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Confluences Méditerranée

2008/3 (N°66)

  • Pages : 224
  • DOI : 10.3917/come.066.0179
  • Éditeur : L'Harmattan

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Le dialogue islamo-chrétien bute, au plan théologique, sur d’irréductibles différences. Il est indispensable qu’il s’établisse néanmoins dans un but de connaissance et de reconnaissance mutuelle, ainsi que pour permettre, dans les régions où coexistent de nombreux musulmans et chrétiens, une collaboration dans la société civile. Le Moyen et le Proche Orient peuvent et doivent évidemment être terres de dialogue, car si elles sont terres d’islam dominant, elles abritent également des communautés chrétiennes nombreuses et implantées bien avant l’islam. Les diverses Eglises chrétiennes et de nombreuses personnalités religieuses, tant musulmanes que chrétiennes, ont pris conscience de l’importance de l’enjeu.

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Les 25 et 26 avril 2008, le G.R.I.C. (Groupe de recherche Islamo-Chrétien) a tenu à Casablanca et à Rabat un colloque dont le thème était « Musulmans et chrétiens : images et messages d’aujourd’hui. »

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Certes, Rabat et Casablanca ne sont pas situés au Proche ou au Moyen-Orient. Mais ce colloque réunissait, entre autres, des participants des pays du Machrek, en particulier des Libanais, parmi lesquels cheikh Mohammad Nokkari, secrétaire général de Dar el Fatwa et chef de cabinet du mufti de la république libanaise. Cheikh Mohammad Nokkari a lancé la proposition d’une fête mariale, commune aux musulmans et aux chrétiens, qui serait célébrée le 25 mars, fête de l’Annonciation.

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Cheikh Mohammad Nokkari reprenait aussi l’idée qu’il avait exposée le 25 mars précédent, au cours d’une rencontre qui s’était tenue au collège Notre-Dame de Jamhour, le grand collège fondé par les jésuites, situé à quelques kilomètres à l’est de Beyrouth. Cette rencontre a réuni de nombreuses autorités et spécialistes religieux, musulmans et chrétiens, dont le P. Sélim Daccache, s.j., Recteur du collège, M. Ibrahim Chamseddine, président de la fondation Chamseddine pour le dialogue, le P. Jean Dalmais, s.j., sayyed Mohammad Hassan el-Amine, conseiller au haut tribunal chérié jaafarite, cheikh Mohammad Zakki avec une délégation de l’Université al-Azhar, et, bien sûr, cheikh Mohammad Nokkari.

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Ces rencontres sont des signes d’une certaine vigueur dans le dialogue islamo-chrétien. A l’époque où l’on parle tant, et avec tant de légèreté et souvent d’incompétence du « choc des civilisations », – c’est-à-dire du choc entre « l’Occident » et le monde musulman, le dialogue entre les musulmans et les chrétiens est devenu non seulement souhaitable, mais encore indispensable pour dissiper et faire tomber des murailles d’incompréhension. Car il subsiste encore, de part et d’autre, d’étonnantes incompréhensions et des méfiances réciproques.

Les niveaux du dialogue

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Le dialogue islamo-chrétien se situe à deux niveaux : à la base, dans la population, par des rencontres et des actions communes, et au niveau de la recherche et de la réflexion, souvent au niveau académique, entre théologiens, religieux, hommes d’Eglise et intellectuels de bonne volonté... Bien entendu les deux niveaux sont interdépendants, car les rencontres de base resteraient souvent stériles, et, à vrai dire, disparaîtraient peu à peu, si le chemin n’était pas déblayé, éclairé, frayé par une réflexion solide et des actions communes fondées sur ce qui peut aider musulmans et chrétiens à vivre ensemble dans le respect de chacun, et à travailler ensemble à agir dans la société. Il est bien entendu que le résultat attendu n’est ni du prosélytisme, ni une sorte de relativisme ou de syncrétisme. Il faut clairement prendre conscience du fait que les théologies des deux religions sont largement inconciliables, mais qu’un effort pédagogique permet de dissiper des incompréhensions, des méfiances et surtout des peurs.

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Lorsqu’on lit, un peu en détail, les comptes-rendus des exposés faits dans les rencontres évoquées ci-dessus, ou d’autres, on comprend bien à quel niveau se situe le plus souvent le dialogue islamo-chrétien ; les rencontres sont organisées par des religieux, prêtres catholiques ou orthodoxes, parfois pasteurs d’une Eglise issue de la Réforme, muftis ou imam, tous bons connaisseurs de leur religion et assez bien, parfois fort bien, renseignés sur les autres religions représentées.

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Leurs initiatives sont encouragées par de hautes autorités de la hiérarchie ecclésiastique en ce qui concerne les catholiques, et souvent par des personnalités politiques en ce qui concerne les musulmans, puisqu’il n’existe ni clergé ni véritable hiérarchie chez les sunnites (la situation est un peu différente chez les chi’ites et les groupes religieux du Machrek issus du chi’isme : les druzes et les alaouites).

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Paradoxalement, l’incident du fameux « discours de Ratisbonne » a accéléré les contacts entre l’Eglise catholique et l’islam. En effet, après avoir reçu une lettre de 38 « doctes » musulmans à l’initiative de la fondation el-Aalbayt, qui est une fondation du roi de Jordanie, le pape, dans un discours aux cardinaux (décembre 2006) indique les lignes directrices d’un dialogue au plus haut niveau : dialogue des cultures, à partir des droits de l’homme, de l’humanisme, des Lumières, du rôle de la raison. En novembre 2007, le Vatican reçoit une nouvelle lettre de 138 « doctes » musulmans, à la suite de laquelle le cardinal Bortoli lance une invitation à une rencontre au Vatican et le groupe musulman délègue cinq personnalités religieuses qui se sont rendues à Rome en février 2008. Dans tous ces échanges, l’islam du Machrek a joué un rôle important.

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Peu de temps après, plusieurs personnalités musulmanes importantes sont reçues par le Pape au Vatican, entre autres Madame Leila Solh Hamadé, fille d’un ancien Premier Ministre du Liban, veuve de ministre, et elle-même ancien ministre dans le cabinet Karamé (la première femme ministre au Liban). Mais la visite au Vatican la plus exceptionnelle fut, encore en mars 2008, celle du Roi Abdallah d’Arabie Saoudite, le pays musulman considéré comme le plus conservateur et traditionnaliste, sous l’influence des idées wahhabites, pays où tout culte autre que musulman est interdit, et pays de la ville la plus sainte de l’islam. Pendant cette rencontre historique entre le chef de l’Eglise catholique et le souverain gardien des lieux saints de l’islam, le roi Abdallah a proposé au Pape Benoît XVI, « en s’adressant aux Nations Unies », d’amorcer un dialogue interculturel et interreligieux, y compris avec les juifs.

Où sont les lieux du dialogue ?

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Les régions les plus engagées dans le dialogue islamo-chrétien sont logiquement celles où coexistent d’importants groupes musulmans et d’importants groupes chrétiens.

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Les deux régions où le dialogue est à la fois le plus nécessaire et le plus aisé matériellement (ce qui ne veut pas dire aisé intellectuellement) sont les pays d’Europe où s’est constituée une forte minorité musulmane – au premier chef la France, forte de sa grande tradition d’islamologie – et le Machrek.

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D ‘une manière générale, les initiatives de rencontres et de dialogues viennent souvent du Maghreb et/ou de France, pour des raisons aisées à comprendre : le partenariat, souvent rugueux et difficile, mais constant et profond, surtout dans le domaine culturel, entre la France et ses anciennes dépendances, et le fait que l’islam soit désormais largement implanté en France en raison de l’immigration maghrébine et sub-saharienne entraînent une cohabitation que beaucoup de gens aimeraient la plus conviviale possible, et donc une connaissance réciproque exigeante. C’est ainsi que le G.R.I.C. est né en 1977 simultanément à Rabat, à Tunis et à Paris.

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Il est facile de comprendre pourquoi le Machrek est la terre propice par excellence (et qui devrait l’être encore plus) au dialogue islamo-chrétien. A la différence de presque tous les autres pays musulmans (et surtout arabo-musulmans), où l’islam est la foi de la quasi-totalité des habitants, les pays du Machrek, Liban, Irak, Syrie, Jordanie, Egypte, Territoires de l’Autorité palestinienne, sans oublier Israël, comportent des minorités chrétiennes au poids non négligeable et à l’histoire longue et variée. Le cas du Liban est le plus net, puisque la population chrétienne, qui représentait pas loin de 50 % des habitants à la fondation de l’Etat, constitue probablement encore 30 à 35 % des Libanais, et que le chef de l’Etat libanais est, constitutionnellement, un chrétien, seul chef d’Etat arabe à être chrétien. .

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Toutes ces minorités constituent les « chrétiens arabes », souvent méconnus et oubliés des opinions européennes pour qui tous les arabes sont des musulmans et tous les musulmans des arabes...! Or elles sont les héritières d’une christianisation bien antérieure à l’arrivée de l’islam, antérieure aussi à la christianisation de l’Europe...

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Certes ces groupes chrétiens sont divisés, entre églises locales en communion avec Rome (maronites, grecs catholiques, arméniens catholiques, coptes catholiques, chaldéens) ou orthodoxes avec des patriarcats autocéphales, sans oublier quelques communautés évangéliques. Mais les musulmans sont divisés eux aussi, entre sunnites et chi’ites, sans compter les druzes et les alaouites (qui se considèrent comme musulmans, bien que nombre de musulmans ne les considèrent pas comme faisant partie de l’oumma).

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Pour appréhender ces initiatives, il paraît particulièrement utile d’opérer un tour d’horizon, pays par pays, tant les situations sont différentes.

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Le dialogue entre musulmans et chrétiens est difficile à mettre en œuvre en Egypte, pays qui abrite pourtant la plus importante communauté chrétienne du monde arabo-musulman : les coptes. Les évaluations de leur nombre sont très diverses : de 2 à 9 millions. La vérité semble se situer aux alentours de 6 ou 7 millions au maximum. Mais l’Egypte a 80 millions d’habitants. Les coptes sont partagés entre orthodoxes (beaucoup plus nombreux) et catholiques, sans oublier un petit nombre de coptes évangéliques.

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L’ambiance n’est pas réellement au dialogue dans un pays où les idées fondamentalistes progressent dans une population musulmane globalement peu instruite. Peuple de paysans, très attachés à la terre, beaucoup de coptes vivent dans leurs villages sans rechercher vraiment les contacts et le dialogue.

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Ce dernier n’est pas inexistant, mais il s’établit dans les villes, essentiellement au Caire et à Alexandrie, et plutôt dans les milieux intellectuels. Dans son livre Chrétiens et musulmans, frères devant Dieu (van Nispen, 2002), le P. van Nispen, s.j., fait l’historique de ce dialogue, qui prendrait sa source avant même la Seconde Guerre mondiale puis s’était approfondi avec le groupe Khân as-Safaa’ qui se réunissait régulièrement au début des années 50. Après quelques difficultés, le groupe fut relancé en 1978 sous le nom d’Association de la Fraternité religieuse. Cette association réunit des coptes orthodoxes, catholiques, évangéliques, des chrétiens latins (jésuites et dominicains)

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Ce groupe fonctionne en lien avec l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales (www.ideo-cairo.org) installé au Caire. C’est un centre de recherches sur l’islam, fondé par les dominicains Georges Che hâta Anwar et Serge de Beaurecueil, conseillés par Louis Massignon, qui dispose d’une grosse bibliothèque et édite les Mélanges de l’I.D.E.O. et les Cahiers du M.I.D.E.O. Il s’agit d’un dialogue islamo-chrétien au niveau intellectuel et académique le plus élevé, celui de la recherche fondamentale sur les sources de la culture musulmane – et pas seulement arabo-musulmane, Serge de Beaurecueil était spécialiste d’un mystique afghan –, et ses rapports avec les cultures chrétiennes (dans la tradition, disent les dominicains, de saint Thomas d’Aquin...).

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En Syrie, les chrétiens, grecs et arméniens orthodoxes ou catholiques, sans oublier une communauté maronite à Alep, sont, pour le moment, assez bien insérés dans la vie syrienne, à condition de ne pas fronder avec le régime. Il existe des rencontres à la base, assez peu nombreuses semble-t-il, souvent informelles, mais l’initiative la plus remarquable est celle du P. Paolo dall’Oglio, s.j., qui a restauré le monastère de Deir Mar Moussa el-Abrachi (Saint Moïse l’Abyssin) en pleine montagne du Qalamoun, au nord de Damas, abandonné depuis le début du XIXe siècle, et qui y anime une communauté explicitement vouée au dialogue islamo-chrétien ; Mar Moussa est très fréquenté par des groupes de jeunes des deux confessions.

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A Alep, il y a eu à plusieurs reprises ces dernières années des rencontres entre personnalités musulmanes et la hiérarchie arménienne-orthodoxe.

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La Jordanie, très majoritairement musulmane (surtout avec son importante population palestinienne) compte une minorité chrétienne, grecque-catholique et grecque-orthodoxe, non négligeable. Le dialogue est encouragé officiellement, puisqu’à la suite de la visite du roi Abdallah II et de la reine Rania à Benoît XVI en septembre 2005, le roi a déclaré au Corriere della Sera que le but de sa visite était de « promouvoir entre nos deux religions un dialogue positif où chaque partie respecte l’autre. »

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Il est bon de savoir qu’avant d’amorcer des rencontres entre musulmans et chrétiens, il a fallu établir un dialogue, longtemps déficient, entre chrétiens « latins » et grecs-orthodoxes. Les méfiances ont été calmées, et aujourd’hui, le dialogue se fait entre les musulmans et les deux communautés chrétiennes.

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Israël, on l’oublie trop souvent, a conservé, malgré l’exode massif des Palestiniens au moment de la nakba (la « catastrophe »), un grand nombre d’arabes : 20 % des 7100000 israéliens sont arabes, majoritairement musulmans sunnites (quelques groupes druzes), mais 140000 environ sont chrétiens, principalement localisés à Nazareth et dans des villages de Galilée.

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Leur situation est difficile car, pour les autorités israéliennes comme pour la population juive, ils sont, évidemment, arabes (et donc, malgré les dénis officiels, citoyens israéliens de seconde zone) alors qu’ils sont parfois considérés par les autres Arabes israéliens comme pas franchement arabes... De plus ils sont extrêmement isolés, coupés de tout contact avec les autres chrétiens arabes du Machrek.

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Le dialogue est donc difficile ; il n’est pas aidé – on peut même dire qu’il n’est pas apprécié – par les Israéliens juifs, et le gouvernement israélien a fait fermer des lieux de rencontre. Par ailleurs, l’entente entre les diverses Eglises chrétiennes est loin d’être idyllique, ce qui ne facilite pas les choses. Cependant des communautés monastiques, au Carmel ou à Jérusalem et dans ses environs, s’efforcent d’être des lieux de rencontre, par exemple les Pères Blancs du couvent Sainte-Anne de Jérusalem.

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En Galilée, le dialogue est en grande partie animé par une personnalité devenue célèbre, le P. Emile Shoufani, un Arabe chrétien. Son action a été popularisée dans un livre fameux, Le curé de Nazareth (Prolongeau, 1998.) Le père Shoufani a ouvert et dirige une école qui rassemble des enfants chrétiens et des enfants musulmans. Mais il insiste aussi sur le dialogue, non pas seulement islamo-chrétien, mais également avec des juifs. La deuxième intifada a beaucoup marqué ce prêtre arabe grec-catholique, enfant chassé de son village lors de la nakba de 1948 ; dans un livre d’entretiens avec H. Prolongeau (Shoufani, Prolongeau, 2002), il répète néanmoins que le dialogue est la seule porte de sortie pour dissiper la peur de l’autre, cause, selon lui, des mésententes et des haines.

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La situation des chrétiens est encore plus difficile dans les territoires de l’Autorité palestinienne. Officiellement, ils ne subissent aucune discrimination (Yasser Arafat tenait à assister à la messe de minuit, chaque année à Bethléem.) Mais comme en Israël, ils sont regardés avec suspicion par les musulmans, et considérés comme des arabes hostiles par les Israéliens. Leur nombre a diminué de moitié depuis une trentaine d’années, ils émigrent, et ceux qui restent ne pensent qu’à s’en aller, victimes à la fois de leur appartenance religieuse, de la montée du fondamentalisme musulman de certains membres du Hamas et des conditions économiques et sociales dramatiques de la Cisjordanie et de Gaza. Dans ces conditions, le dialogue n’est pas la première préoccupation, ce qui, en fait, est regrettable car la population palestinienne a besoin de son unité pour répondre aux défis qui l’assaillent.

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L’importance numérique des communautés chrétiennes au Liban, leur longue histoire, font que le Liban est certainement le pays du Machrek (et peut-être du monde) le plus actif en ce qui concerne le dialogue islamo-chrétien. Le dialogue pour une connaissance mutuelle est d’autant plus important que les conflits qui rythment tristement l’histoire libanaise ont pris et prennent encore souvent une dimension confessionnelle.

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Aussi de multiples initiatives, privées, publiques, académiques, créent des groupes et des structures de rencontre et de travail.

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C’est ainsi que le quotidien arabophone an-Nahar a créé, avec l’aide d’une fondation musulmane tripolitaine et de l’Union Européenne, une formation destinée aux jeunes journalistes et étudiants se destinant au journalisme et axée sur le dialogue interreligieux : le journal fait paraître un supplément mensuel sur le sujet et organise des cours par groupes d’une vingtaine de participants.

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Toutes les communautés chrétiennes participent au Groupe arabe pour le dialogue islamo-chrétien, qui organise des rencontres annuelles. Dans le même cadre, un pasteur évangélique organise des camps d’été pour faire se rencontrer jeunes musulmans et jeunes chrétiens.

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L’Université Balamand, de tradition grecque-orthodoxe, mais ouverte à tous, abrite des sessions intensives de travail sur le dialogue entre musulmans et chrétiens.

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L’Université Saint-Joseph, plus que centenaire, fondée par des jésuites, a toujours été un lieu de dialogue, ne serait-ce que parce qu’elle a toujours été ouverte aux étudiants de toutes confessions. Elle a compté parmi ses enseignants quelques uns des grands noms de la recherche sur l’islam, sur le monde arabe, et de nombreux jésuites ont été et sont des islamologues de réputation mondiale qui ont entretenu et entretiennent encore des liens étroits avec des intellectuels et des théologiens musulmans. La Faculté des Sciences Religieuses, fondée en 1977, coordonne et met en œuvre tout ce travail de recherche.

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Il faut citer ici un paragraphe de USJ Infos (n°28, janvier 2008, p. 11) : « L’I.E.I.C. a été créé non par une démarche intellectuelle, mais par des personnes, chrétiennes et musulmanes, qui croyaient au dialogue et en ressentaient la nécessité, ce qui ne va pas du tout de soi. Sa création répondait à un défi qui n’est pas intellectuel mais culturel. Il s’agissait, dans l’esprit du concile Vatican II, et profitant d’une pause dans la guerre civile qui faisait rage, de remédier à une déviance grave qui éloignait et divisait les Libanais, et se nourrissait, en dépit de la dimension politique du conflit libanais, des préjugés que les communautés libanaises nourrissaient les unes à l’égard des autres, préjugés qui reposaient le plus souvent sur une totale ignorance d’autrui. »

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L’Université Saint-Joseph délivrait, depuis des années, une licence de sciences religieuses. La réalisation la plus intéressante de ces dernières années, dans le domaine du dialogue interreligieux, est la création, en juin 2007, d’un master professionnel en relations islamo-chrétiennes, reconnu officiellement par un arrêté du ministre de l’Education et de l’Enseignement supérieur. La possession du diplôme autorise ses titulaires à poursuivre des études doctorales en sciences religieuses. Son accès est ouvert à tous les étudiants titulaires d’une licence, quelle qu’elle soit, et n’est pas restreint aux titulaires de la licence de sciences religieuses.

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Ce master, sans équivalent dans l’ensemble du monde arabe, est construit selon le modèle classique des masters : il comporte deux années d’études (quatre semestres de trente crédits chacun) et sa finalité est « la consolidation des processus de gestion démocratique du pluralisme religieux et culturel. » Le cursus est composé de cours et conférences professionnels, d’un stage, d’un dossier professionnel, et d’un mémoire de fin d’études. Les responsables de ce master ont cerné un public étudiant composé d’éducateurs en histoire et culture religieuse, en éducation civique, en acteurs sociaux (par exemple membres d’O.N.G.), syndicalistes, etc.

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L’enseignement dispensé dans la faculté des sciences religieuses est assuré par des spécialistes de sciences religieuses, de confession chrétienne et de confession musulmane, et les cours portent sur l’étude de la doctrine chrétienne, de la doctrine musulmane, sur les institutions religieuses, sur l’appartenance religieuse et le comportement social, sur les principes du dialogue, sur la méthodologie de la recherche dans le domaine concerné. Il ne craint pas d’aborder des sujets difficiles tels que les polémiques islamo-chrétiennes, les thèmes théologiques des controverses islamo-chrétiennes.

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La faculté des sciences religieuses a essaimé dans le sud du Liban, à Saïda, où il est désormais possible de suivre les enseignements de l’I.E.I.C., grâce à une collaboration entre l’U.S.J. et l’Eglise grecque-catholique.

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Il existe aussi, à Beyrouth et à Saïda, des rencontres entre enseignants responsables des enseignements religieux dans divers lycées libanais.

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De plus la Bibliothèque Orientale (www.usj.edu.lb, lien avec la B.O.), qui est liée à l’Université Saint-Joseph, est probablement la plus riche bibliothèque patrimoniale du Machrek. Ses points forts sont une collection de manuscrits médiévaux chrétiens (surtout syriaques) et musulmans, une énorme documentation en revues, ouvrages et photos d’archéologie, et également ce qui est certes la plus grande collection de journaux du temps sur la nahda, c’est-à-dire la renaissance intellectuelle arabe de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, à laquelle chrétiens et musulmans ont contribué ensemble, et à cause de laquelle ils ont été ensemble victimes de la répression ottomane.

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La Bibliothèque Orientale édite les Mélanges de l’Université Saint-Joseph, qui publient, entre autres, de nombreux travaux sur la science et la philosophie arabes, ses sources, ses rapports avec la chrétienté.

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Le dialogue entre chrétiens et musulmans conduit à des résultats parfois étonnants : c’est ainsi que le P. Samir Khalil Samir, s.j., a été invité par la radio du hezbollah, à parler du sens de Noël chez les chrétiens.

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Ce dialogue dépasse souvent le cadre proprement religieux dans de nombreux colloques pour inclure la sociologie, voire la politique, dont évidemment dans le contexte proche-oriental, la dimension religieuse n’est jamais exclue ; ainsi on peut relever récemment, à l’U.S.J., une conférence sur le thème « Regards sur la convivialité entre musulmans, juifs et chrétiens à travers les films tunisiens » ou un colloque sur l’arabisme et les sentiments identitaires qui réunissait un journaliste de as-Safir (quotidien) et al-Manar (télévision), médias du hezbollah, un journaliste de l’Orient le Jour (quotidien francophone proche d’une partie des milieux chrétiens) et des professeurs de l’U.S.J., dont des jésuites.

Conclusion

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Il n’a pas été question, dans ces quelques pages, de l’Irak. Le chaos qui y règne depuis plusieurs années ne permet pas de savoir ce qui se passe sur le sujet traité ici, sinon que l’on voit une montée des fondamentalismes, et une communauté chrétienne, qu’elle soit d’obédience romaine ou orthodoxe, en voie d’extinction ; à la suite de l’assassinat de prêtres et d’un évêque, d’incendies d’églises, de menaces, beaucoup de chrétiens fuient l’Irak, beaucoup de musulmans aussi d’ailleurs.

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Il faut noter, ce qui semble évident, que les fondamentalismes, qui s’exacerbent dans les multiples crispations et conflits qui ponctuent l’histoire du Machrek, sont toujours susceptibles de remettre en question les efforts de dialogue. On l’a vu avec l’affaire des caricatures de Mohammed, qui ont provoqué émeutes et quelques morts au Machrek, y compris au Liban.

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On a vu qu’à Jérusalem et en Jordanie, il était nécessaire d’apaiser des tensions entre chrétiens avant de dialoguer avec les musulmans. On peut en dire autant de l’islam ; les tensions entre sunnites et chi’ites pouvent aussi freiner les dialogues. Les évènements qui secouent le Liban en mai 2008 ne sont certainement pas des accélérateurs de dialogue. Certes ces tensions sont plutôt politiques, mais dans le monde arabo-musulman, religion et politique sont toujours étroitement liées...

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De nombreux organismes et institutions installés en Europe collaborent avec ce qui se fait au Machrek, et dans le monde musulman, en fait de dialogue : on peut citer Pax Christi, Chrétiens de Méditerranée, la Fraternité d’Abraham, l’Université Catholique de la Méditerranée, la revue Oasis (italienne), etc. Sur un plan « laïque », l’Institut d’Etudes des Sciences Religieuses organise des colloques et favorise des recherches sur les rapports entre islam et christianisme.

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Il faut être conscient des limites du dialogue, qui butera toujours sur des incompatibilités doctrinales, théologiques et même de sensibilité. Il est bon de le dire clairement, de part et d’autre, sans se voiler la face. L’essentiel est de faire des musulmans et des chrétiens des citoyens de mêmes pays, qui n’ont pas peur les uns des autres et qui concourent ensemble au bien public. Voilà un beau et ambitieux programme. ?


Bibliographie rapide

  • ? Pages, abbé Guy & Almahoud Ahmed, Eléments pour le dialogue islamo-chrétien, éditions François-Xavier de Guibert, 2005, 108 p.
  • ? Jourdan François, Dieu des musulmans, Dieu des chrétiens, Editions de l’Œuvre
  • ? Prolongeau Hubert, Le curé de Nazareth, Albin Michel, 1998, 238 p. (et nouvelle éd. en livre de poche).
  • ? Prolongeau Hubert et Shoufani Emile (entretien entre), Comme un veilleur attend la paix, Albin Michel, 2002, 232 p.
  • ? Van Nispen Christian, Chrétiens et musulmans, frères devant Dieu, Editions de l’Atelier, 2002.
  • ? La collection Etudes et documents islamo-chrétiens est écrite par l’Institut d’Etudes Islamo-Chrétiennes de l’Université Saint-Joseph et publiée par les éditions Dar el-Machrek, Beyrouth (http://www.darelmachrek.com) Deux volumes sont consacrés à la publication de toutes les déclarations communes « officielles » islamo-chrétiennes (et pas seulement celles du Proche et du Moyen Orient) depuis la rencontre de Bhamdoun (Liban) en 1954 jusqu’à la rencontre du Caire en 2001 entre l’Arab Working Group on Muslim-Christian Dialogue et le Conseil des Eglises du Moyen-Orient.
  • ? L’Institut Dominicain d’Etudes Orientales, au Caire, publie les Mélanges de l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales et les Cahiers de l’I.D.E.O. Sous un aspect assez académique, cette revue est largement ouverte à tout ce qui a trait aux rencontres entre Islam et Chrétienté, aux échanges entre Islam et Occident (www.ideo-cairo.org).
  • ? Le bulletin semestriel Fi Rihab el-Hiwar, publié par l’Institut d’Etudes Islamo-Chrétiennes de l’Université Saint-Joseph (www.ieic.usj.edu.lb) diffuse des articles en arabe, en français et en anglais, consacrés au dialogue islamo-chrétien.
  • ? La revue Proche-Orient Chrétien est le fruit d’une collaboration entre les Pères Blancs du Couvent Sainte-Anne de Jérusalem et la Faculté des Sciences Religieuses de l’U.S.J., Beyrouth. Elle n’est pas spécifiquement consacrée au dialogue islamo-chrétien, sa finalité étant de faire connaître les chrétientés d’Orient, mais elle contient souvent des articles sur les dialogues entre toutes les Eglises et confessions (pblinled@dm.net.lb).

Notes

[1]

En raison du flottement sur les termes de Moyen-Orient et de Proche-Orient, termes dont l’emploi ou le rejet ne sont jamais neutres géopolitiquement, on utilisera ici le plus souvent le terme de Machrek, qui recouvre Syrie, Liban, Israël, Palestine, Jordanie, et parfois Irak et Egypte. Chez certains auteurs, la péninsule arabique en fait également partie ; ce ne sera pas le cas ici.

Plan de l'article

  1. Les niveaux du dialogue
  2. Où sont les lieux du dialogue ?
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Chamussy Henri, « Le dialogue islamo-chrétien au Moyen-Orient », Confluences Méditerranée, 3/2008 (N°66), p. 179-190.

URL : http://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2008-3-page-179.htm
DOI : 10.3917/come.066.0179


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