant son père, et paraît avoir partie liée avec un fantasme de séduction/viol. C’est à ce titre qu’elle essaiera transférentiellement de séduire son analyste en lui disant d’un air sublime : « Docteur je suis exsangue ! ». Cardinal dit avoir utilisé ce mot parce qu’elle le trouvait « très beau », et qu’elle voulait « avoir un visage et une attitude pathétiques ». Et justement, le symptôme va aussitôt céder quand l’analyste refusant cette séduction, répondra que son hémorragie ne l’intéresse pas et qu’il veut qu’elle lui parle d’autre chose.

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De même, Emma dans l’Esquisse souffre de symptômes phobiques [18][18] S. Freud, Naissance de la psychanalyse, puf, 1973,.... Ces troubles sont associés à une scène de séduction où l’attouchement sexuel d’un adulte l’a précocement assignée à une position féminine, faisant d’elle l’objet cause du désir masculin. C’est moins l’attouchement en soi que sa connexion avec un fantasme comme mise en scène d’un désir qui s’avère perturbante. D’une façon générale, le père comme Autre du désir est un « pousse à la sexuation », obligeant l’enfant à choisir son camp et l’empêchant de jouer sur les deux tableaux de la bisexualité : menace de castration chez le garçon convoitant sa mère, danger de séduction paternelle chez la fille qui en rêve. Le danger est double pour celle-ci puisque d’une part, être séduite mène à l’angoisse d’être touchée/profanée, et d’autre part son propre désir incestueux exacerbé par le côtoiement paternel génère une culpabilité difficile à gérer. Le fantasme de séduction rejoint celui de « on bat un enfant » ; il deviendra gênant lorsque des rencontres réelles lui donneront une consistance trop vive laissant croire en sa réalisation, un peu comme une boussole qui s’affole à l’approche d’un pôle.

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Corrélativement, la simple approche physique de la fille – a fortiori si elle est renforcée dans la réalité par des comportements paternels ambigus –, éveillerait en elle une angoisse analogue à l’angoisse de castration du garçon. Ainsi dans le prolongement du fantasme de la scène primitive, pourrait-on faire dire à la fille en position d’innocente victime : « Papa (ou un homme) veut me faire/m’a fait la même chose qu’à ma pauvre maman » (fantasme de séduction), et d’autre part : « Il veut me faire/m’a fait perdre quelque chose » (fantasme de castration) ; il s’agirait moins ici de la privation du pénis (orthodoxie freudienne), que de la perte de son innocence quant au désir (génital) de l’Autre.

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Freud a tenté de trouver dans la peur de perdre son objet d’amour (la mère), le prototype de l’angoisse de castration de la fille, mais cette proposition d’équivalence est peu convaincante [19][19] Cf. S. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, puf,..., et dans ses textes majeurs, il axe la problématique féminine autour de l’envie de pénis (penisneid)[20][20] Cf. La vie sexuelle, (textes de 1910 à 1931) p. 77,.... Il paraît plus plausible de relier l’angoisse de castration de la fille, à la peur de perdre non pas son objet d’amour primordial, mais quelque chose sur elle-même à partir de sa rencontre avec l’Autre. Car lorsqu’elle transfère son désir du père sur un partenaire autorisé, la jeune fille doit accepter l’idée de subir dans le réel une atteinte à son intégrité physique et mentale, et affronter l’angoisse qui y est associée.

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L’angoisse de castration féminine touche à une série de pertes touchant à : son intégrité physique (défloration), son narcissisme corporel (pénétration effractive, viol de l’intimité du dedans, volonté féminine souvent bousculée), son innocence morale et ses illusions (le désir conduit à la profanation par un Autre masculin, sa « personnalité » rabattue sur son corps à jouir), son ancienne position active dite « masculine » (partagée avec le garçon dans la période préœdipienne [21][21] C’est moins le phallus comme objet, que son usage actif,...). Après son dépucelage par le violent Holopherne [22][22] Histoire évoquée par Freud dans « Psychologie de la..., Judith se venge par une décapitation qui n’est jamais qu’une castration masculine répondant à la castration féminine : œil pour œil, dent pour dent. Le dépit œdipien de n’avoir pas ou plus le phallus, se rejouerait avec plus d’intensité à la puberté, avec une perte vécue non plus à travers une comparaison désavantageuse avec le garçon mais à partir d’une confrontation physique avec lui (se faire posséder dans tous les sens du terme).

Le roman familial, une prolongation du fantasme de scène primitive

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Les fantasmes des origines sont constitués en une superposition de feuilletés : le corps à corps des parents de la scène primitive devient avec le roman familial, une partie à trois ou quatre. Le drame originel (viol maternel) devient vaudeville avec le roman familial (vol d’enfant ou cocufiage) qui précise Freud, prend deux formes :

  • la première est contemporaine d’une enfance pas encore au fait du rôle de la différence des sexes dans la reproduction. L’enfant imagine être né de parents princiers ou d’une origine plus glorieuse que les « imposteurs » qui se prétendent ses géniteurs. Dans ce cas de figure, les deux images parentales sont préservées comme idéal, à travers cette filiation imaginaire ;

  • la seconde plus tardive, reconnaît la fonction de la différence des sexes dans la reproduction. Le jeune ne pouvant plus nier être issu du ventre de sa mère, conteste sa seule paternité et invente de la sorte un glorieux amant à sa mère. Ce faisant, il désavoue son père réel pour sauver la représentation paternelle, mais déchoit par la même occasion sa mère pour en faire cette fois une femme adultère, une putain. Si le conjoint est un imposteur, cocu par surcroît, et que l’enfant se trouve être du coup un « fils de pute », le « vrai » père sauve l’honneur [23][23] Marthe Robert, dans Roman des origines, origine du....

La puberté venue rend en effet nécessaire ce renversement des repères affectifs : le père réel étant déjà largement disqualifié (désidéalisé), il importe de le sauver dans le fantasme. Cette conception bien connue du roman familial comme vaccination de l’enfant pubère contre l’affaiblissement de la représentation paternelle ne doit pas occulter qu’à l’opposé, la mère qui est dans la réalité encore trop proche pour sa fille et trop désirable pour son fils, doit être déchue de toute urgence, à l’heure où se rapprochent pour l’adolescent(e) les échéances d’une confrontation physique avec l’autre sexe. Alors qu’Assoun y voit un règlement de compte œdipien du garçon avec sa mère [24][24] Paul-Laurent Assoun, Freud et la femme, Payot et Rivages,..., l’ultime version du roman familial nous paraît avoir surtout pour objet de contrer l’image castratrice d’une mère à la virginité phallique [25][25] Cf. les fantasmes masculins de vagin denté (plus fréquents....

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Cette hypothèse rejoint et éclaire l’affirmation un peu surprenante de Freud selon laquelle « pour être dans la vie amoureuse [masculine], vraiment libre, et par-là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur [26][26] S. Freud, « Contribution à la psychologie de la vie... ». Autrement dit, pour éviter l’impuissance psychique, il faut à l’homme que la femme (la « putain ») contamine la mère (la « sainte »), et qu’il se convainque que « après tout, la différence entre la mère et la putain n’est pas si grande [27][27] Ibid., p. 52. ». Sa thèse un peu cynique, paraît exprimer les limites structurelles à une résolution œdipienne complète.

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Quant aux filles, il est préférable qu’elles aient aussi intériorisé l’image d’une mère « qui couche », pour éviter l’identification à la vierge farouche (la femme prude qui renonce à toute génitalité étant un des trois destins de l’Œdipe féminin). On comprend néanmoins que bien des femmes en difficulté avec la question de l’essence féminine, à quoi s’ajoute l’encombrante identification à la putain, se réfugient plus longtemps qu’il ne le faudrait pour leur progéniture, dans la noble position de mère courage. La fille, confirme Freud, revient à la problématique du penisneid lorsqu’elle « glisse le long d’une équation symbolique, du pénis à l’enfant [28][28] S. Freud, « La disparition du complexe d’Œdipe », dans... ». L’enfant est à la fois phallus maternel et cache-sexe féminin.

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Peut-être Freud pèche-t-il pour une fois par optimisme, lorsque hésitant à considérer la résolution du complexe d’Œdipe comme résultant d’un refoulement, il avance qu’il s’agirait plutôt d’une destruction du complexe [29][29] Ibid., p. 120.. Il affirme pourtant ailleurs que pour la femme, « l’époux n’est pour ainsi dire toujours qu’un substitut […] c’est le père [30][30] Ibid., « Psychologie de la vie amoureuse », La vie... ». Même du côté masculin, le caractère soi-disant résolutif de l’angoisse de castration (le pénis est en jeu !) n’empêche pas l’homme de rester accroché à sa mère puisqu’il lui faut l’imaginer (elle ou sa sœur) en femme avec qui coucher. C’est faire l’aveu qu’il n’y aurait pas moyen d’échapper à son désir incestueux autrement que par le recul (névrotique ?) de la métaphore. Il faut souhaiter à l’homme, que sa représentation de la mère présente une intersection avec la putain, et que dans son roman familial, la vierge Marie emprunte la madeleine à son homonyme, femme de mauvaise vie [31][31] Bien que ma référence soit plus proustienne que biblique,....

Conclusion

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Sur le versant masculin, le roc de la castration signant les limites de la résolution œdipienne renverrait certes au refus de se soumettre à l’autorité d’un autre homme (substitut paternel témoignant qu’il n’en a pas fini avec le père [32][32] S. Freud, « Analyse avec fin, analyse sans fin » (1937),...), mais aussi à une résistance irréductible à abandonner la représentation maternelle dans sa relation aux femmes.

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Les limites structurelles à la castration féminine toucheraient moins à l’envie de pénis qu’au refus hystérique et à la protestation virile d’un destin de passivité et d’un corps en creux la ravalant à sa valeur d’usage : une position d’objet de jouissance, de poupée de chiffon, voire de simple étui pénien du partenaire. Pour les deux sexes, la résolution œdipienne reste structurellement inachevée. Le renoncement à l’objet œdipien et la suppression du complexe relèvent d’avantage d’un idéal que d’un deuil véritable.


Bibliographie

  • Assoun, P-L. 1995. Freud et la femme, Paris, Payot et Rivages.
  • Cardinal, M. 1975. Les mots pour le dire, Paris, Grasset et Fasquelle.
  • Freud, S. 1895. « Esquisse d’une psychologie scientifique », Naissance de la psychanalyse, Paris, puf, 1973, p. 315-396.
  • Freud, S. 1909. « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1954, p. 199-261.
  • Freud, S. 1911. « Formulation sur les deux principes du cours des événements psychiques », Résultats, idées, problèmes, vol. I, Paris, puf, 1984, p. 135-143.
  • Freud, S. 1915. « Un cas de paranoïa en contradiction… », Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973, p. 209-218.
  • Freud, S. 1910-1918. « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Paris, puf, 1969, p. 47-80.
  • Freud, S. 1919. « Un enfant est battu », Névrose, psychose et perversion, p. 219-243.
  • Freud, S. 1919. « L’inquiétante étrangeté », Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard 1985, p. 163-210.
  • Freud, S. 1923. « La disparition du complexe d’Œdipe », La vie sexuelle, p. 117-122.
  • Freud, S. 1926. Inhibition, symptôme, angoisse, puf, 1951.
  • Freud, S. 1933. « La féminité », Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 150-181.
  • Freud, S. 1937. « Analyse avec fin, analyse sans fin » (1937), Résultats, idées, problèmes, vol. II, Paris, puf, 1985, p. 231-268.
  • Green, A. 1967. « La diachronie en psychanalyse », La diachronie en psychanalyse, Paris, Minuit, 2000, p. 11-39.
  • Green, A. 1991. « L’originaire dans la psychanalyse », La diachronie en psychanalyse, p. 41-85.
  • Laplanche, J. ; Pontalis, J.-B. 1964. Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du fantasme, Paris, Hachette, 1985.
  • Robert, M. 1972. Roman des origines, origine du roman, Paris, Gallimard.

Notes

[*]

Alex Raffy, psychanalyste, psychologue à l’epsan, Brumath 67170. Membre associé au Laboratoire de psychologie clinique « Famille et filiation » (EA 3071), ulp Strasbourg.

[1]

Cf. S. Freud, « Formulation sur les deux principes du cours des événements psychiques » (1911), dans Résultats, idées, problèmes, vol. I, puf, 1984.

[2]

Ibid., p. 39.

[3]

Chez Freud, le fantasme « Un enfant est battu » (dans Névrose, psychose et perversion, puf, 1973), se construit à partir d’une morsure de jalousie fraternelle, et du sentiment narcissiquement blessant d’être délaissé par le père.

[4]

Décrits en 1915 par Freud, « Un cas de paranoïa en contradiction… », dans Névrose, psychose et perversion (p. 215). Dans La diachronie en psychanalyse (Minuit, 2000), A. Green distingue les fantasmes des origines qui renvoient à l’ontogenèse (théories sexuelles infantiles et roman familial) et les fantasmes originaires relevant de la phylogenèse (mythe du père primitif, fantasme de séduction par le père, fantasme de castration). Les fantasmes des origines seraient alors une extrapolation individuelle des fantasmes originaires : la scène primitive et le fantasme de castration sont un paradigme du mythe du père primitif possesseur/violeur de toutes les femmes et de la soumission des enfants au droit du plus fort.

[5]

J. Laplanche, J.-B. Pontalis, Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du fantasme, Hachette, 1985.

[6]

Freud évoque aussi une séduction préœdipienne par la mère, mais il la situe plutôt sur le terrain de la réalité des soins physiques (pour les deux sexes), cette situation n’impliquant pas d’effets psychiques équivalents à la séduction fantasmatique de la fille par le père, qui lui est postérieure. Cf. S. Freud, « La féminité », Nouvelles conférences, Gallimard, 1984, p. 162.

[7]

Ibid., p. 39.

[8]

Freud évoque la condition du tiers lésé, soit la nécessité d’une rivalité soutenue par l’éventualité du cocufiage pour faire naître le sentiment amoureux (La vie sexuelle, puf, 1969, p. 51).

[9]

Dans ses débuts, Freud pensait que cette question risquait de rendre fou s’il n’y était pas ou mal répondu. Du coup, Melanie Klein s’échina à en informer « scientifiquement » ses propres enfants avec l’échec que l’on sait.

[10]

André Green, « L’originaire dans la psychanalyse », dans La diachronie en psychanalyse, p. 49.

[11]

Ibid.

[12]

Les slogans publicitaires : « Babette, je la lie, je la fouette, et parfois elle passe à la casserole », ou « Babette j’en fais ce que je veux », expriment avec humour des fantasmes du rapport homme/femme inspirés de la scène primitive.

[13]

Préférant la fidélité à l’esprit du concept au risque d’un contre-sens, je propose de traduire Das Unheimliche par « l’étrange familiarité » plutôt que par « l’inquiétante étrangeté » (cf. l’article de ce nom dans S. Freud, Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard 1985. Freud parle d’unheimlich en évoquant l’effet troublant de la rencontre avec son image reflétée par une vitre, prise pour celle d’un autre (p. 257).

[14]

S. Freud, Nouvelles conférences, p. 161-162.

[15]

Ce serait l’inverse de la confusion des langues décrite par Ferenczi : c’est ici l’enfant ou la jeune pubère qui attribuerait un sens sexuel à des propos ou des attitudes paternelles a priori non sensuelles, ou en tout cas non génitales du point de vue de ce dernier.

[16]

M. Cardinal, Les mots pour le dire, Grasset et Fasquelle 1975.

[17]

Cela n’exclut pas que l’hémorragie utérine renvoie de façon surimposée à d’autres événements, par exemple à sa masturbation infantile lorsqu’elle urinait dans un cornet en papier, ou à un avortement imaginaire. Ce symptôme répète un scénario traumatique, tout en la punissant par là où elle aurait péché. Le jeu d’ouvrir chirurgicalement ses poupées évoque aussi l’œil quasi clinique de son père qui la fixe urinant, comme pour voir son intérieur (préfigurant ses multiples gynécologues).

[18]

S. Freud, Naissance de la psychanalyse, puf, 1973, p. 363-369.

[19]

Cf. S. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, puf, 1951, p. 67-68. Si l’on envisage la castration en tant que séparation d’avec la mère comme objet d’amour, celle-ci n’aurait rien de spécifique à la fille.

[20]

Cf. La vie sexuelle, (textes de 1910 à 1931) p. 77, 122, 128-129, 149, etc.

[21]

C’est moins le phallus comme objet, que son usage actif, son caractère effractif effrayant et narcissiquement blessant (qu’est-ce qu’il a à vouloir entrer à toute force dans leur intimité corporelle ?) qui orienterait certaines réactions féminines (phobies voire position homosexuelle).

[22]

Histoire évoquée par Freud dans « Psychologie de la vie amoureuse », dans La vie sexuelle.

[23]

Marthe Robert, dans Roman des origines, origine du roman (Gallimard, 1972), nomme l’enfant de la forme archaïque du roman familial : l’enfant trouvé, et celui du second temps : l’enfant-bâtard.

[24]

Paul-Laurent Assoun, Freud et la femme, Payot et Rivages, 1995. « La romantisation familiale […] permet au fils de régler ses comptes avec la mère qui l’a trahi… » (p. 155).

[25]

Cf. les fantasmes masculins de vagin denté (plus fréquents chez les impuissants ou les homosexuels ?), ou le mythe précité de Judith et Holopherne.

[26]

S. Freud, « Contribution à la psychologie de la vie amoureuse », dans La vie sexuelle, p. 61.

[27]

Ibid., p. 52.

[28]

S. Freud, « La disparition du complexe d’Œdipe », dans La vie sexuelle, p. 122.

[29]

Ibid., p. 120.

[30]

Ibid., « Psychologie de la vie amoureuse », La vie sexuelle, p. 75.

[31]

Bien que ma référence soit plus proustienne que biblique, j’évoque ici Marie de Magdalena dite Marie-Madeleine.

[32]

S. Freud, « Analyse avec fin, analyse sans fin » (1937), dans Résultats, idées, problèmes, vol. II, puf, 1985, p. 266-268.

Résumé

Français

À partir d’une lecture des fantasmes originaires, il est proposé de réinterpréter l’angoisse de castration de l’Œdipe féminin, que Freud rattachait à la peur de perdre son objet d’amour. L’angoisse de castration féminine émanerait plutôt d’un fantasme de séduction par le père, associé à la représentation des dommages physiques et psychiques que cette relation pourrait lui occasionner. Cette angoisse de castration féminine serait réactivée au moment de la puberté, par les approches masculines. Pour le garçon comme pour la fille, le roman familial ne vient pas seulement préserver la représentation paternelle, mais aussi déchoir une mère qu’il convient de désidéaliser au moment d’affronter l’autre sexe.

Mots clés

  • Fantasmes originaires
  • roman familial
  • scène primitive
  • scène de séduction
  • complexe de castration,
  • angoisse de castration féminine

English

Seduction phantasy as female’s version of castration phantasyFrom a reading of primal phantasies, we shall interpret woman’s castration anxiety of the female’s Oedipus. Freud linked this anxiety to the fear if loosing one’s love. The castration anxiety of the female’s Oedipus would more likely emanate from a father’s phantasy of seduction, associated to the image of both physical and psychical damages which would emerge from that relationship.
This woman’s castration anxiety would come back to life at the puberty because of the male’s approaches. We will see that the family romance does not just preserve the ideal father ; it also lowers the ideal mother, which has to stop being idealized when facing the other sex.

Key words

  • Primal phantasies
  • family romance
  • primal scene
  • scene of seduction
  • castration complex
  • woman’s castration anxiety

Plan de l'article

  1. Origine des fantasmes, fantasme des origines
  2. Fantasmes des origines, fantasmes originaires
  3. Le fantasme de la scène primitive sauve la réputation maternelle
  4. Le fantasme de séduction comme version féminine du fantasme de castration
  5. Le roman familial, une prolongation du fantasme de scène primitive
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Raffy Alex, « Le fantasme de séduction comme version féminine du fantasme de castration », Cliniques méditerranéennes, 2/2003 (no 68), p. 207-217.

URL : http://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2003-2-page-207.htm
DOI : 10.3917/cm.068.0207


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