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Dans ce qui suit, je présente un récit des premières années d’un séjour en Palestine, qui s’est prolongé presque un quart de siècle, presque sans interruption. J’entends poursuivre cet essai dans les numéros successifs de Confluences jusqu’au temps présent, avec l’espoir de pouvoir ainsi fournir une contribution à l’historiographie subjective de la Palestine contemporaine et proposer une version particulière de l’enchevêtrement entre la vie des gens et celle des peuples.

1 Il n’est pas facile aujourd’hui de retourner un quart de siècle en arrière, pour atterrir au Nicaragua ou à Paris, où je m’appliquais avec Laura, la compagne de ma vie, à lutter pour un ordre plus juste, que nous identifions alors, et encore maintenant, avec le socialisme. Le sandinisme et l’élection présidentielle de mai 1981, voilà les pôles entre lesquels nous nous mouvions. Mais lorsque Israël envahit le Liban en juin 1982, promettant « la paix pour la Galilée », nous ne pûmes nous empêcher de suivre attentivement l’évolution des événements sur le terrain, avec l’occupation du pays par l’armée israélienne, un processus dont le point culminant fut le massacre de Sabra et Shatila.

2 Internationalistes, nous l’étions, et désireux de nous engager dans une lutte des peuples, dans le tiers monde plutôt qu’en métropole. Et cette agression, dans son arrogance solipsiste, indifférente aux pertes en vies humaines libanaises et palestiniennes, me rappelait trop les allures barbares de la « mission civilisatrice » dont l’Amérique s'était parée pour tuer des millions de personnes, détruire un peuple et un pays au Vietnam.

3 Les deux opérations se ressemblaient trop, et le microcosme israélo-libanais renvoyait au macrocosme américano-vietnamien. Il fallait, par analogie, faire le possible pour, d’une part, témoigner de la barbarie de l’occupation, et, de l’autre, en assurer l’échec.

4 En 1983 donc, nous somme allés en Palestine. Notre idée était d’y rester deux, trois, quelques années, mais pas, surtout pas, d’y passer une vie. Après tout, avec nos deux enfants (plus tard trois), nous étions et restions des Occidentaux. Le rêve anthropologique de « devenir » palestiniens ne nous a jamais effleurés (pour les enfants, c’est plus compliqué). Nos racines, même diffuses, étaient fixées dans le monde européen. Et nous comptions bien un jour y retourner. Le présent journal, en racontant en bref les premières années de l’histoire de vingt-deux ans en Palestine, veut répondre à la question : pourquoi reste-t-on quand on pense un jour rentrer ?

5 C’est donc cette question, pour ainsi dire procédurale, qui forme le fil conducteur du présent récit, où je voudrais toujours lier l’individuel et le général, le personnel et le politique, le microcosme et le macrocosme.

6 La décision prise de partir, la possibilité de demeurer en Palestine avec de petits enfants (six ans et deux ans) assurée par un voyage d’exploration, il ne restait plus qu’à quitter Paris, en démissionnant de notre travail, avec notre camionnette Citroën 2 CV, nos enfants, et les vélos sur le toit. Il n’était pas difficile de prendre cette décision. Le « socialisme à la française » avait vécu, le Programme commun était abandonné, le retour au libéralisme économique, bien engagé.

7 Le voyage de Venise à Haïfa se passa sans trop de peine. Nous avons pu faire la connaissance d’un couple d’Israéliens qui sont restés des amis intimes depuis – les seuls, en fait, dont nous ayons jamais fait la connaissance durant ces deux décennies, en dehors du travail militant. Sandra, d’origine suisse, et son mari Simon, né à Bagdad quelques années avant la création de l’Etat juif, sont parmi les gens les plus intéressants, les plus intègres et les plus chaleureux qu’il nous ait été donné de connaître. A travers leurs récits, nous avons pu comprendre à quel point ce mariage d’Occident et d’Orient qu’est censé représenter Israël reste un rêve impossible à réaliser sous cette forme-là. Même quand la volonté existe, ce qui dans leur couple était le cas, la domination économique et culturelle occidentale est intolérable. Et dans le cas de la société israélienne, saisie à travers le récit des expériences de Simon, l’humiliation et la marginalisation de la majorité sépharade ont été élevées au rang d’une politique digne, précisément, de l’ethno-démocratie israélienne.

8 La deuxième expérience sur le bateau fut la naissance du sentiment envahissant et fluctuant de la paranoïa, qui caractérise les internationalistes se dirigeant vers les territoires palestiniens occupés. Après une conversation, la dernière nuit de la traversée, entre Limassol et Haïfa, avec un vieil avocat de Gaza, se plaignant de l’omniprésence des services secrets israéliens (« They are everywhere ! »), je me suis trouvé en train de déchirer mon répertoire d’adresses (contenant des contacts aussi compromettants que celui de la directrice d’une école à Ramallah ou d’une auberge dans la vieille ville de Jérusalem), puis de jeter par-dessus bord le livre de Raymonda Hawa Tawil, Mon pays ma prison.

9 A cinq heures du matin, nous débarquions dans le port de Haïfa et, après des fouilles prolongées dans notre voiture surchargée (des fouilles qui aujourd’hui paraîtraient dérisoires), nous étions admis dans le pays, pour y passer en principe une partie de notre « année sabbatique » de l’université parisienne où j’avais jusque-là enseigné.

10 A l’automne 1983, la Palestine géographiquement « mandataire » (c’est-à-dire comprenant Israël, la Cisjordanie avec Jérusalem, et la bande de Gaza) était parfaitement ouverte et unie sur le plan de la mobilité. Chacun (sauf imprévu sécuritaire) pouvait voyager de la frontière libanaise à celle de l’Egypte, et du Jourdain à la Méditerranée (min al-nahr il al-bahr).

11 Très vite nous avons trouvé une maison à louer, une magnifique maison vieille de cent ans, avec les chambres voûtées, des fenêtres immenses, et un splendide verger comme jardin. Déjà, les habitants qui pouvaient se le payer, construisaient ; ils ne voulaient que du neuf pour eux-mêmes. Nous y sommes restés vingt ans. Les 70 dinars jordaniens de loyer (à l’époque, un peu plus de 200 dollars) étaient, les gens nous le disaient, excessifs. Ensuite, nous sommes partis à la recherche de travail et, en même temps, nous avons exploré le pays, y compris les gens et les plages de Gaza, ainsi que la mer Morte, qui à l’époque montait jusqu’aux sources fraîches au pied de la montagne. Aujourd’hui, son niveau a beaucoup baissé ; il faut aller un kilomètre plus loin pour retrouver la mer depuis les sources, Israël continuant de détourner des quantités d’eau considérables en amont, au niveau du lac de Tibériade.

12 Mon premier emploi fut l’enseignement à temps partiel du français et de l’histoire à l’école des « Friends » de Ramallah. C’est une école fondée par des quakers à la fin du 19è siècle, qui, comme les autres établissements missionnaires, aurait bien voulu convertir les musulmans mais, à défaut de cela, était prête à se satisfaire d’un certain nombre de chrétiens, c'est-à-dire des grecs orthodoxes, la secte largement majoritaire dans toute la Palestine. En tout état de cause, il s’agissait pour les quakers de l'époque d'éduquer les filles chrétiennes des environs (l'école des garçons fit son apparition au début du 20è siècle seulement ; aujourd'hui elle est mixte). Ramallah regorge, à côté des écoles publiques, d’écoles privées fondées par chacune des dénominations ayant pignon sur rue : les latins, c'est-à-dire les catholiques romains (deux établissements), les melkites ou grecs catholiques, les grecs orthodoxes, les anglicans, et toute une série d’écoles musulmanes. Depuis les années Oslo, plusieurs écoles privées à caractère laïque ont été créées, qui accueillent en partie les Palestiniens américains qui depuis toujours viennent passer quelques années auprès de leurs grands-parents, des gens « rentrés » durant les années 1990 avec l’OLP, ou des gens de Ramallah à la recherche du mirage de l’enseignement de qualité à n’importe quel prix. L’école des Friends se situait en 1983 et se situe toujours au sommet de la hiérarchie, sans doute à tort, et grâce à la tradition. Tout le monde veut y envoyer ses enfants, et tout le « petit monde » de la bourgeoisie locale y parvient. Les élèves de l'école des Friends sont aujourd’hui conscients d’être la crème de la crème. Il y a, comme dans les autres écoles du pays, de sérieux problèmes de discipline parmi les élèves, avec en plus aujourd’hui un certain niveau de mépris vis-à-vis des instituteurs qui doivent gagner en moyenne dix fois moins que leurs parents (ministres dans l’Autorité, riches hommes d’affaires, professeurs à Birzeit, employés de l’ONU ou des ONG passant souvent à la télévision).

13 Il y a deux décennies, les filles et les garçons de l'école desFriends (j'enseignais à l’école des filles, encore séparée) venaient déjà d’un milieu privilégié, mais le concept est très relatif. Elles revenaient passer les années d’école « au pays » pour en garder la langue, la religion (majoritairement musulmane) ou les coutumes, et éventuellement pour trouver un partenaire matrimonial. Autrement, elles étaient issues des élites villageoises ou citadines des environs. Mais rien ne les distinguait vraiment d’autres Palestiniens éduqués. Et en termes de pouvoir (ou plutôt, se référant à la situation actuelle, de l’illusion ou de la prétention de pouvoir), elles étaient aussi impuissantes, ces élites, que n’importe qui, face au régime d’occupation militaire.

14 Les filles chuchotaient et bavardaient, et formé à l’enseignement supérieur, je ne contrôlais pas les classes. Des collègues (en majorité des femmes) attirées par le bruit, faisaient irruption dans mon cours pour donner l’ordre aux filles de se taire, de montrer du respect pour le professeur.

15 Du respect, j’en jouissais malgré tout, en tant qu’étranger solidaire des Palestiniens et de leur lutte, et en tant que père d’enfants inscrits en section arabophone (Ali, c’est vrai, n’avait que deux ans à l’époque, mais il devint d’autant plus vite arabophone !) et qui, à part leurs cheveux blonds que personne ne remarquait plus, faisaient dorénavant partie intégrante du paysage humain et social local, et en tant que mari d’une sage-femme, spécialiste de la santé de ce qui était le plus sacré (et qui le reste), celle de la mère et du nourrisson.

16 Mais il était clair que cet emploi ne pouvait être que temporaire, du point de vue non seulement de mes orientations mais aussi de mes capacités. C’est du reste alors que je conçus le plus grand respect pour les enseignants et instituteurs dans les écoles, qui doivent maîtriser non seulement plusieurs matières, mais aussi une fine psychologie de l’enfant et de l’adolescent, et des méthodes de contrôle qui m’ont toujours échappé.

17 Entretemps j’avais aussi trouvé du travail (toujours à temps partiel) dans ce qui à l’époque était la seule organisation spécialisée dans la documentation des atteintes aux droits humains : l’organisation Al-Haq, fondée par deux avocats palestiniens, Raja Shehadeh et Jonathan Kuttab, et leur ami libano-américain Charles Shammas. Tout était alors « politique » au sens le plus « pur » ou traditionnel du terme. Le combat contre l’occupation, selon la sagesse du moment (et que nous partagions essentiellement) passait par les factions de l’OLP qui, de leur propre initiative ou suivant des mots d’ordre en provenance de Tunis, son tout nouveau QG, organisaient les gens pour la résistance civile ou, plus rarement, « armée » (cocktails Molotov, poignards, et, déjà, pierres). Et la résistance, encore selon la sagesse du moment, excluait tout recours aux autorités israéliennes, que l’on ne reconnaissait qu’en tant qu’ennemi et occupant, ce qui rendait impensable toute communication avec elles sauf sous forme de rejet, passif ou actif. Du moins, c'était le mythe et le mot d’ordre que l’on propageait, et il faut dire que ce mythe a également contribué à maintenir une mobilisation essentielle au déclenchement, par la suite, de la première Intifada.

18 Suivant cette pensée, la grande majorité des avocats était gréviste, refusant de travailler dans un système mis en place par l’occupant. Ceux d’Al-Haq (« Law in the Service of Man », à l’époque : Al-qanoun min ajl al-insan), au contraire, partaient du principe qu’il fallait contre-attaquer sur le terrain même qui avait été choisi par les Israéliens : les tribunaux, la presse, l’opinion publique locale et internationale. Il s’agissait, au moyen de nombreux témoignages prélevés systématiquement et sous serment, et grâce à des recherches exhaustives sur le terrain, de documenter les violations des droits humains et plus particulièrement des conventions de Genève de 1949. Al-Haq, affilié à la Commission internationale des juristes (Genève) faisait appel à des experts en droit parfois mondialement reconnus (Léo Matarasso, John Dugard, Richard Falk) afin de présenter la cause palestinienne en tant que ce qu’elle était du point de vue des Palestiniens vivant sous occupation : celle d’un peuple désarmé face à ses occupants, en proie à l’expropriation, la colonisation et la dépossession, et aux sévices réguliers des forces de sécurité et des colons. En bref, Al-Haq se prévalait du système juridique et institutionnel local, ainsi que de la presse et des maisons d’édition, pour combattre les violations israéliennes et pour affaiblir l’occupation elle-même.

19 Quoique s’intégrant ainsi jusqu’à un certain point au système érigé par l’occupant, que celui-ci voulait présenter comme une occupation « libérale » et bien intentionnée, Al-Haq entendait montrer que le système était imaginaire et qu’en réalité ce qui intéressait Israël c’était d’une part la spoliation territoriale, des ressources et du travail des Palestiniens, et d’autre part, le maintien de la « sécurité » définie comme suppression de toute velléité de résistance, et nullement la protection des intérêts de la population sous occupation, pourtant la responsabilité principale de l’occupant : ce n’est que dans l’immédiat et non pas dans le long terme que la sécurité des forces armées occupantes est primordiale, selon les conventions de Genève de 1949.

20 Je suis resté plusieurs années à Al-Haq, comme chercheur, malgré mes autres responsabilités professionnelles de plus en plus pressantes, et malgré les arrestations répétées des enquêteurs sur le terrain de l’organisation. Le résultats des efforts d’Al-Haq furent considérables, et leur couronnement certainement le colloque international tenu à Jérusalem en 1988 sous ses auspices sur le droit de l’occupation, et qui a fait jurisprudence dans le domaine du droit de l’occupation belligérante.

21 Entretemps, et dès le premier automne de notre arrivée en Palestine, j’avais trouvé un travail dans une université palestinienne, non pas à Birzeit, mais à l’université d’Al-Najah à Naplouse. A l’époque, cet établissement était éloigné de moins d’une heure du centre de Ramallah. J’y travaillai comme assistant du Directeur des relations publiques de l’époque, le professeur Saeb Erakat. Ma responsabilité principale fut de rédiger la lettre d’information de l’université. Il s’agissait en fait surtout, outre les visites faites à l’université par des universitaires ou des personnages étrangers, de décrire et de dénoncer en détail la répression des Israéliens à l’encontre d’Al-Najah, répression qui était fort sévère.

22 Mais le fait de décrire leurs activités, par exemple l’irruption de soldats dans l’université et la destruction de maquettes représentant le Dôme du Rocher, les fermetures, les arrestations d’étudiants ou de professeurs, était considéré comme une incitation à la violence. Et c’est ainsi qu’au bout de quelques mois Saeb Erakat fut arrêté et traduit devant un tribunal militaire pour ce mtif. Il ne révéla pas le nom de celui qui écrivait les articles incriminés, et il fut dûment condamné à quelques mois de prison avec sursis, ainsi qu’à une amende. Selon d’aucuns, cela l’aida à lancer sa carrière politique, qui l’a depuis lors mené jusqu’aux sommets de l’Autorité palestinienne.

23 Je donnais également des cours de méthodologie aux jeunes chercheurs d’Al-Najah ayant été admis dans des universités étrangères. Je pus faire la connaissance intime de cette ville fabuleuse, Naplouse, la plus grande de Cisjordanie à côté de la Jérusalem arabe, une vraie ville et une petite métropole urbaine, à côté de la petite bourgade-marché que constituait à l’époque Ramallah, et je fis également la connaissance de certains de ses habitants avec lesquels je suis resté lié de la plus profonde amitié depuis lors. Je compris très vite pourquoi on l’appelle la montagne du feu (jabal al-nar), et pourquoi les Israéliens lui ont toujours voué une haine destructrice (au printemps de 2002 ils ont largement détruit la qasba, tuant une centaine de personnes). La vieille ville était certainement une des plus belles et des plus vivantes du monde arabe, même si elle était vétuste et si ses habitants construisaient de plus en plus hors des murs (comme à Jérusalem un siècle auparavant).

24 A Birzeit, situé tout près de Ramallah, part contre, là où, de par son ouverture sur le monde et la présence de professeurs étrangers qui avaient mis sur place bon nombre des programmes et départements, j'avais pensé pouvoir trouver un emploi, les élites universitaires du moment, devenues depuis de grands commis du proto-Etat palestinien, ne voulaient pas de moi, au début. Elles se demandaient qui nous pouvions être, quelles forces occultes se cachaient derrière nous, puisque nous venions tout seuls, sans être affiliés à une ONG (ce qui à l'époque signifiait un mouvement de solidarité et non pas une mini-entreprise comme aujourd'hui), un parti politique progressiste ou une secte religieuse. Elles auraient même préféré que nous soyons au service de quelque gouvernement occidental. Mais en famille, sans contrat préalable, et même si nous nous étions tout de suite plongés dans le marché du travail (Laura, sage-femme, n'a jamais eu de problème à trouver un emploi), cela éveillait tous les soupçons imaginables – mais seulement du côté des esprits éclairés de la plus prestigieuse des universités locales.

25 C'est d'ailleurs suite à ce rejet que je suis monté à Naplouse voir du côté de l'université d'Al-Najah, où mon accueil fut tout le contraire. Saeb Erakat, nouvellement diplômé en science politique d'une université britannique, en me recevant, me dit immédiatement quelque chose comme « Vous êtes universitaire ? Vous voulez travailler ? Voici votre bureau, soyez le bienvenu… » Cette double expérience m'a beaucoup marqué à l'époque et m'a fait réfléchir, déjà, sur la complexité et la relativité des concepts de modernisation et de développement. N'importe qui, en effet, aurait pu s'attendre à ce que le contraire se produise dans ces deux établissements, l'un ouvert, dominé par des chrétiens et des Occidentaux, et l'autre à Naplouse, conservateur, musulman, isolé.

26 Alors que beaucoup d'Occidentaux se sont cassé les dents à Al-Najah et à Naplouse, je m'y suis senti à l'aise, traité avec courtoisie et respect, mais sans complexe ni condescendance, par ces universitaires pourtant nationalistes à souhait. À partir de cet exemple, il y aurait beaucoup à dire également sur le rôle aliénant de la proximité par rapport à la distance, car la proximité c'est la comparaison et, tout de suite, le sentiment d'être mis en cause (plus tard on nous a avoué à Birzeit que « Laura nous faisait peur : elle était surqualifiée »). La distance peut, au contraire, à travers le sentiment de l'altérité, créer une complicité, une compatibilité, une collégialité.

27 C'est finalement deux ans plus tard, en 1985, qu'on vint me trouver pour m'offrir à Birzeit un enseignement en histoire. On avait besoin de moi pour des cours sur l'Europe moderne et contemporaine. Et entretemps, ma fiabilité avait été confirmée par les milieux universitaires et politiques à Naplouse, on pouvait avoir confiance… C'est donc Al-Najah qui m'a ouvert les portes de Birzeit, situé non plus à une heure, mais à dix minutes de chez moi. J'ai donc intégré l'université de Birzeit, pour ne plus la quitter. Cet établissement est devenu ma vocation professionnelle et l'est restée.

28 Durant ces toutes premières années en Palestine, il devenait pour nous plus difficile de repartir à court terme. Il y avait certes une ambiance de résignation, mêlée de frustration, chez les gens. Les maires élus en 1976, nouvelles élites présumées, avaient été neutralisés par l’occupation. Rien ne semblait bouger, politiquement. Arafat était attiré par l’option jordanienne, ce dont les gens de l’intérieur ne voulaient absolument pas, ayant connu cette occupation également. Mais en même temps, on sentait une sorte de marée montante et, pour la première fois depuis 1948, le centre de gravité de la cause palestinienne se fixait sur la Palestine elle-même. Le Liban était devenu périphérique, la Tunisie l’avait toujours été, et la direction palestinienne lorgnait, inquiète, vers l’intérieur, craignant, comme Israël d’ailleurs, d’être débordée. C’était une crainte sans fondement : la majorité écrasante des Palestiniens des territoires occupés était fidèle à sa direction politique en exil. Mais le fait même que cette fidélité fût critique faisait peur. Et au-delà de ces tiraillements, parfaitement normaux, on avait tout de même l’impression que les événements à Gaza, à Jérusalem, à Hébron ou à Birzeit étaient chargés de sens… De quel sens ? On ne le savait pas vraiment. Mais le mystère nous clouait sur place.

29 Fin 1986, la terre de Palestine commença à trembler, entraînée par la « guerre des camps » au Liban, du fait un assaut meurtrier que livraient les miliciens chiites du mouvement Amal aux réfugiés palestiniens. Il y eut des manifestations de solidarité dans les territoires occupés et aussi des grèves d'étudiants contre l'occupation israélienne. Ces manifestations, notamment à Birzeit, furent violemment réprimées par les soldats/colons. Sachant qu'il y avait eu des blessés graves sur le campus, je me dirigeai avec des journalistes étrangers et des collègues à l'hôpital de Ramallah. Plus tard les ambulances entrèrent dans la cour de l'hôpital, sous les tirs nourris des soldats, qui apparemment tentaient de disperser la foule en colère. Deux corps furent retirés des véhicules et portés vers le bâtiment. Les jeunes hommes rebondissaient sur les civières. L'un des deux avait un grand trou dans le cœur ; ils étaient morts tous les deux.

30 C’était l'époque où la ville de Ramallah passait de temps en temps sous couvre-feu et où l'on ordonnait la fermeture de l'université pendant quelques jours, voire quelques semaines d'affilée. De temps en temps, un jeune Palestinien mourait, et plus rarement un Israélien. Durant cet hiver 1986-1987, les habitants de la ville s’‘habituaient » au rythme accentué des perturbations, qu'ils connaissaient d'ailleurs depuis une quinzaine d'années, mais qui, en perdant son caractère sporadique, avait transformé la vie des gens en un état d'expectative, un état d'exception, correspondant à une occupation qui se présentait comme longue, et qui était en réalité permanente (on n'a qu'à considérer les différents plans des dirigeants israéliens de tous bords). C'était la colonisation seule qui pouvait, du point de vue israélien, lui assurer cette permanence. Le chercheur israélien Meron Benveniste proclamait d'ailleurs dans ses publications (l'excellent West Bank Data Project) qu'elle avait d'ores et déjà dépassé le seuil de l'irréversibilité. Ceci ajoutait au sentiment invasif de frustration et d'urgence impuissante parmi la population palestinienne. L'occupation visait la normalité, les gens vivaient la précarité. Cette dissonance elle-même créait un malaise et une expectative frustrée, qu'il est impossible aujourd'hui de saisir, tellement les soulèvements populaires successifs sont maintenant entrés dans les mœurs. Pour mieux analyser l’ambiance, il faudrait faire un tour dans la littérature, l'art, la musique et la danse de cette ère du sumoud. Partout, on chantait Mahmoud Darwish avec Marcel Khalifeh ; les femmes et les hommes dansaient une dabka de plus en plus militaire ; on voyageait de Gaza, Jenine, Bethléem à Jérusalem, la capitale culturelle incontestée pour tous les Palestiniens, afin d’assister à la première du nouveau théâtre Al-Hakawati, pour regarder les tableaux de jeunes peintres (certains oubliés aujourd’hui, d’autres portés aux nues) ; on écoutait le nouveau groupe Sabirin avec la grande chanteuse Camellia Jubran (qui enseignait en outre la musique à l’école des Friends).

31 Les restrictions sur la mobilité restaient minimes. Je continuais d'aller à Naplouse, ou à Gaza ou à Jéricho. Un jour de février 1987 pourtant, la troupe étant présente massivement au centre ville (c'est-à-dire à 50 m de notre maison), j'accompagnais un collègue (qui sortait du reste de deux mois de prison pour s'être assis sur la route de Birzeit avec des étudiants afin de bloquer passivement la route devant les soldats israéliens partis réprimer une manifestation à l'université) lorsque, cent mètres plus loin, je vis s'approcher un cortège de femmes, certaines portant leur bébé dans les bras (j'appris plus tard qu'elles protestaient contre le siège par Amal des camps libanais). Les soldats se mirent à tirer sans interruption des gaz lacrymogènes sur le cortège. Je savais déjà combien c'était dangereux, surtout pour les nourrissons, puisque j'en avais moi-même été l'objet quelques mois auparavant, alors que je portais mon bébé d'un an, Jamal, et que nous fûmes aspergés de lacrymogènes par des soldats distants de quelques mètres seulement. Sa peau s'était fendue autour de sa bouche, et il avait mis des semaines pour s'en remettre au niveau respiratoire.

32 Finalement, exaspéré à la vue de ces femmes et de ces enfants enveloppés par les gaz lacrymogènes, je ne pus m'empêcher de m'interposer entre les manifestantes et les soldats, espérant freiner les ardeurs fumigènes de ces derniers. En même temps je fis signe à mon ami de partir au plus vite dans une autre direction. Soudain, un officier (le major Yemini, comme nous l'apprîmes par la suite) s'empara violemment de moi, m'entraînant vers sa jeep en criant « You made this, you made this ! ».

33 Je me retrouvai ainsi au poste de police, où j'attendis quelques heures au premier étage, ne voyant plus rien, mais entendant de temps en temps de vagues bruits et rumeurs. Je sus par la suite que des amis, Laura, l'avocat Raja Shehadeh étaient venus s'enquérir de ma situation, et que Raja s'était fait tabasser pour avoir essayé de me voir en tant que son client. En fin de journée, on me mit dans une grande cellule bondée de prévenus non sans que le policier palestinien (qui portait bien sûr l'uniforme de la police israélienne dont il faisait partie) n’ait d'abord demandé aux autres détenus de me traiter avec respect en tant qu'étranger luttant pour « notre cause » (moins d'un an plus tard, les policiers allaient démissionner en masse de la police israélienne, ainsi d'ailleurs que les collaborateurs des services secrets de l'occupant, ne laissant qu'une ultime couche, la plus dangereuse, en place : celle des agents profondément clandestins, ceux qui de par leur fausse appartenance aux différents factions de la résistance allaient faire des ravages au sein de cette dernière, ce qu'ils continuent à faire jusqu'à maintenant.

34 Je passerai rapidement sur cette petite semaine en garde à vue dans une cellule trop petite, mal éclairée et peuplée d'un microcosme étonnant de la société palestinienne (de sexe masculin seulement, il faut ajouter). il suffit de dire que, s'il y avait quelques politiques, il s'agissait surtout de prévenus de droit commun – un sheikh de village accusé d'avoir assassiné trois membres de sa famille, un trafiquant d'armes présumé que tous appelaient Khashoggi, du nom d'un marchand d'armes iranien dont tout le monde parlait alors en relation avec le scandale reaganien de l'« Irangate », un sourd-muet ayant volé des marchandises dans un supermarché, et ayant par la suite couvert la tête de son âne (mais pas la sienne propre) d'un keffieh pour qu'il ne soit pas reconnu et bien sûr le collabo de la cellule, qui disait à chaque nouveau venu, « Attention, je suis l'oiseau – al-asfour » et qui partait chaque matin « chercher du thé » pour les autres prévenus, revenant au bout d’une demi-heure avec le thé après avoir fait son rapport matinal. Le jeu favori s'appelait hakam wa jallad, soit « le juge et le bourreau », où chacun à son tour recevait un certain nombre de coups administrés avec une grosse corde, selon les décisions rendues par le juge. Même avec un système aussi démocratique (les rôles de juge et de bourreau circulaient parmi les joueurs), il y avait une sorte de hiérarchie dans cette « société temporaire ». Et je compris bientôt la chance que j'avais eue, grâce aux mots du policier au moment de m'introduire dans cette assemblée, lorsque je me rendis compte que les nouveaux venus étaient rossés jusqu’au sang à coups de poing dans le nez ou ailleurs avant d'être cordialement admis dans la société des prévenus. La nuit, on dormait par terre, mais habillés et couchés sur le côté parce qu'on était serrés les uns contre les autres et qu'on prenait ainsi moins de place.

35 Finalement, je fus menotté et traduit devant le juge militaire qui siégeait à la prison de Ramallah. En attendant la décision du juge concernant ma mise en liberté ou ma détention jusqu'à la fin du procès, je pus discuter avec plusieurs jeunes hommes qui attendaient eux aussi un verdict et qui étaient accusés de sérieuses activités de résistance au sein d'une organisation interdite. Ils me promirent une cellule de choix et une radio ; ils parlèrent de la bibliothèque de la prison et déclarèrent vouloir organiser des cours d'histoire que je donnerais à l'ensemble des prisonniers. C’étaient donc eux, les prisonniers, qui autogéraient les lieux (ce que j'avais vaguement ressenti déjà dans la cellule de détention provisoire). Ils autogéraient une petite prison dans la grande prison des territoires occupés dans celle, plus grande encore, des occupants astreints à de vaines mesures de répression qui en faisaient les médiocres agents d'un ordre qui commençait déjà à agoniser.

36 Cette prison et le tribunal lui-même n'étaient pas situés au poste de police où j'avais passé cette période de détention préventive, et qui est aujourd'hui un parking, mais à l'emplacement de la fameuse « Muqata'a » des dernières années du président Arafat. Le juge, malgré les protestations du procureur militaire, accepta ma mise en liberté provisoire en attendant la fin du procès, qui allait durer pendant de longs mois, jusqu'en juin, à raison d'une séance toutes les deux ou trois semaines. Les séances publiques de ce procès militaire devinrent d’ailleurs, au printemps 1987, une occasion sociale parmi d’autres.

37 Je fus donc remis en liberté, privé de passeport, et je pus continuer mes activités professionnelles. Les chefs d'accusation étaient aussi graves que bizarres : « organisation et conduite d'un défilé de femmes », et « incitation à la grève parmi les commerçants de Ramallah ». Suite à une série de témoignages et contre-témoignages, le juge me condamna à six mois de prison avec sursis pendant cinq ans et à mille dollars d'amende. J'étais libre ; je récupérai mon passeport, et l'amende fut versée par le comité d'aide aux prisonniers de l'université. Mon avocat, Raja Shehadeh, dépité par la procédure, prit la résolution, à laquelle il s’est toujours tenu par la suite, de ne plus mettre les pieds dans un tribunal militaire.

38 Pendant des années, mon nom figura sur tous les ordinateurs aux frontières israéliennes. J'étais mis en état d'arrestation avec ma famille à chaque entrée et sortie du pays, en attendant la permission orale pour continuer sur mon chemin de la part du ministère israélien de l'Intérieur. Cela faisait durer encore plus longtemps l'attente aux frontières, mais il y avait un avantage de taille à cet arrangement. Tout en fouillant minutieusement nos affaires, on ne me posait aucune question et on m'épargnait donc l'homélie habituelle de la sécurité israélienne (« Connaissez-vous des Arabes ? Comment s'appellent-ils ? »). Nous attendions simplement la permission du ministère. Une fois, c'est vrai, pour s'assurer que les livres en arabe étaient bien ceux de ma fille Livia et non pas des manuels de guérilla, ils lui demandèrent d'y lire tout haut un texte.

39 Pendant ce même printemps, je continuais de donner mes cours « normalement ». Les étudiants de l’époque faisaient partie de la génération qui vécut l’arabisation du cursus à Birzeit. De plus en plus, ils lisaient seulement les sources en arabe (généralement des traductions) ; la plupart des professeurs étrangers, qui avaient tellement contribué à l’établissement du programme et des départements, partaient entre autres pour cette raison. Quant à moi, j’avais insisté pour donner les cours en arabe depuis le premier jour, et ce sont mes étudiants, tout en se moquant de moi, qui m’ont en quelque sorte appris la langue, alors que je leur apprenais un peu d’histoire d’Occident.

40 Je leur demandais un papier de séminaire, outre les examens de rigueur. Un de mes étudiants, Mousa Hanafi, fit un jour une présentation sur la guerre de Corée, un travail solide. J’étais étonné parce qu’il avait su, chose difficile pour les Palestiniens de l’époque (et d’aujourd’hui), adopter une perspective distanciée, presque détachée et apolitique, par rapport à la guerre froide et à ses protagonistes. Je me dis qu’il ferait sans doute un bon historien (c’est-à-dire dans le contexte, un bon professeur de lycée). Deux semaines plus tard il périt, abattu lors d’une manifestation sur le campus. Il s’avéra qu’il faisait partie d’un nouveau parti, ultra-politique, le Jihad islamique, qui accusait les Frères musulmans de quiétisme ; parti qui revendiqua par la suite le rôle moteur dans l’éclatement de l’Intifada. Les étudiants réussirent à dérober son corps aux soldats israéliens et à le ramener chez lui (contrôlés par une patrouille, ils prétendirent que la personne assise au milieu sur le siège arrière, avec ses lunettes de soleil, dormait), dans le camp de Khan Younis dans la bande de Gaza. Je me rendis à sa demeure, sans mon passeport qui était toujours aux mains de la police – Gaza était une zone ouverte – avec les autres membres du département, pour lui rendre un dernier hommage. Sa mère hululait ; son père, voyant bien sûr que je venais d’ailleurs, m’expliqua qu’elle se réjouissait (alors que visiblement elle était brisée de chagrin), sachant qu’il se trouvait déjà au paradis.

41 Durant les tout premiers jours de décembre 1987, je fus convié à Bet El au nord de Ramallah, qui était et qui reste le QG du commandant militaire israélien en Cisjordanie, où je comparus devant plusieurs militaires haut gradés, qui avaient devant eux sur la table un gros dossier (le mien, je présume) et qui m'avertirent solennellement qu'ils allaient durant la semaine suivante décider et m'informer si oui ou non je serais expulsé en tant qu'agitateur. Je les assurai que je n'avais jamais agité et quittai les lieux pour attendre leur verdict.

42 Une semaine plus tard, le 9 décembre 1987, éclatait l'Intifada. Je n'eus plus jamais de nouvelles de mes juges militaires. Ils s'étaient finalement rendu compte que c’étaient des Palestiniens eux-mêmes que provenait l'agitation, sans que les quelques étrangers vivant parmi eux y fussent pour quoi que ce soit. Il ne fallait donc plus chercher parmi les « agitateurs de l'extérieur ». C'était une prise de conscience, un réveil, et donc une Intifada (intifada : acte de se réveiller en secouant le sommeil) que vivaient les Israéliens eux-mêmes, grâce à l'Intifada des Palestiniens.

43 J'en eus du reste la preuve au niveau de ma vie personnelle. Un jour, quelques mois avant le fatidique mois de décembre, je revenais avec ma famille d'une balade sur le versant oriental des montagnes de Cisjordanie, et des amis nous suivaient dans leur voiture. Un soldat israélien attendait sur la route, en faisant de l'autostop. Tout à coup et malgré moi, je lui fis un signe obscène par la fenêtre et continuai jusqu'à Ramallah. Arrivés à la maison, nos amis, qui nous suivaient de peu, me demandèrent ce que j'avais pu signaler au soldat qui faisait du stop, parce qu'il s'était mis à gesticuler furieusement à leur passage, en sautant sur place. Je n'y pensai plus jusqu'au jour, un an plus tard, où se produisit la scène suivante : deux de mes amis étrangers de Ramallah avaient passé une soirée attablés dans un bar de la rue de Jaffa à Jérusalem-Ouest, côté israélien (à cette époque, les quelques locaux de Ramallah fermaient au plus tard à midi à cause de la grève quotidienne des commerçants, et le passage à Jérusalem était toujours grand ouvert). Un jeune homme israélien s'était joint à eux et, apprenant d'où ils venaient, leur avait dit qu'un jour un homme lui avait fait un geste obscène sur la route alors qu'il faisait de l'autostop, et que cela l'avait rendu malade. En effet, il avait toujours pensé que sa présence était soit appréciée soit à tout le moins reconnue comme stabilisante dans les territoires. Il avait dès lors et progressivement pris conscience de la réalité de l'occupation, à laquelle il s'opposait désormais de toutes ses forces. Il demanda à mes amis s'ils avaient une idée sur qui auvait pu être l'agent inconscient de sa prise de conscience. Ils lui répondirent qu'ils étaient presque sûrs de le savoir.

44 L'Intifada de décembre 1987, c'était donc cela : le réveil des Palestiniens, nouvellement conscients de leur force et, par la suite, des Israéliens eux-mêmes, conscients enfin de la précarité de leur domination.

Roger HEACOCK
Professeur d’histoire à l’université de Birzeit
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2011
https://doi.org/10.3917/come.055.0131
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