CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Dans sa leçon du 16 novembre 1955, Lacan décrivit la conception de la paranoïa en vigueur lorsqu’il soutint sa thèse : le paranoïaque était alors envisagé comme « un méchant, un intolérant, un type de mauvaise humeur, orgueil, méfiance, susceptibilité, surestimation de soi-même [1] ». Sous l’influence de l’ouvrage de Génil-Perrin sur La constitution paranoïaque, la paranoïa se réduisait, en somme, à la « structure perverse du caractère ». Or, « comme tout pervers, ajoutait Lacan, il arrivait que le paranoïaque sorte des limites, et tombe dans cette affreuse folie, exagération démesurée des traits de son fâcheux caractère [2] ». Ces conceptions d’un autre temps ont-elles disparu ? En aucune façon : elles refont miraculeusement surface dans les essais touchant à la psychologie des sectes. Procédant du postulat de la perversité du gourou, la problématique sectaire est d’ailleurs généralement abordée à partir d’un faisceau de notions qui présupposent la tromperie et le charlatanisme. Par cet abord réducteur, l’on rate aussi bien les logiques animant ces mouvements que les questions importantes qu’ils soulèvent quant aux spécificités du lien social qui organise nos sociétés postmodernes. Ce sont ces logiques que nous allons tenter de discerner dans les écrits du mouvement raëlien. Nous découvrirons ainsi qu’en dépit du fait que Vorilhon, le leader du groupe, en retire de substantiels bénéfices financiers, il n’y a, au principe de ses élaborations, ni intention de tromper, ni manipulation à proprement parler, mais une visée autothérapeutique spécifiquement psychotique puisque cette secte procède d’un délire apportant une solution originale à la question de la paternité qui précipita sa décompensation. Nous verrons alors, en conclusion, que le plus inquiétant n’est pas que cette secte s’oppose aux valeurs qui régissent nos démocraties libérales, mais au contraire qu’elle s’y accorde parfaitement – ce qui nous conduira pour finir à interroger les surprenantes similitudes entre ce système paranoïaque et la culture qui l’a vu naître.

Le Prophète et ses doubles

2 Claude Vorilhon est né le 30 septembre 1946 à Vichy. Les circonstances de sa naissance laissent apparaître les nombreuses lacunes qui nourriront sa future doctrine : enfant illégitime, il est le fruit de la relation hors mariage de sa mère avec un homme (« de confession juive [3] ») qu’il n’aurait pas connu. Ces origines brumeuses le marqueront de la carence du nom d’un père : il portera le nom de sa mère et grandira dans un environnement essentiellement féminin, entouré et couvé par sa mère, Colette, sa grand-mère et sa tante. Aucune figure paternelle ne semble s’être intégrée à cette constellation familiale : c’est en ce vide inscrit du côté de la fonction paternelle que nous discernerons la clé du parcours de Vorilhon. Après une brève période de « manche » dans les rues de Paris, grâce aux appuis fournis par le nom du coureur automobile Tony Celler et par l’image de Jacques Brel, il sera d’abord chanteur de variété sous le pseudonyme de Claude Celler (imitation de Brel, il sera surnommé « petit Brel »), avant de se transformer en « Jacques Celler » (!), journaliste sportif à Auto-pop, une revue fondée par lui-même dont il était aussi rédacteur en chef sous son vrai nom. Ce fonctionnement « comme si [4] », qui lui a permis, moyennant le recours à des identifications imaginaires (Tony Celler, Jacques Brel), de s’orienter dans la vie, trouva ses limites lorsqu’il lui fallut assumer la fonction de père : c’est en effet en 1973, aux alentours de la naissance de son fils, qu’une véritable rupture se produisit dans son parcours déjà zigzaguant. Le 13 décembre de cette année-là, témoignera-t-il notamment dans son ouvrage Le livre qui dit la vérité[5], sur un volcan du Puy de Lassolas, une soucoupe volante lui est apparue, d’où est sorti l’un des créateurs de l’humanité : un Eloha.

3 Rappelons avec J.-C. Maleval que les « conditions propices au surgissement des ovni dans l’imaginaire du xxe siècle furent mises en place par la célèbre émission radiophonique du 30 octobre 1938, conçue par Orson Welles, lors de laquelle deux millions de New-Yorkais furent convaincus que les Martiens étaient en train d’envahir la Terre [6] ». Il se passera néanmoins une dizaine d’années avant que l’événement radiophonique de Welles ne colonise l’imaginaire occidental au point de se transformer en un fait divers : c’est en effet le 24 juin 1947 que Kenneth Arnold, un pilote américain, dira avoir rencontré « dans le ciel de l’Idaho “neuf rondelles volantes qui se déplaçaient […] à plus de 2000 km/h [7]” ». L’information, immédiatement relayée par deux journalistes de l’Oregon, allait à la fois populariser l’expression « soucoupe volante [8] », et déclencher une première flambée de témoignages : dès le mois d’août 1947 « apparaîtront au Brésil de très timides […] relations de péripéties liées à un “enlèvement extra-terrestre [9]” ». Le phénomène se déploie d’abord sur le continent américain avant de devenir international : il va s’étendre à l’Europe à compter de 1953. Dès le début des années 1950 apparaissent également les premiers témoignages de rencontres ou d’enlèvements (abduction) en relation avec des extra-terrestres : c’est certainement l’Américain George Adamski qui travailla le plus efficacement à populariser – par ses conférences, puis par ses ouvrages – les « contacts » avec les visiteurs venus d’autres planètes. Parallèlement, associations de réception de Martiens [10], groupes de réflexion et revues « ufologiques [11] » surgissent dans le sillage de cette nouvelle nébuleuse de croyances. Le « soucoupisme » était, on le voit, un véritable phénomène de société au moment où Vorilhon rencontra son premier Eloha : l’on ne sera donc pas surpris d’apprendre que Le livre qui dit la vérité, dans le contexte culturel du début des années 1970, se soit révélé parfaitement recevable pour nombre de ses concitoyens. L’objet n’est pas ici de déchiffrer la puissante influence exercée par la littérature « ésotérique » de son temps sur la rédaction de ses premiers ouvrages « soucoupistes » : l’analyse de ses nombreux emprunts à cette littérature déborderait le cadre de cette étude. Admettons simplement, pour l’instant, que ces emprunts eux-mêmes, organisés en un récit de « rencontre du troisième type » collant aux canons du genre, puissent n’avoir pas été guidés (uniquement) par la ruse et l’opportunisme, mais qu’ils ont pu remplir une fonction « autothérapeutique » pour leur auteur, et relisons ce premier moment du système raëlien sous l’angle de la psychopathologie.

Rencontre dans le volcan : premier temps du délire

4 À l’occasion de six rencontres avec Vorilhon, et après l’avoir rebaptisé de son nouveau nom (« Raël », « la lumière des Elohim »), l’Eloha du volcan va se donner pour mission d’éclairer son interlocuteur terrien tant sur la vérité de ses origines que sur celle des origines de l’humanité. Raël apprendra ainsi que la vie sur terre a été créée il y a 25 000 ans lorsque des scientifiques Elohim, à l’occasion d’une compétition, décidèrent de fabriquer un être intelligent semblable à eux. Diverses équipes, réparties sur Terre, produisirent différents modèles humains qui ne s’équivalent pas – dans la doctrine raëlienne, l’inégalité entre les hommes est inscrite génétiquement. L’équipe la plus avancée, installée dans l’actuel État d’Israël, créa un modèle humain proche de la perfection de ses créateurs : les juifs seraient donc réellement conçus à l’image des créateurs, d’où leur sentiment d’être le peuple élu – en catimini, dès le début de son premier livre, Vorilhon s’inscrivit ainsi, via sa filiation paternelle, très légèrement au-dessus du commun des mortels (les non-juifs). L’Eloha lui fournira en outre les clefs pour lire la Bible : la science, la technologie, et l’étymologie. Celle-ci lui permet de « rectifier » – deux siècles après Voltaire dans son Dictionnaire philosophique – un malentendu qui sera la pierre angulaire de son système : « Elohim », imparfaitement traduit par « Dieu », au singulier, est en réalité un pluriel qui signifierait « ceux qui viennent du ciel ». L’Eloha lui décrypte ensuite la Bible à la lumière de la science moderne : l’arche de Noé était une fusée, Sodome et Gomorrhe ont été rayées de la carte par une bombe atomique lancée par les Elohim, etc. Cette doctrine, mutatis mutandis, le place dans la lignée des prophètes dont il nous affirme qu’ils ont tous eu un père terrien d’emprunt – leur mère ayant été abductée et inséminée [12]. Si les prophètes avaient jusque-là été créés et envoyés sur Terre pour préparer l’humanité à l’Apocalypse, la catastrophe d’Hiroshima le 6 août 1945 a changé la donne en propulsant l’humanité dans l’âge de l’Apocalypse (« Révélation ») : l’homme ayant désormais pénétré le secret de la matière et de la vie (fission atomique et génie génétique), les Elohim décidèrent d’éradiquer croyances et églises, et de se présenter aux humains, d’où leur décision de créer le dernier prophète. Ils kidnappèrent à cet effet Colette Vorilhon le 25 décembre 1945, l’inséminèrent et la ramenèrent sur Terre. Le père biologique de Claude Vorilhon disparaît ainsi dans les limbes de son bricolage généalogique : là où manque le père vient s’inscrire la technoscience élohimienne, ce qui fait de Raël, en un tournemain, un être tout particulièrement exceptionnel – il est le résultat de la fécondation de sa mère directement par le savoir scientifique (de nos créateurs). Cette fiction des origines, qui reste imparfaite puisque aucun père ne s’y désigne clairement, suffira, dans un premier temps, à introduire une énonciation de l’Autre propice à fonder sa nouvelle identité : Claude Vorilhon, fils illégitime, s’efface au profit de Raël, fruit d’une science et d’une technique supra-terrestres. Cette scène originaire techniciste l’inscrit en outre ipso facto dans un projet grandiose susceptible d’ordonner son parcours erratique : « dernier prophète », il est le fondateur d’une « religion scientifique » appelée à porter le message postapocalyptique de nos créateurs. Que deviennent ses échecs dans la musique et les sports automobiles ? N’introduisent-ils pas une discordance dans le cheminement du rejeton de la science élohimienne ? Nullement : ils se recyclent au contraire en autant d’éléments complémentaires d’un parcours initiatique harmonieux : les talents artistiques développés dans sa période « petit Brel » étaient destinés à lui faciliter la transmission des messages, et les courses de voiture lui offrent désormais autant d’occasions d’engranger les fonds nécessaires à la construction d’une ambassade futuriste supposée accueillir nos créateurs (en 2035). Malgré l’ingéniosité de ce premier bricolage délirant, nous devons repérer que la jouissance [13] n’y est nulle part localisée ; or, l’on sait que dans le contexte de la psychose la question se pose de savoir ce qu’elle devient, puisque, contrairement à ce qui se passe du côté de la névrose, n’ayant pas été domestiquée par l’Œdipe, elle n’y est ni bordée par la castration, ni arrimée au fantasme : elle reste flottante, menaçant à tout moment de peupler le monde d’intentions malveillantes. Une réponse se dessinera un an plus tard.

À travers les airs – deuxième temps du délire

5 Raël se retire en 1975 en Dordogne où il sera de nouveau visité par l’extra-terrestre – visité et kidnappé, cette fois-ci. Il expliquera dans Les extra-terrestres m’ont amené sur leur planète[14] que les Elohim l’ont emporté pour lui présenter tous les précédents prophètes (clonés) et introduire au passage l’élément manquant à sa métaphore délirante : son vrai père. Il s’agit du chef des éternels, un comité d’Elohim vivant éternellement par clonages successifs, qui s’appelle « Yahvé » et qui se trouve être également le père de Jésus. N’avons-nous pas affaire ici au « roman familial [15] » typiquement névrotique analysé par Freud, qui permet aux sujets à la fois de solder leur Œdipe en évacuant leur père réel, tout en lui substituant un avatar fantasmatique qui en sauvegarde certains traits pour les élever au grandiose de façon à y rester secrètement attaché ? En d’autres termes : cette fiction des origines ne relève-t-elle pas de la névrose plutôt que de la psychose ? Nous verrons dans un instant qu’il n’en est rien : la logique contraignante du travail délirant mènera Vorilhon sur des voies bien éloignées de cet apparent schéma œdipien. Quoi qu’il en soit, fort de cette nouvelle version métaphorique de sa constellation familiale, Raël, demi-frère de Jésus et fils de Yahvé et de Colette Vorilhon, parvient à localiser la jouissance dans l’Autre social et part en guerre contre lui. Le message du mouvement raëlien se durcit à mesure qu’augmente le sentiment de persécution de son fondateur. Raël appelle chacun, génies et scientifiques, à abandonner « ces structures qui vous guettent, vous espionnent et vous surveillent [16] ». Si, jusqu’alors, la doctrine raëlienne se contentait de relire la Bible en prédisant l’avènement du paradis sur Terre grâce à la science, à partir de 1977, Raël rédige son programme politique, La géniocratie. Il y rejette toute conception humaniste et désigne sa philosophie d’un néologisme, « humanitarisme », mot-valise fusionnant « humanité » et « totalitarisme ». S’inscrivant à l’époque du côté des religions, il établit un parallèle entre les « nouvelles religions » d’aujourd’hui et les premiers mouvements chrétiens. Collant aux représentations pacifiques et libertaires héritées du mouvement hippie, il désigne la véritable secte : l’armée, complice des gouvernements. Le seul moyen d’atteindre la « paix universelle », affirme-t-il en une oxymore orwellienne, c’est « d’écraser les armées », de « dominer le monde pour y installer la paix ». Mais cette paix ne pourra aboutir que par une « conception mondialiste du problème » ; aussi est-il nécessaire d’effacer toutes les frontières, toutes les singularités ethniques, pour fondre toute l’humanité en un tout organique : « L’humanité, écrit-il, peut être comparée à un corps humain dont chaque cellule est un individu. Certaines cellules sont faites pour faire partie d’un organe servant l’ensemble à se déplacer ou à digérer la nourriture, etc., et certaines font partie de l’endroit chargé de prendre les décisions, de choisir la direction dans laquelle le corps va marcher […] ; cet endroit, c’est le cerveau. Les cellules du cerveau sont les plus aptes à effectuer leurs tâches, et c’est pourquoi elles se trouvent dans cet organe et non pas parce que d’autres cellules les y ont placées. » Il préconise de laisser les commandes du monde à un « gouvernement mondial », constitué de « génies » élus par ceux qui ont une « intelligence supérieure à la moyenne » : des tests psychologiques et une carte génétique recensant les « tares » des individus (« jusqu’à la septième génération ») permettront de stratifier sa société idéale – une société composée de castes héréditaires et imperméables entre elles, ancrant la vérité de chacun dans son patrimoine génétique. Raël exige, en sa qualité de Messie, qu’on l’appelle « Mon prophète Bien-Aimé », voire « Sa Sainteté Raël ». Persuadé d’être « tout amour [17] », comme son demi-frère Jésus, Raël illustrera ce que Freud nomma l’Unglauben[18], à savoir l’incroyance fondamentale du paranoïaque, qui suscite un rejet radical de toute culpabilité : ne croyant pas à la Chose (das Ding [19]) qui gît en lui, Raël refuse de croire au reproche qui pourrait le viser. La culpabilité forclose resurgit alors dans le réel et lui revient du dehors sous la forme des reproches dont les autres l’assaillent : Raël, persécuté, compare les sectes aux juifs de la Shoah lors d’un communiqué de presse [20]. À la périphérie du groupe, l’Autre jouisseur polymorphe menace, incarné dans différentes figures : aussi bien « les politiciens et leurs chiens militaires » que tout ce qui compose nos sociétés démocratiques, qu’il rebaptise du néologisme « médiocratie ». « L’innocent paranoïaque [21] », injustement persécuté, part donc en lutte contre les méfaits et les désordres occasionnés par la démocratie. Il commence par inscrire la faute dans la nature, dans la « sélection naturelle » qui corrompt l’humain et le mène à la dégénérescence, à la médiocrité ; la seule issue est la science et l’eugénisme, que la médiocrité ambiante condamne. Identifier la jouissance au lieu de l’Autre, en plus de la localiser, permet de la nommer : la corruption dénoncée par Raël ne concerne pas les mœurs, comme chez Rousseau, mais la biologie – la « dégénérescence », la dislocation et le désordre que la nature, livrée à elle-même, introduit dans les gènes. Raël se démène pour introduire la jouissance à un ordre qui échappe à cette entropie, à la décadence de la Nature. Il s’agit ici de dénoncer la jouissance intolérable de l’Autre (la Nature et ses complices) pour tenter de la domestiquer par la science. Colette Soler nous rappelle que « l’Autre qui “n’existe pas”, qui est “désert de jouissance”, la paranoïa le fait exister comme jouisseur [22] » – ce que Raël confirme, lorsqu’il écrit qu’« ils observent tout, telles des hyènes, et quand un morceau de votre connaissance tombe ils se jettent dessus » : la carence du fantasme, sa défaillance, livre le sujet à la malignité de l’Autre, le laisse dans l’incapacité d’y parer.

6 Cette version « soucoupiste » du délire de Raël, bricolage d’une solution provisoire à la carence paternelle, lui a donc permis de stabiliser son identité vacillante (il est le « Prophète Bien-Aimé ») et de fixer une signification où loger son être (il est le fils de Yahvé, dont il porte le message). Pourtant, une cause dans laquelle s’engager manque, le laissant démuni face à la jouissance de l’Autre : par-delà l’horizon saturé des figures de persécuteurs qui compromettent la diffusion du message des Elohim, on peut se demander à quoi ces derniers le vouent. Qu’attendent-ils de lui ? Raël cherche une première réponse dès 1974 du côté du madech : son Mouvement vise l’Accueil des Elohim créateurs de l’humanité. En 1979, il y consacre son ouvrage Accueillir les extra-terrestres[23], dans lequel il précise ce premier projet : construire le « troisième temple » annoncé dans les textes, c’est-à-dire l’« ambassade » qui permettra à l’humanité d’accueillir nos « pères de l’espace ». Mais cette mission ne suffira vraisemblablement pas à juguler et à stabiliser le délire de Vorilhon, qui glissera, dans le courant des années 1990, en direction du troisième temps de son déploiement.

7 Entre-temps, un événement marque une certaine inflexion de son discours : sa femme demande le divorce, en 1985. Deux ans plus tard, Raël lui rend visite. « Raël, note le Journal du dimanche, en pleine dépression nerveuse, veut revenir auprès de [son ex-épouse] et de ses enfants […]. Il ne sait plus à quel saint se vouer. Quelle identité choisir ? Insomniaque, tourmenté, il se bourre de somnifères, s’éloigne un temps avec sa vraie famille en Espagne [24] ». « Après sa dépression nerveuse, dit son ex-femme, à la fin des années 1980, il a choisi d’habiter entièrement ce personnage. Une question de survie mentale, affirme-t-elle. Seulement, le danger aujourd’hui, c’est qu’il y croit et, plus grave, des milliers de personnes le suivent. »

8 Le départ de sa femme ébranle Raël : ses noms et identités successives, désormais sans attaches, glissent les unes sur les autres et empêchent la fixation de son être, le laissant désemparé – le « Prophète Bien-Aimé » est « débranché [25] ». Là où Schreber, « laissé en plan », répondait au reflux de l’Autre par le « miracle du hurlement [26] », Raël, en réponse au « débranchement », élaborera – moyennant, toujours, de larges emprunts à la littérature de l’époque – une nouvelle version de sa métaphore délirante, qui le fera permuter de la position de fils de Yahvé à celle de partenaire ayant à assumer la gestation de la nouvelle humanité.

Paradis artificiels – troisième temps du délire

9 Raël revient dans les années 1990 à l’une de ses vieilles marottes : le clonage humain. Voie royale vers la vie éternelle, le clonage lui permet de rejeter les méthodes naturelles de procréation, responsables selon lui de la surpopulation et de la naissance de « monstres » comme Hitler et Staline. Dans Oui au clonage humain, il fait l’apologie de l’eugénisme, l’unique moyen d’éradiquer les tares et d’obtenir « des enfants génétiquement sains », « des enfants à la carte » entièrement décalqués sur le désir des parents [27]. Puisant dans les fantasmes biotechnologiques contemporains [28], il nous explique les « trois étapes » du clonage qui nous permettront de « vivre heureux éternellement ». La première étape nécessite encore « une mère porteuse avec grossesse normale » et aboutit à un bébé « normal » : simple copie génétiquement parfaite du sujet cloné – comme un jumeau un peu plus jeune, vivant des expériences différentes le menant à développer une « personnalité » différente. L’étape suivante devrait permettre d’obtenir directement des « individus adultes au maximum de leurs possibilités physiques ». Mais ce sont toujours de simples copies physiques, « des cassettes vierges sans mémoire ni personnalité », déplore-t-il. Au « stade trois », en revanche, il sera possible de « télécharger » la personnalité dans le clone. Une nouvelle technologie, nous dit le Prophète Bien-Aimé, permettra de saisir notre « personnalité » (comparée au software des ordinateurs) pour la « downloader » dans le corps (hardware) précédemment cloné : « On ajoute le software au hardware que constituait le clone […] et c’est reparti pour une durée de vie normale, et ainsi de suite à travers un nombre infini de corps [29]. » Voilà pour la recette de la vie éternelle. Seulement, lorsque l’on y regarde de plus près, l’on s’aperçoit que ses discours sur le clonage en masquent un autre auquel tout indique qu’il est plus attaché. Le clonage, dans son principe, lui permet surtout de balayer les questions de filiation : le père, la mère et toute la problématique de la procréation, du Nom-du-père et de la transmission du nom se résorbent dans la technologie, offrent au sujet une voie pour sortir de la chaîne signifiante dans laquelle il ne parvient pas à se loger. En réalité, un autre discours se profile dans ce même ouvrage, auquel il nous introduit avec un néologisme : « neurhomme », fusionnant « neurone » et « homme ». La vieille image typiquement New Age consistant à envisager les êtres humains comme éléments d’un tout organique se fait plus précise, délestant désormais les hommes de leur corps grâce à l’informatique et à l’Internet : « Nous sommes tous les neurones d’un immense cerveau qu’est l’humanité, et l’Internet est le message qui fait passer le signal, comme dans les synapses, entre les neurones/hommes ou “neurhommes” que nous sommes [30]. » Ce néologisme possède une résonance particulière dans le texte de Raël : il épingle quelque chose de son être. C’est une écriture de cette perturbation libidinale spécifique à la psychose qui, rendant fragiles et poreuses les limites corporelles, éparpille Raël dans l’Autre (le réseau informatique) – ce que confirment ses propos sur le « transhumanisme ». Il prophétise en effet un monde « post-humain », une « civilisation engendrée par les humains et qui pourrait être totalement informatique ». Au-delà du clonage, Raël, s’appuyant toujours aussi massivement sur les ouvrages des mêmes « techno-prophètes », aspire à créer une nouvelle humanité, émancipée de son corps et téléchargée non plus dans un corps cloné mais directement dans le réseau informatique, « paradis électronique où toutes nos envies seraient satisfaites instantanément pour une vie éternelle de plaisirs [31] ». Ce à quoi Raël est voué par l’injonction des Elohim, c’est rien de moins qu’à « procréer » cet homme nouveau, dématérialisé et infini. Dans ce remodelage de sa métaphore délirante, il supplée à la forclusion du Nom-du-Père en construisant une version du couple originel qui lui permette de s’émanciper radicalement de la version paternelle. Nous sommes alors loin d’un simple « roman familial » de névrosé : il s’agit moins ici, pour Vorilhon, d’interroger, à partir du schéma œdipien, les désirs qui ont présidé à sa venue au monde pour les réinterpréter selon son fantasme, que de domestiquer la jouissance en excès dans le sens d’un projet pour ainsi dire « schrébérien » : dissoudre l’instance paternelle en un mouvement de féminisation qui fait de Raël lui-même la mère de l’humanité à venir. La jouissance désormais acceptée, civilisée et rendue supportable se localise non pas sur l’image du corps, comme pour Schreber, mais dans les perfectionnements de l’informatique et des ordinateurs dont il attend qu’ils lui permettent de laisser tomber son corps. Le bénéfice de cette nouvelle position est que, dans le « monde informatique » du paradis raëlien, la castration et le manque inhérents à la condition humaine se trouvent exclus au profit d’une jouissance infinie, d’« une vie éternelle de plaisirs », exulte le dernier Prophète. Seule restriction aux aspirations raëliennes, la même que pour Schreber : l’éternité et la complétude, en passe d’advenir, sont ajournées à l’infini. Sur les hauteurs où le situe sa toute nouvelle position de Maîtraya (le « Bouddha de l’Occident […] annoncé [32] »), armé de sa conviction délirante, Raël scrute patiemment les progrès technologiques avec la même jubilation que Schreber s’observait dans le miroir.

Pour conclure : folie et postmodernité

10 Cette plongée dans les laboratoires de la folie raëlienne nous a permis d’entrevoir de quelle façon cet édifice délirant, élaboré solitairement par un sujet psychotique, est parvenu, en collant à l’étrange mélange d’ésotérisme et de scientisme qui forme l’alliage de la pensée dite « New Age », à entrer en résonance avec la culture de son temps : le raëlisme prospère en effet en promouvant l’avènement prochain de la figure post-humaine immortelle qui hante l’imaginaire postmoderne [33]. Il convient pourtant de noter que si le succès du mouvement fondé par Vorilhon est en partie lié à sa métabolisation du messianisme qui imprègne certains milieux scientifiques prônant la toute-puissance de la science et de la technique, sa permanence bientôt semi-séculaire sur la scène médiatique mondiale lui vient néanmoins, pour l’essentiel, de l’étrange écho que trouvent en son délire les valeurs et représentations issues du « troisième âge du capitalisme [34] » : abrasion des hiérarchies et de la fonction paternelle, rejet de toute limite symbolique et promotion d’une jouissance dérégulée. Autrement dit : ce mouvement soucoupiste né d’un délire psychotique et situé à la croisée de la techno­science et du néo­libéralisme, loin de s’opposer à nos démocraties libérales, se révèle en réalité en parfaite conformité avec les valeurs qui sous-tendent notre époque post­moderne – dont il dévoile en retour non seulement la vérité féroce obscène[35] mais également l’inquiétante familiarité avec la paranoïa.

Notes

  • [1]
    Thierry Lamote, psychologue clinicien, docteur en psychopathologie clinique et psychanalyse, chercheur associé au lcpi, ea 4591, université de Toulouse 2-Jean Jaurès – 19 avenue des Pyrénées, F-64100 Bayonne ; thierry_lamote@yahoo.fr
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 13.
  • [2]
    Ibid.
  • [3]
    A. Cathelin, Le mouvement raëlien et son prophète, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 187. La précision est importante : les pratiques et la doctrine raëliennes sont imprégnées de « l’imaginaire juif » et de « l’imaginaire nazi » (ibid., p. 197-199) ; en outre, « juif » est l’un des signifiants maîtres de son système délirant.
  • [4]
    Mode de fonctionnement défensif repéré par Helen Deutsch dans les antécédents des schizophrènes (cf. H. Deutsch, Les « comme si » et autres textes, Paris, Le Seuil, 2007).
  • [5]
    C. Vorilhon, Le livre qui dit la vérité, Clermont-Ferrand, L’édition du message, 1974.
  • [6]
    J.-C. Maleval, Étonnantes mystifications de la psychothérapie autoritaire, Paris, Navarin, 2012, p. 33.
  • [7]
    C. Le Tallec, Les sectes ufologiques, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 7.
  • [8]
    Apparue le 25 janvier 1878 lorsque le Denison Daily News s’intéressa à John Martin, qui disait avoir aperçu un « ballon volant » (flying baloon) de la taille d’une soucoupe (saucer), cf. notamment : http://www.americanchronicle.com/articles/view/17732
  • [9]
    C. Le Tallec, op. cit.
  • [10]
    Ibid., p. 8.
  • [11]
    Tiré de l’acronyme anglais « ufo » (Unidentified Flying Object), l’ufologie désigne l’étude des objets volants non identifiés (ovni).
  • [12]
    C. Vorilhon, op. cit.
  • [13]
    Lorsque la pulsion, pour s’assouvir, en passe par la parole, cette mise en mots génère deux effets concomitants et inconciliables : l’écart irréductible entre la demande et l’objet obtenu (qui n’est jamais celui qui satisferait la pulsion) produit à la fois le désir et un reste où se nourrira la poussée qui relancera la demande. La jouissance est ce reste second qui suit le désir comme son ombre (pour l’engager sur les voies de la Chose où il s’éteindrait) : c’est d’elle que provient la tension du corps vers sa quête de complétude. La jouissance ne relève donc pas du plaisir sexuel, elle en est le renversement : inhérente au mouvement de la pulsion vers son objet, elle s’inscrit plutôt du côté du déplaisir.
  • [14]
    C. Vorilhon, Les extra-terrestres m’ont amené sur leur planète, Clermont-Ferrand, L’édition du message, 1975.
  • [15]
    S. Freud (1909), « Le roman familial des névrosés », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, 1997, p. 157-160.
  • [16]
    C. Vorilhon, La géniocratie, Clermont-Ferrand, L’édition du message, 1977, p. 143.
  • [17]
    « Le guide […] est l’amour » (Raël, La méditation sensuelle, Vaduz, Fondation raëlienne, 1982, p. 137).
  • [18]
    S. Freud, Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, Paris, Puf, 2006, p. 209-221.
  • [19]
    La Chose apparaît (chez Freud et Lacan) comme une conséquence du langage et de son effet de mortification : elle indexe ce que l’on perd à parler, mais dont la trace rémanente, lestée par la pulsion de mort, polarise les pulsions vers leur point d’extinction.
  • [20]
  • [21]
    C. Soler, L’inconscient à ciel ouvert de la psychose, Toulouse, pum, 2002, p. 51-62.
  • [22]
    Ibid., p. 45.
  • [23]
    C. Vorilhon, Accueillir les extra-terrestres, Clermont-Ferrand, L’édition du message, 1979.
  • [24]
    Éléments tirés du site http://membres.lycos.fr/tussier
  • [25]
    Pour se défendre de la maladie, le psychotique peut s’appuyer sur les idéaux d’une personne élue de son environnement. Celle-ci n’est alors pas un objet compensateur de son manque, mais une véritable extension de son être : qu’elle disparaisse, et le sujet, dans l’incapacité d’en faire le deuil (puisqu’il perd alors une partie de lui), tombe, libidinalement inerte (cf. C. Soler, op. cit., p. 63-80). C’est ce phénomène clinique que J.-A. Miller proposa de nommer « débranchement » (cf. irma, La conversation d’Arcachon, Paris, Le Seuil, 2005, p. 163).
  • [26]
    D.-P. Schreber (1903), Mémoires d’un névropathe, Paris, Le Seuil, 1975, p. 221.
  • [27]
    Raël, Oui au clonage humain, Beauceville, Fondation raëlienne, 2001, p. 55.
  • [28]
    Notamment : G.S. Paul, E. Cox, Beyond Humanity : Cyberrevolution and the Future Minds, Cambridge, Charles River Media, 1996 ; H. Moravec, Robot : Mere Machine to Transcendent Mind, New York, Oxford Univ. Press, 1998.
  • [29]
    Raël, Oui au clonage humain, op. cit., p. 39.
  • [30]
    Ibid., p. 70.
  • [31]
    Ibid., p. 110.
  • [32]
    Raël, Le Maîtraya, Vaduz, Fondation raëlienne, 2003.
  • [33]
    Cf. D. Lecourt, Humain, post-humain, Paris, Puf, 2003.
  • [34]
    L. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
  • [35]
    C’est ainsi que Lacan désigna la spécificité des injonctions du Surmoi lorsque celui-ci s’émancipe des bornes symboliques posées par l’Idéal-du-Moi.
Français

La réflexion sur les phénomènes « sectaires », généralement organisée autour de quelques notions qui présupposent le charlatanisme et l’escroquerie, échoue à saisir aussi bien les logiques qui animent ces mouvements que les questions qu’ils soulèvent quant à l’état du lien social dans nos démocraties libérales. Ce sont ces logiques que nous tenterons de discerner dans les linéaments du système délirant édifié par Claude Vorilhon, le leader du groupe. Nous découvrirons alors que ce mouvement, né d’un délire paranoïaque et situé à la croisée de la technoscience et du néolibéralisme, est en parfaite conformité avec les valeurs qui sous-tendent notre époque postmoderne.

Mots-clés

  • secte
  • Raël
  • paranoïa
  • délire
  • Elohim
  • ufologie
  • ovni
  • biotechnologies
  • clonage

Bibliographie

  • Boltanski, L. ; Chiapello, E. 1999. Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
  • Cathelin, A. 2004. Le mouvement raëlien et son prophète, Paris, L’Harmattan.
  • Deutsch, H. 2007. Les « comme si » et autres textes, Paris, Le Seuil.
  • Freud, S. 2006. Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, Paris, Puf.
  • irma. 2005. La conversation d’Arcachon, Paris, Le Seuil, p. 163.
  • Lacan, J. 1981. Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Le Seuil.
  • Lecourt, D. 2003. Humain, post-humain, Paris, Puf.
  • Le Tallec, C. 2005. Les sectes ufologiques, 1950-1980, Paris, L’Harmattan.
  • Maleval, J.-C. 2012. Étonnantes mystifications de la psychothérapie autoritaire, Paris, Navarin.
  • Raël. 1982. La méditation sensuelle, Vaduz, Fondation raëlienne.
  • Raël. 2001. Oui au clonage humain, Beauceville, Fondation raëlienne.
  • Raël. 2003. Le Maîtraya, Vaduz, Fondation raëlienne.
  • Schreber, D.-P. 1903. Mémoires d’un névropathe, Paris, Le Seuil, 1975.
  • Soler, C. 2002. L’inconscient à ciel ouvert de la psychose, Toulouse, pum.
  • Vorilhon, C. 1974. Le livre qui dit la vérité : le message donné par les extra-terrestres, Clermont-Ferrand, L’Édition du message.
  • Vorilhon, C. 1975. Les extra-terrestres m’ont amené sur leur planète, Clermont-Ferrand, L’Édition du message.
  • Vorilhon, C. 1977. La géniocratie, Clermont-Ferrand, L’Édition du message.
  • Vorilhon, C. 1979. Accueillir les extra-terrestres, Clermont-Ferrand, L’Édition du message.
Thierry Lamote
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 26/10/2015
https://doi.org/10.3917/cm.092.0299
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