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Communication & langages

2009/1 (N° 159)

  • Pages : 144
  • DOI : 10.4074/S0336150009001021
  • Éditeur : NecPlus

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Introduction : mise en contexte théorique et problématique

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Les flux d’information dans notre société [1][1] M. Castells (1996). The Rise of the Network Society,... structurent un espace public fortement médiatisé [2][2] S. Proulx et A. Vitalis (1998). « Paradoxes de la réception..., dont l’influence sur la co-construction de sens dans la diffusion d’information entre les médias et la population fait l’objet d’une recherche multidisciplinaire en relation avec l’émergence de normes sociales en santé [3][3] L. Renaud et al., (2006 ). « Mechanisms underlying.... L’un des volets de cette étude porte sur les influences entre les professionnels [4][4] L’expression « professionnels des médias » fait référence... des médias qui participent à la définition de l’agenda médiatique [5][5] M.E. McCombs (1977 ). « Agenda Setting Function of.... Dans le cadre de cette recherche, la théorie de l’influence, telle que présentée par Erickson et al.[6][6] R.V. Erickson, M. Baranek et J.B.L. Chan (1989). Negotiating... a retenu notre attention ainsi que les travaux de Stuart Hall et al.[7][7] S. Hall et al. (1978). Policing the Crisis – Mugging,... sur les influenceurs primaires et secondaires. Nous avons également pris en compte la notion d’influence latente des médias, ceux-ci ne déterminant pas ce qu’il faut penser sur un sujet mais définissant plutôt les sujets qui retiennent l’attention [8][8] J.E. Grunig et T. Hunt (1984). Managing Public Relations,..., contribuant ainsi à la définition de l’agenda public. Dans les médias, les mécanismes décisionnels qui déterminent la diffusion d’informations relatives à la santé peuvent être analysés selon une approche systémique [9][9] Y. Bertrand et P. Guillemet (1991). Les organisations,... et constructiviste [10][10] B. Delforce (1996 ). « La responsabilité sociale des... pour identifier les catégories de fonctions dans les médias qui détiennent une influence dans le cheminement des prises de décision lorsqu’il s’agit de traiter du thème de la santé.

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Notre problématique s’articule autour de la préoccupation des intervenants en santé (diffuseurs initiaux) confrontés au pouvoir des médias (diffuseurs relais), où le processus décisionnel est encore peu documenté au regard des thématiques de santé publique. En effet, bien que la santé représente un enjeu social d’importance vitale, l’information s’y rapportant n’est jamais diffusée de manière très claire, ni de façon tout à fait neutre, certains dossiers n’arrivant tout simplement pas à être publiés dans les médias, ce qui pose le double problème de l’efficacité des sources de diffusion [6][6] R.V. Erickson, M. Baranek et J.B.L. Chan (1989). Negotiating... et du processus de prise de décision dans les médias. En fait, il semblerait que chaque média conserve son autonomie décisionnelle, selon un processus que nous avons voulu documenter au regard des contenus touchant la santé. Dans ce contexte, nous avons effectué une recherche dont l’objectif était de comprendre la structure de prise de décision dans les médias, tous modes et angles de traitement confondus, pour demeurer cohérent avec une précédente étude [11][11] L. Chartier (2003). Mesurer l’insaisissable, Sainte-Foy,... réalisée sur la partialité des médias dans le traitement de divers sujets ayant pour seul point commun d’avoir été diffusés dans les médias durant les 20 dernières années.

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Dans le cadre de la recherche réalisée en 2006, dont les résultats sont présentés dans le présent article, nous avons étudié le rôle de chaque catégorie de fonctions dans les organisations de presse au Québec, afin de cerner les jeux d’interinfluence qui s’exercent sur la définition des contenus d’information en santé. Les rôles professionnels dans les médias ont été considérés d’un point de vue psychosocial, en fonction du lien entre le travail des professionnels des médias et leur contribution au développement de l’information sous l’angle de la cognition dans l’espace médiatique [12][12] K.D. Lynch (2008 ). « Modeling Role Enactment: Linking.... Notre problématique abordait les questions suivantes : Comment s’effectue le cheminement décisionnel vers l’élaboration des projets [13][13] Le terme « projet » réfère à toute production médiatique... médiatiques en santé ? Quelles motivations animent les professionnels des médias lorsque vient le temps de prendre une décision visant à aborder ou rejeter certains sujets liés à la santé ? Quelle attitude les professionnels des médias affichent-ils face aux enjeux de santé ? Quelle place accordent-ils au thème général de la santé publique et sous quels angles en traitent-ils ?

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Nos hypothèses ont été élaborées en fonction de la théorie des rôles [14][14] B. J. Biddle (1986 ). “Recent development in Role Theory”... et de la théorie situationnelle de Grunig et al.[15][15] L.A. Grunig, J.E. Grunig et D.M. Dozier (2002). Excellent... pour retracer les points nodaux que sont les lieux de décisions dans la structure médiatique. Ceux-ci s’articuleraient de manière collégiale à l’intérieur d’une structure matricielle multipaliers, prenant en compte la charge politico-sociale du sujet à traiter et l’identité de la source. Dans les médias, les professionnels des médias développeraient des relations de travail qui illustrent une certaine porosité de leur type d’influence, entre pouvoir de recommandation et pouvoir de décision finale.

Méthodologie

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Une méthodologie mixte, quantitative et qualitative, a été retenue pour cette étude réalisée en 2006 par voie de sondage en ligne auquel se sont ajoutées six entrevues et une table ronde regroupant dix journalistes. Les questions du sondage ainsi que les schémas d’entrevue et de discussion ont été élaborés à la suite d’une revue de littérature permettant de retenir certains concepts autour desquels les questions ont été élaborées. Ainsi, les notions de latitude décisionnelle, de rapport aux sources externes, de collégialité et de priorisation des sujets ont été retenues. En outre, des questions spécifiques étaient posées pour clarifier, du point de vue des personnes interrogées, les différentes notions de pouvoir (de recommandation et de décision finale). Puis, à la lumière des résultats du sondage, des schémas d’entrevue et de discussion ont été élaborés, de manière à creuser certains résultats du sondage pour apporter des éclaircissements supplémentaires, tels le rapport au pouvoir exercé par l’administration, les zones d’influence plus spécifiques à certains corps d’emploi et l’incidence des nouvelles technologies.

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Pour constituer un échantillon représentatif des professionnels des médias, nous avons tout d’abord effectué un inventaire des médias canadiens et québécois, permettant d’élaborer leur classification par groupe d’appartenance (pour les médias imprimés et électroniques). Même si notre étude n’avait pas pour objectif de tenir compte des distinctions organisationnelles, selon les divers types de médias, ni de cerner les spécificités internes inhérentes à chaque catégorie de médias, nous avons tout de même retenu un échantillon le plus représentatif possible des différents types de médias de langue française à savoir, pour les médias imprimés : La Presse, Le Journal de Montréal et Le Devoir ; pour les médias électroniques : Société Radio-Canada – SRC-TV/RDI (réseau de télévision publique du Canada) et SRC-R (réseau de radio publique du Canada) ; TQS et TVA/LCN (télévision privée) et Télé-Québec (réseau de télévision publique du Québec). Nous avons ensuite établi une liste de fonctions occupées dans les médias, en tentant de cibler les personnes qui exercent des rôles d’influence ou qui détiennent un pouvoir décisionnel dans le choix des contenus. Les fonctions suivantes ont été retenues : journaliste, recherchiste, directeur de l’information, directeur de la programmation, réalisateur, chroniqueur, chef de pupitre, chef de section, membre de la direction, pigiste et animateur. Nous avons exclu de cet échantillon les représentants de l’instance économique interne pour nous concentrer sur les professionnels qui œuvrent directement à la conception des projets médiatiques et à leur diffusion. Ainsi, une liste de 1 450 professionnels des médias a été constituée à l’aide du Club de Presse Blitz et du site Internet de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Après l’élimination des noms apparaissant en double sur ces deux listes, l’échantillon final a été ramené à 1 305 personnes [16][16] Au total, 145 personnes n’ont pas reçu l’invitation,... ayant reçu l’invitation à participer au sondage. De ce nombre, un total de 172 professionnels des médias ont participé à l’étude, pour un taux de réponse se situant à 13 %. La période d’administration du sondage s’échelonnait du 31 mars au 14 avril 2006.

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Pour la collecte des données par sondage, nous avons élaboré un questionnaire en ligne comportant 18 questions (dont une question ouverte qui permettait aux participants de développer leurs points de vue). En outre, sept questions fermées offraient la possibilité de choisir la réponse « autre » et d’inscrire un complément d’information. Le logiciel Surveyor Manager version 1.22 a été utilisé pour la mise en ligne de la version électronique du questionnaire, sur un microsite Web sécurisé. Un prétest du questionnaire a permis de valider les questions et d’en ajuster le libellé, de manière à réduire les risques d’erreurs inhérentes à la polysémie sémantique. Le contact initial avec les professionnels des médias a été fait par courrier électronique pour démarrer le processus de collecte de données. La compilation des réponses au sondage respectait l’anonymat des répondants. Si l’on considère la répartition des répondants au sondage, selon les rôles qu’ils exercent dans les médias, la fonction la plus représentée est celle des journalistes (37,2 %), suivie par des réalisateurs (23,3 %), des recherchistes (12,8 %) et des animateurs [17][17] L’animateur œuvre au sein d’une station de radio ou... (7,6 %). Les cadres (excluant ceux de la haute direction) représentent 6,4 %. Le plus grand nombre de répondants provient de la télévision (62 %), puis de la radio (18 %) et des journaux quotidiens (14 %). Le média le plus représenté dans l’étude est la Société Radio-Canada (56 %) dont l’effectif est d’ailleurs le plus nombreux.

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La méthodologie retenue présente quelques limites : malgré nos efforts pour éliminer des deux listes utilisées tous les noms inscrits en double, quelques personnes ont pu recevoir une double invitation à participer au sondage et y participer deux fois. Selon les vérifications effectuées, un peu moins de 25 personnes auraient reçu deux invitations. Quant au taux de réponse (13 %), bien que faible, il correspond aux habitudes du public visé, qui a la réputation de ne pas répondre aux sondages. Le taux de participation permet donc d’établir des tendances, à défaut de généralisations. Enfin, cette recherche peut également comporter un biais inhérent à l’intérêt des répondants envers le thème de la santé : on pourrait croire que ceux qui ont participé à l’étude manifestent un plus grand intérêt envers les enjeux de santé publique.

Résultats

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Pour les participants au sondage, la santé est une préoccupation importante dans les médias québécois : les trois quarts des professionnels des médias que nous avons consultés affirment aborder le thème de la santé dans leurs projets médiatiques (souvent : 33,7 % ; à l’occasion : 43,2 %). Pour un peu plus de la moitié d’entre eux, ce sujet devrait occuper une place égale à tout autre thème ayant une incidence sociale, alors que 10,7 % estiment que l’on devrait accorder à la santé une importance majeure dans les projets médiatiques parce que « la santé représente la principale dépense du gouvernement et la première préoccupation des citoyens » [18][18] Selon un répondant au sondage, dans sa réponse à une.... Pour la majorité des répondants, le thème de la santé devrait susciter l’intérêt des médias (sans que cela soit toujours de manière prépondérante par rapport à d’autres sujets) afin de répondre aux attentes de leur public : « C’est un des critères majeurs de l’émission à laquelle je travaille : il faut choisir les thèmes en fonction de leur incidence sociale. Certains sujets de santé (tels la grippe aviaire ou les dangers de la sédentarité) préoccupent notre public cible » [19][19] Selon un répondant au sondage.. Mais que l’on accorde ou non une importance majeure au thème de la santé, 85 % des répondants soutiennent qu’il y a, dans leur organisation, des règles ou des recommandations, écrites ou tacites, spécifiant le mode de traitement de l’information, notamment pour favoriser certains sujets.

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Dans ce contexte organisationnel, environ les trois quarts des répondants affirment qu’ils participent toujours ou fréquemment au choix des thèmes pour les projets auxquels ils collaborent. Environ le tiers des personnes interrogées précisent que leur supérieur hiérarchique participe toujours ou fréquemment à la définition des projets médiatiques. Les membres de la direction (91 %) affirment qu’ils détiennent le pouvoir de décision finale quant au choix des thèmes, de même que la moitié des chroniqueurs et des animateurs consultés.

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Tout processus de décision repose sur des motivations qui orientent le choix des contenus médiatiques. Au regard de la santé, les participants à l’étude ont identifié les motivations suivantes : en tête de liste arrivent l’existence de débats sociaux et la demande du public concernant certains thèmes. L’originalité du sujet dans son traitement, par rapport à la concurrence médiatique, y compris celle qui se développe entre les différents supports (médias traditionnels contre médias émergents) se révèle également une motivation importante, suivie des récentes décisions politiques ou gouvernementales, du potentiel de tirage et de cotes d’écoute [20][20] Cette motivation est moins importante pour le secteur.... Les sujets d’actualité dans certains pays, tels la France ou les États-Unis, ainsi que les opinions formulées par les chercheurs scientifiques et le traitement de ces sujets par d’autres médias sont considérés comme des critères retenant l’attention des professionnels des médias. L’angle de traitement privilégié pour un sujet de santé s’articule autour de trois pôles : les facteurs de risque, les habitudes de vie et l’accessibilité des soins.

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Un peu plus du tiers des réalisateurs affirment qu’ils participent toujours à la définition des thèmes (37,5 %), tandis que 42,5 % soutiennent y participer fréquemment. Toutefois, les réalisateurs sont beaucoup moins nombreux (27,5 %) que les animateurs et les chroniqueurs à détenir le pouvoir de décision finale sur le choix des thèmes à aborder. Quant aux réalisateurs, 55 % affirment qu’ils ont la latitude de prendre uniquement certaines catégories de décisions, tandis que 17,5 % considèrent qu’ils détiennent surtout un pouvoir de recommandation [21][21] C’est-à-dire avoir la possibilité de recommander que.... Pour leur part, les journalistes, les recherchistes et les chefs de section considèrent qu’ils ont un pouvoir limité sur le choix des thèmes. Bien que les recherchistes (86,5 %) affirment participer toujours ou fréquemment à la définition des thèmes dans les projets auxquels ils collaborent, peu d’entre eux (9,1 %) considèrent qu’ils détiennent le pouvoir de décision finale : environ la moitié (54,5 %) affirme détenir un pouvoir plus limité, soit celui de recommandation qui peut tout de même influencer les prises de décision. Cet état de fait s’expliquerait par le fait que les recherchistes sont souvent des collaborateurs externes qui suggèrent des thèmes ou des idées de contenus, lesquels font l’objet de discussions au cours de rencontres entre les membres de l’équipe de production. D’ailleurs, ce pouvoir de recommandation doit être envisagé sous l’angle autopoëtique, toute recommandation étant la réalisation d’une influence qui tend à établir les frontières du rôle de chaque acteur dans son entreprise, incluant les organisations de presse.

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Quant aux journalistes, les trois quarts affirment qu’ils participent [22][22] Toujours (33,3 %) ou fréquemment (39,7 %). au choix des thèmes qui seront retenus pour la diffusion. Toutefois, seulement 27,5 % mentionnent détenir le pouvoir de décision finale. Environ la moitié d’entre eux auraient le pouvoir de prendre certaines décisions, tandis que près d’un journaliste sur trois ne détient qu’un pouvoir de recommandation. D’autre part, le quart des chefs de section participent toujours à la définition des thèmes, tandis que la moitié d’entre eux affirment y participer fréquemment.

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Compte tenu de ces résultats, il appert que le choix des contenus en santé dans les médias québécois s’effectue de manière collégiale, selon un processus d’échanges et de négociations au sens où l’entend Dupont [23][23] C. Dupont (2006). La Négociation post-moderne, Paris,....

Discussion

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Nos résultats témoignent d’une dynamique d’interinfluence au sein des équipes de travail, dans tous les médias, selon une tendance qui émerge de l’expérience assez étendue des participants au sondage. En effet, les trois quarts d’entre eux y exercent leurs fonctions depuis plus de dix ans. La compilation des réponses aux questions ouvertes et des opinions émises dans le cadre des entrevues et de la table de discussion permet de constater que les professionnels des médias sont sensibles aux débats sociaux et à la popularité de la santé auprès de leur public, ce qui représente les deux principales motivations pour diffuser de l’information sur le sujet de la santé.

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Mais des préoccupations différentes animent les professionnels des médias en fonction du contexte spécifique de chaque média ainsi que du contexte global de la multiplication des chaînes spécialisées, de même que de l’intérêt croissant de la population envers Internet, modifiant l’environnement dans lequel évoluent les chaînes d’information. La compétition pour obtenir les cotes d’écoute ne se joue plus seulement entre quelques grandes chaînes, mais également avec une multitude de canaux accessibles par câble ou par satellite tout autant qu’avec Internet et avec les moyens de communication mobile. D’ailleurs, le temps passé sur Internet est à peu près égal et même supérieur à celui consacré à la télévision chez les 18-34 ans au Québec et au Canada. Cette situation permet d’expliquer, en partie, la quête des cotes d’écoute par les médias traditionnels et leur besoin de se démarquer de la concurrence, notamment dans les réseaux de la télévision privée.

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La majorité des répondants à notre sondage estiment qu’il est pertinent de traiter de la santé, 56,2 % d’entre eux accordant à ce thème une place égale à tout autre sujet ayant une incidence sociale. Toutefois, un tiers des répondants concèdent que la santé doit occuper une place majeure, alors que seulement 10 % considèrent le thème de la santé comme prioritaire. Cependant, lorsqu’on considère les commentaires des journalistes, tels qu’exprimés dans le cadre des questions ouvertes du sondage ou lors des entretiens en face à face, il apparaît que leur latitude de décision pour traiter ou non d’une information touchant la santé est surtout de l’ordre de la recommandation : un diffuseur initial (soit une source des médias : ministère, chercheur, direction de santé publique, relationniste, etc.) qui convainc un journaliste de l’importance d’une information peut alors bénéficier du soutien de ce journaliste au moment de la négociation au sein des équipes de planification ou de production pour faire accepter ce point de vue (pouvoir de recommandation). De plus, le type de sujet traité en santé publique (selon qu’il s’agit d’une pandémie ou d’un fait mineur, tel le lancement d’un nouveau produit amaigrissant) exerce un impact variable, en fonction de la gravité du sujet, modulant ainsi l’intérêt que chaque information suscite auprès des professionnels dans les médias. Bien évidemment, les crises, les risques ou les écarts à la norme mettant en péril la santé publique complexifient le modèle de prise de décision en faisant intervenir un facteur de criticité dont doivent tenir compte les médias dans la perspective du bien public.

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En outre, selon les participants à notre étude, l’identité de la source influence l’attention que les médias accordent à un sujet. Cette influence de la source est souvent la conséquence d’une démarche stratégique visant à mettre en valeur le porte-parole d’une organisation (diffuseur initial) auprès des professionnels des médias pour positionner un sujet de santé, ce qu’Erickson et al.[6][6] R.V. Erickson, M. Baranek et J.B.L. Chan (1989). Negotiating... qualifient de « contrôle négocié ». Ainsi, plusieurs acteurs sociaux jouent la carte de la notoriété des sources auprès du système médiatique en tant que composante de l’environnement global où se déploie la métacommunication sur la santé, selon l’approche de Thayer (figure 1).

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Schéma [24][24] Traduction libre. de la communication
(Thayer, 1968 : 123)
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Dans ce contexte, l’environnement interne et externe des médias crée des zones d’interinfluence, en fonction du concept de réception active. Thayer [9][9] Y. Bertrand et P. Guillemet (1991). Les organisations,... précise d’ailleurs que le mode d’élaboration des messages représente une co-construction séquentielle, selon l’aptitude-à-prendre-en-compte et la disposition-à-prendre-en-compte des récepteurs (les professionnels des médias dans le cas qui nous occupe), au regard de l’information qui leur est transmise par différentes sources. Ainsi, le pouvoir décisionnel qu’exercent les professionnels œuvrant dans les médias peut se concevoir comme une matrice multipaliers (triangulation en trois dimensions). Selon ces résultats, le niveau de latitude décisionnelle de chaque fonction occupée par les professionnels dans les médias influe sur le traitement médiatique d’un sujet de santé. Les professionnels des médias ont eux-mêmes qualifié le type de latitude décisionnelle (pouvoir de recommandation, pouvoir de décision - finale ou partielle, etc.) qu’ils exercent dans le choix des sujets de santé qu’ils ont à traiter. De l’ensemble de ces dimensions décisionnelles émerge le processus global de négociation qui s’effectue, d’abord entre une source externe (diffuseur initial) et le professionnel des médias, puis entre les professionnels des médias à l’intérieur de la structure médiatique. En fonction du concept de réception active, ces zones d’interinfluence s’exercent principalement au sein des équipes de planification de contenu, notamment lors des réunions de production. Dans le cadre de ces rencontres quotidiennes, les points de vue exprimés par chacun des professionnels des médias deviennent les composantes constitutives du processus d’élaboration des décisions finales sur les thèmes de santé publique qui sont traités par les médias [25][25] Selon la majorité des participants à notre sondage. Dans ce contexte, un professionnel des médias peut se faire le promoteur d’un thème : il argumentera alors avec son supérieur et ses collègues pour faire valoir la pertinence d’élaborer un projet médiatique sur un dossier spécifique touchant la santé publique. Il pourra s’en faire le défenseur, l’avocat et l’arbitre pour « faire passer son sujet » [26][26] Selon un commentaire recueilli auprès d’un journaliste... auprès de son équipe de travail. Ainsi, le processus global de prise de décision dans les médias peut être envisagé selon un schéma matriciel multipaliers, illustré à la figure 2.

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Prise de décision dans les médias

Matrice multipaliers d’un processus basé sur la collégialité

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Comme l’illustre la figure 2, les influences entre les professionnels des médias pour le traitement d’un sujet de santé s’actualisent dans une dynamique relationnelle où chacun détient une partie du pouvoir de recommandation et du pouvoir de décision. Par conséquent, le mode de circulation de l’information portant sur la santé peut être envisagé de manière systémique [9][9] Y. Bertrand et P. Guillemet (1991). Les organisations,... et situationnelle [8][8] J.E. Grunig et T. Hunt (1984). Managing Public Relations,... puisque les décisions de privilégier ou non une thématique dépendent d’un ensemble d’acteurs et de facteurs (dont les intérêts commerciaux ne sont pas les moindres). La pierre angulaire de cette matrice multipaliers est une plateforme où s’actualisent les prises de décision sur la base d’une collégialité entre professionnels des médias, à l’intérieur de la structure organisationnelle (zone circulaire en grisé, au centre de la figure 2). Ainsi, dans les médias imprimés et électroniques, les trois quarts des répondants au sondage confirment que les décisions ne sont pas l’apanage d’une seule personne mais que le pouvoir décisionnel est réparti entre plusieurs fonctions dans les médias. Cette collégialité peut revêtir de multiples formes : discussion sur les enjeux éditoriaux ou sur la hiérarchisation des thématiques à couvrir, ordonnancement des sujets par l’expression des divers points de vue, etc. Seulement le quart des répondants au sondage affirment avoir le pouvoir de prendre les décisions finales, tandis que le tiers d’entre eux croient plutôt qu’ils détiennent un « pouvoir de recommandation, susceptible d’influencer les décisions » [27][27] Selon les termes d’un répondant, tels qu’exprimés à.... Un peu moins de la moitié (41,5 %) des répondants affirment détenir le pouvoir de prendre uniquement certaines catégories de décisions.

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Par conséquent, la décision du traitement des sujets liés à la santé s’élabore en équipe, souvent lors de rencontres statutaires de production, réunions qui représentent un point nodal de décision [28][28] Selon le témoignage des professionnels des médias rencontrés.... Par exemple, à TVA/LCN, les journalistes rencontrés en entrevue affirment qu’il s’y tient quotidiennement (365 jours/an) deux rencontres de production réunissant les équipes de nouvelles (à 2 h puis vers 14 h). Dans le cadre de ces réunions vont se décider les sujets qui feront l’objet de couvertures médiatiques durant les 12 prochaines heures. À la Société Radio-Canada, les réunions générales de planification et de production ont lieu à 2 h 30 et à 13 h 30, moments privilégiés pour les prises de décision par les participants à ces rencontres. À remarquer que les responsables d’équipe (supérieurs hiérarchiques dans le triangle de gauche à la figure 2) détiennent plus souvent le pouvoir décisionnel final que les fonctions plus professionnelles (triangle de droite – figure 2), selon les résultats de notre étude qui permettent d’établir une corrélation entre le type de pouvoir et la catégorie de fonctions exercées dans les médias. Cette hiérarchisation du type de pouvoir exercé par les diverses catégories de fonctions a été établie en fonction des résultats du sondage : dans 75 % des cas, les supérieurs hiérarchiques participent au choix des thèmes à aborder [29][29] Ces 75 % se répartissent comme suit : « toujours ».... De plus, les professionnels des médias affirment, dans les réponses au sondage, qu’ils doivent respecter certaines règles établies par la direction pour déterminer des paramètres encadrant le choix des thèmes à aborder. Comme ce sont les supérieurs hiérarchiques qui établissent ces règles pour le traitement des sujets, leurs interventions normatives viennent renforcer le pouvoir décisionnel des cadres dans les organisations de presse.

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Outre l’approche strictement rationnelle appliquée au processus d’influence entre collègues, on doit également tenir compte du concept d’autopoïèse [30][30] H. R. Maturana et F. Varela (1994). L’arbre de la connaissance :...: dans tout système organisé, on doit considérer l’importance de protéger les frontières de son territoire et la dimension émotive que suscitent certains sujets. En fait, en milieu de travail, et les médias ne font pas exception, les guerres de territorialité surgissent pour protéger le champ d’expertise de chacun, engendrant une charge émotive à travers les alliances entre certains sous-groupes. Par conséquent, la complexité de la métacommunication [9][9] Y. Bertrand et P. Guillemet (1991). Les organisations,..., [11][11] L. Chartier (2003). Mesurer l’insaisissable, Sainte-Foy,... entre les publics institutionnels dans le secteur de la santé et le processus d’interinfluence avec les médias s’articulent sur des bases moins linéaires que la seule rationalité permet de l’envisager. Pour circonscrire de manière plus fine le processus décisionnel, il faut en effet tenir compte des passions et des charges émotives liées aux partialités inhérentes aux partis pris des professionnels des médias (leur partialité idéologique, politique, sociale, économique, culturelle, etc.) et aux interventions ponctuelles de la hiérarchie dans l’organisation média.

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Ce dernier niveau d’intervention sporadique, mais significatif, n’est pas sans évoquer les rapports de pouvoir et de concurrence qui s’établissent sur la base de la notoriété de certains cadres ainsi que de leur légitimité interne. Mais n’ayant pas inclus dans l’échantillon retenu les représentants de la haute direction, nous ne pouvons préciser leurs stratégies d’intervention, de négociation ou d’imposition pour faire valoir leur point de vue auprès des professionnels des médias. Dans notre échantillon, l’absence de représentants de la haute direction oriente les résultats obtenus, puisqu’en tenant compte des frontières professionnelles entre les catégories d’emplois dans les médias, on obtient des points de vue limités au seul horizon de la pratique professionnelle, selon les opinions exprimées par les participants à cette étude, soit les professionnels œuvrant dans les médias et les cadres de premier niveau. En tenant compte de la sociologie des organisations [31][31] H. Amblard et al. (2005). Les nouvelles approches sociologiques..., l’analyse de nos résultats permet tout de même de situer le rôle des actants dans leurs interactions quotidiennes et leur contribution au processus de décision, au sein des réseaux organisationnels.

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Dans les médias qui traitent, structurent et diffusent l’information, les prises de décision ne sont jamais neutres, ni totalement objectives. En effet, selon Chartier [11][11] L. Chartier (2003). Mesurer l’insaisissable, Sainte-Foy,..., un taux de 40 % de partialité s’exprime dans tout contenu de presse, témoignant de prises de position exprimées par les professionnels des médias dans le contenu de presse qu’ils contribuent à produire. Cette partialité est conséquente à l’impossibilité de traiter d’un sujet « sans “éclairer” en positif ou en négatif, ce qu’on décrit, de raconter les faits sans rendre légitimes ou illégitimes des actes, de rapporter les propos sans qualifier ou disqualifier les locuteurs qu’on cite » [10][10] B. Delforce (1996 ). « La responsabilité sociale des.... L’environnement global dans lequel s’exercent les fonctions des divers professionnels des médias influe d’ailleurs sur leurs prises de position : « Le journaliste n’opère pas dans un désert de sens. Ses articles ne peuvent donc que venir bousculer ou, au contraire, conforter des discours sociaux qui leur préexistent. Ils ne peuvent que contribuer à légitimer ou, au contraire, à disqualifier les acteurs sociaux qui en sont les porte-parole » [10][10] B. Delforce (1996 ). « La responsabilité sociale des....

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Des résultats de notre étude peut se dégager un principe de partialité conséquent au processus de prise de décision, sur la base d’ajustements mutuels entre toutes les catégories de professionnels des médias [32][32] À l’exception des répondants qui affirment ne jamais.... Ceux-ci auraient, selon leurs propres termes, le souci de se démarquer des médias concurrents par un traitement orienté, un angle original ou un argumentaire nouveau, sur un même sujet de santé. Il se crée ainsi, dans l’espace public au sens où l’entend Habermas [33][33] J. Habermas (1986). L’Espace public, Paris, Pavot. une véritable communication ondulatoire [34][34] R. Doin et D. Lamarre (1986). Les relations publiques :... partant d’un centre de diffusion (une première mention dans les médias), pour rayonner progressivement à travers plusieurs réseaux médiatiques, incluant les réseaux sociaux autogérés par les citoyens, sans l’intervention des filtres journalistiques. Par exemple, le traitement d’un enjeu de santé publique peut être lancé par téléphonie mobile, pour être repris par un média imprimé et être ensuite traité sous un angle différent par d’autres médias, traditionnels ou numériques, illustrant le réseau d’interinfluence entre les différents supports de diffusion et entre les professionnels des médias. Dans la foulée des travaux de Ruellan et Thierry [35][35] D. Ruellan et D. Thierry (2000). Caractéristiques du..., on retient l’impact des technologies numériques qui influent sur le cycle de production et de diffusion de l’information dans l’espace public, lui conférant une dimension d’interactivité qui redéfinit la cartographie des acteurs dans la diffusion de l’information. Avec l’avènement de l’informationnalisme [1][1] M. Castells (1996). The Rise of the Network Society,..., l’explosion de la production d’informations est soumise non seulement aux diktats des nouvelles chaînes d’information continue, mais aussi aux moyens d’information directement contrôlés par les primary definers, aussi bien individus qu’organisations (sur le Web et par les technologies mobiles), sans l’intervention des médias traditionnels. Cette situation contribue à l’éclatement de la communication ondulatoire, complexifiant ainsi les zones d’influences où œuvrent les professionnels des médias, dans un environnement de métacommunication numérisée totalement décloisonné.

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Dans ce contexte, les diffuseurs initiaux ou primary definers[7][7] S. Hall et al. (1978). Policing the Crisis – Mugging,... qui interviennent pour définir la réalité sociale dans les médias jouent un rôle de plus en plus important en santé publique, alors que les professionnels des médias se voient parfois relégués à une fonction de relayeurs ou secondary definers (Hall et al, 1978). Notons toutefois que la présente recherche visait essentiellement à cerner la dynamique d’interinfluence entre les professionnels des médias de sorte que nous ne nous sommes pas attardés à l’étude des primary definers, dont le rôle est d’autant plus intéressant que leur contribution n’est pas toujours reconnue, surtout lorsque la position qu’ils présentent n’est pas considérée comme socialement acceptable. Nous pourrons nous y attarder dans le cadre d’un second volet de la présente recherche pour mettre en lumière leur contribution à la dynamique d’influences réciproques entre primary et secondary definers. Cette dynamique s’inscrit tout à fait dans ces conditions (théorie situationnelle de Grunig et al.[8][8] J.E. Grunig et T. Hunt (1984). Managing Public Relations,...), en fonction d’une co-construction de l’information médiatique qui va bien au-delà de la simple concurrence pour les recettes publicitaires entre supports médiatiques. Cette inscription situationniste et sa dimension temporelle tout aussi importante conditionnent l’entièreté du processus de négociation à l’origine de toute diffusion d’information, de manière plus ou plus symétrique, comme l’illustrent très bien les quatre modèles des relations publiques proposés par Grunig et al.,[8][8] J.E. Grunig et T. Hunt (1984). Managing Public Relations,..., [15][15] L.A. Grunig, J.E. Grunig et D.M. Dozier (2002). Excellent... auteurs favorisant la communication symétrique bidirectionnelle entre les acteurs, soit le quatrième modèle proposé par ces auteurs.

29

Par ailleurs, les actions visant à influencer le contenu de presse donnent lieu à l’élaboration de stratégies de communication par les sources initiales, souvent des relationnistes, qui fournissent aux journalistes l’information de base sur la plupart des sujets couverts dans les médias. Leur influence est non négligeable puisque, selon Grunig et al., environ 45 % de toute information diffusée par les médias provient d’un communiqué de presse ou d’une conférence de presse, fruits d’une action stratégique de relations publiques. Ces diverses approches peuvent parfois revêtir la forme d’une stratégie cooptée ou défensive, d’une stratégie de « coulage » d’informations ou d’évitement, d’une stratégie offensive ou de détournement de l’attention, etc. Ces stratégies contribuent à complexifier l’étude des logiques d’influence qui sous-tendent les prises de décision sur la couverture à donner (ou à ne pas offrir) aux thèmes liés à la santé publique dans les médias.

30

Enfin, les professionnels consultés dans les organisations de presse ont formulé plusieurs suggestions afin de maximiser le potentiel de diffusion des sujets touchant la santé publique, dans une perspective d’amélioration de la qualité de vie des citoyens. Les propositions présentées ci-dessous ont toutes été exprimées par les journalistes consultés lors des entrevues ou de la table ronde. Tout d’abord, les journalistes rappellent qu’il n’est pas utile, sinon nuisible, de contacter à répétition la direction des services d’information pour transmettre des informations uniformes auprès de tous les médias. Il vaudrait mieux connaître les spécialités de certains journalistes et s’adresser directement à eux pour susciter leur intérêt envers un sujet de santé. Il faut ensuite tenir compte de l’angle de traitement privilégié par chaque média. Ainsi, à TVA-LCN, on aborde la nouvelle sous l’angle de la proximité et de l’utilité pratique de cette information pour le public québécois. Ainsi, dans le cas d’un risque pour la santé publique, on s’intéressera davantage aux mesures préventives et aux actions prises en vue de juguler les dommages potentiels auprès de la population. On examinera alors l’impact des décisions en santé publique et leurs répercussions sur la vie quotidienne des citoyens. Par ailleurs, à la radio de la SRC, on privilégie l’ouverture sur le monde : si un événement majeur en santé publique survient au Québec, on mettra en évidence cette situation locale avec ce qui se déroule ailleurs dans le monde.

31

Les médias favorisent également les enquêtes permettant d’obtenir des informations exclusives, d’où l’importance de fournir aux professionnels des médias un traitement de l’information sur la santé sous un angle original. C’est pourquoi la plupart des invitations de presse envoyées aux médias se retrouvent souvent à la poubelle, puisque les médias préfèrent diffuser des déclarations qui se démarquent de l’angle de traitement proposé de manière uniforme à l’ensemble des médias concurrents dans le cadre des activités de presse. Les répondants à notre étude affirment en effet que, lorsqu’ils développent un projet médiatique sur la santé, ils recherchent toujours l’angle nouveau dans le traitement de l’information. Ces résultats s’inscrivent dans la foulée des travaux sur les logiques médiatiques de promotion événementielle [36][36] H. Molotch et M. Lester (1981 ). « L’usage stratégique..., selon une approche conceptuelle qui s’applique tout à fait au domaine de la santé dans sa représentation médiatique. Il en va de même au journal La Presse (qui compte environ 250 journalistes), mais où l’on privilégie la planification à long terme pour traiter de dossiers plus étoffés, notamment dans le domaine de la santé, certains cahiers thématiques pouvant être planifiés six ou huit mois à l’avance. Ce journal mise beaucoup sur l’achalandage (en croissance) de son site Internet et sur la popularité de ses blogues avec le public.

32

Cette importance accordée aux technologies de l’information dans le processus d’interinfluence entre les professionnels des médias s’applique également à l’Intranet de plusieurs entreprises de presse (tels TVA, La Presse et Radio-Canada) qui s’en servent pour valoriser les échanges en ligne. Ainsi, l’utilisation d’un calendrier affichant l’actualité partout dans le monde devient, sur l’Intranet de ces médias, une source d’information utile à la prise de décision, selon l’avis des personnes consultées en entrevues dans le cadre de la présente étude. D’ailleurs, plusieurs entreprises de presse ont développé leur propre modèle de calendrier sur Intranet. D’autres médias utilisent le calendrier mis à leur disposition par l’agence Presse Canadienne, calendrier qu’ils peuvent enrichir de leurs propres données, conférant ainsi une dimension nouvelle au processus d’interinfluence virtuelle dans les entreprises de presse. Étant accessible 24 heures par jour, le site Intranet s’enrichit des insertions d’informations faites par chaque professionnel, sans distinction de fonction. Chacun peut y positionner des informations nouvelles, en temps réel, par exemple à l’issue d’une activité de presse (conférence de presse, ouverture, lancement, colloque, rencontre, percée dans la recherche en santé,annonce d’une pandémie, etc.).

33

En ce sens, l’Intranet des entreprises de presse représente un autre point nodal, virtuel cette fois, où se concentrent les interactions menant à la prise de décision. On assiste ainsi à une évolution structurelle dans le processus de prise de décision par le recours à l’Intranet qui intègre les fonctionnalités de discussion, d’échanges, de questionnements entre les professionnels des médias. L’Intranet et les technologies de communication mobile contribuent donc à l’émergence de nouveaux modes de communication influant sur le processus de prise de décision dans les médias.

34

Par conséquent, cette dynamique modifie les pratiques de prises de décision par leur potentiel d’interactivité, redéfinissant les modes de sélection, de hiérarchisation et de traitement de l’information en matière de santé. Intégrant de nouveaux processus asynchrones de collaboration virtuels et multidirectionnels, donc davantage holistiques, les entreprises de presse voient se transformer les rôles d’influence plus formelle qui étaient davantage conditionnés par la hiérarchie et qui sont maintenant décloisonnés et interactifs. Toutefois, on ne doit pas évacuer l’aspect psychosocial de cette nouvelle dynamique de communication organisationnelle. En effet, les théories de l’influence, notamment par l’appréhension du processus d’influence médiatique [37][37] D. Courbet (1999). Puissance de la télévision: stratégies..., recentrent l’importance des processus cognitifs qui interviennent dans tout acte de prise de décision. Ainsi, le mode de fonctionnement qu’utilise le cerveau pour traiter l’information en provenance des médias, tel que décrit par Courbet, peut également s’appliquer au modèle d’interinfluence entre les professionnels des médias. C’est ainsi que l’analyse psychosociale des contributions apportés par les professionnels des médias permet de mieux cerner leur zone d’influence respective, selon leur propre perception, tel que mis en lumière par les résultats de la présente recherche.

Conclusion

35

Les résultats de notre étude, portant sur les influences entre les professionnels des médias dans le traitement des sujets sur la santé, révèlent un milieu empreint d’une forte collégialité dans les prises de décision concernant les projets médiatiques. L’information circule de manière non linéaire, s’articulant autour de points nodaux de décision, créant une porosité entre les sources d’influences (diffuseurs initiaux) et les médias (diffuseurs relais). Or, si les sources ne sont pas neutres (leur identité influant sur le processus décisionnel), le statut des divers professionnels des médias influence également leur latitude décisionnelle quant au traitement d’un sujet lié à la santé. Par conséquent, les modes de traitement de l’information dans les entreprises de presse reposent sur un processus complexe de prises de décision qui privilégie (ou non) telle thématique de santé ou tel angle de traitement, en fonction d’une co-construction de sens (Delforce, 1996 et Renaud et al., 2006) qui s’établit de manière dynamique au sein d’une structure matricielle multipaliers. Outre la légitimité professionnelle, la co-construction de sens doit aussi tenir compte de la légitimité technique et technologique qui s’ajoute à la légitimité commerciale, à la légitimité financière et à légitimité du pouvoir exercée par la coalition dominante des gestionnaires [38][38] H. Mintzberg (1986). Le pouvoir dans les organisations,....

36

Les hypothèses de notre recherche se sont donc vérifiées en démontrant que le réseau d’interinfluence entre les professionnels des médias permet la réalisation d’un processus d’incrémentation de l’information sur la santé dans les entreprises de presse, puis dans l’espace public. Les relations personnalisées établies entre les professionnels des médias et leurs sources externes constituent un réseau de métacommunication [9][9] Y. Bertrand et P. Guillemet (1991). Les organisations,..., structurant l’environnement global où se déploie l’élaboration de normes en santé. Ainsi, les prises de décision dans les entreprises de presse participent au construit de ces normes par la couverture médiatique accordée à la santé puisque, comme le rappelle Delforce [10][10] B. Delforce (1996 ). « La responsabilité sociale des..., « l’article journalistique est inévitablement le résultat d’une construction ; il est à la fois le produit d’un regard porté sur la réalité et d’une mise en forme discursive particulière ». Dans ce contexte de travail, les professionnels des médias peuvent être considérés comme un public à coefficient [39][39] Pour les relationnistes et pour les promoteurs de la... pour les relationnistes et les promoteurs de la santé. Ainsi, pour ceux qui contribuent à la diffusion d’une forme discursive de communication engagée [11][11] L. Chartier (2003). Mesurer l’insaisissable, Sainte-Foy,..., les médias offrent un rayonnement qui contribue à l’essor de l’information portant sur la santé, notamment dans sa dimension préventive.

37

Dans une perspective systémique, il se crée ainsi une boucle autopoïétique [30][30] H. R. Maturana et F. Varela (1994). L’arbre de la connaissance :... de métacommunication : les médias établissent leurs choix en fonction des sujets qui répondent aux besoins [40][40] P. Charaudeau (1997). Le discours d’informationmédiatique.... et aux émotions de leurs publics, ceux-ci créant à leur tour une pression constante sur les médias afin d’obtenir une information de pointe dans le domaine de la santé.

Notes

[*]

Traduction : Deanna Drendel, ARP, FSCRP

Traducción original: Deanna Drendel, ARP, FSCRP.

[1]

M. Castells (1996). The Rise of the Network Society, Malden, M.A., Blackwell. Traduction en français : M. Castells (1998). La Société en réseaux - L’ère de l’information, T. 1, Paris, Fayard, traduction française.

[2]

S. Proulx et A. Vitalis (1998). « Paradoxes de la réception médiatique à l’heure de la mondialisation des médias », dans Médias et mondialisation : vers une citoyenneté nomade, Rennes, éditions Apogée.

[3]

L. Renaud et al., (2006 ). « Mechanisms underlying the influence of media on norms: a model » dans Revue canadienne de santé publique, vol. 97, n° 2 : 149-152.

[4]

L’expression « professionnels des médias » fait référence à toute personne œuvrant dans une organisation de presse, aussi bien les responsables d’équipes (chef de section, directeur de l’information, réalisateurs, etc.) que les employés (journalistes, chroniqueurs, recherchistes, etc.). À noter cependant que dans plusieurs médias, un certain flou entoure ces divers titres d’emplois, comme l’a souligné Ruellan (D. Ruellan (1997). Les « pro » du journalisme. De l’état au statut, la construction d’un espace professionnel, Rennes, Presses universitaires de Rennes.) en précisant que plusieurs fonctions du journalisme dépassent les cadres d’emploi traditionnel dans certaines organisations de presse.

[5]

M.E. McCombs (1977 ). « Agenda Setting Function of Mass Media » dans Public Relations Review, n° 3. M.E. McCombs et D.L. Shaw 1976 ). « Structuring the unseen environment » dans Journal of Communication, v. 26, n° 2 : 18-22. Moumouni, C. (2004). De l’agenda-setting à l’agenda-following : esquisse d’une théorie générale de l’agenda. Communication présentée lors du 72e Congrès annuel de l’ACFAS.

[6]

R.V. Erickson, M. Baranek et J.B.L. Chan (1989). Negotiating Control : A Study of News Sources, Toronto, University of Toronto Press.

[7]

S. Hall et al. (1978). Policing the Crisis – Mugging, the State, and Law and Order, London, Macmillan.

[8]

J.E. Grunig et T. Hunt (1984). Managing Public Relations, New York, Rinehart and Winston.

[9]

Y. Bertrand et P. Guillemet (1991). Les organisations, une approche systémique, Télé-Université, Les Éditions Agences d’ARC.L. Thayer (1968). Communication and Communication Systems in Organization, Management, and Interpersonal Relations, Homewood, Illinois, R. D. Irwin. L. Thayer (1986). Organization – Communication, Emerging Perspectives, Norwood, Ablex.

[10]

B. Delforce (1996 ). « La responsabilité sociale des médias : donner du sens », Les cahiers du journalisme, n° 2, décembre : 16-31.

[11]

L. Chartier (2003). Mesurer l’insaisissable, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec. D. Maisonneuve (2004). Les relations publiques – Le syndrome de la cage de Faraday, Sante-Foy, Presses de l’Université du Québec.

[12]

K.D. Lynch (2008 ). « Modeling Role Enactment: Linking Role Theory and Social Cognition » dans Journal for the Theory of Social Behaviour, 37: 4, 379-399.

[13]

Le terme « projet » réfère à toute production médiatique (écrite ou électronique), qu’elle soit complétée ou en voie d’élaboration. Par ailleurs, le terme « contenu » réfère à ce qu’expriment les productions médiatiques (idées ou thèmes abordés, informations transmises, façon de voir, attitudes, etc.).

[14]

B. J. Biddle (1986 ). “Recent development in Role Theory” dans Annual Review of Sociology, vol. 12: 67-92.

[15]

L.A. Grunig, J.E. Grunig et D.M. Dozier (2002). Excellent Public Relations and Effective Organizations, Hillsdale, Lawrence Erlbaum Associates Publishers. Grunig et al (2002) op. cit.

[16]

Au total, 145 personnes n’ont pas reçu l’invitation, soit parce que leur adresse électronique n’était plus en vigueur, soit parce qu’elles étaient absentes du bureau pour une période qui dépassait la date limite du sondage.

[17]

L’animateur œuvre au sein d’une station de radio ou de télévision. En relations étroites avec l’équipe de production généralement constituée d’un réalisateur et d’un recherchiste, il planifie et prépare le déroulement d’une émission. Dans les plus petites stations, il établit seul le plan de ses interventions. Il se documente, prépare et réalise ses entrevues. L’animateur peut exercer les fonctions de journaliste et de recherchiste. Dans les plus petites stations de radio, il cumule les postes, étant parfois directeur de la programmation, producteur ainsi que directeur musical.

[18]

Selon un répondant au sondage, dans sa réponse à une question ouverte, il faut accorder une importance prépondérante à la santé dans le contexte social propre au Québec où le réseau de la santé relève du gouvernement, ses frais de fonctionnement étant entièrement à la charge de l’État.

[19]

Selon un répondant au sondage.

[20]

Cette motivation est moins importante pour le secteur public, notamment à la radio d’État.

[21]

C’est-à-dire avoir la possibilité de recommander que le média aborde un thème de santé publique dans sa planification de diffusion.

[22]

Toujours (33,3 %) ou fréquemment (39,7 %).

[23]

C. Dupont (2006). La Négociation post-moderne, Paris, Publibook, coll. « Sciences sociales ».

[24]

Traduction libre.

[25]

Selon la majorité des participants à notre sondage.

[26]

Selon un commentaire recueilli auprès d’un journaliste rencontré dans le cadre d’une entrevue.

[27]

Selon les termes d’un répondant, tels qu’exprimés à la section ouverte d’une question du sondage.

[28]

Selon le témoignage des professionnels des médias rencontrés en entrevue, ces réunions se tiennent habituellement deux fois par jour.

[29]

Ces 75 % se répartissent comme suit : « toujours » (8,8 %), « fréquemment » (25,9 %) ou « à l’occasion » (43,5 %).

[30]

H. R. Maturana et F. Varela (1994). L’arbre de la connaissance : racines biologiques de la compréhension humaine, Paris, Addison-Wesley. Maturana, H.R. et Varela, F. (1980). Autopoiesis and cognition : the realization of the living. With a pref. to autopoiesis by Sir Stafford beer, Dordrecht, D. Reidel Pub. Co.

[31]

H. Amblard et al. (2005). Les nouvelles approches sociologiques des organisations, Paris, 2004 - Éditions du Seuil.

[32]

À l’exception des répondants qui affirment ne jamais participer au processus ou y participer rarement et à l’occasion, soit 13,5 % des participants à cette étude.

[33]

J. Habermas (1986). L’Espace public, Paris, Pavot.

[34]

R. Doin et D. Lamarre (1986). Les relations publiques : une nouvelle force de l’entreprise moderne, Montréal, Éditions de l’Homme.

[35]

D. Ruellan et D. Thierry (2000). Caractéristiques du livre Journal local et réseaux informatiques, Paris, L’Harmattan.

[36]

H. Molotch et M. Lester (1981 ). « L’usage stratégique des événements : la promotion et le montage des nouvelles » dans J.G. Padioleau L’Opinion publique examen critique, nouvelles directions, Walter de Gruyter, 39 (1): 101-112. H. Molotch (Feb. 1974). « News as Purposive Behavior: On the Strategic Use of Routine Events, Accidents, and Scandals » dans American Sociological Review, vol. 39, n° 1 :101-112.

[37]

D. Courbet (1999). Puissance de la télévision: stratégies de communication et influence des marques, Paris, L’Harmattan.

[38]

H. Mintzberg (1986). Le pouvoir dans les organisations, Paris, Éditions d’Organisation.

[39]

Pour les relationnistes et pour les promoteurs de la santé, les médias constituent en effet un public à coefficient puisqu’ils influencent le discours qui s’élabore dans l’espace public, en permettant de rejoindre des milliers, voire des millions de personnes (en particulier avec la version en ligne de leurs articles ou de leurs reportages).

[40]

P. Charaudeau (1997). Le discours d’informationmédiatique. La construction du miroir social, Paris, Nathan, Institut national de l’audiovisuel. Chomsky, N. (1997). Ce qui rend conventionnels les médias conventionnels. Conférence au Z Media Institut. J. Charron (1995). « Les médias et les sources : les limites du modèle de l’agenda-setting », dans Hermès, n° 17-18, novembre, Éditions CNRS. J. Charron (1994). La production de l’actualité, Montréal, Boréal.

Résumé

Français

La communication touchant la santé publique peut être envisagée dans les entreprises de presse selon un processus décisionnel où s’établit une dynamique d’interinfluence menant à la définition des contenus d’information. En tentant de comprendre comment s’effectue le cheminement décisionnel vers l’élaboration du traitement médiatique des thématiques liées à la santé, la recherche présentée dans cet article met à jour certains jeux de négociation en fonction des motivations qui animent les professionnels des médias qui ont à prendre la décision de traiter ou de rejeter certains sujets liés à la santé. Les résultats de cette recherche contribuent à documenter les points nodaux dans la structure médiatique où s’effectuent les prises de décision, selon un modèle de structure matricielle multipaliers prenant en compte la charge socio-politique du sujet à traiter et l’identité de la source. Ainsi, dans les médias québécois, les professionnels des médias développent des relations de travail qui illustrent une certaine porosité entre pouvoir de recommandation et pouvoir de décision finale.

Mots-clefs :

  • santé
  • médias
  • communication
  • relations publiques
  • prise de décision

English

We can gain insight about the approach of the media outlets regarding health care communication by examining their decisional process, based on a dynamics of inter-influence which ultimately defines news content. In an attempt to understand how this decisional process affects the way media outlets deal with health care topics, the research described in the present article reveals certain negotiation strategies based on the motivations of media professionals to accept or reject certain health care stories. The results of this research contribute to documentation on media structure nodes, where decisions are taken based on a multi-level matrix structure that takes into account the socio-political value of the news topic and the identity of the information source. We note that Québec media professionals have developed working relations that reveal a certain porosity between the power to recommend and the power to take final decisions.

Keywords:

  • health care
  • media outlets
  • communications
  • public relations
  • decision-making

Español

Salud y medios: modelización del proceso de toma de decisiones [*]Las zonas de influencia y negociación entre profesionales de mediosLa comunicación sobre temas de salud pública puede ser considerada desde las empresas de prensa según un proceso de toma de decisiones en el cual se establece una dinámica de inter-influencia conducente a la definición de contenidos informativos. Intentando entender cómo se efectúa la orientación de la toma de decisiones hacia la elaboración del tratamiento mediático de temáticas relativas a la salud, la investigación presentada en este artículo revela ciertos juegos de negociación en función de las motivaciones que animan a los profesionales de medios, a quienes corresponde tomar la decisión de tratar o rechazar ciertos asuntos relacionados con la salud. Los resultados de esta investigación contribuyen documentando los puntos nodales en la estructura mediática donde se efectúan las tomas de decisiones, según un modelo de estructura matricial multinivel teniendo en cuenta la carga socio-política de la temática por tratar y la identidad de la fuente. Así, en los medios quebequeses, los profesionales de medios desarrollan relaciones de trabajo que ilustran cierta porosidad entre el poder de recomendación y el poder de decisión final.

Palabras clave :

  • salud
  • medios
  • comunicación
  • relaciones públicas
  • toma de decisiones

Plan de l'article

  1. Introduction : mise en contexte théorique et problématique
  2. Méthodologie
  3. Résultats
  4. Discussion
  5. Conclusion

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